Mylord et Mylady

By Brada

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Title: Mylord et Mylady

Author: Brada

Release date: January 26, 2026 [eBook #77790]

Language: French

Original publication: Paris: Plon, 1884

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MYLORD ET MYLADY ***




  MYLORD
  ET MYLADY

  Par BRADA


  PARIS
  LIBRAIRIE PLON
  E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  RUE GARANCIÈRE, 10

  1884
  Tous droits réservés




L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l’étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la
librairie) en octobre 1884.


DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

  Leurs Excellences. Un vol. in-18. Prix                           3 fr.
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PARIS. TYP. E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.




A

MONSIEUR MARCELIN




MYLORD & MYLADY




LE PORTRAIT


I

Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans; elle est jolie, elle est
riche, ce qui est agréable; elle est parfaitement née, ce qui a son
prix; enfin elle est charmante et étonnante en toute sorte de choses,
mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.

Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des Alpes, qui a des cheveux
châtains, ondés, courts et légers, un petit nez droit, une bouche ronde,
l’air étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait tout ce
qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est entre elle et sa sœur
aînée, Lady Treppy, qui a épousé un Pair, une rivalité parfaitement
soutenue. Lady Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit
chignon de rien du tout; les cheveux ne sont plus de mode. Lady Gwen a
coupé les siens et s’est fait une Titus très-drôlette et réussie du
reste. Lady Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, des
cordelières, des aumônières, des bonnets du temps de la reine Anne; elle
est meublée en vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).

Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à la grecque, trouve la
chemise un vêtement démodé, et le remplace par un maillot de soie chair.
L’une et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes de thé
sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady Treppy est beaucoup plus blonde que
Lady Gwen, elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on dise à
leur entrée: «Voilà les belles sœurs!» (_The handsome sisters!_)

Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, n’est que le troisième
fils d’un brasseur, mais ce brasseur a des millions, et ses fils
s’offrent légitimement des filles de duc. Du reste, élevé lui-même comme
un fils de duc, ayant parié aux courses à seize ans, fait quinze mille
livres de dettes avant sa majorité et n’aimant que les chevaux. Bel
homme, ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme un pacha, et ne
refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. Lady Gwen et Lady Treppy sont
toutes deux folles de courses, parient sans compter, et Lady Treppy
dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un cheval ne gagne jamais,
et qui passe sa vie à perdre, à emprunter et à hypothéquer. En
attendant, on vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années
raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser plus ne s’en
prive pas, et sa maison de Grosvenor square est tout ce qu’on peut voir
de plus chic; il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur la taille
de leurs valets de pied; aussi ont-elles derrière leurs voitures de
jeunes géants qui font lever le nez à toutes les _housemaids_. Lady Gwen
est à la mode, et elle en veut être la reine; elle ne se refuse rien qui
puisse la faire regarder et admirer; elle a un chien danois de la taille
d’un poney et le mène le matin au parc dans sa victoria.--La victoria
est si élégante pour une femme seule!--De temps en temps Bertie,
ravissant bonhomme de quatre ans et qu’on habille en velours caroubier,
col Charles Ier, plumet idem, est étalé sur le siége de devant, et
Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. Dans le fond, couchée à demi,
l’œil grand ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant bon,
d’énormes roses toujours au col et des fleurs naturelles au chapeau,
semble une belle idole.


II

Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline,
toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses
grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se
préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis
déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace
Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches
de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen
paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait
le square.

--Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.

--Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.

--Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.

--Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.

Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer
Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc
d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois
valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement
Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma,
et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy
Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste,
que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose
plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite
pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas
inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé
par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady
Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals
par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une
vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait
Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses
grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire
l’amoureux de Lady Gwendoline.

Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour
l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le
directeur du _Miroir_, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien
informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les
plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son
portrait dans le _Miroir_ était un des caprices non réalisés de Lady
Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la
dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen
en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait
beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le
plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à
toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume
de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la
«vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et
Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant
ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les
papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le
portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son
costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite
Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les
honneurs du _Miroir_, les honneurs d’une biographie, et toute
l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon,
mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais
confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu
de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen,
un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au
feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux
que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser
la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.

Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux
résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des
proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne
négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne
première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de
Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au
bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et
qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle
gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut
pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.


III

En arrivant au Park, ce jour-là, l’apparition de Lady Gwendoline fit son
effet accoutumé; elle échangea des petits saluts courts avec d’autres
femmes, et répondit de la tête et du sourire à plusieurs saluts
d’hommes: elle se savait irréprochable, elle, son chien, son fils, son
cocher, son valet de pied, son cheval et sa victoria; elle sentait que
là où elle passait, les hommes levaient le nez, et, ayant fait mettre sa
voiture au pas, elle eut le plaisir de défiler doucement devant quatre
ou cinq jeunes gens accoudés à une des balustrades du Park, et parmi eux
de voir Tommy Lorrett, sur lequel elle fixa ses grands yeux hardis, sans
broncher, sans qu’un muscle de son visage, à elle, tressaillît; elle vit
le rouge monter à celui du jeune homme ému de cet étonnant regard, puis
tranquillement elle dit quelques mots à son chien, et laissa Tommy
bouche bée. Il faut savoir qu’elle n’ignorait pas que ce garçon, qui
n’était personne, avait prêté cinq mille livres sterling à Victor Rowe,
dont le journal coûtait gros. Tommy comptait là-dessus pour se mettre à
la mode; et, en effet, il commençait à être invité à dîner en ville, car
on savait que Victor Rowe le protégeait.

Tommy Lorrett regarda la voiture s’éloigner, et, ôtant son cigare de la
bouche, dit à son voisin de balustrade: «Femme épatante!»

«Tout ce qu’il y a de plus complet!» répondit le jeune Lord Archibald
Lurch; il comprenait dans son admiration la voiture et le chien.

--Est-ce que vous la connaissez?

--Qui... Gwen? Parfaitement. Vancouver est mon ami, il m’a fait parier
sur Lucifer l’année dernière; diable de Lucifer, j’y ai perdu sept mille
livres; il a fallu parler au gouverneur qui a rugi. Et Lord Archibald
commença son histoire que personne n’écoutait; il fut interrompu par
l’apparition de Vancouver lui-même, qui lui toucha l’épaule de son stick
et arrêta son cheval devant eux.

--Savez-vous comment se porte Juliet? demanda immédiatement Lord
Archibald.

Juliet était une jument sur laquelle ces messieurs avaient de gros
intérêts. Après avoir donné et reçu de meilleures nouvelles de «Juliet»,
on passa à celles de Lady Gwendoline.

--Venez luncher tout à l’heure, Archie, dit Vancouver, et vous aussi,
Lorrett! Lady Gwendoline sera charmée de vous voir, elle m’a dit de vous
amener. Est-ce que vous gravez à l’eau-forte?

Et sur cette plaisanterie et l’acceptation de ses deux convives,
Vancouver mit son hack au petit galop.

Tommy Lorrett éclatait de satisfaction; il ne laissa rien voir à Lord
Archibald et parut trouver l’invitation de Vancouver toute naturelle, et
aussi naturel le désir de la belle Lady Gwendoline de le connaître; mais
Lord Archibald l’humilia en disant au bout d’un instant:

--Est-ce que vous savez peindre les portes, vous? L’autre jour, chez
Lady Gwen, ils étaient tous à barbouiller des couleurs; en voilà des
folies!

M. Lorrett ne daigna pas répondre, et ayant renouvelé la fleur de sa
boutonnière, frappait à deux heures à la porte de la maison de Grosvenor
square.


IV

Lady Gwendoline les attendait dans un salon dont les vitraux de couleur
tamisaient le jour; les murs étaient rouges; il y avait du vieil or, du
vieux vert, des potiches bleues et des plumes de paon; elle-même était
sur un petit canapé bas dont le velours sombre faisait admirablement
ressortir sa robe blanche; elle avait devant elle une table, et rangeait
dans une coupe de Chine des roses qu’elle prenait dans une corbeille
posée à ses pieds; ces messieurs la surprirent dans cette agréable
occupation; elle sourit d’une façon charmante, leur tendit la main à
tous deux, et se mit à causer avec Tommy Lorrett comme si elle l’eût
connu de tout temps.

Quand elle se leva pour descendre à la salle à manger, et montra, dans
le collant de l’étoffe molle, absolument vierge de baleine, son corps
mince un peu roide, et cette taille de jeune fille que gardent si
longtemps les Anglaises, Tommy fut ébloui! Vancouver était déjà à la
salle à manger, faisant sauter Bertie qui dînait à cette heure-là. Lady
Gwendoline s’assit, mit son coude sur la table, mordilla son ongle rose,
fit sautiller les douze bagues de sa main gauche; puis, ayant encore
regardé sa victime, se mit à manger avec la satisfaction que donne la
certitude d’avoir rendu amoureux un homme de plus.

Vancouver mangeait de son côté et ne faisait pas la moindre attention au
manége de sa femme. Lord Archibald, qui assurait toujours que rien ne
l’étonnait, était surpris et un peu fâché pour Cis Pen qui était son
ami; mais, à part cela, la chose lui était égale; il donna la réplique à
Vancouver et laissa Lady Gwendoline achever sa conquête; elle n’y eut
nulle peine.

Tommy Lorrett sortit de la maison de Grosvenor ivre d’orgueil, et une
nouvelle vie commença pour lui: partout où allait Lady Gwendoline
Vancouver, il allait; et, comme elle allait partout, Victor Rowe fut
assiégé du matin au soir par les sollicitations de son excellent ami, et
forcé de consacrer pas mal de ses précieux instants à écrire des
demandes d’invitation qui ne lui étaient jamais refusées, car que
refuser à un homme qui tient dans sa main la fortune de nos filles, et
qui lance dans le monde les beautés, les impose, les soutient, les
conduit au pinacle, et, quand elles l’ennuient, se met à leur dire leurs
petites vérités, ce qu’elles appellent alors être calomniées? Victor
Rowe s’était promis d’être le génie bienfaisant de Tommy Lorrett, et, au
bout de quelques semaines, il s’aperçut avec amertume qu’on n’avait plus
besoin de lui.

Lady Gwendoline avait exprimé une ou deux fois sa sympathie pour
Lorrett: on l’avait vu dans sa loge à l’Opéra, à côté d’elle en stalle
dans les petits théâtres; ce fut assez: il était lancé. La protection de
Lady Gwendoline aurait fait accepter des êtres plus désagréables que
celui-là, qui était parfaitement inoffensif et amoureux à en être
attendrissant. Ce n’est pas qu’il attendrît le moins du monde Lady
Gwendoline; elle savait ce qu’elle faisait, et éclata de rire au nez du
pauvre Cis Pen, qui vint un matin lui faire une scène de jalousie
épouvantable.

--Tommy Lorrett? vous êtes fou!

--Cependant vous l’encouragez, il est partout à vos côtés. Niez-vous,
niez-vous?

Et trois minutes de protestations, de cris, de fureurs.

--Vous êtes fou!

Il ne la fit pas sortir de là, et il fallut bien s’en contenter.

Quelqu’un qui dans l’ombre était jaloux aussi, c’était Victor Rowe,
jaloux du succès de Lorrett, jaloux du dédain absolu que les yeux
insolents de Lady Gwendoline laissaient tomber sur lui; il se mit à
parler d’elle avec Lorrett, et enfin, n’y résistant plus, voulant
absolument qu’elle fît attention à lui, il dit sur elle, dans le
_Miroir_, quelques mots d’éloge enthousiaste. Elle les lut et parut n’y
pas faire la moindre attention. Ce fut en vain qu’il interrogea Lorrett.
Non, Lady Gwendoline n’y avait pas fait allusion; seulement, le soir
même, elle accorda, à un bal, le cotillon à Tommy Lorrett et fut plus
déesse que jamais.

Au commencement d’août, elle partit pour sa villa de Virginia Water.
C’était un cadeau de M. Vancouver père que cette villa, et le voisinage
de Londres l’avait rendu très-acceptable à Lady Gwendoline; elle invita
Lorrett à venir passer chez eux le premier dimanche de leur séjour et
ajouta d’un air détaché:

--Amenez Victor Rowe si vous voulez.

L’invitation fut transmise avec la satisfaction et l’importance qu’elle
comportait. Victor Rowe trouva la chose roide, fut sur le point de dire
non, puis se ravisa, se rengorgea en pensant qu’elle y venait enfin!
D’autres aussi fières avaient bien été forcées de lui sourire. Il se
promit de maintenir sa dignité et de faire sentir à Lady Gwendoline
qu’il fallait avec lui traiter de puissance à puissance.


V

Ils arrivèrent ensemble à Dandelion Villa un samedi, vers cinq heures et
demie, et furent admis tout de suite à présenter leurs hommages à la
maîtresse de la maison.

Lady Gwendoline avait auprès d’elle sa mère Sa Grâce la duchesse de
Riven, une de ses sœurs cadettes non mariée, Lady Gladys Guilbert, et
une amie, Mrs Charles Highbred, jolie femme très-lancée. Toutes ces
dames, réunies dans le salon du rez-de-chaussée, étaient, sauf Sa Grâce,
habillées de robes de thé de la dernière élégance, et représentaient
assez au naturel un parterre de fleurs brillantes. Lady Gwendoline
surtout était éblouissante dans une tunique de soie indienne du vert le
plus pâle, s’ouvrant sur un jupon d’étoffe brochée d’une nuance
crevette, et le tout garni de dentelles magnifiques, chaussée de suède
naturel brodé de fleurs assorties, et sur ses cheveux courts une espèce
de petit bonnet de dentelle fleurie d’une seule rose fraîchement
cueillie, un immense paquet des mêmes roses attachées au col au milieu
du fouillis de la dentelle. Le négligé de Mrs Charles était du même
goût, et celui de Lady Gladys avait un faux air de bergère Watteau qui
ne manquait pas de charme. On prenait le thé, Lady Gwendoline daigna se
lever, tendit sa main aux deux messieurs sans un mot en plus ou en moins
pour l’un que pour l’autre, les nomma à Sa Grâce et ne s’en occupa pas
plus que s’ils n’étaient pas là.

Victor Rowe se mit à faire sa cour à la duchesse; il savait le poids des
duchesses dans la balance du monde et ne les négligeait jamais, même
quand, comme celle-là, elles étaient de bonnes personnes sans l’ombre de
méchanceté ni de prétentions.

Sa Grâce de Riven était une excellente femme, toute simple, n’ayant aimé
au monde que son cher duc, l’aimant toujours, et absorbée dans l’unique
préoccupation de marier ses filles, dont elle avait une réserve de six,
dont deux sorties, plus trois fils. Le souci de neuf enfants l’occupait
suffisamment, car, quant à ses deux filles mariées, elle ne s’en
inquiétait plus d’aucune façon, que pour se réjouir de les voir si bien
établies, élégantes et heureuses; mais la pensée de se mêler de
conseiller leur conduite ou leur ménage, ou de les critiquer en quoi que
ce soit, ne lui venait même pas. On se voyait souvent, le plus
agréablement du monde, et rarement dans ce qu’on pourrait appeler
l’intimité. Lady Gwendoline aimait ses frères et sa sœur Gladys: les
autres l’ennuyaient, et elle ne se croyait pas tenue de le dissimuler;
personne ne s’en offensait, pas même les parties intéressées. La
duchesse était charmée de se reposer quelques jours à Virginia Water,
car, quoique robuste et belle, la saison l’avait un peu éprouvée, et
elle savait que d’autres fatigues l’attendaient. Elle fit bon accueil à
Victor Rowe, parla aimablement du _Miroir_ et du portrait de Lady
Treppy; de tout cela Gwendoline n’avait l’air de rien entendre.

A dîner, ces dames parurent dans leurs mêmes toilettes, sauf Sa Grâce,
qui tenait à la vieille tradition et qui était à demi décolletée. Comme
il y a garnison et bonne garnison à Windsor, on eut deux ou trois
convives d’occasion; le repas fut gai. Victor Rowe se donna une peine
énorme pour amuser et avoir de l’esprit. Il y réussit; mais Lady
Gwendoline ne le regarda pas deux fois, et pourtant elle était en verve
aussi et plaisanta sans cesse avec les officiers.

Après dîner, on se dispersa avec une aimable liberté; Lady Gwendoline et
Mrs Charles Highbred s’enveloppèrent la tête et s’assirent sous la
vérandah, entourées de l’escadron voulu d’adorateurs, et Victor Rowe eut
enfin le bonheur d’entendre Lady Gwendoline lui adresser la parole. Mais
elle s’obstina à lui parler jardinage et entama une discussion sur les
roses et le greffage des roses: elle semblait avoir oublié que Londres
existât et fut absolument poétique sur la beauté de la soirée.

Un des officiers se hâta d’observer que c’était une belle soirée pour
être amoureux.

A quoi, un de ses camarades reprit que tous les temps étaient propices à
ce sentiment.

On demanda à Mrs Charles Highbred son opinion là-dessus.

--Vous êtes des curieux; je n’en sais rien.

--Aucune expérience?

--Aucune.

--Eh bien, et Charlie, alors?

--Charlie, c’est ancien.

--Vous êtes franche, au moins, vous.

--Mais certainement. Pourquoi mentir, n’est-ce pas, Gwen?

--Quoi! dit Lady Gwen, qui avait repris le sujet des roses.

