Les ailes d'Icare

By Charles de Bernard

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Title: Les ailes d'Icare

Author: Charles de Bernard


        
Release date: April 10, 2026 [eBook #78415]

Language: French

Original publication: Paris: Michel Lévy Frères, Libraires-Éditeurs, 1857

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78415

Credits: Ramón Pajares Box. (This file was produced from images generously made available by Gallica, Bibliothèque Nationale de France.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AILES D'ICARE ***

NOTE DE TRANSCRIPTION

  * Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_.

  * Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées.

  * L’orthographe originale a été conservée.

  * Certaines variantes ont été unifiées: D*** a été préférée à
    D****, sirène à syrène et d’état à d’État.

  * Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.




  COLLECTION MICHEL LÉVY

  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  CHARLES DE BERNARD




ŒUVRES COMPLÈTES

DE

CHARLES DE BERNARD

12 volumes grand in-18


  LE NŒUD GORDIEN                           1 vol.

  GERFAUT                                   1  —

  LE PARAVENT                               1  —

  LA PEAU DU LION ET LA CHASSE AUX AMANTS   1  —

  LES AILES D’ICARE                         1  —

  L’ÉCUEIL                                  1  —

  UN HOMME SÉRIEUX                          1  —

  UN BEAU-PÈRE                              1  —

  LE GENTILHOMME CAMPAGNARD                 2  —

  THÉÂTRE ET POÉSIES                        1  —

  NOUVELLES ET MÉLANGES                     1  —


PARIS. — TYP. DE Mᴹᴱ Vᴱ DONDEY-DUPRÉ, RUE SAINT-LOUIS, 46.




  LES
  AILES D’ICARE

  PAR
  CHARLES DE BERNARD

  NOUVELLE ÉDITION


  [Illustration]


  PARIS
  MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
  RUE VIVIENNE, 2 BIS
  —
  1857

  Droits de reproduction et de traduction réservés.




LES AILES D’ICARE

LA PETITE VILLE


A soixante lieues de Paris, au sud ou à l’ouest, peu importe,
commence un arrondissement dont je tairai le nom par un motif qui
n’a rien de commun avec la réserve de Cervantes, au sujet du village
de l’Argamazille. Ce pays a pour chef-lieu D***, grande et belle
ville de France, à ce qu’assure Vosgien, dont le patriotisme trouve
facilement les villes de France grandes et belles ; en cette occasion,
le dictionnaire ment au moins de moitié. Pour une population de 5,400
âmes, D*** est grand en effet, car l’herbe croît dans plusieurs de ses
rues ; mais sa beauté se trouve contestée par tous les voyageurs et
même par quelques-uns des habitants.

Au milieu des champs de blé qui l’entourent en s’encaissant
graduellement comme pour lui faire un nid, cette capitale au petit
pied ne manque pas cependant d’une certaine prestance opulente ; les
files d’ormeaux et de peupliers, ornement des routes dont elle forme
le rond-point, s’allongent en rayons verdoyants sur le fond jaune de
la plaine et annoncent une cité qui se respecte ; une jolie rivière
l’enlace à demi par une courbe gracieuse, et des jardins, projetant
leur verdure par-dessus le mur qui les clôt, séparent çà et là les
maisons enduites généralement d’un badigeon grisâtre.

Trois fontaines enrichies de tritons, de naïades et autres sculptures
allégoriques, décorent autant de carrefours auxquels la vanité locale
a donné le nom de places, et dont le plus étendu possède, en outre,
d’un côté une vieille cathédrale, de l’autre un grand homme du pays,
coulé en bronze, qui monte une faction éternelle devant la maison
du Seigneur. D***, d’ailleurs, n’a rien à envier à ses rivaux des
départements voisins, brodé qu’il est sur toutes les coutures de
faveurs politiques et administratives. Sans parler d’un député qu’il
envoie à la Chambre, il jouit d’un tribunal de première instance, d’un
sous-préfet et d’un escadron de hussards, dont les chevaux paissent
de temps immémorial le foin des prairies de l’arrondissement, tandis
que les cavaliers regardent comme leur provende légitime les cœurs
des grisettes de la rue Royale ; enfin, pour sanctifier toutes ces
mondanités, un séminaire qu’on prendrait plutôt pour une caserne,
envoie chaque année de nombreuses recrues au clergé du diocèse.

D*** doit donc être regardé comme une cité honorable ; mais en dépit
de ses illustrations il inspire l’ennui à la première vue, et cette
impression est loin de s’affaiblir lorsqu’on y est resté quelque
temps ; car, pour être juste, la ville sous ce rapport tient plus
encore qu’elle ne promet. Et par ennui, n’entendez pas la poétique
mélancolie dont fut saisi un illustre écrivain en approchant de
Jérusalem ; il s’agit ici du sentiment vulgaire qui rétrécit l’âme
en dilatant la bouche, de l’ennui qui bâille et ne rêve pas. Soit
que le sol engendre le spleen par l’invisible exhalaison de quelque
vapeur délétère, soit que les blés interminables de la banlieue
finissent par donner la jaunisse à ceux qui les traversent : — « Quand
partons-nous ? » telles sont invariablement les premières paroles du
voyageur venant de Paris, et tous les indigènes qui se trouvent sur son
passage semblent lui répondre par leur contenance : « Que vous êtes
heureux de partir ! »

En 1837, vers la fin de février, le mal endémique dont il est ici
question sévissait particulièrement, et dès le matin, au second
étage d’une maison d’assez triste apparence, située sur la place de
la Cathédrale. L’individu atteint par le fléau était un jeune homme
d’environ vingt-sept ans, dont la physionomie eût paru agréable sans
l’expression morose qui en altérait la sérénité. Selon l’usage de
beaucoup de provinciaux qui vouent à leurs habits un attachement
inaltérable, il portait de vieux escarpins au lieu de pantoufles, et en
guise de robe de chambre une redingote noire percée au coude comme le
pourpoint d’Henri IV.

Assis en face de la cheminée, la tête appuyée au dossier d’un grand
fauteuil de tapisserie, les bras entrelacés, les jambes l’une sur
l’autre, le nez en l’air et les yeux à demi fermés, ce jeune homme
bâillait largement et avec tant de régularité, qu’il semblait que
ce fût là sa manière de respirer. Dans son inaction il paraissait
insensible à tout, même aux caprices incommodes d’un foyer près de
s’éteindre, qui prouvait, en ce moment, que s’il n’y a jamais de feu
sans fumée, il peut y avoir en revanche de la fumée sans feu.

Quelques-uns des meubles dont la chambre était garnie annonçaient que
leur propriétaire n’avait pas succombé sans résistance à la torpeur
dans laquelle il restait engourdi. Du haut d’un pupitre placé devant
la fenêtre un concerto de Viotti adressait un appel silencieux à un
violon délaissé sur une chaise ; à côté de la cheminée une petite table
d’acajou était couverte de boîtes à couleurs, d’albums, de croquis, de
pinceaux, parmi lesquels l’ébauche d’une aquarelle attendait la main de
l’artiste. Enfin, au milieu de la chambre un bureau gigantesque offrait
plusieurs couches de gros livres et de volumineux manuscrits entassés
en désordre, autour d’une écritoire, reine de ce chaos.

Pour conjurer l’ennui, le provincial avait évidemment essayé tous
les moyens en son pouvoir, le travail sérieux aussi bien que les
distractions attrayantes ; car la couleur était fraîche aux cils du
pinceau, fraîche était l’encre au bec de la plume ; et lui-même, par
mégarde sans doute, tenait encore à la main un archet. Mais ni la
musique, ni la peinture, ni l’étude n’avaient pu le faire triompher du
noir adversaire à la merci duquel il était resté en définitive après
avoir eu ses trois chevaux tués sous lui.

Le jeune homme ennuyé se leva tout à coup, et fit plusieurs tours dans
la chambre. Il regarda sans y toucher l’aquarelle commencée ; envoya
d’un coup de pied vers la bibliothèque un livre tombé du bureau ; enfin
il prit le violon d’un air morne, et se plaçant devant le pupitre,
essaya un passage en double corde ; mais à la septième mesure, il posa
l’instrument et se vint rasseoir sur son fauteuil.

Et c’est aujourd’hui le mardi gras ! dit-il alors en croisant les
bras par un geste tragique. — Ville paralysée, ville morte, ville
fossile ! Anathème sur tes habitants jusqu’à la troisième génération !
Voilà donc le carnaval fini, et pas un bal, pas un plaisir, pas un
divertissement ! Dîner, et puis dîner, et toujours dîner ; ils ne
savent faire que cela, hommes et femmes... Quand je dis femmes, c’est
faute d’une autre expression qui rende poliment ma pensée ; car en
réalité ici la femme n’existe pas. C’est profaner un pareil mot que de
l’appliquer à toutes ces créatures sans grâce, sans tournure et sans
esprit... Maudit soit le jour où il a été écrit : Victor Deslandes
est nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de D*** !
Que venais-je faire dans cette galère, moi, né pour les arts, pour la
société, et qui me vois condamné à végéter parmi ces bipèdes ? Car quel
autre mot que celui de végétation pourra convenir à la vie que je mène
ici depuis dix-huit mois ? Oui, je descends de jour en jour à l’état
de végétal, si même je n’y suis pas déjà parvenu... Et cependant il y
avait quelque chose là !

Le substitut se frappa le front comme fit André Chénier, marchant à
l’échafaud ; puis il reprit :

—Aujourd’hui le mardi gras, et pas un bal ! Parmi nos gros bonnets
c’est à qui fera le mort. En conscience je ne puis pas donner à danser,
moi, célibataire et simple magistrat ; mais les autorités ! Mais le
sous-préfet, mais le maire, mais le président du tribunal, mais le
receveur !... Le sous-préfet, un ladre comme tous les administrateurs
d’aujourd’hui, qui, sous prétexte qu’ils ont une famille, empochent
leurs frais de représentation ; le maire, un bigot qui se croirait
damné si l’on dansait chez lui ! le président, autre fesse-mathieu ;
mais c’est mon chef, et, quoiqu’il me garde rancune parce que je ne
me soucie point d’épouser sa fille, je n’en veux pas dire de mal ; le
receveur, il est malade celui-là, et par conséquent il est excusable...
Mais tous les autres..., c’est à croire que nous sommes chez des
sauvages : que dis-je là ! des sauvages danseraient. Comment passer
ma soirée ? Irai-je faire ma partie d’échecs chez M. de Loiselay, ou
perdre mon argent au boston chez madame Vernand ? Les échecs ! le
boston ! quelles saturnales ! quelles jouissances folles et échevelées,
comme ils disent à Paris ! En vérité ; je ferai bien de me réformer et
d’apporter quelque modération dans mes plaisirs. Au train que je mène,
je finirais par devenir un Héliogabale !

Victor Deslandes s’abandonna quelque temps à un rire amer, comme fait
un homme qui n’a que l’ironie à opposer à l’infortune. Avant qu’il
eût repris son flegme accoutumé, une servante ayant dépassé l’âge
canonique, entra familièrement tenant une lettre d’une main, et portant
de l’autre un plateau sur lequel étaient posés un petit pain, un
sucrier et une tasse de café au lait.

— Jésus Dieu ! y a-t-il du bon sens à laisser fumer ainsi, s’écria
cette matrone, qui, après avoir placé sur une table le déjeuner de son
maître, entr’ouvrit la fenêtre et ralluma le feu, avec l’autorité que
s’arrogent généralement les gouvernantes des célibataires vieux ou
jeunes.

Le substitut prit la lettre avidement, car dans sa position la
distraction la plus mince devenait un bienfait. Avant de briser le
cachet, il l’examina d’un air surpris, et regarda une seconde fois
l’adresse, qui portait le timbre de Paris.

— C’est bien l’écriture de Blondeau, se dit-il alors ; mais où diantre
a-t-il trouvé ces magnifiques armoiries ? Est-ce dans le chantier de
son père le marchand de bois, ou parmi les cuirs de son aïeul maternel
le tanneur ? Une croix pattée de gueules sur champ d’argent, des pals,
des tourteaux, un lion lampassé en abîme ! Peste, voilà du féodal. Ne
dirait-on pas l’écu d’un haut baron arrivant de la croisade ? Il y a
deux mois, il se contentait d’un chiffre couronné ; aujourd’hui le
voilà gentilhomme au grand complet ; la prochaine fois je le verrai
sans doute comte ou marquis. Bravo, Blondeau ! Ah çà ! au milieu de
ses grandeurs, m’envoie-t-il l’argent qu’il me doit ?

Le jeune magistrat ouvrit l’enveloppe et n’y trouva pas la lettre de
change qu’il attendait.


  « Mon cher Victor, disait le correspondant de Paris, il est six
  heures du matin ; je sors du bal de l’ambassade d’Angleterre, et
  comme mes projets pour la journée exigent que je ne m’endorme pas,
  je t’écris ; car, en ce moment, saturé que je suis des enchantements
  d’une nuit féerique, tout autre plaisir que celui de causer avec toi
  serait d’un ragoût trop fade pour me tenir éveillé. D’ailleurs, si je
  ne t’écris pas maintenant, quand retrouverai-je la possibilité de le
  faire ? Le temps vole avec une si foudroyante rapidité, les affaires
  et les plaisirs se ruent, enlacés les uns aux autres, dans un galop
  si torrentueux, qu’en toute chose il faut prendre aux cheveux
  l’occasion ; chaque minute a son emploi impérieux. Ne m’accuse
  donc plus de négligence. Si ma correspondance n’a pas toujours la
  régularité que j’y voudrais mettre, la faute en est uniquement au
  tourbillon dans lequel je vis, et qui m’entraîne souvent malgré
  moi ; d’ailleurs tu n’es pas le seul avec qui je sois en retard ; tu
  te trouves, au contraire, en nombreuse, et, j’ose dire, excellente
  compagnie.

  « Aujourd’hui, j’ai juré de consacrer quatre heures à régler mon
  arriéré. Je te donne le pas sur tout le monde, même sur la duchesse
  de San-Severino, une délicieuse Italienne que, pour mon bonheur
  intime, j’ai rencontrée l’été dernier aux eaux d’Aix. J’ai aussi une
  négociation importante à traiter avec Louis Reynard, un des princes
  de la finance ; mais n’importe, je commence par toi : l’amitié avant
  l’amour et l’argent ; l’amitié avant tout.

  « Mon courrier fini, je dois monter à cheval avec le marquis de
  Grigneuse, le comte de Castéjars et lord Cobham, à cette fin
  de recouvrer, pour un déjeuner au Rocher de Cancale qu’a perdu
  Grigneuse, l’appétit dont, cette nuit, nous avons abusé tous quatre
  au gala de l’ambassade anglaise. C’est qu’il faut en convenir, tout
  était là d’un caprice prestigieux et d’un comfortable mirobolant.
  Figure-toi pour salle à manger une orangerie royale tendue de damas
  blancs ; les caisses des arbustes métamorphosées en buffets ; les
  lustres étincelant à travers le feuillage ; pour convives, les plus
  jolies femmes et les plus brillants cavaliers de Paris. Le duc
  d’Orléans et le duc de Nemours y étaient dansant et mangeant comme de
  simples mortels. En un mot, Albion a fort bien fait les choses, et je
  lui accorde mon estime.

  « Ici je fais une pause pour sonner mon valet de chambre, et lui
  demander du thé ; je me sens la tête lourde et n’ai pas le loisir
  d’avoir la migraine... En me servant, cet imbécile de Frédéric vient
  de casser une tasse, vrai Japon ; le drôle n’en fait pas d’autres :
  hier encore n’a-t-il pas outrageusement bossué, en la laissant tomber
  sur du marbre, une buire d’après Cellini, dont les ciselures seules
  m’avaient coûté trois cents francs ! Je serai obligé de le mettre
  à la porte pour soustraire mon mobilier à ses mains meurtrières,
  et par suite de ce coup d’état, Ænéas, audacieux négrillon en qui
  l’intelligence n’a pas attendu le nombre des années, mon groom,
  dis-je, se trouvera probablement élevé à la dignité de valet de
  chambre.

  « Mais où en étais-je ? Je te parlais, je crois, d’un déjeuner
  d’huîtres auquel est conviée, au retour du bois, une réunion
  d’aimables viveurs. En sortant de chez Borel, il est question d’aller
  à la barrière du Combat essayer quelques _bulldogs_ que lord Cobham
  a fait venir d’Angleterre ; l’un d’eux, O’Connell (lord Cobham est
  tory), jouit d’une mâchoire en laquelle j’ai confiance jusqu’à
  concurrence de dix louis pariés contre Castéjars. Après le combat
  nous reviendrons faire notre apparition accoutumée au café de Paris,
  le seul lieu public où puisse dîner un homme qui se respecte ;
  ensuite abdication de la redingote et des bottes en faveur de l’habit
  et des bas à jour. En _prima sera_, j’irai sommeiller une couple
  d’heures à l’Opéra, où ma présence est indispensable ; car Coralie,
  _rat_ charmant et plein d’avenir, passe ce soir au rang des _tigres_
  dans un pas de trois du _Diable boiteux_, et notre loge protège ce
  début.

  « Après le ballet je ferai acte de présence dans deux ou trois salons
  du faubourg Saint-Honoré ; puis, mes devoirs accomplis à l’égard du
  beau monde, je rentre dans l’exercice de mes droits carnavalesques :
  à deux heures, rendez-vous à la salle Ventadour ; lions et tigres,
  toute notre ménagerie y sera. Evohé ! rugissements et bondissements,
  bacchanale et saturnale, galop infernal, ronde du sabbat, tout le
  tremblement : Il est convenu qu’on s’encanaille. Pour conclusion,
  souper chez Castéjars, le propriétaire de Coralie, dont le début
  doit être célébré par une ovation bachique digne de la Régence ;
  l’orgie sera tout ce qu’il y a de plus furieusement échevelé.

  « Ensuite... ma foi ! ensuite il fera jour et il sera temps de dormir.

  « Dans ta dernière lettre tu me demandais des détails sur ma manière
  de vivre ; en voilà qui n’ont rien de fardé. J’espère que ta robe
  noire n’en rougira point, et que la fourrure de ton épitoge ne se
  hérissera pas au récit de mes égarements. D’ailleurs tu aurais tort
  de juger ma conduite d’après le spécimen que je viens de te mettre
  sous les yeux. Pour moi, comme pour bien d’autres, les jours, mon
  cher Victor, se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui le
  plaisir, demain les affaires. Sentence fort judicieuse, n’est-ce
  pas ? et qui va me servir de transition naturelle pour arriver à l’un
  des sujets de ma lettre que j’allais peut-être oublier.

  « Tu sais que je te dois 3,000 francs. Il y a dix-huit mois, lorsque
  je vins à Paris décidé à y tenter la fortune, cet argent me fut fort
  utile ; car il n’y a pas de moisson sans semailles, et pour conduire
  avec succès la campagne que j’avais résolu d’ouvrir, il me fallait
  une mise de fonds à laquelle ton amitié s’est empressée de concourir.
  Aujourd’hui, grâce à ma volonté ou peut-être à mon étoile, je me
  trouve au-dessus de la position pour ainsi dire précaire par où j’ai
  débuté ; aujourd’hui je commence à récolter le fruit de mes efforts :
  il me serait donc très-facile de te rembourser, et je le ferais en ce
  moment même, sans une affaire dans laquelle Louis Reynard m’offre
  un intérêt, et qui se présente sous les plus favorables auspices ;
  il s’agit de l’achat d’un terrain considérable, dont l’exploitation
  industrielle, combinée avec la revente en détail d’une partie de la
  propriété, doit, suivant les calculs les plus modérés, produire un
  bénéfice de deux cents pour cent. La revente seule couvrira le prix
  de l’acquisition ; en sorte qu’après être rentrés intégralement dans
  nos déboursés, nous resterons propriétaires d’un immeuble qui, malgré
  sa réduction, doit doubler de produit dans des mains intelligentes.

  « Cette affaire, tu le comprends, est de celles qu’on ne refuse pas.
  En ce moment je réunis les fonds dont j’ai besoin, et il faut que la
  bourse de mes amis vienne en aide à la mienne, car je ne me soucie
  pas d’avoir recours à d’honnêtes capitalistes qui m’imposeraient des
  conditions judaïques. J’ai donc pensé à toi, mon cher Victor ; avec
  tes habitudes d’ordre, il est impossible qu’à D*** tu dépenses ton
  revenu ; un viveur lui-même n’y parviendrait pas. Tu as certainement
  fait des économies depuis ton installation, et j’en suis sûr, ton
  escarcelle se trouve surabondamment garnie. S’il t’était possible
  de prélever quelques milliers de francs sur cet argent que tu
  laisses dormir faute d’emploi, tu me rendrais un service que je te
  demande sans façon ; car je connais trop ton amitié pour me montrer
  cérémonieux envers toi.

  « Si tu peux m’obliger, tu le feras comme tu l’as déjà fait ; je
  n’en doute nullement. Dans le cas où tu voudrais prendre un petit
  intérêt dans l’affaire en question, l’argent que tu m’enverras,
  joint aux 1,000 francs que je te dois déjà, formera un apport que
  je comprendrai dans le mien et dont je te tiendrai compte ; si
  quelque préjugé de propriétaire foncier t’éloigne d’une spéculation
  qui, selon toute apparence, triplerait ton capital, je resterai ton
  débiteur pur et simple ; et à la première rentrée de fonds je te
  renverrai ton argent.

  « Réponds-moi, je te prie, courrier par courrier ; pour réussir,
  les affaires veulent être menées activement, et si tu ne peux me
  rendre le service que je te demande, il faut que je le sache, afin
  de prendre sur-le-champ d’autres mesures. A toi de cœur, mon cher
  Victor ; si tu étais un ami véritable, tu demanderais un congé à tes
  robes noires, et tu viendrais passer ici un mois ou deux ; je serais
  ton cornac dans cette moderne Babylone, et malgré le carême nous
  mènerions joyeuse vie. Je te présenterais à ma petite duchesse et
  je te ferais lier connaissance avec plusieurs personnes en crédit,
  qui pourraient être utiles à ton avancement. Songe à cela, mon cher
  Victor, et crois à mon inaltérable amitié.

    GUSTAVE.

  « _P. S._ Depuis ma dernière lettre j’ai changé de logement. Voici
  mon adresse actuelle : M. Blondeau de Gustan, ou tout simplement, M.
  de Gustan, 15, rue Godot-Mauroy. »

En achevant la lecture de cette épître, le jeune magistrat éprouva
une impression analogue à celle que ressent un oiseau captif à la
vue d’un de ses compagnons voletant et chantant en joyeuse liberté.
L’apathie où il était resté plongé jusqu’alors fit soudainement place
à une de ces sourdes agitations pendant lesquelles le corps, par une
locomotion machinale, semble vouloir se mettre en harmonie avec la
surexcitation de l’esprit. Après s’être promené quelque temps d’un pas
rapide et saccadé, Deslandes reprit la lettre de son ami et la relut
en accompagnant à haute voix plusieurs passages de commentaires où se
trahissait une secrète envie.

—_L’ambassadeur d’Angleterre... la duchesse de San-Severino... le
marquis de Grigneuse... lord Cobham_... Sapristie ! quels yeux
ouvrirait le bonhomme Blondeau, si depuis l’autre monde il apercevait
son fils en pareille compagnie. Ah ! il se nomme maintenant M. de
Gustan ; il m’annonce cela sans explication comme une chose toute
simple... et l’on dit que nos mœurs tendent à la république ! Molière,
où es-tu ? Ce qu’il y a de plus amusant, c’est qu’en s’anoblissant
de son autorité privée, mon ami Gustave a jugé inutile d’apprendre
l’orthographe. Il se sera rappelé qu’autrefois les seigneurs châtelains
mettaient de la prétention à ne pas savoir écrire, et en continuant
d’estropier la langue il croit apparemment faire acte de gentilhomme...
et puis quel style ! quel jargon ! _un ragoût trop fade ; un galop
torrentueux, un confortable mirobolant_ ; ma robe _noire_ qui ne
_rougira_ pas... quel pitoyable jeu de mots ! et que veut-il dire avec
ses _rats_ métamorphosés en _tigres_ ? Cherche. Si c’est là le langage
à la mode parmi les élégants de Paris, je leur en fais mon compliment
bien sincère... hum ! Son valet de chambre... son nègre... ses
chevaux... ses porcelaines du Japon... ses buires d’après Cellini...
Évidemment il y a de l’affectation dans le récit de ses splendeurs. Je
comprends ; maintenant que le voilà devenu Parisien et grand seigneur,
il n’est pas fâché d’éblouir de son luxe un pauvre diable de mon espèce
qui a la bonhomie de rester bourgeois et provincial.

Le langage avantageux du soi-disant amant de la duchesse de
San-Severino avait éveillé la susceptibilité du jeune substitut, mais
non sa défiance ; l’idée que les fastueux détails auxquels s’était
livré son ami pussent avoir une étroite connexion avec la demande
d’argent par où il terminait sa lettre ne lui vint pas un seul instant
à l’esprit ; il ne vit qu’un débordement de vanité satisfaite dans des
phrases où un lecteur clairvoyant eût soupçonné un calcul d’autant plus
étudié, qu’il employait des formes plus irréfléchies en apparence. Avec
la crédulité naturelle à un homme honnête qui, ayant toujours suivi le
droit chemin, ne suppose pas facilement que d’autres puissent pratiquer
les sentiers tortueux, il admit donc pour sérieux et véridique, tout
en le critiquant, l’espèce de prospectus doré sur tranche dans lequel
Blondeau de Gustan, selon l’usage des emprunteurs, avait, il faut le
dire, singulièrement magnifié une position quelque peu équivoque.

En songeant à la vie brillante que menait son correspondant, le jeune
magistrat ne put s’empêcher de faire un retour pénible sur l’existence
monotone à laquelle lui-même se voyait condamné.

— Je comprends que l’on ait cru à l’influence de certaines étoiles sur
la destinée, se dit-il en avalant d’un air mélancolique le café au lait
qui avait eu le temps de refroidir. Voilà un homme sans fortune, sans
naissance, sans instruction, car au collége il n’a jamais pu parvenir à
obtenir un accessit, sans talent d’agrément d’aucune espèce ; eh bien !
cet homme s’est dit : Je réussirai, je ferai fortune, je m’élèverai
au niveau de la meilleure société de Paris ; et comme il a dit, il a
fait. Tout lui sourit : il jette l’argent par les fenêtres, et l’argent
rentre par la porte ; il soupe chez des ambassadeurs, et va en bonne
fortune chez des duchesses... Tout cela sans orthographe... Et moi
dont la famille est connue dans la magistrature depuis plusieurs
générations, moi qui possède une fortune modeste, mais indépendante,
moi qui ne manque ni de connaissances, ni de talents, ni d’esprit, je
perds misérablement les plus belles années de ma vie dans une obscure
bourgade. Si j’étais un ambitieux et que l’avenir me gardât quelque
magnifique dédommagement, je pourrais me résigner ; mais quoi ! à
trente-cinq ans je serai procureur du roi ; à cinquante, président de
tribunal. La robe rouge de conseiller ou d’avocat général, voilà mon
bâton de maréchal de France. Du train dont il chemine, Blondeau sera
millionnaire à quarante ans, et il fera un mariage superbe. D’où vient
que, parti de plus bas, il est arrivé déjà plus haut ? Lui suis-je
inférieur en quoi que ce soit ? Sans vanité il m’est permis, je crois,
de dire non. En toutes choses je suis homme à lui rendre des points.
Pourquoi donc marche-t-il à pas de géant, tandis que je me fatigue en
efforts inutiles sans avancer d’une semelle ? Il est à Paris et je suis
à D***. Voilà le mot de l’énigme. Paris, Paris !

Victor Deslandes posa sur la table la tartine beurrée qu’il portait à
sa bouche, et sans plus songer à son déjeuner il tomba dans une rêverie
à laquelle mit fin la sonnerie de la pendule.

— Neuf heures ! s’écria-t-il en s’éveillant comme d’un songe ; je vais
me faire attendre à l’audience.

Le substitut acheva rapidement sa toilette, rangea quelques papiers
dans un portefeuille de maroquin noir qu’il prit sous son bras, et
sortit. Arrivé dans la rue, il se dirigea vers un grand bâtiment situé
de l’autre côté de la place, en disant entre ses dents :

— Serai-je donc attelé toute ma vie à cette charrue ?




UN TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE


La maison où entra Victor Deslandes était un de ces édifices inconnus
à Paris, dans lesquels l’administration des petites villes met toutes
ses complaisances après y avoir dépensé le plus d’imagination et le
moins d’argent possible ; charades architecturales dont l’_entier_
enserre les parties les plus hétérogènes, et qui, sous prétexte de
servir à plusieurs fins, sont également incommodes pour chacune de
leurs destinations. L’hôtel de ville de D*** offrait un curieux
échantillon de cette espèce de monuments provinciaux, et ses fondateurs
avaient le droit de s’en glorifier comme d’un chef-d’œuvre d’économie
municipale. Au premier aspect il semblait incroyable qu’un seul
bâtiment de médiocre étendue put suffire à tous les genres de service
auxquels celui-ci se trouvait affecté. Sans parler d’un corps de garde,
le rez-de-chaussée renfermait la halle au blé, le dépôt des pompes et
le magasin des décorations du théâtre. La mairie et le tribunal se
partageaient fraternellement le premier étage, où le public arrivait
par un escalier célèbre à dix lieues à la ronde.

Sur les confins de la région judiciaire et du domaine administratif
se trouvait, entre quatre murailles badigeonnées à l’ocre, un terrain
neutre, connu sous le nom banal de salle des Pas-Perdus, et consacré
tour à tour aux usages les plus disparates. En toute saison, le maire
ou son adjoint y procédait à la célébration des mariages ; pendant
trois mois de l’été une troupe nomade y donnait des représentations
qui rappelaient les scènes du _Roman comique_ ; puis, vers la fin
d’août, sur le théâtre où Buridan avait brandi sa bonne lame de Tolède,
où madame Lucrèce avait distillé ses poisons, montaient en un jour
solennel les lauréats du collége pour recevoir leurs couronnes des
mains du sous-préfet et des autres dignitaires de l’endroit.

Cette salle inestimable avait en outre une foule d’emplois qu’il serait
trop long d’énumérer. C’est là que s’assemblaient les électeurs, là que
l’industrie locale exposait ses produits ; la garde nationale y donnait
ses banquets, l’artiste voyageur son concert ; enfin, à l’entrée de
chaque hiver, les hommes les plus aimables de la ville essayaient d’y
organiser des bals de souscription, mais jusqu’alors cette tentative
avait échoué contre l’apathie et la parcimonie combinées des indigènes.

Victor Deslandes traversa la salle des pas perdus, où se promenaient,
en attendant l’audience, quelques plaideurs escortés de leurs avoués
en costume de combat. Toques et chapeaux s’abaissèrent devant le
substitut, qui répondit d’un air compassé aux saluts dont il était
l’objet, et prit à gauche un corridor conduisant au vestiaire du
parquet. Après avoir endossé le harnais magistral, dont l’empêtrement
ne lui avait jamais paru si lourd, il entra dans la salle du conseil,
où se trouvaient réunis les trois membres du tribunal.

— Arrivez donc, substitut ; vous êtes en retard d’une demi-heure, lui
dit un petit vieillard à la physionomie apoplectique.

— De cinq minutes à peine, président, répondit froidement Deslandes.

— Douze minutes et demie, dit en regardant sa montre un homme grand
et maigre qui, en raison de son front chauve, de ses lunettes et
de l’accent solennel avec lequel il articulait les mots les plus
insignifiants, passait aux yeux du vulgaire pour la forte tête du
tribunal.

— Douze minutes ou douze secondes : le ministère public ne doit pas se
faire attendre, reprit le président d’un ton sec.

— Le ministère public a attendu hier plus longtemps qu’il ne s’est fait
attendre aujourd’hui, répondit avec vivacité le substitut.

— L’exactitude est un des devoirs du magistrat, observa d’un ton
dogmatique le juge à tête chauve.

— Dorénavant, reprit le président avec une aigreur qui semblait trahir
quelque mystérieux ressentiment, l’audience sera ouverte à neuf heures
sonnantes. Permis à monsieur le substitut de jouer des flonflons au
coin de son feu au lieu d’être à son poste ; cela ne doit pas nous
empêcher de rendre la justice.

Blessé dans son amour-propre de musicien au moins autant que dans sa
dignité de magistrat, Deslandes rougit et se mordit les lèvres en
grommelant entre ses dents :

— Des flonflons ! Beethoven, Onslow, Boccherini ! _Margaritas ante
porcos_ !

En remarquant le dépit empreint sur la figure de son jeune collègue,
le troisième juge, dont la physionomie annonçait plus de débonnaireté
que de génie, tira de sa poche une vaste tabatière qu’il s’empressa de
présenter à la ronde, dans une intention pacificatrice.

L’irascible président pinça une prise dont il se barbouilla brusquement
le nez, et il sonna, tandis que Deslandes, droit et immobile devant
la cheminée, affectait une insouciance dédaigneuse. Au bruit de la
sonnette, une espèce d’huissier à face rubiconde ouvrit les portes de
la salle d’audience au public, et le tribunal entra en séance.

La religion tire sa majesté d’elle-même et la communique aux plus
humbles objets qui lui sont consacrés. Une église de village pauvre et
nue inspire le recueillement et le respect autant que le peut faire
une splendide cathédrale. Dieu est grand, et le lieu qu’il habite ne
saurait paraître mesquin ; mais l’homme est petit, sa faiblesse laisse
une empreinte sur toutes les institutions fondées par lui. Pour être
imposante, la justice sociale a besoin d’appareil ; dans un maigre
entourage, son prestige s’évanouit ; en un mot, la dignité du prétoire
est nécessaire à celle du juge.

Quoique la cour royale de Paris et même la cour de cassation n’offrent
pas un spectacle fort grandiose, surtout lorsqu’on les compare au
vénérable aspect de l’ancien parlement, les habitués de l’une ou
de l’autre se formeraient difficilement une idée du laisser-aller
provincial de certaines juridictions inférieures et du déshabillé dans
lequel Thémis y rend ses arrêts.

Le tribunal de D*** tenait ses audiences dans un étroit et obscur
parallélogramme, divisé en deux parties inégales par la barre derrière
laquelle siégeaient les avocats et leurs clients. Dans le plus grand
de ces compartiments, exhaussé par un second parquet, se trouvait,
en face de la porte d’entrée, le bureau des juges, flanqué à droite
par celui du ministère public. La portion réservée à l’auditoire
avait pour meuble unique un poêle en fonte dont le tuyau formant un
coude à quelques pieds du sol, traversait la salle horizontalement et
s’allait enfoncer dans l’une des parois, sans nul souci de l’élégance.
Derrière le tribunal, un grand tableau, représentant le Christ
crucifié, se trouvait remplacé, depuis la révolution de Juillet, par un
cartouche sur lequel, au milieu d’un faisceau de drapeaux tricolores,
apparaissaient, sous le titre de _Charte_ de 1830, les tables de la
loi de Moïse, code indestructiblement gravé sur la pierre, et devenu,
par je ne sais quelle ironie allégorique, l’emblème de ces choses
cassantes qu’on appelle en France constitutions.

Le papier de tenture avait subi une modification non moins
caractéristique : aux fleurs de lis dorées dont son fond bleu de
roi était semé primitivement, avait succédé une myriade de coqs,
gaulois de nom et ostrogoths de figure, qu’un patriotisme, économe
dans son ardeur, avait collés individuellement sur chaque pièce du
blason proscrit. Cette imagination, émanée de la cervelle du juge
à tête chauve, n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle méritait
auprès du populaire de D***, qui, depuis cette époque, appliquait
irrévérencieusement au sanctuaire de la justice le nom métaphorique
donné par les gamins de Paris à la région supérieure des théâtres du
boulevard.

A part les avocats, les parties intéressées et les membres du tribunal,
y compris l’huissier rubicond qui venait d’appeler d’une voix claire
la cause de Jean-Baptiste Vachenet, demandeur, contre les héritiers
Boisrobert, le public d’élite se réduisait à l’unique stagiaire que
possédât en ce moment le barreau de la ville ; Patru en herbe qui,
dans l’angle du banc privilégié où il s’était blotti, prenait le Code
civil en patience à l’aide d’un roman de Paul de Kock, caché dans
l’intérieur de son chapeau. Derrière la barre se tenaient debout,
faute de siéges, trois ou quatre prolétaires d’un âge mûr, habitués
assidus, surtout en hiver, à qui le tribunal servait de salle d’asile
trois heures par jour, et qui faisaient un cours de jurisprudence
gratuit en se chauffant aux frais de l’État. Poussant plus loin encore
l’industrie de la pauvreté, un jeune gars, aussi fièrement déguenillé
qu’un mendiant de Murillo, avait trouvé une cuisine là où les autres
ne cherchaient qu’un foyer. Orientalement accroupi devant le poêle, il
y avait fourré en tapinois une demi-douzaine de pommes de terre, et en
attendant la cuisson de son déjeuner il s’amusait à déchiqueter avec
son couteau le parquet sous prétexte d’y graver son nom ; car le drôle
était lettré, et dans ses bons jours il fréquentait l’enseignement
mutuel.

Victor Deslandes s’assit sur son siége d’un air soucieux qui causa une
secrète inquiétude parmi les plaideurs, gens habitués à interpréter,
d’après leur intérêt personnel, la physionomie des magistrats. Le
substitut avait étudié dans son cabinet le procès auquel il devait
prendre part ; son opinion était formée, et selon la coutume d’un grand
nombre de ses collègues, il avait trop bonne opinion de sa judiciaire
pour penser que les plaidoiries pussent modifier ses convictions en
lui apportant de nouvelles lumières. Au lieu de perdre le temps à
écouter l’avocat du demandeur qui venait de prendre la parole d’une
voix de ténor plus criarde que mélodieuse, il laissa dériver sa pensée
au gré d’une de ces rêveries dont le courant capricieux porte au loin
l’imagination sans cesser de refléter à la surface l’image immobile des
objets extérieurs.

Tandis que son esprit, aiguillonné par la lettre de Blondeau, évoquait
tout bas les prestigieux enchantements de la vie parisienne, ses
yeux errant çà et là interrogeaient par un désœuvrement machinal un
spectacle avec lequel une habitude de dix-huit mois ne l’avait pas
entièrement réconcilié ; et dont la vulgarité ne lui avait jamais paru
si choquante et si fastidieuse qu’en ce moment. L’aspect enfumé de la
salle, la sordide composition de l’auditoire, la somnolence apparente
des juges, le gloussement alternatif des avocats luttant de poumons
plus que de logique, à propos de quelques cerisiers plantés dans une
haie, le mouvement perpétuel du gros huissier qui allait et venait par
le sanctuaire sans plus de façon que s’il eût été dans son ménage,
tout, en un mot, jusqu’aux innocents volatiles de la tenture, lui fit
éprouver une impression d’antipathie voisine du dégoût.

— C’en est fait, et je n’y tiens plus, pensa-t-il en se renversant
convulsivement sur son siége, cette cage à poulets où je suis
emprisonné est une machine pneumatique qui m’étouffe. Il me faut un
air plus vif, un horizon plus vaste. Continuer à vivre ainsi, c’est
accomplir un suicide perpétuel. Au bout du compte, je suis fait pour
autre chose que donner des conclusions à propos d’une raie de champ
ou d’un mur mitoyen. A chaque être son élément : l’onde au poisson,
la terre au quadrupède, à l’oiseau l’empire des airs. Je me sens des
ailes ; pourquoi ramper au lieu de voler ? — Que fait en ce moment
Blondeau ? il n’est que dix heures ; il dort sans doute ; mais bientôt
quelle existence pleine, active, étincelante, complète ! Il dîne
peut-être chez cet ambassadeur d’Angleterre ; peut-être fait-il mieux
que dîner chez cette duchesse de San-Severino ! Tous ces succès, tous
ces plaisirs, tous ces honneurs sans préjudicier aux progrès de sa
fortune ; bien au contraire ! Voilà vivre, tandis que moi...

La rêverie de Deslandes fut brusquement interrompue par cette phrase
sacramentelle que le président du tribunal prononça d’un ton rogue :

— La parole est au ministère public.

Soumis à cet appel, comme le soldat au commandement qui lui enjoint
de présenter les armes, le jeune substitut secoua sa mélancolie, puis
il se leva lentement et se couvrit le chef de sa toque par un geste
plein de solennité. Dans sa harangue moins melliflue qu’à l’ordinaire,
tout en concluant pour l’une des parties, il s’attacha à démontrer que
les deux avocats avaient également plaidé d’une manière incomplète
ou erronée, et qu’ils avaient commis plusieurs hérésies judiciaires
qu’il ne pouvait se dispenser de relever. A l’appui de cette tierce
opinion, système dans lequel les membres du parquet placent souvent
leur amour-propre, il cita plusieurs arrêts de cours royales, la
jurisprudence de la cour de cassation, et enfin, argument en apparence
péremptoire et habilement réservé pour la péroraison, un jugement du
tribunal même devant lequel il plaidait. A cette citation que personne
n’avait prévue, les juges s’entre-regardèrent d’un air étonné.

— Vous souvient-il que nous ayons jugé ainsi ? dit à demi-voix le
président à ses collègues.

Le juge au front chauve ôta ses lunettes, se renversa sur le dossier
du banc et resta quelque temps les yeux fermés dans une attitude
sévèrement pensive ; le troisième membre du tribunal aspira coup
sur coup plusieurs prises de tabac, puis tous deux ayant vainement
interrogé leurs souvenirs, répondirent par un geste négatif.

— Le tribunal, dit alors le président avec un sourire aigre-doux,
estime que le ministère public commet une erreur de mémoire ; il ne se
souvient nullement d’avoir rendu un jugement dans une affaire analogue
à celle d’aujourd’hui.

En ce moment le gros huissier se trouvait agenouillé devant le poêle où
il insinuait une bûche, après avoir confisqué le déjeuner à moitié cuit
du jeune prolétaire.

— Faites excuse, monsieur le président, dit-il inopinément en relevant
la tête, monsieur le substitut a raison. Vous avez jugé comme il vous
l’a dit, il y a huit ans, dans l’affaire Marlot contre Boischard ; je
me le rappelle bien, moi ; à telles enseignes que le susdit Marlot
avait un chien fort mal élevé, qui, étant entré dans la salle du
conseil...

— Huissier, interrompit le président, d’un ton sévère, que ne
venez-vous siéger à ma place, tandis que j’irai à la vôtre soigner le
feu ; vous ne voyez pas que la salle se remplit de fumée ?

A cette admonestation de son chef, l’huissier fit le plongeon et
s’empressa d’arranger le bois dans le poêle dont il referma la porte ;
se relevant ensuite, et s’adressant au petit cercle des assistants,
pour lesquels il était un personnage presque aussi important que les
juges eux-mêmes :

— Voilà comme ils sont, dit-il à voix basse ; aujourd’hui blanc et
demain noir ; au bout de quinze jours ils ne se rappellent pas ce
qu’ils ont jugé, et quand on a plus de mémoire qu’eux, ils se fâchent.

— Il n’a pas l’air tendre votre président, dit un des habitués.

— Ne m’en parlez pas, répondit l’huissier en haussant les épaules ;
mais voulez-vous savoir le fin mot ? M. Bescherin avait envie de
marier sa fille à M. Deslandes ; il paraît que M. Deslandes ne s’est
pas soucié de la chose, et je conçois ça, vu que la fille de notre
président est diantrement laide. Depuis ce moment-là, M. Bescherin
est pire qu’un hérisson, et c’est toujours moi qui reçois les
éclaboussures. J’aurais plus de tenue que ça ; vexé ou non, quand on
appartient à la justice, on ne doit jamais se mettre en colère et
brutaliser le monde.

— Monsieur Mathiot, rendez-moi mes pommes de terre, s’il vous plaît ?
dit d’un air humble l’enfant privé de son déjeuner.

L’huissier saisit le drôle par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte :

— Hors d’ici, gamin, lui dit-il alors d’un air terrible, en ajoutant
à cette apostrophe un coup de pied qui, grâce à l’agilité du patient,
n’atteignit que le vide.

Selon l’expression de l’huissier Mathiot, le tribunal passa du blanc
au noir en prononçant un arrêt diamétralement opposé à celui qu’il
avait rendu quelques années auparavant. Cette contradiction n’a rien
qui doive surprendre ; pareille chose se répète chaque jour sur toute
la surface de la France. Après avoir longtemps décidé d’une certaine
manière un point litigieux, il est rare qu’une cour judiciaire ne le
décide pas dans un sens absolument contraire. On appelle cela revenir
sur sa jurisprudence ; variation plus utile qu’on ne pense, car si dans
les cas identiques l’application des lois était immuable, au bout d’un
certain temps la matière de controverse serait épuisée et la source
des procès tarie ; que deviendraient alors les jurisconsultes, les
avocats et les juges ? Un peu d’inconséquence ne messied donc pas à la
justice ; il tient en haleine les plaideurs, comme la coquetterie des
femmes attire les amants.

Contraire aux conclusions du jeune substitut, le jugement du tribunal
mit le comble à sa mauvaise humeur.

— Je ne resterai pas quinze jours de plus avec ces ânes bâtés, se
dit-il en rentrant chez lui ; mon parti est pris. Assez de magistrature
comme ça ; je donne ma démission, je jette la robe aux orties et je
pars pour Paris. Qui pourrait me blâmer ? Végéter à perpétuité dans une
ville où il n’y a pas une jolie femme, pas un homme d’intelligence !
où, faute d’un quatrième musicien, nous sommes obligés d’exécuter les
quatuors d’Haydn sans second violon, absolument comme on joue au whist
la partie du mort ! Non, sur mon âme, cela ne peut pas continuer ainsi.
Je suis ici comme Ovide chez les Sarmates ; mais Ovide était exilé, et
je suis libre. Il n’y a que Paris où l’on vive réellement ; à Paris
donc, et le plus tôt possible.

Victor Deslandes passa le reste de la journée à s’affermir dans un
dessein depuis longtemps conçu et souvent médité. Après dîner, sa
résolution étant arrêtée irrévocablement, il songea aux moyens de
l’exécuter, et alla rendre une visite intéressée au seul habitant de la
ville avec lequel il eût formé une liaison habituelle et intime.

M. de Loiselay, chez qui le substitut se présenta dans la soirée, était
un ancien émigré, vieillard encore vert, qui marchait toujours la tête
haute, les épaules effacées et le jarret tendu ; chasseur intrépide,
convive jovial, beau joueur, galant auprès des femmes, ennemi déclaré
de la littérature romantique, il allait à la messe le dimanche, faisait
maigre le vendredi et confiait la direction de sa maison à une fort
jolie gouvernante de vingt-deux ans. Depuis la révolution de juillet
il ne portait plus la croix de Saint-Louis, mutilée, disait-il, par la
suppression des fleurs de lis, et il s’abstenait d’aller aux élections
sous le prétexte qu’un serment est un serment ; à l’exclusion de
tout autre journal, il était abonné à la _Gazette de France_ et au
_Charivari_. Enfin, pour achever d’un seul trait l’esquisse de son
caractère, en 1789 il avait fait le voyage de Coblentz, en 1815 celui
de Gand, en 1830 celui d’Holy-Rood.

Lorsque Deslandes entra dans le salon tendu de tapisseries à
personnages et décoré de quelques tableaux réputés flamands où se
tenait habituellement le vieux gentilhomme, celui-ci était assis
au coin d’un feu pétillant devant lequel, sur une petite table de
marqueterie, se trouvait étalé un échiquier déjà garni de ses pièces.

— Vous voyez que je vous attendais, dit M. de Loiselay en posant sur
la cheminée un volume des _Mémoires de Casanova_, dont il venait de
commencer avec intérêt la lecture ragaillardissante. — Ah çà ! que
m’a-t-on appris ? Vous êtes brouillé avec votre président ?

— Oui et non, répondit le substitut en s’asseyant. Je ne lui veux aucun
mal ; mais lui n’en pourrait pas, je crois, dire autant de moi.

— Qu’a-t-il à vous reprocher ?

— Le mauvais goût que j’ai témoigné en ne tombant pas éperdument
amoureux de mademoiselle sa fille.

— Vous auriez mérité d’être destitué si vous l’aviez fait, dit en riant
M. de Loiselay ; elle est furieusement laide la petite Bescherin, et
sans en avoir le droit ; car qu’aura-t-elle de fortune ? quatre-vingt
mille francs, cent mille tout au plus : avec cela il faut être jolie
sous peine de célibat forcé. Il n’est pas facile aujourd’hui de marier
ses filles. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Isaure,
ma fille unique, à qui reviendront un jour, le plus tard possible,
vingt-trois bonnes mille livres de rente, les trois quarts en fonds
de terre, Isaure ne s’est mariée qu’à vingt-sept ans ! et à qui ? à
M. Piard ! homme en crédit, conseiller d’état, et en passe de devenir
ministre, tout ce que vous voudrez ; mais, M. Piard, après tout ! Ceci
veut dire que les prétentions de M. le président me semblent un peu
exagérées. Sans compliment, vous pouvez aspirer à quelque chose d’un
peu mieux que mademoiselle Bescherin.

— Puisque vous avez la bonté de penser ainsi, dit Deslandes, j’oserai
vous avouer que je suis de votre avis.

— D’ailleurs, qui vous presse de vous marier ? reprit le vieil
émigré ; vous avez dix ans devant vous avant d’être obligé d’y songer
sérieusement. D’ici là, faites votre chemin ; troquez la robe noire
contre la robe rouge ; devenez avocat général, procureur général.

— Garde des sceaux, interrompit le substitut en souriant.

— Ne vous en avisez pas, reprit M. de Loiselay, qui sourit à son tour ;
vous iriez sur les brisées de mon illustre gendre, M. Piard ; et, s’il
savait que je vous ai encouragé à lui faire concurrence, il ne me le
pardonnerait pas.

— Monsieur, dit Deslandes après un instant de silence, l’intérêt que
vous m’avez toujours témoigné m’engage à vous faire ma confession tout
entière.

— Je vous écoute, mon cher Deslandes, répondit M. de Loiselay avec la
bienveillance qu’inspire presque toujours à un vieillard la confiance
d’un jeune homme.

— J’ai de l’ambition, reprit le substitut d’un air un peu apprêté.

— _Absolvo te_. Jusqu’ici le péché n’est que véniel. A votre âge,
j’aurais probablement dit : J’ai de l’amour. Mais la jeunesse
d’aujourd’hui ne ressemble guère à celle de mon temps. Vous êtes donc
ambitieux. Après ?

— Qui veut la fin veut les moyens. Avec de l’ambition, que puis-je
faire ici ? Mourir d’une consomption morale plus cruelle que le
dépérissement physique ; je me sens réellement malade, et j’ai envie de
chercher à me guérir.

— Allez à Paris, dit M. de Loiselay avec un accent bref.

— J’y songeais, répliqua Deslandes en parodiant la naïve réponse que
fit à la reine de France le vieux chevalier de la croisade.

— Qui vous retient ?

— D’abord, je n’ai pas d’argent comptant, et il m’en faudrait beaucoup.

— J’ai vingt mille francs disponibles chez mon notaire ; ils sont à vos
ordres.

— Mille remercîments ; je n’attendais pas moins de votre obligeance...
Je vous donnerai hypothèque sur mon domaine de Charnière.

— Non, point d’hypothèque ; cela vous occasionnerait des frais
inutiles. Entre honnêtes gens, un billet suffit ; et même si je parle
de billet, c’est que tout le monde est mortel, et qu’il est bon d’avoir
toujours ses affaires en règle.

— C’est que vingt mille francs sont une somme bien plus considérable
que celle dont j’aurais besoin, observa le substitut.

Par délicatesse de gentilhomme, peut-être aussi parce qu’il connaissait
la solvabilité de Deslandes, M. de Loiselay avait refusé la caution
hypothécaire qui lui était offerte ; mais il ne se souciait pas de
morceler l’argent qu’il désirait placer.

— Si vous êtes déterminé à réussir, dit-il à l’emprunteur, ne regardez
pas à quelques mille francs de plus ou de moins. Rien ne rapporte comme
l’argent habilement dépensé. A Paris, il faut paraître riche. Hors de
là, point de salut. On ne donne qu’aux gens qui ont l’air de n’avoir
besoin de rien. Le solliciteur en cabriolet devance le solliciteur à
pied ; le solliciteur en calèche leur passe sur le ventre à tous deux.
Permettez-moi de vous citer mon exemple. A mon retour de l’émigration,
il ne me restait pas un denier vaillant. La plus grande partie de mes
biens avait été vendue ; mes bois seuls étaient par bonheur sous le
séquestre. Sur cette frêle espérance, un brave homme de juif me prêta
une dizaine de mille francs. Ces dix mille francs ne me durèrent à
Paris que trois mois : mais, pendant ces trois mois, je caracolai sur
des chevaux si fringants à côté de la voiture de madame Tallien et de
trois ou quatre autres femmes alors toutes-puissantes ; je donnai de si
bons déjeuners aux hommes des bureaux où j’avais affaire ; je tirai si
bon parti de ma personne, — dans ce temps-là je n’étais pas un vieux
grison ; — en un mot, je me démenai si bien, que je rentrai dans la
propriété de mes bois. Croyez-vous que j’aie regretté mes dix mille
francs ?

— Oui, je vois que vous avez raison, répondit le substitut, et, si vous
voulez bien me prêter la somme en question, je serai fort reconnaissant
de ce service.

— C’est convenu, je préviendrai mon notaire, et il vous remettra une
traite sur son banquier de Paris.

— Maintenant il me reste encore un service à vous demander : aurez-vous
la bonté de me donner une lettre de recommandation pour madame Piard ?

— Si vous n’aviez pas pensé à cela, vous ne m’auriez pas fait
concevoir une grande idée de vos talents futurs de solliciteur,
répondit M. de Loiselay avec un malicieux sourire ; ma fille a du
crédit, ma fille est une puissance ; si elle prend intérêt à vous, il
est impossible que vous ne réussissiez pas. Je vous donnerai pour elle
une lettre d’ami, et je ne doute pas que votre amabilité aidant, elle
n’y ait tous les égards désirables. Quand voulez-vous partir ?

— Dès que j’aurai donné ma démission, dit Deslandes.

— Votre démission ! folie ! dit le vieillard. Avez-vous vu les écuyers
de Franconi ? ils sautent d’un cheval sur un autre sans toucher terre ;
c’est ainsi qu’il faut faire pour les places : rappelez-vous qu’il
est beaucoup plus facile d’en obtenir une seconde qu’une première. Ne
donnez donc votre démission qu’à bon escient et quand vous serez déjà
replacé. En attendant, que ne demandez-vous simplement un congé ? Voici
les vacances de Pâques, et là-bas un mois doit vous suffire pour sonder
le terrain.

— Vos conseils sont aussi justes que votre conduite est bienveillante,
répondit Deslandes, et je suivrai de point en point ce que vous venez
de me dire.

— Voilà une modestie et une docilité d’autant plus méritoires que
ce n’est pas de ces deux vertus que se pique en général la jeunesse
d’aujourd’hui. Savez-vous qu’il faut que je m’intéresse réellement à
vous pour me résigner à perdre une société que je ne trouverai pas
facilement à remplacer ? Que va devenir ma partie d’échecs ? Et en
parlant d’échecs, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre revanche ?

— J’allais vous la demander, répondit le substitut, trop content du
résultat de cette conversation pour manquer de complaisance envers un
vieillard qui mettait tant de bonne grâce à l’obliger.

Les deux interlocuteurs, muets désormais, s’assirent de chaque côté de
l’échiquier ; et Deslandes, distrait par ses projets, perdit coup sur
coup deux parties.

— Vous jouez comme un amoureux, lui dit M. de Loiselay, mécontent d’une
victoire trop facile.

— Amoureux ! pensa l’ambitieux substitut avec un secret dédain. L’âme
est un sablier dont la tête et le cœur forment les deux capsules ;
quand l’une s’emplit, l’autre se vide. Chez moi, grâce à Dieu, c’est le
cerveau qui est plein.