--Oh! rien, rien. Mrs Charles, laissez donc Lady Gwendoline tranquille;
nous savons que Victor est un charmeur.

--Je rentre, dit Lady Gwendoline. Victor Rowe n’osa la suivre, lui, qui
était hardi comme un escadron; elle l’intimidait. Il se demandait
pourquoi elle l’avait invité, ce qu’elle lui voulait; par les portes
ouvertes, il l’apercevait à demi couchée dans un fauteuil, Lady Gladys à
côté d’elle, et à leurs pieds, sur un tabouret, Tommy Lorrett rose,
frais, épanoui, un gardenia plus gros que nature au revers de son habit.
Il n’était pas content, l’homme d’esprit, lui si choyé, gâté, adulé
d’habitude.

La duchesse, qui sommeillait, se réveilla et demanda à sa fille de
chanter.

--Gwen, ma chère, un peu de musique, je vous prie.

--Oui, maman; qu’est-ce que vous voulez entendre?

--Ce que vous voudrez, darling.

--Gladys, accompagnez votre sœur.

--_Fun or Love_, Gwen? demanda Lady Gladys en approchant du piano.

--_Fun_, ma chère! Et Lady Gladys sortit une romance très-drôle et
très-bête, qui faisait fureur depuis quelques mois.

Aux premiers sons, tout le monde rentra, et même M. Vancouver vint
s’étendre dans un fauteuil: la demoiselle qui avait mis le refrain à la
mode était de ses amies, et il ne put s’empêcher de trouver que Lady
Gwen était tout aussi amusante: elle avait une voix très-jeune et
très-pleine, et ouvrait bien la bouche, serrant et dilatant les narines
de son joli nez grec. Elle finit en éclatant de rire elle-même, et,
s’adressant tout haut à Victor Rowe:

--Comment trouvez-vous que je chante, monsieur Rowe? Est-ce que je ne
suis pas bien intrépide d’affronter vos critiques?

--Oh! Lady Gwendoline! Mes critiques... mon admiration, vous voulez
dire.

--Vraiment, cela me fait grand plaisir. Et, s’asseyant: A vous, Gladys.

Pendant que Lady Gladys chantait, M. Vancouver fut assez étonné
d’entendre Lady Gwendoline lui dire:

--Eustace, si Rowe me demande la permission de mettre mon portrait dans
le _Miroir_, défendez-le-moi, je vous prie.

--Pourquoi? Lady Treppy y a eu le sien.

--Je le désire ainsi.

--Ce sera comme vous voudrez.

Victor Rowe, après toute une journée passée à Dandelion Villa, se sentit
abasourdi du peu de cas qu’on avait fait de lui; mais il croyait tenir
sa revanche, et, dans le courant de la soirée, s’adressant avec une
humilité feinte et pleine d’emphase à Lady Gwendoline:

--Lady Gwendoline, oserai-je espérer que vous nous permettrez de publier
votre portrait dans le _Miroir_?

Il parlait du ton d’un homme qui croit un refus impossible. Tommy
Lorrett et les autres avaient levé la tête.

--Moi, mon portrait, répondit Lady Gwendoline. Mais je ne sais...
Demandez à mon mari.

La duchesse regarda sa fille.

--Vancouver? dit Rowe sur un ton de plaisanterie.

--Très-flatté, mon cher, mais je préfère pas.

Rowe fut atterré.

--Cependant, Lady Treppy... N’est-ce pas, Votre Grâce?

--Oh! dit Lady Gwendoline, on se passera bien de mon image au _Miroir_.

Et elle toisa avec dédain le pauvre petit homme.

Victor Rowe cependant ne fut pas démonté, et sur l’heure résolut que le
portrait de Lady Gwendoline paraîtrait.

Et, en effet, le portrait de Lady Gwendoline a paru dans le _Miroir_!...

Et en pleine saison!...

Et aussi flatteur qu’il est possible de se l’imaginer!!!...




LA RENCONTRE


I

Lady Gwendoline Vancouver a occupé ses loisirs de campagne à composer
deux ou trois toilettes qu’elle brûle de faire voir à Londres. Sous sa
haute direction, Mrs Hill, sa femme de chambre, lui a exécuté une robe
de brocart d’or faite en fourreau et garnie de plumes, qui est un
chef-d’œuvre. Lady Gwendoline a donc envie d’exhiber sa robe, et de
revoir Cis Pen, un gentil garçon de ses amis auquel elle ne pense pas
beaucoup quand il est là, mais qui lui manque quand il n’y est pas.

Lady Gwendoline, comme fille d’un duc, pense qu’il lui est permis
d’avoir les idées à l’envers si cela l’amuse, et surtout de faire toutes
ses volontés. Son mari en est amoureux tout juste, mais en est très
fier, ce qui est plus durable.

Lady Gwendoline n’a donc pas trouvé d’obstacle auprès de lui quand elle
a annoncé qu’elle voulait rentrer à Londres, et M. Vancouver s’est
contenté d’annoncer qu’il profiterait des derniers froids pour rester à
la campagne et avoir quelques bons _runs_. Les enfants ont
tranquillement été expédiés chez la duchesse, leur grand’mère, et Lady
Gwendoline est arrivée en ville, ayant pour toute escorte son magnifique
danois, Emperor, Mrs Hill, sa femme de chambre, personne d’un mérite
distingué et dont un valet de pied porte les châles, et le valet de pied
préposé à cet emploi.

Le temps était fort laid à Londres, mais Lady Gwendoline ne s’en est pas
sentie attristée; elle a écrit à M. Vancouver qu’elle comptait se
divertir, que les _revivals_ de Shakespeare et les _Private Views_ du
Grosvenor Gallery, sans compter toutes les autres expositions, lui
prendraient tout son temps, qu’elle avait de plus une masse de
_shopping_ à faire et qu’elle écrirait quand elle ne serait pas
fatiguée. M. Vancouver, de son côté, se montra sobre de correspondance;
du reste, ils sont les meilleurs amis du monde. Lady Gwendoline ayant
ainsi mis ordre à tous ses devoirs, et se sentant trois semaines
d’agréable liberté en perspective, commença, pour se faire la main, par
s’acheter pour cinq ou six cents livres de bijoux, car elle avait à cœur
d’être belle et de plaire à Cis Pen qui, bien décidément, est un
agréable amoureux: seulement, il la tourmente pour qu’elle vienne
visiter sa petite maison, située dans le voisinage de Belgrave square,
dans la rue la plus tranquille et la plus solitaire; avec un voile et
par un jour de brouillard, que peut-elle bien craindre?

Ils discutaient cette question, tout en prenant le thé dans le boudoir
de Lady Gwendoline, une toute petite pièce, où il est impossible, vu la
quantité de porcelaines entassées partout, d’avoir des mouvements
violents. Lady Gwendoline est assise sur un fauteuil élevé à dossier
haut, contre lequel elle appuie sa jolie tête coiffée à la Titus; le
grand coussin carré en velours rose sur lequel reposent ses pieds est
très-commode pour s’y agenouiller; c’est ce que fait Cis en prenant les
belles mains couvertes de bagues.

--Allons, Cis, vous n’êtes pas raisonnable; voulez-vous que je me
compromette comme la pauvre Nelly Mountfall qui est renfermée à la
campagne depuis dix ans?

--Mais, cher ange, d’abord Vancouver n’est pas Mountfall, et moi, je ne
ressemble pas au vieux Lord Turdown; et puis, il ne s’agit pas d’aller à
Calais, mais dans mon petit coin, et pour une heure.

--Vous êtes tout à fait déraisonnable, tout à fait; je déteste les
folies, vous le savez...

--Les détestez-vous vraiment?

Et le regard de Cis est si éloquent que Lady Gwendoline est forcée de
rire et finalement de consentir.

Ces rendez-vous ne lui déplurent pas; ces allées et venues mystérieuses,
aux heures les plus différentes, par tous les temps, mettaient dans son
existence un élément nouveau qui n’était pas sans charme. C’est comme
cela qu’on est heureuse, qu’on trouve que le brouillard n’a rien
d’ennuyeux et que descendre Piccadilly dans un bon _hansom_, quand le
gaz est allumé, que les maisons ont l’air de fantasmagories, et que la
statue dévêtue d’Achille grelotte sous la pluie, est un plaisir
charmant, surtout quand, à ses côtés, on a un gentil garçon qui vous
aime bien, et qu’on ne déteste pas.


II

Lady Gwendoline revenait ainsi une après-midi d’une de ces parties
d’école buissonnière, portant sur sa robe de brocart d’or un long
newmarket de peluche noire, doublé de fine fourrure, qui la couvrait
entièrement, et un voile de vraie dentelle, à dessins très-compliqués,
qui la cachait complétement. Le _hansom_ filait grand train; elle était
occupée à écouter Cis Pen, assis à ses côtés, quand, tout à coup, un
choc violent la réveilla de ses rêves, et, à la hauteur de Hyde Park
Corner, un autre _hansom_, venant en sens inverse, accrocha le leur. Il
y eut un concert de jurons, on damna les cochers, puis Lady Gwendoline
poussa un cri vite étouffé, en reconnaissant dans le monsieur qui venait
de sauter à terre et tançait les deux cochers, M. Vancouver lui-même.

Dans le _hansom_ de celui-ci, se trouvait, riant comme une folle, Mabel
Deare, une personne fort connue pour danser à l’Alhambra, où Lady
Gwendoline l’avait vue dix fois. Cis était descendu avant qu’elle eût eu
le temps de le retenir; mais elle, sans hésiter, comprenant le danger
qu’elle courait, entendant l’exclamation stupéfaite de son mari qui
reconnaissait Cis, voyant son regard essayer de plonger dans la voiture,
d’un bond, se jeta dehors, et en une seconde sauta dans un autre
_hansom_ qui guettait l’épisode. Vivement, par la lucarne elle jeta au
cocher:

--Une livre si, dans deux minutes, je suis dans Mount Street.

C’était l’adresse de madame Vesey, une amie complaisante, qui
n’abandonnait jamais son prochain dans l’embarras, et qu’elle savait
toujours chez elle à cette heure-là.

Trois minutes après, elle y arrivait.

M. Vancouver eut comme un éclair de soupçon, mais Cis parlait si fort,
Mabel riait si haut (elle avait reconnu Lady Gwendoline et s’amusait en
conséquence), les deux cochers constataient leurs dégâts avec une telle
furie, les policemen accourus faisaient tant de questions, qu’une tête
plus forte que Vancouver en aurait été étourdie.

Cependant, la poignée de main qu’il donna à Cis manquait de cordialité,
et le premier mot de Mabel, quand ils se retrouvèrent en voiture, ne fut
pas de nature à le remettre:

--Vancouver, c’était votre femme! la bonne plaisanterie!

--Ma femme! Vous rêvez, ma chère.

Elle rêvait en effet un bon scandale, et, chose bien plus grave, mais
possible à Londres, un bon divorce de Lady Gwendoline, et un bon mariage
pour elle-même, car elle savait Vancouver du bois des imbéciles qui
épousent.

Quoique se déclarant à lui-même qu’il divaguait, qu’il était fou,
Vancouver laissa miss Deare à sa porte et fila immédiatement chez lui;
il avait pris, en passant au cercle, une petite valise toujours prête
pour toutes les éventualités.

On ne fut pas surpris de le voir, on n’était jamais surpris dans cette
maison bien tenue où l’on avait ordre, chaque fois que Lady Gwendoline
s’absentait, de dire qu’elle était chez son amie, madame Vesey. Sur la
demande du mari, c’est donc ce qui lui fut naturellement répondu.

Le temps de mettre une cravate blanche, d’envoyer chercher une fleur, et
M. Vancouver se dirigea vers Mount Street. La _housemaid_ qui lui ouvrit
parut surprise de très-bonne foi, le couvert n’étant mis que pour deux,
et ces dames étant déjà au poisson; mais elle l’introduisit sans hésiter
dans la salle à manger où Lady Gwendoline et madame Vesey dînaient en
tête-à-tête. On l’accueillit avec des exclamations d’étonnement, pas
trop cependant. Lady Gwendoline fut ce qu’il fallait, s’enquit de sa
santé, d’où il arrivait, et pendant qu’il cherchait ses réponses, madame
Vesey, débordante d’hospitalité, sonnait, faisait rapporter le potage,
et Lady Gwendoline, tournant vers lui ses beaux yeux clairs, lui
demandait comment il avait su où elle était.

--On me l’a dit dans Grosvenor square, et j’ai pensé que notre amie me
pardonnerait de m’inviter moi-même.

--Il est trop bête, fut l’amicale réponse de madame Vesey. Puis ces
dames reprirent leur entretien.

--Où allez-vous, continua Vancouver, que vous dîniez de si bonne heure?

--Ah! c’est un secret, à moins que vous ne veniez aussi; nous allions,
_my dear fellow_, à l’Alhambra, voir danser Mabel Deare.

Lady Gwendoline mangeait du chevreuil avec une tranquillité
désespérante; le pauvre Vancouver ne fut pas maître de lui dans ce
premier moment, et rougit jusqu’aux racines de ses cheveux blonds.

--Comment, Gwen, vous allez là?

--J’adore cela, répondit doucement Lady Gwendoline.

--Qui vous y mène?

--Cis Pen et Charlie Vere.

--Ils ne vont pas être en retard, au moins, dit Lady Gwendoline; cette
créature m’amuse toujours.

--Quelle créature?

--Mais Mabel Deare.

M. Vancouver commençait à regretter ses soupçons; dans quel guêpier
l’avaient-ils fourré? La conversation lui avait appris que Lady
Gwendoline était chez son amie depuis midi, et que ces dames n’étaient
pas sorties. Cis Pen allait venir; une indiscrétion pouvait être fatale.
En somme, Vancouver était fort sensible à l’honneur d’être le gendre du
duc de Riven, l’illustre père de Lady Gwendoline; et la pensée que sa
femme pourrait bien avoir la fantaisie de divorcer lui donnait le
frisson; il maudissait son imprudence, sa stupidité, sa hardiesse mal
placée; il ne pouvait plus s’en aller. Madame Vesey avait insisté pour
qu’il fût de la partie; tout en prenant son café, il était sur des
épines; ces dames étaient restées dans la salle à manger sous prétexte
qu’on y était mieux: avertir Cis n’était donc pas possible. Pendant
qu’il cherchait une issue, le heurtoir fut secoué de main ferme, et les
deux jeunes gens attendus firent leur apparition; il en advint ce que le
pauvre mari redoutait.

--Eh bien, demanda Cis d’une voix dégagée, comment cela va-t-il,
Vancouver, depuis la secousse de tantôt?

--Très-bien, très-bien, balbutia Vancouver.

--Quelle secousse, Eustace? interrogea Lady Gwendoline.

--Rien, une bêtise; à la porte du club, Pen m’a accroché.

--Vous ne nous l’aviez pas dit.

--Cela n’en valait pas la peine, n’est-ce pas, Pen?

--Oh! non.

Le fidèle et obéissant Cis avait joué son rôle, mourant de peur, et
trouvant que Lady Gwen était folle; mais la tête de Vancouver lui montra
qu’elle était plus forte que lui, et il entra avec conviction dans son
rôle. Le mari, qui frémissait qu’une indiscrétion révélât ses
infidélités à Lady Gwendoline, prit dans le passage une seconde Cis à
part, et à voix basse:

--Ne me vendez pas, Cis.

--Sûrement non, cher ami.

--Chut! chut! fit Vancouver.

Leur présence fit sensation à l’Alhambra. Mabel Deare avait déjà
colporté l’histoire; mais quand on vit Lady Gwendoline calme, hautaine
comme une déesse, son mari, humblement aimable, et Cis Pen parfaitement
d’accord avec eux, on se dit que Mabel Deare était une toquée, et que la
seule chose certaine dans tout cela était qu’elle s’était trouvée en
_hansom_ avec Eustace Vancouver.


III

Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement
son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de
tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il
l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre
la vérité?

Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette
scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut
accordée.--Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage.
L’histoire de la rencontre des deux _hansoms_ s’était ébruitée, et la
nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel
Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la
province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce
possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait
consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils,
l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir
qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber
tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un
sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était
prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence
de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez
ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.

Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa
discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à
lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que
jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un
simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un
siége.

A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique
pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée
d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées
de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline
était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à
ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady
Gwendoline était extrêmement imposante.

M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu
embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En
lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement
besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour
rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait
commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les
fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver
en avait vu long à cet égard.

La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:

--Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.

Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant
audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un
joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa
des embarras d’argent, la nécessité _absolue_ d’avoir recours à son
père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents...
une courte visite... ils le désiraient beaucoup...

--Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce
déplacement?

Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a
rien à se reprocher, elle.

--Cela a l’air de vous ennuyer?

--Extrêmement!

--Je vous serais pourtant très-obligé...

--Combien de temps là-bas?

--Une dizaine de jours.

Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:

--Eh bien, j’irai.

Et voilà comment la rencontre de deux _hansoms_ a eu pour résultat de
coûter d’abord:

Dix mille livres à M. Vancouver père;

Une parure pour sa belle-fille;

Deux poneys pour les enfants;

Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui
tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;

De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car
Eustace n’est pas pardonné.

Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.




DANCING


I

Madame Vesey, la même qui a rendu à Lady Gwendoline Vancouver le signalé
service que nous vous contions l’autre jour, est une charmante femme que
tout le monde aime; on la plaint aussi, car elle est veuve d’un officier
mort aux Indes, et elle a beaucoup de peine, la pauvre petite femme, à
vivre comme elle le doit. Il est vrai qu’elle fait à ravir les excuses
de sa médiocre fortune et en demande pardon à ceux qui viennent la voir.
Elle habite au cœur de Londres, dans une des rues à boutiques qui
touchent aux confins d’un des quartiers les plus fashionables, une
petite maison à deux fenêtres de façade; encore le rez-de-chaussée
est-il occupé par un épicier qui est aussi la poste, le télégraphe et le
marchand de journaux. Madame Vesey a préféré ce voisinage aux agréments
d’une villa isolée dans des quartiers aristocratiques, mais au bout du
monde. Elle a embelli sa petite niche comme elle a pu, et tous ses amis
l’ont aidée; on lui a prodigué les porcelaines, les tapis, les bouts
d’étoffe; on ne la laisse jamais sans fleurs fraîches. Son thé est
exquis et lui est envoyé par un cadet de bonne maison qui s’est mis dans
la Cité. Tout l’hiver et tout le printemps elle a toujours un feu bien
clair, car un admirateur désintéressé, propriétaire d’une des plus
grandes mines de charbon d’Angleterre, lui en expédie, à titre gracieux,
des charrettes qu’elle accepte comme des bonbons. L’art lui-même est
venu la trouver: elle ne pouvait s’offrir la plus insignifiante
aquarelle, mais elle ne peut pas refuser à un aimable garçon la
permission d’orner les panneaux de ses portes et l’encadrement de ses
miroirs de fleurs et d’oiseaux, surtout quand il lui jure qu’elle lui
rend service en lui permettant cette petite enseigne; deux ou trois
chérubins vêtus de leurs ailes se promènent sur son plafond bas: elle
assure, et il faut l’en croire, que Fred Tony les a peints pendant
qu’elle lui préparait une tasse de thé.

Pour sa toilette, elle explique qu’elle s’habille avec rien. D’abord
elle fait, naturellement, toutes ses robes, et elle reçoit modestement
les compliments qu’on lui prodigue sur son habileté. Il est de fait
qu’elle s’encadre à ravir; elle est brune, avec des yeux de génisse d’un
bleu profond; elle se coiffe haut; pendant que tout le monde porte un
petit chignon dans la nuque, elle, au contraire, dégage bien la sienne
et découvre son cou rond et brun; ses robes sont toujours légèrement
ouvertes, et le col officier, dentelle ou autre, lui est en horreur;
elle a un signe velouté et noir au côté gauche du cou et s’en pare; elle
est souvent en noir, surtout quand ses amies sont vêtues de teintes
mourantes, et ce noir témoigne, avec le reste, de son économie et de son
entente. Enfin, elle a évidemment résolu le problème de la vie à bon
marché qui tourmente tant de pauvres sottes!

En organisant sa vie, elle était partie du pied de n’aller nulle part,
parce que cela entraîne à trop de dépenses, et que, n’ayant que deux
femmes à son service, elle ne peut recevoir. Mais peu à peu on lui a
forcé la main, les amis et les amies charitables ont prêté leur voiture
et leur escorte; de son côté, elle s’est aperçue qu’un poulet froid, une
langue et une salade pouvaient très-bien, sur le minuit, être servis par
une «housemaid». On ne refuse pas un cadeau de champagne, et ses petits
soupers, les plus simples du monde, qui ne coûtent rien, sont
très-recherchés.

Madame Vesey soutient modestement son succès; si elle est très-jolie
femme, elle a l’air d’en demander pardon, et quand Son Altesse Royale le
prince de Cinq-Ports s’est mis en tête de la remarquer, elle a confié à
une de ses bonnes amies qu’elle était désolée, et l’aimable amie l’a
encouragée dans cette componction. Cependant, comme on ne peut ouvrir sa
maison à l’un et la fermer à l’autre, on ne s’étonne pas trop de voir
souvent, devant la porte de madame Vesey, le cab incognito d’une Altesse
Royale connue de tout Londres et le dogcart élégant du jeune marquis de
Tyars, l’homme le plus à la mode de la saison et qui n’admet pas qu’on
soit amoureux d’un autre, fût-il empereur! Et cependant, à sa sincère
surprise, madame Vesey ne donne pas au beau marquis toutes les preuves
d’affection qu’il attend d’elle, et qu’il lui a fait l’honneur de lui
demander!

Le noble marquis veut bien lui faire l’honneur d’un sursis, mais voit,
en attendant, d’un très-mauvais œil la cour très-publique que lui fait
monseigneur... Son Altesse Royale ne cache pas ses sentiments, et
pourquoi le ferait-il? Ils n’ont jamais nui à aucune femme, au
contraire, et depuis qu’il honore madame Vesey de sa bienveillance, elle
reçoit de douairières plus impeccables que les neiges éternelles, les
plus bienveillantes invitations; en l’ayant, elle, on est sûr d’avoir
Son Altesse. Madame Vesey n’y met pas plus de mystère.

Pour ce qui est de Tyars, elle l’a connu quand il était à Eton. Il
portait encore des jaquettes rondes, et n’avait alors que dix-sept ans.
Depuis, elle n’a cessé de s’intéresser particulièrement à lui; elle a
suivi ses fredaines et gémi sur ses dettes; car le jeune marquis, qui a
hérité de son titre à cinq ans et a parfaitement dès lors mesuré
l’importance de sa personne, s’est conformé aux bonnes traditions, et
entre autres bagatelles s’est offert, à crédit, pendant son séjour à
Oxford, pour trois mille livres de voitures et de harnais; le détail
porte dix mille francs de fouets et cravaches.

Avec un garçon pareil, on peut tout espérer; aussi madame Vesey en
espérait-elle bien tout!

Certes, le beau de Tyars l’avait toujours trouvée fort jolie, mais
jamais autant que depuis qu’une Altesse Royale s’était posée en
soupirant. C’est alors que le séduisant «guardsman» (Tyars était
officier aux «guards»), en regardant dans la glace sa tête de chérubin
blond et sa taille de jeune Hercule, se dit qu’il était tout à fait
inconvenant que madame Vesey n’en fût pas amoureuse et parût lui
préférer ce prince étranger, petit, brun, simple présomptif dégommé, car
le roi son père s’était vu enlever son royaume. Son héritier s’en
consolait en menant à Londres la vie d’un simple particulier, agrémentée
de toutes les grâces d’état que donne le sang royal dans un pays où il
fait prime. Son Altesse Royale le prince de Cinq-Ports, en effet, était
la fureur du jour; l’avoir chez soi, une «délicieuse» distinction. Quand
il apparut dans la société, revêtu de toutes les séductions du courage
vaincu, il fit dans les cœurs féminins des ravages effrayants.

Plusieurs fois déjà Son Altesse a confié à quelques amis que madame
Vesey était «_the dearest little woman_», et, véritablement, il la
trouve exquise! Jamais on n’a vu un désintéressement pareil: il a fallu
des supplications pour lui faire accepter un méchant bracelet! Jamais
elle ne parle d’embarras pécuniaires; jamais elle ne pleure!
Monseigneur, jusqu’ici, n’a pas été gâté sous ce rapport. En général,
ses amies faisaient des frais si extravagants pour lui plaire, qu’elles
l’accablaient au bout d’un certain temps avec l’exposé de leur
situation. A l’ordinaire, le temps que duraient ces liaisons, deux ou
trois fois les maris faisaient banqueroute pour avoir donné trop de bals
et trop de dîners «pour rencontrer Son Altesse Royale».

Avec madame Vesey, rien de ce genre: d’abord, pas de mari; pas de
crainte d’être appelé un jour à «mentir comme un gentilhomme» devant la
cour de divorce, et une petite femme si simple qui prétendait qu’avec
son revenu elle faisait encore des économies. Et voilà pourquoi Son
Altesse lui donnait, sans arrière-pensée, la satisfaction de faire
stationner son cab des heures entières devant sa porte, et ne se
formalisait pas de la voir flirter de temps en temps, et même assez
souvent, _pour les convenances_, avec Tyars.


II

Ces convenances étaient aussi les solides espérances de madame Vesey.
C’était une femme trop sensée et trop raisonnable, elle savait trop bien
ce qu’elle se devait à elle-même pour s’amuser sans raison à une chose
aussi sotte que le sentiment. Son projet n’était rien moins que de faire
le bonheur définitif de Tyars, et elle se sentait tout ce qu’il fallait
pour cela; puisqu’il était assez aveugle pour ne pas s’apercevoir de ce
qu’elle valait, elle lui faisait ouvrir les yeux par le prince.

Elle assurait avec une parfaite bonne foi à sa chère Altesse Royale
qu’elle n’avait d’autre ambition que d’être aimée, le moindre présent
gâterait son bonheur; aussi cette perspective d’amour désintéressé
promettait-elle à Cinq-Ports de longs jours de bonheur. Jamais, depuis
une passion oubliée pour une Gretchen devenue une «Frau» quelconque, il
n’avait été à ce point aimé pour lui-même.

Mais la parfaite félicité de Son Altesse Royale ne suffisait pas à celle
de madame Vesey; lord Tyars était jaloux; c’était un charmant
commencement à une solution sérieuse; mais toute l’habileté de madame
Vesey ne parvenait pas à faire sortir le marquis des déclarations
spéculatives; elle le rassurait, c’était bien; elle ne décourageait pas
ses illégitimes espérances, ce qui était indispensable; mais la parole
décisive ne venait pas, et du train où les choses marchaient, elle
pouvait se faire attendre.

Le marquis de Tyars ne cachait pas, d’ailleurs, sa préférence pour
madame Vesey, femme à la mode, mais madame Vesey n’était peut-être pas
encore assez haut pour que le séduisant marquis eût la pensée de la
confisquer à son profit et de l’enlever à l’univers entier. Il fallait
un triomphe, un triomphe public; il fallait qu’elle fût enviée en un
seul moment par cent femmes, et désirée par tous les hommes!... Un
instant comme celui-là, et Tyars était à elle!

Elle y pensait jour et nuit. Que faire? Que combiner? Quand on n’a ni
voiture ni loge, les succès extérieurs sont difficiles. On ne donne pas
de fête réussie dans une boîte d’allumettes comme son appartement!...
Chez une autre? mais chez qui? Elle eut enfin une inspiration! Elle
pensa à son amie madame Rush, et un jour, vers cinq heures, sans
préméditation d’aucune part, le hasard fit que madame Rush, prenant le
thé chez madame Vesey, eut le plaisir de se rencontrer avec Son Altesse
Royale le prince de Cinq-Ports, et que, tous trois, ils passèrent une
heure charmante.

Madame Rush est la précieuse, élégante et intelligente compagne de
Holophern Rush, garçon d’esprit, fondateur du «_Electric Journal_»
radical, et dont les tendances font horriblement souffrir sa femme, qui
est d’une vieille famille conservatrice et aristocrate jusqu’au bout des
ongles. Elle a épousé Holophern pour plusieurs raisons, dont la
principale est que personne d’autre n’a sollicité sa main, et comme elle
est très-fine et qu’il n’est pas bête, ils se sont entendus à demi-mot
pour accentuer leur dissidence politique et s’en servir. Du reste,
madame Rush déteste la politique, elle n’aime que l’_Art_ sous toutes
les formes: les cantatrices dînent chez elle, les actrices des
différentes nationalités y lunchent; on y récite, on y joue la comédie,
on y fait de la musique de chambre, on y encense les peintres à la mode
et les sculpteurs distingués; enfin l’_Art_, l’_Art_ toujours!

Madame Rush veut être à la mode; elle sait que ce n’est ni la naissance
ni la distinction qui assurent le triomphe. Elle s’est dit, le jour où,
jolie provinciale inconnue, elle a épousé un homme ambitieux qui ne se
cache pas d’être parti de très-bas et de vouloir arriver à tout, qu’il y
arriverait, et elle a commencé sa laborieuse campagne; ses peines, ses
labeurs, ses affronts, ses consolations, ses triomphes font sa vie;
chaque année, elle ajoute à sa «_visiting list_»; chaque année, ses
dîners comptent des noms de plus en plus relevés. Elle a commencé par
les attachés et les secrétaires d’ambassade, qui s’ennuient et sont
contents d’une invitation quand le dîner est excellent et l’hôtesse
jolie; elle a passé par les gens d’esprit et les célébrités, mais
maintenant elle est arrivée aux simples imbéciles titrés et aux femmes
les plus ennuyeuses et les plus recherchées. Cependant, comme elle
reçoit encore souvent des refus qui la désolent, comme surtout elle n’a
jamais envoyé de cartes avec la mention tant désirée: «_Pour rencontrer
Son Altesse Royale le prince de..._», elle brûle d’avoir cet honneur,
qui l’établirait tout à fait femme fashionable.

On comprend maintenant à quel point cette chère madame Vesey lui est
devenue doublement chère, depuis qu’elle lui a fait connaître le prince
de Cinq-Ports! Avoir chez elle Son Altesse Royale est le rêve de madame
Rush, l’y avoir officiellement et sentir que les passants diront, en
voyant le tapis écarlate de la porte, qu’elle a de la «Royalty» dans son
salon!!!... Holophern Rush, tout radical qu’il est, en rêve lui aussi.
Comblée de mille prévenances par ses bons amis les Rush, madame Vesey a
bien voulu promettre de s’entremettre au sujet de l’Altesse; elle l’a
fait, elle a obtenu le consentement royal, en ajoutant que le prince
trouvait Holophern Rush un très-bon garçon, mais qu’il était bien
fatigué de l’Art sous toutes ses incarnations.

Madame Rush fut d’abord anéantie! Chez elle, hors l’Art, rien!... Si Son
Altesse Royale était fatiguée de voir des comédies de salon et
d’entendre chanter, on pourrait avoir peut-être quelque faiseur de tours
japonais.

--Non, dear, pas de Japonais... Puisqu’il faut absolument quelque chose
de nouveau, je sais une danse, moi, bien étonnante que j’ai apprise aux
Indes... C’est toute une histoire. Personne ne la connaît ici et...
ne...

Madame Rush ne la laissa pas finir, elle était enthousiasmée, ravie;
«chère Vesey», elle savait donc tout, même une danse indienne, et
qu’est-ce qu’il faudrait? voulait-elle un encadrement, une pagode, un
pavillon, n’importe quoi?

--Non, ma chère, rien du tout; tâchez seulement de décorer votre salon
un peu à l’orientale, puisque ma petite idée vous amuse... N’en parlez
pas...

--Jamais, dearest... et je vous donnerai un souper comme on n’en a
jamais vu. Il y aura une table à part pour vous, et vous y ferez les
invitations que vous voudrez... Tout Londres en parlera!...

Le lendemain, les invitations étaient lancées, et les trois semaines à
parcourir avant cette heureuse soirée parurent bien longues aux Rush. De
tous côtés on leur demandait quelle était la surprise qu’ils réservaient
à leurs invités, et d’un air innocent ils répondaient:

--Aucune, nous serons entre amis, simplement...


III

Lord Tyars continuait à venir voir fréquemment madame Vesey. Un jour,
comme il entrait, il la surprit se renversant devant la glace dans une
pose des plus charmantes. Il devint très-rouge et se hâta de la supplier
de recommencer...

--Mais non, Harry, laissez donc!...

Comme elle l’avait connu en veste, elle en profitait pour l’appeler par
son prénom, et il était fort sensible à cette preuve d’intimité.

--Est-ce que vous voulez vous faire photographier ainsi? Pourquoi
prenez-vous une aussi jolie attitude, quand vous êtes seule, et ne
voulez-vous pas recommencer, quand je brûle de vous regarder?

--Parce que c’est un secret.

--Un secret, quel secret?

Elle finit par le lui confier, tout doucement, petit à petit; il prit
d’abord un visage souriant et charmant, puis tout à coup se
rembrunissant:

--Tout cela, c’est pour Cinq-Ports.

A son tour, madame Vesey eut l’air offensé.

--Comme vous voudrez, mon cher.

--Alors, si ce n’est pas pour lui, si c’est seulement un tout petit peu
pour moi, pour votre pauvre Harry, dansez pour moi seul.

--Non.

--Je vous en prie!

--Non, ne me le demandez pas.

Il voulut se lever, partir; elle le retint doucement, le força à
s’asseoir, à l’écouter, à la regarder, à observer le regard tendre et
mystérieux de ses yeux, et à lui dire un peu bas:

--Vous êtes une «darling»!...

Holophern Rush ne refuse jamais rien à sa femme; on s’en aperçut le jour
de la soirée. Leurs trois salons avaient été transformés; des arcades
orientales, des palmiers à profusion, des vases indiens, tout avait été
prodigué. Le tapis écarlate, de rigueur pour tout hôte royal, couvrait
le trottoir et menait à une entrée qui semblait celle du palais des
fées; une quantité infinie de lanternes de couleur jetaient une lueur à
fois éclatante et douce; les draperies aux nuances les plus pâles, les
plus délicates, s’enroulaient autour de la rampe de l’escalier, et, sur
le palier supérieur, madame Rush, plus éthérée que jamais, drapée dans
une gaze d’argent, du rouge aux pommettes, les yeux alanguis, couverte
de bijoux, était superbe à voir. Elle ne dormait pas depuis trois nuits;
elle n’avait pas mangé de la journée; mais elle venait de boire un verre
de champagne et se sentait de force à rester vingt heures sur ses pieds.