UN APPARTEMENT DE GARÇON


Quinze jours après, dans l’intérieur d’une diligence arrivant à Paris,
se montrait curieuse et rayonnante la tête d’un homme, coiffé d’un
foulard jaune, qui tint le nez à la portière depuis la barrière de
Fontainebleau jusqu’à la cour des Messageries. Cette tête était celle
de Victor Deslandes, dont les yeux parcouraient avec avidité le tableau
bruyant offert à leurs regards, tandis que ses poumons, énergiquement
dilatés, trouvaient aux gaz douteux de l’atmosphère parisienne la
pureté balsamique des brises d’Hières ou de Castel Gandolfo.

Lorsque la voiture fut arrivée à sa destination, le substitut sauta sur
le pavé, en dédaignant le marchepied, de l’air dont Christophe Colomb
dut s’élancer sur le rivage du nouveau monde. Cédant aux persécutions
d’un de ces industriels qui guettent à la descente de diligence les
voyageurs inexpérimentés, il se laissa conduire dans un hôtel fort mal
garni, nonobstant la promesse de l’enseigne ; là, sans faire aucune
observation sur le bouge obscur où il se vit installé, moyennant trois
francs par jour, sans demander à déjeuner, car l’impatience lui ôtait
l’appétit, il changea ses habits de voyageur contre un costume aussi
solennel que s’il eût voulu se présenter chez le garde des sceaux, son
chef suprême, puis il envoya chercher un fiacre.

Sa première visite fut pour le correspondant du notaire de M. de
Loiselay ; il reçut le montant de sa lettre de change, serra dans son
portefeuille vingt billets de banque, semailles de sa fortune future,
et remonta aussitôt dans la voiture de louage, en criant au cocher
d’une voix sonore : — rue Godot-Mauroy, nº 15.

— Le sire de Gustan ne s’attend guère à ma visite, se dit-il alors ;
qui sait quel changement auront fait subir à son caractère et à ses
manières dix-huit mois de séjour dans la capitale ? Peut-être à
la vue d’un ami de province, d’un simple bourgeois comme lui-même
l’était hier, va-t-il trancher du duc et pair ! Mais qu’il ne croie
pas m’éblouir avec ses chevaux et ses nègres ; quand on a vingt
mille francs dans sa poche on ne se laisse imposer par aucune espèce
d’étalage.

En se révoltant d’avance contre toute affectation de supériorité,
que se pourrait permettre son ami, Deslandes subissait encore à son
insu l’influence du prestige dont le premier s’était insensiblement
entouré depuis leur séparation. Dans ses lettres au substitut, Gustave
Blondeau, présentement Gustave de Gustan, avait tant fréquenté de
grands personnages, tant mis de laquais à la porte, tant séduit de
marquises, tant crevé de chevaux ; il avait donné de si succulents
dîners, fait de si bonnes affaires à la Bourse, obtenu en tout genre
des succès si étourdissants ; enfin il était sorti victorieux d’un si
grand nombre de duels, que peu à peu le jeune magistrat avait senti
se changer en une considération mêlée d’envie la familière amitié qui
le liait naguère à son correspondant. En face d’un pareil Amilcar il
doutait de son propre mérite. Cette conscience de son infériorité
relative s’accrut à l’aspect de la maison élégante où demeurait
Blondeau ; il s’arrêta un instant sur le palier du troisième étage, en
face de la porte que lui avait désignée le concierge.

— Il est logé un peu haut, se dit-il, en essuyant sur un paillasson les
semelles de ses bottes ; mais à Paris les maisons sont des tours de
Babel ; celle-ci a l’air d’un palais... Bah ! après tout, il me doit
mille écus ! Et sur cette réflexion il tira le cordon de la sonnette
plus discrètement que ne fait d’ordinaire un créancier.

Après une attente assez longue, la porte fut entre-baillée plutôt
qu’ouverte, non par un laquais blanc ou noir, ainsi que Deslandes s’y
attendait, mais par une vieille femme près de qui la gouvernante qu’il
avait laissée à D*** eût paru fraîche et appétissante. Cette cousine de
madame Gibou avait pour attribut un petit balai veuf d’une partie de
ses plumes, qu’elle serrait d’une main crochue, comme si elle se fût
préparée à en faire une arme défensive ; au lieu de livrer passage,
elle examina le substitut avec défiance, et lui répondit aigrement :

— Il n’y a personne.

A l’air de la vieille, Deslandes devina qu’elle mentait.

— Portez cela à votre maître, reprit-il, en tirant de sa poche un
billet de visite ; nous sommes amis intimes, et je suis sûr qu’il est
visible pour moi.

La matrone épela les mots gravés sur la carte, reporta son œil louche
sur le magistrat et parut hésiter ; se décidant enfin, elle hocha la
tête d’un air qui semblait dire : Advienne que pourra ! et rentra dans
l’intérieur de l’appartement. Deslandes la suivit en examinant au
passage le sanctuaire de l’amitié, où, grâce à son insistance, il se
voyait introduit.

La première pièce qu’il traversa était petite et tendue en étoffe,
luxe inusité dans une antichambre. Le salon qui suivait offrait
une profusion de dorures dont aurait pu s’enorgueillir un café des
boulevards ; rideaux, portières, tapis, tentures, répondaient à ce
faste et éblouissaient les yeux par un bariolage de couleurs vives
et tranchantes dont l’éclat excluait l’harmonie. Dans les moindres
accessoires se trahissait l’envie de briller à tout prix qui sacrifie
toujours le fond à la forme.

Cet ameublement, somptueux au premier aspect, avait, il faut le dire,
ses côtés faibles qu’eût promptement découverts un regard expérimenté :
les siéges étaient rembourrés de foin plus que de crin ; les tableaux
magnifiquement encadrés, auraient déshonoré un cabaret en lui servant
d’enseigne ; le lustre était de bois, le damas de coton, le tapis
de moquette ; les vases de la Chine sortaient d’une manufacture de
carton-pierre, et sur les étagères placées dans les encoignures,
le papier mâché régnait également sous les apparences du marbre ou
du bronze. Mais, pour faire ces remarques d’abord, il fallait être
observateur de profession, tapissier ou commissaire-priseur. Dans son
examen rapide, Victor Deslandes prit donc au sérieux le luxe dont il
était témoin, et y compara involontairement la modestie surannée de son
propre mobilier.

— Il est logé comme un prince, pensa-t-il en se mordant les lèvres.

La vieille venait de se glisser, comme une couleuvre, sous une portière
en tapisserie. Le substitut pressa le pas et arriva presque aussitôt
qu’elle à l’entrée d’une troisième chambre qui offrait, avec celles
qu’il venait de traverser, le contraste le plus étrange et le plus
inattendu.

Dans un coin, un lit sans rideaux, un lambeau de toile, nappe dans
ses beaux jours, cloué contre la fenêtre qui, sans cet artifice,
eût ressemblé au lit ; quelques chaises de paille plus ou moins
disloquées, des hardes éparses sur le parquet ou accrochées le long
des murs que recouvrait un papier sale et enfumé ; tel était l’aspect
de cette chambre au seuil de laquelle expirait le luxe et se dressait
un désordre sordide ; car, semblable au monstre à tête de femme et à
queue de poisson dont parle Horace, l’appartement de l’homme qu’enviait
Deslandes commençait en palais et finissait en taudis : ordonnance
commune à plus d’un intérieur parisien, où règnent fraternellement la
vanité et la misère !

Au milieu de ce galetas sans cheminée, devant une table boiteuse sur
laquelle on apercevait un bol ébréché, un morceau de pain et une
cuiller en fer, un jeune homme vêtu d’une splendide robe de chambre
de flanelle rouge déjeunait solitairement, si toutefois il est permis
d’honorer du nom de déjeuner quelques croûtes trempées dans du lait
sans sucre.

Blondeau de Gustan, car c’était lui-même, était petit, mince et
blond ; ses traits fins et réguliers offraient déjà la flétrissure
qu’imprime à la physionomie une vie laborieusement déréglée. Un
pli permanent, creusé entre les sourcils, donnait à son front une
expression soucieuse ; ses yeux, dont le regard était rapide et souvent
insaisissable, paraissaient devoir à la fièvre leur éclat, de temps
en temps éclipsé par une expression morne et apathique ; dans les
moindres linéaments de son visage, pâle et amaigri, se trahissaient
les poignantes sollicitudes d’une existence éprouvée par des luttes
journalières ; son sourire même était moqueur ou triste, jamais franc.
En ce moment, ses cheveux, qu’il portait longs et bouclés selon la
mode, se trouvaient violemment défrisés, comme si des doigts convulsifs
eussent bouleversé sans pitié l’ouvrage du coiffeur.

En apercevant derrière le chef branlant de la vieille la figure du
substitut qui lui souriait, Blondeau se dressa d’un bond, comme un
léopard surpris dans son antre. Jeter sa serviette sur la table de
manière à cacher le maigre aspect de son repas, foudroyer du regard
la matrone qui avait laissé violer sa consigne, se précipiter à la
rencontre de son ami, le serrer dans ses bras et tout en l’embrassant
le repousser dans le salon, fut pour lui l’affaire d’une seconde.
Deslandes répondit par une étreinte cordiale à cette véhémente
accolade, mais au lieu d’obéir à l’impulsion qui lui était imprimée, il
fit ferme sur le seuil de la porte :

— Non, pardieu ! dit-il, restons ici. Le lieu me convient et j’arrive
à propos, car dans mon empressement à venir te voir j’ai oublié de
déjeuner ; rassieds-toi, je vais te tenir compagnie.

Blondeau fut tenté d’étouffer son ami dans ses bras pour le délivrer de
cet appétit intempestif ; mais un pareil expédient étant impraticable,
il s’efforça de faire bonne contenance.

— Tu as mal choisi ton amphitryon, répondit-il. Depuis quelque temps
je suis au régime le plus sévère : une tasse de lait te paraîtra sans
doute un trop maigre régal...

— Du lait ! c’est mon déjeuner habituel, reprit le substitut ; mais
le voyage m’a donné un appétit extraordinaire, et je sens que je ne
reculerais pas devant une tranche de pâté ou de jambon.

— Tu n’es pas dégoûté ! pensa l’homme au régime. — Je ne sais pas,
dit-il tout haut, si l’on pourra te donner ce qu’il te faut. Voilà
plusieurs jours que je suis à la diète, et je crains que ma marmite ne
soit tout à fait renversée.

— Envoie un de tes domestiques me chercher n’importe quoi, chez le
premier restaurateur venu : je sais qu’à Paris on a tout ce qu’on veut
à la minute.

— Sans doute, tu as raison, répliqua Blondeau en se mordant la
moustache. — Vous entendez, madame Tavernier, reprit-il d’une voix
douce ; voulez-vous bien aller chercher ce que monsieur désire.

La vieille, qui s’éloignait, revint sur ses pas, et passa la tête sous
la portière ; au lieu de répondre, elle regarda d’un air expressif le
maître du logis, et glissa l’un sur l’autre, à plusieurs reprises, le
pouce et l’index de la main droite. Cette indiscrète pantomime fit
jaillir un éclair des yeux de Blondeau, qui, pour empêcher qu’elle
ne fut remarquée de son hôte, entra rapidement dans le salon ; là,
changeant de physionomie, il passa un bras autour de la taille
parabolique de la matrone, et l’entraîna vers l’antichambre.

— Je vous en supplie, ma chère dame Tavernier, lui dit-il en veloutant
sa voix, rendez-moi encore ce petit service ; vous ne vous en
repentirez pas ; tâchez surtout de rapporter un déjeuner présentable,
c’est très-important.

— Et de l’argent ? grommela madame Tavernier ; crédit est mort.

— C’est à votre bon cœur que je m’adresse, reprit le jeune homme avec
un accent de plus en plus tendre ; je suis sûr que vous ne voudriez pas
me laisser ainsi dans l’embarras. Mon ami est immensément riche ; il
m’apporte l’argent que j’attends depuis quelques jours ; vous savez ?
Aujourd’hui même votre petit compte sera soldé, y compris ce que vous
allez y ajouter.

— S’il est si riche, qu’il paie le déjeuner ! observa la vieille.

— Chez moi ! y pensez-vous ! Ce serait me déshonorer !

— Dame ! quand on n’a pas d’argent, il ne faut pas être fier.
Savez-vous que ça fait déjà vingt-sept francs que vous me devez ?

— Vingt-sept francs, une tranche de pâté et une aile de poulet feront
cinquante francs, que je vous paierai avant deux heures.

— Vous pouvez vous vanter d’être un fameux enjôleur, répondit madame
Tavernier, humanisée déjà par les manières aimables du jeune homme
et tout à fait attendrie par l’appât du bénéfice. — Allons, ne vous
tourmentez pas ; on va chercher ce qu’il faut.

La vieille prit son cabas et sortit. Rassuré par ce premier succès,
Blondeau rentra dans la chambre où l’attendait le voyageur.

— Tu as vraiment une salle à manger originale, lui dit celui-ci,
qui avait examiné avec surprise le délabrement de la pièce où il se
trouvait. — Après avoir traversé ton magnifique salon, qui s’attendrait
à trouver un pareil capharnaüm ?

— Véritable capharnaüm, répondit le maître du logis en affectant de
sourire ; voici le mot de cette énigme : je change de logement, et l’on
a déjà détendu et démeublé cette chambre qui se trouve réduite à sa
nudité primitive, laquelle, j’en conviens, n’est pas brillante.

— Tu déménages souvent, observa le substitut, qui, sans s’en douter,
touchait une des plaies de son hôte.

— Je suis ici un peu à l’étroit, et puis je me rapproche du faubourg
Saint-Germain, où j’ai beaucoup de relations ; mes domestiques sont
occupés dans mon nouvel appartement, et c’est pour cela que tu me
trouves livré aux soins de cette vieille bohémienne que j’ai déjà
employée comme garde, et dont tu voudras bien agréer le service pour
aujourd’hui.

— Tu as donc été malade, mon pauvre garçon ? en effet, je te trouve
pâle et maigri. Qu’as-tu donc pour qu’on t’ait prescrit un régime si
sévère ?

— Une gastrite, répondit Blondeau, en accusant son estomac pour sauver
l’honneur de sa bourse. — Mais laissons là ma santé ; dis-moi, quel
heureux hasard t’amène à Paris ?

— Ce n’est point un hasard, répondit le substitut, c’est une résolution
conçue depuis longtemps, mûrement méditée, et à laquelle tu n’es pas
étranger.

— Moi ?

— Toi-même. Le séjour de D*** est assommant en réalité ; et la vie
brillante que tu mènes ici me le faisait paraître insupportable. Les
lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir. N’y tenant
plus, j’ai tranché dans le vif.

—Tu as donné ta démission ? — Pas encore, mais cela ne tardera pas ;
en attendant, j’ai pris un congé dont je profite pour venir tâter le
terrain où je veux manœuvrer désormais. Je pense qu’au soleil de Paris
il y a place pour tous les gens déterminés à réussir ; et me voici.

Blondeau dissimula sous ses moustaches un sourire où perçait l’ironique
pitié qu’inspire la présomption à l’expérience.

— Ainsi, dit-il, tu viens faire fortune ?

— L’expression dont tu te sers manque de justesse, répliqua le
substitut dont l’amour-propre était fort irritable ; je ne suis pas
un prolétaire pour avoir besoin de faire fortune. J’ai une place
honorable, un patrimoine suffisant ; et j’aurais lieu d’être content de
ma position, si l’activité de mon esprit ne me poussait vers une sphère
plus large et plus haute que celle où je vis, Entre nous, je me crois
fait pour être à vingt-sept ans quelque chose de mieux qu’un substitut
de première instance. Mon voyage a donc un but très-sérieux ; ne crois
pas que j’agisse à l’étourdie et que je me dissimule les obstacles qui
m’attendent ici. Je sais fort bien que pour réussir...

— Pour réussir, interrompit Blondeau, il ne faut qu’une petite chose :
des protecteurs ou de l’argent !

— Des protecteurs ? j’en aurai ; de l’argent ? j’en ai.

Le jeune magistrat prit son portefeuille et en tira d’abord une lettre
scellée d’un large cachet à armoiries.

— Connais-tu ce nom-là ? dit-il.

— _A Madame Piard, née de Loiselay_, lut Blondeau sur l’adresse ;
diantre ! voilà en effet une excellente protection ! Madame Piard est
une de nos femmes politiques le plus en crédit ; si elle se charge de
ton avancement, tu iras loin.

— Et maintenant, connais-tu ceci ? reprit Deslandes en secouant sous
les yeux de son ami les vingt billets de banque qu’il venait de
recevoir.

A la vue de ces magiques carrés de papier, Blondeau frissonna comme
fait à l’odeur du sang un animal carnassier ; la pupille de ses yeux se
dilata, un sourire convulsif contracta ses lèvres, et sa main saisit
les billets par un mouvement d’avidité irrésistible.

— Vingt mille francs ! dit-il d’une voix émue, après les avoir comptés.

— Vingt mille francs ! répéta le substitut ; crois-tu qu’il y ait là de
quoi enlever la partie ?

— L’enjeu est suffisant, repartit le Parisien qui s’efforçait de
paraître calme ; mais le succès dépend surtout de l’habileté du joueur.

— Je compte sur ton expérience pour me guider, dit Deslandes avec
bonhomie.

Madame Tavernier, qui rentra dans la chambre en ce moment, s’arrêta
pétrifiée devant la liasse de billets de banque avec laquelle
Blondeau s’éventait le visage ; si grands furent son trouble et son
ébahissement, qu’elle laissa tomber son cabas, et fut contrainte de
s’appuyer elle-même contre le chambranle de la porte. Ces symptômes de
faiblesse firent bientôt place à une activité pétulante, que rendaient
fabuleuse les rides gravées au front de la matrone ; en deux tours de
main elle eut apprêté le couvert et rangé sur la table les provisions
qu’elle venait d’apporter ; elle ressortit aussitôt, et descendit
rapidement l’escalier, sans toucher la rampe.

— En voilà un d’événement ! se dit-elle alors en marchant de son
meilleur pas vers un magasin de comestibles situé non loin de là. Ce
cher M. Gustan qui depuis trois jours ne mange que du pain et du lait,
que ça me fendait le cœur ! et qui maintenant se donne de l’air avec
des billets de banque de quoi remplir un traversin ! Était-il pâle en
les regardant ! Dame ! ça a dû le remuer. Moi-même je me sens toute
chose. J’aurais fait un joli coup de ne pas laisser entrer cet honnête
monsieur en habit noir ; en voilà un qui a l’air comme il faut !
Plus souvent qu’il n’aura que du jambon pour déjeuner, et que je lui
laisserai boire de l’eau, à ce cher homme !

Quelques instants après, madame Tavernier rentra, le sourire sur
les lèvres, dans la chambre où étaient les deux amis ; elle plaça
triomphalement sur la table un poulet froid, une terrine de foie de
Strasbourg, des fruits, et quelques menues friandises, le tout flanqué
de deux bouteilles de vin à cachet rouge.

— Vous m’en direz des nouvelles, murmura-t-elle à l’oreille du maître
du logis.

A la vue de ce renfort inattendu qui rendait le déjeuner fort
présentable, Blondeau reprit tout son aplomb.

— Tu m’excuseras, dit-il d’un ton dégagé, si je te fais manger dans du
fer ; toute mon argenterie est chez le graveur et il n’y a pas ici une
seule fourchette présentable.

— Tu fais graver tes armes, répondit Deslandes avec un sourire
railleur, qui manqua son effet, car l’amphitryon, affamé par le jeûne
qu’il avait subi, venait de se mettre à table d’un air résolu ; et son
couteau faisait sauter l’un après l’autre les quatre membres du poulet
avec un empressement, dont peut seule donner une idée la physionomie
vorace du gourmand qui sert d’enseigne au magasin de Corcelet.

— C’est pour moi seul que tu fais un pareil abattis ? demanda le
substitut qui s’assit à son tour.

— Pour toi et pour moi, répondit Blondeau en continuant la dissection.

— Et ton régime ?

— Au diable le régime ! Si l’on écoutait les médecins on se laisserait
mourir d’inanition.

— Cependant si tu as une gastrite...

— Avant tout, j’ai faim ; d’ailleurs je croirais manquer aux lois de
l’hospitalité si je te laissais manger seul ;

    Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
    De ce poulet rôti je veux manger une aile.

Joignant l’action à la parole, Blondeau servit son hôte et se servit
ensuite avec un plaisir qui sera compris des personnes soumises à la
diète depuis plusieurs jours. Au moment où il portait à sa bouche
le premier morceau, un formidable coup de sonnette se fit entendre.
A ce bruit il tressaillit, posa sa serviette, se leva aussitôt en
rougissant légèrement et s’élança dans le salon.

— Je n’y suis pour personne, dit-il à madame Tavernier qui était allée
ouvrir la porte.

Quoique faite à demi-voix, cette recommandation arriva jusqu’aux
oreilles du personnage qui en était l’objet ; au lieu de s’y soumettre,
celui-ci fit faire une pirouette à la vieille qui lui barrait le
passage, et traversant l’antichambre du pas dont un grenadier monte à
l’assaut, il entra dans le salon le chapeau sur la tête, et le cordon
de la sonnette à la main.

A l’aspect de cet homme gros et court, qui portait une redingote bleue
et un gilet jaune, Blondeau fronça le sourcil, tandis que ses doigts
par une crispation nerveuse tordaient la fourchette de fer qu’il
n’avait pas quittée.

— Déjeune toujours, je suis à toi dans une minute, dit-il à Deslandes à
travers la porte qu’il eut soin de fermer.

Cette précaution prise, il alla d’un air riant au-devant de cet
individu sans façon dont la figure paraissait enflammée par une émotion
violente.




LE CRÉANCIER


— Parbleu, monsieur, je suis heureux de vous trouver, dit le gros homme
court, en prenant la parole d’une voix criardre ; voilà dix courses
inutiles que vous me faites faire. Aujourd’hui encore votre bonne
voulait me fermer la porte au nez.

— Elle a eu tort, monsieur Bigaré, répondit Blondeau, sans paraître
choqué du ton de son interlocuteur ; — je suis toujours chez moi pour
un homme comme vous ; mais j’ai été à la campagne, et c’est pour cela
que vous ne m’avez pas rencontré quand vous êtes venu.

— Connu ! grommela entre ses dents M. Bigaré ; ils sont toujours à la
campagne quand on vient leur demander de l’argent.

— Puis-je savoir ce qui me procure le plaisir de vous voir ? demanda le
maître du logis avec une politesse imperturbable.

Le petit homme tira d’une poche de son gilet un papier plié en quatre.

— Voici, monsieur, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, une note de
dix-huit cent trente francs, pour argenterie fournie par moi, et qui
devait, disiez-vous, être soldée dans la quinzaine. Il y a cinq mois
qu’elle est passée la quinzaine !

— Si la quinzaine est passée, l’année ne l’est pas. Où avez-vous vu
qu’un homme du monde paie les mémoires comptant ? Que diantre ! mon
cher monsieur, je ne suis pas un usurier pour improviser ainsi dix-huit
cents francs.

— Dix-huit cent trente, s’il vous plaît ; il n’y a pas un centime à
rabattre.

— Soit, je ne chicanerai pas sur le total, pourvu que vous soyez
raisonnable.

— C’est-à-dire pourvu que vous ne me payiez pas. Merci, dit l’orfévre,
qui s’assit brusquement sur un fauteuil. — Je vous déclare, monsieur,
que je ne sortirai pas d’ici sans mon argent. Voici la fin du mois ;
j’ai des paiements à faire, et je n’ai pas l’habitude de manquer à mes
engagements, moi !

— Ne vous emportez pas, répondit Gustave, en baissant la voix à mesure
que le créancier élevait la sienne ; il y a dans la chambre à côté une
personne qui pourrait vous entendre.

— Qu’est-ce que ça me fait ? dit M. Bigaré d’un ton aigre. Je suis dans
mon droit, et devant l’univers entier je vous dirais qu’il me faut mon
argent.

— Plus bas, je vous prie. Cette personne, dont je vous parle, est
immensément riche, et sa bourse est à ma disposition ; mais là scène
que vous venez me faire l’indisposerait sans doute contre moi. Si vous
avez envie d’être payé, accordez-moi trois jours. Je ne vous demande
pas une quinzaine cette fois, mais trois jours seulement.

— Pas trois heures ! répondit l’orfévre ; dans trois jours vous seriez
reparti pour la campagne ; je connais ces couleurs-là.

Blondeau invoqua la patience, cette vertu dont les débiteurs ont besoin
quelquefois, et les créanciers plus souvent.

— Parlons raison au lieu de nous échauffer, dit-il à demi-voix ;
vous devez comprendre que je ne puis pas à brûle-pourpoint emprunter
près de deux mille francs à la personne en question ; le délai que
je vous demande est donc indispensable : si vous me le refusez,
qu’arrivera-t-il ? Au lieu d’être payé dans trois jours, vous ne le
serez pas du tout.

— Dans ce cas, je vous ferai mettre à Sainte-Pélagie, répondit M.
Bigaré qu’exaspéra cette déclaration.

— Vous vous trompez, observa le débiteur d’un ton calme : on ne met
pas un homme à Sainte-Pélagie pour un petit retard dans le solde d’un
mémoire. Je ne pense pas avoir souscrit de lettre de change à votre
profit.

— Si je ne puis employer la contrainte par corps, j’ai la ressource de
faire saisir vos meubles, qui sont ma foi fort beaux, et je vous jure
que je n’y manquerai pas.

— Autre erreur dont je dois vous désabuser, répondit doucement le jeune
homme : pas un seul des meubles que vous voyez ici n’est à moi ; ils
appartiennent tous, sans exception, à mon tapissier, au nom de qui, par
arrangement fait entre nous, cet appartement est loué. Vous n’avez donc
pas plus le droit de faire saisir mon mobilier que si j’étais logé dans
un hôtel garni.

A cette déclaration inattendue, M. Bigaré resta quelque temps plongé
dans une silencieuse consternation.

— Ces diables de tapissiers ont plus d’esprit que nous, dit-il enfin
d’une voix dolente. — Mais en admettant que vos meubles restent en gage
entre les mains de celui qui vous les a livrés, j’ai bien certainement
les mêmes droits sur l’argenterie que je vous ai vendue. Si vous ne
pouvez pas me payer, rendez-la-moi, cette argenterie. Pour en finir,
car je sais maintenant à qui j’ai affaire, je consens, poursuivit
le marchand en poussant un soupir, je consens à souffrir le déchet
résultant d’un usage de cinq mois : à l’heure qu’il est, ce n’est
plus que du vieil argent. Eh bien ! je subirai cette perte : cela
m’apprendra à vivre.

— Voilà une proposition plus raisonnable que votre obstination de tout
à l’heure, et je regrette réellement de ne pouvoir l’accepter.

— Comment cela ? dit l’orfévre avec un redoublement d’inquiétude.

— Puisque j’ai commencé ma confession, autant vaut l’achever, reprit
Blondeau d’un ton calme et résolu ; je vous avoue donc qu’il m’est
impossible de faire ce que vous me demandez, par la raison qu’en ce
moment mon argenterie, ou, si vous aimez mieux, votre argenterie est
chez ma tante.

— Chez ma tante ! cria M. Bigaré en se levant avec fureur.

— Cela vous fait de la peine ? cela m’en a fait aussi, je vous le
jure ; mais c’est là un de ces petits malheurs qui arrivent aux plus
honnêtes gens, et qu’il faut savoir supporter. Je vous le répète, c’est
au Mont-de-Piété que vous devez désormais adresser vos réclamations ;
tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de vous donner la
reconnaissance.

— C’est impossible ! dit l’orfévre en essayant de douter de son
malheur ; si un pareil guet-apens était vrai, vous le nieriez au lieu
d’en convenir.

Blondeau s’était résolu à employer les moyens extrêmes pour rendre
traitable un créancier près duquel eussent échoué les cajoleries
diplomatiques. Par un geste prompt et décidé, il lui mit sous les yeux
la fourchette de fer qu’il avait achevé de tordre dans sa main pendant
cette conversation.

— Pensez-vous, lui dit-il, qu’un homme ayant à sa disposition une
seule pièce d’argenterie se résignerait à manger à l’aide d’un pareil
ustensile ?

En apercevant cet irrécusable témoignage d’un désastre auquel il
refusait de croire, M. Bigaré devint rouge, puis pâle ; enfin une
terrible teinte verdâtre s’épandit sur sa large figure, d’où ses yeux
semblèrent vouloir sortir.

— Mon argent ! dit-il tout à coup d’une voix presque étouffée par la
colère ; mon argent, _de suite_, ou je casse tout, glaces, pendule,
porcelaines, tout ! tout ! tout !

Enlever l’espoir à un homme est le moyen de l’exaspérer au lieu
de l’assouplir ; la pantomime furibonde dont furent accompagnées
les dernières paroles de l’orfévre convainquit de cette vérité son
débiteur, qui ne put s’empêcher d’éprouver une inquiétude voisine de
la crainte. En cas de lutte, toutes les chances étaient contre lui ;
car sans parler de la colère qui décuple la vigueur, M. Bigaré se
trouvait, dans sa petite taille, bâti en athlète. D’ailleurs, vainqueur
ou vaincu, Blondeau n’était-il pas sûr de payer les frais d’un combat
dans lequel ses meubles se trouvaient si expressément menacés ? Cette
réflexion l’amena soudain à un changement de tactique.

— Votre argent ! je ne vous le refuse pas, et vous ne tarderez pas à
l’avoir, dit-il d’une voix persuasive ; promettez-moi seulement d’être
calme, et attendez-moi là. Je vais parler à mon ami ; dans cinq minutes
je suis à vous.

— Je vous attends, dit M. Bigaré, qui se rassit d’un air sinistre et
promena les yeux autour de lui pour voir où, en cas de non-paiement, le
ravage qu’il méditait serait le plus efficace.

La temporisation était impossible. Cédant à la nécessité, Blondeau
entra dans la chambre où, pendant cette discussion, le substitut avait
paisiblement commencé à déjeuner.

— Ce monsieur a le verbe un peu haut, dit celui-ci sans s’interrompre.
En es-tu débarrassé ?

— J’en suis fort embarrassé, au contraire, répondit le maître du logis
d’un air contrarié.

— Pourquoi ?

— C’est un des associés de Louis Reynard. Tu sais ? le fameux
banquier ! Il vient ici pour une affaire dont je t’ai parlé, je crois,
dans ma dernière lettre, et qui prend une tournure superbe. Je devais
faire un petit versement de fonds aujourd’hui ; mais l’argent sur
lequel je comptais ne m’est pas rentré, et je n’ai pas là dans mon
bureau la somme qu’il me faut.

— Et quelle somme te faut-il ? dit Deslandes en se versant à boire.

— Deux mille francs. Mes apports de fonds se font par fractions de deux
mille francs.

Le magistrat vida son verre avec une certaine dignité. Il ouvrit
ensuite son portefeuille, détacha deux billets de banque de la liasse
qu’il contenait, et les présentant à son hôte :

— Voilà ton affaire, lui dit-il.

— Merci, fit Gustave d’un ton dégagé ; je te rendrai ça dans deux ou
trois jours.

Blondeau était sorti du salon à petit bruit et l’oreille basse ; il
y rentra la tête altière, le regard assuré et les lèvres contractées
par un superbe sourire. En apercevant les billets que le jeune homme
froissait négligemment entre ses doigts, M. Bigaré se leva pour
rendre à l’argent les honneurs qui lui sont dus, et sa physionomie
farouche s’illumina d’un sourire qu’un poëte classique eût comparé à
l’arc-en-ciel après l’orage.

— Vous avez l’argent, dit-il d’un air aimable ; je ne sais pas si
j’aurai sur moi de quoi vous rendre votre reste.

Le débiteur s’arrêta en face du créancier, et le regarda un instant
fixement, en fronçant le sourcil.

— Monsieur Bigaré, dit-il ensuite d’un ton grave, avant de régler notre
compte, j’ai plusieurs observations à vous faire. Je vous dirai d’abord
que votre manière d’entrer et de rester chez moi le chapeau sur la tête
ne me convient nullement. Mon salon n’est pas votre boutique ; faites-y
attention.

Malgré la hauteur de cette apostrophe et l’incongruité du mot boutique,
appliqué à ce que tout négociant de rez-de-chaussée nomme avec pompe
son établissement, l’orfévre ôta son chapeau et fourra furtivement dans
la poche de sa redingote le cordon de sonnette que, dans la chaleur
de la discussion, il avait brandi à plusieurs reprises en guise de
cravache.

— Je vous demande excuse, dit-il ; c’est que je suis un peu enrhumé.

— Ce n’est pas une raison pour casser mes sonnettes, reprit Gustave ;
les manières brutales ont fort peu de succès près de moi. Je vous
croyais plus d’usage, monsieur Bigaré. Vous devriez savoir que les
réclamations criardes sont du plus mauvais goût. De deux choses l’une :
ou je peux vous payer ou je ne le peux pas ; si je le peux, le bruit
est inutile ; si je ne le peux pas, il l’est encore davantage.

Pendant cette admonestation, l’orfévre lorgnait les billets de banque
dont l’aspect lui eût fait supporter patiemment une mercuriale plus
acerbe que celle à laquelle le soumettait son débiteur.

— Vous ne savez pas ce que c’est qu’une fin de mois ! dit-il pour se
justifier.

— Je vais vous prouver que je le sais fort bien, interrompit Blondeau
avec un grand sang-froid ; vous voyez ces billets de banque ? eh bien !
ils ne sont pas pour vous.

— Et pour qui donc ? s’écria M. Bigaré en changeant de visage.

— C’est comme cela, mon cher monsieur ; j’ai voulu seulement vous
montrer qu’il dépend de moi de vous payer, et que si je ne le fais pas
maintenant, c’est par une raison autre que le manque d’argent. Voici
le fait : c’est aujourd’hui le 27 mars ; j’ai un effet à payer le 31.
C’est une chose sacrée, ainsi que vous l’avez dit, et à cet égard je
suis aussi scrupuleux que vous. Quoique je ne sois pas négociant,
j’aime la régularité en affaires. Vous ne pouvez donc passer qu’en
second ordre. J’ai une rentrée de fonds le 5 avril ; le 6 vous serez
payé, cela vous convient-il ?

— Cet argent n’est pas à vous ; on vient de vous le prêter, objecta M.
Bigaré, étourdi de la tournure que prenait la discussion.

Blondeau sourit avec une tranquille ironie.

— Je vous prie de croire que ces billets sortent de ma caisse,
répondit-il. La personne qui se trouve dans la chambre à côté est une
femme et non un homme : or je ne reçois pas d’argent des femmes.

— Mais si tous vos meubles appartiennent à votre tapissier...

— Je me suis un peu amusé à vos dépens, mon cher monsieur. Peut-être
votre incartade m’en donnait-elle le droit.

— Et cette argenterie qui est au Mont-de-Piété... convenez que ça n’est
pas du tout encourageant.

— Autre histoire qu’il m’a plu de vous faire. Votre argenterie se
trouve en ce moment entre les mains d’un de vos confrères, chez lequel,
entre nous, on grave un peu mieux que dans votre magasin, et à qui
je serai obligé de donner ma pratique si mes arrangements ne vous
conviennent pas.

Dans les grandes villes, l’industrie commerciale se soumet souvent, par
amour du lucre, à des chances aléatoires dont elle devient la victime
sans se corriger. Il est dans la nature du marchand parisien, entre
autres, de faire crédit sur la moindre apparence de solvabilité, et
de regarder comme un désastre toute diminution de sa clientèle. Les
billets de banque dont il ne devait avoir que le coup d’œil avaient
presque entièrement rassuré M. Bigaré ; la perspective d’une commande
perdue au profit d’un de ses rivaux lui fit éprouver une mortification
aussi vive que l’avait été son inquiétude. L’amour-propre et l’avidité
du débitant achevèrent d’imposer silence aux alarmes du créancier.

— Il est vrai, monsieur, dit-il, que dans mon établissement la gravure
n’a pas eu toujours toute la perfection désirable ; mais en ce moment
j’ai le meilleur ouvrier de Paris, et je ne redoute aucune espèce de
comparaison. Je suis fâché, réellement fâché de ce que vous me dites
là, monsieur ; je n’ai pas l’habitude d’être quitté par les personnes
qui m’honorent de leur confiance.

— Je ne vous quitterai que si vous m’y forcez, répondit Gustave avec
froideur ; je veux compléter mon argenterie. Indépendamment des menues
pièces dont je ferai la liste, j’aurais besoin d’un surtout pour une
table de vingt couverts.

— J’ai ce qu’il vous faut, répliqua vivement l’orfévre ; plaqué, extra
superfin ; plus beau que l’argent.

— Je ne veux pas de plaqué sur ma table, interrompit Blondeau, avec un
sourire méprisant ; — avec votre permission, je préfère l’argent.

— Et vous avez mille fois raison ; au bout de six mois le plaqué rougit
et voilà un service déshonoré. Il n’y a que l’argent. J’ai ce qu’il
vous faut, monsieur.

— J’en doute, car il me faut quelque chose qui n’existe pas en ce
moment dans le commerce. Je veux une œuvre d’art et non un ouvrage de
pacotille. Chenavard m’en fera le dessin, c’est une chose convenue ;
et Barye m’a promis trois groupes d’animaux pour le milieu et les deux
bouts.

— Diable ! dit M. Bigaré en ouvrant de gros yeux, des dessins de
Chenavard et des groupes de Barye, il y a là de quoi faire un surtout
qui ne serait pas piqué des vers.

— Et qui ferait honneur au fabricant.

— Ce serait un joli morceau à envoyer à l’Exposition de l’industrie.

— Une annonce soignée pour votre magasin, n’est-ce pas ? Eh bien ! si
vous entendez raison aujourd’hui, à mon tour je ne vous contrarierai
pas. Je vous laisserai exploiter le surtout en guise de réclame.

M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse perplexité.

— C’est cette maudite fin de mois, dit-il enfin en se grattant
l’oreille.

— N’en parlons plus, dit Blondeau d’un ton sec ; puisque vous êtes gêné
à ce point, je ne veux pas vous exposer à laisser protester un effet.
Entre nous, je vous croyais un crédit à l’abri des éventualités d’une
fin de mois. Rendez-moi 170 francs, je vous prie.

Par un geste superbe, il offrit les deux billets au marchand dont
l’amour-propre blessé au vif se révolta, ainsi que l’avait prévu
l’intelligent débiteur.

— Un protêt à moi ! s’écria M. Bigaré avec un accent d’indignation ;
vous me prenez pour un autre, monsieur !

— Je vous prends pour un homme qui a besoin d’argent ; n’est-ce pas
vous-même qui le dites ? Puisque vous éprouvez des embarras, je me
ferais scrupule de ne pas vous rembourser. Voilà votre argent ; il est
inutile que vous vous occupiez du surtout.

Ces dernières paroles produisirent un effet magique. L’orfévre qui
avançait la main vers les billets, la retira comme si le papier soyeux
eût possédé la propriété de la torpille.

— Je ne suis pas à cela près, dit-il ; puisque vous me promettez de
solder notre petit compte le 6 avril, j’attendrai jusque-là.

— Comme vous voudrez, reprit Blondeau avec une indifférence affectée ;
d’ici là je verrai Chenavard et Barye, et nous pourrons prendre des
arrangements définitifs pour le surtout. Ce sera un morceau d’art, et
je pense que puisque je vous donne la préférence, vous vous piquerez
d’honneur. Vous savez d’ailleurs que je ne chicane pas sur le prix.

— J’ose espérer que vous serez satisfait, répondit l’orfévre en se
dirigeant du côté de la porte vers laquelle son débiteur le menait
insensiblement.

— Voilà donc une chose convenue, reprit Blondeau en reconduisant le
marchand jusqu’à l’antichambre ; le 6 avril, à onze heures du matin,
votre argent sera chez vous.

M. Bigaré, qui était entré chez son débiteur dans des intentions
inexorables, le chef couvert et la mine rébarbative, en sortit d’un air
bénin, et il était arrivé au milieu de l’escalier avant d’avoir pris la
liberté de remettre son chapeau sur sa tête.

Resté seul dans le salon, Blondeau examina les billets de banque dont
en définitive il demeurait possesseur, avec un regard qui eût flatté
l’orgueil d’une femme aimée.

— Oui, certes, il y à une Providence, se dit-il après quelques instants
de cette ardente contemplation ; quelle sottise j’aurais faite en me
brûlant ce matin la cervelle !

Pour apprécier la valeur réelle d’une pareille exclamation, il est
nécessaire de lever un coin du voile dont restait encore enveloppée,
aux yeux du substitut, la vie de son correspondant.

Au milieu du déclassement général de la société, il se trouve à Paris,
dans un certain monde ouvert à tout venant comme un caravansérail, un
grand nombre d’individus dont l’existence déroute l’observation et
offre un problème insoluble à quiconque ne s’est pas habitué à sonder
hardiment les plus bourbeux mystères des mœurs contemporaines. Sortis
on ne sait d’où, arrivés on ignore comment ; sans famille qui les
avoue, sans état qu’ils osent avouer ; libres des devoirs qu’impose
le titre d’électeur, désintéressés dans la conversion des rentes, ne
possédant de terre que ce qu’en peuvent contenir les vases de fleurs
de leur salon, ces parias vivent en pachas. Chose merveilleuse et
commune ! Semblables aux lis dont parle la Bible, ils ne filent ni ne
travaillent, et pourtant leur luxe défie parfois la magnificence des
princes ; toujours à cheval, en voiture, à table, au jeu ou en loge,
ils ne se montrent jamais que dans une position qui nécessite une
dépense permise à la richesse seulement. Remontez-les, ces ruisseaux
à l’insolent murmure, aux flots pailletés d’or comme le Pactole, vous
arriverez infailliblement à quelque source immonde.

Autrefois ces existences équivoques étaient pittoresquement
qualifiées ; mais l’esprit démocratique a passé son niveau sur une
dénomination trop empreinte de féodalité. Le chevalier d’industrie de
l’ancien régime est réduit aujourd’hui au nom modeste d’industriel ;
l’homme est resté, mais son titre a disparu dans le cataclysme
révolutionnaire. Qui oserait prétendre qu’il y a encore en France une
noblesse, lorsqu’on voit que le vice lui-même n’a plus de parchemins ?

Ennemi du travail et né pour l’intrigue, Blondeau de Gustan, au lieu
d’adopter un état, s’était rangé parmi les industriels transcendants
à qui la société parisienne offre un champ vaste et fécond, à l’abri
des tracasseries du Code pénal. Sur ce terrain fleuri, mais entrecoupé
de fondrières, il marchait depuis plus d’un an ; tantôt foulant un
tapis de roses, tantôt enfonçant dans la boue ; aujourd’hui buvant le
vin de Tockai à plein verre, demain réduit à l’eau de la Seine ; tour
à tour fastueux et misérable, triomphant et désespéré ; chargeant ses
pistolets à chaque catastrophe, et jetant les balles par la fenêtre à
la moindre pièce d’or rentrée dans sa bourse ; soumis en un mot aux
plus capricieuses intermittences de la fortune. En ce moment la source
de son opulence mystérieuse et éphémère ayant brusquement tari par une
raison que nous expliquerons plus tard, Blondeau, criblé de dettes,
sans argent, sans crédit, et bientôt sans pain, avait recommencé pour
la dixième fois un monologue sur le suicide moins poétique, mais mieux
motivé peut-être que celui d’Hamlet.

— Mourir de faim ou me brûler la cervelle : telle est la question,
s’était-il dit en reconnaissant que le puits de misère où il était
tombé n’avait aucune issue.

Sans s’en douter, Deslandes devint la corde secourable après laquelle
soupirait le Parisien aux abois. Celui-ci s’accrocha des pieds et
des mains au moyen de salut que lui jetait si à propos la fortune.
L’attachement des deux vrais amis placés par La Fontaine au Monomotapa
aurait paru pâle et froid auprès des marques d’affection prodiguées par
Blondeau à un ancien camarade dont le portefeuille était si bien garni.

— Mon gîte actuel est si petit, lui dit-il, que je ne puis t’offrir
un lit, et il est très-contrariant que tu sois arrivé avant mon
installation dans mon nouvel appartement, où j’aurais pu te recevoir ;
mais du moins il faut que nous nous voyions tous les jours, et que nous
dînions ensemble.

— Pas aujourd’hui, répondit le substitut ; j’ai une visite importante à
faire, et je pense qu’on me retiendra à dîner.

— Demain, alors ; mais, d’ici là, je voudrais te revoir. Que fais-tu ce
soir ?

— Je compte aller à l’Opéra. Duprez joue-t-il ?

— Oui ; on donne _Guillaume Tell_.

— Iras-tu aussi ?

— Parbleu ! est-ce que l’Opéra est possible sans moi ? dit Blondeau, à
qui les deux billets de banque avaient rendu toute sa gaieté. Après le
spectacle, nous nous retrouverons dans le loyer, et je te mènerai dans
une maison où tu prendras une idée de la société de Paris.

— C’est convenu, à ce soir donc, répondit le substitut, qui, après
avoir pris congé de son équivoque ami, remonta en voiture et se fit
conduire dans la rue de la Planche, où demeurait madame Piard.




UNE FEMME POLITIQUE


En épousant M. Piard, homme du nouveau régime, plébéien courtisan et
conseiller d’état au service du gouvernement de Juillet, mademoiselle
Isaure de Loiselay, fille d’un vieil émigré gentilhomme et légitimiste,
s’était placée dans une de ces positions ambiguës qui, pour échapper à
la raillerie du monde, doivent être soutenues par beaucoup d’esprit, de
tact et de caractère.

Entre un père et un mari divisés d’opinion politique, l’un fort
tranchant dans ses doctrines, l’autre très-entêté dans ses convictions,
la jeune femme s’exposait d’abord à jouer le rôle que remplit Hersilie
à l’égard de Romulus et de Tatius. Les soixante lieues qui séparent
D*** de Paris ôtèrent tout prétexte à la discorde qu’eût peut-être
fait éclore une résidence commune, car les gens les plus guerroyants
en conversation deviennent très-pacifiques dans leur correspondance ;
d’ailleurs, un beau-père et un gendre ne s’écrivent guère : cet écueil
surmonté, restait un embarras non moins sérieux.

Entre la société où mademoiselle de Loiselay avait été élevée et celle
que fréquentait son mari, coulait un torrent grossi par les flots
d’une révolution récente, et dont l’intolérante turbulence rendait
impraticable le passage habituel d’une rive à l’autre. Où prendre
pied, et de quel côté se fixer ? Entre le faubourg Saint-Germain
et la Chaussée-d’Antin, il fallait opter. Sur dix femmes ayant la
liberté du choix, neuf n’eussent pas hésité un seul instant ; car
le monde aristocratique exerce sur l’imagination des débutantes une
fascination irrésistible. Isaure eût sans doute obéi, comme la plupart,
à l’instinct de la vanité, sans un événement futile qui exerça sur sa
conduite une influence décisive.

Quelque temps avant d’épouser le conseiller d’état, elle avait fait
part de ce projet à l’une de ses amies de pension, mariée elle-même
depuis peu avec l’héritier d’une famille de l’ancienne cour. Dans sa
réponse, la nouvelle marquise crut devoir avouer à la future bourgeoise
qu’elle regarderait toujours mademoiselle de Loiselay comme sa plus
tendre amie ; mais que pour obéir aux convenances, ces tyrans du cœur,
elle se verrait obligée, à son grand regret, de mettre des restrictions
à son intimité avec madame Piard. Cette déclaration, emmiellée de
protestations de tendresse, ne changea rien à la détermination
d’Isaure, qui avait vingt-sept ans et peu de goût pour l’état de fille
majeure ; mais elle fit à son amour-propre une de ces âcres blessures
qui laissent après elles un durable ressentiment.

Dans son orgueilleuse naïveté, la jeune marquise avait parlé de
mésalliance ; madame Piard comprit la portée de ce mot suranné, mais
toujours puissant : menacée d’abandon par une ancienne amie, elle
pressentit l’accueil qui l’attendait dans les salons où l’appelait sa
naissance, mais dont son mariage lui aliénait d’avance les sympathies.
Elle aima mieux rompre sans retour avec l’aristocratie que de s’exposer
à son hostilité, ou, ce qui eût été plus cruel, à sa tolérance. De
cette résolution dictée par un raffinement d’amour-propre, la jeune
femme eut l’art de se faire un mérite ; car c’est le propre des esprits
habiles de colorer en vertus leurs faiblesses.

En arrivant à Paris, madame Piard, consultée par son mari sur les
visites qu’il convenait de faire, lui répondit tendrement.

— J’irai où vous me conduirez ; n’êtes-vous pas mon seigneur et maître ?

— Il n’y a plus de seigneur et maître sous le régime de la
Charte-vérité, répondit le conseiller d’état avec un sourire aimable ;
votre famille a des alliances dans le faubourg Saint-Germain, et je
trouverai tout simple que vous préfériez ce monde-là au nôtre. Que mes
amis reçoivent un accueil poli dans votre salon, voilà tout ce que je
vous demande : pour le reste, composez votre société comme il vous
plaira ; d’avance je souscris à tout.

— Non, mon ami, reprit Isaure, je n’abuserai pas d’une condescendance
que vous regretteriez peut-être un jour. Votre position d’homme
politique a ses exigences auxquelles, croyez-le bien, je saurai
toujours sacrifier mes sentiments personnels. Le commerce d’un monde
hostile au gouvernement pourrait vous attirer des contrariétés qu’il
est de mon devoir de prévenir. Je n’ai pas de proches parents dans le
faubourg Saint-Germain ; à la rigueur je peux me dispenser d’y aller ;
et dussé-je être blâmée, je suis décidée à n’y pas faire de visites,
car vos intérêts doivent passer avant mes goûts. Ainsi donc vos amis
seront les miens, votre société sera la mienne. Je n’irai sans vous
nulle part, et je vous accompagnerai partout où vous le désirerez, même
à la cour.

Ces dernières paroles, imitées du discours de Ruth à Noemi, charmèrent
d’autant plus M. Piard, qu’il avait souvent redouté de trouver dans
sa femme l’insubordination hautaine, dot ordinaire d’une demoiselle
de qualité mariée à un bourgeois. Le mari s’enorgueillit d’un
succès auquel il n’eût osé prétendre et qu’il attribua naïvement à
l’amour qu’il avait su inspirer. La conduite de la jeune femme fut
universellement approuvée et citée comme un modèle de dévouement
conjugal. Le calcul d’une susceptibilité prévoyante passa pour la
résignation d’un esprit sage ; quelques-uns même y découvrirent
un héroïsme véritable ; tant aux yeux du monde les sacrifices qui
intéressent la vanité semblent d’un accomplissement douloureux !

Il est difficile d’aimer dans les autres les qualités dont on manque
soi-même, la privation fût-elle volontaire. Le renard mutilé au piége
et détestant les queues de ses confrères est le type grotesque de
l’envie alimentée par le regret. Les caractères les plus impartiaux ne
parviennent pas toujours à déraciner un sentiment qui germe en secret
dans le limon de toute nature humaine. Après son abdication, Sylla eût
impatiemment souffert un dictateur ; dans le monastère de Saint-Just,
Charles-Quint médisait des rois qui avaient la faiblesse de préférer
une couronne à une tonsure.

Madame Piard n’eut pas plutôt proclamé son dessein de rompre toute
relation avec l’aristocratie, qu’elle se prit pour cette classe d’une
aversion qu’aurait à peine motivée une origine plébéienne. Devenue
bourgeoise par son mariage, elle adopta les préjugés bourgeois avec
la ferveur intolérante qu’apportent les convertis dans la pratique
de leur nouvelle religion. Dès lors, l’absurdité des distinctions
sociales la révolta ; elle prit en dédain l’illustration fondée sur la
naissance, et trouva fort ridicules les ancêtres, quoiqu’elle en eût
et des meilleurs ! Un écusson peint sur le panneau d’une voiture, un
domestique à livrée féodale la firent sourciller ou sourire de pitié ;
mais par-dessus toutes choses, les titres des femmes qu’elle avait
connues devinrent l’objet de sa mortelle antipathie.

— En France il n’y a plus de noblesse que le mérite, disait-elle
souvent.

— Un titre ne fait cependant pas mal, surtout dans les salons
diplomatiques, observait M. Piard, qui depuis quelque temps avait envie
de devenir baron.

— Baron ! s’écria la jeune femme lorsqu’elle fut instruite de ce
projet ; je ne souffrirai pas que vous vous donniez un pareil ridicule.

Isaure craignait le ridicule pour elle-même un peu plus que
pour son mari. L’idée de se voir élevée à la dignité de baronne
constitutionnelle révolta le sang orgueilleux que lui avait transmis
une longue suite de gentilshommes. Remonter à demi lui parut plus
mortifiant que d’être descendue. Un officier peut sans humiliation
redevenir soldat, mais non pas caporal. La baronnie fut donc frappée
d’un veto absolu auquel le conseiller d’état dut se soumettre, quoique
son amour-propre en souffrît.

— Je me ferai nommer commandeur de la Légion d’honneur, pensa-t-il pour
se consoler. Mais, en vérité, je ne comprends pas madame Piard ; une
fille de qualité, élevée au Sacré-Cœur ! elle devient démocrate à faire
frémir !

Douée d’un esprit vulgaire, Isaure eût infailliblement justifié la
crainte de son mari en tombant dans les puérilités de ce radicalisme
de boudoir, refuge accoutumé des femmes qui ont plus d’orgueil que de
considération ; la rectitude de son jugement la préserva d’un pareil
ridicule. Les déclamations sur le progrès social, l’affranchissement
de son sexe et la moralité du divorce ne lui inspirèrent que le froid
dédain par lequel les intelligences pratiques accueillent les théories
creuses et inapplicables. Elle n’admit donc dans sa toilette ni bas
bleus ni bonnets rouges. Au lieu d’épancher maladroitement l’envie dont
son cœur était dévoré, elle étouffa tout murmure et chercha le remède
qu’elle eut bientôt trouvé.

Un agriculteur habile fertilise les champs les plus ingrats, en
choisissant le grain selon la terre. Madame Piard appliqua cette
méthode à sa position personnelle. Forcée de renoncer à la moisson
dorée des privilèges aristocratiques, elle n’eut garde de proclamer ses
regrets en laissant sa vie en friche. Le sol de son mariage se trouvait
stérile pour la vanité ; elle y sema l’ambition, graine vivace qui
pousse vite et partout.

— On naît gentilhomme, mais on devient empereur, se dit-elle ; M.
Piard n’a pas d’aïeux, il est vrai, mais il a du crédit, ce qui, après
tout, vaux mieux qu’une illustration vaine. Aujourd’hui conseiller
d’état, demain il peut être ministre, et la femme d’un ministre ne voit
au-dessus d’elle que la reine.

Sœurs jumelles, la vanité et l’ambition procèdent différemment ; la
première monte sur des échasses, la seconde s’appuie sur une béquille ;
car l’une convoite la grandeur dont l’apparence suffit à l’autre.
Madame Piard, ambitieuse de parti pris, adopta les mœurs de sa passion
nouvelle. A l’instar de Sixte-Quint elle se vieillit, artifice qui doit
plus coûter à une femme qu’à un prêtre. Laissant aux êtres frivoles
les soucis de la coquetterie, les prétentions au bel esprit, les
méditations sur la toilette et tous les futiles labeurs qu’impose la
mode à ses favorites, elle régla ses habitudes avec une intelligente
prévoyance, selon le but qu’elle désirait d’atteindre. Elle proscrivit
donc le luxe éclatant et le caprice pittoresque également incompatibles
avec une dignité sévère ; elle n’eut ni meubles de Boule, ni boudoir
à la Pompadour, ni chinoiseries, ni statuettes, ni serre chaude,
ni oratoire gothique, ni chasseur empanaché, ni grooms en veste de
satin. Deux domestiques bourgeoisement vêtus et de tournure discrète
composèrent toute la partie masculine de sa maison, et elle se contenta
d’une seule voiture de couleur sombre. On eût dit l’équipage d’une
douairière retirée du monde ; c’était celui d’une femme marchant à
l’assaut du pouvoir.

A son entrée dans la société un peu mélangée où elle devait vivre
désormais, madame Piard montra une assurance de conduite qui rendit
superflus les conseils de son mari. Dans le choix de ses liaisons elle
consulta l’utilité et non l’agrément. Les beautés en vogue et les
hommes à la mode, ces fleurs à haute tige, devant qui s’ébahit le plèbe
des salons, ne lui inspirèrent qu’une curiosité mêlée d’antipathie
qu’elle dissimula sous une affectation d’indifférence. Loin de
briguer elle-même les succès qu’eussent justifiés les agréments de sa
figure, elle s’enveloppa d’une réserve, taxée de fierté par les uns,
de pruderie par les autres, et, sous ce double aspect, avantageuse ;
car si la familiarité engendre le mépris, la réserve impose la
considération.

Dès son début, madame Piard passa pour un cœur insensible et pour un
esprit profond, renom féminin superbe autant que rare ! Sans gaucherie,
sans humiliation, sans empressement même, elle parvint à se rapprocher
des trois ou quatre femmes politiques dont Paris peut encore se
glorifier ; astres qui, sous la Fronde ou le Directoire, eussent
brillé d’un plus vif éclat, et que menace d’une éclipse totale la
virilité fort peu chevaleresque du système représentatif.

Dans ce tourbillon de grandes intrigues et de petites affaires, la
femme du conseiller d’état trouva son élément naturel. On la vit
d’abord, modeste et assidue, graviter autour des planètes suzeraines
qui, en l’admettant à leur suite, lui frayèrent le chemin ; peu à peu
son orbe particulier, à son tour, attira des satellites subalternes ;
car le crédit possède la vertu communicative de l’aimant, et se frotter
à la puissance, c’est déjà en acquérir.

Comparse chez la princesse de ***, confidente de la duchesse de ***,
madame Piard put bientôt jouer le rôle de reine sur un théâtre moins
élevé. Elle prit l’habitude d’ouvrir son salon tous les jours, de
quatre à six heures, au vulgaire de ses connaissances ; le soir, deux
fois par semaine, elle recevait, en petit comité, les hommes politiques
et influents qui n’ont de liberté qu’après leur dîner. Bientôt elle
vit affluer chez elle des courtisans aussi empressés qu’elle l’était
elle-même en plus haut lieu. Ainsi, tout à la fois protégée et
protectrice, elle marchait d’un pas rapide à son but, sans s’en écarter
jamais. Déjà elle avait surpassé les espérances qu’avait fondées sur
elle son mari.

M. Piard avait renoncé au célibat parce qu’il n’y a pas d’homme
politique sans salon et pas de salon sans femme. Un an à peine écoulé,
il vit des magistrats, des députés, des pairs, des membres du corps
diplomatique, des ministres même prendre le chemin de sa maison, y
revenir, s’y plaire et former enfin autour d’Isaure une coterie de plus
en plus compacte et importante ; il comprit alors la valeur du trésor
qui lui était échu en partage, et son ambition personnelle puisa dans
celle de sa femme un aliment nouveau.

— C’est madame Roland, plus les manières distinguées et les principes
religieux, se dit-il en se caressant le menton ; avec une pareille
alliée je dois arriver à tout..., d’autant plus que la rusticité du
bonhomme Roland n’est point mon fait. Le temps du paysan du Danube est
passé.

Le conseiller d’état fixa un regard complaisant sur ses souliers,
dont l’éclatant vernis eût scandalisé l’ancien ministre de Louis XVI,
puis il se demanda, le cas échéant d’un changement de ministère, quel
portefeuille lui pourrait convenir : la justice, l’instruction publique
ou les finances. Réflexion faite, il trouva que tous lui convenaient,
et qu’il convenait à tous. Quant aux départements politiques, tels que
l’intérieur et les affaires étrangères.

— On verra plus tard, se dit-il ; bien fort qui sait attendre. Pitt a
dû à sa patience la moitié de ses succès.

Tandis que M. Piard rêvait portefeuilles, sa femme poursuivait avec
une infatigable persévérance l’œuvre qu’elle avait si habilement
commencée. L’hirondelle construisant son gîte brin à brin n’y apporte
pas plus de soin qu’elle n’en mit à consolider le nid ou couvait son
ambition. Elle fréquenta peu de femmes, soit qu’elle les trouvât
inutiles et peut-être dangereuses, soit qu’une société frivole n’eût
aucun attrait pour son esprit sérieux. Les poëtes, les artistes, les
romanciers, si recherchés des maîtresses de maison, ne jouirent chez
elle d’aucune prérogative dont ils pussent abuser. Elle les reçut
sans les rechercher, car son plan invariable était de donner à son
salon une physionomie politique qu’eût nécessairement altérée le
coloris littéraire. En revanche, les hommes attachés aux affaires
furent accueillis par elle avec empressement, en attendant qu’elle
les utilisât ; elle fut aimable pour tous, même pour les petits qui
pouvaient grandir. Les ennuyeux enfin eurent aussi part à son sourire ;
elle savait que ces gens-là sont toujours ceux qui font le mieux leur
chemin.

Madame Piard prit peu à peu sur les personnages importants de son
cercle habituel l’ascendant que refusent rarement à une femme jeune,
jolie, spirituelle et adroite, les hommes attelés au timon de l’État.
Elle essaya prudemment cette puissance avant de l’exercer. Un bureau de
timbre accordé sur sa recommandation à une veuve intéressante dont elle
se souciait fort peu, fut le premier grain d’un chapelet de faveurs
qui se trouva bientôt aussi garni que le rosaire d’une dévote. Sûre
alors de son influence, elle ne laissa échapper aucune occasion d’en
faire usage : places administratives, promotions militaires, avancement
judiciaire, tout se trouva de son ressort. Son crédit, en un mot,
devint une chose reconnue et désormais hors de discussion.

— On ne peut rien lui refuser !

Cette phrase acquit l’autorité d’un axiome dans la sphère où vivait la
femme du conseiller d’état.

Telle était la position exceptionnelle qu’à force d’esprit, de volonté
et de persévérance, était parvenue à se créer madame Piard, espèce de
ministre en cornette et non responsable, au moment où Victor Deslandes
arriva à Paris. On voit qu’entre ces deux êtres, avant même qu’ils se
fussent connus, existait une secrète sympathie, semblable à l’affinité
de l’acier et du silex, durs et froids tous deux, et dont cependant
peut jaillir la flamme.




LE PROTECTEUR


Lorsque Victor Deslandes entra dans le salon de madame Piard, trois
personnages remarquables par leur diversité s’y trouvaient avec elle :
un député du centre gauche habitué à s’indemniser dans le monde du
silence qu’il gardait à la Chambre ; un vieillard à moustaches,
décoré d’un ruban bleu et noir ; enfin un jeune homme bien cravaté,
bruyamment éperonné et ganté de jaune, qui lui-même avait mérité la
croix d’honneur dans les bureaux de la garde nationale. Le premier
dissertait, le second écoutait, le troisième lorgnait la maîtresse du
logis qui, sans paraître remarquer cette contemplation ni prêter grande
attention au discoureur, feuilletait négligemment un pamphlet de M. de
Cormenin.

Quoiqu’il ne fût pas cinq heures, madame Piard portait une robe noire
de satin broché, erreur de toilette commune aux femmes politiques, pour
qui les grâces du négligé n’existent pas, et qui dans leur propre salon
semblent toujours être en visite. A la vue du jeune provincial qui
s’avançait pour la saluer, elle quitta le couteau de nacre dont elle se
servait pour couper les feuillets de la brochure, et approcha d’un de
ses yeux un petit lorgnon d’écaille. Deslandes subit cet examen sans se
décontenancer, s’inclina d’assez bonne grâce, et tira de sa poche sa
lettre de recommandation.

— Madame, dit-il, je suis arrivé de D*** il y a quelques heures
seulement ; je n’ai pas voulu attendre jusqu’à demain pour vous
apporter des nouvelles de M. de Loiselay.

— Une lettre de mon père, interrompit madame Piard, empressée de
déployer sa sensibilité filiale. Vous permettez, messieurs, n’est-ce
pas ? Il y a quinze jours que mon père ne m’a écrit.

Elle montra un siége au substitut, décacheta l’epître paternelle, et la
lut d’un bout à l’autre. Reportant ensuite les yeux sur le jeune homme
qui lui était recommandé, elle l’examina de nouveau, mais sans lorgnon,
cette fois.

Dans l’exercice de son crédit, madame Piard s’était prescrit des
principes dont elle ne se départait pas. Elle n’accordait jamais sa
protection à un homme à moins qu’il ne fût jeune, élégant et bien
élevé. Il n’y avait dans ce système aucune arrière-pensée dont pût
s’égayer la médisance. La race des solliciteurs étant innombrable,
préférer les candidats grossiers, ineptes, ridicules ou surannés, eût
été un trait de mauvais goût plus que de bonté d’âme ; car, après tout,
le protectorat n’est pas de la charité. Isaure mettait donc dans le
choix de ses protégés le purisme que montre une femme à la mode à
l’égard de ses danseurs.

Malgré la coupe arriérée de son habit, le malheureux choix de ses gants
vert bronze, et les feux d’une épingle de diamant qui transperçait
magnifiquement le jabot de sa chemise, Deslandes sortit à son avantage
de l’examen auquel il se trouvait soumis sans s’en douter. On lui
trouva l’air provincial, mais la physionomie agréable, l’œil expressif,
la taille dégagée, les dents blanches, en un mot l’étoffe d’un cavalier
à qui l’on pouvait s’intéresser.

L’extérieur approuvé, restait à étudier le moral. En pareil cas, la
protectrice n’était jamais embarrassée : le premier incident venu lui
servait de pierre de touche ; s’il ne se présentait pas sur-le-champ,
elle le faisait naître, l’appliquait à son épreuve, quelque étranger
qu’il y put paraître, jugeait sans hésitation, et ne revenait jamais
sur son arrêt.

Après quelques questions sur M. de Loiselay et les personnes de sa
connaissance qu’elle avait laissées à D***, madame Piard rendit la
conversation générale, en s’adressant au jeune homme à ruban rouge :

— A propos, lui dit-elle, avez-vous placé tous vos billets de bal ?

— Oui, madame, répondit l’officier d’état-major, en souriant
agréablement ; et même si vous voulez encore m’en remettre deux, j’en
trouverai l’emploi.

Madame Piard prit sur une petite table placée près d’elle un paquet de
billets, les uns verts, les autres roses.

— Colonel Dniefkserski, dit-elle en les montrant au vieillard, vous
voyez que nous n’oublions pas vos héroïques compatriotes. Notre bal
aura, j’espère, pour résultat le soulagement de plus d’une noble
infortune. Selon toute apparence, il sera plus nombreux encore que
celui de l’hiver dernier ; pour ma part, depuis avant-hier seulement,
j’ai placé plus de cent billets.

Le réfugié polonais s’inclina en silence ; eût-il voulu répondre, le
député du centre gauche ne lui en aurait pas laissé le temps.

— La Pologne est la France du Nord, s’écria ce dernier d’un ton
pathétique ; le système qui l’a laissé succomber sous les coups de
l’autocrate ne se lavera pas de cette honte. Que fallait-il pour la
sauver ? cent mille hommes sur le Rhin, pas davantage. Mais vienne un
ministère vraiment patriote, on verra la nationalité polonaise renaître
de ses cendres. Pour moi, c’est là une question sacrée. Certes j’ai
l’habitude d’éplucher le budget et de ne pas jeter par les fenêtres
l’argent des contribuables. Eh bien ! qu’on me demande cent millions
pour la Pologne, je les vote demain.

— En ce cas vous m’allez donner vingt francs pour notre souscription,
interrompit Isaure en présentant au député un des billets verts.

— Est-ce qu’on danse à mon âge ? répliqua l’élu de la nation sans
avancer la main ; avec mes cheveux gris, je serais ridicule dans un
quadrille : la place de la beauté est au bal, celle du député à la
Chambre.

— Et celle de l’argent dans la poche, ajouta d’un air railleur
l’officier d’état-major, qui prit en même temps dans sa bourse deux
pièces d’or, les posa sur la table d’une manière délicate, et reçut en
échange deux des billets pour lesquels le député manifestait si peu de
goût.

— Et vous, monsieur, avez-vous aussi des cheveux gris ? demanda
madame Piard, qui se pinça les lèvres en regardant Deslandes d’un air
scrutateur.

Sans être observateur, le substitut était doué d’une intelligence
aiguisée par l’envie de réussir. Décidé à complaire à celle qu’il
regardait déjà comme sa protectrice, il n’eut garde d’en laisser
échapper l’occasion. Sa vanité d’ailleurs, piquée du sourire ironique
qu’il vit errer sur les lèvres de l’officier d’état-major, eût suffi
pour lui inspirer un acte de munificence, quand même son intérêt bien
entendu ne le lui eût pas conseillé.

— Madame, répondit-il, j’ai à Paris plusieurs amis qui seront sans
doute heureux comme moi de prendre part à une action honorable et en
même temps à un plaisir de bonne compagnie. Oserais-je vous prier de
m’agréer pour débiteur jusqu’à ce soir en me confiant une dizaine de
ces billets ?

— Il sait vivre, pensa madame Piard ; il s’exprime en bons termes, et
il ne lui manque qu’un tailleur pour être tout à fait présentable.

Deslandes avait compris que tirer de sa poche son portefeuille rempli
de billets de banque, en poser un sur la table, et attendre qu’on
lui rendit son reste, serait une chose aussi ridicule qu’avait été
naturelle l’action du jeune homme à ruban rouge ; d’ailleurs le court
délai qu’il demanda en souriant lui offrait l’occasion d’écrire une
lettre, dans laquelle il se promit de déployer plus d’esprit qu’il ne
lui était possible d’en montrer dans une première visite.

Grâce à la Pologne, l’ambitieux substitut obtint un premier succès dont
l’avertit le sourire affable qui vint animer la froide physionomie
d’Isaure. Ce sourire, il est vrai, lui coûtait deux cents francs ; mais
en se rappelant les instructions de M. de Loiselay, il ne le trouva pas
trop chèrement payé.

— C’est de l’argent placé à gros intérêts, se dit-il en serrant les
billets de bal dans sa poche. Je vois qu’elle me sait gré de ma
galanterie ; et puis Blondeau, qui connaît tout Paris, me débarrassera
de cette cargaison.

La porte du salon s’étant ouverte en ce moment livra passage à un homme
d’une cinquantaine d’années, de taille médiocre et replète, dont les
joues colorées et rebondies contrastaient avec les innombrables fils
d’argent mêlés à ses cheveux primitivement bruns, et qu’il portait
fort courts afin d’amortir l’éclat patriarcal de cet alliage. Ce frais
grison était vêtu d’un costume noir que recouvrait une longue redingote
de couleur claire. Il tenait serré sous le bras gauche un portefeuille
de maroquin violet à fermoir d’argent, et la rosette d’officier de la
Légion d’honneur se trouvait répétée aux boutonnières de son double
vêtement. A son aspect chacun se leva, à l’exception de la maîtresse
du logis ; il s’approcha de la cheminée, donna la main au député, salua
familièrement le colonel polonais, fronça imperceptiblement le sourcil
à la vue de l’officier d’état-major, et arrêtant enfin les yeux sur le
substitut, il le regarda en dessous d’un air qui semblait dire : — Et
toi, qui es-tu ?

— Mon ami, dit madame Piard en s’adressant au nouveau venu, voilà M.
Deslandes de D***, qui a l’obligeance de m’apporter une lettre de mon
père.

Le conseiller d’état répondit par une légère inclination de tête au
salut que lui adressait le jeune provincial, et reprenant aussitôt le
maintien gourmé qui semblait lui être habituel :

— Comment se porte M. de Loiselay ? demanda-t-il avec un sourire
moqueur ; aime-t-il encore les échecs ? attend-il toujours le retour
d’Henri V ?

— M. de Loiselay est constant dans ses goûts comme dans ses regrets,
répondit Deslandes, à qui les manières impériales du conseiller d’état
déplurent de prime abord.

La conversation devint générale. Au bout de quelques instants, le
député et l’officier d’état-major se retirèrent. Le vieux Polonais les
imita bientôt, et Deslandes resta seul avec les maîtres de la maison.

— Mon père, monsieur, lui dit alors madame Piard, m’écrit que les
délices de ma ville natale n’ont pas réussi à vous y fixer.

— Il y a trois ans, ma conduite eût été sans excuse, répondit le
substitut en faisant allusion à l’époque où Isaure demeurait encore
sous le toit paternel.

— Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, reprit la jeune femme.
D*** est réellement plus ennuyeux qu’il n’est permis à une petite ville
de l’être, et je comprends l’esprit d’émigration qui semble se propager
parmi ses habitants. Comptez-vous rester à Paris ?

— Je le désire plus que je n’ose l’espérer, repartit Deslandes d’un ton
modeste.

— Il faut toujours espérer ce qu’on désire, dit Isaure avec un sourire
encourageant.

— J’espérerai donc, madame, puisque vous n’y voyez pas trop de
présomption.

— Pour réussir il faut faire plus encore.

— Que faut-il faire ? madame, demanda le substitut.

— Travailler à ce qu’on espère, dit madame Piard d’un ton sentencieux.

Un message de la duchesse de *** interrompit ce dialogue. Le cas
était urgent et la matière grave. Il s’agissait d’une sous-préfecture
sollicitée concurremment par les deux amies. Pour la première fois,
madame Piard, s’affranchissant d’un patronage qui pesait à sa vanité,
avait osé contrecarrer, dans une intrigue, sa supérieure politique.
Réprimandée pour cette témérité, menacée d’une disgrâce par l’altière
grande dame dont le billet semblait écrit par la plume de Beaumarchais,
la femme du conseiller d’état reconnut en frémissant de courroux qu’il
fallait se soumettre sous peine d’ébranler son crédit encore mal assuré.

— La partie est trop forte, se dit-elle en froissant dans sa main
la lettre de la duchesse ; son impertinence va triompher. Eh bien !
qu’elle triomphe ! plus tard peut-être elle saura qu’on ne m’offense
pas impunément.

En ce moment Deslandes n’existait plus pour la femme orgueilleuse
qui, un instant auparavant, semblait disposée à l’écouter avec
complaisance ; absorbée dans la petite humiliation qu’il lui fallait
subir, elle se retira dans son parloir afin d’écrire à la duchesse,
et répondit d’un air distrait au salut du jeune provincial, un peu
déconcerté de cette sortie imprévue.

Seul avec le maître du logis, qui jusqu’alors avait affecté de ne
prendre aucune part à la conversation, et était resté assis sur son
fauteuil dans une attitude impassible, Victor Deslandes éprouva
un embarras involontaire qu’il s’efforça de surmonter. Se retirer
immédiatement eût été maladroit, garder le silence en face d’un
homme qui semblait avoir fait serment de ne pas le rompre lui-même
devenait ridicule ; à tout prix il fallait parler. Secrètement blessé
du froid accueil dont il se voyait l’objet et de la morgue mêlée
d’ennui qu’exprimait la physionomie de son hôte, le substitut invoqua
la dissimulation, patronne des ambitieux. Il sourit par manière
d’exorde tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver un sujet
de conversation. Quelques tableaux dont le salon était décoré lui
donnèrent le premier mot qu’il cherchait.

— M. de Loiselay, dit-il d’un ton insinuant, a dans son cabinet
plusieurs toiles flamandes dont il fait grand cas ; mais je ne lui
conseillerais pas de les exposer ici. Voilà deux ou trois morceaux dont
le voisinage leur pourrait faire tort. Cette Adoration des Mages, entre
autres, est tout à fait dans le style de l’école vénitienne.

En louant de la sorte une œuvre plus que médiocre, Deslandes croyait
avoir atteint les dernières limites de la flatterie décente ; il
reconnut aussitôt son erreur.

— Il est assez naturel qu’un Giorgione rappelle le style de l’école
vénitienne, répondit M. Piard avec une sorte de ricanement.

— Ce plat d’épinards, un Giorgione ! pensa Deslandes qui, s’approchant
du tableau, le considéra quelque temps avec une avidité affectée et
parut passer par degré du recueillement à l’admiration.

— J’étais à contre-jour et je ne l’avais pas bien vu, dit-il enfin en
se retournant vers le conseiller ; maintenant je reconnais la touche du
maître ; cela est signé Giorgione à chaque coup de pinceau.

— C’est tout bonnement un chef-d’œuvre, dit M. Piard ; cette Sainte
Famille est de Sébastien del Piombo, ce Paysage, du Gaspre ; ces Noces
de Thétis sont attribuées à l’Espagnolet, mais je les crois de Luca
Giordano, qui excellait dans le pastiche et qui aura voulu imiter
la manière de son premier maître. Voici un saint Étienne, d’Annibal
Carrache. Il n’y a pas ici un seul morceau qui ne vaille à lui seul
tous les prétendus Van Oost et tous Terburg apocryphes de M. de
Loiselay, lequel entre nous n’a que des croûtes.

— Tel beau-père tel gendre, pensa le provincial, qui toutefois
s’abstint de manifester aucun doute sur l’authenticité des tableaux
signalés à son admiration. Il se laissa conduire successivement devant
chacun d’eux ; et quoique se disant tout bas qu’il n’était qu’un
servile flatteur, il loua tout, s’extasia sans réserve et ne se permit
qu’une seule observation critique : ce fut au sujet de la Sainte
Famille attribuée à Sébastien del Piombo et dans laquelle il prétendit
reconnaître la manière de Michel-Ange. Cette conjecture fit éclore sur
les lèvres du propriétaire un sourire plein d’aménité.

— Un Michel-Ange, quand le Musée n’en possède pas un seul ! ce serait
trop magnifique ! s’écria-t-il ; cependant votre opinion n’a rien
d’inadmissible. Je n’aurais jamais supposé qu’il pût venir de D*** une
personne capable de raisonner peinture comme vous faites. Vous êtes
artiste, monsieur ?

Malgré son amour pour les beaux-arts, Deslandes ne fut que médiocrement
flatté de cette supposition.

— Je m’occupe, il est vrai, de peinture à mes moments perdus,
répondit-il ; mais je n’ai aucun droit au titre d’artiste. Je suis dans
la magistrature.

— Juge ? demanda M. Piard d’un ton bref.

— Substitut du procureur du roi.

— Comment alors, si près des vacances de Pâques, vous absentez-vous de
votre tribunal ?

— C’est le premier congé que j’aie sollicité, et j’espère qu’il sera le
dernier : j’ai dessein de donner ma démission.

Deslandes, pour qui l’entretien devenait fort intéressant, chercha dans
les yeux de son interlocuteur l’effet produit par ce mot démission qui
paraît presque toujours monstrueux à un homme en place. Le conseiller
d’état ne sourcilla pas.

— Vous voulez vivre de vos rentes, dit-il froidement ; c’est un parti
fort sage : heureux qui peut le prendre et y rester fidèle ! Un joug,
fût-il d’or, est lourd à porter. J’en sais quelque chose. Il n’est pas
de jour où je ne m’écrie avec le poëte :

    O rus, quandò ego te aspiciam, quandòque licebit
    Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis,
    Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?

Les hommes qui, aux affaires sérieuses dont ils sont occupés, mêlent
quelques prétentions littéraires, se croient en général obligés
d’afficher une belle passion pour Horace. C’est leur poëte, s’il faut
les croire, comme Tacite est leur historien. Conformément à cet usage
sanctionné naguère par une autorité royale, M. Piard s’était muni la
mémoire d’une centaine de vers du poëte latin, dont il embellissait
volontiers sa conversation, pour peu que l’à-propos s’y trouvât ;
quelquefois même, comme en ce moment, il s’en passait.

— Je me suis mal exprimé, observa Deslandes ; ma fortune ne me permet
pas l’heureux loisir qu’enviait Horace. Si je me décide à donner ma
démission, c’est dans l’espoir d’embrasser une nouvelle carrière plus
conforme à mes goûts. Les travaux judiciaires, du moins dans les
degrés inférieurs, offrent une aridité qui me rebute malgré moi ; il
me semble, peut-être me fais-je illusion ? que je dois trouver à Paris
le moyen de mieux appliquer mon zèle et l’acquis que je puis avoir.
M. de Loiselay, à qui j’ai fait part de mes projets et qui veut bien
m’y encourager, m’a fait espérer, monsieur, que dans la démarche que
j’entreprends, vous ne me refuserez pas votre appui.

Tandis que le substitut parlait d’une voix douce et choisissant chaque
expression avec autant de soin que s’il eut été à l’audience, la figure
du conseiller d’état se rembrunissait par degré. Il n’est pas inutile
d’expliquer la cause de ce changement.

Depuis quelque temps, M. et madame Piard avaient cessé de s’accorder
sur la ligne de conduite adoptée par la jeune femme.

— A force de mettre votre crédit au service du premier venu, disait le
mari, vous l’userez si bien qu’il n’en restera plus pour nous. Vous
faites des préfets, des évêques même, et moi j’éprouve des difficultés
insurmontables pour passer du comité du contentieux à celui de la
justice, où cependant il est nécessaire que j’arrive si je veux
sérieusement prendre pied dans la politique. Je suis sûr qu’en bureaux
de tabac, demi-bourses, juges de paix et gardes champêtres, vous avez
déjà obtenu la monnaie d’un ministère. Et quel ministère ? Le mien
peut-être, que vous laissez manger en herbe par ce tas d’affamés dont
je vous vois toujours entourée.

A cela, madame Piard répondait sentencieusement que le crédit ressemble
à la santé, qui se fortifie par l’exercice, loin d’en souffrir : et
qu’obtenir constitue un droit pour redemander.

Forcé de se soumettre à cette maxime sans être convaincu de sa
justesse, le conseiller avait voué aux solliciteurs qu’il voyait
pulluler autour de sa femme la haine que porte un campagnard aux
lièvres qui dévastent son jardin. Chaque figure nouvelle qu’il
apercevait dans son salon lui causait un accès de mauvaise humeur que
ne comprimait pas toujours le savoir-vivre. A ce titre, Deslandes lui
avait donc fait éprouver une impression désagréable en partie dissipée
pendant l’examen des tableaux, mais que réveillèrent plus vive les
dernières paroles du jeune substitut. Après les avoir écoutées d’un
air glacial, M. Piard s’adossa contre la cheminée, se croisa les mains
derrière le dos, et prenant la parole d’une voix posée :

— Monsieur, dit-il à Deslandes, je me permettrai quelques observations
sur ce que vous venez de me dire. En vous approuvant dans le dessein
d’abandonner votre état pour en embrasser un nouveau, M. de Loiselay
a montré selon moi peu de prudence. Cela ne me surprend pas ; car
mon beau-père appartient à une classe qui n’a jamais brillé par son
intelligence des choses et des hommes. Je dois rectifier les idées que
vous avez pu puiser à son école. De tous les services que je voudrais
vous rendre, ce ne sera pas le moins fructueux, si vous y avez égard.
Vous trouvez arides les travaux judiciaires ! Mais quelle carrière est
jonchée de roses, à son entrée surtout ? Voyez l’état militaire, les
administrations, le barreau, la médecine, la littérature : partout
existe pour les débutants un surnumérariat au moins aussi pénible que
le vôtre. Est-ce à dire qu’au premier moment de fatigue il faille se
décourager ? que, pour obéir à un capricieux ennui, le militaire doive
se faire avocat, ou le médecin homme de lettres ? Non, monsieur, non !
Il est dans la nature de l’homme d’être mécontent de sa position et
d’envier celle de son voisin :

    O fortunatos nimium, sua si bona norint,
    Agricolas !

a dit le poëte. En France surtout cette triste manie est arrivée à
l’état de fléau. En ce moment la société est en proie à un mal qui à
lui seul finira par annuler les améliorations dues au triomphe des
principes démocratiques dont il est l’annexe déplorable ; ce mal, c’est
cette ambition effrénée qui a pénétré dans toutes les classes où elle
excite une fermentation continuelle et sans résultat. Aujourd’hui,
avant d’être sorti du collége, on demande une place. Paris est inondé
de jeunes gens qui veulent être préfets ou secrétaires d’ambassade ;
les plus modestes prétendent être maîtres des requêtes de plein saut.
Cela est insensé, monsieur, et je n’ai pas besoin, je pense, de
vous démontrer l’absurdité de toutes ces prétentions qui n’ont pour
fondement que la vanité et l’insuffisance. Quant à vous, qui êtes
dans une catégorie toute différente, puisque vous exercez un emploi
honorable, croyez-moi, renoncez à un projet dont vous ne recueilleriez
probablement que mécomptes et déceptions. Au lieu de courir les chances
du triste rôle de solliciteur, retournez à votre tribunal et surmontez
les dégoûts dont fait triompher toujours l’habitude de l’étude ;
travaillez, remplissez vos devoirs, non-seulement avec régularité, mais
avec ardeur ; distinguez-vous, en un mot. Pour parvenir, voilà le plus
infaillible moyen, n’en déplaise à M. de Loiselay.

M. Piard accompagna ses dernières paroles d’un de ces petits saluts par
lesquels les puissants de la terre marquent la fin des audiences qu’ils
ont daigné accorder. Voyant que le substitut, étourdi d’une harangue
qui ruinait d’un seul coup tous ses châteaux en Espagne, ne faisait
mine ni de répondre ni de sortir, il le salua de nouveau d’une manière
encore plus significative, reprit sur la table le portefeuille qu’il y
avait posé, et se glissa jusqu’à une porte par où il disparut.




LE SALON D’UNE VEUVE


— Arrogant comme un parvenu, déclamateur comme un académicien, rustre
comme un palefrenier ! se dit Deslandes en sortant de chez M. Piard,
Et moi qui ai eu la bassesse d’admirer les enseignes qu’il veut faire
passer pour tableaux de maîtres ! par Michel-Ange, je suis indigne de
jamais toucher un pinceau ! Sans doute ses raisonnements ne manquent
pas de justesse, et en thèse générale les conseils qu’il m’a donnés
peuvent être bons. Mais en quoi me sont-ils applicables ? Je suis assez
grand, je crois, pour savoir me conduire. J’ai besoin d’appui, et non
de sermon ! Il est amusant avec ses citations d’Horace ! je parierais
qu’il n’est pas en état de traduire le _de Viris illustribus_. Bah !
pourquoi me chagrinerais-je ? Si je n’ai pas le bonheur de lui plaire,
sa femme aura peut-être le goût moins difficile. Elle est fort bien
cette femme-là ! L’air noble, le regard perçant, la repartie vive ! je
ne suis pas étonné du crédit qu’on lui attribue. Quoique je ne sois
resté près d’elle qu’une heure au plus, je me sens presque subjugué.
_Il faut toujours espérer ce qu’on désire, et travailler à ce qu’on
espère_ ; le conseil est bon, et je le suivrai. Dès demain, en lui
envoyant ses deux cents francs, j’entre en correspondance avec elle.
Je lui écrirai un petit billet qui lui prouvera que, quoique j’arrive
de province, je ne suis ni un sot ni un malappris. Puisque l’illustre
M. Piard me trouve indigne de ses bonnes grâces, il faut bien que je
m’adresse à sa femme. Tant pis pour lui !

A demi consolé de son échec par l’espoir de le réparer, Deslandes alla
au Palais-Royal, et se fourvoya dans le restaurant de Véfour, selon
l’usage des provinciaux, qui mettent un certain amour-propre à dîner le
plus près possible de chez Véry. L’heure du spectacle approchant, il se
rendit à l’Opéra, où _Guillaume Tell_ dissipa comme par enchantement
les derniers nuages de son esprit.

Électrisé par la musique dont il était sevré depuis si longtemps,
ébloui du coup d’œil de la salle, où se pressaient une multitude de
femmes richement parées, la plupart par le luxe, quelques-unes par la
nature, et dont l’aspect semblait vouloir le dédommager en une seule
fois de l’autre abstinence qu’il avait soufferte, le substitut sentit
courir dans ses veines un sang plus chaud et plus énergique. Les belles
notes de Duprez lui vibraient dans le cerveau et dans la poitrine comme
le son de la trompette qui appelle le soldat au combat.

Chez les êtres organisés musicalement, la réaction de l’impression sur
la pensée est immédiate et puissante. A la fin de l’air du troisième
acte, Deslandes, dont l’exaltation suivait la progression ascendante
de la voix du chanteur, se crut un moment de force à porter le monde
sur ses épaules. Les prétentions qu’il se fût à peine avouées quelques
heures auparavant partirent d’une explosion soudaine, et s’il est
permis de parler ainsi, son ambition, qui jusqu’alors n’avait chanté
qu’à demi-voix, se mit à l’unisson d’Arnold et donna aussi l’_ut_ de
poitrine.

— Oui, la volonté est tout, se dit-il, en sortant du parterre où il
s’était économiquement placé... _Suivez-moi, suivez-moi_ !... Et je
sens dans ma tête une énergie capable de briser tous les obstacles !...
_Arrachons Guillaume_... Quelle magnifique voix il a, ce Duprez ! Cela
seul valait le voyage... Et j’arriverai au conseil d’état, et ce fat de
Piard en séchera de dépit !... _Amis, amis, secondez ma vaillance_ !...

Ainsi ruminant et chanteronnant, il entra dans le foyer, où il ne tarda
pas à rencontrer Blondeau, dont il avait déjà pu admirer les gants
jaunes, les manchettes, la lorgnette, le jonc à pomme d’or, le gilet
de velours grenat, les moustaches circonflexes et le toupet frisé, au
second rang d’une des loges de l’avant-scène.

Depuis le déjeuner, Blondeau avait mis le temps à profit. Payer ses
dettes les plus criardes, masquer le délabrement d’une partie de son
logis, faire disparaître madame Tavernier, la providence de ses mauvais
jours, se pourvoir d’un cabriolet et d’un domestique de louage, ne lui
demanda que quelques heures. Sa misère ainsi déblayée, il travailla
sans retard au replâtrage de sa gloire. Ses amis, qui depuis quelques
jours le croyaient logé dans la rue de Clichy ou au fond des filets de
Saint-Cloud, sans s’en inquiéter autrement, le virent triomphalement
reparaître au café de Paris et à l’Opéra. Il fut évident pour tous,
que momentanément éclipsée, l’étoile de Blondeau de Gustan n’avait pas
encore filé vers les noirs abîmes où vont se perdre chaque jour tant
d’astres éphémères.

L’ami du substitut reprit donc son rang dans la cohorte des hommes
d’habits. Fièrement campé au milieu d’un groupe d’Artabans de son
espèce, il y débitait des sornettes à haute et intelligible voix,
lorsque Deslandes vint lui frapper sur l’épaule. En toute autre
circonstance, M. de Gustan eût fort mal pris cette familiarité, et
ne se fût nullement gêné pour renier un homme qui, au ridicule d’un
costume hors de mode, joignait le tort non moins grave d’arriver au
foyer par l’escalier du parterre ; mais les vingt mille francs du
portefeuille avaient porté son amitié jusqu’à la tendresse. Ce fut
donc avec empressement qu’il prit le bras du substitut, et descendit
l’escalier avec lui, au risque d’être raillé de ses élégants amis en se
laissant voir en si bourgeoise compagnie.

— Quel opéra que _Guillaume Tell_ et quel chanteur que Duprez ! lui dit
Deslandes dont l’enthousiasme n’était pas encore refroidi.

— Duprez se fatigue et _Guillaume Tell_ est un peu vieux, répondit
Blondeau qui, selon une coutume assez répandue, croyait faire preuve de
supériorité en n’admirant jamais rien.

Les deux amis montèrent dans le cabriolet de louage qui avait pris la
file devant l’Opéra.

— Tu ne m’as pas dit où tu voulais me mener, reprit alors le substitut.
Est-ce par hasard chez ta duchesse de San-Severino ? J’aimerais mieux
différer ma présentation jusqu’à ce que j’aie rendu visite à ton
tailleur.

La duchesse de San-Severino était un de ces êtres de raison qui
éclosent souvent de l’imagination des hommes à bonnes fortunes, soleils
d’artifice destinés à éblouir et à s’éteindre. Blondeau l’avait créée
pour se rehausser lui-même dans l’esprit de son ami de province et le
rendre plus accommodant au sujet de l’emprunt auquel il avait recours.
Utile jusqu’alors, la duchesse en ce moment devenait incommode ; celui
qui l’avait mise au monde se crut le droit de l’en ôter puisqu’elle l’y
gênait.

— Tu me poignardes sans t’en douter, répondit-il en soupirant ; ma
pauvre Cornélia...

— Elle est malade ? demanda le substitut.

— Morte ! dit Blondeau d’une voix lugubre.

— Morte !... si vite !... s’écria Deslandes avec un étonnement mêlé de
compassion.

— Une fièvre cérébrale... morte en trois jours... et je n’ai pu
recueillir son dernier soupir ! Ne m’en parle plus, son nom me fait
mal. Voilà la vie, mon pauvre ami ! Si j’avais écouté mon premier
chagrin, je me serais brûlé la cervelle ; mais il faut être homme et
savoir souffrir. Je cherche à me distraire et à m’étourdir en me jetant
à corps perdu dans le tourbillon. Allons, secouons ces idées funèbres !
Elles viennent assez souvent assiéger mon chevet. Nous allons chez
une femme fort aimable, madame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de
vaisseau ; entre nous je ne crois pas qu’elle pousse la vertu jusqu’à
l’inhumanité. Si j’étais marié, je ne mènerais pas chez elle madame
de Gustan ; mais nous autres garçons sommes au-dessus de ces petits
scrupules. Ce que nous demandons aux femmes avant tout, c’est d’être
jeunes, jolies et aimables ; n’es-tu pas de mon avis ?

— Parbleu, certainement ! répondit Deslandes ; je ne suis pas venu à
Paris pour entrer au séminaire. Il y a si longtemps que je ne vois que
des prudes, des dévotes et des laiderons, que je serais ravi de causer
avec une femme qui, à t’entendre, n’est rien de tout cela.

— Elle est tout le contraire ; mais tu vas la voir. Tu trouveras chez
elle des hommes du monde dont la connaissance ne te sera peut-être pas
inutile.

Blondeau arrêta son cabriolet devant une assez belle maison de la rue
Saint-Lazare.

— Nous y voici, dit-il en descendant de voiture.

Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de
la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement
de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.

Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à
cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie
des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante
de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la
Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était
veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent
invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau.
Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre
étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux
de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chaussée-d’Antin.
Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom,
ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et,
disait-elle, _mal porté_. Il fallait la voir sourire en entendant
parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !

Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait
vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait
dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année
suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire
fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits
réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde,
la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle
apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité
une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de
l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée,
l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps
si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un
nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le
char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux,
quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se
croyait seul au brancard.

Les amis de madame de Marmancourt se divisaient en trois catégories,
les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus,
chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les
recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois
par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en
bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance
philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches,
se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait
l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient
rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être
vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était
rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez
elle une rivale de jeunesse et de beauté.

Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune.
C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour
lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre
à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs
d’amour.

Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement
éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé
d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes,
la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la
bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec
la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes
ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait
quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du
piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus
jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait
de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant
tombées en discrédit.

Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui
présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où
se trahissait un trouble mystérieux.

— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie
à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne
trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu
tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ;
je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment
sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je
ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument
rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler
la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.

— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça
change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de
quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela...

— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité.
Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses
gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ?
répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?

— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à
qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.

Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée
contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de
sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui
adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces
conversations dont les lieux communs font tous les frais.

— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui
la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il
abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.

— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la
musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée
d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si
enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être
douée d’une organisation si impressionnable.

— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ?
reprit le substitut.

— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée,
étouffée et d’avoir une crise nerveuse.

— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de
quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et
je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un
soupir.

— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la
sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses
prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.

Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la
conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta
hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses
deux amies unirent leurs doléances aux siennes.

— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ;
le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?

— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.

— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer
quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était
point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont
il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.

Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans
hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance,
Théodosie prit le paquet tout entier.

— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux
sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons
le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de
cette couleur.

En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée
madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle
laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air
railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent
entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet,
partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes,
qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M.
Jules.

— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le
substitut à son interlocuteur.

— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.

La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à
madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.

— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez
content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée.
Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à
régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha
négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans
la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son
assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par
une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se
levait un des joueurs :

— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave
devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.

— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure
d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle
ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet,
mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller
à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera
deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher !
je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.

Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne
s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de
Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime
dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon.
On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au
jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle
une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le
coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée,
qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :

— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.

— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du
saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis
une partie du liquide contenu dans sa tasse.

— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit
Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ;
une robe que je mettais pour la seconde fois !

— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ;
voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième
fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de
velours et sa parure de turquoises.

— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les
épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois
petits gâteaux.

Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à
quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant
le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour
prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne
pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.

— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une
gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans,
décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le
nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le
thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques
de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce
dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en
sais quelque chose.

— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.

— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie,
oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est
d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ;
vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.

Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte
qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait
tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment
les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait
d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque
tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de
cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche
auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit,
mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et
se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un
homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une
exclamation générale.

— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si
tard ?

Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules
que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque
temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se
trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de
son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.

Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les
lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui
offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de
profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa
connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement
une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la
cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de
ses souliers vernis.

— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait
une lâcheté d’aller le saluer.

L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa
réplique.

— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de
ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes
liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.

Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible,
le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller
posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main.
L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par
une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour
tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et
sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels
doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive
contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules
parvinrent à prendre part.

— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue
très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère
à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous
que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre
adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard
désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc
très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment
vous faire parvenir une invitation.

— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil
changement ?

— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce
matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un
travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais
pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était
qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui
les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis
mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que
je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas
de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon
cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous
un moyen de les conduire à bon port.

De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se
confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état,
après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa
longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé
d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire
fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.

— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M.
Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des
droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?

— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la
résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.

— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.

— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il
t’intéresser ?

— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah
çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas
dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?

— Partons, dit Blondeau.

Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le
cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel
où celui-ci était logé.

— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut
en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son
arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison,
Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais
de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire
un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour
qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M.
Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il
craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de
surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé
en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation
par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi
rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de
répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le
mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles
paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ;
une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.

Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il
rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec
madame Piard le duo de _Guillaume Tell_.




LE STAGE


Malgré le besoin de repos que n’avaient satisfait qu’à demi quelques
heures d’un sommeil agité, Deslandes fut exact au rendez-vous
convenu la veille. A midi précis il se présenta chez M. Piard et fut
introduit aussitôt dans le cabinet du conseiller d’état qui venait de
déjeuner, et lisait les journaux. Les premières paroles de l’entretien
démontrèrent au substitut la justesse de ses conjectures.

— Vous connaissez donc madame de Marmancourt ? lui demanda M. Piard, en
le regardant en dessous.

— Depuis hier seulement, répondit Deslandes ; un de mes amis m’a mené
chez elle.

— C’est une maison agréable, reprit le conseiller d’un ton dégagé ;
Caton s’y fût trouvé déplacé, mais Horace l’eût fréquentée à coup sûr.
Peut-être, à mon âge et dans ma position, devrais-je imiter l’austérité
du philosophe plutôt que le laisser-aller du poëte ; mais lorsqu’on a
été enchaîné tout le jour à des travaux sérieux, il n’est pas défendu,
je crois, de se ménager le soir quelques instants de distraction et
de loisir. Ah ça ! je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile
de prononcer ici le nom de madame de Marmancourt ; mes visites chez
cette dame n’ont rien que de fort innocent ; mais les actions les plus
simples sont souvent mal interprétées...

— Et la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! interrompit le
substitut, avec la familiarité d’un confident en titre.

— Précisément, dit M. Piard.

— Je sais que la discrétion est un des premiers devoirs de l’homme qui
veut parvenir.

— Vous êtes dans de bons principes ; mais parlons de vos affaires.
D’après la lettre de M. de Loiselay, il paraît que vous désirez
d’entrer au conseil d’état ; c’est fort difficile.

— Si c’était facile, dit Deslandes en souriant, je ne prendrais pas la
liberté de vous importuner.

— Vous comprenez qu’en essayant de vous servir, je contracte envers le
ministre une responsabilité véritable. Je ne doute en aucune manière de
votre capacité, mais chaque état exige une aptitude particulière ; on
peut donc avoir beaucoup de talent, sans pour cela convenir à certaines
places qui demandent une instruction spéciale.

— Mettez-moi à l’épreuve, dit le substitut avec assurance.

— C’est à quoi je pensais. Tenez, continua M. Piard en prenant sur son
bureau un paquet de papiers lié d’une faveur rose, voici une affaire
dont je suis chargé de faire le rapport au comité du contentieux.
Il s’agit d’un conflit administratif entre la ville de Lyon et la
direction des ponts et chaussées. Rédigez un travail là-dessus.

— Dans quelle forme ? demanda Deslandes qui saisit le dossier d’une
main avide.

— Faites un rapport comme si vous étiez à ma place. Êtes-vous homme à
terminer cette besogne d’ici à mardi ? Trois jours, c’est peut-être
bien peu ? La matière est épineuse et vous aurez des recherches à faire.

— Quand je devrais y passer les nuits, mon travail sera mardi à votre
disposition.

— Bien, voilà une ardeur que j’aime et qui me rappelle celle de ma
jeunesse. A mardi donc, et n’oubliez pas que vous dînez ici ce jour-là.

Quoique le dossier de l’affaire soumise à la décision du conseil d’état
ressemblât beaucoup en réalité aux liasses de papiers du parquet de
D***, le substitut le serra sous son bras avec la tendresse d’une mère
qui presse sur son cœur son premier-né. Prenant ensuite congé de M.
Piard, il remonta en voiture et se fit conduire chez Blondeau qu’il
trouva en robe de chambre, nonchalamment étendu sur un divan et le
cigare à la bouche.

— Je croyais que tu viendrais déjeuner avec moi, lui dit Gustave ; je
t’ai attendu plus d’une heure.

— Je n’ai pas eu le temps, répondit Deslandes d’un air pressé ; ne m’en
veuille pas, tu sais que les affaires doivent passer avant tout.

— Que diantre portes-tu là ? C’est au moins le manuscrit d’un roman en
deux volumes ?

— C’est le dossier d’une affaire pendante devant le conseil d’état, et
dont je suis chargé de faire le rapport.

— Peste ! tu ne perds pas de temps ; arrivé d’hier, te voilà
aujourd’hui en fonctions ?

— C’est comme çà, mon cher, répliqua le substitut avec un sourire assez
vaniteux ; il faut que j’aille me mettre à l’œuvre, ainsi parlons
peu et bien. Je viens te demander un conseil. Hier il m’est arrivé
un petit malheur chez madame de Marmancourt ; j’ai renversé du thé
sur sa robe, par sa faute plus que par la mienne, car c’est elle qui
involontairement m’a poussé le bras. Elle prétend que sa robe est
perdue ; je soutiendrais devant l’Académie des Sciences assemblée que
quelques gouttes de thé ne peuvent tacher de la soie. Mais ce n’est
pas là la question ; petit ou grand, le mal est fait, et au lieu de
m’en désoler je suis décidé à en tirer parti ; c’est une idée qui m’est
venue tout à l’heure et que je veux te soumettre.

— Je t’écoute, dit Blondeau.

— J’ai un grand intérêt à m’assurer de l’appui de M. Piard ; or M.
Piard, d’après ce que tu m’as avoué et ce que j’ai vu par moi-même,
a beaucoup d’égards pour madame de Marmancourt ; donc je dois me
concilier la bienveillance de madame de Marmancourt.

— Voilà un dilemme sans réplique.

— Ce n’est pas un dilemme, c’est un syllogisme. Toutes les femmes
tiennent à leur toilette ; je suis donc sûr que madame de Marmancourt
me garde rancune à propos de cette malheureuse tache, et je cherche
le moyen d’effacer cette impression défavorable. Crois-tu qu’un joli
cadeau, offert d’une manière délicate et avec toutes les formes
convenables, aurait quelque chance d’être agréé ? Le procédé lui
paraîtrait peut-être un peu cavalier ? Si elle allait se trouver
offensée !

— Pourquoi cela ? dit Blondeau d’un air de bonhomie ; une attention de
ce genre ne pourrait offenser qu’une prude ; et je t’ai dit qu’elle ne
l’est pas.

— En ce cas, fais-moi le plaisir de t’habiller ; pendant ce temps je
vais lui écrire un petit billet galamment tourné. Tu me mèneras dans
un magasin de nouveautés à la mode, car je pourrais me fourvoyer.
Une robe de velours, par exemple, puisque nous sommes en hiver, te
semblerait-elle assez présentable ? hein !

— Sans doute ; d’ailleurs c’est l’intention qui sera appréciée et non
la valeur intrinsèque.

— Et tu crois qu’elle ne se fâchera pas ?

— Elle est si bonne ! répondit Blondeau qui se mordit les lèvres pour
ne pas rire.

Le Parisien acheva sa toilette, tandis que le provincial écrivait son
épître, et tous deux se rendirent chez Aubertot ; là, un jeune monsieur
poli, souriant, frisé et vêtu comme pour aller au bal, auna, coupa,
plia et empaqueta de la manière la plus gracieusement expéditive une
quantité de velours noir suffisante, à ce que pensa Deslandes, pour
draper une chapelle mortuaire.

— Douze aunes à vingt-cinq francs l’aune, ci trois cents francs,
s’écria ce dernier en lisant la facture. Sapristie, que c’est cher !
Aurais-tu imaginé qu’il entrât tant d’étoffe dans la robe d’une femme ?

— Du temps des manches à gigot c’était bien pis, lui dit Blondeau pour
le consoler.

Le paquet mis sous enveloppe et accompagné du billet d’envoi ayant
été expédié à son adresse, Deslandes quitta son ami en prétextant le
travail dont il était chargé, et reprit aussitôt le chemin de son hôtel.

— Deux cents francs de billets de bal, se dit-il en chemin, quinze
louis perdus à la bouillotte et quinze autres pour ce diable de
velours, cela fait un total de huit cents francs dépensés en moins de
vingt-quatre heures. L’argent va vite à Paris. M. de Loiselay cite
comme une prouesse dix mille francs dépensés en trois mois ; si je
continue comme j’ai commencé, mes vingt mille francs me dureront juste
vingt-cinq jours. Diantre ! il faut enrayer.... Mais bah ! qu’est-ce
que huit cents francs ? Ce dossier que j’ai sous le bras en vaut le
double pour moi. Ah ! M. Piard veut me mettre à l’épreuve ! ça me
convient. Je vais lui porter mardi un petit travail qui lui fera
ouvrir les yeux et les oreilles ; je jure qu’il pourra en accepter
la paternité de confiance, et s’en faire honneur devant le conseil
d’état. Voilà ma position bien nette et ma conduite clairement tracée.
La poursuite des places est une course au clocher ; donc, si je veux
concourir, il me faut un cheval. M. Piard aura la bonté de m’en
servir ; s’il se montre rétif, je lui applique en guise d’éperons d’un
côté sa femme, de l’autre sa maîtresse, que je ne suis pas embarrassé
de mettre toutes deux dans mes intérêts. Il faudra qu’il marche, le
conseiller d’état, oui, parbleu ! et même qu’il galope.

Deslandes commença la lecture du dossier à faveur rose avec l’ardeur
mêlée d’outrecuidance que montraient autrefois les mousquetaires en
montant à l’assaut ; mais il trouva le bastion litigieux mieux défendu
qu’il ne s’y attendait. Au bout d’une heure il reconnut l’impossibilité
d’y faire brèche avec les seules ressources de son intelligence et
de sa mémoire, et la nécessité d’appeler à l’aide le _Répertoire_ de
Merlin, le _Recueil_ de Dalloz, le _Bulletin des Lois_ et tout le
reste de l’artillerie de siége qu’il avait malheureusement laissée à
D***. Prenant son parti aussitôt, il dîna d’une manière sommaire et
fût se confiner dans un cabinet de lecture du pays latin, où il trouva
tous les livres dont il avait besoin. Il y passa la soirée entière
à compulser des ouvrages de jurisprudence et à prendre des notes ;
dans cette longue séance, il ne parvint cependant qu’à ébaucher les
recherches auxquelles il se voyait obligé pour compléter son travail ;
il s’y remit courageusement le lendemain et y consacra toute la
journée, sauf le peu d’instants donnés à ses repas. Le troisième jour
enfin, ayant épuisé la science des livres et fixé son opinion, il crut
pouvoir commencer la rédaction de son rapport. Pour éviter d’être
distrait ou dérangé, il se fit apporter à manger dans sa chambre et s’y
enferma, décidé à n’en pas sortir avant d’avoir mis la dernière main à
son œuvre.

En ce moment le substitut aurait pu servir de démonstration vivante à
la théorie de Fourier sur les merveilleux effets du travail attrayant.
Une discussion hérissée de chiffres et qui lui eût paru aride et
nauséabonde, si elle avait eu pour juge en perspective un tribunal de
première instance, devint une œuvre pleine d’intérêt et exécutée de
verve, grâce à l’influence de ces mots magiques : le conseil d’état !
Huit heures durant, il écrivit sans relâche, sans fatigue et sans
ennui, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son entrée dans la
magistrature. Mais enfin il vint un moment où, se trouvant le cerveau
fatigué et les doigts rétifs, il ouvrit la fenêtre pour respirer un
air plus frais que celui de la cellule où il était logé. Il se trouva
alors à vingt pieds environ d’une encoignure à perte de vue, le long de
laquelle, pour tout ornement architectural, montaient deux gros tuyaux
de fonte dont l’un servait de conduit aux eaux pluviales, tandis que
l’autre s’ouvrait en cuvette à chaque étage. Cette perspective, plus
bornée que pittoresque, le fit involontairement souvenir de celle dont
il jouissait à D*** dans son appartement ; il se rappela la physionomie
vénérable de la noire cathédrale, la façade régulière du moderne hôtel
de ville, la pose héroïque du grand homme de bronze, le frais murmure
de la fontaine et le champêtre aspect des tilleuls plantés sur la place.

— Il faut avouer, pensa-t-il, que cette vue-ci ne vaut pas l’autre. Si
j’avais à faire un long travail, j’aimerais autant l’expédier chez moi,
au coin de mon feu, que dans ce cabinet où je n’ai ni jour, ni air, ni
soleil. Mais, grâce à Dieu, dans deux heures ce sera fini.

Deslandes referma la fenêtre et se rassit avec une ardeur nouvelle
devant la petite table qui lui servait de bureau. Il avait à peine
écrit une demi-page, qu’un coup brusquement frappé à la porte le fit
tressaillir : quoique contrarié, il se leva pour ouvrir.

— Ah ! c’est toi ? dit-il en apercevant Blondeau ; est-ce que tu es
malade ? tu es pâle comme un mort.

Blondeau de Gustan était fort blême en effet. Ses yeux rougis, son air
défait et ses vêtements en désordre trahissaient une catastrophe dont
le jeune magistrat ne se douta pas, et qui peut être racontée en deux
mots. Fidèle à ses habitudes hasardeuses, le flibustier en gants jaunes
sortait d’une maison de jeu dans laquelle, après une lutte de trois
heures, avaient chaviré sur la noire les deux mille francs empruntés
à Deslandes et promis à M. Bigaré. De ce naufrage, Blondeau, selon
l’usage des joueurs, n’avait pas sauvé une seule pièce de cent sous,
et il se trouvait retombé précisément au point de détresse où son ami
l’avait trouvé en arrivant à Paris. Dans ce désastre, il venait rendre
visite à Deslandes, ou plutôt aux dix-sept billets de banque dont était
encore garni le portefeuille du substitut.

— Si je suis pâle, tu ne l’es pas moins, répondit Blondeau avec une
insouciance affectée, Quel diabolique commerce fais-tu depuis trois
jours ? Est-ce toi qui a griffonné tout ce barbouillage ?

— Barbouillage, répliqua Deslandes. Parle avec plus de respect d’un
chef-d’œuvre de logique et d’érudition. Veux-tu que je te le lise ?

— Tu sais que la jurisprudence n’est pas mon fort. Mais chef-d’œuvre ou
non, je ne croyais pas que tu fusses venu à Paris pour te claquemurer
tête-à-tête avec une écritoire.

— Ma foi ! je ne m’y attendais pas non plus. J’étais décidé à me donner
vacances complètes ; à flâner le jour, à voir le monde, à courir les
théâtres, et voilà que depuis trois jours j’ai abattu plus d’ouvrage
que je ne fais ordinairement pendant quinze. Mais je n’en ai plus que
pour quelques heures, et je compte m’indemniser dès demain. A propos,
as-tu revu madame de Marmancourt ?