Les voitures arrivaient; la haie pressée de pauvres se tenait des deux
côtés du tapis, guettant avec un intérêt passionné le passage de chaque
femme sous la marquise improvisée; les «_linkmen_», leur lanterne à la
main, s’empressaient aux marchepieds des «hansoms» qui amenaient des
hommes; les valets de pied, superbes et orgueilleux, se tenaient à la
porte, et les femmes de chambre, les cheveux plats sentant le musc et la
pommade, enlevaient les manteaux, présentaient des épingles et
rajustaient les jupes. Holophern Rush, sa barbe peignée en éventail,
était en bas, attendant Son Altesse Royale. A minuit précis, elle
arriva, le visage coloré, la mine bonasse, la main ouverte. On dansait
déjà, mais dans tous les groupes courut un petit mouvement. Madame
Vesey, en robe écarlate, assise un peu à l’écart, eut l’honneur du
premier regard, et bientôt celui d’une valse. Le prince ne l’eut pas
quittée qu’elle fut assaillie; elle accepta, moitié figue moitié raisin,
un quadrille avec un jeune gandin sans conséquence, et puis on la vit
disparaître...

Madame Rush, qui voltigeait dans l’éther, aperçut un léger nuage
d’inquiétude qui couvrit aussitôt le visage de Son Altesse Royale, et
alla lui dire en souriant d’une façon exquise deux mots qui, évidemment,
le rassurèrent. Lord Tyars, qui, bien entendu, avait dîné chez les Rush
et s’était trouvé à côté de madame Vesey à table, était assez amoureux
et assez gris pour regarder sans la moindre gêne un futur souverain d’un
très-mauvais œil.

Pendant ce temps, la maîtresse de la maison glissait à travers ses
salons et murmurait tout bas qu’on était prié de s’asseoir, qu’elle
avait réservé une petite surprise. Holophern Rush repoussait tout
doucement les groupes et formait un vide entre la baie qui séparait les
deux salons. Des domestiques poudrés, porteurs de splendides mollets à
bas roses, arrivèrent, d’un air condescendant, grouper quelques plantes,
afin de faire un fond, et, à l’étonnement général, une «ayah», tout
enroulée de draperies blanches, vint s’accroupir à terre et frapper sur
une sorte de tambourin une mélodie plaintive et douce. Le silence se
fit: Son Altesse Royale, assise au premier rang, avait l’air charmé et
attendait avec la mine d’un gourmet qui va être satisfait.

Il y eut un léger brouhaha... Un paravent fut déplié et refermé, et
madame Vesey apparut, les deux pieds rapprochés, le buste renversé, les
dents découvertes, les yeux langoureux; elle était drapée dans une gaze
rose, souple et légère, qui la moulait; ses cheveux noirs dénoués
étaient entremêlés de bijoux et de jasmin odorant; ses poignets et ses
chevilles étaient chargés de lourds bracelets, et ses petites mains
étincelaient. Ainsi vue, elle était superbe: le fard lui donnait vingt
ans, et elle y ajoutait tout ce qu’on ne sait pas à vingt ans!

Il y eut un murmure approbateur... l’ayah reprit le tambourin,
qu’accompagnait voluptueusement en sourdine l’orchestre, et madame Vesey
dansa comme on danse dans les pagodes sacrées... Ce fut du délire, des
applaudissements à tout rompre!... Ivre de son succès, elle mettait
toute sa fougue, toute son ardeur, toute son ambition dans ses yeux
voilés!...

Quand elle eut fini, ce fut un murmure spontané; le prince ne fit qu’un
saut de sa chaise, et lui prenant la main, la lui baisa en lui disant:
Merci! En une seconde, elle fut la femme la plus à la mode de Londres.
De vieilles duchesses vinrent lui faire des génuflexions; Holophern Rush
la regardait avec adoration; quant à madame Rush, elle lui aurait baisé
les pieds, tant ce succès, chez elle, la ravissait.

--Et maintenant, ma chère, vous allez venir souper; il y a un souper
servi rien que pour vous dans mon boudoir... Prenez un cavalier...

Madame Rush regardait du coin de l’œil le prince qui était tout proche.

--Et à vous deux faites vos invitations.

--Moi, choisir! répondait la douce Vesey, toute frémissante encore;
choisissez vous-même... Enfin, si vous le voulez... Puis, tournant
légèrement la tête pendant que tous les yeux étaient arrêtés sur elle,
et que ceux du prince la dévoraient en plein, élevant un peu la voix:

--Lord Tyars, voulez-vous me faire la faveur de me donner le bras?

Lord Tyars! Pas le prince!... Celui-ci devint blanc comme sa cravate;
puis, comme Lord Tyars, qui avait bousculé trois femmes, offrait le bras
à madame Vesey, Son Altesse Royale, avec son air de grand seigneur,
s’approcha:

--Puis-je m’inviter à votre table, moi aussi?...

--Trop honorée, monseigneur... fut la respectueuse, mais bien froide
réponse.

C’était une défaite, et, mal préparé, le pauvre prince n’eut pas le
courage d’être du souper. Toute réflexion faite, il se déclara
très-fatigué, et une fois dans l’escalier, au désespoir morne de madame
Rush, il demanda sa voiture. Pendant ce temps, Tyars, du champagne plein
la tête, étouffait d’orgueil de s’être vu ainsi publiquement
préféré!!!...

--C’est ma surprise! lui dit-elle, en mettant ses lèvres tout près de
son oreille, pendant qu’il se penchait pour la servir.

--J’ai la mienne aussi!... fut sa réponse.

On sut le lendemain quelle était cette surprise: madame Vesey devenait
la marquise de Tyars.

Le jour du mariage, c’est Bobbie Rush, personnage de quatre ans, qui,
vêtu en page, avec un pourpoint fraise écrasée, a porté la queue de la
mariée. Madame Rush reçoit maintenant tous les princes qu’elle veut;
elle est tout à fait à la mode. Il n’y a que le pauvre Cinq-Ports qui
cherche de nouveau un cœur et pleure encore sa chaumière!




KITTY DOVE


I

Le mariage de Sir Marmaduke Orris et de Bertha Tremayne avait fait du
bruit en son temps. Ce n’était ni par la pompe, ni par le nombre des
demoiselles d’honneur et l’élégance des pages, mais précisément par
l’absence de tout cela. Sir Marmaduke avait célébré sa majorité le
samedi, et ce garçon, qui passait à bon droit pour le plus timide du
monde, qui depuis l’âge de huit ans tremblait en s’entendant
interpeller, qu’on avait assommé du poids de son nom et de sa fortune,
qui avait toujours eu une peur horrible de Lady Orris, sa belle-mère, et
ne se sentait pas le courage de la mettre à la porte de chez lui,--comme
depuis plusieurs années il rêvait tous les soirs avec délices qu’il le
faisait;--ce nigaud, au dire de Lady Orris, ce sot, d’après l’opinion de
mesdemoiselles ses sœurs, avait montré qu’il savait parfaitement ce
qu’il voulait, en s’en allant, dès le lundi, se marier sans aucune
notification préalable avec Miss Bertha Tremayne!

Notez que Miss Bertha Tremayne était la protégée de Mylady qui lui avait
donné un médaillon devenu inutile, l’amie chérie de Miss Orris, avec qui
elle persiflait sans cesse ce pauvre stupide Sir Marmaduke. Cette petite
colombe, incapable de nourrir un projet, laide par-dessus le marché,
avait, grâce aux conseils de madame sa mère, et en suivant un plan de
campagne supérieurement conçu, enlevé Sir Marmaduke au nez de tous, et
pendant qu’on la cherchait, craignant qu’elle ne fût noyée ou écrasée,
elle arrivait tranquillement à X..., un petit sac de nuit à la main, y
trouvait Sir Marmaduke amoureux comme une oie et fier comme un dindon,
faisait avec lui une courte visite à l’église, et en sortait Lady Orris
épouse légitime d’un baronnet dont la famille datait de la conquête et
dont le «rent roll» était estimé, au bas mot, tout près d’un million.

Dès le soir même, elle affichait hautement ses droits en envoyant
Marmaduke (muni d’un bout de ruban pour la longueur) lui acheter une
paire de pantoufles chez le principal cordonnier du lieu. La vue du
jeune baronnet du Hall faisant une telle commission avait failli causer
une attaque d’apoplexie à la respectable personne qui portait à Mylady
ses chaussures. Le bruit se répandait aussitôt d’un événement
extraordinaire, et le lendemain, quand l’incroyable vérité parvint à
Orris Hall, les jeunes tourtereaux filaient tranquillement sur Paris,
car la pauvre Bertha se mourait de peur (disait-elle) de la colère de
ses parents, et comme, en effet, la première lettre de madame Tremayne
fut très-cruelle, et qu’elle refusa d’envoyer quoi que ce soit à sa
fille, Sir Marmaduke eut grand’peine à consoler sa femme, mais répara
avec transport son dénûment par l’achat d’un trousseau comme on en fait
aux héritières des maisons princières.

Les premiers temps du mariage furent délicieux; d’abord Bertha, qui
n’était jolie qu’aux yeux de son mari, le devint presque pour de vrai.

Ses cheveux pâles prirent une nuance dorée, ses sourcils absents se
changèrent en un arc charmant, ses yeux eurent tout à coup de l’éclat,
ses lèvres s’épanouirent rouges comme la cerise, et ayant toujours été
blanche comme une jatte de lait, l’ensemble ne fut rien moins que
désagréable. Elle était petite et mince, on l’habilla à ravir, et les
fanfreluches et les rubans lui donnèrent l’ampleur qui lui manquait.

Sir Marmaduke, au septième ciel, ne parlait pas plus qu’auparavant...
Mais pourquoi aurait-il parlé? Sa femme parlait si bien, si haut, si
facilement! Elle lui avait dicté la lettre qui avait poliment signifié à
Lady Orris d’avoir à élire ailleurs son domicile; elle lui dictait aussi
ses paroles et ses actions, et il ne lui restait plus qu’à se laisser
vivre.

Après le _honey moon_ de rigueur, la vie s’établit entre Orris Hall et
Londres, et Sir Marmaduke passa officiellement au rang des maris qui ne
comptent pas. Bien des personnes se mirent à plaindre cette charmante
petite Lady Orris d’avoir un mari si bête, et madame Tremayne surtout en
gémissait dans le secret avec ses meilleures amies... Bertha était si
douce!... On s’en aperçut bientôt.


II

Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir
du pauvre Marmaduke; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à
une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant
le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à
l’avance la timidité de son mari; elle le faisait même devant lui d’un
ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais
cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son
chef un artiste émérite.

Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la
comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète; elle avait pour
cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre
cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès
l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce
personnage dans des convulsions d’hilarité; quant à son coiffeur et à
son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la
terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune,
Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un
beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur
les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour
son début; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement,
au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que
jamais; c’était un acteur, mais un des leurs; beaucoup de femmes le
trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et
entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il
avait promis à Lady Orris de jouer chez elle!!!

Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre,
détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en
lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui
convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se
fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant
d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le
mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha; il ne
répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait; mais ni lui ni
l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en
particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du
nez, ce qui terminait la discussion; s’il y avait un tiers, elle prenait
la mine d’un ange résigné et compatissant; quant à Fielding, il faisait
la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient
les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en
imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les
costumes--car Victor Fielding dessinait; on disait même, ce qui
s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la
célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.


III

Cette Kitty Dove occupait au moins beaucoup son esprit, et, avec Lady
Orris, ils en parlaient sans cesse. Kitty Dove était une créature si
remarquable, la première actrice du siècle, de l’avis de Victor, la
seule qui eût compris Sheridan. Belle, noble, distinguée, un ange!... Et
l’on allait applaudir cet ange, pendant que Sir Marmaduke s’enfermait,
de mauvaise humeur, dans son «study» et se consolait, ou plutôt se
lamentait, en compagnie de son meilleur ami «Rascal», petit terrier à
rat, qui le regardait avec des yeux humains, pendant que tristement il
fumait sa pipe, et semblait lui dire qu’il comprenait bien sa peine. Du
reste, Rascal n’aimait qu’à demi Mylady et la grognait souvent dans des
coins, sachant qu’il lui était interdit de le faire plus ouvertement,
mais il ne se gênait pas pour attraper les mollets de Victor Fielding,
chaque fois que l’occasion s’en présentait.

Le pauvre Sir Marmaduke se sentait devenir bien inutile; la douairière
Lady Orris était maintenant la meilleure amie de Bertha, qu’elle
soutenait, encourageait et chaperonnait, et les deux Miss Orris
adoraient leur ancienne amie. Le pauvre Sir Marmaduke ne se sentait que
«Rascal» pour appui, et les soutiens de Lady Orris étaient légions, tous
ceux qu’elle amusait, tous ceux qui comptaient être invités par elle,
tout le troupeau affamé et repu, qui va là où la table est mise.

Un soir, la solitude des deux camarades, le maître et le chien, fut
interrompue par Bertha, qui rentrait d’une partie de théâtre en la
compagnie irréprochable de sa belle-mère, de son cousin et de plusieurs
autres. On avait été voir Kitty Dove dans le rôle que Bertha
ambitionnait.

--Eh bien! Sir Marmaduke, vous n’êtes donc pas couché; il fallait venir
avec nous alors!

--Je déteste le théâtre.

--Quelle idée! Kitty a été délicieuse; et savez-vous, Marmaduke, que je
veux l’avoir un soir à souper? je veux absolument la connaître.

Sir Marmaduke pétrifié ouvrait des yeux effrayés.

--Pourquoi pas, s’il vous plaît? Miss Dove est une personne parfaitement
comme il faut; on l’invite partout; d’abord elle a été mariée; c’est une
personne aussi distinguée que n’importe qui; je suis décidée à faire sa
connaissance; je la trouve charmante!...

--Mais Bertha, je vous en prie, réfléchissez!...

--Ah! ne soyez donc pas toujours à gronder. Victor viendra demain vous
chercher pour vous présenter à Miss Dove, et vous tâcherez de parler...
si vous pouvez!...

Aller chez Miss Kitty Dove, l’avoir à souper chez lui avec Lady
Orris!... depuis son enfance une «Lady Orris» était pour l’imagination
de Sir Marmaduke une personne vivant dans une sphère à part; une Lady
Orris, de Orris Hall, soupant avec une actrice, lui paraissait une
action presque sacrilége; c’était déjà assez terrible qu’une Lady Orris
eût parmi ses parents un personnage comme Victor Fielding, tout fils de
lord qu’il était.

Malgré tout, le pauvre Sir Marmaduke se sentait condamné; il se rendait
compte qu’il irait, et qu’une fois là, il n’oserait jamais être impoli
pour une femme, car, bien que ne songeant qu’avec un mépris naïf à une
certaine classe de femmes, il n’aurait pu être grossier pour la dernière
fille des rues.

Et Bertha fut aimable à déjeuner, et Victor arriva au lunch, et, tout en
mangeant bien et buvant mieux, fit la biographie et l’éloge de Miss
Dove; elle avait tout: vertu, talent et le reste; elle avait eu le
malheur d’être mariée avec une affreuse canaille dont elle avait pu
heureusement se débarrasser; elle épouserait sans doute un duc, elle en
était digne; quant à lui, Fielding, il lui baiserait les pieds avec
plaisir; c’était une grande faveur d’être reçu par elle, elle recevait
si peu de personnes chez elle! Le lunch n’était pas terminé que Mylady
sonna pour la voiture de Sir Marmaduke et le pria de se hâter.


IV

Le pauvre Marmaduke était au supplice; son expérience de la vie était
nulle, et il se figurait l’intérieur d’une actrice comme la chose du
monde la plus extraordinaire; du reste, Fielding eut soin d’entretenir
un ahurissement qui était manifeste en parlant sans arrêt depuis
Belgrave Square jusqu’à une des rues neuves du quartier de Kensington,
où se trouvait la maison de Miss Dove.

Une housemaid en alpaga noir, tablier de mousseline à bavette épinglée
de nœuds roses et un petit bonnet blanc à nœuds roses également, vint
ouvrir; elle introduisit ces deux messieurs au premier, dans le salon le
plus honnêtement bête; tous les meubles couverts d’une perse luisante;
des livres, des plantes, quelques belles gravures; une petite
installation pour faire les fleurs artificielles; quelques bluets
étaient dans un vase, et leur copie reposait sur la tablette de bois
peinte en blanc; devant cette table, une cage avec deux beaux canaris
chantant à tue-tête; les stores rouges étaient baissés, et l’air entrait
par la large fenêtre du petit salon du fond, qui s’ouvrait sur un jardin
dont on apercevait les arbres et dont on respirait les parfums. Des
quantités de photographies de beaux enfants complétaient l’ensemble.

Miss Dove les fit attendre cinq minutes; puis elle parut, vêtue d’une
robe de laine blanche légère, le corsage plissé, la jupe longue et unie,
un ruban bleu dans ses cheveux châtains, lisses et nattés; à la main,
une corbeille pleine de roses fraîchement cueillies, l’air du visage
sérieux et paisible. Elle s’avança droit vers Sir Marmaduke.