— Oui, la robe a été admirée, et tu passes pour un homme plein de goût.

Deslandes se caressa le menton avec complaisance.

— Que cherches-tu, dit-il ensuite à son ami, dont les yeux erraient çà
et là d’un air préoccupé ?

— Je regarde ta niche ; car il serait trop fastueux de dire ta chambre,
répondit Blondeau en se levant ; quelle idée t’a pris de venir te loger
ici. A part moi, avec qui tu ne te gênes pas, décemment tu ne pourrais
pas recevoir une visite ; et c’est à peine si toi-même tu y es en
sûreté.

— Comment ça ! dit le substitut, est-ce que cet hôtel a un mauvais
renom ?

— Je ne m’y fierais pas, surtout si j’avais avec moi une somme
considérable. Où caches-tu ton portefeuille ?

— Là, dit Deslandes, en montrant un vieux secrétaire d’acajou surmonté
d’une tablette de marbre cassée en trois morceaux.

Blondeau s’approcha du meuble et appuya la main comme pour en essayer
la solidité.

— Voilà de l’argent en sûreté, dit-il en haussant les épaules ; d’un
coup de poing je parie de faire sauter la serrure. Et puis dans ces
hôtels garnis qui sont aux ordres de la police, il y a des clefs qui
vont à tous les meubles. Un paquet de billets de banque est si tentant
et a si vite disparu !

Deslandes se leva brusquement, ouvrit le secrétaire, et trouva dans un
des tiroirs son portefeuille intact.

— Tu m’as fait peur, dit-il ; mais tu vois que c’est à tort.

— Ce qui n’est pas arrivé hier peut arriver demain, dit Blondeau d’un
ton sentencieux.

— Tu crois donc qu’il est imprudent de garder avec moi tant d’argent ?

— Dans une maison ouverte à tout venant, pleine d’individus souvent
fort peu scrupuleux qui ne font qu’arriver et partir ! ma foi,
j’aimerais presque autant déposer ma bourse sur une borne et la confier
à la probité publique.

— En ce cas, il faut que tu me rendes un service, dit le substitut.

Involontairement Blondeau baissa les yeux tandis qu’une faible rougeur
colorait la teinte livide de ses joues.

— Je vais garder un ou deux mille francs pour ma dépense, reprit
Deslandes, et tu me feras le plaisir d’enfermer le reste dans ton
bureau, où il sera en sûreté.

Cette confiance spontanée en allant au-devant d’une proposition que le
joueur hésitait à formuler, malgré son aplomb habituel, éveilla dans
son âme un de ces remords qui jette parfois aux êtres déjà corrompus
le flambeau de l’honnêteté près de s’éteindre ; lueur assez vive pour
éclairer le vice et lui montrer sa laideur, mais trop faible pour que
la vertu puisse s’y rallumer.

— Un dépôt ! dit Blondeau d’une voix émue ; je t’avoue que j’aimerais
autant te voir t’adresser à un autre. Il est toujours désagréable
d’avoir chez soi de l’argent qui ne vous appartient pas et dont on se
trouve responsable.

— Tu ne peux me refuser ce service, reprit Deslandes avec vivacité ;
tu sais qu’excepté toi je ne connais à Paris personne en qui je
puisse avoir confiance. D’après ce que tu m’as dit, et je trouve tes
observations fort justes, mon argent n’est pas ici fort en sûreté !

— C’est mon avis.

— Tu n’as pas envie de me laisser voler, n’est-ce pas ?

— Assurément.

— Eh bien ! alors fais ce que je te demande, reprit le substitut, et il
présenta le portefeuille à son ami, après en avoir retiré deux billets
de banque.

— Puisque tu l’exiges, soit, dit Blondeau, qui, en se trouvant
possesseur d’une somme de quinze mille francs, éprouva subitement
l’ardente soif du jeu, dont sont altérés sans exception tous les
pontes qui viennent de perdre leur argent.

— Je suis sûr, pensa-t-il, que l’infernale série de la rouge est
épuisée, et que maintenant la noire est bonne. — Tu es pressé de finir
ton travail, reprit-il tout haut ; je ne veux pas te déranger, ainsi je
te laisse. Adieu ! dînes-tu avec moi demain ?

— Non, je dîne chez madame Piard, répondit Deslandes d’un air important.

Blondeau quitta son confiant ami, et se dirigea d’un pas rapide vers
la maison d’où il était sorti, deux heures auparavant, aussi mal en
espèces que l’enfant prodigue. A la porte, il s’arrêta, et, par un
dernier scrupule, essaya de lutter contre sa tentation. Mais le démon
du jeu est très-fort, et la vertu du joueur était faible.

— Si la veine est encore contre moi, se dit-il, je le jure, je ne
hasarderai que mille francs.

Après avoir ainsi transigé avec sa conscience, il entra.




MANŒUVRES AMBITIEUSES


Tandis que, en dépit de son serment, le dépositaire infidèle perdait
billet après billet, comme en automne un arbre se dépouille de ses
feuilles une à une, Deslandes, dont l’ardeur ne s’était pas un seul
instant ralentie, mettait la dernière main à son travail, pour lequel,
en le relisant, il éprouva une sorte d’enthousiasme.

— Si M. Piard s’attend à un factum de commençant, pensa-t-il, voici qui
le fera changer d’opinion sur mon compte.

Le lendemain, le jeune magistrat se rendit chez son protecteur quelque
temps avant l’heure du dîner. D’un air modeste il lui remit le dossier
à cordon rose augmenté du rapport qu’il avait passé une partie de la
nuit à copier de sa plus belle écriture.

— Vous êtes exact, lui dit le conseiller d’état ; dans les affaires,
c’est une qualité importante. Nous avons près d’une heure devant nous,
lisez-moi votre travail ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.

Deslandes obéit, d’abord avec une timidité involontaire, puis en
prenant de l’aplomb, et enfin en accentuant son débit aussi hardiment
que s’il avait été à l’audience. M. Piard écouta cette lecture de l’air
grave et impassible d’un pédagogue qui fait réciter à un écolier sa
leçon. A deux reprises il interrompit le substitut pour aller prendre
un livre dans sa bibliothèque, afin de vérifier quelques citations.
S’étant ainsi assuré de l’exactitude scrupuleuse observée par le
rédacteur, il ne put s’empêcher de reconnaître d’autre part la clarté,
l’élégance, la logique et la méthode, qui, même aux yeux d’un juge
sévère, eussent rendu recommandable l’œuvre du jeune magistrat...

— Je n’aurai pas deux pages à y changer, se dit-il, assez content
de cette économie de travail ; mais il n’eut garde de manifester sa
satisfaction secrète.

— Cela n’est pas mal, dit-il à Deslandes, lorsque celui-ci eut
tourné le dernier feuillet ; c’est même mieux que je n’espérais ;
on voit que vous avez étudié la matière ; vos recherches sont
faites consciencieusement, et l’ensemble ne manque ni d’ordre, ni
d’enchaînement, ni de justesse d’aperçus. Voilà pour l’éloge ; quant à
la critique, votre style est trop abondant, trop feuillu, trop fleuri.
Dans un travail sérieux, il faut savoir renoncer au _molle atque
facetum_. La manière de Daguesseau est meilleure pour les plaidoiries
que pour les rapports, qui veulent avant tout de la précision et de
la clarté. La moitié de votre travail pourrait être retranchée sans
inconvénient. C’est là un défaut ;

    Omne supervacuum pleno de pectore manat,

a dit Horace : tout ce qui est superflu est mauvais. Tenez-vous
donc en garde contre la redondance des paroles qui indique rarement
l’abondance des idées. Il y a dans ce que vous venez de me lire des
parties assez bien faites ; mais, je vous le répète, le tout est
prolixe, languissant : cela sent la province. Cependant, comme c’est
un début, j’en suis assez content, et je parierais même que vous ferez
déjà mieux la seconde fois. Tenez, continua M. Piard, en allongeant la
main vers le bureau, sur lequel il prit un dossier une fois plus gros
que le premier, voici une affaire toute différente de celle que vous
venez de traiter : c’est un procès entre la préfecture de la Seine et
une compagnie d’entrepreneurs. Étudiez-le, et rédigez-en le rapport, en
cherchant à profiter des conseils que je viens de vous donner.

Déconcerté de recevoir, au lieu des compliments qu’il attendait, un
encouragement si mince et si mêlé de critiques, Deslandes prit la
liasse de papiers en essayant de sourire. Il la trouva beaucoup plus
lourde que la première, et cette fois crut y reconnaître, par un flair
machinal, le parfum soporifique des paperasses qui, dans le parquet de
son tribunal, l’avait fait bâiller tant de fois.

— Ah çà ! ce maître pédant se figure-t-il que je vais lui triturer tous
ses rapports l’un après l’autre ? se dit-il en regardant d’un mauvais
œil le bureau chargé de dossiers ; ça serait amusant ! Il n’aime pas le
_molle atque facetum_ ! Ne voilà-t-il pas une belle critique ! Si mon
style a de l’élégance et de l’agrément, dois-je le rendre à plaisir sec
et plat ? Pour lui plaire il faudrait peut-être écrire en patois !

— A ma connaissance, voilà le premier solliciteur dont il soit possible
de tirer parti, pensait au même instant le conseiller d’état ; c’est
une véritable trouvaille. J’en ferai un secrétaire sans appointements ;
il préparera mes rapports et m’épargnera l’ennuyeux travail des
recherches ; d’ailleurs, cela est son intérêt plus que le mien ; ne
faut-il pas qu’il se mette au courant des affaires ?

L’arrivée successive des convives interrompit le tête-à-tête des
deux interlocuteurs qui passèrent du cabinet de M. Piard dans le
salon. Comprenant la nécessité de paraître aimable, le substitut
parvint à triompher de sa mauvaise humeur. Il ne laissa échapper
aucune occasion de se rapprocher d’Isaure, qui, en souvenir des dix
billets de la souscription polonaise, le reçut avec une bienveillance
marquée. Deslandes, dont l’amour-propre cherchait une compensation
au désappointement qu’il venait d’éprouver, s’exagéra facilement
l’importance d’un pareil accueil. Distingué, du moins il le croyait,
par une femme d’un mérite supérieur, il sentit redoubler son désir de
lui plaire. Il déploya donc tous ses moyens de séduction. A table il
découpa lestement une dinde de Périgueux, sans tirer de la cavité de
l’animal plus de la moitié du trésor truffé qui s’y trouvait enfoui,
talent et réserve que devait apprécier une maîtresse de maison. Au
salon il prit part à la conversation avec une vivacité abondante qui
fit plus d’une fois froncer le sourcil au député du centre gauche,
menacé d’une éclipse totale. Il se montra tour à tour enjoué, caustique
et profond, chercha l’esprit souvent et le rencontra quelquefois,
obtint en un mot un de ces succès qui, dans tout l’espace compris entre
un piano et une table de whist, mettent un homme en relief depuis dix
heures du soir jusqu’à minuit, mais dont personne ne se souvient le
lendemain.

En rentrant dans sa chambre, le manteau alourdi par le dossier numéro
deux, Deslandes examina sa conscience et se trouva non pas amoureux de
madame Piard, mais décidé à le devenir. Au rebours de la plupart des
affections qui naissent sans le savoir, et ne se connaissent qu’à un
certain âge, la passion du substitut anticipa sur sa propre existence
et se pressentit avant que d’éclore. C’est beaucoup quand l’amour a un
motif, le sien en eut deux : l’utilité d’abord ; n’était-il pas évident
que plaire à sa protectrice était le meilleur moyen de se la rendre
favorable ? Venait ensuite l’appétit d’un cœur affamé par le plus long
jeûne sentimental que puisse subir un homme de vingt-sept ans. Au
milieu d’une population de provinciales laides ou dévotes, vertueuses
ou prudentes, mais la plupart aussi rebelles à la tendresse que les
vestales romaines ou les nymphes de Diane, le jeune magistrat avait dû
réprimer toute velléité romanesque qui l’eût perdu de réputation sans
lui procurer aucun bénéfice. Il se trouva merveilleusement préparé par
le repos aux émotions vivaces qu’il avait si souvent souhaitées au
milieu de sa monotone existence. Dans cette disposition inflammable
que n’avaient pu tout à fait amortir les rêves ambitieux. Deslandes
devait nécessairement tomber épris de la première femme aimable qui
daignerait lui accorder la moindre de ces attentions que la présomption
masculine est si prompte à métamorphoser en encouragements. Par un
hasard heureux au premier aspect, il se trouva que madame Piard, jeune
encore, très-spirituelle, belle et puissante à la fois, réunissait
toutes les qualités propres à satisfaire l’ambition et à flatter la
vanité, mobiles également puissants sur l’âme du substitut. Moitié
calcul, moitié attraction, Deslandes se déclara donc amoureux, ce
qui est un grand acheminement à l’être en réalité. En se couchant il
doutait encore un peu de cette passion improvisée, mais à son réveil il
y crut sérieusement ; tant il est vrai que la nuit porte conseil.

La vie des solliciteurs est laborieuse, mais ses fatigues sont
purement physiques : je ne parle pas de ses soucis. Se lever matin,
assiéger les bureaux ministériels, harceler les protecteurs,
dépister les concurrents, moduler sur tous les tons la cantilène des
pétitionnaires ; le soir, courir les salons pour montrer aux gens en
crédit une figure obstinément souriante ; devenir, en un mot, un placet
incarné toujours ouvert à l’endroit le plus respectueux : tous ces
détails que chaque jour ramène sans aucune variation exigent plus de
santé que de talent. Pour réussir en un pareil métier, il faut avant
tout être patient et ingambe ; l’esprit y est du luxe, souvent même ce
superflu devient nuisible. Deslandes toutefois n’en jugea point ainsi,
et ne crut pas pouvoir mettre trop de finesse dans des manœuvres
auxquelles un tendre sentiment venait d’ouvrir un champ plus vaste,
mais aussi plus difficile.

Voici quel fut pendant près d’un mois le genre de vie de l’ambitieux
substitut. A six heures du matin, quelquefois plus tôt, il se
levait courageusement et attelait incontinent toutes les puissances
de son esprit à l’un des volumineux dossiers dont le conseiller
d’état avait soin de ne jamais le laisser manquer. A l’exception
d’une demi-heure consacrée au déjeuner le plus frugal, ce labourage
intellectuel occupait toute la matinée. Quoique la première ardeur du
jeune magistrat se fût considérablement amortie, et qu’en écrivant
il sommeillât quelquefois à l’instar du bon Homère, il persistait
néanmoins avec une résignation stoïque dans un travail qui devait,
pensait-il, lui concilier à jamais l’estime et l’intérêt de son
protecteur.

A trois heures, la tête lourde et l’esprit fatigué, Deslandes, loin
de songer à prendre du repos, ne faisait que changer de harnais ; le
jurisconsulte alors se métamorphosait en homme du monde. Après avoir
donné les soins les plus minutieux à une toilette que l’art parisien
venait d’expurger de tout idiotisme provincial, il allait faire sa
cour à madame Piard, près de laquelle il avait habilement gradué la
fréquence de ses visites. D’abord, il ne s’était présenté qu’une fois
par semaine dans le salon de la rue de la Planche, puis il y était allé
de deux jours l’un ; enfin, il s’y montra tous les jours sans que la
femme politique parût remarquer défavorablement une pareille assiduité.

Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il
était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante
qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque
fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la
bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les
petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de
certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il
supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de
blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen
de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain
trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel
prix.

— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant
les instructions de M. de Loiselay.

Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse.
Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la
fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame
de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges
pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot
fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son
coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un
fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont
l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses
exclamations.

— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est
écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou
gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.

Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le
moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des
petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta
au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en
venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne
s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.

Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux
doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice
de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la
rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se
trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne
fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets
de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et
dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à
en composer un martingale infaillible selon lui.

— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un
air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par
les fenêtres !

— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu
connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent,
je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant
qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une
idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois
que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse
de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes
cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont
coûté ? quatre cents francs, rien que cela !

— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme
particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame
Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !

— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent
écus pour un amateur.

— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes,
elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.

Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut
en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau
regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait
obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de
cette perte.

— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce
pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de
réparer cette brèche. Cela est de toute justice.




LA PROTECTRICE


De tous les moyens mis en œuvre par Deslandes pour réussir, travail
assidu, amour intéressé et largesses intelligentes, la galanterie
était celui où il déployait le plus d’ardeur et de raffinement. Sur la
pente glissante au sommet de laquelle siégeait madame Piard, cuirassée
du triple airain de la pruderie, de l’orgueil et de l’ambition, il
gravissait d’un pas ralenti par la prudence, n’avançant un pied
qu’après avoir affermi l’autre, et s’accrochant des deux mains aux
moindres broussailles de ce terrain aride. A chaque progrès, un
redoublement de précautions devenait nécessaire. Ainsi que toutes les
femmes vertueuses avec préméditation, Isaure avait son plan de défense
tout prêt en cas d’agression. Devinant d’instinct la stratégie d’une
passion qu’elle n’avait pas encore éprouvée, elle avait compris que
le plus sûr moyen de vaincre le péril était de le tenir à distance ;
opinion fort juste, car la résistance féminine est toujours plus
efficace de loin que de près. D’avance, elle avait donc scrupuleusement
détruit autour d’elle toutes les positions où s’abritent d’ordinaire
les amants, comme à l’approche d’un siége les ingénieurs d’une place de
guerre brûlent impitoyablement, dans un certain rayon, les maisons où
pourrait se loger l’ennemi.

Madame Piard ne dansait ni ne valsait ; elle ne montait pas à cheval,
elle n’allait que fort rarement au spectacle, elle n’avait pas
d’album ; on ne la trouvait jamais lisant un roman ou assise à son
piano ; donc le substitut se voyait privé de toutes les occasions
de galanterie dont les coquettes aiment à s’entourer. Auprès d’une
pareille femme, afficher tout d’abord des prétentions amoureuses, eût
été un infaillible moyen de se faire éconduire sans rémission. Plus
d’un présomptueux Parisien avait déjà échoué sur cet écueil, que le
jeune provincial eut l’adresse d’éviter.

Parmi toutes les manières d’exprimer à une femme la passion qu’on
ressent pour elle, Deslandes choisit la plus gauche en apparence
qui se trouva la plus habile en réalité. Au lieu de se pavaner dans
l’outrecuidance d’un Lovelace anticipant sur la victoire, ou de
soupirer lamentablement à la Werther en laissant sortir de sa poche le
canon d’un pistolet, ou bien encore de rouler des yeux furibonds et de
maugréer le ciel et la terre à la façon d’Antony, le substitut adopta,
pour caractériser son rôle, la timidité, la modestie, la réserve, la
soumission, le dévouement, le respect, l’abnégation et toutes les
autres vertus des passions d’écolier. De ces fleurs de l’âme, aimables
dans leur humilité, il composa peu à peu une gerbe sentimentale, dont
la femme la plus sévère eût savouré complaisamment le parfum, comme on
respire la senteur innocente d’un bouquet de violettes. En un mot, pour
faire son chemin, Deslandes se mit à genoux ; ce n’est pas en général
le moyen d’aller vite ; mais cette allure n’a rien d’inquiétant, et
c’est là un point essentiel, lorsqu’il s’agit d’apprivoiser une femme
vertueuse, biche farouche de son métier.

Malgré les soins causés par l’ambition et les froides habitudes d’une
vie toute positive, il était impossible que madame Piard fermât les
yeux à cette passion si bien gantée, qui chaque jour venait manœuvrer
devant elle d’un air tendre, docile et discret. Dédaigneusement
habituée aux hommages des hommes qui briguaient sa protection, elle
n’accorda d’abord à cette nouvelle conquête qu’une attention distraite
ou indifférente, mais peu à peu elle y reconnut des qualités méritoires
par leur rareté. Le respectueux empressement de Deslandes, sa retenue
pleine de délicatesse, sa complaisance à toute épreuve, contrastaient
tellement avec la suffisance des protégés ses prédécesseurs, qu’Isaure
ne put s’empêcher de remarquer cette différence et de lui en savoir
gré. Elle crut découvrir dans le jeune solliciteur une de ces âmes à
la fois riches et simples telles qu’il s’en trouve encore en province,
à ce qu’on croit à Paris, et son orgueil qu’eût révolté la moindre
échappée présomptueuse, s’adoucit en faveur d’un sentiment dont la
modeste allure semblait garantir le caractère inoffensif.

Pour asservir une coquette il peut être bon de montrer sa force ;
pour désarmer une prude il est toujours habile de la cacher. Assez peu
redoutable en réalité, Deslandes avait craint pourtant de le paraître
trop. Semblable à ces petits hommes qui baissent la tête pour passer
sous une porte de six pieds, il se diminuait de peur d’effrayer sa
protectrice en développant de pied en cap une rouerie qu’il croyait
gigantesque. Ce manège lui réussit d’une manière qui aurait peut-être
humilié son amour-propre, s’il eût connu le véritable caractère de son
succès. A force de respect il parut sans conséquence. Dès lors il lui
fut permis d’aimer ; car ce qui offense une femme vertueuse, ce n’est
pas le désir, c’est la prétention.

Par un de ces tacites accords, si fréquents au début des passions
parisiennes. Deslandes se trouva installé dans les fonctions
d’adorateur soumis et désintéressé. A ses yeux cette position n’était
qu’un surnumérariat, tandis qu’Isaure y voyait un arrangement
définitif. Espérant que, selon l’usage, le temps lui donnerait
raison, le substitut s’appliqua à conquérir successivement toutes les
innocentes prérogatives de l’emploi qu’il venait d’obtenir. Grâce à
son assiduité journalière dans le salon de madame Piard, il y exerça
bientôt l’espèce de droit d’hospitalité que les règlements militaires
attribuent aux soldats logés chez les citoyens : il eut place au feu et
à la lumière, en attendant mieux ; il entrait sans qu’on l’annonçât,
se débarrassait familièrement de son chapeau, s’asseyait ou restait
debout, à sa guise, prenait sur ses genoux la levrette favorite,
feuilletait un livre quand survenait une visite importune ; d’autres
fois il cachetait les lettres de madame Piard qui, pour suffire aux
soins d’une correspondance fort étendue, écrivait à toute heure.
Enfin, il appelait les domestiques par leurs noms, découpait à table,
et se chargeait au dehors d’une foule de commissions que lui rendait
agréables l’espoir d’être récompensé par un sourire de sa belle
protectrice.

Deslandes, qui, par politique, s’était résigné a servir gratuitement de
secrétaire au conseiller d’état, devint pour madame Piard une espèce
d’aide de camp dont elle employait le zèle sans scrupule et même avec
un certain plaisir. Les femmes ambitieuses ont en général un esprit
dominateur qui préfère dans un homme la souplesse à la force ; elles
s’accommodent mieux du roseau qui plie que du chêne qui résiste ; car,
viriles et hardies, ce n’est pas un appui qu’il leur faut, c’est un
jouet. La docilité à toute épreuve du substitut le servit beaucoup plus
que n’eussent fait des qualités héroïques. Madame Piard lui accorda peu
à peu l’intérêt que porte un maître à son élève ; elle lui donnait des
conseils, rectifiait les opinions exagérées qu’il s’était formées en
province sur beaucoup de points, et le perfectionnait dans la science
du monde ; quelquefois même, par une sorte d’amicale sollicitude, elle
l’interrogeait sur ses actions et lui demandait compte de l’emploi de
son temps. Quant au but principal du substitut, Isaure s’en tenait aux
promesses sans se presser de les accomplir. Il y avait de sa part, non
pas déni de protection, mais délai. Cela est facile à comprendre :
quelquefois on rend service à un importun pour s’en débarrasser,
tandis qu’on diffère de favoriser un homme aimable afin de jouir plus
longtemps de ses assiduités. Deslandes devait donc attribuer à son
succès même un retard contraire à ses intérêts ; mais se fût-il douté
de cet étrange obstacle, sa vanité, aussi puissante au moins que son
ambition, l’aurait, selon toute apparence, empêché d’y porter remède.

Cinq semaines environ après son arrivée à Paris, un matin que le temps
était sombre et disposait l’âme aux idées mélancoliques, le substitut
réfléchit sérieusement sur sa position. Établissant en quelque sorte
le bilan de son actif et de son passif, il balança les efforts tentés
par lui avec les avantages acquis, et ne put s’empêcher de trouver les
derniers un peu légers auprès des autres. Pour prix d’un travail de
huit heures par jour, d’une amabilité non moins obstinée, et de près de
5,000 fr. dépensés de la manière la plus futile, qu’avait-il obtenu ?

— Des promesses, se dit-il en répondant à la question qu’il venait de
s’adresser ; des promesses, c’est-à-dire quelque chose de si commun
qu’en tout pays cette marchandise-là se donne gratis à qui en veut. Je
commence à croire qu’à force de vouloir être habile, je me suis engagé
dans une fausse route. Au lieu de prendre de l’ascendant sur tous
ces gens-là, je me laisse bénévolement exploiter par eux. Diantre !
ce n’est pas pour cela que je suis venu à Paris ! Il faut changer de
tactique à l’instant même ; je ne peux pas passer ma vie à rédiger les
rapports de M. Piard, à être le _patito_ de sa femme et à renouveler
pièce à pièce l’ameublement de madame de Marmancourt. C’est assez
creuser la tranchée ; il est temps de battre en brèche.

Un incident inattendu et d’une nature un peu burlesque fournit à
Deslandes une occasion favorable pour tenter l’attaque décisive dont
il venait de reconnaître la nécessité. Un jour, en entrant dans le
salon de madame de Marmancourt, il trouva la maîtresse du logis et
l’élève pianiste d’un âge mûr mutuellement exaspérées l’une contre
l’autre. Les épithètes pittoresques que s’adressaient en combattant
les héros d’Homère auraient paru sans couleur auprès des compliments
qu’échangeaient les deux interlocutrices ; car l’amitié qu’affichent
l’une pour l’autre certaines femmes est un ballon d’où s’échappe,
au premier coup d’épingle, une bourrasque de haine. La présence du
substitut mit fin à cette joute d’éloquence qui menaçait de dégénérer
en argumentation manuelle. Théodosie, qui avait l’avantage du terrain
puisqu’elle était dans son salon, ordonna à son amie de sortir ;
celle-ci obéit, mais ce ne fut pas sans avoir proféré un serment de
vengeance aussi tragique que l’imprécation de Camille dans _Horace_.

Le lendemain, deux lettres sans signature arrivèrent par la petite
poste chez M. Piard. La première avertissait Isaure de la criminelle
conduite de son mari, et invoquait à l’appui de cette dénonciation le
témoignage de Deslandes. La seconde, adressée au conseiller d’état
lui-même, contenait un catalogue presque aussi long que celui de don
Juan, et dans lequel se trouvaient enregistrés, par ordre de date,
tous les rivaux supposés ou véritables dont avait droit de se plaindre
l’amoureux de cinquante ans. Cette liste polyglotte était close par le
nom du substitut, qui depuis près d’un mois, disait-on, venait chaque
jour chez madame de Marmancourt, et y était reçu avec une familiarité
dont un aveugle seul pouvait ne pas comprendre le véritable sens. Le
correspondant anonyme entrait dans le détail des magnifiques procédés
du jeune magistrat, et en tirait cette conclusion qui, dans une
certaine société, jouit de l’autorité d’une axiome : Amour prodigue,
amour heureux.

Il y avait à peine une heure que ces deux épîtres étaient parvenues
respectivement à leur adresse, lorsque Deslandes se présenta chez le
conseiller d’état. Quoiqu’il eût sous le bras un dossier volumineux, au
lieu de se diriger vers le cabinet de son protecteur, il entra d’abord
dans le salon où il espérait de rencontrer Isaure qui s’y trouvait en
effet. Elle était seule, et se promenait à pas lents, habitude que
les femmes d’affaires empruntent volontiers aux hommes. En entendant
marcher derrière elle, madame Piard se retourna par un mouvement
brusque, et montra au substitut un visage dont la froideur accoutumée
avait disparu et fait place à l’expression la plus orageuse.

S’il est vrai, comme l’a dit la Rochefoucauld, qu’il y ait peu
d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, c’est à coup sûr
à l’annonce d’une trahison maritale qu’il doit être permis à cette
lassitude de se manifester. Vertueuse sans effort (par conséquent sans
mérite, eût ajouté l’auteur des Maximes), Isaure néanmoins se croyait
le droit de se glorifier de la belle conduite qui lui coûtait si peu.
Le fait seul d’observer scrupuleusement, à l’égard d’un homme de
cinquante ans, la fidélité prescrite par la loi, lui semblait mériter
l’éternelle gratitude d’un vieux mari qui ne devait pas s’attendre
à un pareil bonheur. En trouvant la déloyauté où elle supposait la
reconnaissance, en se voyant trahie, elle jeune, belle, spirituelle
et courtisée, par un barbon si bien fait pour être trompé lui-même,
madame Piard éprouva une de ces indignations véhémentes dont l’effort
ordinaire est l’application immédiate de la loi des représailles.
L’orgueil prit soudainement sur son cœur blessé l’empire que n’y eût
peut-être jamais conquis une passion plus tendre.

— Si cette infamie est vrai, se dit-elle, ma vengeance ne se fera pas
attendre !

Ce fut en ce moment que le substitut entra dans le salon, la cravate
bien mise, la redingote pincée, les bottes brillantes, les cheveux
parfumés, le regard caressant, les lèvres souriantes, si gentil en
un mot, qu’à sa vue toute femme offensée devait se dire : Voici mon
vengeur !




LES LETTRES ANONYMES


Deslandes avait si souvent entretenu sa protectrice de l’empire
absolu qu’elle exerçait sur lui, qu’Isaure croyait sérieusement à
cette souveraineté. Elle était persuadée que, pour être obéie, il
lui suffisait de commander. Cependant, en cette circonstance, elle
entoura de précautions oratoires la question décisive dont la lettre
anonyme qu’elle venait de recevoir lui avait suggéré l’idée. Appelant à
l’aide une dissimulation nécessaire, elle s’efforça de rappeler sur sa
physionomie le calme qui depuis une heure en avait disparu, et s’assit
d’un air de négligence, tandis que le substitut s’avançait pour la
saluer.

— Vous arrivez à propos, lui dit-elle avec un sourire contraint, je
veux vous confesser ; ainsi faites votre examen de conscience.

— Je le fais tous les matins, et j’y trouve toujours le même péché,
répondit Deslandes qui accompagna d’un tendre regard ce profane langage.

— Il ne s’agit pas de cela. J’ai vu hier au soir le garde des sceaux,
et je lui ai rappelé la promesse qu’il m’avait faite la semaine
dernière. A mon grand étonnement, il m’a paru cette fois moins bien
disposé à votre égard. J’ai voulu connaître la raison d’un pareil
changement ; voici ce que j’ai découvert : vous êtes, il est vrai,
bien noté au ministère de la justice ; mais on a pris dernièrement
des informations sur votre genre de vie depuis votre arrivée à Paris,
et ces renseignements n’ont pas été si favorables qu’on devait s’y
attendre d’après la chaleur que j’avais mise dans mes recommandations.

— Que peut-on me reprocher ? s’écria le substitut.

— Je vous le répète, examinez votre conscience.

— La vie que je mène ici est d’une régularité que je pourrais appeler
monastique. A l’exception des courts instants pendant lesquels j’ai le
bonheur de vous voir, mes matinées tout entières sont consacrées au
travail ; c’est un fait que peut certifier M. Piard.

— Aussi ne s’agit-il pas de l’emploi de vos matinées, mais de celui de
vos soirées.

— Le soir, dit Deslandes d’un ton moins assuré, forcé de renoncer
à l’espoir de vous voir, je cherche à tuer le temps ; je vais au
spectacle, ou bien je vois mes amis ; le plus souvent je reste
tristement au coin de mon feu.

— Voyez la calomnie, dit madame Piard, en affectant un sourire
railleur, on assure que, loin d’être réduit à tuer le temps, vous
l’occupez au contraire le plus agréablement du monde auprès d’une femme
aimable, spirituelle et charmante. C’est là, n’est-il pas vrai, un
abominable mensonge ?

Le substitut pensa sur-le-champ à Théodosie et éprouva un léger
embarras que dissipa presque aussitôt un mouvement de satisfaction
vaniteuse.

— Son ironie forcée semble annoncer une secrète jalousie, se dit-il, et
si elle est jalouse, c’est qu’elle m’aime. Mais qui diantre a pu lui
apprendre que je vais chez madame de Marmancourt ? Me ferait-elle déjà
espionner ?

— Madame, dit-il ensuite à voix haute, il existe en effet une femme
aimable, spirituelle et charmante, près de qui le temps, au lieu de
paraître lent, me semble avoir des ailes ; mais ce n’est pas d’elle
qu’il peut être question, puisque depuis mon arrivée à Paris je n’ai
pas eu l’honneur de passer une seule soirée dans ce salon.

— Des compliments plus ou moins véridiques ne vous tireront pas
d’affaires, reprit Isaure d’un air d’impatience ; je vous le répète,
il ne s’agit pas de moi, mais d’une personne avec qui je désire n’être
mise en parallèle d’aucune manière. Dois-je prononcer son nom, ou me
ferez-vous enfin le plaisir de comprendre ce que je veux vous dire ?

L’accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles apprit au
substitut qu’il serait inutile et peut-être imprudent d’éluder plus
longtemps une réponse précise.

— Ah ! je devine, dit-il en riant avec affectation ; je parie qu’on a
voulu parler de madame de Marmancourt.

— Il est donc vrai que vous connaissez cette femme ! s’écria madame
Piard dont les yeux s’animèrent soudain.

Deslandes attribua la vivacité de cette interruption à la jalousie
qu’il se flattait d’inspirer. Il chercha un instant lequel lui serait
le plus profitable d’exciter l’inquiétude d’Isaure ou de la calmer.
Satisfait d’avoir pensé en mauvais sujet, il agit en homme délicat.

— Madame, répondit-il d’une voix douce, j’ignore quelle interprétation
ridicule on a pu donner à des visites fort innocentes. Permettez-moi de
réduire la chose à sa juste valeur. Il est vrai qu’un de mes amis m’a
présente à madame de Marmancourt, et que je vais quelquefois chez cette
dame, ainsi que font beaucoup d’hommes de fort bonne compagnie...

— Voilà ce qui est fort contesté, interrompit de nouveau madame Piard ;
on assure que, même en hommes, cette société-là est très-mal composée,
et qu’excepté vous, que l’on s’étonne d’y voir figurer, il serait
impossible d’y trouver une seule personne reçue dans le monde.

— Je pourrais cependant citer des noms qui démontreraient la fausseté
d’une pareille assertion.

— Citez, dit la femme du conseiller d’état d’un air de défi,
justifiez-vous ; je ne demande pas mieux.

Deslandes étrangla fort à propos en serrant les dents le nom de M.
Piard près de sortir de ses lèvres.

— Pas d’indiscrétion, se dit-il, ce vieux don Juan ne me le
pardonnerait pas, car je lui ai promis le secret. D’ailleurs, ceci est
une explication entre elle et moi ; à quoi bon y mêler le nom de son
mari ?

— Madame, reprit-il, vous ne connaissez aucune des personnes qui
fréquentent cette maison ; des noms que vous entendriez prononcer pour
la première fois ne pourraient donc rien vous apprendre.

Madame Piard tourna la tête pour voir le substitut en face et arrêta
sur lui le plus perçant de ses regards.

— Vous me jurez, lui dit-elle, que je ne connais aucun des hommes qui
vont chez cette femme !

En ce moment la physionomie et la voix d’Isaure avaient une expression
trop significative pour que Deslandes pût persister dans sa méprise.
Il comprit qu’il était interrogé non pas comme accusé, ce qui eût
été flatteur, mais comme témoin, ce qui devenait mortifiant. A
cette déception se joignit au même instant le sentiment, non moins
désagréable, du danger auquel l’exposait une situation si délicate. Il
se trouvait entre deux écueils également redoutables. Mentir, c’était
justifier le courroux de sa protectrice ; dire la vérité, c’était
provoquer la haine du conseiller d’état. Or, il avait besoin de tous
les deux ; quel moyen trouver pour ne blesser ni l’un ni l’autre ? Dans
cette perplexité, Deslandes, au lieu de répondre, mordit le bout de son
gant et leva les yeux au plafond, comme s’il eût interrogé sa mémoire,
de peur de commettre une erreur en jurant à la légère.

— Il paraît que vous avez besoin de préparer votre réponse, lui dit
madame Piard, avec un sourire hautain ; vous avez raison de réfléchir
avant que de parler, car ce que vous allez dire fixera irrévocablement
l’opinion que je dois avoir de vous. Pour vous éviter la peine de
chercher plus longtemps dans vos souvenirs, je vais préciser ma
question. A votre connaissance, M. Piard va-t-il chez la personne dont
nous parlons ?

Mis de la sorte sur la voie d’un délit marital, un séducteur de
profession n’eût pas hésité ; car le danger était éloigné et incertain,
tandis que le profit était proche et évident. Par malheur pour lui,
Deslandes n’avait de la rouerie que ce que le geai avait du paon,
le plumage. En temps ordinaire, ce vêtement d’emprunt faisait son
office d’assez bonne grâce ; mais à la moindre épreuve, il gênait
les mouvements d’un naturel honnête, qui s’en dépouillait alors
sans réflexion, quitte à se remplumer en fatuité après la crise.
Le substitut, qui était entré dans le salon, déterminé à conquérir
quelque avantage décisif, fût-ce au moyen des manœuvres les plus
machiavéliques, sentit faillir sa résolution dès que s’offrit
d’elle-même l’occasion de l’appliquer. Atteint d’un scrupule subit,
il soumit le parti qu’il devait prendre à une appréciation morale,
rarement consultée en pareil cas. Il se dit qu’il convenait à lui moins
qu’à personne de révéler à Isaure les méfaits de son mari, et que
d’ailleurs il y aurait autant de déloyauté que d’imprudence à trahir la
promesse de discrétion qu’il avait faite à l’infidèle à cheveux gris.

— Il est possible, pensa-t-il, qu’elle sache fort bien à quoi s’en
tenir, et que ses questions n’aient d’autre but que d’éprouver mon
caractère ; en ce cas le résultat n’est pas douteux. Exploiter en
ma faveur les torts de son mari, le frapper lorsque déjà il est à
terre, serait une lâcheté qui la révolterait, j’en suis sûr ; tandis
qu’une noble réserve, un généreux mensonge, doivent nécessairement
me rehausser dans son esprit. Elle comprendra qu’un cœur bien placé
dédaigne l’emploi de la délation.

Deslandes, qui avait fait ces réflexions en beaucoup moins de temps
que nous n’en avons mis à les écrire, composa sa figure, et d’un air
sérieux sous lequel perçait le légitime orgueil qui accompagne parfois
la grandeur d’âme :

— Madame, dit-il, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu M. Piard
chez madame de Marmancourt.

En supposant que son mensonge lui serait compté comme une belle action,
le substitut se trompa tout à fait. Les femmes en général admirent
infiniment l’héroïsme, pourvu qu’il ne les contrarie pas ; mais rien
ne leur déplaît comme les grands sentiments lorsqu’elles-mêmes en
éprouvent de petits. Habituée à lire sur la physionomie de son protégé,
madame Piard devina aussitôt qu’il la trompait ; loin d’attribuer ce
mensonge à quelque cause généreuse, elle en chercha le motif parmi les
plus prosaïques faiblesses du cœur humain.

— Il a peur, se dit-elle ; peur de M. Piard !

La dernière chose qu’une femme pardonne à un amant, c’est de craindre
son mari. En accueillant l’idée de la vengeance, Isaure avait pensé
d’abord à Deslandes, en qui elle croyait trouver un allié plein de
zèle et de détermination. Déçue dans cette espérance, elle éprouva
soudainement le plus violent dédain pour ce provincial qui, parlant
sans cesse de son dévouement, manquait, par une timidité intempestive,
l’occasion de le prouver. Son orgueil, blessé de ce mécompte imprévu,
lui ôta toute envie de poursuivre un interrogatoire que ne justifiait
plus la confiance. Elle se leva d’un air glacial ; et, adressant au
substitut un salut cérémonieux dans son exiguïté :

— Excusez-moi, lui dit-elle ; j’ai des visites à faire, et il faut que
je m’habille.

Deslandes comprit qu’il venait de commettre une faute, mais sans
deviner le moyen de la réparer.

— Madame, s’écria-t-il en se levant à son tour, ai-je fait quelque
chose qui vous déplaise ? Votre physionomie, que je connais si
bien, semble l’annoncer. De grâce, si, sans m’en douter, je vous ai
offensée, daignez me le dire, afin que je puisse vous convaincre de mon
innocence. Vous ne doutez pas, j’espère, du respectueux attachement
que je vous ai voué depuis que j’ai le bonheur de vous connaître.
Plusieurs fois vous avez bien voulu me dire que vous aviez confiance
en moi. Cette confiance, je suis prêt à la justifier au péril de ma
vie. De grâce, madame, prescrivez-moi un péril à braver, un sacrifice
à accomplir ; vous verrez alors si je mérite la bienveillance que vous
m’avez toujours témoignée ; oui, je voudrais, au prix de mon sang...

— Eh ! monsieur, laissons là votre sang, interrompit Isaure avec un
sourire sardonique ; je n’en ai nulle envie. D’ailleurs je ne vous
crois pas aussi prêt à le répandre que vous voulez bien le dire !

— Madame... mettez-moi à l’épreuve.

— C’est fait... mais je vous retiens ici fort mal à propos. A cette
liasse de papiers je vois que vous veniez chez M. Piard ; vous le
trouverez dans son cabinet.

Sans attendre la réponse du substitut, Isaure traversa majestueusement
le salon, et entra dans son appartement.

Deslandes demeura quelque temps immobile près de la cheminée et confus
du résultat de la conversation.

— Elle est piquée, se dit-il, après une méditation assez longue ;
peut-être aurais-je dû m’y attendre. C’est égal, j’ai bien fait. Je
me suis conduit noblement et habilement ; il est impossible qu’en y
réfléchissant elle ne me rende pas justice : dans ma position, ce n’est
pas à moi de tirer les marrons du feu ; les manger, à la bonne heure !
Ah ! elle connaît les infidélités de son mari. Voilà qui doit avancer
mes affaires ; mais encore faut-il y mettre de la délicatesse. Allons
voir quelle mine fait le conseiller. Je suis sûr que le bonhomme ne se
doute de rien.




LA RUPTURE


Deslandes passa du salon dans le cabinet de M. Piard, qu’il aperçut
assis au coin de la cheminée, dans une attitude sombre et farouche. A
sa vue, le conseiller d’état cacha dans une poche de sa robe de chambre
une lettre qu’il froissait depuis quelque temps entre les doigts, et
il répondit par une froide inclination de tête au salut qui lui était
adressé.

— Voici mon travail sur l’affaire du canal du centre, dit Deslandes en
posant sur le bureau le dossier qu’il tenait à la main ; j’y ai passé
cinq jours entiers. J’espère que vous le trouverez moins imparfait que
mes premiers essais.

M. Piard leva sur le jeune solliciteur un regard terne.

— Monsieur, lui dit-il d’un air composé, j’ai vu hier le garde des
sceaux.

— Ils ont donc tous vu le garde des sceaux, pensa Deslandes.

— Toutes les places vacantes au conseil d’état sont promises ; vous
n’avez donc aucune chance de voir accueillir votre demande ; il ne me
reste qu’à vous exprimer mon regret de n’avoir pas réussi dans mes
démarches et à vous conseiller de retourner à votre tribunal. Votre
congé doit être près de finir s’il n’est pas déjà expiré, et vous savez
que souvent les absents ont tort.

Surpris d’une déclaration si imprévue, Deslandes regarda son protecteur
d’un air ébahi.

— Je sais ce qui a indisposé contre moi le garde des sceaux, dit-il
après avoir réfléchi un instant ; ce sont mes visites chez madame de
Marmancourt. Mieux que personne, Monsieur, vous pouvez juger si c’est
là un grief sérieux.

— Est-ce une bravade ? Monsieur, s’écria le conseiller d’état.

— Une bravade ! répéta le substitut en ouvrant de grands yeux.

— Elle serait parfaitement déplacée et ridicule, reprit M. Piard,
dont le teint naturellement coloré s’empourprait de plus en plus ; me
croyez-vous aveugle, Monsieur ? me prenez-vous pour un de ces tuteurs
de comédie que chacun bafoue impunément ? Si telle est votre opinion,
vous en changerez, je vous le jure ; je sais tout, Monsieur.

— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, Monsieur, répondit le jeune
magistrat ; car je ne comprends rien au mécontentement que vous
paraissez éprouver. Ai-je fait sans le savoir quelque chose qui puisse
vous déplaire ?

— Sans le savoir ! le mot est précieux. Il est probable en effet que
vous faites de la rouerie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de
la prose.

Deslandes rougit à son tour, car il crut le secret de sa passion à la
merci du mari d’Isaure.

— Eh quoi ! Monsieur, répondit-il d’une voix émue, quelqu’un aurait-il
osé prétendre que j’ai jamais songé à m’écarter du profond respect que
je porte à madame Piard ?

— Qui vous parle de madame Piard ? dit brusquement le conseiller ;
voilà un plaisant subterfuge ! Pensez-vous que je me laisse abuser par
cette inintelligence affectée ? Vous devriez comprendre d’ailleurs
qu’il y a de l’inconvenance à prononcer en cette occasion le nom de ma
femme.

— Je n’y suis plus du tout, pensa Deslandes, en se remettant de la
fausse alarme qu’il venait d’éprouver ; quelle mouche l’a piqué, et
puisqu’il ne s’agit pas d’Isaure, où en veut-il venir ?

M. Piard demeura quelque temps enfoncé dans son fauteuil, sifflant
entre ses dents et martelant du pied le tapis.

— Parbleu ! mon cher successeur, dit-il tout à coup avec un éclat
de gaieté forcée, puisque je ne puis pas être votre introducteur
au conseil d’état, je veux du moins vous rendre un service en vous
apprenant à connaître les femmes. Faites-moi le plaisir de lire ceci.

Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il venait de recevoir et la
tendit à son interlocuteur. Celui-ci prit le papier auquel la colère
de M. Piard avait donné la forme d’une boulette, et le lut d’un bout à
l’autre, en comprimant avec peine une violente envie de rire. Arrivé
au chapitre qui lui était personnel, il redevint très-sérieux tout
aussitôt.

— Comment ! Monsieur, dit-il au conseiller d’état, vous avez pu ajouter
foi à une lettre anonyme ! Vous n’avez pas fait justice de cette
infamie en la jetant au feu !

— Un seul mot, reprit M. Piard ; les faits des cornets de porcelaine,
de la robe de velours, et autres de même nature, sont-ils exacts ?

Deslandes, à qui le mensonge avait mal réussi auprès d’Isaure, trouva
prudent cette fois d’essayer de la vérité.

— Ce sont là de simples politesses, répondit-il ; et comme elles
étaient tout à fait désintéressées, j’ai pu les croire fort innocentes.

M. Piard se leva brusquement, alla tout d’un trait jusqu’au bout de
la chambre, revint aussi vite sur ses pas, et s’arrêtant en face du
substitut :

— Ce qu’il y a d’abominable, lui dit-il, c’est qu’intéressées ou non,
vos politesses ont passé devant moi pour des acquisitions directes,
et que j’ai eu la duperie d’en faire les frais ; et maintenant que
j’y réfléchis, je crois qu’Ernest est dans le même cas que moi ; vous
savez, Ernest de l’ambassade russe ! quel infernal machiavélisme !
Cette femme-là aurait joué Talleyrand ! Bonne chance, Monsieur ; je
vous déclare que je ne vous ferai pas concurrence plus longtemps, et
que, sans aucune réserve, je vous cède tous mes droits.

— Mais, Monsieur, je n’y ai aucune prétention, répondit Deslandes ; je
vous répète que quant à ce qui m’est personnel, cette lettre est un
tissu de mensonges.

— Laissez donc...

— Je vous jure...

— A d’autres ! Dupe sans compensation, ce serait par trop candide, et
je vous crois très-raffiné, au contraire.

— Pourtant, quand je vous affirme...

— Monsieur, interrompit le conseiller d’état d’un ton sec, je sais fort
bien qu’avec votre intention d’exploiter le crédit que je puis avoir,
vous n’avouerez jamais un procédé dont j’aurais raison de me plaindre.
Vous avez le droit de nier ce que bon vous semble, j’ai celui de croire
ce que je veux et d’agir en conséquence de ma conviction. Vous ne
trouverez donc pas mauvais que je me regarde comme délié de l’espèce
d’engagement que j’avais pris avec vous. Quoique vous m’ayez rendu
service en me donnant l’occasion de connaître le véritable caractère
d’une femme qu’Horace semble avoir voulu peindre en disant :

    Desinit in piscem mulier formosa superne ;

cependant je ne me sens pas assez de grandeur d’âme ou de bonhomie pour
vous témoigner ma reconnaissance en vous appuyant près du ministre. Il
est donc bien entendu qu’à dater d’aujourd’hui je ne me mêle plus de
vos affaires.

— Est-ce un parti pris ? demanda d’un ton bref Deslandes, dont ce
langage révolta la fierté.

— Irrévocablement, dit M. Piard, qui accompagna cet adverbe décisif
d’un rude coup de sonnette.

Un domestique entra dans la chambre.

— Je dîne dehors, lui dit son maître ; faites mettre les chevaux à la
voiture et venez m’habiller.

Dans l’état des choses, ces paroles équivalaient à un congé. Sans mot
dire, Deslandes prit son chapeau, salua son ex-protecteur d’un air de
dignité blessée, et sortit du cabinet. Il rejoignit le domestique dans
la salle à manger.

— Madame est-elle chez elle ? lui demanda-t-il.

— Madame vient de sortir, lui répondit le valet de chambre.

— Quel ennui d’attendre jusqu’à demain pour me venger de cet insolent
personnage ! se dit Deslandes en revenant chez lui. Conduisez-vous donc
noblement ! Je n’avais qu’un mot à dire, et c’était un mari perdu. En
homme délicat, j’ai menti dans son intérêt et contre le mien, et voilà
la reconnaissance qu’il me témoigne ! Parbleu, je suis trop bon avec
ma générosité. Il se trouve délié de tout engagement, eh bien ! je
le suis, moi, de tout scrupule. A vrai dire, je ne suis pas fâché de
cette rupture. D’abord il ne m’assommera plus de ses dossiers, et puis
ma position devient plus franche. Je n’aurai plus de devoir à rendre
qu’à Isaure, qui, après tout, n’a pas besoin de son mari pour me faire
entrer au conseil d’état, si ça lui plaît.

Le lendemain, le substitut se présenta chez madame Piard, qui lui fit
répondre qu’elle était sortie ; il y retourna le surlendemain. Cette
fois le domestique lui dit d’un air d’embarras que sa maîtresse n’était
pas visible.

— Sortie... pas visible... se dit-il avec contrariété ; elle, qui ne
sors jamais le matin, et qui reçoit tous les jours. Allons ! elle
boude ; il paraît qu’elle a de la rancune. Que lui ai-je fait ? Me
fermer sa porte ! ça devient sérieux.

Désappointé et désœuvré, Deslandes se rendit chez son ami, qu’il trouva
prêt à monter à cheval. Depuis quelques jours Blondeau gagnait au jeu,
c’est dire qu’il était, pour parler son beau langage, ébouriffant,
rutilant, fulgurant et même truculent ; le lion rugissait sa plus
étourdissante gamme. A la vue du substitut, qui semblait au contraire
soucieux et mélancolique, Blondeau prit sa cravache et son chapeau.

— On m’attend, dit-il à Deslandes ; tu as dû voir dans la cour mon
jockey et mes chevaux ; je vais au bois, je n’ai pas une minute à
te donner. Mais demain nous nous verrons au bal de la souscription
polonaise ; tu y viendras, n’est-ce pas ?

— Tu es sûr que ce bal a lieu demain ? dit vivement le substitut à qui
la certitude de revoir bientôt madame Piard rendit aussitôt sa bonne
humeur.

— J’y dois aller avec madame de Marmancourt et plusieurs autres sirènes
également aimables, reprit Blondeau en riant ; c’est un coup monté,
les autres femmes en sécheront de dépit ; ce sera mirobolant ! J’ai
arrangé cette facétie avec cinq ou six de mes amis, victimes des bals
de charité et décidés à jouer pièce aux dames patronesses. Veux-tu être
des nôtres ?

— Je te remercie ; je ne suis point ennemi des dames patronesses,
répondit le substitut en souriant avec fatuité.

— Ainsi donc, se dit-il après avoir quitté Blondeau, M. Piard va se
trouver demain, probablement sans qu’il s’y attende, entre sa femme et
madame de Marmancourt. La scène pourra être curieuse en effet, surtout
si je m’en mêle. Qu’il se tienne bien le conseiller d’état ! Je lui
apprendrai qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour adversaire.




LE BAL


Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez
madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr
de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un
groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles
de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major,
voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la
mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à
la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête.
Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui
affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant,
il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses
avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir
saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se
pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette
occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial
qui semblait vouloir punir cette licence.

— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on
doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les
accusés.

— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant
dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et
non à l’audience.

— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le
substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir
déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de
mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce
moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable,
vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le
besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe
aujourd’hui...

— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en
deux mots que voulez-vous me dire ?

— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme
j’en suis déjà le plus dévoué.

— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le
passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le
duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît,
la bonté de lui céder la place.

L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à
Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris
le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse
protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier
avantage tout le parti que comportait la situation.

— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne
me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?

— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit
dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le
substitut resta charmé.

— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute
apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires
de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse.
C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On
dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la
place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que
je dirais : Foin de l’ambition !

Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme
il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire
signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles
qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité
d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée
rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa
figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses
lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire
confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ;
je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus
remarquables de Paris.

Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se
former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui,
de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en
revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut
cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin.
Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ;
ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un
groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées
qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure
ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de
haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et
trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme
un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie
qui lui disputent le terrain.

A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au
même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait
le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller
d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit
un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré
lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait
l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné,
aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à
lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de
file.

— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui
prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce
que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car
nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes.
N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?

— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé
son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut
peine alors à garder son sérieux.

Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait
sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement
les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison
clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous
les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau
continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le
serra davantage au lieu de lâcher prise.

— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous
souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on
est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais,
et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !

— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous
convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous
prie de vous adresser à un autre que moi.

— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules,
répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner
le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette
où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou
plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous
vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur
endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?

Au lieu de répondre à cette proposition, M. Piard, par une brusque
secousse, arracha sa main de l’étau qui s’en était emparé, et s’ouvrit
violemment un passage à travers la foule qu’avait accrue cet incident.
En voyant sa proie lui échapper, Blondeau allongea le bras et saisit
Deslandes par le revers de son habit.

— Puisque le conseil d’état nous abandonne, le tribunal de première
instance nous conduira ! dit-il alors d’une voix perçante ; Deslandes,
c’est toi qui vas nous mener vers madame Piard. Tu la connais, madame
Piard ; et même je sais que tu lui fais la cour, farceur ! Je peux bien
dire ça, puisque le mari n’est plus là. Je veux présenter madame de
Marmancourt à madame Piard. Ce sera une charmante facétie.

D’une main Blondeau fixait sous son bras le poignet de Théodosie qui,
après avoir vainement essayé de lui imposer silence, avait fait mine
de le quitter ; de l’autre main, il tenait Deslandes au collet. Le
substitut parvint à se dégager de cette étreinte désastreuse, et il
battit en retraite en fendant la foule aussi précipitamment qu’avait
fait le conseiller d’état.

— Il n’y a plus d’amis, s’écria Blondeau en se retournant vers ses
compagnons ; mais c’est égal. Suivez-moi, j’entends que madame Piard
fasse placer ces dames convenablement. C’est moi qui me charge de vous
présenter à elle et de négocier cette affaire délicate.

La troupe, dont tous les cavaliers partageaient plus ou moins la
bachique outrecuidance de Blondeau, reprit sa marche au milieu d’un
murmure général. Parmi les hommes la plupart riaient ou haussaient les
épaules, tandis que quelques-uns plus austères manifestaient hautement
leur improbation et invoquaient la prompte répression de ce qu’ils
appelaient un scandale. Les femmes contemplaient avec une surprise
mêlée de courroux ces créatures inconnues dont la démarche théâtrale,
la toilette fastueuse, le regard intrépide et le sourire ironique
semblaient promener sur leur passage un insolent défi. Blondeau,
apercevant enfin une banquette moins encombrée que les autres, se
dirigea de ce côté, suivi de la cohorte audacieuse qui, dans ces
salons honorablement peuplés jusqu’alors, semblait un essaim de guêpes
envahissant méchamment une ruche d’abeilles. Cette manœuvre obtint un
succès inattendu. A peine madame de Marmancourt qui se trouvait en
tête de l’évolution se fut-elle assise, que toutes les femmes placées
près de là se levèrent d’un mouvement unanime, et s’écartèrent
dédaigneusement pour céder le terrain aux nouvelles arrivantes. En un
instant la banquette se trouva vide ; les compagnes de Théodosie s’y
installèrent aussitôt triomphalement, et loin de paraître déconcertées
d’un pareil accueil, elles continuèrent de braver par leurs ricanements
et leurs chuchoteries le cercle évidemment hostile qui, après leur
avoir livré passage, s’était refermé derrière elles.

Cependant cet incident avait mis en émoi les ordonnateurs de la fête
qui, n’ayant pas su prévoir une pareille équipée, avisaient un peu
tard au moyen d’y porter remède. Messieurs les commissaires allaient
et venaient d’un air affairé, comme galopent les aides de camp le
jour d’une bataille. Une enquête avait lieu au bureau du contrôle où
les billets remis en entrant par la troupe suspecte étaient soumis à
une vérification minutieuse ; enfin le comité des dames patronesses
s’était réuni, et il délibérait avec une chaleureuse indignation sur
les mesures à prendre en cette grave circonstance. Tout annonçait que
d’un moment à l’autre cette salle de bal, consacrée au plaisir par la
bienfaisance, pouvait devenir le théâtre d’un drame tumultueux. Cette
fois encore on dansait sur un volcan.

En sortant des mains de Blondeau, M. Piard s’était réfugié dans la
salle de jeu, où une porte de sortie lui offrait le moyen de s’échapper
au besoin. Malgré son assurance habituelle, le conseiller d’état
éprouvait une véritable frayeur en songeant qu’Isaure et madame de
Marmancourt se trouvaient dans le même salon ; il craignait que cette
dernière, pour se venger de la rupture qu’il lui avait signifiée la
veille, ne fit quelque éclat dont le premier effet eût été de le
couvrir de ridicule. Loin de se sentir le courage d’affronter le
danger, il avait déjà combiné un plan de fuite ; de temps en temps, il
venait jeter un regard inquiet dans les salles du bal, puis regagnait
aussitôt le lieu d’asile où il s’était prudemment retiré, prêt à
disparaître à la première alarme.

Deslandes, de son côté, sans sortir du salon où était madame de
Marmancourt, avait pris position dans un coin d’où il pouvait suivre
les progrès d’une scène qui de toute manière lui semblait devoir
tourner à son profit.

— D’après l’étrange caprice que le vin inspire à Blondeau, se
disait-il, il est impossible que, dans le courant de la soirée, madame
Piard et Théodosie ne se trouvent pas en face l’une de l’autre. Il
ne manque pas d’âmes charitables qui s’empresseront d’apprendre à
Isaure que la maîtresse de son mari est venue au bal, tout exprès
pour la braver. N’entravons pas les événements ; laissons constater
officiellement la conduite scélérate de M. Piard. Tout ce que perd le
mari est autant de gagné pour l’amant. L’autre jour j’ai été stupide
avec mes scrupules ; mais dorénavant, je le jure, je ne m’écarterai
plus des vrais principes.

Tandis que le substitut ruminait de la sorte, il fut inopinément
accosté par le capitaine d’état-major qu’il avait rencontré plusieurs
fois chez sa protectrice, et qui en cette occasion, portait à sa
boutonnière à côté de son ruban rouge, la médaille dorée, insigne des
commissaires du bal.

— Madame Piard vous prie de venir lui parler, dit cet officier d’un air
sérieux.

— La bombe aurait-elle déjà éclaté ? pensa Deslandes en se frottant les
mains par un geste de satisfaction sournoise, et il se précipita sur
les pas de l’envoyé.




UNE MISSION DÉLICATE


Le substitut trouva madame Piard sur le seuil d’un petit salon réservé
aux dames patronesses, dont plusieurs y étaient réunies en cet
instant. La figure d’Isaure offrait une telle expression de dépit et
de courroux, que l’air de triomphe empreint sur la physionomie de son
protégé s’effaça subitement.

— Vous savez ce qui se passe, lui dit-elle d’un ton bref et impérieux.
Cette femme a osé se présenter ici avec plusieurs autres créatures
de son espèce. Une partie des billets qu’elles ont remis en entrant
au contrôleur est signée de ma main. Est-ce de vous qu’elles les
tiennent ? Pas de phrases, un oui ou un non.

Deslandes éprouva un étourdissement comparable à celui qu’occasionne un
coup rudement appliqué sur le crâne ; il lui sembla que la salle de bal
tournait sur elle-même, et que le parquet s’entr’ouvrait sous ses pieds.

— Madame, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré la parole, vous voyez le
plus malheureux des hommes ; les actions les plus innocentes semblent
des crimes dès que j’y prends part.

— Avez-vous donné à madame de Marmancourt les billets que je vous avais
confiés ? reprit Isaure d’un ton péremptoire.

— Hélas ! oui, madame ; mais j’ignorais alors ce qu’était au juste
madame de Marmancourt, surtout j’étais loin de me douter qu’il y eût,
dans un fait si simple en apparence, quelque chose qui pût devenir pour
vous l’occasion de la contrariété la plus minime. Au prix de mon sang,
je voudrais aujourd’hui...

— Pas de mélodrame ; vous savez qu’il m’est insupportable. Parmi les
personnes à qui j’avais confié des billets, j’étais sûre qu’une seule
avait pu manquer ainsi à toutes les convenances. D’avance je vous avais
reconnu ; mais laissons cela. Il y a quelque chose de plus pressé que
de vous faire un sermon : c’est de nous débarrasser de cette étrange
compagnie, qui se croit sans doute au bal Musard. C’est vous qui l’avez
introduite, c’est à vous de la congédier. Je vous donne pour cela un
quart d’heure.

Madame Piard tourna le dos à Deslandes, et alla rejoindre le groupe
des dames patronesses qui, pendant ce dialogue, avaient continué leur
délibération ; toutefois, le substitut avait eu le temps de lire dans
les yeux de sa protectrice qu’il fallait exécuter ses ordres sous peine
d’encourir une éternelle disgrâce. Il rentra dans la salle du bal en
homme résolu de vaincre ou de mourir ; mais dès les premiers pas il fut
arrêté de nouveau par l’officier d’état-major qui avait eu le mois
précédent quelque velléité de plaire à la femme du conseiller d’état,
et depuis cette époque gardait rancune au substitut.

— Monsieur, dit le capitaine d’un ton cérémonieux, tout à l’heure je
suis allé vous parler au nom de madame Piard, permettez-moi d’ajouter
un mot en mon nom personnel. Vous comprenez qu’il faut que les
dames venues ici sous vos auspices sortent sur-le-champ ; sinon, la
responsabilité qui pèse naturellement sur vous deviendrait fort grave,
et en ma qualité de commissaire du bal je me croirais obligé de vous
demander une explication sérieuse à ce sujet.

— Parbleu, monsieur, nous nous expliquerons plus tard si bon vous
semble, répondit le substitut avec impatience ; mais en ce moment
laissez-moi passer. Vous savez bien qu’on ne m’a donné qu’un quart
d’heure pour tout délai.

— Bon, se dit-il en pressant le pas, voici maintenant un duel qui me
menace ! C’est à en perdre la tête.

Il s’élança au milieu du bal, comme se rue dans un taillis un chevreuil
poursuivi par une meute. A force d’éventrer les contredanses, d’écraser
les pieds des assistants, de heurter les plateaux de rafraîchissements,
et même de grimper sur les banquettes pour mieux voir, il aperçut
Blondeau qui avalait paisiblement une glace, retranché contre la foule
dans l’embrasure d’une fenêtre. Il se précipita aussitôt vers lui, et à
son tour le saisit par le bras.

— Il faut, lui dit-il d’un ton véhément, que tu me rendes un immense
service. Mais d’abord, es-tu en état de m’entendre ? Je devine que vous
sortez tous de table, et que vous n’y avez pas bu que de l’eau.

— Si nous n’avions pas bu autre chose que de l’eau, nous n’aurions donc
rien bu du tout, répondit Blondeau avec sang-froid ; ton propos est
absurde. Je t’avouerai que je vois un peu double. Il me semble même
que tu as au moins deux têtes ; mais parce qu’un de mes organes s’est
perfectionné, ce n’est pas une raison pour que les autres se comportent
mal. Va ton train : je t’écoute. De quoi s’agit-il ?

— De décider toutes ces dames avec qui tu es venu à se retirer.

— Comment dis-tu ça ?

— Il n’y a que toi qui puisses en venir à bout. D’après ce que j’ai
deviné tout à l’heure, tu as beaucoup plus d’ascendant sur madame
de Marmancourt que je n’aurais supposé. Va donc lui parler, je t’en
supplie, et fais-lui comprendre que sa présence dans ce bal est
impossible.

— Impossible ! quel drôle dit cela ?

— Ce sont toutes les dames patronesses ; elles délibèrent en ce moment,
et si ces autres dames ne se résignent pas à partir, on sera peut-être
obligé d’employer des moyens désagréables...

— Qu’on s’y frotte ! s’écria Blondeau d’un air de matamore. Vois-tu,
c’est un coup monté. La dame patronesse est l’ennemie naturelle de tout
homme qui a vingt francs à échanger contre un morceau de carton. Nous
sommes ici une dizaine d’aimables jeunes gens avec qui l’on a trop
abusé de la bienfaisance, et qui avons juré d’en faire justice. Nous
avons payé nos billets, libre à nous de les mettre en circulation. Si
nos charmantes compagnes ne plaisent pas à l’honorable société, c’est
que l’honorable société est diantrement difficile en fait de jolies
femmes. Pour notre argent, nous avons le droit d’être ici, de danser et
même de consommer ; ces dames dansent, et moi je consomme : qu’as-tu à
répondre à ce raisonnement ?

— Rien, dit Deslandes, qui comprit l’inutilité de discuter avec un
homme ayant pour lui l’avantage de deux ou trois bouteilles de vin de
Champagne : en thèse générale, tu peux avoir raison ; mais j’ai un
intérêt personnel à ce que tu fasses ce que je te demande. Si je ne
réussis pas dans le message dont on m’a chargé, je me brouille à jamais
avec une personne de qui dépend en ce moment tout mon avenir.

— Bah ! si vous vous brouillez, vous vous raccommoderez, dit Blondeau
sans s’émouvoir ; l’amour, mon cher, n’est pas autre chose ; mais au
lieu de me casser la tête de tes dames patronesses, dis-moi donc où
sont les salles de jeu, voilà une heure que je les cherche.

Le substitut vit qu’il ne devait attendre aucun secours de son ami ;
il prit enfin une résolution énergique, et se répéta tout bas le mot
de Médée : Moi _seul_, et c’est assez ! Aussitôt il s’approcha du
groupe menacé de proscription, autour duquel, outre les cavaliers en
titre, papillonnaient plusieurs hommes qui, n’ayant au bal ni mère, ni
sœur, ni femme, bravaient le qu’en dira-t-on, habitués qu’ils étaient
à montrer peu de soumission aux convenances. A la vue du substitut,
madame de Marmancourt sourit gracieusement, selon son habitude.

— Vous vous décidez donc à venir me saluer, lui dit-elle d’un air
d’aimable reproche ; c’est bien heureux. Si vous avez envie de danser
avec moi, il est temps de vous y prendre ; j’ai tant d’engagements, que
je ne sais pas si je pourrai...

— Madame, interrompit Deslandes d’une voix mal assurée, quoiqu’il
se fût armé de tout son courage, danser avec vous serait en toute
autre circonstance un très-grand plaisir pour moi ; mais en ce
moment, permettez-moi de remplir un devoir bien pénible, dont, à mon
grand regret, je me trouve chargé. Par une fatalité inexplicable...
et déplorable, il paraît que votre présence... ainsi que celle des
dames qui vous accompagnent... n’étant point prévue... n’a pas eu
l’assentiment des personnes qui ont organisé cette fête. Et dans l’état
des choses... pour éviter toute discussion désagréable... Il serait
peut-être prudent... ce serait montrer une grande raison... Il est déjà
minuit, madame ; à cette heure-là on peut sortir du bal sans que cela
paraisse extraordinaire... ; et si vous vouliez bien me permettre...
d’envoyer chercher des voitures...

— Entendez-vous ce que nous propose monsieur ? dit madame de
Marmancourt en adressant subitement la parole à ses compagnes.

— Quoi donc ! répondirent en même temps plusieurs d’entre elles, qui
mirent dans cette exclamation une aimable vivacité ; car elles crurent
qu’il s’agissait de quelque nouvelle partie de plaisir.

Par un geste méprisant, Théodosie effleura du bout de son éventail
le menton du substitut, et d’une voix virile qui contrastait avec la
câlinerie habituelle de son organe :

— Monsieur, reprit-elle, veut tout poliment nous mettre à la porte du
bal.

Ces paroles produisirent, dans un rayon de quelques pieds, l’effet
que cause sur les flots un coup de vent ; les femmes ondoyèrent
d’indignation sur la banquette, et les épithètes les moins flatteuses
sifflèrent aux oreilles du substitut, qui se vit au même instant
entouré de plusieurs jeunes gens appelés à la rescousse par un signe
de madame de Marmancourt. Un de ces derniers, porteur de moustaches
formidables, se fit mettre au courant de la discussion ; et s’adressant
aussitôt au jeune magistrat, d’un air qui eût fait honneur à un capitan
du vieux théâtre espagnol :

— Parbleu, monsieur, lui dit-il, je désirerais fort de savoir votre
nom, car vous me paraissez d’une bouffonnerie délicieuse ! A quel
titre, je vous prie, manquez-vous de respect à ces dames ? Êtes-vous
commissaire du bal ?

— Si monsieur est commissaire, dit un autre, il doit avoir une
médaille ; qu’il la montre.

— Oui, la médaille ! la médaille ! dit en ricanant le reste de la
troupe ; point de médaille, point de commissaire.

En sa qualité de magistrat, Deslandes respectait profondément la
légalité : il fut frappé de l’argument de ses adversaires.

— Au fait, se dit-il, ces messieurs ne sont pas fort polis, mais le
droit est de leur côté ; je ne suis pas commissaire du bal, je ne suis
donc pas compétent pour y faire acte d’autorité. Que diantre ! Madame
Piard aurait dû songer à cela.

— Messieurs, reprit-il, veuillez m’écouter. Le ministère que je remplis
est tout de conciliation ; ce n’est pas un ordre que je donne, c’est un
conseil.

— De quoi vous mêlez-vous ? répliqua le jeune homme à terribles
moustaches ; je vous donne, moi, le conseil de faire demi-tour à droite
et de nous laisser tranquilles.

— Monsieur... dit Deslandes, qui de colère rougit jusqu’aux oreilles.

— Monsieur... répliqua l’autre en se posant ironiquement en face du
substitut, dont il parodia l’intonation et le geste.

La scène tournait au tragique ; mais avant d’avoir eu le temps de
passer à des provocations plus graves, les deux adversaires se
trouvèrent brusquement séparés par Blondeau, qui les poussa l’un
à droite, l’autre à gauche, en écartant les bras par un mouvement
semblable à celui de la natation.

— Montaigus et Capulets, rengainez vos dagues ! dit-il en grossissant
sa voix. Deslandes, tu es mon ami ; Jonquières, tu es mon ami ; nous
souperons tous ensemble ; ainsi, donnez-vous tous la main. Vous ne
voulez pas ? ça m’est parfaitement égal. Mais écoutez-moi ; et vous
tous, prêtez l’oreille ; voici la chose : monsieur Deslandes, charmant
jeune homme, comme vous voyez, ami précieux, — il prête de l’argent. —
L’honorable monsieur Deslandes, dis-je, nous est député par les dames
patronesses pour nous signifier d’avoir à priver de notre présence
l’aimable société ici réunie. Quelle que soit l’exorbitante incongruité
d’un pareil message, n’oublions pas que le caractère d’ambassadeur est
sacré.

— Bravo ! appuyé ! dirent en riant plusieurs des assistants.

Blondeau promena autour de lui un regard où respirait l’orgueil
qu’inspire toujours à un orateur l’approbation de l’auditoire.

— Vous avez raison d’applaudir, dit-il à ses amis ; vous allez voir que
je suis digne de vous servir d’interprète.

Il recula d’un pas, pour mettre entre Deslandes et lui une distance
nécessaire à la dignité de la scène ; puis il s’affermit sur la jambe
gauche, porta le pied droit en avant, posa une de ses mains sur sa
hanche, étendit l’autre, releva la tête par un geste superbe, et fixant
sur le substitut déconcerté un regard foudroyant :

— Allez dire a celle qui vous envoie, s’écria-t-il, que nous sommes ici
par la puissance de notre argent, et que nous n’en sortirons que par
celle des baïonnettes.

— Nous le jurons, s’écrièrent en chœur les jeunes gens enrôlés sous la
bannière de madame de Marmancourt ; et se groupant avec une emphase
burlesque, la main gauche sur le cœur, la droite menaçant le plafond,
ils osèrent, les étourdis, répondre à l’appel du moderne Mirabeau, en
parodiant le serment du jeu de paume.




UN DUEL DE CONVENANCE


Contre une levée de boucliers, que pourrait une seule épée,
s’appelât-elle Flamberge ou Balisarde ? En voyant la formidable
attitude de ses antagonistes, qui semblaient décidés à berner sans
vergogne quiconque eût prétendu les rappeler aux convenances, Deslandes
reconnut qu’à poursuivre sa mission il ne recueillerait que du
désagrément, sans avoir aucune chance de succès. Pour éviter une scène
ridicule qui, tant il avait de malheur depuis quelques jours, lui
aurait peut-être encore été imputée à crime, il prit le parti de se
retirer. Salué dans sa retraite par les quolibets de la troupe déréglée
à laquelle il se voyait forcé de céder le terrain, le front rougi par
le dépit et la colère, il s’enfonça dans la foule, et se déroba bientôt
aux regards railleurs qui s’étaient fixés sur lui de toutes parts.

Sans espoir de réparer son échec ou de se venger de la petite
humiliation qu’il venait de subir, le substitut errait au hasard,
différant d’affronter le mécontentement de sa protectrice, comme hésite
à reparaître devant son chef un général qui vient de se laisser
battre, lorsqu’à l’entrée des salons où l’on jouait il aperçut M.
Piard qui, à demi caché par un groupe de danseurs, examinait d’un
regard soucieux ce qui se passait dans le bal. A cette vue Deslandes
éprouva une sensation pareille à celle d’un homme près de se noyer qui
tout à coup palpe entre ses doigts la corde qu’une main secourable
vient de lui jeter depuis le rivage. Sans balancer, il marcha droit au
conseiller d’état.

— Monsieur, lui dit-il, la gravité des circonstances doit nous faire
oublier à tous deux ce qui s’est passé l’autre jour. Vous avez trop
d’intérêt à me prêter votre appui pour que j’hésite à vous le demander.
Madame Piard exige que madame de Marmancourt sorte du bal ; il n’y a
que vous qui, par l’ascendant que vous avez nécessairement conservé
sur cette dame, puissiez venir à bout d’une négociation dans laquelle
je viens d’échouer. Un mot de votre bouche produira, j’en suis sûr, un
effet décisif, et si vous vouliez m’accompagner...

— Perdez-vous la tête, monsieur ? s’écria le mari d’Isaure ; je vous
ai déjà dit que je vous cédais tous mes droits. Cette incartade est
de votre ressort et non du mien. Tirez-vous-en comme vous pourrez, et
surtout ne m’y mêlez d’aucune manière ; vous pourriez vous en repentir !

Cela dit d’une manière fort bourrue, M. Piard rentra brusquement dans
la salle de jeu, comme au bruit d’une branche qui tombe un lapin se
fourre dans son terrier.

La perte de sa dernière espérance inspira au substitut une résolution
extrême que rendaient encore plus exorbitante les habitudes pacifiques
de toute sa vie.

— Je n’ai plus qu’une seule ressource, se dit-il, c’est d’appeler
en duel ce malotru à moustaches de pandour, que Blondeau a nommé
Jonquières. Isaure comprendra que ne pouvant à moi seul jeter hors
du bal une quinzaine d’individus mâles et femelles, j’ai voulu lui
obéir autant que cela dépendait de moi... Il a l’air diantrement
exterminateur, ce monsieur ; s’il m’allait tuer ?...

Le substitut tâta son courage, qu’il n’avait pas mis à l’épreuve
jusqu’alors. Après un instant de doute, il le trouva en bon état ; et,
pour ne pas donner aux réflexions débonnaires le temps de reprendre le
dessus, il se dirigea d’un pas martial vers la partie de la salle où se
tenait réunie la société de madame de Marmancourt. En approchant, il
fut témoin d’une scène inattendue qui, pendant sa courte absence, avait
entièrement changé la face des affaires.

Un monsieur, vêtu de noir, d’un âge mûr, d’un maintien raide et
d’une physionomie rébarbative, avait commencé avec Théodosie et ses
compagnes un colloque à voix basse dont le résultat presque immédiat
fut le départ des danseuses proscrites. Cédant aux injonctions de ce
mystérieux personnage, elles se retirèrent à pas lents, non comme
une troupe de biches effarouchées, mais comme une bande de lionnes
vaincues. En dépit de leur serment héroïque, les jeunes gens qui les
accompagnaient n’attendirent pas les baïonnettes ; le pouvoir occulte
dont semblait investi le fâcheux en habit noir rendit prudents
les plus téméraires. Toute la folle compagnie sortit du bal, moins
bruyamment qu’elle n’y était entrée, et fut reconduite de loin par le
substitut qui s’avança jusqu’à la porte extérieure afin de s’assurer
par lui-même de la réalité d’un départ si opportun. Au moment où il
revenait sur ses pas, charmé d’un dénoûment qui devait le dispenser
de toute prouesse chevaleresque, il fut accosté à l’improviste par le
jeune homme brun à moustaches.

— C’est vous que je cherchais, lui dit ce dernier d’une voix âpre ;
vous comprenez que je ne puis pas décemment me couper la gorge avec
l’estafier de police que vous nous avez envoyé tout à l’heure. Mais
vous qui êtes un homme du monde, à ce qu’assure Gustan, vous voudrez
bien, j’espère, échanger une couple de balles avec moi. Voici ma carte,
faites-moi le plaisir de me donner la vôtre.

Belliqueux outre mesure un instant auparavant, Deslandes en ce moment
n’avait plus aucune envie de se battre ; mais la provocation était trop
directe pour qu’il fût possible de n’y pas répondre. D’assez mauvaise
grâce il prit la carte qu’on lui présentait, et tira d’une poche de son
gilet un de ses billets de visite. M. de Jonquières la lui arracha de
la main, et pirouetta sur le talon en disant d’un air d’arrogance :

— Demain vous aurez de mes nouvelles.

Après le départ de son adversaire, le substitut demeura quelque temps
immobile dans une attitude pensive et triste qui eût fait honneur à un
héritier ; d’avance il semblait pleurer sa mort et porter son deuil.

— Bah ! il ne m’a pas encore tué, se dit-il enfin en essayant de
repousser un noir présage ; à quoi bon me préoccuper de cette affaire ?
Demain il sera temps d’y penser ; en ce moment, la chose urgente c’est
d’apaiser le mécontentement d’Isaure. Dépendre des caprices d’une
femme, quel métier ! Je l’ai choisi, je n’ai donc pas le droit de me
plaindre, mais si c’était à recommencer, je crois qu’à l’heure qu’il
est je serais à D*** bien tranquille dans mon lit. A la vérité, à D***
il n’y a pas de bals, mais en revanche il n’y a pas de duels.

Le substitut s’efforça de chasser de son visage la mélancolie qui
l’envahissait malgré lui, et il rentra dans le salon où il avait laissé
madame Piard.

— Madame, dit-il en l’abordant avec respect, vos ordres sont exécutés.

— Je le sais, répondit sèchement Isaure ; aussi ai-je déjà remercié M.
de Rochelle.

La femme rancuneuse sourit avec affectation en regardant l’officier
d’état-major qui, debout à côté d’elle, contemplait Deslandes du
haut en bas, et, coupant court aussitôt à la conversation, elle fut
rejoindre son mari, à qui le départ de madame de Marmancourt venait de
rendre la liberté.

Les jeunes gens restèrent en présence et s’entre-regardèrent un instant
avec la malveillance mutuelle qu’éprouvent toujours l’un pour l’autre
deux rivaux. L’officier d’état-major rompit le premier le silence :

— Je suppose, monsieur, que vous n’avez jamais lu la fable de la
_Mouche du Coche_, dit-il en accompagnant ces paroles d’un sourire
assez impertinent.

— Si fait, monsieur, répondit Deslandes du même ton ; mais je lui
préfère celle de l’_Ane vêtu de la peau du Lion_.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda M. de Rochelle avec une colère
mêlée d’embarras ; car de la part d’un _robin_ (c’est ainsi qu’il
appelait dédaigneusement le substitut) il n’attendait pas une riposte
si vive.

— Vous me parlez fable, je vous réponds apologue, repartit le jeune
magistrat, qui, voyant son adversaire près de s’emporter, s’efforça,
malgré sa propre irritation, de conserver la supériorité que donne
toujours le sang-froid.

— Et si je vous parlais épées ? s’écria fièrement le capitaine.

— Je vous répondrais pistolets, répondit Deslandes d’un air dégagé ;
un _robin_ comme moi ne fréquente guère les salles d’armes, mais il
peut presser une détente tout aussi bien que le ferait un militaire...
fût-ce un militaire de la garde nationale.

L’officier d’état-major se mordit la moustache.

— Un assaut d’esprit nous mènerait trop loin, reprit-il d’un air moins
superbe ; le lieu où nous sommes n’est pas propre à une pareille
discussion, il vaudrait mieux la remettre à demain.

— Comme il vous plaira, dit le substitut, qui cette fois prit
l’initiative, en tirant une carte de sa poche.

Surpris de nouveau de se voir prévenu, M. de Rochelle imita l’exemple
que lui donnait son adversaire. Après avoir échangé leurs adresses, les
deux jeunes gens se saluèrent gravement, et se séparèrent aussitôt.

La perspective d’un premier duel avait fait éprouver à Deslandes une
sensation assez désagréable ; mais en se voyant presque immédiatement
exposé à une seconde affaire, il recouvra soudain une assurance voisine
de l’audace ; nous mentionnons cet effet homœopathique sans prétendre
l’expliquer. Sous l’influence d’une exaltation jusqu’alors inconnue, le
substitut oublia madame Piard et l’ambition pour prendre sa part des
plaisirs du bal : il se dit, à la manière d’Anacréon, qu’il fallait
cueillir les fleurs avant d’être cueilli soi-même ; il se mêla donc
aux quadrilles en choisissant résolument les plus jolies danseuses ;
il gagna de l’argent à l’écarté ; il but du punch à pleins verres,
et, comme ce dernier passe-temps était diamétralement contraire à
ses sobres habitudes, un instant arriva où le substitut entendit une
musique merveilleuse et vit balancer en cadence tous les assistants,
quoi-qu’alors l’orchestre fût muet et la danse interrompue ; en ce
moment, si Roland ou Rodomont étaient entrés dans la salle du bal,
armés de pied en cap, Deslandes eût été le premier à leur jeter le gant.

— Voilà ce qui s’appelle vivre, se dit-il en s’asseyant lourdement
sur une banquette : aujourd’hui le bal, les plaisirs, les lustres
éblouissants, les jolies femmes, la musique, les coupes enivrantes, les
fleurs et les diamants ; demain le duel ; les duels, veux-je dire ! Une
voiture qui s’arrête mystérieusement à rentrée du bois de Boulogne...
un taillis où l’on s’enfonce à petit bruit... habit bas... les lames se
croisent... Vaincre ou mourir ! Oui, sur mon âme, c’est là vivre. J’ai
éprouvé plus d’émotions depuis deux heures que pendant les dix-huit
mois de mon séjour à D***. Voilà ce que je rêvais. Maintenant je vois
que je serai ravi de me battre : cette sensation me manquait.

Deslandes se rappela tout à coup qu’il n’avait pas fait son testament ;
c’est là une formalité dont s’affranchissent les duellistes de
profession, mais qu’on ne néglige jamais la veille d’une première
affaire.

— Il est tard, se dit le guerroyant magistrat en regardant sa montre ;
il faut partir ; je n’ai que le temps de mettre ordre à mes affaires et
de dormir quelques heures.

Deslandes se leva et sortit du bal en chanteronnant cavalièrement le
motif de la valse que jouait l’orchestre. Il prit un fiacre à la porte
et se fit conduire à son hôtel, où l’attendait une nouvelle scène.
En entrant dans sa chambre, il aperçut avec une surprise mêlée d’un
certain émoi un homme couché sur son lit et en apparence profondément
endormi.

— Que faites-vous là ? dit Deslandes en se remettant du trouble qu’il
venait d’éprouver ; et d’une main vigoureuse il saisit au collet cet
inconnu si peu cérémonieux.

Le dormeur se frotta les yeux en se mettant sur son séant, et sa figure
se trouva subitement éclairée par la lumière que portait le substitut ;
dans cet hôte inattendu, celui-ci reconnut alors son ami Blondeau.

— Que diantre fais-tu là ? répéta-t-il en reculant d’un pas.

— Je t’attendais, répondit Gustave d’un air calme ; si dans cette niche
se trouvait le moindre voltaire ou le plus mince divan où se puisse
étendre un galant homme, j’aurais respecté ta couche ; mais comme je
n’ai pas l’habitude de dormir debout, et que la position horizontale
est la seule qui me paraisse supportable à trois heures du matin...

— Mais enfin que viens-tu faire ici ? interrompit le substitut. Est-il
possible que tu sois assez ivre pour t’être trompé de logis ?

— Ivre ! je suis prêt à te prouver le contraire, si tu as la
délicatesse de m’offrir à souper. C’est toi qui me sembles un peu hors
de ton assiette ; il paraît que tu as fait des tiennes depuis que je
t’ai quitté.

Blondeau ne se trompait pas. Viveur aguerri, deux heures de sommeil lui
avaient rendu le sang-froid qu’était en train de perdre le substitut.
En ce moment, les deux amis se rencontraient sur les frontières de
l’ivresse ; mais l’un y entrait, tandis qu’en sortait l’autre.

— En deux mots, que me veux-tu ? demanda Deslandes d’un ton sec.

Blondeau leva les yeux au plafond, en ayant l’air d’interroger sa
mémoire.

— M’y voilà, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Je viens te
dire qu’il est indispensable que nous nous battions.

Ce troisième duel, plus imprévu que les deux autres, exaspéra
l’irritation nerveuse du jeune magistrat.

— Bravo ! s’écria-t-il en posant rudement sur une table le flambeau
qu’il tenait à la main ; tu en veux aussi, toi ! ça me convient. Y
a-t-il encore ici quelqu’un qui ait envie de se battre ? Parlez, tandis
que nous y sommes.

    Paraissez Navarrois, Maures et Castillans !

je suis prêt à vous tenir tête à tous. Seulement, je dois te prévenir
que tu ne passeras que le troisième ; je suis engagé pour les deux
premières contredanses.

Deslandes tira de sa poche les cartes de ses autres adversaires et les
tendit à Blondeau, qui les examina successivement.

— Louis de Rochelle, connais pas, dit celui-ci ; Paul de Jonquières ;
celui-là, c’est autre chose... Je sais que mon ami Jonquières se
propose de loger une balle dans une portion quelconque de ta chair, et
même, s’il est de mauvaise humeur, je ne réponds pas qu’il respecte les
os. Il tire bien, Jonquières ; sais-tu qu’il casse habituellement neuf
poupées sur dix ?

— Les poupées n’ont pas d’yeux, dit héroïquement le substitut, qui se
contempla dans la glace de la cheminée en fronçant le sourcil pour
mieux apprécier la puissance fascinatrice de son regard.

— Je ne te croyais pas si féroce, reprit Blondeau. Mais c’est une
raison de plus pour que je ne te laisse pas saigner par Jonquières,
qui n’a pas d’autre position sociale que d’être un enragé bretteur ;
c’est donc avec moi qu’il faut te battre. Ne m’interromps pas. Tu vas
me comprendre en deux mots. Mes rapports avec madame de Marmancourt ne
me permettent pas de laisser impuni l’outrage dont elle vient d’être
l’objet. Il me faut donc trouver à tout prix un individu de bonne
volonté que je puisse mener sur le terrain. Te voilà ; je te prends.

— Merci de la préférence ! dit Deslandes.

— Je suis obligé de me battre, et toi aussi. Donc, pour simplifier la
chose, battons-nous ensemble. Tu devines qu’il ne s’agit ni de nous
tuer, ni même ne nous blesser.

— De quoi s’agit-il donc ?

— De nous battre, te dis-je.

— Qui dit combat, dit blessures et peut-être mort ; car qui veut les
moyens veut la fin.

En retournant de la sorte un axiome vulgaire, le substitut croyait
fermer la bouche à son interlocuteur ; mais celui-ci, loin de paraître
réduit au silence, haussa ironiquement les épaules.

— Il est avec le duel des accommodements, dit-il en parodiant à son
tour les maximes de Tartufe. Je ne me soucie pas plus de ton sang que
tu n’as envie du mien. Nous égorger à propos de femmes ! Fi donc !
l’essentiel pour toi comme pour moi, c’est de pouvoir faire insérer
après-demain, dans une demi-douzaine de journaux, un paragraphe ainsi
conçu : « Hier matin, à la suite d’une discussion dont le bal de la
souscription polonaise avait été le théâtre, une rencontre a eu lieu
au bois de Boulogne entre M. Victor Deslandes (tes qualités, si tu
veux qu’on les mette), et M. Gustave de Gustan. Les adversaires ayant
échangé un coup de feu (ou deux, ou trois _ad libitum_), les témoins
ont déclaré l’honneur satisfait et se sont opposés à ce que l’affaire
fût poussée plus loin. Suivent les signatures. » — Munis de ce
certificat bien en règle, nous reparaissons triomphalement, moi devant
Théodosie, toi devant madame Piard. Sois sûr qu’on nous saura un gré
infini de notre conduite.

— C’est donc un duel pour rire que tu me proposes, dit Deslandes en
regardant son ami d’un air étonné.

— Un duel fort sérieux, au contraire, répondit Blondeau, puisque nous
ne déjeunerons pas. A la vérité, les balles seront peut-être un peu
légères, mais cela regarde les témoins ; nous n’avons pas à nous en
occuper.

— Tu as beau dire, reprit le substitut, une pareille comédie est
toujours ridicule.

— Ridicule ! répéta Blondeau ; tu me parais novice. Sache que les duels
de convenance ne se passent pas autrement. Demande plutôt aux députés,
aux administrateurs, aux pères de famille, à tous les individus
précieux à un titre quelconque. Ces gens-là se battent s’il le faut,
mais ils ne se tuent jamais : c’est reçu.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. D’ailleurs ce que je te propose là est dans ton
intérêt bien plus que dans le mien. Quoique tu fasses assurément
fort bonne contenance, je parierais qu’au fond ta querelle avec
ces deux messieurs t’ennuie prodigieusement. Eh bien ! voici un
moyen péremptoire d’y couper court. Une fois que tu seras allé
authentiquement sur le terrain, tu auras le droit d’opposer à tout
nouvel adversaire ce que vous appelez, je crois, en langage de chicane,
une exception dilatoire.

— Tu veux parler de la maxime : _Non bis in idem_.

— Juste : _Non bis in idem_. A cela, qu’auront-ils à répondre ? Pas un
mot ; car je suis sûr qu’ils ne savent le latin ni l’un ni l’autre. Tu
vois qu’il n’y a pas à balancer.

Malgré le caprice martial que lui avait inspiré l’entraînement des
circonstances, le substitut était d’un naturel pacifique. L’idée de se
dispenser honorablement de deux duels moyennant une démonstration sans
danger s’insinua rapidement dans la partie la plus débonnaire de son
esprit.

— Si c’est reçu, pensa-t-il, pourquoi me montrerais-je outre mesure
pointilleux et intraitable ?

— Fais ce que tu voudras, dit-il ensuite à son ami ; mais je te laisse
toute la responsabilité d’un pareil acte.

— Dors sur les deux oreilles, répondit Blondeau en endossant son
paletot ; il est quatre heures ; à midi je serai ici avec nos témoins.
Si Jonquières ou cet autre dont je ne me rappelle pas le nom viennent
te relancer auparavant, ajourne-les à demain. Bonne nuit ; je vais me
coucher.

— Et moi, je vais écrire mon testament.

— Ton testament ! s’écria Gustave qui partit d’un éclat de rire ; tu es
ébouriffant, parole d’honneur !

Blondeau tira de sa poche un cigare, qu’il alluma, et il sortit d’un
pas bruyant, sans égard pour le repos des habitants de l’hôtel garni.
Resté seul dans sa chambre, le substitut se dit que, vu le nouvel
aspect des choses, la rédaction de ses dernières volontés devenait une
précaution superflue, ou du moins prématurée.

— Il sera temps de m’en occuper, pensa-t-il, si messieurs de Jonquières
et de Rochelle persistent dans leur provocation. L’invention de
Blondeau est puérile, mais il est très-possible qu’elle produise
autant d’effet qu’un duel sérieux ; car, après tout, que me faut-il
pour rentrer en grâce auprès de madame Piard ? Ce n’est pas du sang,
c’est du bruit. Je suis sûr que ce paragraphe du journal aura un succès
merveilleux ; toutes les femmes aiment les hommes qui font parler
d’eux. J’étais prêt à jouer gaillardement mon rôle dans une tragédie ;
je puis donc sans faiblesse prendre part à une mystification qui ne
nuit à personne.

Ayant apaisé par plusieurs raisonnements du même genre les scrupules de
son amour-propre, Deslandes se coucha, et il ne tarda pas à s’endormir
d’un sommeil qui eût peut-être été moins profond, sans l’arrangement
conclu avec Blondeau. Midi était près de sonner lorsque le substitut
fut réveillé en sursaut par plusieurs coups brusquement frappés contre
la porte.

— Sur mon âme, se dit-il en s’élançant du lit, j’ai dormi comme le
grand Condé la veille de la bataille de Rocroy. Il endossa une robe
de chambre, chaussa des pantoufles et s’empressa d’ouvrir la porte.
Au lieu de Blondeau et des témoins qu’il attendait, il aperçut sur
le carré de l’escalier un personnage dont l’aspect le surprit autant
qu’eût pu faire celui de madame Piard elle-même : c’était M. de
Loiselay.




UN FACHEUX


A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte,
immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux
gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez
vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte
inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez
excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au
bal, et je sors de mon lit... Qui se serait attendu au plaisir de vous
voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame
Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ;
depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui
demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières,
c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait
vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux
secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on
dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir
tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me
témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay
avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête
selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue
mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre
toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis
réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se
mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de
M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à
l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur
son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première
chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été
de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a
pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut,
qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la
mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel
homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la
position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû
être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu !
peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une
prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste
dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant
peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un
plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant
des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la
cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux.
Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se
serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des
grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu
parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !... comprend-on cela ?
Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués
de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de
l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne
volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre
en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de
couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre
qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les
bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de
pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de
Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon
honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le
substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous
pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard,
n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne
faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela
est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec
l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez
l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi
qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait
parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou
plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite.
Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à
la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que
vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre
permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je
vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans
la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ;
ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du
profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours
à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu
en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact,
d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire
délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer
les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris,
je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans
prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de
combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate
du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation
tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il
avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de
Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait
une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons
qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit
à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ;
entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est
impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour
l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre
parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le
monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et
vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et
vous ménage. _Experto crede Roberto_. Vous avez donc commis une faute
capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en
bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de
vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est
fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ;
de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place
se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ;
mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous
n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était
faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût
été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je
ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez
malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse,
elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je
n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin
de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté
tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre
l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je
n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me
manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité
pour agir...

— Et puis, interrompit monsieur de Loiselay d’un air d’ironie, il
y avait peut-être près d’elle quelques jeunes gens peu disposés à
reconnaître la justesse de vos raisons, et dont la présence aura
refroidi votre éloquence.

Le substitut sourit avec une sorte de fierté dédaigneuse.

— Je vois, dit-il, qu’en dénaturant tous les faits on a donné à
ma conduite une interprétation que je m’abstiendrai de qualifier
par respect pour moi-même. Permettez-moi seulement une petite
rectification. Il y avait en effet autour de madame de Marmancourt une
demi-douzaine d’hommes dont l’hostilité à mon égard s’est prononcée
d’une manière peu équivoque. Mon éloquence, si éloquence il y a, n’a
nullement été refroidie ; mais j’ai cru que la circonstance m’imposait
le devoir d’être concis ; car je suis d’avis que d’homme à homme il
faut des actions et non des paroles. J’ai donc fort peu discouru avec
ces messieurs, mais je me bats aujourd’hui même avec un d’entre eux, et
si je me tire heureusement de ce premier duel, j’ai des arrangements
pris pour deux autres.

La physionomie de monsieur de Loiselay passa soudain de l’ironie à
l’approbation la plus vive. Il se leva, saisit la main de Deslandes, et
la lui serra si cordialement que le substitut sentit craquer les os de
ses doigts.

— Vous ne sauriez croire combien ce que vous dites là me fait plaisir,
dit avec effusion le vieux gentilhomme ; j’avais raison de dire à
ma fille que vous étiez un garçon d’honneur, incapable de la sotte
conduite qu’on vous attribuait. D’après ce qu’elle m’a raconté, je
pensais bien que vous ne pourriez vous dispenser d’aller sur le
terrain ; et ma foi, si je vous avais vu prendre la chose mollement,
j’avoue que j’en aurais été fâché à cause de l’amitié que je vous
porte. Vous connaissez ma franchise ; en ce cas, j’aurais été homme à
vous dire : « Mon cher Deslandes, il ne s’agit pas de chanter ici :
_Cedant arma togæ_, il faut en découdre. » Vous n’avez pas eu besoin de
mes conseils, j’aime mieux ça. Malgré votre robe noire vous êtes franc
de collier. Est-ce votre première affaire ?

— Oui, dit Deslandes d’un air de laisser-aller ; dans mon état de
pareilles bonnes fortunes sont rares.

— Première ou deuxième, peu importe, dit le vieillard avec un accent
d’encouragement. L’essentiel, ce n’est pas l’habitude, c’est le
sang-froid, et je crois que vous en avez beaucoup. Comment se nomme
votre adversaire ?

— Monsieur Blondeau de Gustan, répondit le substitut, qui en toute
autre occasion aurait appelé son ami Blondeau tout court.

— Est-ce un militaire ?

— Non, c’est un homme du monde, un fashionable.

— Il est probable alors qu’il tire mieux le pistolet que l’épée.
Savez-vous un peu d’escrime ?

— Je n’ai jamais mis le pied dans une salle d’armes.

Monsieur de Loiselay leva les épaules par un mouvement presque
imperceptible.

— Voilà comme on élève aujourd’hui les jeunes gens, dit-il d’un air de
pitié en se parlant à lui-même. — Je vous aurais conseillé, si vous
avez le choix des armes, de prendre l’épée ; mais, d’après ce que vous
me dites, il n’y faut pas songer. Quand vous battez-vous ?

— Tout à l’heure, mon adversaire doit venir me chercher, et je
l’attends. Quand vous avez frappé, j’ai cru que c’était lui.

— Et vous dormiez ? dit le vieillard avec un sourire flatteur, je
vous en fais mon compliment. Avant ma première affaire, j’ai passé
quarante-huit heures sans fermer l’œil. Qui avez-vous pour témoin ?

— Je ne sais pas encore ; c’est mon adversaire qui s’est chargé de ce
soin : il doit amener deux de ses amis.

— Oh ! ici je vous arrête, dit monsieur de Loiselay avec l’accent
satisfait d’un critique de profession, qui, dans un ouvrage
jusqu’alors irréprochable, découvre enfin une faute ; c’est votre
première affaire, vous n’aviez personne pour vous guider ; il n’est
donc pas étonnant que vous ayez laissé arranger les choses d’une
manière irrégulière. Heureusement rien n’est fait encore, et nous avons
le temps de tout remettre en ordre. Vous comprenez que vous devez avoir
pour témoin un de vos amis et non un ami de votre adversaire. Je ne
mets nullement en doute la loyauté de monsieur de Gustan ; mais dans
une affaire de cette nature, il n’est pas plus permis d’être imprudent
que d’être pusillanime.

— On ne peut guère demander un pareil service qu’à un ami intime,
observa Deslandes ; à Paris, je n’en ai pas.

— Hier, vous n’en aviez pas ; mais aujourd’hui ne suis-je pas là ?
répondit monsieur de Loiselay en portant la tête en arrière par un
mouvement plein de fierté.

— Quoi ! monsieur, balbutia le substitut, vous voudriez... vous
songeriez à me faire l’honneur... vous pensez que je souffrirais...

— Pas de remerciements, mon cher Deslandes, reprit le vieillard qui se
méprit sur la nature de l’embarras qu’éprouvait son interlocuteur ;
dans l’occasion je n’ai jamais abandonné un ami, et je ne commencerai
certes pas par vous. Le nom de ma fille se trouve mêlé à cette affaire,
et vous croyez que je vous laisserai accepter les services d’un autre !
C’est beaucoup que je me résigne au rôle de témoin ; pour peu que cela
fût praticable, je me battrais à voire place.

— Mais, monsieur... à votre âge... cette scène peut être sanglante...

— Parce que j’ai soixante-huit ans sonnés ! Me prenez-vous pour une
demoiselle ? dit l’émigré avec une brusquerie où perçaient d’anciennes
habitudes militaires. Soyez tranquille, tout se passera dans les
règles, et maintenant vos gens peuvent venir.

Un coup frappé contre la porte répondit aux paroles du vieillard.
Deslandes ayant ouvert, Blondeau entra dans la chambre, accompagné d’un
autre homme du même âge. A la vue de monsieur de Loiselay, l’ami du
substitut éprouva une surprise qu’il dissimula sous une affectation de
gravité.

— Monsieur, dit-il en s’adressant cérémonieusement à Deslandes, voici
monsieur Barbeyrac qui a bien voulu m’accompagner ; nous trouverons
monsieur de Jessaint chez lui ; il demeure dans la rue du faubourg
Saint-Honoré, cela nous détournera à peine de notre chemin. J’ai une
voiture en bas, et nous sommes à vos ordres, à moins que vous ne soyez
retenu ici par quelque affaire plus importante que celle dont il s’agit.

Le vieux gentilhomme jeta au substitut un regard qui signifiait
clairement : votre adversaire vous présente son témoin ; faites-en
autant de votre côté. Deslandes n’eut pas l’air de comprendre cette
pantomime expressive. Voyant qu’il gardait le silence, monsieur de
Loiselay attribua l’embarras du jeune magistrat à une émotion excusable
chez un homme qui allait faire ses premières armes ; il prit alors le
parti de se présenter lui-même.

— Messieurs, dit-il, en saluant les deux jeunes gens avec une politesse
pleine d’aisance ; il est inutile d’aller chercher la personne dont il
vient d’être question. Je suis l’ami de monsieur Deslandes ; il m’a mis
au courant de l’affaire qui vous occupe, et il veut bien agréer mes
services ; rien ne s’oppose donc à ce que nous allions directement au
bois de Boulogne.

Le vieillard consulta du regard les trois jeunes gens presque également
ébahis. Prenant leur silence pour un acquiescement, il mit son chapeau,
ouvrit la porte et fit au couple adverse un signe cérémonieux. Blondeau
et Barbeyrac s’inclinèrent en même temps et refusèrent de prendre le
pas sur le vieux gentilhomme qui, après un temps d’arrêt conforme aux
lois du savoir-vivre le plus scrupuleux, s’inclina légèrement à son
tour et sortit le premier.

— J’use du privilège de mon âge, dit-il, et il descendit l’escalier
d’un pas ferme, rajeuni en apparence par la scène dramatique dans
laquelle il usurpait un rôle.

— As-tu perdu la tête ? dit Blondeau à Deslandes, tandis que celui-ci
fermait la porte ; tu as donc oublié ce dont nous sommes convenus ?

— Ne m’en parle pas, répondit le substitut, jamais fâcheux plus
incommode n’est arrivé si mal à propos.

— Il faut nous en débarrasser.

— Essaie, tu seras habile si tu réussis.

— De quoi se mêle-t-il ? Est-ce un de tes parents ?

— Pis que cela : c’est le père de madame Piard ; il sait ce qui s’est
passé cette nuit, et s’il ne nous voit pas nous battre sous ses yeux,
il est homme à te provoquer lui-même. Malgré ses cheveux gris, c’est un
cerveau brûlé.

Au lieu de répondre, Blondeau descendit rapidement l’escalier et
retint par l’épaule Barbeyrac qui marchait devant lui. Les deux amis
échangèrent quelques paroles à voix basse.

— Sois tranquille, dit Barbeyrac pour conclusion ; c’est moi qui
escamoterai les muscades, et le bonhomme n’y verra que du feu.

En montant le premier dans le fiacre arrêté devant la porte, monsieur
de Loiselay aperçut sur une des banquettes une boîte longue et plate
que Barbeyrac prit sur ses genoux après s’être assis à son tour. Il ne
fit aucune observation ; mais quand le cocher eut refermé la portière
et demandé où il devait aller.

— Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français, répondit le vieillard.

— Monsieur, cela nous écarte de notre chemin, observa le témoin
Blondeau.

— Pas précisément, puisque cela nous rapproche de la boutique de
Lepage, dit monsieur de Loiselay.

— Mais voici des pistolets de tir, reprit Barbeyrac.

— Je le vois, monsieur, répliqua froidement le vieux gentilhomme.

— Qu’est-il besoin alors d’en aller chercher d’autres ?

— Monsieur de Gustan peut s’être servi de ceux-ci ; observez que je ne
dis pas qu’il s’en est servi, mais qu’il peut s’en être servi.

— Peu importe, interrompit vivement Deslandes, j’ai une parfaite
confiance dans la loyauté de monsieur de Gustan, et je suis convaincu
qu’il est incapable d’avoir choisi des armes qui pourraient lui donner
le moindre avantage.

— Mon cher substitut, dit monsieur de Loiselay d’un ton de réprimande
paternelle, ici vous n’avez pas voix délibérative.

Les futurs combattants échangèrent à la dérobée un regard où perçait
une vague inquiétude. Barbeyrac remarqua l’air soucieux de Blondeau
assis en face de lui ; aussitôt il se pencha comme pour regarder
en dehors du fiacre ; Gustave en fit autant, et leurs têtes se
rencontrèrent à la portière.

— Qu’importent les pistolets ? dit tout bas Barbeyrac, tout dépend des
balles.

Le front de Blondeau redevint serein, et par ricochet le substitut
recouvra le calme que lui avait ôté un instant la perspective du danger
réel auquel pouvait l’exposer l’intervention intempestive de monsieur
de Loiselay. Après avoir pris chez Lepage une paire de pistolets
d’arçon que le vieux gentilhomme préféra prudemment aux pistolets de
tir, les deux témoins remontèrent dans la voiture qui partit aussitôt
pour sa destination définitive.




LE LIÉGE ET LE PLOMB


Deux heures après environ, les quatre acteurs de ce drame, qu’un
seul d’entre eux prenait au sérieux, tandis que les trois autres n’y
voyaient qu’une comédie, s’enfoncèrent dans un des taillis de la partie
la moins fréquentée du bois de Boulogne. Les deux témoins marchaient
devant, l’un à côté de l’autre ; les adversaires les suivaient à peu de
distance. Ces derniers se tenaient séparés avec affectation, mais ils
se souriaient quelquefois quand monsieur de Loiselay ne pouvait pas les
apercevoir, comme font deux écoliers en train de déjouer, pour quelque
niche concertée entre eux, la surveillance de leur pédagogue.

— Comment avez-vous fait pour ne pas amener un chirurgien ? dit, chemin
faisant, le vieillard à son compagnon.

— J’espère qu’on n’en aura pas besoin, répondit Barbeyrac en souriant
malgré lui.

— Je l’espère comme vous, répondit monsieur de Loiselay ; mais il
faut tout prévoir ; si j’avais été prévenu plus tôt, je n’aurais pas
négligé cette précaution. — Ces jeunes gens manquent d’usage, dit-il
ensuite en lui-même ; ils ne savent même plus se battre d’une manière
convenable.

En parlant de la sorte, ils arrivèrent à un endroit où les arbres,
s’écartant circulairement, laissaient un espace vide d’une centaine
de pieds de diamètre, qui semblait un champ clos naturel formé par de
taillis.

— Il est inutile d’aller plus loin, nous ne trouverons rien de mieux
que ceci, dit M. de Loiselay, qui du premier coup d’œil avait reconnu
les avantages d’un pareil terrain.

Depuis qu’ils étaient descendus de voiture, les témoins avaient réglé
les conditions du duel. Le vieillard avait fixé tous les points en
accordant l’humanité, qui ordonne de diminuer les chances funestes,
et l’honneur, qui exige la réalité du péril. Barbeyrac ne fit aucune
objection, mais il eut de la peine à s’empêcher de sourire lorsque le
vieux gentilhomme lui dit d’une voix moins ferme :

— Vous pensez, j’espère, comme moi qu’un seul coup de feu doit être
échangé ; quel qu’en soit le résultat, convenons que l’affaire n’ira
pas plus loin.

— Le bonhomme est attendri, pensa Barbeyrac, il ne se doute guère que
les balles qui vont figurer dans ce terrible combat ont été prises sur
des bouteilles de vin de Champagne.

Le terrain mesuré, les adversaires firent, avec un admirable
sang-froid, leur toilette de duel, et se mirent en face l’un de
l’autre aux places que le sort leur désigna. En voyant la belle
contenance du substitut, M. de Loiselay sentit redoubler l’intérêt
qu’il lui portait, et il éprouva une émotion qu’il n’avait jamais
connue en se battant lui-même.

— Pauvre garçon, pensa-t-il, pourvu qu’il ne lui arrive rien ?

Le vieillard se rapprocha de Barbeyrac, qui venait d’ouvrir la boîte à
pistolets.

— Pour aller plus vite, donnez-m’en un à charger, lui dit-il en se
baissant ; il me tarde que cela soit fini.

— Ne prenez pas cette peine, répondit le jeune homme, qui venait de
substituer avec adresse, à la balle prise ostensiblement dans la botte,
un projectile de même forme et de même couleur caché jusqu’alors
avec plusieurs autres semblables dans une poche de son pantalon. Par
malheur le globule inoffensif s’échappa de ses doigts au moment où il
le posait sur l’orifice du canon, malgré la vivacité que mit Barbeyrac
à se baisser, M. de Loiselay, plus leste encore, ramassa cette balle,
qu’il trouva d’une légèreté inexplicable. Il la soupesa un instant
avec étonnement ; puis il la porta tout à coup à sa bouche, et la
plaça entre deux rangées de dents solides et tranchantes comme celles
d’un loup. Presqu’au même instant la moitié de la balle tomba à terre.
Le vieillard, qui avait failli avaler l’autre moitié, la rejeta, en
toussant dans le creux de sa main, où il contempla avec stupéfaction
cette métamorphose inouïe du plomb en liége.

— Vous moquez-vous de moi, monsieur ? dit-il enfin à Barbeyrac, d’une
voix émue par la colère.

Pendant l’expérience à laquelle était soumis le produit de sa
philantropique industrie, le témoin de Blondeau avait rougi jusqu’aux
oreilles. La verte apostrophe du vieillard acheva de le décontenancer.
Il eut besoin d’un effort héroïque pour parvenir à sourire et à
supporter le regard flamboyant que lui lançait monsieur de Loiselay,
à qui l’idée d’être le jouet d’une mystification semblait avoir
subitement retranché quarante années.