--Sir Marmaduke, je suis touchée, je vous remercie; mon ami Fielding m’a
dit que vous étiez un de mes amis inconnus, soyez le bienvenu.

Et d’un geste doux elle forçait Sir Marmaduke à s’asseoir, pendant
qu’elle-même prenait place dans le petit fauteuil d’osier devant sa
table de travail, et de ses mains légères et blanches se mettait à
pétrir une fleur.

Sir Marmaduke murmura quelques mots de... ravi..., charmé, puis, rouge
comme une braise, regarda d’un air embarrassé Victor Fielding qui
parlait à Miss Dove avec tout le respect possible. Mais Sir Marmaduke
n’avait pas besoin d’être embarrassé: de sa voix douce et cadencée,
Kitty Dove lui adressait la parole, faisant, sans qu’il s’en rendît
compte, les demandes et les réponses; tout était net, simple et de bon
goût. Sir Marmaduke, qui aimait les bêtes, fut heureux quand l’entrée
d’un grand chien de montagne le mit sur un sujet qui lui était familier;
il caressa le bel animal, qui s’appelait Otello et était fier comme le
Maure de Venise...

--Ah! quand on est seule et sans enfants, dit doucement Kitty, il faut
bien tromper son cœur.

Et, voyant les yeux de Sir Marmaduke s’arrêter sur les photographies
enfantines:

--Oh! je n’en ai jamais eu, dit-elle; mais je les aime tant! je me
console en regardant ceux des autres!...

Sir Marmaduke était ahuri.

Ça, une actrice! cette femme belle, chaste, s’entourant de portraits
d’enfants! Les sentiments intérieurs de Marmaduke se manifestaient par
une timidité redoublée. Aussi Victor Fielding parlait-il tout le temps;
mais c’était au jeune baronnet que Miss Dove adressait ses réponses, et
quand, au moment du «shakehands» du départ, Fielding dit: «Ma chère
Kitty, je sais que Sir Marmaduke est chargé par Lady Orris de vous dire
qu’elle sera ravie de vous voir», Sir Marmaduke ne put que répéter
«ravie», tant les yeux bruns et doux qui s’arrêtaient sur lui le
rendaient incapable d’une autre réponse.

A la porte, les deux hommes se séparèrent, Fielding pour s’en aller à de
nouveaux triomphes, Sir Marmaduke pour réfléchir...

Lady Orris eut tout le loisir de se divertir avec son cousin de la façon
dont elle menait son mari:

--Ce pauvre Marmy, qui a peur des femmes de théâtre comme du diable!...
le voilà donc apprivoisé... Voyez-vous, Victor, vous avez de l’esprit;
mais, ma parole, même si vous aviez été Sir Marmaduke Orris, je ne crois
pas que je vous aurais choisi. Un mari qui n’oserait seulement pas
regarder une autre femme... car il n’a pas regardé Miss Dove, j’en suis
certaine; il ne sait pas seulement la couleur de ses yeux.

Sir Marmaduke la savait si peu, la couleur des yeux de Miss Dove,
qu’encore amoureux de sa femme, et se croyant tenu envers elle à la plus
rigoureuse fidélité, il se faisait des reproches de penser autant à Miss
Dove. Comme elle avait l’air tranquille!... Comme sa voix était
harmonieuse! comme tout était simple et «anglais» chez elle!... Comme
cela devait être agréable de dîner en face d’elle!...

Et alors l’image de son petit pantin de femme qui riait ou criait sans
cesse, qui n’aimait que les chinoiseries, les japonaiseries, les choses
baroques, qui se moquait du goût anglais et de la lourdeur anglaise...
cette image baroque dansait désagréablement devant ses yeux, et puis
Marmaduke rêvait un «_son and heir_», et la pensée des enfants était
affreuse à Lady Orris.

Qu’est-ce qu’on peut faire de ces petits singes? Un héritier? Mais
pourquoi faire, un héritier? Pour nous enterrer?... Telle était sa
constante profession de foi.

Miss Dove, qui, au contraire... Marmaduke était bien triste!

Lady Orris, ayant obtenu ce qu’elle désirait, était d’une condescendance
rare. Elle voulut bien informer Sir Marmaduke du jour qu’elle avait
choisi pour donner un souper à Miss Dove, et, de plus, pour
l’édification de son mari, ajouta que Miss Dove avait déjeuné plusieurs
fois chez la duchesse de Boldfront.

Elle fut fort étonnée quand Sir Marmaduke se permit de dire en guise de
réponse:

--Je n’approuve pas cela.

--Quoi! la duchesse?

--Non, votre projet.

Il y eut un court silence; Lady Orris faisait sonner sa cuiller. Puis,
de son petit ton glacé:

--C’est pour jeudi.

--Je vous répète que je n’approuve pas. Et Marmaduke se leva et fit
frapper violemment la porte en s’en allant.


V

Le jeudi vint, et le triomphe de Bertha. Miss Dove avait répondu un mot
charmant à l’invitation de Lady Orris. Tout était réglé et agencé par
Fielding, qui jouait en ce moment au Star Theatre le rôle d’une vieille
femme ivrogne, dans un «burlesque», le jouait délicieusement et était
l’idole d’un petit groupe d’admiratrices.

Lady Orris avait rêvé un souper à sensation, un souper positivement
pompéien!... Elle-même, vêtue d’un peplum couleur flamme, des sandales
d’or aux pieds, ses cheveux frisés, couronnés de roses blanches, avait,
au dire de Fielding, une mine absolument réussie. Lui, à son profond
regret, était tenu au vil costume moderne, mais il s’en était dédommagé
en faisant des recherches archaïques, afin que le souper ne ressemblât à
rien qui se fût déjà vu à Londres en ce genre. Un véritable décor
antique avait été établi par ses soins, et la table mise comme chez
Cicéron lui-même! Il avait laissé comprendre quelque chose de la
surprise qui l’attendait à Miss Dove, et l’on comptait bien qu’elle
viendrait costumée en vestale ou quelque chose d’approchant. Quand Sir
Marmaduke vit sa femme, il manifesta une surprise non équivoque. Quant à
la salle du souper, l’entrée lui en avait été interdite; il verrait
quand on se mettrait à table. A minuit moins un quart, deux amies aussi
toquées que Lady Orris faisaient leur apparition, semblant sortir d’un
tableau d’Alma Tadema. L’une avait ses cheveux en cône et entourés de
bandelettes; l’autre, dans un peplum noir, avait l’air de la divinité de
la Nuit... dans un pays chaud...

Les cavaliers étaient des amis de Fielding et se donnaient à peine la
fatigue de serrer la main à Sir Marmaduke. On attendait avec impatience,
parlant d’un lion apprivoisé qu’il avait été question, pendant un
moment, d’introduire dans la salle du festin; on s’enthousiasmait à la
pensée de répétitions futures dirigées par Kitty Dove...

Enfin, elle arriva!... Elle entra de l’air d’une lady qui va à un
drawing room, habillée de crêpe de Chine blanc, garni de dentelles
magnifiques, le corsage à peine ouvert au col, des manches coupées à la
saignée.

Ses cheveux bruns nattés, lissés et des plumes blanches formant comme un
diadème, un léger voile tombant derrière les plumes; le visage doux à
peine éclairci par un demi-sourire, elle entra, pleine de dignité et
d’aisance, regardant avec quelque étonnement la maîtresse de la maison
qui, ravie et sans le moindre embarras non plus, l’accueillait avec des
phrases enchantées et louangeuses. Ce furent des présentations, des
compliments, et chez Miss Dove des remercîments polis, des révérences de
dame d’honneur. Sir Marmaduke n’était pas négligé. Le plus joliment du
monde, elle l’interpella comme une ancienne connaissance, le remercia de
sa visite, plus encore de l’honneur qu’elle avait ce soir-là.

Sir Marmaduke n’exprima aucune surprise en prenant place à la table
antique préparée par d’autres soins que les siens; il eut un œil
tranquille pour Lady Orris, pour Fielding qui s’évertuait à faire le
polichinelle agréable. Miss Dove répondait, tout en gardant une réserve
charmante et parlant toujours de cette voix douce qui est, comme dit
Shakespeare, «une excellente chose chez une femme».

Les premiers moments du souper furent froids et corrects; on mangeait le
potage sous l’influence de cette gêne réciproque qui saisit les gens qui
ne sont pas du même bord, ni accoutumés à être réunis. On parla d’abord
de courses, du Parc, de parties à la campagne. Miss Dove, qui se
possédait parfaitement, causait avec naturel et gaieté; on causa
musique; elle chantonna sans se faire prier deux ou trois mélodies dans
cette langue italienne qui est celle même de l’amour. Prise d’émulation,
Lady Orris fredonna de sa voix pointue une niaiserie sentimentale qui
autrefois avait ravi Sir Marmaduke. Ces romances mirent l’amour sur le
tapis. Les trois dames crurent faire les bonnes princesses et mettre
Miss Dove à l’aise en professant les théories les plus larges; Lady
Orris alla jusqu’à dire que le mariage était une institution ridicule et
démodée. Aussitôt Fielding, prenant un ton de conférencier méthodiste,
débita une série de vieilles calembredaines à l’admiration presque
générale.

Seule Kitty Dove, peu enthousiasmée évidemment, continuait à causer à
voix basse avec Marmaduke; elle le regardait de ses yeux tendres et
doux, et parlait de son goût pour les jardins, pour les roses, pour la
campagne, son rêve de s’y retirer un jour en compagnie d’Otello, «le
seul fidèle ami sur lequel je compte».

Sir Marmaduke devenait brave comme le sont les poltrons quand ils s’y
mettent, et confessait ses goûts à lui, son horreur du bruit, son peu
d’attrait même pour les soupers, et, à l’instant où le visage de Miss
Dove, tourné vers lui, lui faisait oublier le reste, la voix glapissante
de Victor s’élevait; debout, le verre en main, il criait: «Vive la Rome
des Césars!» On ne savait pas trop ce que cela voulait dire, mais on
applaudissait avec délire.

--Oui, disait Victor, nous jouerons la comédie, la tragédie, le drame!
Shakespeare! Sheridan! Congreve! tout nous est bon, n’est-ce pas?...
Oui, nous rirons, nous serons gais, nous serons joyeux, et Kitty Dove
sera notre divinité. Vive Kitty!

Et Lady Orris, de sa petite voix pointue, faisait chorus: «Vive
Kitty!...» pendant que Miss Dove, semblant répondre à ses sujets, levait
son verre d’un geste de reine.

--Elle joue la _Reine Catherine_, ce soir, murmurait Fielding.

--Je suis sûre que c’est Marmaduke qui l’assomme, répondait Lady Orris.

La fête charmante se prolongea jusqu’à deux heures et demie. A ce
moment, Miss Dove, qui, assise à l’écart depuis qu’on s’était levé de
table, respirait le bouquet de muguet qu’elle tenait en main, demanda sa
voiture. Lady Orris, qui aimait se coucher à cinq heures, protesta en
vain.

--Vous êtes trop bonne, Lady Orris; mais demain j’ai une répétition, je
suis forcée de me reposer. Mais je suis toute à vous le jour que vous
voudrez pour organiser ce que vous désirez, à supposer que je puisse
être utile...

--Vous êtes trop charmante; venez me voir, je vous en prie, nous vous
admirons tant, tant!...

Pendant cet échange de compliments, Sir Marmaduke avait été chercher la
pelisse de Miss Dove, une immense pelisse brune, close et sombre, avec
une coiffe à la vieille qu’elle rabattait sur ses yeux. Le valet de pied
vint prévenir que la voiture de Miss Dove était là. Sir Marmaduke lui
offrit son bras pour l’accompagner. La porte du salon se referma; on
entendait le bruit des voix pendant que Sir Marmaduke et l’actrice
descendaient lentement. Ils traversèrent le Hall, et Sir Marmaduke fit
signe à un des trois valets de pied:

--Mon paletot.

Et se tournant vers Kitty:

--J’aurai l’honneur de vous déposer à votre porte...

--Marmy est allé se coucher, disait pendant ce temps Lady Orris à
Fielding.

--Oh! n’en parlez plus, disait le charmant Victor.

--Si, si, j’en parle; c’est un mari modèle; c’est un chien de berger...
Vive Marmaduke!


VI

Les fêtes, même pompéiennes, ont leur lendemain; celui-ci fut imprévu.
Dix jours après ce joli souper, Sir Marmaduke, qui avait oublié de
rentrer à Belgrave square, débarquait à New-York. Miss Dove payait son
dédit... et Victor Fielding raconte qu’ils se sont mariés au pays des
Mormons!!!

Lady Orris accomplira son rêve; elle débutera sur un vrai théâtre.




HOUSE-PARTY


I

Lady Charles Berner est une de ces tranquilles personnes élevées à la
campagne, dont les plus vifs plaisirs ont été, de temps en temps, un
County-Ball, et les distractions, des Lawn-Tennis plus ou moins réussis.
Une fois mariée, Lady Charles a changé de maison, mais sa vie n’a pas
été plus accidentée. Lord Charles n’aime que l’agriculture, la chasse et
la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle n’aimait que l’agriculture,
la chasse et la pipe. En y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne
conscience, elle se croyait assurée d’une existence très-douce. Elle
aimait ses comptes de ménage, elle aimait ses lapins, elle aimait même
ses cochons... puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune ne
permettait pas aux Berner une double installation aux champs et à la
ville; mais Lord Charles avait la chance de posséder, à Londres, un
frère aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant en Norvége
cette année, et Mylady l’accompagnant, au lieu de louer leur maison, ils
la prêtèrent aux Charles; ceux-ci se crurent tenus d’accepter une offre
aussi avantageuse.

Lord Charles avait un certain entraînement, mais Mylady, qui était
paresseuse, se sépara avec peine de ses animaux domestiques. Huit jours
après, elle ne se souvenait plus guère que «the Hedge» existât; quinze
jours plus tard, elle y songeait avec mépris, et au bout d’un mois avec
horreur. L’air de Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals
lui paraissaient son élément naturel; elle s’amusait follement avec une
tranquillité grave, qui n’était pas sans attrait. Grande, toute blanche,
les cheveux d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, une bouche
en fraise, le cou et la poitrine éclatants comme la neige fraîchement
tombée; mal mise, elle était belle, d’une beauté de campagnarde; elle
aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes; elle en portait de
grosses touffes, et sa personne était toujours fraîche à la croire
sortant du bain; elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, ses
belles mains un peu grandes, mais souples et bien faites.

Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien portant, ravie de rire et
de s’entendre dire toutes sortes de choses agréables, dont elle n’avait
pas l’habitude. Lord Charles l’avait choisie quand il avait quarante ans
et elle trente, et ne s’était pas cru tenu à de grands frais de cour.
Depuis qu’elle complétait l’ameublement de sa maison, sa galanterie
n’avait pas fait de progrès.

Lady Charles, qui avait toujours été économe, devint dépensière, mais
sans transition, tout d’un coup. Elle avait envie de tout et aurait
pleuré quand son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce
que cela lui faisait maintenant? l’état de la ferme, elle s’en moquait.
Elle songeait au bal de Lady X... et à la robe de tulle vert d’eau que
lui confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait encore
confectionner toutes ses robes par sa femme de chambre.

Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, débitait son
boniment, expliquait son engrais, lisait les lettres du régisseur, les
nouvelles du veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, fumait
sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et s’en allait à son club
causer avec d’autres gentlemen conservateurs, agriculteurs bornés comme
lui-même; là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait pour
accompagner Mylady, car il considérait un peu d’amusement comme
hygiénique, et sa belle Caroline se portant très-bien, il comprenait
qu’elle aimât le mouvement et même la danse une fois par hasard. Du
reste, il parlait toujours du ton d’un homme venu une fois à Babylone,
mais qui n’a pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas avare, il
voulait bien, pour une fois, se livrer à des dépenses au delà de son
revenu, mais à condition de n’y revenir jamais. Lady Charles était
décidée à y revenir toujours; les lettres qu’elle recevait de la
campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion au retour
l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles répondit avec son gros rire
à un espoir exprimé de les voir l’année suivante:

--Ici l’année prochaine! Ni l’année prochaine, ni dans dix ans! Nous
retournons dans notre niche pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey?

Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.

Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, d’aspirations; sa
jeunesse s’était écoulée tranquillement à attendre un mari, à étudier le
piano et la botanique, et à marcher quatre heures par jour, chaussée de
bottines sans talon. Après cela, on peut se croire une femme raisonnable
et ne pas l’être.

Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au derby; elle avait vu d’un
balcon de Grosvenor place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu
dédommagée; mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait avec passion.
Elle connaissait un tas de gens qui y allaient, qui l’auraient bien
invitée à se joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady Charles
Berner était encore un _outsider_ et menaçait de le demeurer,
puisqu’elle partait, et Lord Charles, qui était extrêmement de mauvaise
humeur, par suite de la mort subite d’une magnifique génisse, avait
déclaré qu’il n’irait pas; il n’avait pas d’argent, pas dix livres; il
n’irait pas!

Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady Charles Berner demanda de
but en blanc à Lady Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale
un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, si elle ne voulait pas
l’inviter.

--J’ai si envie d’y aller!

--Dear Lady Charles, ah! si j’avais su, Syringa Cottage est si petit! et
notre _house-party_ est au complet.

--Ah! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre de votre femme de chambre!