— Gustan et M. Deslandes sont amis depuis longtemps, dit enfin Barbeyrac,
en mettant dans sa voix toute la douceur persuasive dont elle était
susceptible ; si l’un d’eux était tué, quel regret pour l’autre !
Au fond, le sujet de leur querelle est une misère. Pourquoi les
laisserions-nous exposer leur vie, tandis qu’il dépend de nous, de
prévenir toute catastrophe, au moyen d’une ruse innocente ?

— Ces messieurs sont-ils dans le secret de cette gentillesse ?
interrompit le vieil émigré, en fronçant le sourcil ; sont-ils convenus
de se battre au bouchon ?

Barbeyrac se crut obligé d’accepter la responsabilité absolue d’une
invention qui, de la part d’un témoin, pouvait passer pour l’effet
d’une excessive mais louable humanité.

— Non, monsieur, répondit-il ; cette idée, qui, du reste, n’est pas
neuve, vient de moi seul.

— Tant pis pour vous, monsieur, et tant mieux pour eux. Je crois que,
tout vieux que je suis, j’aurais forcé Deslandes à se battre avec
moi, s’il m’avait voulu rendre complice d’une pareille arlequinade.
Donnez-moi ces pistolets, je vous prie, c’est moi qui les vais charger.

— Mais, monsieur, songez qu’ils sont amis, dit Barbeyrac en voyant le
vieillard prêt à faire entrer dans le canon d’une des armes une balle
véritable.

— Allons donc ! allons donc ! répondit M. de Loiselay en enfonçant
le plomb avec force, s’ils sont amis, c’est une raison de plus pour
qu’ils aient besoin de s’estimer. Je me suis battu avec mon meilleur
ami, monsieur ; il me blessa même assez grièvement, et je ne l’en
aimai que mieux. Autrefois on ne se servait de liége que pour boucher
les bouteilles. Si l’usage a changé, permettez-moi de rester fidèle à
la vieille mode. Je n’ai pas marché avec le siècle, voyez-vous bien ;
je n’appartiens pas à la jeune France, moi ; je suis un vieil ultra,
entêté, incorrigible, fossile, tout ce qu’il y a de plus momie ;
comment voulez-vous que je sois à la hauteur de vos balles de liége !

En raillant de la sorte son compagnon décontenancé, le vieux
gentilhomme acheva de charger les deux pistolets avec la dextérité
particulière aux chasseurs de profession. L’opération terminée, il
présenta les deux armes à Barbeyrac pour qu’il en choisît une, et il
porta l’autre à Deslandes qui, de sa place, n’avait pu comprendre le
sens de la discussion qui semblait s’être élevée entre les deux témoins.

— Ce petit monsieur, voulait s’égayer à nos dépens, dit-il au
substitut, mais je lui ai rivé son clou. Fiez-vous à moi, tout se
passera dans les règles.

— Que diantre veut-il dire ? pensa Deslandes, dont le cœur battit
soudain d’un mouvement plus rapide, mais qui, malgré son anxiété, n’osa
demander au vieillard l’explication de ses paroles.

Au même instant Barbeyrac s’était rapproché de Blondeau pour lui
remettre l’autre pistolet.

— Je te préviens, lui dit-il à voix basse, que les baltes sont de
plomb. A bon entendeur, salut !

Blondeau de Gustan portait sur lui la meilleure partie de son courage
sous forme de moustaches, de cravache et d’éperons ; en apprenant la
métamorphose subie par les armes du duel, il changea de visage.

— Deslandes sait-il ce qui se passe ? dit-il à Barbeyrac avec émotion.

— Il ne s’en doute pas, répondit le témoin ; et maintenant que vous
voilà placés, je ne vois aucun moyen de le prévenir.

— En ce cas, il va viser sans scrupule, et peut-être m’envoyer une
balle dans la cervelle. Sacrebleu ! ce serait fort désagréable. Comment
faire ?

— Ne pas vous battre, c’est le plus sûr.

— Tu as raison. En avant la réconciliation. C’est toi que ça regarde.

Barbeyrac fit quelques pas du côté du substitut. Se plaçant alors de
profil de manière à s’adresser à la fois aux deux adversaires, et
allongeant une main vers chacun d’eux par un geste pathétique :

— Allons, messieurs, leur dit-il, montrez-vous raisonnables. Vous avez
fait vos preuves tous deux... Qu’il vous suffise d’être venus sur le
terrain. Votre discussion d’hier n’a pas été assez grave pour exiger
du sang ; oubliez donc ce qui s’est passé. Je vous en prie, au nom de
votre ancienne amitié ; au lieu de vous battre pour une bagatelle,
agissez en hommes sages autant que braves, et venez-vous donner la main.

— Plumez les canards, dit entre les dents monsieur de Loiselay, qui
contemplait en souriant de pitié l’orateur pacifique.

Le substitut prit l’allocution de Barbeyrac pour une scène habilement
ajoutée à la comédie, dans l’intention de rehausser aux yeux du vieux
gentilhomme la féroce détermination des deux adversaires. Confirmé dans
cette idée par le regard d’intelligence que lui jeta Blondeau, il se
piqua d’honneur et mit à bien jouer son rôle l’amour-propre d’un acteur
de société qui, dans un proverbe improvisé, cherche les répliques à
effet.

— Messieurs, dit-il en relevant fièrement la tête, sur le terrain toute
discussion me semble inutile et déplacée. Maintenant que nous voici les
armes à la main, il ne s’agit plus de dialoguer, mais de faire feu.

— Bravo, mortdieu ! lui dit à demi-voix monsieur de Loiselay,
Saint-Georges n’aurait pas mieux parlé.

— Mais, reprit Barbeyrac, considérez donc...

— Je ne considère qu’une chose, interrompit Deslandes d’un ton encore
plus héroïque ; le vin est tiré, il faut le boire.

— Eh bien ! bois-le donc, et puisse-t-il t’étrangler ! pensa Blondeau,
furieux de l’entêtement du substitut, et il arma son pistolet d’une
main mal assurée.

Barbeyrac et monsieur de Loiselay s’éloignèrent de quelques pas.

— Deslandes, placez-vous, dit le vieillard en voyant que Blondeau, à
qui était échu l’avantage du premier coup de feu, mettait en joue son
adversaire sans que celui-ci fit mine de s’effacer.

Le substitut avait lu souvent qu’un guerrier courageux fait toujours
face au danger. Il interpréta cette maxime dans le sens littéral, et,
se tournant carrément du côté de Blondeau, il resta immobile, les
talons rapprochés et les bras pendants, comme un soldat au port-d’armes.

— Placez-vous donc, lui cria de nouveau le vieil émigré.

Au lieu de changer de position, Deslandes regarda son témoin d’un air
surpris.

— Il me semble que je suis bien ainsi, répondit-il.

A cette preuve d’une ignorance que jusqu’alors il avait crue
impossible, monsieur de Loiselay laissa échapper une exclamation
d’impatience ; il vint brusquement près de Deslandes, le prit par les
épaules, et au moyen d’un quart de conversion, lui fit présenter le
flanc droit à son antagoniste ; il lui montra ensuite la manière dont
il devait plier le bras et tenir verticalement le pistolet, afin de
couvrir autant qu’il lui serait possible une partie de sa tête et
de sa poitrine ; le trouvant enfin posé à sa guise, il s’éloigna de
nouveau, après lui avoir dit à voix basse :

— Maintenant, ne bougez plus, et tâchez d’être mince.

— Que de cérémonies ! pensa le substitut ; pour le danger que je cours,
qu’importe que je sois de face ou de profil ?

— Si je le manque, il est capable de me tuer, se dit Blondeau dans le
même instant ; quand il s’agit de la vie, il n’y a pas d’amitié qui
tienne : chacun pour soi.

Il leva le bras, visa de son mieux, quoique sa main ne fût pas
très-ferme et pressa la détente du pistolet. La détonation fut
immédiatement suivie d’un cri perçant poussé par le substitut, qui
lâcha son arme, chancela en arrière et se laissa tomber dans les bras
de monsieur de Loiselay, accouru aussitôt à son secours.

— Vous êtes blessé ? lui dit le vieillard avec émotion.

— Assassiné ! s’écria Deslandes d’une voix où l’indignation le
disputait à la douleur. Je suis victime d’un infâme guet-apens.

Le blessé leva sa main droite, d’où le sang coulait avec abondance ; a
cette vue, il devint fort pâle.

— Me voilà estropié, dit-il avec un accent d’angoisse ; je ne pourrai
plus jouer du violon.

— Eh bien ! vous jouerez du cor, répondit avec vivacité monsieur de
Loiselay ; c’est bien de violon qu’il s’agit ! voyons votre main : vous
n’avez de cassé qu’un doigt, l’annulaire, le moins nécessaire de tous.
Quel singulier coup de feu !

Au cri poussé par le substitut, Barbeyrac et Blondeau s’étaient
précipités vers lui, chacun de son côté ; le vieil émigré les arrêta
par un geste impératif.

— A vos places, messieurs, leur dit-il ; nous n’avons pas fini !

En disant ces mots, il se baissa pour ramasser le pistolet qu’avait
laissé tomber Deslandes ; il examina un instant avec curiosité
l’empreinte laissée sur le canon par la balle, et, présentant ensuite
l’arme au substitut :

— Vous êtes diantrement heureux d’en être quitte pour un doigt, lui
dit-il ; tenez, si votre blessure vous gêne pour tirer, faites feu de
la main gauche.

Deslandes prit le pistolet avec un geste de fureur.

— Point de quartier ! s’écria-t-il en le dirigeant vers Blondeau,
dont la respiration demeura suspendue jusqu’à ce qu’une détonation
inoffensive lui eut appris que le péril était passé.

— Rechargez les pistolets ; je veux que ce soit un duel à mort, s’écria
le substitut exaspéré par l’apparente trahison de son ami.

— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par
expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une
mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup
de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par
ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main
de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est
de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il
avait eu tort de négliger cette précaution !

Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes,
Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.

— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de
Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute
en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.

— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre
âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez
donc à pied, nous gardons le fiacre.

Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de
monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune
magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée,
tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot
des chevaux le chemin de Paris.

— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête,
reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous
ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez
d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau
milieu de la poitrine.

— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le
dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas
comme un damné.

— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est
sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du
purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt
cassé.

— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette
du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son
poignet mutilé.

En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement
aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien
fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au
premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était
indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du
jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en
cette occurrence.

— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque
l’opération fut terminée.

— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le
consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup
plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras
ou une jambe ?

En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce
et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la
tête et garda longtemps un silence farouche.

Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se
présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un
duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils
comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent
donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et
regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement
terminée.

— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un
air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que
voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez
longtemps !

— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur
arracha une grimace horrible.




UNE VERTU MOTIVÉE


Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses
fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état
se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante,
offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car
à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le
naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde
ne sont d’indispensables ingrédients.

En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son
mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient
donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent
et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative
s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un
serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on
l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour
croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors
irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût
pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.

Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre
d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait
en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes
honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il
manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la
morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs
du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de
sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un
instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait
plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le
temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis,
car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en
triompher.

Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs
traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à
raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut
le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe !
dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous,
sans crainte d’être démenti par l’expérience.

L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de
bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en
ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition
de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de
quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de
se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après
l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle,
cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché
à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie
tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de
madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari
de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller
d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif,
celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne.
En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne
de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite
d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui
entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme
l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre
elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois
grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné
accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage
quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la
route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de
voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des
éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche
une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.

De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et
envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour
rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.

Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques
dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas
de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur
goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts
vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif
de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le
moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit
pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales
et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et
peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite
d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être
très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de
quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de
femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que,
pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on
aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute
méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux
trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes
les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous
la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire
des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent.
L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la
foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer,
devient un luxe rare.

Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions
nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que
leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins
du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être
reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons
le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait
patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces
illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux
bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a
de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après
ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le
moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou
une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu.
Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être
considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte
ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour
imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle
comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui
avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et
surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué
de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger
fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le
plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque
semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.

— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus
qu’un crime, ce serait une faute.

La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus
malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé
corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent
d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître,
cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant
que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres
en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés,
triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu
dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard
pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait
son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son
désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que
lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie,
de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle
tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide
détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.

— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la
mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je
resterai vertueuse.

Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution
n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs
poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ;
de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que
soient les éléments dont elle est formée.

Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame
Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il
toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était
d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui
lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance,
ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette
noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à
découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et
capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire
comprendre ce mode d’indemnité.

Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis
à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des
pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et
que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire
à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien
que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués,
qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne
fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois
pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de
vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement
fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa
femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la
prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à
face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse,
le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu
lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard
montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller
d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se
sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour
l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa
force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre
sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette
autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient
déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée
bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où
elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir
par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute
lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement
que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de
profondeur.

Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable
dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal
trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis
son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de
paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la
société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle
eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en
pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la
vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement
verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter
contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis,
n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein
d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites
circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté
dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas
d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner
presque sans contestation certains points de l’administration conjugale
auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se
crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les
fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du
despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.

Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint
de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il
le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails
mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se
compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard
s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des
domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire,
les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses
en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime
apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et
minutieuse.

Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement
de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle
laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il
y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la
faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les
choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot
au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet
unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps
à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui
laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres
eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui
lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus
qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image
que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de
la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis,
qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives !
trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi
ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur
Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de
son trône ?

Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion
dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ;
il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef
de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril
exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à
mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à
l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant
de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à
le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de
beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude
de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un
seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il
modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle
semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons
politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter
de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne
pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus
insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue
ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême
de sa conduite sociale et politique.

Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle
Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les
yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre
au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible.
Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de
s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était
pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait
plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin
d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en
réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et
que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme
l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.

Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du
conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait
d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se
trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme
quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce
point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile,
elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le
succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience
pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.

Le ministère n’arrivant pas, et aucun signe n’annonçant à l’horizon
le lever prochain de cet astre désiré, monsieur Piard passa
successivement et en fort peu de temps de l’espérance au doute, du
doute au découragement, et du découragement à la mauvaise humeur la
plus prononcée. Une élection où il ne put parvenir à se faire nommer
député, et l’échec qu’il essuya en voulant changer de section au
conseil d’état, devinrent à ses yeux d’intolérables mécomptes. Nous
avons dit comment, par suite de ses revers, il avait pris en haine
les solliciteurs dont il voyait Isaure entourée. Son mécontentement
ne se borna pas à cette aversion sans conséquence ; bientôt il se
manifesta d’une manière plus grave. S’abandonnant à la légèreté de son
caractère, monsieur Piard dévia de la ligne prudente que sa femme lui
avait tracée. Il s’éloigna du parti qui s’intitule conservateur après
avoir fait la révolution de 1830, et se rapprocha de quelques esprits
brouillons, louches, hargneux, pour qui l’opposition est une affaire de
tempérament, et vers lesquels le poussait, par une sorte de sympathie,
la taquinerie naturelle de son esprit. Il alla moins souvent dans les
salons ministériels, et, par contre-coup, montra de l’assiduité chez
monsieur Dupin, et même chez monsieur Odilon-Barrot ; il parla des
injustices dont il se trouvait l’objet d’un air dégagé où perçait la
rancune, s’abonna ostensiblement au _National_ et au _Charivari_, et
se mit à critiquer les actes du gouvernement avec une hardiesse qui,
de la part d’un fonctionnaire public, devait paraître monstrueuse
aux dépositaires du pouvoir. En un mot il prit l’attitude d’un homme
décidé à jouer quitte ou double. Ce jeu offre des chances de succès
aux gens qu’un mérite reconnu fait paraître nécessaires, mais il mène
tout droit à une destitution les mécontents qui ne se recommandent pas
par une grande valeur personnelle. Madame Piard, à qui n’avait pas
échappé la mauvaise humeur de son mari, mais qui n’avait aucun moyen
d’y porter remède, vit sur quel écueil inévitable il s’allait briser si
elle ne l’arrêtait quand il était temps encore. Plusieurs des hommes
politiques, habitués de son salon, l’avaient avertie d’ailleurs du
danger que courait le conseiller d’état.

— Piard a tort, lui avaient-ils dit à différentes reprises ; tandis que
votre conduite est un modèle de sagesse, de tenue et d’habileté, il
agit comme un enfant sans raison. Si vous le laissez faire, il perdra
tout ; on est très-mécontent de lui au château.

Justement effrayée, Isaure voulut user d’un ascendant qu’elle croyait
irrésistible, mais la manière dont furent accueillies ses remontrances
lui apprit qu’elle avait trop présumé de son pouvoir. Monsieur Piard,
qui rendait sa femme responsable des dégoûts dont il se disait abreuvé,
avait prévu ses réprimandes ; loin de les redouter comme il eût pu
faire quelques mois auparavant, il les attendait de pied ferme et avec
une sorte d’impatience, décidé qu’il était à profiter de l’occasion
pour briser le joug auquel il s’était soumis jusqu’alors, et à
conquérir la liberté, puisque la puissance lui échappait.

— Je suis désolé que mes opinions ne soient pas les vôtres, répondit-il
aigrement dès qu’Isaure eut entamé cette discussion délicate ; mais
au risque de vous déplaire je les garderai. Je ne suis pas un enfant,
et je sais ce que j’ai à faire. Vous ai-je jamais empêché de recevoir
dans votre salon qui bon vous semble ? Que les 221 en fassent leur
club si ça vous convient et à eux aussi, je ne m’y oppose pas ; mais,
de mon côté, je prétends être libre. On trouve mauvais, dites-vous,
que je sois abonné au _National_ et que j’aille chez Odilon-Barrot ?
Si l’on me pousse à bout, je m’abonnerai au _Bon Sens_, et j’irai chez
Garnier-Pagès. Abreuvé de dégoûts comme je le suis, c’est bien le
moins que je conserve la liberté de conscience dont jouit le dernier
des citoyens. Après tout, que dois-je au gouvernement ? A cinquante
ans conseiller d’état ! la belle conquête ! Il est vrai que vous,
Madame, vous avez du crédit ; vous êtes toute puissante. Au ministère
de l’intérieur, on ne jure que par vous, et l’on pourra bientôt lever
un régiment des gens dont vous avez fait la fortune. Mais qu’est-ce
que cela me rapporte, à moi ? Depuis que j’ai eu l’honneur de vous
épouser, ai-je avancé d’un pas ? Vous planez dans les hautes régions
de la politique, tandis que je végète dans des travaux vulgaires et
subalternes ! Je conçois que votre rôle vous semble agréable, mais
sachez que le mien commence à me déplaire. Je dirai cela tout haut
et à qui voudra l’entendre. Si cela offense la camarilla, qu’on me
destitue ; je ne demande pas mieux ; ma position en sera plus franche ;
et puis cela fera une place vacante, et peut-être en pourrez-vous
disposer en faveur d’un de vos protégés !

Cette tirade, débitée d’un ton acerbe, apprit à Isaure que son mari
était blessé au vif. Vainement essaya-t-elle de le ramener à des
sentiments plus dignes d’un homme politique. Ses efforts échouèrent
devant l’opiniâtreté du fonctionnaire _abreuvé de dégoûts_ qui, pour
réponse unique à tous les arguments dont il se trouvait assailli, se
contenta de répondre en ricanant :

— Qu’on me destitue si l’on n’est pas content ! Cela m’est parfaitement
égal ; ma philosophie est à l’épreuve d’un malheur plus grave que la
perte d’un emploi si chétif.

      _. . . . Si fractus illabatur orbis,_
    _Impavidum ferient ruinæ._

Si une destitution était indifférente à l’homme en place, ce dont,
après tout, il est permis de douter, il est certain, en revanche,
qu’elle eût été pour madame Piard le sujet d’un déboire mortel. Aux
yeux d’une ambitieuse, un mari n’est, il est vrai, qu’un instrument,
mais, si peu qu’elle y tienne, encore n’aime-t-elle pas à le voir
brisé ; car quel autre serait d’un bois si souple et d’un maniement
si facile ! Le ridicule entêtement du conseiller d’état fit donc
éprouver à sa femme le plus violent dépit qu’elle eût ressenti depuis
son mariage. Toutefois, après un premier échec, elle ne se tint
pas pour vaincue. A vingt reprises, et par les plus insidieuses
manœuvres ; elle revint à la charge et essaya de ramener au bercail
ministériel la brebis égarée ; mais monsieur Piard avait pris goût à
l’herbe défendue : au lieu de rejoindre docilement le troupeau dont
il ne s’était jamais écarté jusqu’à ce jour, il persista dans son
escapade et continua de paître à l’aventure sur le maigre terrain de
l’opposition. Pour atténuer cette lourde faute et en prévenir les
conséquences ; Isaure alors n’eut d’autres ressources que de redoubler
d’amabilité à l’égard des puissances de qui dépendait le sort de son
mari. A la considération de la femme _à qui l’on ne pouvait rien
refuser_, le ministère ferma les yeux sur les égarements patriotiques
du conseiller d’état et attendit débonnairement qu’il lui plût de venir
à résipiscence.

Tel était le désaccord où vivaient depuis quelque temps monsieur et
madame Piard ; lorsque la découverte des infidélités du galant à
cheveux gris vint mettre dans la main de l’épouse offensée une arme qui
devait lui assurer la victoire ; pour peu qu’elle montrât d’adresse à
s’en servir. Or, nous avons dit qu’en conduite et en habileté, Isaure
n’avait guère de rivales. En prenant la résolution de renoncer au
bénéfice de la loi du talion, elle donna une irrécusable preuve de cet
esprit supérieur. Une faute, en effet, lui eût enlevé son avantage, en
l’abaissant au niveau du coupable. Dans un conflit de cette nature,
celle des parties qui a de son côté le bon droit ressemble à une armée
riche d’artillerie en face d’une autre qui a perdu la sienne. Madame
Piard n’eut garde d’enclouer sa vertu au moment où elle en espérait
tirer le meilleur service ; elle la mit en batterie, au contraire, et
attendit l’ennemi, c’est-à-dire son mari, la mêche allumée.

— Monsieur Piard n’aura jamais le droit de m’adresser le moindre
reproche, se dit-elle en se préparant au combat ; mais si son honneur
reste intact, il n’en saurait être de même de l’autorité qu’il cherche
à s’arroger. Il est temps de mettre fin à cette lutte ridicule. Dans
une maison, il ne peut y avoir deux maîtres : qui doit gouverner de lui
ou de moi ? Voilà toute la question : la réponse n’est pas douteuse. En
me trompant d’une manière si indigne, il a signé sa déchéance ; à la
première occasion je le lui ferai voir.

L’occasion qu’attendait Isaure avec l’infatigable patience d’un
chasseur à l’affût, se présenta enfin le jour où Deslandes se battit en
duel.




L’ABDICATION MARITALE


Au moment même où Isaure méditait de réduire son mari à l’ilotisme
qui caractérise assez généralement les époux des femmes politiques,
et contre lequel il avait regimbé trop longtemps, monsieur Piard,
de son côté, ruminait un coup d’état domestique, sans se souvenir,
le téméraire, que c’est par les coups d’état que commencent les
révolutions. Mécontent du ministère, malheureux en amour, furieux
contre Deslandes, honteux de la scène ridicule que Blondeau lui avait
faite au bal, courroucé de l’arrivée de son beau-père, avec lequel il
ne s’était jamais accordé, le conseiller d’état était arrivé par degrés
à un état d’irritation qui, grâce à son tempérament sanguin, eût pu
devenir dangereux en se prolongeant. Dans cette fâcheuse disposition,
un ivrogne, pour se soulager, se fût grisé d’abord, et ensuite eût
battu sa femme. De ces deux remèdes infaillibles, dit-on, monsieur
Piard ne crut devoir employer que le dernier, et encore y fit-il les
changements que lui imposait sa condition. Au lieu de battre, il
querella, ce qui revient au même, car les paroles aussi bien que les
coups peuvent servir de soupape à la colère.

Après le déjeuner, et dès que monsieur de Loiselay, qui avait eu dans
la matinée une conversation confidentielle avec sa fille, fut sorti
pour aller chez le substitut, monsieur Piard, contre son habitude,
suivit sa femme au salon. Il s’y promena quelques instants les mains
croisées derrière le dos, tandis qu’Isaure, lisant un orage sur cette
physionomie renfrognée, s’établissait dans son fauteuil, au coin
du feu, de l’air d’une femme qui a sa foudre prête. A la fin, le
conseiller d’état s’approcha de la cheminée et s’y adossa en croisant
solennellement les pans d’une superbe robe de chambre à ramage.

— Votre père vous a-t-il dit s’il comptait rester longtemps à Paris ?
demanda-t-il avec un regard qui n’annonçait pas une passion violente
pour l’exercice de l’hospitalité.

— Un mois, je suppose, répondit Isaure ; trouvez-vous que ce soit trop ?

— Du moment que monsieur de Loiselay est chez vous, il est chez lui,
reprit d’un ton glacial le gendre du vieux gentilhomme ; qu’il y reste
l’année entière, il me fera plaisir. Tout ce que je vous demande, c’est
de ne pas être condamné, comme je l’étais à D***, à faire tous les
soirs sa partie d’échecs. Dans ce temps-là, je me résignais à cette
corvée, mais à présent je ne me sens pas la même vertu.

— Dans ce temps-là, vous aviez envie de m’épouser, et maintenant nous
sommes mariés ; il est donc tout simple que les égards prodigués alors
à mon père vous semblent aujourd’hui superflus ; tranquillisez-vous ;
votre complaisance ne sera pas mise à l’épreuve.

— Parce que je n’aime pas les échecs, n’allez-vous pas m’accuser de
manquer d’égards pour votre père ? dit monsieur Piard avec l’accent
bourru d’un homme décidé à entamer une querelle, n’importe à quel
propos.

— Si telle était mon intention, j’aurais tort, répondit froidement
Isaure. Mon père n’est pas homme à souffrir qu’on lui manque ; et vous
êtes trop prudent pour que j’aie besoin de vous rappeler le respect que
nous lui devons tous deux.

— Oh ! votre père est le phénix des pères ; c’est convenu. Il possède
toutes les vertus imaginables, et je dois me trouver fort honoré, moi,
pauvre bourgeois sans aïeux, d’être le gendre d’un homme dont les
ancêtres ont été aux croisades. Mais vous m’avouerez du moins que,
parmi toutes ses éminentes qualités, ce n’est pas la discrétion qui
brille le plus.

— Dites-vous cela parce qu’il est venu nous voir ?

— Eh ! non, madame ; monsieur de Loiselay est ici chez lui, je le
répète ; ce que j’ai voulu dire, et vous m’avez fort bien compris,
c’est qu’il pourrait se dispenser de nous empêtrer à chaque
instant d’une nichée de solliciteurs, qu’en dépit de ses lettres
de recommandation, vous me permettrez de trouver parfaitement
insupportables.

— A chaque instant... une nichée... répéta la jeune femme ; mais
depuis plus d’un an, mon père ne nous a recommandé que monsieur
Deslandes.

— Et c’est aussi de monsieur Deslandes que je veux parler, reprit M.
Piard, heureux d’avoir enfin trouvé le bouton de la soupape par où il
voulait épancher son humeur massacrante. Oui, de monsieur Deslandes
lui-même. Savez-vous ce qu’on dit de lui dans le monde ? jusqu’en ce
salon ?

— Est-ce que dans le monde on s’occupe de monsieur Deslandes ? répondit
Isaure avec un sourire sardonique.

— De quel sot ne s’occupe-t-on pas ?

— Eh bien, puisque monsieur Deslandes est devenu un homme à la mode, ce
dont je ne me serais guère doutée, voyons, que dit-on de lui ?

— Ce qu’on dit, madame ? on dit qu’il est amoureux de vous, et qu’il
vous fait la cour.

Monsieur Piard disait la vérité sans le savoir, ce qui arrive
quelquefois aux maris qui parlent en riant des conquêtes de leurs
femmes ; seulement il ne riait pas. Décidé à se débarrasser du
substitut qu’il avait pris en haine effroyable depuis la lettre
anonyme, il cherchait un prétexte plausible pour déterminer Isaure à ne
plus le recevoir ; près d’une personne si rigide dans sa conduite et si
soumise aux convenances, la meilleure manière de motiver l’exclusion
du provincial n’était-ce pas de le représenter comme un homme
compromettant ? Telle fut la belle raison qui engagea le conseiller
d’état à feindre à l’égard de sa femme la jalousie qu’il n’éprouvait
en réalité que pour sa maîtresse.

— Ah ! monsieur Deslandes est amoureux de moi ! je suis bien aise
d’apprendre cela, dit madame Piard en souriant de nouveau avec le plus
magnifique dédain. Et moi, dit-on que je réponde à cette belle passion ?

— Les choses n’en sont pas encore là, reprit le faux jaloux qui
fronçait les sourcils ; mais vous connaissez la malignité du monde :
donnez-lui prise, ne fût-ce que par un cheveu, bientôt elle s’empare de
vous corps et âme ! Horace a dit :

    _Parturient montes, nascetur ridiculus mus._

Dans le monde ce sont les souris qui enfantent des montagnes.

— Puisque, de votre aveu, la montagne est encore à naître, qui vous
empêche d’écraser la souris ?

— Vous savez que j’ai l’habitude de ne rien faire sans vous consulter,
reprit M. Piard d’un ton moins emphatique ; je n’ai pas besoin de
vous dire, que je me mets, ainsi que vous, fort au-dessus des sots
propos dont les assiduités de monsieur Deslandes ont pu être l’objet ;
mais peut-être serait-il bon de leur imposer silence d’une manière
péremptoire. Tenez-vous beaucoup aux visites de ce monsieur ?

— J’y tiens si peu, dit Isaure, qu’à partir d’aujourd’hui ma porte lui
sera refusée. N’est-ce pas là ce que vous voulez ?

Le conseiller d’état fut à la fois surpris, ravi et un peu contrarié
d’un succès si facilement obtenu : surpris, sa femme ne l’avait pas
habitué à tant de condescendance ; ravi, n’allait-il pas être délivré
de sa bête noire ? contrarié enfin, faute d’obstacles, sa mauvaise
humeur n’avait plus de prétexte ; il devait la contenir sous peine de
ridicule, et rien n’est indigeste comme une colère rentrée.

— Je suis sûr qu’en vous-même vous m’accusez de jalousie et de
despotisme, dit-il dans l’espoir d’être contredit et de rallumer ainsi
une discussion qui, malgré lui, semblait près de s’éteindre.

— Fussiez-vous jaloux, je n’aurais pas raison de me plaindre, répondit
madame Piard avec une douceur hypocrite ; la jalousie est une preuve
d’attachement.

— A la bonne heure ; mais vous trouvez, je le parie, qu’en vous priant
de cesser de voir un de vos plus assidus courtisans, j’abuse un peu de
ma puissance maritale ?

— Pourquoi cela ? dit Isaure d’un ton plus insidieux encore ;
n’êtes-vous pas le maître chez vous ? je n’ai, je vous jure, nulle
envie de m’insurger contre une autorité si légitime ; je trouve fort
naturel que vous me défendiez de recevoir les gens qui vous déplaisent.
En m’avertissant des propos ridicules dont je puis être l’objet, vous
me mettez à même de les réduire au silence ; c’est un véritable service
que vous me rendez, et je serais folle d’y voir un acte de tyrannie.
Entre époux ne doit-on pas se conseiller, se soutenir ? Voyons, pendant
que nous y sommes, avez-vous encore quelque avis à me donner, quelque
observation, quelque remontrance à me faire ? Parlez sans crainte de
me blesser. Personne n’est infaillible, et je ne demande pas mieux que
d’être instruite de mes fautes.

Emerveillé d’un langage si exemplaire, monsieur Piard leva le nez au
plafond en cherchant quel nouveau grief il pourrait articuler ; car
lorsqu’une femme veut bien se reconnaître des défauts, il est imprudent
de ne pas la prendre au mot, et de lui laisser croire qu’on la trouve
parfaite.

— Il y a encore ce monsieur de Rochelle dont les visites peuvent
paraître un peu fréquentes, dit-il après un silence assez long dont
Isaure eût eu le droit de tirer vanité, car il prouvait combien sa
conduite offrait peu de prise à la critique.

— Consigné comme monsieur Deslandes, répondit-elle sans la moindre
hésitation ; à un autre.

— Un autre, dit M. Piard en cherchant de nouveau, mais cette fois sans
trouver ; je ne vois plus rien... c’est tout... et même, je ne prétends
pas que les assiduités des personnes dont je viens de parleraient aucun
inconvénient sérieux, mais le monde est si abominable qu’on ne saurait
montrer trop de réserve et de prudence.

— Trouvez-vous que je manque de l’une ou de l’autre ?

— Au contraire. Vous êtes parfaite de tenue, de dignité et de raison ;
chacun en convient.

— Pas de compliments. En ce moment il ne s’agit pas de mes qualités,
mais de mes défauts. Qu’avez-vous encore à me reprocher ?

— Rien, répondit le conseiller d’état, contraint, un peu malgré lui, de
rendre hommage à la vérité.

— Cherchez bien, reprit Isaure avec un traître sourire.

— J’ai beau chercher.

— Quoi ! pas une étourderie, pas une légèreté, pas une inconséquence !
Prenez garde, vous allez me rendre orgueilleuse.

— Alors vous aurez un défaut.

— On n’eût rien dit de plus délicat à l’Œil-de-Bœuf.

Monsieur Piard se drapa dans sa mirifique robe de chambre et sourit
d’un air évaporé, comme eût pu faire au petit-lever un marquis à talons
rouges.

— Voilà donc le chapitre de mes fautes terminé, reprit Isaure ; avouez
qu’il est court.

— Il pourrait l’être plus encore et s’écrire en un seul mot, reprit
le conseiller d’état, remis en humeur de galanterie par le compliment
qu’il venait de recevoir.

— Quel mot ? demanda-t-elle.

— Vertu ! répondit monsieur Piard qui, s’inclinant vers elle, lui prit
la main et la porta lentement à ses lèvres, d’un air qu’il crut aussi
noble que gracieux.

Isaure se laissa baiser la main sans sourciller ; regardant ensuite
fixement son mari qui venait de se redresser contre la cheminée, elle
lui dit du ton le plus naturel et le plus calme :

— Puisque mon examen de conscience est achevé, vous plaît-il que nous
commencions le votre ?

Monsieur Piard ne s’attendait nullement à cette proposition. Distrait
de son humeur farouche par l’aménité d’Isaure, il s’était laissé
conduire sans s’en apercevoir, en passant par la chambre d’épreuve d’où
était sortie plus blanche que l’hermine la femme irréprochable, jusqu’à
la porte clandestine qui ouvrait sur ses égarements personnels. A la
vue d’un péril qu’il avait toujours redouté, il sentit les restes de
sa colère se fondre en un gâchis d’embarras, de dépit, d’inquiétude,
de frayeur même, au milieu duquel sa présence d’esprit se laissa choir
tout net. Par le geste instinctif de l’homme qui prévoit une attaque
et cherche à y parer, il croisa sa robe de chambre, faible et ridicule
cuirasse, et parvenant à sourire, mais de l’air le moins enjoué :

— Il est impossible que mes péchés ne soient pas un peu plus gros que
les vôtres, dit-il, et je craindrais d’avoir en vous un confesseur trop
sévère.

— Je vous promets au contraire une grande indulgence, répondit madame
Piard, dont la figure exprimait la tranquillité la plus froide ; — la
sévérité ne remédie à rien et souvent elle achève de tout gâter. Vous
ne trouverez donc dans mes paroles ni amertume, ni fiel. Ce ne sont pas
des reproches que je veux vous adresser, mais des conseils...

— Des reproches ! interrompit le conseiller d’état qui feignit de
s’emporter à ce mot, dans le but d’intimider sa femme et d’arrêter
l’explication dès le préambule ; des reproches ! en quoi, s’il vous
plaît, méritai-je les vôtres ? Des reproches ! !

Isaure étendit la main vers son mari, et ce seul geste, exécuté avec le
plus grand calme, lui coupa la parole.

— Ne cherchez pas à vous mettre en colère ; vous n’y réussiriez pas,
lui dit-elle lorsqu’elle le vit réduit au silence ; asseyez-vous au
lieu d’essayer des poses de mélodrame ; et, avant tout, éteignez le feu
qui prend à votre robe de chambre.

Le conseiller d’état obéit avec une docilité machinale.

— Écoutez-moi tranquillement comme je vous parle, continua Isaure ;
si l’un de nous deux a le droit de se montrer courroucé, c’est moi
je pense ; vous voyez cependant si je suis de sang-froid : tâchez de
m’imiter. Vous avez une maîtresse.

— Cela n’est pas vrai, s’écria monsieur Piard en devenant soudain
presque aussi rouge qu’une pivoine.

— Vous avez une maîtresse, reprit l’épouse outragée, sans que sa voix,
en prononçant ce mot irritant, manifestât la plus légère émotion :
elle s’appelle ou plutôt se fait appeler madame de Marmancourt ; elle
demeure rue Saint-Lazare et reçoit deux fois par semaine, le lundi
et le vendredi. Parmi les hommes qui vont chez elle, je vous citerai
monsieur Belnay, monsieur de Handsgorf et monsieur Deslandes, dont vous
parliez tout à l’heure.

— Deslandes ! c’est ce polisson là qui m’a vendu, pensa le conseiller
d’état, qui en voyant sa femme si bien informée ne trouva pour se
justifier que ces paroles articulées avec embarras : — Comment
pouvez-vous ajouter foi à des propos si absurdes ? ne voyez-vous
pas qu’on cherche à nous brouiller, à semer la discorde dans notre
intérieur ? Je ne sais pas seulement s’il existe dans Paris une femme
qui porte le nom que vous venez de prononcer. Comment avez-vous dit ?
Mariancourt ? Bazancourt ?

— Assez, dit Isaure toujours impassible ; ne vous abaissez pas
inutilement au mensonge ; je sais à quoi m’en tenir. Par bonheur nous
n’avons pas d’enfant ; les dépenses extravagantes que vous faites pour
cette femme n’atteignent donc que moi seule, et ce n’est pas là un
malheur à quoi je puisse être fort sensible. Grâces au ciel je n’ai
pas besoin du luxe, et je ne tiens pas à l’argent. D’un autre côté,
poursuivit-elle avec un sourire d’ironie, je n’ai jamais été assez
présomptueuse pour espérer de captiver un homme habitué aux succès les
plus flatteurs et les plus variés. Dès le jour de notre mariage, j’ai
dû prévoir que ce n’était pas à une pauvre provinciale, telle que moi,
qu’était réservé un tel honneur, d’avance je me suis résignée à ce qui
se passe aujourd’hui. Trouvez-vous que je vous parle avec assez de
modération ? Vous me trompez, peut-être nous ruinez-vous, et cependant
je ne vous reproche ni vos dissipations, ni votre infidélité. Sur ce
double article, dire un seul mot de plus serait au-dessous de moi ;
mais il est d’autres considérations plus graves à mes yeux, et au sujet
desquelles je me permettrai de vous soumettre quelques observations.

— Où veut-elle en venir ? se demanda monsieur Piard, à qui
l’extraordinaire mansuétude de sa femme causait plus d’émotion que
n’eût fait le courroux le plus véhément.

— Ne m’interrompez pas, reprit Isaure d’une voix posée. Il s’agit
d’intérêts sérieux ; lorsque je vous aurai exposé ma manière de voir,
vous me répondrez, si vous pouvez. Je ne me suis jamais abusée sur la
constance de vos sentiments, mais en revanche je m’étais bercée d’une
illusion à laquelle je ne veux renoncer qu’à la dernière extrémité.
En me mariant avec vous j’avais cru épouser un homme d’état. Depuis
quelque temps vous n’épargnez rien pour me désabuser. Je ne répèterai
pas ici ce que je vous ai dit déjà vingt fois, mais en deux mots :
que voulez-vous ? Toute conduite raisonnable a un but qui se peut
avouer. Quel est votre but ? Conservateur depuis 1830, vous vous jetez
aujourd’hui dans l’opposition ; à quel propos ce changement ? Vous
m’allez parler de vos griefs, des lenteurs de votre avancement, des
dégoûts dont on vous abreuve ; mais quand même tout cela serait vrai,
ce que je nie, serait-ce une raison pour vous conduire comme vous
faites ? Vous vous plaignez de marcher trop lentement ; rétrograder
est-il le moyen d’arriver plus vite ?

— Où voyez-vous que je rétrograde ? interrompit monsieur Piard en
hochant la tête d’un air capable.

— Oh ! je sais qu’en vous rapprochant de la gauche vous croyez acquérir
de l’importance et manœuvrer d’une manière fort habile. Permettez-moi
de vous détromper ; mais pour cela laissons de côté les déclamations
de vos journaux patriotes, et parlons raison. En France qu’est-ce que
l’opposition ? un terrain de passage et non d’établissement ; les
habiles y campent mais n’y bâtissent pas : il n’y a que les sots ou
les brouillons qui en s’y logeant passent un bail à vie. Encore une
fois, qu’est-ce que l’opposition ? l’antichambre du pouvoir ; pas autre
chose. Qu’on passe par cette antichambre lorsqu’on n’a pas l’esprit de
trouver une autre porte, rien de mieux ; mais qu’on y revienne quand
une fois on s’est trouvé commodément assis au salon, voilà ce qui est
insensé, dérisoire, absurde ! Et voilà ce que vous faites ! Qu’en
résultera-t-il ? je vais vous l’apprendre. Si vous persévérez trois
mois encore dans la ligne où vous êtes entré, votre avenir politique
est détruit sans retour ; vous devenez un homme impossible. Déjà le roi
vous a cité parmi les personnes dont il se plaint, et vous savez s’il
est prudent de déplaire à un roi, fût-il constitutionnel. Les ministres
de leur côté sont fort mécontents de vous ; vainement je cherche à
pallier vos torts, chaque jour je perds du terrain, et le moment n’est
pas loin où mes efforts seront tout à fait inutiles. Le mot défection a
été prononcé ; si vous continuez à le justifier, comment pourrai-je y
répondre ? Tôt ou tard donc votre conduite portera ses fruits ; on vous
mettra en service extraordinaire, ce qui équivaut à une révocation.
Que ferez-vous alors ? car je ne pense pas que vous couriez au-devant
d’une disgrâce pour le seul plaisir de la subir. Vous avez sans doute
un projet ; quel est-il ?

— Mon projet ! répondit monsieur Piard avec l’importance de l’homme qui
se croit un mérite supérieur, le voici : le ministère actuel ne peut
aller loin, tout le monde en convient. Cela posé, il ne me paraît pas
de si mauvaise politique de sortir de la baraque avant qu’elle tombe.
Qu’on me mette en service extraordinaire, à l’instant même je donne ma
démission. En ce cas, j’ai la presque certitude d’être nommé député
aussitôt qu’il se présentera une vacance dans un des collèges dont la
gauche dispose. Le comité Odilon-Barrot m’a fait, à cet égard, des
promesses positives. Une fois à la chambre, nous verrons.

— Quoi ? dit Isaure en souriant de pitié.

— On renversera le ministère.

— Peut-être. Mais supposons que cela soit.

— La gauche arrivera au pouvoir.

Madame Piard haussa les épaules.

— J’accorde encore cela, dit-elle ; vous voyez que je vous donne beau
jeu.

— Alors si, comme j’ose l’espérer, je me distingue dans la lutte,
ma destitution me sera payée au décuple. Entre nous, je ne vois
dans la gauche personne qui, sous le rapport des connaissances
spéciales, puisse me disputer le ministère de l’instruction publique
ou celui de la justice. Quand je devrais me rabattre sur une place
de sous-secrétaire d’état ou même sur une direction générale, avouez
que cela vaudrait toujours mieux que de rester enfoui à perpétuité au
contentieux.

— Voici donc en deux mots votre espérance, dit Isaure avec ironie,
colonel sous le ministère actuel, vous comptez, en entrant au service
de l’opposition, devenir de plein saut maréchal de France. La
prétention serait fort belle, si elle n’était folle. Ne m’interrompez
pas et écoutez-moi. Supposons vrai tout ce que vous rêvez. Vous voilà
député, votant avec la gauche, et la gauche triomphe. Où cela vous
mènera-t-il ?

— A tout.

— A rien. La gauche, comme les deux centres, comme tous les partis,
a sa discipline et sa hiérarchie. Quel que soit le banc où vous
siégiez, vous trouverez les premières places prises. Je ne parle pas
de Laffitte, d’Odilon-Barrot, de Mauguin. Vous n’avez pas, je crois,
la prétention de les détrôner. Mais ces chefs ont des lieutenants
qui les serrent de près et que talonnent eux-mêmes les capacités
du troisième ordre. Au milieu de ce peloton compact qui, en cas de
succès, se regarde comme l’état-major né du nouveau ministère, comment
espérez-vous de vous faire jour ?

— Par la tribune ! dit fièrement monsieur Piard.

— Par la tribune ! êtes-vous orateur ? Et le fussiez-vous, il n’est pas
d’éloquence que n’annulle une position fausse. Transfuge aux yeux des
gens sévères, inconséquent et frivole selon les plus indulgents, vous
tomberez dans l’opposition comme une goutte d’eau dans la rivière, pour
y disparaître. Vous vous plaignez de vos supérieurs d’aujourd’hui ;
là, vous en trouverez d’autres plus tracassiers, plus intolérants,
plus impérieux ; car, sachez-le bien, nul n’a le goût du despotisme
comme ces gens qui ont toujours à la bouche le mot de liberté. Si vous
rejetez leur joug, vous vous condamnez à l’isolement, c’est-à-dire au
néant. Vous y soumettez-vous, comme font tant d’autres aussi portés
que vous à la révolte, voici le sort qui vous attend : dès votre
première session vous vous trouverez ce qu’il y a de plus ridicule au
monde, un frondeur à la suite, un éplucheur de budgets, un fabricant
d’amendements, un de ces êtres moroses, hargneux, impuissants et
criards, dont la participation aux affaires se réduit à mordre aux
jambes chaque ministère qui passe et les dédaigne. D’homme pratique
vous deviendrez un réformateur, un idéologue, un homme à théories,
moins que rien. Il est vrai que, d’après le mot d’ordre de vos chefs,
vous aurez le droit de jeter dans l’urne une boule noire. Qu’une si
belle perspective vous séduise, rien de mieux ; mais je dois vous
dire qu’elle n’exerce sur moi aucun prestige. Si ce que je crains se
réalise, mon parti est pris d’avance, et le voici : le jour où vous
serez mis à la réforme, révocation ou démission peu importe, ce jour-là
je me retire à D*** chez mon père. Je ne me sens aucune vocation
pour la disgrâce, et il ne me convient pas de déchoir de la position
où trois ans d’efforts inouïs m’ont placée. Après avoir accompli
l’entreprise la plus difficile en créant un salon, je n’assisterai pas
à la ruine de mon œuvre ; plutôt la briser moi-même que de la voir si
niaisement détruite ! D’ailleurs, une fois dans l’opposition, vous
n’aurez plus besoin de salon, et je vous deviendrai inutile. Tel est
mon projet ; vous me connaissez, c’est vous dire qu’il est immuable.

De tous les arguments qu’avait à sa disposition Isaure, aucun
n’eût produit l’effet d’une pareille menace. Avant qu’elle eût
cessé de parler, monsieur Piard s’était représenté l’isolement, la
déconsidération et le déchet où le plongerait indubitablement l’abandon
d’une alliée si utile jusqu’alors et devenue si nécessaire. Quelque
excellente opinion qu’il eût de son mérite, il fut contraint de
s’avouer que, perdre à la fois une belle place et une femme supérieure,
serait un double malheur qu’il lui serait difficile de réparer, réduit
à ses ressources personnelles. La physionomie du conseiller d’état
trahit, en dépit de ses efforts, l’anxiété et l’ébranlement de son
esprit.

— Il n’y a pas moyen de discuter avec vous, dit-il d’un air
embarrassé ; vous portez tout à l’extrême. Parce que, sur certains
points, nous ne nous trouvons pas d’accord, est-ce une raison pour me
lancer ainsi à brûle pourpoint le mot de séparation ? Ce n’est pas là
raisonner. Au lieu de s’emporter, on s’explique ; en tout il faut de la
modération :

    _Est modus in rebus..._

— C’est sans doute Horace qui a dit cela, interrompit Isaure avec
un imperceptible sourire ; prenons-le pour juge si vous voulez.
Croyez-vous que, pour quelques mécomptes éprouvés à la cour d’Auguste,
votre auteur favori se fût jamais avisé d’abandonner Mécène et d’entrer
dans la conspiration de Cinna ? Quoique poëte, il avait trop de bon
sens pour cela. Vous qui avez toujours ses vers à la bouche, imitez-le,
cela vous rapportera plus que de le citer.

— Il est sûr qu’Horace eût été un ventru modèle, dit monsieur Piard en
souriant à son tour.

— Revenons à notre sujet ; je vous ai fait part de mes intentions ;
veuillez m’expliquer les vôtres.

— Mes intentions, dit le conseiller d’état en hésitant à chaque
mot ; j’ai avant tout celle de bien vivre avec vous et de ne rien
faire qui puisse motiver le coup d’état dont vous me menacez. Une
rupture me causerait le plus grand chagrin, vous ne l’ignorez pas.
Mais en vérité vous avez une terrible manière d’argumenter ! Dans
des discussions générales, vous faites intervenir des considérations
toutes personnelles. Voilà une question de principes presque devenue
une altercation de ménage. Comment voulez-vous que je me défende ?
Si je suis, comme vous le prétendez, un mauvais politique, du moins
ne suis-je pas un mauvais mari. Je vois bien que vous voulez abuser
de votre ascendant et m’imposer des concessions. Eh bien ! voyons ;
tâchons de nous entendre : vous savez combien j’estime votre jugement.
Que me conseillez-vous ?

— De prendre à l’instant même un parti décisif, répondit Isaure d’un
ton aussi ferme que celui du mari l’était peu. Jetez-vous franchement
dans l’opposition, à quels risques, vous le savez ! ou donnez-moi carte
blanche pour réparer vos fautes, s’il en est temps encore.

Monsieur Piard se leva, et fit plusieurs tours dans le salon d’un air
soucieux et irrésolu.

— Si je romps avec elle, se dit-il, tout le monde me va jeter la
pierre, mes meilleurs amis même ; je perds d’un seul coup la moitié
de mon armée, et je ne me relèverai peut-être jamais d’un pareil
désastre ; si je cède, j’établis contre moi un précédent dont les
effets sont incalculables. Ce blanc-seing qu’elle me demande, c’est mon
abdication, ni plus ni moins.

Après avoir examiné les deux faces presque également effrayantes de
l’alternative où il se trouvait réduit, monsieur Piard fit ce que font
d’ordinaire les rois forcés d’opter entre leur déchéance ou la guerre
civile : il abdiqua.

— Avant tout, dit-il à sa femme, je veux que nous vivions bien
ensemble, comme nous avons fait jusqu’à ce jour. On ne remplace
pas la paix du ménage, et si vous y tenez autant que moi, rien ne
troublera jamais notre bonne intelligence. Je sais que vous avez un
esprit supérieur, et il est possible que vous jugiez notre position
plus sainement que je ne puis le faire, aigri et froissé comme je
l’ai été depuis quelque temps. Faites ce que vous voudrez, je ne vous
désapprouverai pas.

— Je vous ai demandé carte blanche.

— Carte blanche, soit.

Madame Piard baissa la tête pour dissimuler un sourire qui ne fit que
passer sur ses lèvres presque toujours sérieuses. Après trois ans
de lutte elle triomphait enfin ; elle était maîtresse, elle était
reine : au milieu de cette victoire, que lui importaient les ridicules
infidélités du barbon son époux, maintenant son serviteur ?

— C’est aujourd’hui le jour du garde-des-sceaux, dit-elle après un
instant de silence ; vous feriez bien d’y aller.

A cette première goutte d’un calice qu’il était condamné à boire
jusqu’à la lie, le conseiller d’état fit involontairement la grimace.

— Vous savez bien que nous sommes en froid, répondit-il doucement ; il
y a plus de six semaines que je n’ai mis les pieds chez lui.

— C’est précisément pour cela qu’il vous y faut aller ce soir ; il est
votre supérieur, et ce n’est pas à lui de faire les avances. Demain
je compte voir un ou deux des autres ministres ; j’espère que, sous
ma garantie, ils consentiront à oublier le passé. Maintenant, puisque
vous voilà raisonnable, permettez-moi de vous donner encore un ou deux
conseils, et surtout n’y voyez aucune allusion ; je ne vous parle pas
comme votre femme, mais comme une amie sincère et désintéressée. En
général, vous n’avez pas assez de tenue ; vous fréquentez un monde trop
frivole ; on vous voit trop souvent dans les coulisses de l’Opéra, vous
achetez trop de bouquets chez mademoiselle Prévost. Ces torts, minimes
en apparence, deviennent des fautes graves dans votre position. En
France, il est une chose qui réussit mieux que l’esprit, mieux que le
talent, mieux que le génie : c’est la gravité. Un homme d’état doit
paraître sérieux, fût-il jovial au fond. Parler peu, à propos et en
termes absolus, ne rire jamais, acquérir un maintien digne, un air
réfléchi et un regard scrutateur, avec cela on impose aux observateurs
même, et l’on arrive à tout. Tâchez de profiter de la leçon et d’être
un peu moins jeune homme.

A chaque instant, monsieur Piard s’attendait à voir sortir des lèvres
d’Isaure le nom de madame de Marmancourt. Il en fut quitte pour la
peur. La femme politique était trop habile pour revenir à un sujet
qui eût inutilement compliqué la discussion dont elle avait eu tous
les honneurs. Aussi, lorsque son mari lui eut demandé, non sans
inquiétude : — N’avez-vous plus rien à me dire ? — répondit-elle avec
une indulgence accomplie :

— Rien. Ne sommes-nous pas d’accord sur tout ?

Le conseiller d’état avait hâte de terminer la conversation ; il ne
fit pas répéter ces paroles qui lui laissaient la liberté d’opérer
convenablement sa retraite. Cachant sous une affectation de galanterie
sa déconvenue profonde, il baisa de nouveau la main de sa femme,
quitta le salon à petits pas et en referma la porte sans bruit, comme
il appartenait à un vaincu. Il rentra aussitôt dans son appartement,
fit sa toilette et sortit à pied, contre son habitude. Autrefois, pour
se consoler de la tyrannie des maires du palais, les rois fainéants
n’avaient pas de passe-temps plus doux que de se promener dans
les rues de Paris sur un char traîné par des bœufs. Cette sublime
flânerie, à l’usage des puissances détrônées, devint la ressource de
monsieur Piard, qui passa le reste de l’après-midi à muser le long
des boulevards, examinant les gravures nouvelles chez les marchands
d’estampes, s’arrêtant dans les magasins de bijouterie pour savoir le
prix des parures à la mode, et surtout ne laissant point passer une
seule jolie femme sans la regarder sous le nez. Cette occupation ne
parut pas si désagréable au conseiller d’état, qui, en se sentant
débarrassé du soin de sa conduite politique, finit par se dire, qu’à
tout prendre, c’était du souci de moins, du loisir de plus, et qu’il
n’y avait pas là de quoi se jeter à l’eau.

— Il est sûr que je viens de passer sous les fourches caudines,
pensa-t-il avec une résignation philosophique. Désormais je serai
obligé de filer doux, et c’est madame Piard qui portera les culottes.
Mais après tout, des deux malheurs que j’avais à craindre, je subis le
moindre. Une maîtresse femme est encore plus supportable qu’une femme
jalouse : mieux vaut être mené que persécuté.




L’AMI DU DÉFUNT


Après avoir donné à Deslandes tous les soins qu’exigeait son état,
monsieur de Loiselay revint chez sa fille qu’il trouva occupée à écrire
quelques lettres avant le dîner. Le vieux gentilhomme raconta dans
les termes les plus favorables au substitut le duel dont il venait
d’être témoin, et il essaya de prouver à Isaure qu’en considération
de la belle conduite du champion blessé, elle devait lui accorder une
complète amnistie. Madame Piard écouta cette apologie sans en paraître
touchée.

— Vous autres hommes, dit-elle à son père, lorsque vous vous êtes
battus, vous croyez que tout est dit et que vous voilà blancs comme
neige. Nous avons une autre manière de juger ; à nos yeux, un coup
d’épée de plus ou de moins ne prouve rien. Loin de le justifier, le
duel de monsieur Deslandes serait un nouveau tort si ma réputation
n’était pas solidement établie. On dirait qu’il s’est battu pour moi,
que je lui permets d’être mon chevalier ; et la calomnie aurait beau
jeu. Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons du même avis,
laissons-là votre malencontreux protégé et parlons d’autre chose.

— Parlons de ton mari, répondit monsieur de Loiselay, qui n’avait pas
l’habitude de contrarier sa fille, et qui pensa qu’il retrouverait plus
tard une meilleure occasion de plaider la cause du jeune magistrat.

— Parlons de mon mari, dit Isaure avec un imperceptible sourire.

— Depuis ce matin, je ne fais que penser à ce que tu m’as raconté,
reprit l’émigré d’une voix affectueuse ; à force d’y réfléchir, j’ai
fini par douter. Il me paraît impossible qu’à son âge Piard soit assez
stupide pour t’offenser ainsi. Ce serait le trait d’un fou, et il ne
l’est pas. Je parierais maintenant que cette histoire qu’on lui prête
n’est qu’un mensonge. Tu sais la confiance qu’on doit accorder aux
lettres anonymes. Calme-toi donc, ne te fais pas de mal à propos d’une
chimère, et surtout ne te monte pas la tête.

— Ai-je donc l’air d’une femme qui se fait du mal et qui se monte la
tête ? demanda madame Piard en regardant le vieillard d’un air assez
moqueur.

— Je sais que quand tu veux, tu as beaucoup d’empire sur toi-même.

— Et sur les autres aussi, j’espère, pensa Isaure qui reprit : —
Vous vous trompez, mon père, si vous croyez que j’aie besoin de me
faire violence pour ne pas poignarder monsieur Piard. Nous venons
de causer pendant près de deux heures le plus tranquillement du
monde. Rassurez-vous, nous sommes très-bien d’accord, et ses petites
trahisons ne nous empêcheront pas de vivre en paix.

— Isaure, dit monsieur de Loiselay avec une gravité paternelle, je ne
l’entends pas ainsi. Songez que la maxime : monsieur de son côté et
madame du sien ne saurait devenir à votre usage. Que votre mari ait ou
non des torts, il vous est défendu d’en avoir.

— C’est mon avis, répondit froidement madame Piard ; de ce côté, vous
n’avez rien à craindre, ni moi non plus. D’ailleurs, s’il était dans ma
nature de mal faire, mariée depuis plus de trois ans à un homme qui a
presque le double de mon âge, il n’est pas probable que j’eusse attendu
qu’il me donnât l’exemple.

Le vieux gentilhomme, quoique fort irrité contre son gendre, s’était
cru obligé de prêcher à sa fille l’inviolable respect de la foi
conjugale ; en la trouvant contre son attente, si résignée, si
indulgente, si magnanime, il éprouva l’espèce de désappointement
que ressentent tous les sermoneurs lorsqu’espérant de convaincre un
pécheur, ils découvrent qu’ils ont affaire à un converti.

— Il est fort heureux qu’elle pense de la sorte, dit-il en lui-même ;
mais je l’avoue, à sa place je n’aurais pas été si niaise : monsieur
Piard en aurait vu de belles !

L’idée de voir son gendre complètement impuni et poursuivant en paix le
cours de ses galanteries parut si déplaisante à monsieur de Loiselay
qu’il finit par se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de châtier
le coupable, et en ce cas, si ce n’était pas à lui, beau-père offensé
dans la personne de sa fille, de se charger de la correction.

— Comment m’as-tu dit que se nommait cette femme ? demanda-t-il après
avoir longtemps gardé le silence d’un air de profonde réflexion.

— Madame de Marmancourt, répondit Isaure qui, en voyant que son père ne
lui parlait plus, s’était remise à écrire.

— Madame de Marmancourt... oui, je me rappelle ; rue saint Lazare...
veuve d’un capitaine de vaisseau... Sous le consulat, toutes les femmes
de ce genre étaient veuves d’émigrés. A chaque époque sa mode.

Monsieur de Loiselay n’en dit pas davantage, mais il se leva,
et fit plusieurs tours dans la chambre en sifflant tout bas un
air de chasse, ce qui annonçait la conception de quelque projet
orageux aussi clairement que prédit la pluie le bonnet rabattu d’un
capucin-thermomètre.

Le lendemain, vers deux heures, madame Théodosie de Marmancourt se
trouvait seule dans son salon. Debout devant la cheminée, le visage
penché entre la pendule et l’un des candélabres, elle étudiait dans
la glace une nouvelle manière de baisser les yeux à trois temps, en
commençant par le ciel, dont elle attendait le meilleur effet. Au
milieu de ce travail, elle fut interrompue par sa femme de chambre qui
entra en tenant à la main un billet de visite.

— Qu’y a-t-il ? demanda Théodosie de l’air grondeur qui lui était
habituel lorsqu’elle ne posait pas en public.

— Un monsieur qui demande à parler à madame, répondit la soubrette
aguerrie à la mauvaise humeur de sa maîtresse.

Madame de Marmancourt prit la carte et y lut ces mots :

« Le comte de Loiselay. »

S’il est un lieu où les titres aient conservé quelque valeur, c’est
chez les femmes comme celle dont nous parlons. Théodosie, entre autres,
ne méprisait nullement la noblesse. Dans son esprit, un duc prenait
rang immédiatement après un agent de change, et un marquis valait
presque un notaire.

— Comment est-il ce comte ? demanda-t-elle en posant le billet sur la
cheminée.

— C’est un vieux monsieur bien mis, répondit la femme de chambre du
ton d’un gendarme qui lit un signalement. Il a une grosse épingle en
diamant, une chaîne de montre avec un cachet après et une canne à pomme
d’or plus belle que celle de monsieur de Gustan ; enfin, un bon genre.

Théodosie n’avait aucune raison pour fermer sa porte à un homme qui se
présentait sous ces auspices d’or et de diamant.

— Faites entrer ce monsieur, dit-elle en s’asseyant sur sa causeuse,
après avoir jeté à la glace un dernier regard de consultation.

Au bout d’un instant, monsieur de Loiselay fut introduit. Il traversa
le salon avec une aisance de gentilhomme, salua madame de Marmancourt
d’un air souriant, et prenant aussitôt la parole, tandis qu’elle lui
montrait un fauteuil.

— Madame, dit-il, mon nom vous est sans doute inconnu, et peut-être
en me voyant me présenter moi-même chez vous, trouvez-vous cette
démarche un peu cavalière ; j’espère que vous l’excuserez quand je vous
aurai dit que j’ai été un des meilleurs amis de ce pauvre monsieur de
Marmancourt.

Théodosie oublia de manœuvrer ses prunelles et regarda d’un air
interdit cet ami d’un homme qui n’avait jamais existé.

— J’ignorais sa mort et même son mariage, continua le vieux gentilhomme
sans paraître remarquer cet éblouissement ; quand on habite la
province, on n’est plus au courant de rien ; d’ailleurs, depuis
longtemps Marmancourt et moi nous nous étions perdus de vue ; c’est
seulement ici, l’autre jour et par hasard, que j’ai appris qu’il
y avait à Paris une dame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de
vaisseau ; j’ai cru alors qu’il était de mon devoir de venir présenter
mes respects à la femme d’un ancien camarade ; voilà, madame, ce qui
vous attire l’importunité de ma visite.

— Monsieur le comte a aussi servi dans la marine ? dit Théodosie en
s’efforçant de reprendre contenance.

— Dans la marine de terre, madame, répondit monsieur de Loiselay avec
un sérieux admirable ; comme vous voyez, j’étais de beaucoup l’aîné
de Marmancourt, mais notre amitié n’en était pas moins vive. Vous ne
sauriez croire à quel point j’ai été affecté de sa mort ; j’en ai
pleuré, moi qui ne pleure guère.

Le malin émigré débitait son histoire d’une façon si naturelle, que
Théodosie, qui d’abord s’était crue la victime d’une mystification,
recouvra peu à peu son aplomb et finit par se dire : — Pourquoi n’y
aurait-il pas eu, en effet, dans la marine, un capitaine de vaisseau
portant le nom de Marmancourt et ami de ce vieux monsieur, qui a l’air
fort bien élevé et incapable de désobliger une femme ? — Tout à fait
rassurée par ce raisonnement, elle adressa au père d’Isaure un de ses
plus aimables sourires.

— Les anciens amis de mon mari sont sûrs d’être bien reçus chez
moi, dit-elle, même quand je n’ai pas l’honneur de les connaître
personnellement. Je ne puis qu’être fort sensible, monsieur le comte, à
la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner.

Monsieur de Loiselay, dont le regard scrutateur avait déjà passé en
revue l’ameublement du salon, avisa en face des fenêtres un tableau
représentant un officier de marine en grand uniforme, qui, du milieu de
son cadre doré, servait de chaperon à l’intéressante veuve.

— Voilà son portrait ? dit-il en montrant la toile du doigt ; je ne le
trouve pas fort ressemblant.

— Ça serait trop fort s’il était ressemblant ! pensa madame de
Marmancourt, qui avait fait emplette de cette image conjugale à la
salle de vente des commissaires priseurs.

— Il est vrai que le peintre ne s’est pas distingué, répondit-elle ;
et puis monsieur de Marmancourt était déjà malade quand on a fait son
portrait.

— Y a-t-il longtemps que vous avez eu le malheur de le perdre ? demanda
l’émigré avec l’accent de l’intérêt.

— Quatre ans ! dit Théodosie, qui profita de l’occasion pour pousser un
soupir bémol et pratiquer son fameux regard à trois temps, levé, coulé
et baissé !

— Quatre ans ! déjà ! répéta monsieur de Loiselay en feignant de
l’étonnement ; mais il est donc mort le jour de ses noces ou bien il
vous avait épousée au berceau.

— Nous avons été mariés dix-huit mois. Mais il est vrai que j’étais
bien jeune quand il m’a épousée. J’avais quinze ans à peine.

— Ainsi, vous en avez vingt maintenant ?

— Bientôt vingt-et-un ; oh je suis une vieille femme ! répondit madame
de Marmancourt, dont la physionomie, par une transition savante, avait
passé de la tristesse à la coquetterie.

La conversation continua quelque temps sur ce ton, tour à tour
mélancolique et enjoué, une vraie conversation de veuve. Le vieux
gentilhomme, qui avait un projet qu’il ne perdait pas de vue, eut l’art
de se faire interroger sur les motifs de son voyage à Paris.

— Madame, dit-il avec un galant sourire, si je vous dis qu’entre vous,
jeune, jolie et spirituelle, et moi, vieux campagnard brouillé avec les
beaux usages, il y a un point de ressemblance, vous m’allez trouver
bien présomptueux ; le fait est vrai, pourtant, car je suis veuf. La
mort de ma femme, en brisant toutes mes habitudes, m’a fait prendre en
haine ma terre. A mon âge, un changement de vie a ses dangers, et je
sais qu’à bien des gens, mon projet paraîtra ridicule...

— Quel projet ? interrompit la veuve avec un commencement de
familiarité.

— Celui de m’établir à Paris. Après tout, quoiqu’on en ait déjà glosé,
je ne vois pas que ce soit là une si grande folie ; car enfin, je me
porte à merveille, et avec une soixantaine de mille livres de rente, je
peux vivre ici plus agréablement qu’en province.

— Mais débarrassez-vous donc de votre canne, dit madame de Marmancourt,
à qui le vieillard en ce moment parut un être fort intéressant ; est-on
si cérémonieux dans la maison d’un ancien ami ?

— Par malheur, continua le vieillard, qui posa sans façon sur une table
sa canne et son chapeau ; depuis le peu de temps que je suis à Paris,
j’ai déjà eu lieu de m’apercevoir qu’il n’est pas si facile que je
l’avais cru de s’y former une société agréable. A mon âge, contracter
des liaisons exigeantes, aller dans ce qu’on appelle le monde, c’est
plutôt une fatigue qu’un plaisir. Ce qu’il me faudrait, ce que je
cherche, ce sont deux ou trois maisons où je puisse venir passer la
soirée, en petit comité, sans cérémonie. Eh bien ! vous ne me croiriez
pas, c’est fort difficile à trouver.

— Monsieur le comte, dit Théodosie le visage illuminé de son plus
gracieux sourire, je n’ose espérer que mon modeste salon offre le
moindre attrait à un homme comme vous, mais je serais charmée qu’il pût
vous attirer quelquefois, lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire. A
défaut de plaisirs brillants, vous y trouverez du moins le petit cercle
intime et la causerie sans apprêts pour lesquels je partage tout à fait
votre prédilection. Je reste toujours chez moi le soir, les lundis et
les vendredis.

Ayant obtenu ce qu’il désirait, le rusé gentilhomme abrégea sa visite,
et prit congé de l’aimable veuve, qui, après son départ, demeura
plongée dans une méditation non poétique. Depuis quelque temps madame
de Marmancourt roulait dans sa tête le sage projet de couronner par un
hymen moins idéal que celui dont elle portait le deuil, une carrière
où les roses n’étaient pas toujours sans épines. Monsieur de Loiselay,
avec ses soixante-huit ans sonnés, ses belles manières et sa fortune
plus belle encore, lui parut le plus désirable des maris.

— Comtesse de Loiselay et soixante mille livres de rentes ! se dit
Théodosie. C’est ça qui serait chouette ! Crèveraient-elles d’envie
toutes tant qu’elles sont ! Et ce manant de Jules, comme il enragerait !

Tandis que madame de Marmancourt couchait en joue de la sorte le titre
du vieux gentilhomme et sa fortune, qu’il avait triplée pour produire
plus d’effet, celui-ci réfléchissait ainsi en regagnant les boulevards :

— Cette femme-là n’est pas mal, mais Isaure est dix fois plus belle.
Voilà comme nous sommes, nous autres hommes : le fruit défendu nous
semble toujours le meilleur.... Elle est maigre, elle met du rouge,
elle se noircit les sourcils, et, malgré son langage de mineure, elle
n’est pas loin de la trentaine. Décidément, Piard est absurde. Quand
on fait tant que d’avoir des intrigues, il faut les choisir telles
qu’on en puisse tirer vanité. Moi, qui ne suis qu’un vieux grison, si
j’habitais Paris et que je voulusse vivre en jeune homme, je trouverais
diantrement mieux qu’il n’a fait. Mais il ne s’agit pas de ça.
Maintenant que j’ai mes entrées chez cette sirène, monsieur mon gendre
n’a qu’à marcher droit. Que je l’y trouve !




LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE


Le lendemain était un vendredi. Monsieur de Loiselay, qui avait
passé avec Deslandes une partie de la matinée, profita dès le soir
même de l’invitation de madame de Marmancourt ; à neuf heures il se
rendit chez elle sans qu’Isaure ni à plus forte raison le conseiller
d’état s’en doutassent. A l’exception du substitut, retenu chez lui
par sa blessure ; de Blondeau, empêché par une autre raison que nous
expliquerons plus loin ; de monsieur Piard, qui, depuis la lettre
anonyme, n’avait pas remis les pieds chez l’infidèle, et des amies
intimes dont le personnel avait été renouvelé à la suite de la querelle
dont nous avons parlé, la société réunie dans le salon était la même
que nous y avons vue en scène une première fois.

Pendant son séjour à Paris sous le consulat, monsieur de Loiselay avait
trop complètement vécu pour que les mœurs les plus exceptionnelles
lui parussent étranges ou embarrassantes ; d’ailleurs, en homme qui a
marché tour à tour sur les fleurs et les ronces de la vie, il avait
pour système de ne s’étonner de rien et de s’accommoder de tout. Au
milieu de ce cercle de gens qu’il n’avait jamais vus, il se trouva
chez lui. Accueilli avec la plus haute distinction par la maîtresse de
la maison, que le titre de comtesse et les soixante mille livres de
rentes avaient empêchée de dormir, il répondit à ses cajoleries par
une galanterie qui sentait l’ancien régime, mais non la province. Il
causa courtoisement avec les autres femmes, quoiqu’il les trouvât plus
laides qu’il ne devait être permis de l’être, gagna lestement à la
bouillotte une trentaine de napoléons, but du punch comme s’il avait eu
trente ans au lieu de soixante-huit ; et, se mêlant à la conversation
d’un groupe qui parlait politique, cribla d’épigrammes légitimistes les
raisonnements des discoureurs, attachés la plupart au gouvernement de
juillet.

— Savez-vous où madame de Marmancourt a recruté ce vieux sanglier
carliste ? dit un des interlocuteurs à celui de ses voisins qui, dans
le faubourg Saint-Honoré, s’appelait monsieur de Handsgorf, et, dans ce
salon, monsieur Ernest.

— Tout ce que je sais, c’est que ses coups de boutoir ne sont pas trop
mal appliqués, répondit en souriant le diplomate ; carliste ou non,
c’est un homme d’esprit.

Onze heures étaient sonnées ; monsieur de Loiselay, qui avait
l’habitude de se coucher tôt, commençait à éprouver un sommeil
involontaire.

— Il paraît que mon honorable gendre ne viendra pas ce soir, se
dit-il en s’asseyant à l’écart dans le fond du salon ; pourtant il
est impossible qu’il sache que je l’attends à l’affût. Onze heures et
quart. Peut-être est-il à l’Opéra ; dans ce cas, il peut encore venir.

Au moment où le vieillard faisait cette réflexion, la porte du salon
s’ouvrit, et monsieur Piard parut.

Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités
découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une
sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire
que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait,
il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène
qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans
les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à
l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de
la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux
d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.

A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans
cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le
bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à
se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires
épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise
railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit
entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait
interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au
milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva
l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des
situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire
ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du
conseiller d’état.

— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne
vous a vu.

— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses
petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient
leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me
suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.

— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une
physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.

— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.

Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres,
tandis que la plupart des autres souriaient.

— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces
derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la
nature de l’héritage en question.

— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de
Handsgorf.

— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur
Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est
une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais
vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.

Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il
avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de
sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur
le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce
geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de
la femme furieuse :

— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a
quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.

Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre
blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents.
Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne
manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas
là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille
disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.

— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante.
Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah !
j’étouffe... de l’air.

Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber
languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la
tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un
évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles
prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles
soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent
tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce
soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de
syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée
et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de
mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.

— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous
reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.

— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le
conseiller d’état.

— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :

    Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ;
    L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là
sont de mauvais goût.

— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime
beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois
savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.

— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement
accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller
d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié
en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux
gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté
hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement
derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.

En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la
bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de
plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il
s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller
d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour
ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les
talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques
hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique
d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion
des belles offensées :

— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent
de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui
de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à
teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.

A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être
sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ;
dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres
arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita
toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.

— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son
malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.

— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils
furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les
conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver
son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses
il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu
avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce
moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un
instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé,
deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises.
Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est
désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est
donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre
personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait
perdu toute arrogance.

— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me
paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus
parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il
temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché
mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui
en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres
ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié
d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait
plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de
l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?

— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état
en essuyant la sueur qui lui humectait le front.

— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui
ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à
présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde
que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ;
mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.

— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec
componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide,
imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes
que je me reproche moi-même.

— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !

— C’est cela.

— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?

— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à
la canonisation !

Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré
lui.

— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit
adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva
dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité
conjugale ne brillait pas au premier rang.

— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à
son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par
vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons
pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même
ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe
grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue
comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à
la vôtre ?

Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que
vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues
vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat,
du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais
doutée de rien ; la vôtre sait tout.

— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous
reconnaissez que le fond est le même ?

— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées
du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à
apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a.
Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette
vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de
garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques
mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait
juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait.
Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la
prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point
parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à
mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un
ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs,
qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne
l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour
qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.

— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur,
répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des
conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est
fini entre madame de Marmancourt et moi.

— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore
mieux.

— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda
le conseiller d’état avec une intention maligne.

— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés !
dit en souriant monsieur de Loiselay.

Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent,
le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse
qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant
l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.

— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous
venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à
Isaure.

— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce
qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi
que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est
bien. _Prima transit_, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas
de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est
surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous
sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.

Cette histoire convenue, ils entrèrent.




LES MAUVAIS JOURS


Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par
sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement
sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à
Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui
donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur
de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé
une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un
jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement
auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les
soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus
noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas
eu de nouvelles depuis le jour du duel.

— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes
après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite
de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées
pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet
chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison
dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu
de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui
ai-je fait ?

Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte,
traversa comme un éclair l’esprit du substitut.

— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa
pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille
de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour
de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait
s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une
demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière
de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à
Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son
étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent
au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il
parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de
ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre
demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un
joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis
me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque
motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes
me voir : son absence dit tout.

Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu
de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.

— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous
faire une visite ? lui demanda le vieillard.

— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air
contraint.

— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens
qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !

— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.

— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après
son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de
vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre
à cette impertinence.

— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il
portait en écharpe.

— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont
vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ?
Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan
n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme
un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la
fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un
témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par
celui qui l’emploie.

En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de
Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus
foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :

— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais
puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me
voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.

L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il
ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui
permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où
il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à
Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui
resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut
qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un
sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il
comptait pour la remplir.

— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il
en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de
son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant.
C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne
me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru
capable de se conduire avec cette brutale insouciance.

Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore
que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay
avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard
à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives
audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite,
de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager
le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait
jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les
écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs
avant d’atteindre le terme de leurs vœux.

Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en
route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de
mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité,
l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son
esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour
courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.

Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes
qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui
rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le
rôle de solliciteur.

— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay
d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ;
d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à
tout le monde d’aller à Corinthe.

Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois
que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant
dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de
main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les
nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en
l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :

— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une
prolongation ?

— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un
acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.

— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ;
après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli
pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous
n’avez, je crois, que vingt-sept ans.

— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.

— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai
fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant
soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine,
mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une
pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une
carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que
tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.

Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention
particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut
nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement.
Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire
qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué
par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein
d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi
subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant,
impossible.

— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ;
autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même
étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec
lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que
je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux
de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait
de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa
part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle
Bescherin !

Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul
instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi
qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise,
lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que
prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut
demandé :

— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée
décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le
grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est
mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?

— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il
lui est impossible de devenir belle.

— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air
contrarié.

— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de
votre avis.

— Je vous assure que nous avons été tous deux trop sévères, reprit
l’émigré d’un ton insinuant ; on ne peut pas dire qu’elle est jolie,
mais entre une beauté remarquable et une laideur repoussante il y a
bien des nuances ; et mademoiselle Bescherin est certainement plutôt
agréable de figure que disgracieuse. D’ailleurs elle est fort bien
faite, je la regardais l’autre jour en sortant de la messe ; elle
a la taille très-noble, elle marche avec aisance ; si elle passait
seulement trois mois ici pour y acquérir la science de la toilette
et du maintien, elle vous paraîtrait une tout autre femme. Et puis,
considération capitale en matière de mariage, elle a un très-heureux
caractère, l’humeur gaie, douce et égale, suffisamment d’esprit ; quant
aux principes, elle a reçu une de ces bonnes éducations de province,
plus solides que brillantes, et qui, après tout, font mieux l’affaire
d’un mari que toutes les fariboles dont on remplit la tête des
demoiselles dans les pensionnats de Paris.

— En vérité, monsieur, interrompit Deslandes en riant avec
affectation, vous ne me parleriez pas autrement de mademoiselle
Bescherin, si vous aviez envie de me la faire épouser.

— Qui vous dit que je n’ai pas en effet cette envie ? répondit le vieux
gentilhomme, qui regarda fixement son interlocuteur pour voir quel
effet produirait sur lui cette déclaration inattendue.

— Il m’est impossible de croire que vous parliez sérieusement ;
permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez dit dans votre salon
quelques jours avant mon départ de D***. A cette époque, l’idée de ce
mariage vous paraissait...

— A cette époque, interrompit monsieur de Loiselay, le grand vicaire
vivait encore : c’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue. Les
circonstances ayant changé, pourquoi voulez-vous que ma manière de voir
ne se soit pas modifiée ? En comptant ce qu’elle attend de son père,
qui mourra d’un coup de sang au premier jour, la petite Bescherin est
en ce moment un parti de cinquante mille écus ; et de pareilles dots
sont rares, même à Paris. Je ne pense pas que votre fortune s’élève
plus haut que ce chiffre.

— Elle l’atteint à peine, répondit le substitut ; mais vous oubliez,
monsieur, dans ce calcul, l’essor que je peux prendre dans ma carrière,
les espérances que j’ai le droit de concevoir...

— Les espérances, interrompit le vieillard avec un sourire où semblait
percer une secrète compassion, ces valeurs-là, mon cher Deslandes, no
se cotent pas à la Bourse. Rien de creux, de fragile et de trompeur,
comme les espérances des gens en place. Restons donc dans le positif,
au lieu de nous bercer d’illusions.

Depuis plusieurs jours, le substitut se creusait la cervelle pour
découvrir la cause du changement survenu dans les opinions de son
vieil ami. Il fut frappé de l’accent avec lequel furent articulées ces
dernières paroles, et il se dit que pour lui prêcher ainsi la vanité
des biens après lesquels soupirent les solliciteurs, le vieillard
devait avoir quelque motif inconnu, mais sérieux. Il baissa la tête,
réfléchit un instant, et tout à coup se sentit illuminé par une de ces
pensées qui traversent les nuages de l’esprit comme l’éclair fend ceux
du ciel.

— Monsieur, dit-il au vieil émigré en le regardant d’un œil pénétrant,
permettez-moi une seule question. Les conseils que vous voulez bien me
donner aujourd’hui, si différents de ceux que j’ai reçus de vous il y
a quelques mois, sont-ils le résultat d’une conversation qui aurait eu
lieu à mon sujet entre vous et madame Piard ?

Monsieur de Loiselay parut embarrassé ; mais la franchise naturelle
de son caractère triompha de l’hésitation qui retarda un instant sa
réponse.

— Eh bien, oui ! mon cher Deslandes, dit-il avec l’accent de
soulagement d’un homme qui se délivre d’un fardeau ; vous avez mis
le doigt sur la plaie. Pourquoi ne vous dirai-je pas tout crûment la
vérité, au lieu de faire avec vous de la diplomatie ? Que diantre !
vous n’êtes pas un enfant, et la fermeté de votre caractère m’est
connue ! Voici donc en deux mots de quoi il s’agit : d’abord, mon
illustre gendre monsieur Piard ne veut pas entendre parler de vous. Que
lui avez-vous fait ? je l’ignore. Toujours est-il qu’il semble vous
avoir voué une haine toute particulière ; ce ne serait rien : mais
le plus fâcheux, c’est qu’Isaure, sur ce point, et c’est peut-être
aujourd’hui le seul, est entièrement d’accord avec son mari. Toutes mes
observations ont été inutiles, et mon autorité paternelle a éprouvé un
échec complet en essayant de désarmer l’antipathie dont, à tort ou à
raison, vous êtes devenu l’objet. « Jamais je ne ferai aucune démarche
en faveur de monsieur Deslandes ; » telles ont été les propres paroles
d’Isaure ; et, je ne vous le cache pas, quand elle s’est prononcée
d’une manière si absolue, il est extrêmement difficile de la faire
revenir sur sa décision.

— J’essaierai cependant, dit le substitut, dont l’énergie se ranima
loin de se laisser abattre.

— Je souhaite de toute mon âme que vous réussissiez, reprit monsieur
de Loiselay ; mais je crois qu’autant vaudrait tenter de mettre le
Panthéon sur les tours de Notre-Dame. Dans cet état de choses, et
voyant vos projets menacés d’un naufrage complet, ne devais-je pas, moi
qui vous y ai encouragé peut-être un peu étourdiment, ne devais-je pas
chercher à renouer les fils d’une autre affaire, dont les avantages
pour vous me semblent évidents ?... Si vous épousiez mademoiselle
Bescherin...

— Ah ! de grâce, monsieur, interrompit Deslandes, je ne suis pas
encore condamné, et aux condamnés mêmes on accorde quelquefois un
sursis. Le nom seul de mademoiselle Bescherin me met les nerfs dans un
état horrible ; il me semble qu’on me recoupe le doigt.

— Je n’ai en vue que votre intérêt, répondit monsieur de Loiselay en
se levant ; maintenant vous savez à quoi vous en tenir : réfléchissez
donc sérieusement à ce que je vous ai dit, et si vous avez besoin de
mon intervention auprès du président Bescherin, employez-moi sans
scrupule. Vous n’ignorez pas que mes amis peuvent compter sur moi en
toute occasion. Je vous servirai de témoin le jour de votre mariage
de meilleur cœur encore que je ne l’ai fait l’autre jour au bois de
Boulogne.

— Que la peste t’étouffe ! pensa le substitut, à qui toute allusion à
son duel faisait éprouver une sensation désagréable.

Après le départ de monsieur de Loiselay, Deslandes s’habilla aussi vite
que le lui permit la gêne résultant de sa blessure.

— Le médecin dira ce qu’il voudra, pensa-t-il, le grand air et le
mouvement ne peuvent être pires pour moi que l’anxiété que j’éprouve.
Il faut que je voie madame Piard aujourd’hui même. J’ai un combat
décisif à livrer ; quel qu’en soit le résultat, victoire ou défaite, je
le connaîtrai avant ce soir.




UN CHANGEMENT DE DOMICILE


Les stoïciens, il n’y en a guère, mettent leur amour-propre à supporter
avec constance l’adversité ; les hommes intelligents vont plus loin
et cherchent à utiliser le malheur même ; Deslandes, qui se piquait
d’esprit plus que de philosophie, avait pour principal sujet de
méditation depuis quelques jours le profit qu’il attendait de sa
blessure ; à mesure que ses douleurs s’étaient tempérées, sa pensée,
délivrée du cilice qu’une sensation cuisante impose toujours aux âmes
le plus vivaces, avait enfourché le doigt qu’il n’avait plus, comme
à minuit une sorcière se fait un cheval de son balai ; mais au lieu
d’aller au sabbat, l’imagination du substitut s’élançait vers ces
régions non moins ardues où siègent, avec ou sans pied fourchu, les
puissants de la terre, et dont sa main mutilée devait, pensait-il, lui
aplanir le chemin.

— Maintenant que je me suis battu pour Isaure, elle est à moi, se
disait-il avec une fatuité martiale ; rancune, orgueil, prudence,
dévotion, il n’est rien en elle qui puisse résister désormais à
l’ascendant décisif que doit me donner ma blessure, si j’en sais tirer
parti. Toutes les femmes, celles-là mêmes qui n’en conviennent pas, ont
un faible pour les aventures, et se laissent éblouir par le moindre
reflet des mœurs chevaleresques. Grâce à ce duel, qui, ainsi que tous
les autres malheurs, a son bon côté, me voilà devenu tout à fait un
héros de roman ; pourquoi ne jouirais-je pas des prérogatives du
métier, qui sont de plaire, de séduire et de triompher ?

Quoiqu’en se parlant de la sorte Deslandes affectât une ironie dirigée
contre lui-même, au fond il croyait fermement au prestige de sa
blessure, et il était décidé à s’en servir sans scrupule pour dompter
les caprices et les rigueurs de madame Piard. Les paroles de monsieur
de Loiselay l’inquiétèrent sans le décourager. Il ne s’arrêta pas un
seul instant à l’idée d’une défaite irréparable, mais il prévit un
combat à livrer, et s’y préparant aussitôt, il ne négligea aucun moyen
d’assurer sa victoire. Après avoir donné à sa toilette les soins les
plus minutieux, il se contempla une dernière fois dans la glace, et
ne put s’empêcher d’être assez content de sa personne ; il se trouva
une physionomie plus attrayante qu’à l’ordinaire ; son teint pâle et
ses yeux cernés, grâces inaccoutumées et filles de la souffrance,
lui parurent d’une séduction capitale ; enfin l’héroïque prestance
du bras qu’il portait en écharpe le réconcilia presque entièrement
avec les tortures qu’il venait de subir. En lui-même il fut forcé de
convenir qu’à moins d’être une tigresse, aucune femme ne devait rester
insensible en face d’un homme si intéressant. Ce juste sentiment de
son mérite personnel acheva de lui rendre l’assurance qu’avait ébranlée
la déclaration du vieil émigré.

Au moment de sortir pour aller chez madame Piard, le substitut fut
arrêté par une réflexion soudaine que lui inspira la vue du tiroir
presque vide où il chercha de l’argent.

— C’est à peine, pensa-t-if, s’il me reste de quoi payer mon
chirurgien. Avant tout, il est indispensable que je voie Blondeau ;
d’ailleurs, une heure n’est pas sonnée, et il est encore trop matin
pour me présenter chez Isaure.

Deslandes envoya chercher un fiacre et se fit conduire à la rue
Godot-Mauroy ; en entrant dans la maison où demeurait Blondeau, il
aperçut sous la porte cochère une de ces grandes voitures vulgairement
nommées tapissières, dont on se sert pour les déménagements ; et
jetant machinalement les yeux sur les meubles qu’y plaçaient plusieurs
portefaix, il reconnut les fauteuils du salon de son ami.

— J’arrive à temps, pensa-t-il ; le voilà qui déménage ; et s’il a
l’intention de m’éviter, j’aurais peut-être eu de la peine à découvrir
sa nouvelle demeure.

Il monta l’escalier et entendit alors une bruyante rumeur qui venait du
troisième étage ; il pressa le pas et arriva bientôt à l’appartement
de Blondeau, où l’attendait une scène imprévue qui, de surprise, le
fit arrêter sur le seuil de la porte. A travers plusieurs ouvriers
occupés à décrocher les tentures et à transporter les meubles,
discutaient, gesticulaient, maugréaient, criaient et blasphémaient
une demi-douzaine d’individus qui se mettaient sous le nez, les uns
aux autres, avec une pantomime fort véhémente, des carrés de papier où
l’on apercevait autant de chiffres que de mots. Le centre de ce groupe
turbulent était occupé par un gros homme d’une cinquantaine d’années
qui lui-même tenait à la main plusieurs feuillets plus ou moins
timbrés, à l’aide desquels il repoussait victorieusement les attaques
dont il était l’objet.

— Qu’avez-vous à réclamer ? disait-il d’une voix de basse-taille qui
lui eût fait honneur au lutrin. Vous dois-je quelque chose ? Ne suis-je
pas _floué_ comme vous ? Pour ravoir mes meubles, ne m’a-t-il pas
fallu payer le terme courant au propriétaire ? sans compter la perte
que j’éprouve. Un mobilier _établi_ depuis six mois, pas davantage !
Le voilà frais ! Regardez si ça ne fait pas dresser les cheveux de la
tête ! continua-t-il en montrant sur le damas des rideaux et sur le
divan les taches et les brûlures qu’y avaient fait à l’envi les cigares
et le punch.

— Il y aura du déchet, je ne dis pas non, interrompit de sa voix
criarde M. Bigaré qui figurait au premier rang dans cette émeute de
créanciers ; mais qu’est-ce que cela auprès d’un mémoire de 1,830
francs pour argenterie livrée à ce va-nu-pieds et dont je ne toucherai
peut-être jamais un sou ? M’a-t-il trompé, ce gueux-là !

— Et moi donc ! s’écria madame Tavernier en brandissant avec
indignation son cabas vide ; pour des richards comme vous, quelques
cents francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais, moi,
une pauvre vieille femme, obligée de gagner sa vie ! Dire que j’ai
retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d’épargne pour les lui
prêter, à ce ruine-maison ! Si l’on m’écoutait, tous ceux à qui il
doit emporteraient d’ici quelque chose. Pourquoi donc est-ce que le
tapissier aurait tout et les autres rien ?

— C’est vrai, elle a raison, dirent en chœur plusieurs des assistants.

— La vieille, allez donc voir dans la cour si j’y suis, s’écria le
créancier privilégié qui regarda son entourage de l’air dont un chien
rongeant un os épie ceux de ses confrères qui menacent son repas. Et
vous, messieurs, reprit-il, quand vous crierez jusqu’à demain, à quoi
cela vous mènera-t-il ? Cet appartement est loué en mon nom : voilà mon
bail en règle ; je suis ici chez moi, et, s’il me plaît de déménager,
cela ne regarde personne.

— Chut ! fit, en étendant brusquement les deux bras, madame Tavernier
qui venait d’apercevoir Deslandes sur le seuil de la porte.

La vieille fourra la tête au plus épais du groupe, roula de droite
et de gauche ses yeux louches, et posant les deux mains sur la large
bouche de M. Bigaré qui l’ouvrait pour reprendre la parole :

— Paix donc ! reprit-elle d’une voix mystérieuse. Silence et _motus_ !
Vous voyez bien ce monsieur qui arrive ? C’est un ami de M. Gustan, un
homme _immensément_ riche, qui lui a apporté, il n’y a pas deux mois,
gros comme moi de billets de banque... Je les ai vus. Je parie que le
cher homme vient ici pour tout payer.

Tous les yeux se portèrent vers le substitut, qui, ne pouvant parvenir
à s’expliquer la scène dont il était témoin, demeurait immobile à
l’entrée du salon. Tout à coup, par un mouvement simultané semblable
au premier élan des chevaux d’une course quand a sonné le départ,
le groupe entier se précipita vers Deslandes, qui, en reculant
d’étonnement, faillit tomber à la renverse. Les prétentions rivales
des créanciers éclatèrent en même temps en réclamations confuses et
assourdissantes.

— Monsieur, voilà plus d’un an que j’attends le paiement de mon
mémoire, s’écriait l’un d’eux, en qui l’on reconnaissait facilement
un tailleur à la physionomie arquée qu’avait donnée à ses jambes
l’habitude d’être assis à la turque.

— Monsieur..., un père de famille..., cinq enfants..., des malheurs...,
disait d’un air piteux un bottier qui depuis la même époque chaussait
Blondeau à crédit.

— Mon bon monsieur, c’est moi qui vous ai apporté à déjeuner l’autre
fois ; vous vous le rappelez bien ? Je me recommande à votre chère
bienveillance, ainsi que mes cinquante pauvres francs ; ainsi parlait
d’une voix lamentable madame Tavernier.

— Monsieur, criait monsieur Bigaré, qui à lui seul faisait plus de
bruit que tous les autres, permettez-moi de réclamer un instant votre
attention ; s’il est une créance qui mérite de l’intérêt et de la
faveur, j’ose prétendre que c’est la mienne. Vous vous en convaincrez
facilement, si vous voulez bien jeter un seul regard sur ce papier.

— Ah çà ! cinq cent mille diables que vous êtes, s’écria à son tour
Deslandes en faisant voler d’un revers de main au milieu du salon le
mémoire que l’orfévre lui mettait sous le nez, quelle comédie est
ceci ? qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? pour qui me prenez-vous ?
Je viens voir monsieur de Gustan. Que faites-vous chez lui, et pourquoi
n’y est-il pas ?

— Ignorez-vous, monsieur, que le susdit Gustan est depuis plusieurs
jours en prison pour dettes ? répondit d’un air surpris le tapissier.

— En prison pour dettes ! répéta Deslandes avec émotion. Où cela ? à
Sainte-Pélagie ?

— Rue de Clichy, dit le tailleur.

Sans en demander davantage, le substitut se précipita hors du salon.

— Monsieur, écoutez-nous, s’écrièrent sur tous les tons les créanciers
désappointés qui le poursuivirent sur l’escalier.

— Ça va-t-il finir ? leur dit Deslandes en se retournant avec colère ;
que demandez-vous ?

— On nous a dit que vous vouliez payer les dettes de votre ami,
répondit d’un ton pathétique monsieur Bigaré. Ce serait un noble trait,
monsieur, un trait digne d’un homme d’honneur, comme vous l’êtes sans
aucun doute.

Le substitut sourit avec amertume.

— Je payerai les dettes de mon ami... dit-il en appuyant ironiquement
sur chaque mot, aussitôt que mon ami m’aura remboursé dix-huit mille
francs qu’il me doit et que je vais lui demander. Je vous conseille de
prendre patience jusqu’à mon retour.

A ces mots, Deslandes reprit sa course, en dépit d’une clameur
générale ! il descendit l’escalier tout d’un trait, s’élança dans le
fiacre et cria au cocher d’une voix brusque :

— A la maison de détention de la rue de Clichy !

Peu de mots suffiront pour raconter la catastrophe qui avait précipité
Blondeau de Gustan dans l’asile philantropique qu’ouvre aux débiteurs
insolvables l’hospitalité de leurs créanciers. Le jour même du duel,
l’ami du substitut, pour se remettre des émotions qu’il venait
d’éprouver, n’avait rien imaginé de mieux que d’aller livrer sur le
tapis vert un nouveau combat dont, par une superstition de joueur, il
attendait un résultat merveilleux.

— Après le magnifique coup de pistolet que je viens de tirer,
s’était-il dit, il est impossible que je ne sois pas en veine ; qui
sait ? je me sens capable de faire sauter la banque.

Ce ne fut pas la banque qui sauta, ce fut la fameuse martingale de
Blondeau ; après une lutte prolongée jusqu’au soir, le joueur vaincu et
désespéré fut obligé de battre en retraite, les poches vides ainsi que
l’estomac, mais ne sentant la faim que dans sa bourse. Conformément au
proverbe qui affirme qu’un malheur ne vient jamais seul, en rentrant
dans son appartement il y trouva la signification avec commandement
d’un jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine,
et prononçant la contrainte par corps contre le sieur Blondeau de
Gustan, à propos d’une certaine lettre de change souscrite par icelui
et affligée d’un protêt, le jour de l’échéance. A la vue de ce papier
comminatoire, le joueur malheureux se prit les cheveux aux deux mains.

— Que vingt-cinq millions de triples tonnerres, s’écria-t-il,
bombardent les banquiers, les créanciers et toutes les autres hyènes
de même espèce ! Je ne me la rappelais plus, cette satanique lettre de
change ! Ce matin, j’aurais pu la payer ; mais maintenant que cette
rouge infernale m’a saigné à blanc, comment sortir de ce guêpier ?

Pour aller jouer, Blondeau avait pris sur lui tout ce qu’il possédait ;
et, comme on l’a vu, cette imitation libre des paroles de Simonide ne
lui avait pas réussi. Quoiqu’il ne doutât pas que son désastre ne fut
complet, il bouleversa l’un après l’autre tous les tiroirs du bureau où
il serrait son argent, quand il en avait. Cette recherche, entremêlée
d’imprécations pittoresques, eut pour unique résultat une pièce de dix
sous engagée dans une fente du meuble et qu’il jeta sur le tapis par un
geste furibond.

— Allons, mon vieux, tout est dit ! s’écria-t-il en croisant les bras
sur sa poitrine d’un air sinistre ; voici le dernier acte du mélodrame,
il s’agit de soigner le dénoûment.

Blondeau chargea ses pistolets où, par une sorte d’ironie funèbre, il
mit en guise de bourre le manifeste sur papier timbré qu’il venait
de recevoir ; puis, regardant la pendule qui marquait onze heures et
quart :

— Je me tuerai à minuit, dit-il avec un accent lugubre. En attendant le
moment fatal il se promena dans la chambre d’un pas lent et solennel.

A minuit sonnant, Blondeau s’approcha de la table où il avait posé
les pistolets ; il les regarda, les mania, les arma et finit par les
remettre où il les avait pris.

— A une heure précise je me ferai sauter la cervelle, dit-il alors ;
si je mens, que je sois traité de drôle et de polisson en plein foyer
d’Opéra !

Une heure sonna comme avait sonné minuit, sans que Blondeau qui, si
l’on en croyait sa physionomie farouche, caressait dans les plus
tragiques replis de son âme les préliminaires du suicide, se déterminât
à en venir au fait.

— Pourquoi faire une esclandre au milieu de la nuit ! se dit-il,
saisi d’un soudain respect pour le repos de ses voisins ; le bruit
du coup réveillerait tous les honnêtes bourgeois de la maison qui
se figureraient une émeute et mourraient de peur dans leur lit.
Épargnons-leur cette alarme ; finissons-en sans incommoder personne.
Rien ne presse, après tout ; j’ai bien le temps de me tuer demain matin.

Sur cette réflexion, dictée par un sentiment exquis des égards que se
doivent entre eux les locataires, Blondeau se coucha, et, de plus, il
s’endormit. Le lendemain en s’éveillant, il aperçut devant son lit un
homme bien vêtu dont la voix venait d’interrompre son sommeil, et qui
le saluait le sourire sur les lèvres.

— Monsieur, lui dit fort poliment cet inconnu, vous dormez de si bon
cœur que je suis désolé de vous éveiller ; mais la petite affaire pour
laquelle je viens ne souffre pas de retard ; je suis garde du commerce,
et...

— Qu’est-ce à dire ? s’écria Blondeau en bondissant sous sa couverture,
vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi ; avez-vous envie d’être
jeté par la fenêtre ?

Ainsi que la plupart des débiteurs forcés de souscrire des lettres de
change, l’ami de Deslandes avait particulièrement étudié dans le Code
de procédure le titre de la contrainte par corps ; il invoqua donc
d’une voix arrogante l’inviolabilité de son domicile, cita l’article de
la loi, et conclut en parlant de sa canne, comme font les marquis dans
les comédies de l’ancien répertoire.

— Puisque vous êtes légiste, lui dit sans s’émouvoir l’officier
ministériel, je suppose que vous avez lu jusqu’au bout le paragraphe
5 de l’article 781, auquel vous venez de faire allusion. Veuillez me
rendre la justice de croire que je connais mon métier. Je ne me serais
certainement pas permis d’entrer chez vous sans avoir avec moi mon
juge de paix qui vous attend dans votre salon. D’autre part, le soleil
est levé, vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la signification
du jugement qui vous condamne ; tous mes papiers sont parfaitement en
règle. Vous voyez donc bien, monsieur, que ce que vous avez de mieux à
faire est de vous lever et de nous accompagner de bonne grâce.

Le débiteur, pris au gîte, reconnut que toute résistance et même toute
discussion seraient inutiles. Il se jeta hors de son lit avec un
dépit si furieux, que le garde du commerce, prenant ce saut désordonné
pour un préliminaire d’agression, s’élança vers la table où il venait
d’apercevoir les pistolets qu’il crut préparés contre lui ; de chaque
main il en saisit un et les dirigea tous deux à la fois vers l’homme
dont il redoutait la violence.

— Ils sont chargés, sacrebleu ! voulez-vous m’assassiner ? s’écria
Blondeau, qui, à la vue des canons braqués sur lui, fut subitement
guéri de son envie de suicide.

— S’ils sont chargés, raison de plus pour que je m’en empare, répondit
l’agent ministériel ; vous ne plaisantez pas, à ce qu’il paraît. Vous
vouliez donc commettre un meurtre ?

Le débiteur sourit avec un superbe dédain.

— N’ayez pas peur, dit-il, ce n’est pas à votre infime individu que
j’en voulais, c’est à moi. Un instant plus tard vous n’auriez trouvé
dans mon lit qu’un cadavre. Mais puisque le sort en a décidé autrement,
et que je suis désarmé, faites de moi ce que vous voulez.

Une heure après, Blondeau de Gustan fut écroué dans la prison de la
rue de Clichy. Il y était détenu depuis une douzaine de jours, lorsque
le substitut s’y présenta dans une disposition d’esprit tellement
complexe, que la meilleure manière de l’expliquer clairement serait
de la décomposer par une opération imitée des sciences chimiques. En
admettant la possibilité d’une pareille analyse, voici quel en eût été
le résultat.

  Habitudes amicales.              2/10ᵉˢ
  Rancune causée par le duel.      1 id.
  Indignation de créancier lésé.   7 id.

On voit par ce calcul qu’en ce moment dans le cœur de Deslandes les
sentiments acerbes l’emportaient de beaucoup sur les sympathies
affectueuses. Si depuis sa cellule Blondeau avait pu apercevoir le
geste de colère avec lequel le substitut heurta le marteau sur la porte
de la prison, il est probable qu’il aurait demandé à ses gardiens comme
une faveur insigne de le préserver de la visite de son ancien ami.




LA PRISON POUR DETTES


Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été
d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique
circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du
malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de
la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système,
a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De
tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un
seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé
incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une
seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes
de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si
elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des
viveurs ?...

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main,
et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa
confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère,
tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main
compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un
terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité
ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait
incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le
juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement
qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les
plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle
préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes
intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt
et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le
principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une
taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit
monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale
eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille,
et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait
pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire
sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se
leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, —
Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr
que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit
madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je
donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à
toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton
Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il
est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose
dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait
qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne
amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis
contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de
cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air
rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et
les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa
cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est
dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les
créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment
de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé
pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici
avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit
d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets
de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot !
En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En
attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps :
depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai
maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté
avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le
détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que
n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est
pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que
lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop
vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes
les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens
le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet,
robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le
jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se
dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses
fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide
se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à
qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée
aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une
sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le
guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se
trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé
d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de
paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien
que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces
pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ;
mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le
châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût
jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de
plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui
s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux
meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une
petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent
déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un
cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main.
Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les
rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la
fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé
collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte
en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent
l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment
de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et
referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur
les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que
madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse,
Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un
instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur
Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc
de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre
inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je
n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu
viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut
d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements
pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ;
demande à madame... demande à Théodosie... Pourquoi te ferai-je plus
longtemps un mystère de mon bonheur ?... Tout à l’heure encore nous
parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas
un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un
noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il
viendra... et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci,
Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des
heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra
convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider...

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant
la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te
tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je
désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous
avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie... Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec
vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a
déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de
l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il
ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que
j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au
monde... Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il
n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas
votre pardon... Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que
te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une
galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses
lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir
accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le
sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le
prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont
pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable
l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as
un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce
moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter
les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a
rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit.
Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne
m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est
là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement
sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception
douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de
collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me
vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de
m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille
francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la
dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique
assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te
demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à
l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire
pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin
la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un
prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait
de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la
bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ;
attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre
cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver
l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il
m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les
droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant,
j’attendais mieux de toi !... Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en
se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien
l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta
noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le
meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer
de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me
croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés
réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix
émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite
boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit,
et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un
instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu
la brusquerie de cette question.

— Je ne pense pas que vous ayez sérieusement la prétention d’être
payé en ce moment, reprit Théodosie d’un ton calme et railleur ;
nous avons à rembourser des créances un peu plus pressantes que la
vôtre. D’ailleurs, malgré vos efforts pour jouer le rôle de créancier
impitoyable, vous avez un bon cœur, et vous seriez incapable de faire
de la peine à Gustave, quand même vous le pourriez. Il faut donc que
vous ayez la bonté de prendre patience au sujet de votre argent ; tout
ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner en gage, jusqu’au
jour du paiement, ce que je tiens dans ma main.

— Quelque parure qui vaut peut-être cent écus, pensa Deslandes ; me
voilà bien avancé.

— Promettez-moi de ne pas tourmenter Gustave jusqu’à ce qu’il puisse
vous rendre votre argent, et ce médaillon est à vous. N’ayez pas l’air
de le dédaigner, c’est un vrai talisman.

— Je devine, s’écria Blondeau d’une voix éclatante ; Deslandes,
crois-moi ; accepte des deux mains. C’est ta fortune qui est dans cette
petite boîte. Si tu as de la conscience, tu avoueras que tu dois du
retour, et tu me prêteras encore deux mille francs pour faire un compte
rond.

— Voyons ce talisman, dit le substitut en avançant la main avec une
sorte de curiosité.

— Mes conditions sont-elles acceptées ? demanda Théodosie qui
continuait de sourire d’un air sournois.

— Sans doute, fit Deslandes en ayant l’air de se parler à lui-même ;
puisqu’il n’a pas d’argent, il faut bien que j’attende ; quand je le
poursuivrais, où cela me mènerait-il ?

— Voilà parler en homme raisonnable, reprit madame de Marmancourt ;
ouvrez donc les yeux et admirez. Tout à l’heure, pour baiser ma main,
vous n’avez pas daigné vous mettre à genoux ; je pense que cette fois
vous ne vous ferez pas prier.

Par un mouvement brusque, mais gracieux, elle retourna la main dont
elle tenait le médaillon, qui offrit soudain aux regards surpris de
Deslandes le portrait de madame Piard.

— Isaure ! s’écria-t-il en saisissant avec empressement la miniature.

— Isaure ! répéta madame de Marmancourt qui échangea avec Blondeau un
regard moqueur ; en vérité, il ferait trouver joli ce vilain nom, tant
il met d’âme à le prononcer.

— Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains ? demanda le
substitut après avoir longtemps contemplé le médaillon comme s’il avait
eu peine à en croire ses yeux.

— Je vais vous le dire, répondit Théodosie, avec un accent dont
l’ironie mordante accusait un de ces mortels ressentiments que la
vengeance seule parvient à satisfaire.




LE PORTRAIT.


Jusqu’au bal de la souscription polonaise, madame de Marmancourt
n’avait éprouvé pour madame Piard que l’antipathie ordinaire
qu’inspirent toujours aux femmes d’une vertu équivoque celles dont la
conduite est irréprochable. L’humiliation qu’elle subit pendant cette
nuit mémorable métamorphosa ce sentiment vulgaire en une haine vivace
dans laquelle le conseiller d’état et Deslandes lui-même se trouvèrent
enveloppés. Ces trois personnages, le mari, la femme et celui qu’il
serait calomnieux de nommer l’amant, devinrent l’objet d’une rancune
encore exaspérée par l’incartade du galant à cheveux gris. En ce moment
Théodosie se dit que l’heure était venue, et, sans pitié ni remords,
elle s’empara du rôle que jouent dans les contes de Perrault les fées
malfaisantes, lorsqu’on ne les a pas invitées au baptême du prince
nouveau-né. A l’aide du portrait d’Isaure, tombé en son pouvoir par
une circonstance mystérieuse, elle sema la discorde pour récolter la
vengeance.

— C’est une vieille histoire, dit-elle en regardant le substitut avec
un traître sourire ; je puis vous la raconter devant Gustave ; car il
n’est pas jaloux. En ce temps-là, monsieur Piard se serait habillé
en postillon de Lonjumeau, si je le lui avais ordonné. Un jour il
me montra ce portrait qu’il portait chez un bijoutier pour en faire
changer la monture ; par une fantaisie que je ne chercherai pas à
justifier (vous le savez, les caprices sont le privilège des femmes),
je pris ce portrait, et, malgré les prières de monsieur Piard, je
refusai de le lui rendre. A mon avis, la perte était petite pour lui,
et tant qu’il s’est bien conduit envers moi, il n’a pas eu lieu d’en
souffrir. Je sais même qu’il s’est tiré d’affaire devant sa femme, en
supposant que le médaillon avait été perdu. Mais aujourd’hui, pour le
ravoir, il donnerait, j’en suis sûre, six mois de ses appointements.

— Il donnerait l’année tout entière, interrompit Blondeau avec
vivacité. Or, poursuivit-il en s’adressant au substitut, ce qui vaut
quinze mille francs pour un mari en vaut bien dix-huit mille pour un
amant. A ce compte-là, nous devrions déjà être quittes ; mais on n’est
pas juif, on ne te rançonne pas ; on te donne le portrait pour les
intérêts à échoir jusqu’au remboursement qui ne se fera pas longtemps
attendre, tu peux m’en croire. Comprends-tu maintenant quel marché d’or
tu viens de conclure ?

— Que ferai-je de ce portrait ? dit Deslandes avec une froideur simulée.