--Non, mais je vous en trouverai une absolument; seulement Lord
Charles...

--Mais il ne veut pas venir! cria presque Lady Charles.

--Oh! alors je vous promets; il y a un fumoir au premier, je crois, je
le ferai déranger; enfin je parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la
_housekeeper_ et une personne de profonde conséquence.)

Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady Charles Berner fut invitée à
faire nombre dans le _house-party extra cream_ de Lady Gwendoline
Vancouver.

Elle était aux anges, et la femme de chambre sur les dents, mais elle
avait des robes, et même plusieurs robes. Pendant ce temps, Lord Charles
usait le papier à lettres de son club à écrire des lettres d’affaires et
à aligner des chiffres, toujours désastreux, comme tous les chiffres.


II

Syringa Cottage est une délicieuse habitation; le ménage qui l’habite
l’a acheté, meublé, organisé à la seule fin de le louer la semaine
d’Ascot et d’être logé à bénéfice le reste de l’année. Tout est
ridiculement bourré de bibelots, de porcelaines; il y a des assiettes
accrochées dans les coins les plus inaccessibles, des pelotes à
l’infini, des toilettes qui sont submergées par des nœuds roses, des
oiseaux peints sur toutes les portes, des nattes blanches le long des
corridors, des portières à profusion et une abondance de vaisselle et de
verrerie dans un goût d’élégance moderne très-raffiné, tout cela se paye
et se paye bien; du reste, Syringa Cottage est une maison de bonne
taille; sous son toit de chaume, il y a quinze lits de maître, grâce à
une quantité de bow-windows ajoutées après coup, mais qui sont de
l’effet le plus agréable; une vérandah entoure le rez-de-chaussée; cette
vérandah, tout enjolivée de plantes grimpantes, toute parfumée, est la
plus jolie chose du monde: on y a multiplié les fauteuils d’osier, les
petites tables, les paravents qui gardent des courants d’air: deux
superbes perroquets, qui ajoutent au décor et se louent avec le reste, y
ont leur perchoir, étalent à la lumière leurs belles plumes blanches et
leur crête d’or; d’un bout de l’année à l’autre, les heureux
propriétaires de ce joli nid projettent et exécutent des
embellissements, et les font payer à leurs non moins heureux locataires
d’une quinzaine.

Le _house-party_ de Lady Gwendoline Vancouver était fort élégant. Sa
mère, la duchesse de Riven, avec une de ses sœurs non mariée, Lady
Gladys, deux ménages jeunes, élégants et fashionables. Un médecin de la
médecine de l’avenir, dont chacun raffole; trois officiers dans les
guards, ce qu’il y a de mieux dans le genre, et son oncle Lord Arthur
Deburn, vieux beau militant dont les conquêtes ont été innombrables, et
qui, mari adoré, n’en est que plus aimé après chaque infidélité notoire.
Lady Arthur passe sa vie à la campagne à élever sa jeune famille, car
elle a une jeune famille. Jamais homme n’a été plus sûr d’être aimé pour
lui-même que Lord Arthur; sa plus brillante situation financière
correspond à un billet de dix livres; il a, depuis longtemps, mangé
jusqu’au dernier penny de sa légitime, et sans le duc de Riven serait à
la mendicité, ce qui le gênerait médiocrement, ayant eu toute sa vie ce
qu’il y a de meilleur en tout, sans jamais songer à payer. Comme il
était de bonne compagnie on l’invitait toujours, et Lady Gwendoline
traitait son oncle en vieil enfant gâté et le gâtait plus que les
autres.

Ce fut dans ce petit paradis terrestre que Lady Charles Berner débarqua,
ravie des plaisirs en perspective d’une «Ascot-week».

Dès le premier soir, elle vit qu’on s’amusait; une bonne humeur extrême
présida au dîner. Bonne chère, bons vins, belles fleurs, élégance,
gaieté: tout y était. M. Vancouver, ayant gagné quatre mille livres au
derby, se montra généreux comme Sardanapale. On y discuta les mérites
d’_Angora_, de _Queen of the Night_, de _Tipsy_, de _Lady Mary Harber_.
Lady Gwendoline a engagé des paris, et _Typsy_ était son favori pour le
Cup, tandis que M. Vancouver backait _Queen of the Night_. Lady Charles
fut immédiatement prise dans l’engrenage; elle qui, un an auparavant,
parlait avec horreur des paris aux courses, elle s’y engagea sans le
moindre remords et sans la moindre arrière-pensée. De plus, elle écouta
les galanteries assez soulignées de Lord Arthur Deburn; et de fait,
pourquoi se scandaliser de ce qu’un homme qui n’est plus jeune, car il
ne l’est manifestement plus avec sa tête chauve et sa moustache blanche,
vous trouve agréable? Mais, sous ses sourcils gris, il a encore un œil
bleu plein de vie, et cette moustache cache des dents bien rangées qui
semblent pleines de promesses. Lady Charles était enchantée; elle
jouissait de son triomphe et en devenait plus gaie, plus aimable, plus
épanouie, et l’on trouvait que, pour une _poor thing_, qui toute sa vie
a été enfermée à la campagne, elle n’était pas ennuyeuse du tout.

Elle dormit mal et se leva reposée.


III

C’est le premier jour des courses, et la journée s’annonce absolument
délicieuse, une de ces journées d’été du Nord qui laissent loin derrière
elles les arides et dures beautés du Midi. Toute la nature est en fête,
et, du haut du drag de M. Vancouver, attelé de quatre chevaux gris
pommelé, on domine un océan de verdure se déroulant sous un ciel doux
comme l’œil bleu d’une femme qui, quelquefois, se voile de larmes. De
Windsor et de Sunningdale, de Bracknell et de Virginia-Water, on arrive
de tous côtés, en côtoyant les jolis jardins tout pleins de roses, de
rhododendrons, de seringa, de tilleuls, de lilas encore en fleur. C’est
sous ce ciel mou comme un baiser du printemps et de l’été qui fait
donner à la belle terre noire et moite toute sa moisson de fleurs.
Là-bas, sur la pelouse, nette comme celle d’un jardin bien tenu, tout
brille, et l’œil au loin se repose sur des genêts en fleur qui poudrent
d’or les tapis verdoyants. Tout s’éteint à côté des richesses de ton du
paysage, et, dans cette atmosphère caressante, l’être se dilate sans se
sentir étouffé ni écrasé.

Lady Charles Berner jouit de tout cela: ce n’est point la nature qui la
ravit, c’est tout; c’est cette succession d’équipages, ce bruit, ce
mouvement, ces arrivées, ce but vers lequel on court. Elle est
admirablement bien sur le drag, derrière M. Vancouver, qui, ayant à côté
de lui sa femme, belle comme une jeune déesse, et devant ses yeux quatre
bêtes admirables, savoure une félicité sans mélange. On roule avec ce
bruit charmant que font les chevaux sur une bonne route; on rit, on
cause, on vit, et il semble à Lady Charles qu’elle n’a jamais si bien
senti la vie courir dans ses veines: comme toutes les Anglaises, elle
est plus sensible aux plaisirs pris en plein air qu’à tous les autres.
On arrive.

Le Royal enclos est rempli de la crème, et les loges particulières et
les stalles ne le sont pas moins; c’est un assaut d’élégance, et les
couleurs claires dominant, c’est une clarté dans la clarté; les drags
sont rangés à leur place, et bientôt on voit arriver l’équipage
royal--ce qu’on appelle le semi-Ascot state.--Il arrive en bon ordre,
précédé de Lord Cork; les livrées rouge et or éclatent au soleil, et ce
luxe à la fois royal et familier est comme la touche définitive qui rend
la scène complète; puis l’acclamation loyale qui s’élève de toutes
parts, et puis tout de suite--les «Trial Stakes»--les vestes de soie des
jockeys se bouffent au vent; ils passent contre l’horizon, emportés
comme dans un vol vertigineux...

Nul n’est indifférent: chacun sent, chacun palpite, chacun acclame, et
les femmes autant, sinon plus que les hommes. Quant à Lady Charles, Lord
Arthur Deburn n’a jamais eu plus de plaisir à expliquer tout ce qu’il
connaît si bien à une débutante (car elle est une débutante à Ascot), et
il la promène à son bras avec un air courtois et conquérant qui fait
qu’on la regarde et qu’elle est charmée d’être regardée. Quant à Lord
Arthur, il sent la poudre, et, comme les bons chevaux de bataille, il
lève la tête!...

Le retour est encore plus agréable que l’arrivée; il s’y ajoute comme
une pointe de griserie. Tout le jour sous le soleil ardent, les bouchons
de champagne ont sauté avec un bruit de feux d’artifice; on a lunché sur
le drag de Vancouver plus qu’il n’était nécessaire; les femmes ont un
peu le sang à la tête, les hommes sont surexcités juste assez pour être
très-gais; la fraîcheur du soir, la rosée abondante qui tombe de bonne
heure dans cette campagne humide est un rafraîchissement délicieux.

--Allons! Lady Charles, nous partons, dit M. Vancouver, et, prenant
d’une main un peu moins ferme les rênes, de l’autre il fait décrire à
son fouet une élégante spirale, et en route pour Syringa Cottage!

Mais, à mesure qu’on avance, les voix baissent un peu; la nuit vient,
quelques mains se rapprochent, et à l’arrivée tout le monde est
silencieux...


IV

Il s’agit de s’habiller pour dîner. Lady Charles ne s’est jamais sentie
plus désireuse de plaire; elle s’inonde d’eau froide, elle brosse ses
cheveux légers, elle se parfume, elle se poudre d’une poudre qui embaume
la violette, et même elle se met un peu de rouge, afin de ne pas être
écrasée par la nuance de son corsage de velours, échancré carré, sans
réticence et garni, selon la bonne tradition, d’une dentelle de Honiton.
Ce corsage, elle le met sur une jupe de mousseline couverte de grosses
cerises, et elle justifiera parfaitement l’exclamation de _cherry ripe!_
qui l’accueillera tout à l’heure. Un éventail de bois de santal, des bas
roses à jour, des souliers assortis au corsage, et la voilà prête. On
frappe, c’est Lady Gwendoline qui envoie des gardénias à Mylady, et
Mylady s’empresse d’en garnir son corsage. Quand elle descend, elle
trouve Lord Arthur qui a été habillé le premier; il est superbe dans sa
tenue irréprochable, avec sa fleur au revers, son mouchoir saturé de
«jockey-club», et sa belle mine de fils de duc.

Peu à peu on arrive, Lady Gwendoline la dernière, indolente, la bouche
entr’ouverte, jolie, languissante, mise comme un conte de fée. Le salon
éclairé est plein de bonnes senteurs du jardin; on parle avec entrain,
Lady Charles s’est appuyée à une barre de fenêtre, elle sent que Lord
Arthur la regarde... enfin le «_dinner is on the table_» rompt le
charme.

La salle à manger est encore plus brillante et plus embaumée; la table
est éclatante, la nappe est traversée d’une large bande de velours
rouge, sur laquelle sont posées des corbeilles basses garnies uniquement
de fleurs blanches et de fine verdure; des candélabres d’argent sont
placés entre ces corbeilles et garnis de bougies roses coiffées d’un
petit abat-jour rose. Devant chaque dame, il y a un élégant arrangement
de fleurs; pas de dessert sur la table; le dressoir est couvert
d’argenterie, comme si les Vancouver étaient là à demeure. On sert la
soupe dans des assiettes d’argent, et le bataillon des domestiques est
en bon ordre; le _butler_, le _groom of the chamber_, le valet de M.
Vancouver, en noir, et les trois valets de pied poudrés, dans une livrée
ventre de biche. C’est un dîner exquis, des vins parfaits; on est entre
soi, dans le laisser-aller de la campagne, après une journée passée
ensemble, et la conversation se fait capiteuse comme le champagne. Lord
Arthur, qui est d’un côté de Lady Charles, lui débite toutes les fadeurs
amoureuses de son répertoire, et l’officier qui est à sa gauche lui fait
valoir tous les agréments d’une telle journée.

--Je ne connais rien de mieux qu’un bon dîner, après une journée comme
celle-ci.

--Je ne sais pas pour le dîner, dit Lady Charles, mais j’adore les
courses.

--Ce qu’il y a de meilleur au monde; un _house-party_ comme celui-ci est
la chose la plus parfaite. Vancouver fait tout admirablement!

--Oh oui! c’est charmant.

Le jeune homme dévisage son vin et le boit avec une satisfaction
visible.

Lord Arthur a soin que le verre de champagne de sa voisine ne soit
jamais vide.

On rit; on est joyeux. A les entendre tous parler uniquement de
plaisirs, de réunions, d’amusements, on croirait volontiers qu’il n’y a
pas autre chose sous le ciel; eux-mêmes le croient, pour le moment, et
c’est avec un sentiment de satisfaction intime, que ses hôtes partagent,
que Lady Gwendoline se lève et donne aux dames le signal du départ. M.
Vancouver, la serviette à la main, leur ouvre correctement la porte:
tous les hommes sont debout, et elles disparaissent avec un bruissement
de soie et une envolée de parfum. Un mouchoir est tombé à terre, Lord
Arthur le relève sans rien dire et le met dans sa poche d’habit.

La «prima sera» est un peu longue; mais, en insulaires intrépides, elles
vont dans le jardin se baigner dans l’air humide. Les héliotropes
embaument à cette heure où l’on ressent peu à peu le charme mystérieux
que vient troubler l’arrivée des hommes, le cigare à la bouche, repus de
bonne chère, et dans la disposition d’esprit qui suit, et qui, contraste
frappant, est ce qu’ils qualifient de poétique... Dans ce jardin étroit,
sous cette vérandah close, Lady Charles éprouve des sensations
nouvelles; Lord Arthur lui parle à voix basse; ils sont seuls; les
autres sont ici et là: il y a une liberté complète, et le parfum des
jasmins achève de la griser...


V

Le lendemain est aussi bon que la veille. Lady Gwendoline commençait à
remarquer la flirtation de son oncle et de Lady Charles; mais elle la
regardait avec un certain dédain, se promettant cependant, une autre
fois, de laisser Lady Charles à ses regrets, et, pour l’amour de l’art,
ébauchant à son mécréant de parent une petite exhortation, mais, au
fond, étant flattée d’avoir un oncle aussi séduisant. Ce sont des dons
de famille!

Pendant ce temps, Lord Charles Berner, à Londres, occupait ses heures de
loisir à écrire à Mylady pour lui rappeler qu’aussitôt Ascot on partait,
on retournait chez soi faire des «économies», surveiller les génisses,
les lapins et les abeilles, et surtout faire des «économies» et rester
tranquille. Il s’étendait complaisamment sur ces riants tableaux.

Cette lettre tomba sur Lady Charles comme une étincelle sur la poudre;
elle la reçut après le «Cup-day», et pendant qu’il était question d’un
pique-nique à Virginia-Water! Le mirage de sa petite maison, dans un
pays pas joli du tout, de sa vie éteinte, étroite, endormie, lui fit
horreur; elle s’anima, s’excita et finalement lut la lettre à Lord
Arthur, lui demandant son avis!...

Le résultat de la consultation ne s’est pas fait attendre! Grâce à Lord
Arthur, Lady Charles Berner a goûté de l’indépendance, de la vie libre
et de l’amour. Quelques jours après, sans regarder derrière elle, elle
débarquait à Boulogne en compagnie de Lord Arthur, qui, pour la septième
fois, dans sa vie accidentée, arrachait une femme à ses devoirs (terme
consacré).

Lady Charles avait débarqué à Boulogne, après un fort mal de mer, sans
une malle, et dut immédiatement consacrer vingt livres sur les quarante
qui étaient son fonds de bourse, à des achats de première nécessité.
Lord Arthur, on ne sait comment, avait sa malle; il connaissait Boulogne
(il y vient quand ses créanciers le pressent et y amène ses conquêtes),
il connaissait les hôtels, le bon marché et le reste, et les voilà
installés--car la triste raison les empêchait d’aller momentanément plus
loin. Lord Arthur a bien gagné soixante livres à Ascot, mais il ne les a
pas encore touchées! Pendant vingt-quatre heures Lady Charles vécut en
plein roman; elle fut une héroïne, elle avait été enlevée, rien ne lui
avait résisté. Mais, au bout de ce laps de temps, sa femme de chambre
lui manquait horriblement, et Lord Arthur se plaignait, du matin au
soir, de la cuisine et des vins. Le fait est qu’après la cuisine et le
vin de M. Vancouver, c’était plus que médiocre. Au bout de trois jours
de cette vie libre et indépendante, de promenades sur la jetée et
d’invocations à la lune, Lady Charles en avait assez, et Lord Arthur
éprouvait un léger sentiment de goutte--très-peu de chose, mais enfin
c’était la goutte! Le soir du troisième jour, ils étaient assis dans le
salon mal meublé de l’hôtel, Lady Charles étendue sur une chaise longue
de cuir noir et lisant un roman, édition de Tauchnitz, quand la porte
s’ouvrit avec fracas, et M. Vancouver fit son entrée... A l’instant,
Lord Arthur retrouvait son agilité et sautait sur ses pieds; Lady
Charles, qui ne savait quelle contenance prendre, poussait un cri et se
persuadait qu’elle était évanouie. Cela ne l’empêchait pas d’entendre
des choses très-malhonnêtes et des épithètes extrêmement fortes que M.
Vancouver, sans le moindre respect, adressait à son oncle. Celui-ci se
défendait mal.