— En ce moment tu es Cromwell, s’écria Blondeau d’un air de sagacité
triomphante : mais je ne suis pas un enfant, et Théodosie encore moins.
Ce que tu feras de ce portrait, séducteur que tu es ? Tu le remettras
à madame Piard, et si en retour tu ne te fais pas donner un diplôme de
maître des requêtes, tu es indigne de la fortune qui t’ouvre les bras
et des destinées qui t’attendent.

Ce que le prisonnier exprimait avec une burlesque emphase, ce
qu’approuvait madame de Marmancourt par un sourire haineux, Deslandes
se l’était déjà dit.

— Il est sûr, avait-il pensé en serrant le portrait dans sa poche, que
maintenant je suis maître de la position, et cet avantage peut être
regardé comme une compensation du risque que court mon argent.

— Toutes ces folies, dit-il d’un ton adouci, me font oublier qu’il est
tard et que je n’ai pas déjeuné ; je vois ici de si bonnes choses, que
sans façon j’ai envie d’en prendre ma part.

En s’asseyant à la table de son débiteur, un créancier abdique par
ce fait seul le droit d’être intraitable ; car le moyen de manger le
pain d’un homme et de lui demander après cela de l’argent ! Blondeau
s’empressa de satisfaire l’appétit du substitut, pour pouvoir lui
attacher ensuite la muselière de l’hospitalité ; il prépara lui-même un
couvert, coupa une énorme tranche de pâté qu’il plaça sur l’assiette du
nouveau convive, et, lui versant à boire du vin de Bordeaux et du vin
de Champagne dans deux verres à la fois, il s’assit en face de lui et
recommença de déjeuner d’aussi bon appétit que s’il avait été à jeun.
Madame de Marmancourt, avertie par un signe de Gustave, se prêta de
bonne grâce à ce festin intéressé, et servit d’échanson aux deux amis,
qui, à la seconde bouteille, parurent avoir mutuellement oublié qu’une
question d’intérêt les avait divisés un instant.

— Vois-tu, mon cher Victor, dit Blondeau, qui en véritable viveur
jouissait de la faculté de parler en mangeant et de manger en parlant,
ta position est magnifique, pour peu que tu saches en profiter. Moi qui
te parle, si j’avais le quart de ton instruction et de tes talents, je
voudrais être maître des requêtes dans un mois et conseiller d’état
avant deux ans. Cela vaudrait un peu mieux que de me ruiner le corps et
l’âme dans des spéculations industrielles qui réussissent aujourd’hui
et demain vous envoient en prison.

— La main sur la conscience, interrompit le substitut en regardant son
hôte en face, ce n’est pas le jeu qui t’a conduit ici ?

— Le jeu ! s’écria Blondeau d’un air offensé ; parce que tu m’as vu
hasarder quelques pièces de cent sous à la bouillotte, tu t’es mis dans
la tête que j’étais un joueur ! C’est ce polisson de Louis Reynard qui
m’a trompé d’une manière indigne, avec ses achats de terrain. Si jamais
je sors d’ici, je lui conseille de se tenir bien enfermé chez lui. Ne
parlons plus de cela, l’idée seule m’en exaspère. J’aime mieux arrêter
mon imagination sur les succès qui t’attendent, et que je regarde
presque comme les miens, car entre amis il semble que tout soit commun.
Franchement, tu es en beau chemin, et tu dois être content.

— J’ai encore bien des obstacles à surmonter, répondit Deslandes d’un
air pensif ; d’avance on n’est jamais sûr du succès.

— Bah ! dit Blondeau en faisant sauter au plafond le bouchon d’une
bouteille de vin de Champagne, ou tu dissimules ou tu es trop modeste.
En deux mots, voici ton affaire : madame Piard peut à peu près tout ce
qu’elle veut ; tu m’accordes cela, n’est-ce pas ?

— Je ne pourrais le nier sans contredire la vérité.

— Toute la difficulté consiste donc à faire qu’elle veuille ce que tu
veux toi-même. Or, avec le sortilège que tu as dans ta poche, ce n’est
plus là qu’une bagatelle dont viendrait à bout le moindre écolier.

— Tu parlerais autrement si tu connaissais madame Piard, reprit
Deslandes en hochant la tête ; ce n’est pas une femme dont la conquête
soit si facile que tu parais le croire.

— Laisse donc ; elle est comme toutes les autres, dit Blondeau d’un ton
aussi résolu que s’il n’avait eu pour auditeurs que des hommes.

— Pas tout à fait, répliqua le substitut en souriant ; c’est une femme
à principes, une femme raisonnable, d’un caractère froid, toujours sur
ses gardes, très-sévère, très-imposante, vertueuse, en un mot.

— Et vous croyez tout cela ? interrompit madame de Marmancourt, qui
fixa sur le jeune magistrat un regard dont la moquerie approchait du
mépris.

A cette question où perçait le dépit que l’éloge d’une honnête femme
cause toujours aux filles d’Ève qui ont plus de beauté que de vertu,
Deslandes éprouva un embarras involontaire ; accéder au scepticisme
impudent qu’affichait devant lui une des aimables pécheresses dont
il est question, lui parut une faiblesse à laquelle le savoir-vivre
lui-même ne pouvait servir d’excuse ; d’un autre côté, en considérant
la chambre où il se trouvait, les bouteilles dont la table était
encombrée, la fumée du cigare de Blondeau et le cachemire de madame de
Marmancourt familièrement suspendu à l’espagnolette de la fenêtre ; il
fut forcé de reconnaître que le lieu et le moment seraient également
mal choisis pour y hasarder le panégyrique de la morale. Au lieu de
répondre sur-le-champ, il eut un instant d’hésitation dont Gustave
profita pour s’emparer de la parole.

— Théodosie a raison, dit-il d’une voix tranchante ; y a-t-il du bon
sens à prendre au sérieux toutes les simagrées de ces bégueules que tu
appelles des femmes à principes ? Je ne te croyais pas si jeune. Est-il
possible qu’avec ton esprit tu sois dupe d’un argot de convention
destiné à relever le prix de la moindre faveur par l’apparence de la
difficulté ? Ces vertus-là, vois-tu bien, je me chargerais d’en démolir
une par semaine, et je suis sûr que le plus souvent je me reposerais
avant le septième jour.

Blondeau continua quelque temps de moissonner à pleine faux le champ de
la vertu féminine, traitant d’ivraie les tiges de pur froment, et de
chardons les bluets innocents. Quand il eut tout coupé, tout abattu,
tout flétri, tout foulé aux pieds, il se versa à boire.

— Remplissez vos verres, dit-il ; je porte un toast anticipé, mais qui,
je l’espère, sera réalisé avant peu. A la santé de notre ami Victor,
ici présent, maître des requêtes par la grâce de madame Piard, ex-femme
vertueuse, prude démissionnaire, dévote réformée, élevée elle-même par
contre-coup au rang de femme aimable !

Théodosie, qui avait écouté avec une faveur marquée la folle diatribe
du prisonnier, accueillit ce toast impertinent par un éclat de rire
qui ne l’était pas moins. En dépit du mécontentement que lui causait
la profanation ironique à laquelle il voyait soumis l’objet de ses
ambitieuses amours, le substitut, flatté en secret de la perspective
que lui présentait son ami, finit par sourire, et vidant son verre à
son tour :

— Allons, dit-il, j’accepte ton vœu, quoiqu’il eût pu être formulé
d’une manière plus convenable. A ma santé donc, mais à celle de madame
d’abord et à la tienne aussi. Pour ce qui me concerne, je souhaite que
toutes tes prophéties se réalisent ; et toi, puisses-tu bientôt voir
tes affaires en meilleur état et sortir de ce lieu qui, quoique le
temps s’y passe fort bien, n’en est pas moins une prison.

Blondeau se pencha sur la table, et regardant son hôte avec une
tendresse où le vin était pour une moitié et l’intérêt pour une autre :

— Mon bon Victor, lui dit-il d’une voix douce, si tu voulais seulement
ajouter un millier d’écus à l’argent qu’a déjà fait pousser de terre
cette pauvre Théodosie, dès demain je pourrais être libre.

— Te moques-tu de moi ? répondit Deslandes en se levant par un
mouvement brusque ; si madame n’a qu’à frapper du pied pour que
l’argent sorte de terre, je ne suis pas doué du même privilège. Sais-tu
ce qu’il me reste, grâce à toi, des vingt mille francs que j’avais en
arrivant à Paris ? quatre cents francs à peine ! Je vais être obligé de
recourir à la bourse de monsieur de Loiselay.

— Tu trouves à emprunter de l’argent, et tu oses te plaindre ! s’écria
Gustave en croisant les bras d’un air indigné.

Au lieu de s’engager dans une discussion où le débiteur eût
probablement remporté l’avantage, grâce aux études spéciales qu’il
consacrait depuis longtemps à la matière controversée, le débonnaire
créancier tira sa montre :

— Quatre heures passées, dit-il d’un air surpris ; j’ai des visites à
faire, il faut que je vous quitte.

— J’espère que tu reviendras me voir, reprit le prisonnier d’une voix
caline ; tu sais qu’ici ton couvert est toujours mis.

— Merci, répondit Deslandes ; si tu étais raisonnable, tu donnerais de
moins bons déjeuners, et tu t’occuperais davantage de tes dettes.

— Propos d’homme qui sort de table, dit Blondeau en riant ; à jeun tu
ne me reprocherais pas mon déjeuner.

Le substitut se laissa serrer la main par son ami, salua poliment
madame de Marmancourt, et sortit.

— Ce diable de Blondeau a le talent de rire de tout, se dit-il
lorsqu’il fut hors de la prison, et sa bonne humeur imperturbable est
contagieuse. J’étais furieux en venant ici, et me voilà presque consolé
de la perte assez grave cependant à laquelle je suis exposé. Après
tout, n’ai-je pas raison ? Dans ma position une plaie d’argent n’est
pas mortelle, et si je réussis d’un autre côté le malheur sera plus que
réparé.

— Honnête garçon ! disait Gustave au même instant, cœur de l’âge
d’or, ingénuité patriarcale ! Je suis sûr que, si j’avais insisté,
il m’aurait apporté avant ce soir les quatre cents francs qui lui
restent ; mais c’eût été abuser de son amitié. C’est égal, j’y ai mis
une délicatesse qu’à ma place bien d’autres n’auraient pas eue.

— Pourvu qu’il révolutionne de fond en comble le ménage de cette
bégueule et de ce gros impertinent de Jules ! répondit madame de
Marmancourt qui, en se rappelant la bénignité du substitut, craignit
d’avoir confié la vengeance qu’elle méditait depuis quelques jours à
des mains trop inhabiles pour l’exécuter convenablement.

En sortant de la prison de la rue de Clichy, Deslandes, déterminé à
prendre possession d’une victoire qu’il croyait infaillible, se fit
conduire chez madame Piard.

Il n’était pas encore cinq heures ; selon son habitude, la femme
politique était dans son salon où se trouvaient plusieurs hommes, entre
autres le vieux colonel polonais dont nous avons déjà parlé. A la vue
du substitut qui s’était permis de forcer la consigne maintenue à son
égard, Isaure fronça le sourcil et pinça involontairement l’oreille
d’une jolie levrette à pelage fauve, dont le museau venait de s’appuyer
sur ses genoux. A part le grognement plaintif poussé par l’innocent
animal, ce mouvement presque imperceptible n’eut aucune suite, et
personne n’y fit attention. Madame Piard, reprenant son calme habituel,
accueillit son ancien protégé d’un air froid et poli, dans lequel
celui-ci pouvait lire également la dissimulation qu’impose à un cœur
tendre la présence de témoins importuns ou la réserve d’une femme
offensée qui attend sans la provoquer la justification du coupable
qu’elle aime. Tant que durèrent les visites qui avaient précédé la
sienne, et dont il trouva la longueur interminable, le substitut ne
prit à la conversation que la part laconique, incohérente et enjolivée
de distractions où triomphent d’ordinaire les hommes passionnés.
Pendant ce temps, ses efforts pour plaire appartinrent au domaine de
la pantomime plus qu’à celui de l’éloquence. Il chercha principalement
à tirer bon parti de son bras en écharpe et de son front pâle qu’il
pouvait entrevoir dans la glace de la cheminée.

Ayant ainsi préparé ses succès oratoires par la mélancolie de sa pose,
la gravité de son sourire et la souffrante langueur de ses regards,
Deslandes ne perdit pas de temps à chercher un autre exorde dès
qu’il se vit enfin seul avec sa protectrice. L’irritation nerveuse
résultant de sa blessure, l’excellent déjeuner qu’il venait de faire,
sa détermination bien arrêtée d’arriver à un dénoûment, les maximes
incendiaires professées par Blondeau en fait de galanterie, toutes ces
causes diverses et en apparence contradictoires lui inspirèrent une
hardiesse inaccoutumée, et dont la veille encore il ne se serait pas
cru capable.

— Madame, dit-il d’un air modeste, mais assuré, en montrant l’écharpe
de soie noire qui lui soutenait le bras, autrefois les belles
châtelaines ne dédaignaient pas de prodiguer leurs soins aux chevaliers
blessés pour elles ; si je vous rappelle cet exemple, ce n’est pas
que j’aie la présomption de croire qu’il puisse se renouveler en
ma faveur ; mais enfin, fidèle et dévoué comme on l’était jadis,
n’obtiendrai-je pour prix du respectueux attachement que je vous ai
voué qu’une disgrâce dont vous-même aujourd’hui devez reconnaître
l’injustice ?

Deslandes parlait de la sorte, debout près de la cheminée, sur
l’angle de laquelle il appuyait le coude, pour donner à son maintien
le poétique abandon qui caractérise tous les héros de roman dans les
vignettes anglaises. Assise en face de lui, madame Piard l’écoutait
d’un air impassible, en faisant sautiller son lorgnon devant les yeux
de la levrette, dont le museau pointu suivait avec une avidité toujours
déçue les soubresauts capricieux du petit cercle d’écaille. Isaure, qui
semblait s’intéresser à ce jeu beaucoup plus qu’aux tendres paroles de
son interlocuteur, l’interrompit cependant lorsque celui-ci se fut tu
de l’air d’un homme qui attend une réponse :

— Je savais déjà que vous vous étiez battu, dit-elle d’un ton léger ;
mon père m’a raconté votre duel ; vous avez eu, je crois, un ongle un
peu endommagé ?

Ce rabaissement ironique d’une affaire que le substitut trouvait fort
grave, et qu’il regardait même comme son plus beau fait d’armes, lui
fit monter aux joues une de ces chaudes rougeurs où fleurit la colère.

— Madame, répondit-il en essayant de se contenir, il est malheureux
pour moi que je n’aie pas été atteint au cœur, au lieu de l’être au
bras. Vous auriez peut-être épargné au mort les plaisanteries que vous
inspire le blessé.

— Ah ! de grâce ! dit Isaure qui recommença de faire danser son
lorgnon, n’ouvrez pas la tombe à propos d’un doigt écorché ; vous savez
que j’ai fort peu de goût pour les conversations funèbres. Parlons
d’autres choses. Mon père retourne à D*** dans deux ou trois jours ;
ferez-vous ce voyage avec lui ?

— Non, madame, s’écria Deslandes en se révoltant de nouveau contre ces
paroles, qui lui parurent contenir implicitement un congé positif ;
non, dussé-je encourir davantage encore votre mécontentement, je reste
à Paris. Dans le commencement peut-être, j’aurais pu vous obéir et me
résigner à ne plus vous voir ; mais en ce moment, malgré la rigueur
avec laquelle vous me traitez, le charme qui m’attache à ces lieux est
trop puissant pour qu’il me soit possible de le rompre.

— En ce cas, c’est à moi de le faire, interrompit Isaure d’un air
froid ; pour cela deux mots me suffiront. A vos yeux, monsieur, mon
salon n’est que l’antichambre du conseil d’état... Ne m’interrompez
pas. J’ai le malheur de connaître le cœur humain, et les phrases les
plus éloquentes m’en imposent fort peu... Je vous le répète, c’est au
conseil d’état, et non chez moi, que réside le charme qui vous retient
à Paris. Ce charme est trompeur, permettez-moi de vous le dire ; au
lieu de vous mener, comme vous l’espérez, aux honneurs et à la fortune,
il vous conduit droit à un écueil où bien d’autres ont échoué avant
vous ; que leur naufrage vous profite, si c’est possible. Croyez-moi,
n’attendez pas pour retourner à D*** qu’on vous y rappelle, ou qu’une
révocation vous prive du fruit de vos travaux passés. Soyez sûr que
mon conseil est bon, poursuivit Isaure avec un sourire équivoque ;
c’est à l’ami de mon père que je le donne, et non à celui de madame de
Marmancourt.

Ce dernier mot ranima toutes les espérances du substitut. Ne pouvant
croire à l’indifférence absolue de madame Piard, il attribua le
caractère acerbe de sa conduite et de ses paroles à l’un de ces
sentiments rancuneux qui supposent une affection préexistante et
finissent d’ordinaire par tourner au profit de celui qui en a été
l’objet.

— Tout cela est de la jalousie et rien de plus, se dit-il en glissant
le coude sur la cheminée de manière à se pencher élégamment vers madame
Piard, je ne la trouverai jamais dans une meilleure disposition ; de
mon côté, je me sens en verve, ainsi donc frappons le grand coup.

— Madame, dit-il à demi-voix en attachant sur les yeux d’Isaure un
long et tendre regard, ce n’est pas un conseil qu’il faut me donner,
c’est un ordre, car je vous appartiens. Si vous me commandez de
partir, j’obéirai, mais à une condition, c’est que vous me permettrez
d’emporter dans mon exil un souvenir, un gage qui m’aide à le supporter.

Malgré sa rigidité habituelle, Isaure n’avait pas entièrement dépouillé
cette coquetterie féminine qui prête souvent une oreille complaisante
aux gémissements d’un amant malheureux. Pleine de confiance en
elle-même, et sûre d’avoir arraché de son esprit les moindres germes
de l’espèce de sympathie que le jeune provincial lui avait d’abord
inspirée, elle crut pouvoir sans inconvénient se livrer au petit
plaisir de mirer un instant son amour-propre dans le courant de la
passion qui coulait à ses pieds. Au lieu de paraître offensée de la
hardiesse du substitut, elle sourit d’un air assez provoquant :

— Un souvenir ! Voulez-vous Esméralda ? dit-elle en emprisonnant
mignardement d’une main blanche et potelée le noir museau de sa chienne
favorite.

— J’aime bien Esméralda, répondit Deslandes qui se baissa pour caresser
la levrette, et par occasion effleura les jolis doigts d’Isaure ;
Esméralda est un bijou, mais ce bijou ne contenterait pas mon ambition.

— Que vous faut-il donc ? dit madame Piard en retirant sa main et
affectant un air moqueur. En pareil cas, que donne-t-on dans les
romans ? une fleur ! cela vous conviendrait-il ?

— Je voudrais mieux que cela, dit le substitut en souriant.

— Mieux que cela ! vous êtes exigeant, reprit avec un redoublement
d’ironie la prude changée en coquette ; voyons : je cherche... une
boucle de cheveux ? dit-elle tout à coup en portant le doigt à l’une
des grappes brunes et soyeuses qui encadraient le fin ovale de ses
joues ; cela se donne aussi, je crois, dans les grands moments ?

— Et pour cela on donnerait sa vie, s’écria Deslandes d’une voix
passionnée ; mais vous m’allez trouver bien présomptueux, je voudrais
mieux encore.

— Je ne me charge plus de deviner, dit madame Piard, dont aussitôt la
physionomie redevint sévère et le maintien imposant.

— Cependant, c’est maintenant bien facile, reprit le jeune magistrat
sans paraître embarrassé, il ne peut exister qu’un seul objet plus
précieux pour un amant qu’une boucle de cheveux de celle qu’il aime.

— Et cet objet ?...

— C’est un portrait.

— Et voilà ce que vous me demandez ! s’écria Isaure qui partit d’un
long éclat de rire, tant le propos lui parut extravagant, incroyable et
fabuleux.

Deslandes attendit tranquillement que la dédaigneuse gaieté de sa
protectrice se fût calmée. La regardant alors d’un air sérieux et
pénétrant :

— Vous m’avez mal compris, madame, lui dit-il, je n’ai certes pas la
présomption de vous demander votre portrait ; je vous prie seulement de
me permettre de le conserver : vous voyez que c’est bien différent.

Madame Piard examina un instant le substitut comme on regarde un homme
dont la raison est en train de déménager.

— Ordinairement vous parlez d’une manière sensée, reprit-elle ensuite ;
que voulez-vous me donner à entendre ; il est impossible que vous ayez
fait faire mon portrait ?

— Mais il n’est pas impossible que je l’aie, répliqua Deslandes d’un
air fin.

Madame Piard haussa les épaules sans répondre.

— Si je vous le montre, me promettez-vous de me le laisser ? demanda le
substitut.

— Oui, certainement ; et je ne cours pas grand risque à vous promettre
cela, car le fait est impossible.

Deslandes porta la main à sa poche, en tira mystérieusement la boîte
que lui avait donnée madame de Marmancourt, et l’ayant ouverte, il
l’offrit à madame Piard. L’étonnement rendit pendant un instant Isaure
muette et immobile ; mais tout à coup, par un geste rapide comme la
pensée, elle arracha le portrait au substitut, qui tenta vainement de
le retenir.

— Qui vous a remis cela ? lui dit-elle d’une voix brève et un peu
altérée ; ne me trompez pas, vous pourriez vous en repentir. Je veux
savoir la vérité, toute la vérité.

Cette déclaration était inutile. Le substitut avait vu que le mensonge
généreux ne lui réussissait pas, et il était décidé à se montrer
désormais véridique. Cependant il ne se fit aucun scrupule d’ajouter à
son récit quelques ornements propres à le rehausser lui-même aux yeux
de sa protectrice.

— Ce portrait est le prix de mon sang, dit-il avec un accent profond ;
et cela, madame, vous explique l’importance que j’attache à ce duel
dont vous riiez tout à l’heure. Des mains de la personne à qui vous
l’aviez confié, il avait passé dans celles de cette femme que je ne
veux pas nommer ici ; à son tour, elle l’avait remis à l’homme avec qui
je me suis battu, et qui, par forfanterie, en aurait pu faire un usage
déplorable. Averti de ce fait inqualifiable qui me paraissait couvrir
quelque machination odieuse, il m’a été impossible de le tolérer. Ce
bal où vous paraissiez si mécontente de moi, m’a servi d’occasion pour
provoquer le détenteur de votre portrait ; je l’ai forcé de se battre,
j’ai fait de la remise entre mes mains du trésor qui représente votre
image une des conditions du combat. J’ai été blessé, mais avec joie,
avec bonheur, puisque c’était pour vous... Voilà ce que j’ai fait,
madame... Isaure !... Et maintenant que je vous ai dit la vérité,
toute la vérité, refuserez-vous d’accomplir votre promesse ? Ne me
laisserez-vous pas presser encore une fois sur mes lèvres ce portrait
dont je ne vous aurais jamais parlé, et que j’aurais gardé pour moi
seul, comme l’avare garde son or, si la délicatesse n’était pas
inséparable du véritable amour !

D’après un usage encore en vigueur parmi les séducteurs de province,
mais qui commence à s’éteindre à Paris, Deslandes, à mesure qu’il
élevait la voix, avait fléchi les jarrets. A la dernière syllabe de sa
période très-heureusement terminée par le mot amour, il se trouva à
genoux devant madame Piard, dont il venait de saisir la main, sans que
la femme austère, soit surprise, soit émotion, songeât à la retirer.

En ce moment la porte du salon s’ouvrit brusquement.

— Quelle est cette impertinence ! s’écria monsieur Piard, qui resta un
instant immobile sur le seuil.




LA CIRE FONDUE


Parmi les accidents inattendus qui font perdre contenance à l’homme
le plus maître de lui-même, un amant à genoux devant l’objet de son
martyre met à coup sûr en première ligne la foudroyante arrivée du
mari. A la vue de monsieur Piard, qui semblait pétrifié de surprise et
de colère, le substitut, à son tour, éprouva une émotion extravagante :
il se releva précipitamment, fit deux pas en arrière, prit un livre
sur une table et l’ouvrit, par une de ces inspirations niaises qui, en
pareil cas, sont les plus promptes à éclore. Ce maintien trouvé, il
attendit d’un air confus et d’un cœur palpitant la chute du tonnerre
conjugal.

Le tonnerre ne tomba pas : un seul coup d’œil de madame Piard fit
expirer sur les lèvres de son mari l’orage près d’en sortir. Fasciné
par ce puissant regard, le conseiller d’état demeura un instant à
l’entrée du salon ; à la fin il dompta cette faiblesse, et s’approcha
de la cheminée, en cherchant à donner à ses sourcils froncés une
majesté olympienne capable d’imposer à Isaure le respect, si elle
était innocente, la terreur, si elle était coupable.

— M’expliquerez-vous, madame, ce que signifie cette scène ? dit-il
d’une voix saccadée, en affectant dédaigneusement de tourner le dos à
Deslandes.

Madame Piard promena de son mari à son amant un regard profond, qui
fouilla le cœur de ces deux hommes et en mit à nu toutes les fibres :
elle les trouva également dignes de son mépris, sans pouvoir décider
lequel lui paraissait le plus haïssable de la ridicule contenance
du substitut ou de l’effort du conseiller d’état pour se donner un
maintien tyrannique. Auprès de cette gaucherie d’écolier et de cette
jalousie de barbon, elle se trouva elle-même si pleine de calme, de
fermeté et d’indifférence, qu’elle mit une complaisance secrète à
savourer sa supériorité. Au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta
un instant recueillie dans son orgueil, la tête noblement posée, l’œil
fier et la bouche souriante. Lorsque enfin il lui plut de parler, elle
inclina le front par un mouvement d’un admirable dédain, comme si son
mari avait été trop petit pour qu’elle pût le voir sans se baisser.

— Vous me demandez une explication ? je vais vous la donner, lui
dit-elle d’une voix où il eût été impossible de découvrir d’autre
émotion que celle d’une triomphante ironie. Vous venez de trouver
monsieur Deslandes à mes genoux, et de cette pantomime, qui ne doit
pas vous être étrangère, vous concluez sans doute qu’il s’agissait
d’une déclaration d’amour. Vous ne vous trompez pas. Au moment où vous
êtes entré avec une brusquerie dont je vous prie de ne pas prendre
l’habitude, j’écoutais un aveu aussi clair qu’elégamment tourné.

— Perd-elle la tête ? se dit Deslandes, à qui monsieur Piard lança en
dessous un regard furieux.

— Je ne vous répéterai pas toutes les jolies choses qui m’ont été
dites, reprit Isaure du même ton, elles perdraient trop à passer par ma
bouche et le détail en serait long ; mais comme tout discours bien fait
doit se résumer en une phrase, je puis, en négligeant les accessoires,
vous mettre au courant du principal. Monsieur Deslandes désire mon
portrait ; pensez-vous que je doive le lui donner ? Puisque vous voilà,
je serais bien aise de connaître votre avis.

— Madame, il est impossible que vous parliez sérieusement ! s’écria
le conseiller d’état, tandis que le substitut se mordait les lèvres
jusqu’au sang.

— Je ne dis pas un mot qui ne soit la vérité, répondit madame Piard, en
ayant l’air de s’étonner ingénuement qu’on doutât de ses paroles ; si
vous ne voulez pas me croire, interrogez monsieur Deslandes, je suis
bien sûre qu’il ne me démentira pas.

Les deux hommes se regardèrent comme font deux buffles prêts à
s’entre-percer de leurs cornes ; mais ni l’un ni l’autre n’ouvrirent
la bouche, accablés qu’ils étaient par le rôle ridicule qui leur était
imposé, sans qu’ils aperçussent aucun moyen de s’y soustraire. La
physionomie inquiète du conseiller d’état ne ramena pas la sérénité sur
celle de Deslandes ; mais en examinant attentivement le substitut,
monsieur Piard finit par se rassurer.

— J’ai eu tort d’avoir peur, se dit-il ; ce petit provincial est trop
déconcerté pour qu’il soit raisonnable de supposer qu’il puisse être
dangereux. Il est évident que ma femme ne se moque que de lui ; et sans
doute, pour rendre la chose plus amusante, elle désire que je me mette
de la partie.

Reprenant aussitôt l’air d’outrecuidance qui lui était familier, le
mari d’Isaure se tourna vers elle :

— Puisque monsieur veut avoir votre portrait, lui dit-il en ricanant
d’un air affecté, je ne vois pas pour quelle raison vous le lui
refuseriez ; seulement, et pour témoigner à monsieur Deslandes
l’intérêt que je lui porte, je voudrais participer en quelque sorte
à ce don, et le lui remettre moi-même. En recevant de ma main votre
portrait, il aurait une double preuve des sentiments qu’il nous a
inspirés.

— Le projet me semble plein de convenance et de délicatesse, dit Isaure
avec un imperturbable sang-froid ; il faut l’exécuter à l’instant même.
Voici mon portrait ; j’espère que monsieur Deslandes voudra bien se
remettre à genoux pour le recevoir.

Par un geste lent et grave, madame Piard offrit à son mari le médaillon
que venait de lui donner le substitut. En reconnaissant le portrait
qu’il avait laissé malgré lui entre les mains de madame de Marmancourt,
le conseiller d’état rougit extrêmement, et soudain eut l’air de
décroître de deux ou trois pouces : il semblait que, pour se dérober
plus vite aux yeux de sa femme, il cherchât, en s’affaissant sur
lui-même, à s’enfoncer dans le tapis.

— Bon, pensa Deslandes ; tout ce qu’elle a dit jusqu’à présent n’avait
pour but que d’amener ce coup de théâtre. Qu’importe que j’aie été un
peu écorché, puisqu’il a reçu le boulet en pleine poitrine ?

Madame Piard jouit un instant de la consternation de son mari, et parut
remarquer malignement l’espoir qui venait de renaître dans les yeux du
substitut. Exerçant ensuite avec une rigueur toute féminine l’empire
qu’une pareille scène lui avait donné sur tous deux, elle reprit la
parole avec un de ces accents dominateurs qui ne permettent à ceux qui
écoutent ni interruption ni réplique.

— Monsieur, dit-elle froidement à Deslandes, un mot à vous d’abord.
Permettez-moi de vous répéter devant mon mari ce que je vous ai dit
en son absence. La prolongation de votre séjour à Paris me semble
préjudiciable à vos intérêts, car elle vous expose à perdre la place
que vous occupez, sans vous offrir aucune chance d’en obtenir une
nouvelle. Ceci est un conseil désintéressé ; en voici un second qui
l’est moins. La scène qui vient d’avoir lieu me privera dorénavant du
plaisir de vous recevoir. J’ai le défaut de ne pouvoir souffrir qu’un
homme se mette à genoux ailleurs qu’à l’église ; c’est là une faiblesse
bien ridicule sans doute, mais enfin je ne puis la vaincre, et je vous
saurai gré de la respecter. Vous m’avez dit que moyennant un gage de
souvenir vous étiez prêt à vous soumettre à ce que vous appelez votre
exil. Vous voyez qu’à votre intention je viens de remettre mon portrait
à monsieur Piard, c’est donc à lui que vous devez vous adresser ; qu’il
vous le donne, j’y consens.

Ayant tout dit au substitut, qu’acheva de décontenancer cet inexorable
langage, madame Piard se tourna du côté de son mari.

— Je désire, lui dit-elle en redoublant de gravité, qu’entre nous il
ne soit jamais fait la moindre allusion au passé. Je ne vous adresse
pas de reproches, et je vous dispense de toute justification. Quelle
que soit votre conduite, soyez sûr qu’elle n’aura sur la mienne aucune
influence. Je connais mes devoirs et je saurai les remplir, qu’il vous
plaise ou non d’oublier les vôtres. J’ai toujours pensé qu’on devait
être vertueux pour la vertu même, et sans attendre sur la terre aucune
récompense de son honnêteté. En s’attachant à ce principe si simple,
une femme est bien forte, monsieur, forte contre la séduction, forte
contre l’outrage : elle repousse l’une par le dédain, et la pureté de
sa conscience lui donne le droit de mépriser l’autre.

Par un double regard, auquel l’éclat un peu dur de ses yeux, noirs
comme ceux d’une Espagnole, communiqua une expression aussi rayonnante
qu’énergique, madame Piard lança à leur adresse les deux dards de sa
dernière phrase, à l’amant le dédain, le mépris au mari ; puis, d’un
pas ferme et d’un air majestueux, elle sortit du salon.

Après son départ, le conseiller d’état et Deslandes restèrent un
instant immobiles en face l’un de l’autre, semblables à des hommes que
le tonnerre a frappés de stupeur, et qui l’écoutent encore lorsqu’il ne
gronde plus. Monsieur Piard le premier recouvra la parole.

— Monsieur, dit-il au substitut en le regardant avec une colère qu’il
avait peine à contenir, une seule personne a pu remettre ce portrait à
ma femme, et cette personne, c’est vous !

— C’est moi-même, monsieur ; qu’en voulez-vous dire ? répondit
Deslandes, exaspéré de son côté par la ruine définitive de ses
espérances.

— Je dis, monsieur, que c’est là un trait indigne d’un galant homme ;
si vous n’étiez pas blessé, vous me rendriez raison de cette action
odieuse.

— Qu’à ma blessure ne tienne ; j’ai le bras gauche à votre service !

— Quoi ! monsieur, vous me provoquez ?

— Non, monsieur, mais je vous réponds !

— Un substitut d’instance ! Vous oubliez que je suis conseiller d’état !

— Vous oubliez vous-même que nous sommes en 1837, et qu’aujourd’hui
tous les hommes sont égaux devant le duel.

— Rappelez-vous du moins que vous êtes chez moi ; je ne souffrirai pas
que vous m’y insultiez, monsieur, et je vous somme de sortir.

— Et moi je vous somme de me suivre.

Deslandes mit brusquement son chapeau sur sa tête, et se précipita hors
du salon en faisant signe au conseiller de l’imiter. Après un instant
d’hésitation, monsieur Piard marcha sur ses pas : ils traversèrent
l’appartement d’un pas rapide, et descendirent l’escalier sans trop
savoir où ils allaient. Sous la porte cochère, ils rencontrèrent
monsieur de Loiselay, que venait d’y déposer un fiacre encore arrêté
dans la rue.

— Qu’y a-t-il donc ? dit le vieillard en remarquant l’agitation de son
gendre ; est-ce qu’Isaure est malade ?

— Non, répondit monsieur Piard d’un ton bourru, j’ai une affaire à
terminer avec monsieur.

— En ce cas, je vous accompagne, reprit monsieur Loiselay, qui, à l’air
singulier des deux hommes, devina qu’une querelle s’était élevée entre
eux.

Sur un signe du vieillard, le conducteur du fiacre en rouvrit la
portière ; Deslandes et monsieur Piard montèrent dans la voiture sans
faire de réflexions.

— Aux Champs-Elysées, dit au cocher monsieur de Loiselay, qui, s’étant
assis à son tour, regarda ses compagnons d’un air scrutateur :

— Ici nous pouvons causer tranquillement, leur dit-il ; voyons : de
quoi est-il question ?

Quoiqu’il fût assez embarrassant pour monsieur Piard d’expliquer à
son beau-père la cause de sa querelle avec le substitut, il commença
un récit à travers lequel, en dépit des réticences, des atténuations
et autres artifices oratoires, la vérité se fit jour ; Deslandes,
d’ailleurs, qui avait moins de ménagements à garder, se chargea de
combler les lacunes, de rectifier les altérations, et exposa enfin,
sous un point de vue suffisamment clair, le différend que le vieillard,
de sa propre autorité, évoquait devant son tribunal.

— Vous êtes deux enfants, dit monsieur de Loiselay, lorsque son enquête
fut finie ; ma fille s’est moquée de vous et elle a bien fait. Vous,
Piard, de quoi vous plaignez-vous ? d’avoir trouvé ce jeune homme aux
pieds de votre femme ? Vous devriez au contraire le remercier de vous
avoir donné l’occasion d’apprécier la vertu d’Isaure. D’ailleurs,
en cherchant à plaire il faisait son métier. L’histoire même de ce
portrait était de bonne guerre à l’égard d’un mauvais sujet tel que
vous, qui devriez rougir de votre conduite, au lieu de blâmer celle
des autres. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus heureux que vous
ne le méritez, et qu’à la place d’Isaure bien des femmes tireraient
de vos sottises une vengeance exemplaire... Vous, Deslandes ; vous
n’avez pas le sens commun en voulant vous battre avec mon gendre, parce
que ma fille s’est égayée à vos dépens. En pareil cas, lorsqu’on ne
réussit pas, on se retire le moins gauchement qu’on peut, et l’on tente
fortune ailleurs ; il est extravagant de demander raison à un mari de
la cruauté de sa femme. Vous voilà réprimandés tous deux, tâchez de
profiter de la leçon ; il est inutile d’ajouter que je ne permettrai
pas que vous vous battiez ; puisque vous êtes magistrats l’un et
l’autre, voici l’arrêt que je prononce : les parties sont mises hors de
cause, dépens compensés. Maintenant, Piard, faites-moi le plaisir de
nous quitter ; j’ai quelque chose à dire à Deslandes.

Au lieu d’accroître l’irritation des antagonistes, ainsi que cela
arrive souvent, la discussion l’avait sensiblement calmée. Au fond,
ni l’un ni l’autre n’étaient possédés d’une envie démesurée de se
battre. Passé le premier accès d’un dépit qui avait été fougueux des
deux parts, ils avaient mutuellement réfléchi aux désagréments d’un
duel dont ils ne pouvaient attendre aucun bénéfice. L’admonestation
cavalièrement paternelle de monsieur de Loiselay acheva de les ramener
aux sentiments pacifiques dont ils avaient l’habitude. Ils finirent
par tomber d’accord de l’inutilité de leur querelle, convinrent de
ne pas pousser l’affaire plus loin, et se séparèrent avec une froide
politesse, en se gardant rancune.

— Maintenant, dit le père d’Isaure, lorsqu’il fut seul avec Deslandes,
il faut que je vous lave la tête. Devant Piard, j’ai pris votre parti ;
mais, entre nous, je vous trouve bien audacieux d’avoir osé faire la
cour à ma fille.

— Ne m’avez-vous pas conseillé vous-même de chercher à lui plaire ?
répondit le substitut avec un sourire mêlé d’amertume.

— Il y a plaire et plaire ; je sais bien qu’un proverbe dit que,
lorsqu’on prend du galon, on n’en saurait trop prendre ; mais
n’importe, vous avez abusé de mon conseil. Si, chose impossible, vous
aviez eu quelque succès, j’aurais, sans le savoir, joué un singulier
rôle. Heureusement la raison d’Isaure la met au-dessus du danger. Il
paraît, mon pauvre Deslandes, que vous avez éprouvé un rude échec ?
Maintenant que vous voilà brouillé avec mon gendre et ma fille, que
deviennent vos projets ?

— Mes projets ! répéta Deslandes avec l’accent d’un profond
découragement, je n’en forme plus qu’un, c’est de sortir au plus vite
de cette ville infâme où l’on ne trouve que des égoïstes qui exploitent
vos talents, de faux amis qui trahissent votre confiance, des coquettes
qui vous ruinent et...

— Et d’honnêtes femmes qui refusent de vous aimer, interrompit en
riant monsieur de Loiselay ; en vérité, Paris est devenu un séjour
abominable ; de mon temps, sous le consulat, un jeune homme trouvait
encore moyen de s’y tirer d’affaire ; mais aujourd’hui je vois que le
métier ne vaut plus rien.

— Si vous parlez du métier de solliciteur, c’est le plus ingrat, le
plus ridicule et le plus rebutant de tous ceux que puisse choisir un
homme dans un jour de malheur.

— Allons, Deslandes, le dépit et le découragement ne mènent à rien, et
il faut arriver à une conclusion. Quel parti comptez-vous prendre ? Je
retourne après-demain à D***, partez-vous avec moi ?

— Oui, si d’ici là je ne me suis pas jeté à l’eau, répondit le
substitut d’une voix lugubre.




LE RETOUR


Si Deslandes avait eu de sérieuses dispositions à cette mélancolie
aigre, oisive et malsaine où se laissent choir, au moindre échec, tant
de jeunes gens victimes d’une ambition sans énergie, l’épreuve qu’il
venait de subir lui eût fourni un excellent prétexte, non pas pour
se noyer, on ne se noie guère, mais pour s’enrôler parmi les génies
incompris et les talents méconnus ; la cohorte lamentable de ces
invalides de la vanité lui aurait ouvert ses rangs, et comme tout autre
martyr de l’indifférence sociale, il eût pu, pour signaler sa rancune,
laisser croître ses cheveux, porter des habits râpés, fréquenter les
estaminets, écrire dans les petits journaux et devenir républicain.
Son naturel honnête et tempéré, la bonne éducation qu’il avait reçue,
la rectitude de son jugement, que d’ambitieux désirs avaient faussé un
instant sans le briser, l’arrêtèrent au bord d’un abîme plus ridicule
encore que dangereux. Après s’être révolté contre sa défaite, il
comprit la nécessité de s’y soumettre, preuve de sens et d’esprit qui
relève toujours un vaincu.

Deux jours après, dans le coupé de la diligence de D***, monsieur de
Loiselay et Deslandes se trouvaient assis l’un à côté de l’autre, le
visage tourné vers l’humble cité d’où le nouvel Icare avait pris son
essor, et où il retournait tristement après avoir vu fondre au soleil
de Paris la cire de ses ailes. Le vieux gentilhomme prenait une part
affectueuse à la mélancolie de son compagnon de voyage, et, par un
instinct de délicatesse, ne lui parlait plus des succès que lui-même
avait obtenus sous le consulat. A mesure qu’il s’éloignait de la ville
où il laissait le tombeau de son ambition, et sur laquelle en partant
il avait prononcé le plus terrible des anathèmes, le substitut sentait
rentrer dans son âme une sorte de bien-être ; de temps en temps il
mettait la tête à la portière pour regarder la campagne, dont une belle
journée de printemps faisait ressortir l’attrayante sérénité.

— Ce n’est pas à Paris qu’on respire cet air pur et qu’on voit cette
belle verdure, dit-il au vieillard en lui montrant le feuillage touffu
d’un petit bois qui bordait la route.

    — Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats,

pensa monsieur de Loiselay ; mais au lieu de communiquer cette
réflexion à son voisin, il lui répondit en affectant un sourire
dédaigneux :

— _Paris ! ville de boue, de bruit et de fumée !_... Pour ma part, je
m’estime fort heureux d’en être sorti, et je me fais une véritable
fête de revoir mes tranquilles pénates. Je me dispose à vous battre
demain soir aux échecs d’une manière signalée. Pour peu que vous y
consentiez, je vous rendrais la tour au lieu du cavalier, tant je me
sens en veine.

A cette perspective des plaisirs qui l’attendaient au retour, le
substitut poussa un soupir au lieu de répondre, et penchant la tête
dans l’angle du coupé, il fit semblant de s’endormir pour se livrer
sans distraction à ses tristes pensées.

Vers le soir, en approchant de D***, et à la vue du poteau qui marquait
la limite de l’octroi de la ville, Deslandes sentit redoubler son
abattement.

— Voici mon tombeau, se dit-il ; il faut donc y rentrer et m’abandonner
de nouveau à tous ces vers rongeurs qu’enfante une existence monotone
et mesquine. O Paris ! je crois que si les chevaux des Cosaques
revenaient s’abreuver à la Seine, je battrais des mains du fond de la
fosse où je descends !

En rentrant dans son modeste appartement, le substitut accueillit avec
un mélange d’impatience et de brusquerie les soins empressés de la
vieille gouvernante, qui pensa que le séjour de Paris avait gâté son
maître. Il se coucha sans vouloir souper, trouva son lit détestable,
quoiqu’en réalité il fut beaucoup meilleur que celui dont il se servait
depuis plusieurs mois ; et ne pouvant s’endormir, il se releva. Après
s’être promené quelques instants dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre
et y resta longtemps accoudé.

La nuit était d’une douceur charmante. La transparence de l’air
laissait apercevoir dans sa pleine majesté le sombre azur du ciel,
qui s’était paré de toutes ses étoiles, comme en un jour de cérémonie
une reine met sur elle tous ses diamants. Les limpides rayons de la
lune éclairaient mollement la noire cathédrale ; au milieu de cette
nappe de lumière, le grand homme coulé en bronze avait la meilleure
place, et sur son piédestal il reluisait glorieusement. La fontaine
articulait son plus frais murmure ; de temps en temps une faible brise
faisait frémir les tilleuls, dont les fleurs alors exhalaient un parfum
plus pénétrant ; et tous ces objets, cieux étoilés, gothique édifice,
eaux jaillissantes, arbres odorants, formaient un harmonieux concert
qui semblait fêter le retour de l’enfant prodigue, et lui dire avec un
accent de tendre reproche : — Ingrat ! pourquoi nous avais-tu quittés ?

Deslandes ne resta pas insensible à ce spectacle, et peu à peu il
sentit pénétrer dans son âme une émanation de la sérénité universelle
dont il était entouré.

— La nature est belle ! se dit-il, et ses attraits n’ont rien de
trompeur. Ceux qui l’aiment ne sont pas exposés aux mortelles
déceptions que, dans la société, chaque pas fait éclore. En face de
ce ciel imposant, combien se rapetissent les plus hauts palais de
l’ambition, combien paraissent frivoles les ennuis que tout à l’heure
je trouvais si graves !

Après avoir longtemps médité sur la vanité des biens de la terre, le
substitut se recoucha et ne dormit pas mieux qu’auparavant.

Le lendemain, Deslandes fit sa rentrée à son tribunal, et reprit
possession de son emploi. Il s’efforça de supporter avec philosophie
les petites railleries des autres magistrats, qui, sans connaître les
détails de son voyage, y soupçonnaient pour motif quelque demande
d’avancement restée sans succès ; il eut soin surtout d’expliquer,
au moyen d’une chute de voiture, la blessure de sa main, dont il
n’aurait pu avouer la véritable cause sans se faire blâmer par tous ses
confrères ; car la magistrature a horreur du sang presque autant que
l’Église.

Tandis que Deslandes, attaché de nouveau et à contrecœur au travail
judiciaire qu’il appelait irrévérencieusement sa charrue, recommençait
à tracer le sillon étroit et monotone où il avait espéré de ne rentrer
jamais, monsieur de Loiselay poursuivait avec activité un dessein que
par conscience il se croyait obligé de faire réussir.

— C’est moi, se disait-il, qui suis cause en partie de la mésaventure
de ce pauvre Deslandes. Ne pouvant lui donner l’esprit de conduite qui
lui manque, j’ai eu réellement tort en lui conseillant d’aller à Paris,
où, comme un écolier, il n’a fait que des sottises ; il faut absolument
que je répare cela en le mariant convenablement.

Un des premiers dimanches après leur retour à D***, le vieux
gentilhomme et le substitut sortaient ensemble de la cathédrale (en
province un assez grand nombre d’hommes vont à la messe) :

— Regardez donc mademoiselle Bescherin, dit tout d’un coup monsieur de
Loiselay en poussant du coude son compagnon, et il lui montra la fille
à marier qui marchait à quelques pas d’eux avec sa mère.

Malgré l’antipathie qu’il avait manifestée jusqu’alors pour la jeune
héritière, Deslandes jeta sur elle un regard de curiosité où même on
eût pu découvrir une sorte d’intérêt. Sous le costume de deuil dont
elle était revêtue, il la trouva mieux faite et moins laide qu’avant
son voyage.

— Elle a pris de l’embonpoint et son teint me semble plus reposé,
dit-il au vieillard d’un air assez approbateur.

— C’est-à-dire qu’elle est faite comme un ange, reprit monsieur
de Loiselay avec chaleur. Quant à ces petites rougeurs qui vous
déplaisent, toutes les jeunes filles sont ainsi ; le mariage corrigera
cela, et lui fera, j’en suis sûr, un teint de lis et de rose.

— Je crois d’autant plus volontiers à la venue des fleurs, que les
boutons y sont déjà, repartit Deslandes en souriant malignement.

— Taisez-vous, calomniateur ; respectez votre future femme ; car,
voyez-vous, mon cher Deslandes, il faut qu’elle soit votre femme. Je
me suis mis cela dans la tête, et soyez sûr que vous ne sauriez mieux
faire. Allons, voyons : voulez-vous que je parle au président ?

Deslandes tourna la proposition en plaisanterie ; puis il la discuta,
et quoiqu’il éludât encore d’y répondre, il finit par y réfléchir
sérieusement. Enfin il reconnut que, dans sa position, il y aurait plus
que de la légèreté à dédaigner un mariage dont les avantages étaient
réels, et que ce serait là une action déraisonnable qui plus tard
pourrait lui causer des regrets.

— Si j’aimais une autre femme, je conserverais certainement ma liberté,
se dit-il ; mais peut-on appeler amour le sentiment que j’ai éprouvé
pour madame Piard ? Le cœur n’y était pour rien ; et alors pourquoi
différerais-je plus longtemps de me marier ? L’ennui auquel je suis en
proie, et que j’attribue au séjour de la province, n’est peut-être que
l’effet de la vie de garçon trop prolongée.

Lorsque, par un concours quelconque de déceptions, d’accidents et de
catastrophes, un célibataire en est arrivé à raisonner ainsi, on peut
parier qu’il sera marié dans le cours de l’année. En revenant à la
charge quelques jours après, monsieur de Loiselay trouva un changement
notable dans les sentiments du substitut, qui, de l’air d’un homme qui
cède à une importunité à laquelle il ne sait plus comment résister,
finit par lui dire :

— Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, mariez-moi, j’y consens.

Le vieil émigré profita sans délai du plein pouvoir qu’il venait
d’obtenir. Quoique l’insolvabilité de Blondeau et les autres frais
du voyage de Paris eussent diminué d’une vingtaine de mille francs
le bien de Deslandes, et que la dot de mademoiselle Bescherin se fût
accrue au contraire d’une somme trois fois plus forte, grâce au décès
de son oncle le vicaire général, les deux fortunes offraient trop
peu d’inégalité pour que le président, qui désirait depuis longtemps
de marier sa fille, refusât le parti au-devant duquel il était allé
quelque temps auparavant. Mademoiselle Bescherin, qui n’avait pas
plus d’attachement pour le célibat qu’il ne convient à une demoiselle
majeure, et à qui d’ailleurs Deslandes ne déplaisait pas, accorda de
fort bonne grâce son consentement. Le seul défaut qu’elle trouva à son
futur fut son doigt mutilé, qu’elle remarqua, non sans contrariété, un
soir qu’il jouait du violon à un concert donné par monsieur de Loiselay
dans le cours des négociations matrimoniales. Le vieux gentilhomme, qui
s’aperçut de l’effet produit par la blessure de son protégé, dissipa
habilement la fâcheuse impression qu’avait ressentie la jeune héritière.

— Deslandes, lui dit-il en la prenant à part, attribue à une chute
de voiture la perte d’un de ses doigts, que vous avez peut-être
remarquée ; mais puisqu’il vous épouse, et que je me suis mêlé de votre
mariage, je me crois obligé de vous dire la vérité. Je vous en prie,
que ceci reste entre nous. Deslandes a été blessé dans un duel causé
par une discussion politique et qui lui fait le plus grand honneur.
Je vous préviens de cela pour que vous vous attachiez à prendre de
l’empire sur lui et à modérer la fougue de son caractère, car il
est rempli d’excellentes qualités ; mais, dans toutes les questions
d’honneur, c’est un lion.

Il n’est point de femme qui ne soit flattée en secret d’épouser un
homme digne de ce magnifique titre de lion ; l’adroite confidence de
monsieur de Loiselay leva donc l’unique objection qu’eût peut-être
faite la fille du président ; grâce à l’active et bienveillante
intervention du vieux gentilhomme, trois mois après son retour de
Paris, Deslandes vit célébrer son mariage avec mademoiselle Bescherin,
et il reçut la bénédiction nuptiale des mains de l’évêque de D***, qui
crut devoir faire cet honneur à la magistrature, dont étaient membres
le substitut et son beau-père.

En ce moment tous les personnages de cette histoire poursuivent, les
uns à Paris et les autres à D***, leur carrière, à laquelle le peu de
temps écoulé depuis les événements que nous venons de raconter, n’a pas
apporté de graves changements. La chronique des coulisses de l’Opéra
prétend que monsieur Piard, fidèle a ses habitudes d’infidélité, malgré
les leçons de son beau-père, se montre fort assidu près d’une petite
danseuse qui, pour parler le langage de Blondeau, n’a pas encore passé
du rang des _rats_ à celui des _tigres_. Nous avons dit déjà comment
par un accord tacite, pour prix de la liberté que sa femme daigne
lui laisser et dont il abuse, le conseiller d’état s’est vu forcé
d’abdiquer définitivement la faible portion de pouvoir marital qu’il
était parvenu à conserver jusqu’alors. Aujourd’hui, dans sa maison,
madame Piard, toujours belle, toujours sage, plus que jamais puissante
et honorée, règne seule sans contrôle ni partage ; et sur le trône que
lui font la fortune, le pouvoir et la vertu, elle voit son mari de
si haut et de si loin, qu’il lui est impossible d’accorder sa colère
aux torts qu’il peut avoir envers elle. Ce serait, pense-t-elle, se
passionner à propos d’un atome.

Grâce au dévouement de madame de Marmancourt, cette Madeleine pour
qui n’a pas encore sonné l’heure de la pénitence, Blondeau de Gustan
est sorti de prison ; mais on devine qu’il s’y est trouvé fort bien et
qu’il est résigné d’avance à y rentrer, car jamais il ne s’est lancé
dans la carrière des emprunts usuraires, des dettes criardes et des
lettres de change protestées, d’une manière plus _ébouriffante_ et avec
un aplomb plus _mirobolant_.

Victor Deslandes, époux et père, jouit de ce sort tranquille, tempéré
et monotone, qui sans doute n’est pas encore le bonheur (où est le
bonheur ?), mais qui du moins en approche autant qu’il est donné à
l’homme de le faire. Avec sa fortune réunie à celle de sa femme, le
substitut se trouve riche dans sa petite ville, et le bien-être de tous
les instants commence à compenser à ses yeux l’absence des jouissances
vives et raffinées que la province ne peut lui offrir ; il remplit
ses devoirs de magistrat sans passion, mais aussi sans dégoût ; car
son mariage l’a rattaché à ses anciens devoirs en lui en créant de
nouveaux. Deslandes aime sa femme, chez qui la beauté du visage est
remplacée par la bonté du cœur, et même, grâce d’état, il faut le
dire, quelquefois il la trouve jolie. Enfin, maintenant qu’il est père
d’un fils gras et rose, aux yeux noirs comme les siens, et destiné à
perpétuer sa race, il se trouve réellement heureux. Que lui manque-t-il
donc pour l’être en réalité ? Si quelquefois, dans un de ces accès de
fatigue et d’ennui dont ne sont pas exemptes les conditions les plus
prospères, il subit un vague retour de fantaisies ambitieuses que
l’expérience n’a pas encore entièrement corrigées, l’irritation même
qu’il éprouve alors contient plus d’agrément que d’amertume ; car les
plaisirs de l’amour-propre ne sont pas les moins vifs parmi ceux que
l’âme peut goûter ; il est assez agréable de se trouver au-dessus de sa
fortune et de se dire, alors qu’on est heureux : — Je ne peux pas me
plaindre de mon sort, mais pourtant j’étais né pour mieux que cela !




TABLE


                                    Pages.

  La petite ville.                      1

  Un tribunal de première instance.    18

  Un appartement de garçon.            37

  Le créancier.                        52

  Une femme politique.                 69

  Le protecteur.                       81

  Le salon d’une veuve.                97

  Le stage.                           116

  Manœuvres ambitieuses.              129

  La protectrice.                     139

  Les lettres anonymes.               148

  La rupture.                         157

  Le bal.                             165

  Une mission délicate.               175

  Le duel de convenance.              185

  Un fâcheux.                         200

  Le liége et le plomb.               214

  Une vertu motivée.                  227

  L’abdication maritale.              245

  L’ami du défunt.                    267

  Le beau-père et le gendre.          278

  Les mauvais jours.                  290

  Un changement de domicile.          302

  La prison pour dettes.              315

  Le portrait.                        327

  La cire fondue.                     345

  Le retour.                          357


Paris. — Typ. Dondey-Dupré, r. St-Louis, 46.



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AILES D'ICARE ***


    

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