--Et avec quoi payerez-vous la note, ici? termine enfin M. Vancouver.

--Le diable emporte la note!

--Le diable vous emporte vous-même! Ce que je fais, entendez-vous? c’est
pour ma femme, c’est pour Gwen, car, vous, j’aurai du plaisir à vous
voir pendre!

--Merci!

--Il n’y a pas de quoi. Allons, Lady Charles, allez vous habiller; nous
traversons à onze heures.

--Nous traversons! Elle a ouvert les yeux et poussé un nouveau cri.

--Oui, nous traversons, et vous pourrez remercier Lady Gwendoline; elle
a écrit à votre mari que vous avez les oreillons.

--Les oreillons, alors...

--Alors la femme la plus folle que je connaisse pourra oublier sa folie.

--Ah! ah!

Nouveaux cris, nouvelles convulsions.

Lord Arthur veut se précipiter avec des sels; son neveu le pousse, le
prend par les épaules, le met à la porte et la ferme à clef.

Lady Charles reprend alors ses sens; elle met son manteau, elle met son
chapeau et laisse ses achats dans le tiroir de la commode.

--Où est votre malle? demanda Vancouver d’une voix sévère.

--Je n’en ai pas...

Et elle souhaiterait, à un pareil aveu, que la terre l’engloutît.

Mais les éléments sont heureusement indifférents. Escortée de M.
Vancouver, qui ne la lâche pas, Lady Charles monte à bord du bateau, et
le lendemain se retrouve à Syringa Villa, où elle a les oreillons.

Comme la chose n’a rien de grave, dit la lettre apprenant l’accident à
Lord Charles, celui-ci en est quitte pour attendre sa femme à Londres
quelques jours de plus, dans cette placidité béate que procure un club
où tout se trouve sous la main, surtout à un homme ayant, comme lui, un
goût très-marqué pour regarder par la fenêtre deux heures de suite sans
rien dire.




LES GANTS


I

La douairière comtesse de Towerbay a soixante-dix-huit ans, onze enfants
et trente-sept petits-enfants; à tous ces éléments de bonheur elle
ajoute une santé parfaite et la volonté de jouir de la vie jusqu’au
dernier moment. Après avoir mené ses sept filles dans le monde, elle y
conduit ses petites-filles, et quelquefois même il lui arrive d’avoir à
ses côtés, dans sa voiture, une arrière-petite-fille; mais toujours et
partout il lui faut de la jeunesse et un prétexte pour se coucher à
trois heures, pour courir plusieurs bals dans une même soirée et pour
donner elle-même des bals, des dîners, des lunchs et n’importe quel
plaisir à la mode cette année-là.

Elle n’est nullement désagréable à voir, nullement ridicule; très-grande
dame, hospitalière et bonne enfant. Elle affectionne ses petites-filles,
selon leur degré de beauté. Celle qui a été sa Benjamine, Winifred, a
été mariée par elle, il y a trois ans, à un baronnet immensément riche,
mais ni beau, ni jeune, ni amusant. Winifred, bien stylée, a compris
assez facilement qu’il est des choses plus solides en ce monde, et elle
a accepté son vilain mari tel quel, la bonne vieille Towerbay lui ayant
fait observer, avec beaucoup de sagesse, que ce n’était pas une raison
parce que Julia, sa sœur aînée, avait épousé l’héritier d’un duc, pour
qu’elle en trouvât un, le nombre des ducs étant très-limité, et un bon
oiseau dans la main valant mieux que dix dans le nid, et, de fait, la
douairière avait eu raison. Winifred, devenue Lady Howber, paraissait
vivre parfaitement heureuse, trouvant des satisfactions infinies et
répétées dans son luxe, dans ses toilettes magnifiques. Sir Julian
Howber ayant eu, dès la première année, l’héritier qu’il voulait, le
_son and heir_ pour la possession duquel il s’était marié, permettait à
Mylady de dépenser tout l’argent qu’elle voulait, et elle avait la main
large!

C’était en tout une personne élevée dans les idées modernes,
très-pratique, voulant prendre de la vie tout ce qu’elle a de bon et se
refusant absolument à toute impression triste. Bien portante, rieuse, se
sachant très-belle, très-riche, elle était contente de tout, s’amusait
toujours. Elle montait à cheval, conduisait le plus joli poney-phaéton
de Londres, dansait, dînait bien, aimait la bonne chère, les bons vins,
le champagne surtout; s’habillait et se déshabillait six fois le jour
avec le plus grand plaisir; folle de ses chiffons, aimant à la passion
les dentelles, le velours, les étoffes rares, tout ce qui était doux,
beau, brillant; parée comme une châsse, dès une heure de l’après-midi;
les mains écrasées de bagues, et toujours une fortune aux oreilles et au
cou; et, avec cela, l’air d’une grande enfant sans pose ni morgue
d’aucune sorte.

Sir Julian la voyait ainsi avec plaisir; il la traitait un peu comme un
bel animal de luxe pour lequel il faut savoir faire des sacrifices.

Pour elle il était sir Julian: il ne lui était ni agréable ni
désagréable; elle lui faisait aussi bonne mine qu’à n’importe qui, et,
quand ils étaient seuls en voiture, continuait à rire et à causer; du
reste, elle ne pensait jamais à lui que quand elle le voyait ou que sa
grand’mère Towerbay lui en parlait pour lui recommander de le bien
soigner; la vieille Towerbay trouvait que, dans de telles conditions, le
bonheur conjugal valait la peine d’y songer.


II

Mais Lady Howber ne songeait à rien du tout de sérieux, et elle était un
peu surprise elle-même de s’apercevoir que depuis une certaine partie à
Hurlingham, un jour de pluie, qu’en robe blanche et sans manteau, elle
avait voulu rester quand même, Johnnie Vere, le beau Johnnie, comme on
disait, lui trottait par la tête. On le savait sur le point d’épouser la
petite-fille du vieil Archback, l’ancien marchand de diamants, une
orpheline rousse et millionnaire, très-gentille, et amoureuse de Johnnie
à en perdre la tête, amoureuse à en avoir refusé plusieurs Pairs; car
toutes les excellentes vieilles ladies qui se faisaient un plaisir de
chaperonner la petite-fille d’Archback avaient chacune, qui un cousin,
qui un neveu, qui un fils à mettre sur les rangs.

La petite Archback ne regardait personne et ne se transformait que quand
ce paresseux de Johnnie s’approchait, la regardait de ses yeux trop
beaux et lui disait quelque babiole. Elle lui donnait des fleurs de ses
bouquets, elle le choisissait effrontément et continuellement aux
cotillons, aux promenades, partout. Il se laissait faire, lui serrait la
main, parfois la taille. Alors elle pensait mourir de bonheur!...

Parfois Johnnie se croyait bien amoureux d’Ethel; d’autres fois, elle le
laissait indifférent. Ce fut un de ces jours-là qu’il abrita Lady Howber
de la pluie, et se prit pour elle d’un violent caprice.

Comme entrée en matière, il lui fit observer que, pour la taille, ils
semblaient faits l’un pour l’autre, et qu’ils auraient été un couple
charmant.

--Oui, mais nous n’y avons jamais pensé, vous savez.

--C’est là le malheur.

--Oh! non, les pauvres gens ne peuvent pas se marier entre eux.

Johnnie eut un petit juron très-gai et ajouta, en abaissant un peu le
parapluie:

--Heureusement qu’ils se rencontrent après.

--Oh! monsieur Vere, levez donc ce parapluie!

--Non, je ne le lèverai pas... Savez-vous que je suis tout à fait
amoureux de vous?

--Non, je ne le savais pas.

--Eh bien! je vous en parlerai souvent désormais.

--Vraiment! Et si je ne veux pas?

--Je ne demande jamais de permission!... Quel cher petit pied vous avez!

--Allons, laissez mon pied, occupez-vous de m’empêcher d’être mouillée,
et puis voici ma «gran’ma» Towerbay qui nous regarde.

--Chère vieille âme, elle est bien trop bonne pour rien dire.

--Mais elle aime beaucoup sir Julian.

--Justement, pour cela.

--Vous savez que je vous trouve ridicule, car tout le monde dit que vous
êtes fiancé à Ethel Archback.

--Tout le monde verra bien qu’il se trompe. Je n’aurai plus d’yeux que
pour vous.

--Et moi, je ne vous regarderai pas.

--Si, vous me regarderez!...

Et il fallut bien s’y résigner, car partout où allait Lady Howber,
partout elle trouvait Johnnie, qui lui parlait invariablement, comme
s’il eût l’assurance d’être aimé. Il s’était mis fort bien avec Sir
Julian, et bientôt compta au nombre des commensaux assidus.

Voyant cela, la vieille Towerbay crut faire plaisir à tout le monde en
l’invitant très-souvent aussi.

Et pendant ce temps, la pauvre petite Archback se mourait de jalousie;
elle faisait venir des toilettes de Paris, elle faisait accabler Johnnie
d’invitations, elle comblait Lady Howber de flatteries dans l’espoir de
l’attendrir, elle envoyait même des fleurs à la vieille Towerbay qui,
prenant la balle au bond, rêvait de la faire épouser par un de ses
petits-fils.


III

Au fond, Lady Howber aimait-elle Johnnie? Elle y pensait certes; on en
parlait trop autour d’elle; ses succès étaient trop criants pour ne pas
la préoccuper... D’ailleurs, indifférente au mari, jeune, étourdie,
élevée dans une singulière atmosphère, qui aurait pu répondre d’elle?

C’est ce que sentit bien Johnnie; habilement, en bon garçon sûr de lui,
il laissa venir les choses sans rien presser.

Il commença par prendre place dans la vie de la jeune femme, la voyant
tous les jours, lui rendant mille services, toujours là, toujours prêt.
Lady Howber s’y prêta, très-flattée; elle sut bien, quelque temps
encore, le tenir à une distance que n’aurait pas fait supposer pareille
intimité, mais, à certains élans de tendresse, elle sentit bientôt que
cette situation platonique ne pouvait durer indéfiniment.

Souffrir véritablement, Johnnie en était incapable; mais être piqué,
c’était une autre affaire! Jamais il ne s’était vu à ce point
inutilement constant. De plus, lassé de tant d’hésitations, le vieil
Archback pouvait marier sa petite-fille. Aussi Lady Howber entendit des
appels pathétiques.

--Vous n’allez pas me traiter comme cela toute la vie?

--Peut-être! Je n’en sais rien.

--C’est abominable!

--Pas du tout. Retournez donc à Ethel Archback, elle vous attend.

--Pourquoi êtes-vous si froide, ce matin? A quoi pensez-vous?

--Je pense à ma toilette pour le «Drawing-Room».

--Ah! c’est vrai, vous allez être présentée!... Serez-vous
très-magnifique?

--Je le crois bien! Un si grand jour pour moi! C’est ma présentation de
mariage!

--Il faut que je vous voie, ce jour-là!...

--Venez chez Lady Towerbay; elle a un «tea» après le drawing-room pour
que ma sœur, Lady Wording et moi, allions montrer nos traînes.

--De plus... pour ce grand jour-là, il faut me promettre quelque
chose...

--Non.

--Si, si, quelque chose qui me fasse bien plaisir...

--Qu’est-ce que je pourrais donc vous promettre... qui puisse vous faire
bien plaisir?...

--Vous le savez bien...

Et il embrassait ferme les mains de la jeune femme, pendant que ses yeux
brillants lui disaient ce que sa bouche n’osait dire...

--Eh bien, fit Lady Howber, assez émue, si ce jour-là... j’ai des gants
brodés de roses...

--Si vous avez des gants brodés de roses?... répéta Johnnie de plus en
plus pressant.

--Eh bien, si, avec ma toilette de «drawing-room», j’ai des gants brodés
de roses... jamais je ne vous parlerai plus d’Ethel Archback! dit Lady
Howber, toute rougissante.

Il voulut témoigner l’excès de sa reconnaissance; mais elle coupa court,
et il fallut bien en rester là pour cette fois.


IV

Le jour du Drawing-Room était proche, en effet. C’était, pour une
élégante, l’occasion par excellence de déployer toutes ses
magnificences. D’ailleurs, il y avait, de proche en proche, une sorte
d’émulation à qui l’emporterait pour l’inédit et la splendeur, et Lady
Howber voulait l’emporter. Ce que sa toilette lui coûta de méditation,
de combinaisons, de courses, de nuits blanches délicieuses, elle seule
l’aurait pu dire!

Enfin le grand jour arriva! Le matin, Lady Howber monta à cheval de
meilleure heure; le temps était doux et beau, le parc tout parfumé, le
Rotten-Row plus aristocratique et plus ombragé que jamais. Elle
rencontra Johnnie, comme cela lui arrivait souvent:

--Allez-vous au «tea» de Lady Towerbay après le drawing-room?
demanda-t-elle avec malice.

--Oui, Lady Howber, j’y vais, et j’espère avoir le plaisir de vous y
voir.

--Vous croyez? C’est possible.

--Est-ce que vous avez décidé la couleur de vos gants?

--Non.

Ils se regardèrent, se comprirent et firent prendre un temps de galop à
leurs chevaux.

A une heure, la magnifique voiture de gala de Lady Howber venait se
ranger devant la porte. La housse en drap bordeaux relevé d’or; le
cocher dans une livrée de même couleur, en tricorne, perruque frisée,
bas roses, souliers à boucles; les chevaux bais magnifiquement
harnachés, et les deux grands valets de pied, habit de drap bordeaux,
culottés de peluche noire, bas roses, souliers vernis, cordelière d’or
au chapeau, énormes bouquets au revers et grande canne à la main,
attendaient dans le hall; la maison était silencieuse et tranquille. Le
«hall porter» avait ouvert la porte; un des valets de pied qui ne
sortaient pas avait déployé le tapis; Mylady pouvait descendre. Elle
passa comme un éblouissement, une simple dentelle jetée sur ses épaules
nues, et monta l’air indifférent et le cœur ravi.

De tous les côtés arrivaient devant le vieux Saint-James, à façade terne
et triste, les carrosses magnifiques, les livrées éblouissantes. Les
salles se remplissaient, et toutes les couleurs du prisme, toutes les
pierreries de Golconde semblaient s’être donné rendez-vous là. Dans le
jour assombri des grandes salles, les couleurs éclataient quand même,
tant leur intensité brillante défiait même cette lumière fade d’une
journée voilée.

Lady Howber était étincelante. Sa jupe de soie brochée, du vert le plus
pâle, était entièrement couverte de vieille dentelle de Bruges; sur
cette dentelle, à la hauteur de chaque volant, une grosse plume crevette
formant l’attache d’une branche de corail rose qui servait de soutien à
de magnifiques roses jaunes naturelles. Le corsage, décolleté bien bas,
selon la vieille tradition, avait une berthe de dentelle couverte de
roses, au milieu desquelles étincelaient les diamants; le manteau de
cour, également vert pâle, partait des épaules comme un manteau de
reine. Chaque fleur brochée sur l’étoffe était rebrodée à la main en or
fin; la doublure de satin crevette était également brodée d’or; sur
l’épaule tombante s’attachait une touffe de plumes, et de ces plumes
partait une guirlande de roses naturelles, allant d’un côté jusqu’au bas
de la traîne.

Sur sa tête, coiffée serrée, un oiseau de pierreries ouvrait ses ailes
au-dessus des frisons du front; les plumes blanches d’étiquette
s’écrasaient du côté droit, et un voile de gaze d’or retombait sur les
épaules; autour du cou, une sorte de ruche, dentelle et velours,
soutenait les diamants, et, entre les mains gantées de suède couleur
chair brodé, jusqu’à la saignée, de roses, elle tenait un bouquet
immense également de roses choisies.

Les souliers de peau de Suède, de même nuance que les gants et également
brodés, se décolletaient sur un bas de soie vert pâle à petites étoiles
d’or. Lady Howber sentait que personne ne l’écrasait! On l’enviait, et
l’on se rappelait à temps que Sir Julian était bien vieux pour elle.

Une à une, toutes les femmes, les vieilles, les jeunes, celles qui en
étaient à leur trentième drawing-room, les débutantes qui en étaient à
leur premier, passaient en la Présence, baisaient la main, faisaient
leur révérence aisée, gauche ou guindée, et se retiraient.

Tout à coup un bruit courut, et parmi celles dont le tour n’était pas
encore venu, il y eut un vif émoi: Sa Majesté avait remarqué et
vertement blâmé les gants de couleur au dernier drawing-room, et un
chambellan prenait, en ce moment-là, les noms de celles qui en
portaient!...

Des joues se colorèrent, d’autres pâlirent. Passer en la Présence en
méritant une censure, être remarquée pour une infraction à l’étiquette,
quelle humiliation! En une seconde, de bouche en bouche coururent les
supplications aux heureuses qui, correctement gantées de hauts gants
blancs, avaient déjà salué leur souveraine. De belles mains se
dégantèrent à la hâte. Lady Howber, consciente que ses gants à elle
devaient attirer particulièrement l’attention, sachant, de plus, son
bouquet de la taille exagérée qui, disait-on, déplaisait aussi à la
Reine, arracha ses gants brodés de roses, les roula, les jeta dans un
coin, enfila les gants blancs qu’on lui prêtait, et qui étaient trop
grands, mais cela importait peu; son cœur battait encore quand les pages
déployèrent sa traîne... Elle s’inclina avec un profond respect, et il
lui sembla précisément que Sa Majesté regardait ses mains!!!


V

Le Drawing-Room est fini; il avait été interminable par suite du nombre
de présentations;--l’agitation que cette petite émeute avait causée se
manifesta tout haut: les mal notées sont au désespoir; les autres s’en
vont louant la sévérité royale qui allait enfin faire respecter
l’étiquette. Dans tous les «teas» où les belles ladies se dispersent
pour faire admirer leurs toilettes, il n’est question que de cela.

Lady Howber, toute frémissante encore de compliments, arrivait chez sa
grand’mère. Lady Towerbay, entourée d’une élite élégante, nageait dans
une douce satisfaction. Comme elle faisait toujours bien les choses,
elle s’était procuré deux de ses arrière-petits-fils (les plus jolis).
Vêtus de pourpoints satin gris à crevés loutre, ils étaient là pour
faire le service de pages et étaler les traînes. Quand Lady Howber
entra, ce ne furent qu’exclamations; tous les intimes qui étaient
présents tournaient autour d’elle, l’admiraient, la contemplaient.

Elle avait aperçu Johnnie près de la vieille douairière et lui sourit;
mais, au moment où elle se retournait pour lui dire un mot, il avait
disparu... Elle le crut en bas, où se servaient les rafraîchissements,
et, comme elle n’aimait point se gêner ni attendre, le demanda:

--Où est donc Johnnie Vere?

On le chercha inutilement.

--Mais il était là à l’instant, «dear», répondit tout de suite Lady
Towerbay, qui se tenait debout, charmée, et jamais blasée sur ce
spectacle délicieux d’une de ses filles ou petites-filles toute couverte
de diamants, et continuant de lorgner Lady Howber avec soin et de
l’admirer en détail:

--Tout est admirable, disait la vieille lady; ce corail, «dear», est
tout ce que j’ai vu de plus nouveau...

Puis, s’arrêtant dans ses approbations:

--Mais comme vos gants vont mal, Winifred!

Ses gants! Elle les avait oubliés pendant une minute. Et Johnnie, ce
fou, qui était parti!

--Mes gants! Mais ce ne sont pas mes gants!

Et elle les ôtait avec colère.

Au même moment, deux autres figurantes du Drawing-Room faisaient leur
apparition. L’histoire des gants fut contée, confirmée, commentée,
pendant que les blondins à pourpoint étalaient les traînes. Lady
Towerbay, absolument dans son élément, rayonnait. C’étaient là les
bonnes heures de sa vie; elle ne pouvait se lasser d’admirer,
ruisselante de diamants, la triomphante Lady Howber!

Mais la triomphante Lady Howber, rejetant son manteau, s’était assise,
et, la mine boudeuse, acceptait l’assiette qu’on lui présentait.

--Vous êtes fatiguée, «dear»? demanda Lady Towerbay.

--Non!... oui!... je crois que je suis fatiguée!...

Comme d’autres traînes venaient se faire admirer, Lady Howber dit
qu’elle s’en allait. Elle dînait en ville d’abord.

--Merci, ma «dearest», d’être venue, disait Lady Towerbay; dites à ce
cher Julian que je vous ai trouvée splendide. Je pense que je vous
reverrai ce soir chez Lady Charlotte.

Et, dûment escortée, Lady Howber remonta dans sa voiture. Les deux
valets de pied s’élancèrent d’un bond simultané, et l’équipage roula,
suivi des yeux avec attendrissement par l’excellente douairière.


VI

Lady Howber était énervée, mais elle n’attachait pas trop d’importance à
la chose. Johnnie lui reviendrait le lendemain plus amoureux que jamais,
car elle savait que les hommes les plus épris le sont en proportion des
convoitises excitées par la femme aimée, et elle avait conscience de sa
valeur. Sans doute Johnnie serait chez Lady Charlotte, et une valse
remettrait tout. Elle se laissa donc habiller sans mauvaise humeur, et,
toute en dentelle blanche, un bouquet de lilas sans feuilles à la main,
elle partit avec son mari, dîna extrêmement bien, et à onze heures et
demie, toute restaurée, arriva au bal de Lady Charlotte. L’orchestre
hongrois jouait, et l’excellente musique donnait un entrain endiablé aux
danses. Décor superbe: une tenture de soie abricot sur les murs, des
fleurs blanches à profusion, et dans un petit salon au fond, où se
prenait le thé, un immense bloc de glace. Partout une atmosphère
parfumée de fleurs à griser.

Lady Howber commençait à s’impatienter de ne pas voir Johnnie, quand,
revenant de prendre une tasse de thé, elle se trouva nez à nez avec lui.

Johnnie n’était pas seul; à son bras, il avait la jolie Ethel Archback;
celle-ci avait en main un splendide bouquet, et, se jetant presque au
cou de Lady Howber:

--Vous savez, nous sommes engagés! Et, rayonnante d’orgueil, elle levait
les yeux vers son Johnnie, qui était assez content de lui-même à ce
moment-là!

--Vraiment, dit lentement Lady Howber, _how delightful!_ Et, s’adressant
à Johnnie, pendant que la petite fiancée écoutait, surprise, elle lui
conta comment elle avait dû changer ses gants au Drawing-Room.

Puisque la bêtise était faite, Johnnie Vere s’est résigné à épouser;
après tout, on se retrouve dans la vie.

Surtout quand on se cherche!




LE STROPHION


I

On déjeune à neuf heures à Belfry-Hall. Le grave et exact Sir James
Pomeroy est invariablement le premier à table; à cette heure-là, il est
levé depuis longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa
bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le premier quart d’heure
suivant, et les autres convives selon leur paresse.

Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, très-studieux,
du mauvais côté de la cinquantaine, est l’indulgent mari d’une femme de
vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, aimant fort son
mari, le craignant un peu et le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent
pas sur tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement au
déjeuner au coup de neuf heures; mais le ménage n’en marche pas moins
d’un pas égal, dans une route que rend facile la possession d’une
infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément de
l’existence.

Le «breakfast-room», à Belfry-Hall, est une pièce charmante, égayée par
le soleil du matin, et la table, pas trop grande, est couverte
d’argenterie et de fleurs.

Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, et l’on s’y
communique les nouvelles.

Un matin, Sir James venait de se servir une cuisse de poulet en «devil»,
quand Lady Pomeroy, habillée d’un lainage sombre et couverte de bijoux,
bagues, magnifique broche de fantaisie, et diamants aux oreilles, fit
son apparition, suivie de ses deux petits chiens, Mars et Vénus. Elle
s’assit tout de suite, et, tout en soulevant les couverts d’argent des
petits réchauds ronds à sa portée:

--Oh! James, vous êtes encore seul à table, ce matin?

--Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.

--Il est seulement le quart.

Et au domestique qui lui demandait à voix basse:

--Thé?... café?... chocolat?...

--Café, je vous prie.

Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une nappe blanche,
étaient rangées les viandes froides:

--Du bœuf froid, s’il vous plaît.

Mystérieusement et silencieusement, les trois domestiques s’occupèrent à
accomplir la tâche difficile de couper des tranches fines comme des
pains à cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.

Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre lettres, et en décacheta
une pendant qu’on la servait. Après avoir parcouru les premières lignes:

--Ah! James, Dodo arrive aujourd’hui!

--Vraiment, j’en suis charmé.

--Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le _Télégraphe_?

--Certainement non..., darling. Comment pouvez-vous supposer que je
m’occupe de pareilles billevesées? Qu’est-ce que vous avez là à
gauche?...

--Du ris de veau... en voulez-vous?... Vraiment, vous n’avez pas lu une
seule de ses lettres?

--Pas une seule!

--Comment ferez-vous pour lui en parler?

--Je ne lui en parlerai pas!

--Oh! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous savez qu’on dit ses
lettres merveilleuses d’éloquence et d’érudition, d’érudition surtout!

--Soit!... Mais, ma chère, tout ce que je puis faire, c’est de respecter
sa folie. Vous ne me demandez pas de la partager, je suppose?...

--Sa folie!... mais elle soutient une cause si juste, si difficile, si
intéressante...

Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, car la porte
s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray fit son entrée, suivie de son
mari. Derrière eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet,
très-cadet, de Sir James...

--Oh! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray... Sir James, vous
êtes horriblement exact... Darling Maud (Maud est le petit nom de Lady
Pomeroy), comme vous avez bonne mine... Mars, Vénus, mes bons chiens,
comment allez-vous? Là... là... Chocolat, je vous prie.

Et comme Sir James soulevait les réchauds placés dans son voisinage,
pour en faire voir le contenu à madame Hobart-Moray:

--Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.

Et frottant ses mains blanches l’une contre l’autre:

--Quel temps charmant!

Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, comme de tout ce qui
est bon sous le ciel.

Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à son déjeuner, Lady
Pomeroy se hâta de communiquer sa nouvelle.

--Charlotte, je viens de recevoir une lettre de Dodo; elle arrive ce
soir.

--Darling Dodo! répond Mrs Hobart-Moray en se beurrant avec raffinement
une tartine de pain bis.

--Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière lettre?

--Moi?... Non... Je ne crois pas... Et s’adressant à son mari: Ralph,
est-ce que vous vous rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady
Dorothéa?

Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère femme.

--Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald Pomeroy, et que vous
l’avez oubliée.

--Oh! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite toute votre sympathie,
elle est dévouée à une cause sérieuse.

--Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond irrévérencieusement
Reginald. L’année passée, c’était un roi sauvage; est-ce qu’elle a une
reine sauvage, cette année, Maud?

--Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la présidente de la Ligue
pour la réforme de l’habillement des femmes, pour l’habillement
«rationnel» et «hygiénique».

--Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement sir James, ce serait
qu’elle s’habillât comme tout le monde.

--Mais, James, notre costume est horriblement incommode; vous en parlez
à votre aise avec vos knickerbockers!

--Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, Maud? dit Reginald.

Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir James fronçait le
sourcil:

--Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez bien que le «_Dual
Garment_», ou la jupe divisée, ou tout ce que vous voudrez, qui a la
forme d’un pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de l’avenir.

--Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité feinte, je trouve
cela choquant; heureusement que Dodo est charmante dans n’importe quel
costume!

Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur des convenances, rompit
l’entretien en adressant à M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la
politique du jour. Mais comme quelques minutes après son déjeuner fini,
il prend ses lettres et s’en va, Reginald se hâte de demander à madame
Hobart-Moray pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.

--Parce que Ralph ne veut pas.

--Oh! nous savons que c’est un tyran! Montez-vous à cheval, Moray, ce
matin?

--Oui.

--Eh bien, alors venez avec moi: j’ai promis à James d’aller voir un
cheval à X..., vous me donnerez votre avis.

Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du «breakfast room» à
l’écurie, tandis que Lady Pomeroy et Mrs Hobart-Moray sortent, en
flânant, lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant la
maison.

Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et vaste: à gauche, on
aperçoit les charmilles qui entourent le parterre de fleurs, dessiné à
la française, et rempli de belles statues. Belfry-Hall est une vieille
maison en pierres grises, avec d’innombrables fenêtres placées
irrégulièrement; une tour carrée couverte de lierre dans un coin; un
rez-de-chaussée superbement élevé, et s’ouvrant partout sur une vaste
allée sablée et un tapis vert formant une terrasse, fermée par une
balustrade de pierre sur laquelle, de loin en loin, se tiennent des
paons; et, de distance en distance, des vases de marbre remplis de
géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.

A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux genre. Sir James aime
sa maison telle quelle, avec ses tableaux de maître et ses draperies de
perse luisante, avec son argenterie massive et sa salle à manger
d’acajou épais. Rien n’a été changé aux bustes d’hommes d’État d’un
autre temps, ni aux portraits de famille. Sir James a horreur des
innovations et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. Lady Pomeroy
n’y peut sacrifier qu’en accordant de la façon la plus artistique
possible ses fleurs et ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement
du couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il demande avant
tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, c’est une étiquette digne,
immuablement réglée dans toutes les circonstances de la vie. Mylady peut
inviter ses amis et passer son temps à sa guise, pourvu que ces
conditions soient observées et que Sir James ait la paix qu’il lui faut,
pour passer des heures dans sa bibliothèque; c’est un latiniste enragé,
et il prépare depuis des années une bonne traduction de Cicéron; ce qui
ne l’empêche pas de représenter très-assidûment son comté au Parlement.
Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un peu ennuyeux; mais on est
extrêmement bien à Belfry-Hall, elles ne le lui montrent pas.


II

Ce jour-là même, vers six heures, comme l’avait annoncé Lady Pomeroy,
Dodo, c’est-à-dire Lady Dorothéa Freehold, fit son apparition à
Belfry-Hall, et quelques minutes après huit heures se trouvait dans le
grand salon, recevant les politesses de Sir James et les amabilités de
tout le monde.

C’est une belle personne que Lady Dodo, grande, les cheveux de ce bel
«auburn» franc qui reflète chaque étincelle de lumière; des traits bien
anglais, petits, réguliers, doux, un ovale un peu allongé, un cou long,
des épaules tombantes, à peine de gorge très-basse, des hanches
étroites, et la roideur et la souplesse d’un roseau. Elle marche avec
aplomb et hardiesse, parlant avec assurance, et aussi peu gênée que si
sa mise n’eût pas été singulière. C’est une personne d’avant-garde que
Lady Dodo: elle est fermement persuadée que l’édifice social ne peut
rester debout que si chacun apporte en tribut son intelligence, son zèle
ou même sa bêtise. Elle est partie de ce principe, et convaincue de
l’égalité de la femme et de l’homme, elle est résolue à aider ses sœurs,
moins entreprenantes, à conquérir leur rang.

Pour cela il faut d’abord agir, et pour agir, il faut être vêtue d’une
façon rationnelle. La plus grande supériorité de l’homme sur la femme,
c’est le pantalon. Eh bien! la femme le conquerra, ce bienheureux
pantalon, elle en fera sa chose, et alors on verra ses enjambées!... Et
la conquête est faite! Lady Dodo la porte au grand jour, cette «divided
skirt» (jupe divisée), sorte de pantalon turc, large et bouffant,
recouvert de quelque chose qui n’est pas une jupe. Cela est absolument
incompréhensible aux profanes; seulement quand Lady Dodo avance son
pied, et elle remue ses jambes avec l’aisance de quelqu’un que les jupes
n’entravent pas, on aperçoit une espèce de ruche au-dessus de la
cheville; cette ruche est le volant du «dual garment» et est supposée
répondre à toutes les pudeurs!

Quant au corset, cet instrument de torture, cause de toutes les maladies
connues et inconnues, il est ignominieusement rejeté par elle; elle est
occupée à lui chercher un remplaçant, les bretelles ne répondant pas à
toutes les nécessités. La chemise, vêtement incommode et superflu, elle
l’a reléguée aux vieilleries, et porte à la place un maillot de soie,
une «combination» comme la Ligue nomme cela, bien plus adhérent et plus
chaud. Ainsi débarrassée de ses lisières, la femme peut relever la tête
et s’affranchir de son esclavage séculaire.

C’est à cette cause que la charmante Lady Dodo s’est consacrée corps et
âme; ayant épousé un imbécile dont l’unique mérite consiste à être le
fils aîné d’un marquis, elle a senti de bonne heure la nécessité de
tromper sa faim et s’est jetée tête basse dans le prosélytisme, y allant
de sa plume, de son argent, de sa personne. Ardente et sincèrement
persuadée, du reste, que dès qu’elle s’occupe d’une chose, cette chose
doit être excellente, n’ayant absolument rien de la violette; aimant
beaucoup au contraire le bruit et la lumière, elle se trouve à l’aise
d’être en vedette, et y réussit parfaitement, son nom étant connu d’un
bout à l’autre de l’Angleterre.

Lord Freehold était d’ailleurs en admiration devant sa femme et ne se
permettait jamais de discuter une seule de ses idées; il était ébloui
par sa facilité à écrire, par sa facilité à parler; il approuvait
toujours, et elle avait assez d’esprit pour apprécier un mari de cette
pâte et en faire ce qu’elle voulait, tout en le rendant parfaitement
heureux.

Elle s’était d’abord contentée de mener grand bruit pour la répudiation
des étoffes étrangères; mais comme le patriotisme le plus pur trouvait
difficile d’avaler, à aussi haute dose, le mohair, la popeline et
l’alpaga, elle avait laissé là cette cause (fort belle assurément) et
s’était absorbée dans celle qui, en réformant le costume des femmes
anglaises, devait réformer les générations à venir et le monde.
Elle-même se savait un très-bel échantillon de son sexe, et se portant
toujours à merveille, assurait le devoir à sa manière rationnelle de se
vêtir. Ses effets étaient pesés avec autant de soin que si une once de
plus eût dû l’écraser.

Au résumé, moins active que brouillonne, moins habile que rusée:
indifférente au but à atteindre, pour peu qu’il fût clair et facile,
elle aimait surtout les chemins de traverse, qu’elle eût elle-même semés
de complications et de difficultés, pour avoir le plaisir de les
vaincre. Quoi qu’il en fût, calculant tout, ne faisant jamais une
démarche au hasard, en venant passer quelques jours à Belfry-Hall, Lady
Dorothéa avait certainement un but.

Telle qu’elle était, cette agitée faisait un peu peur au correct Sir
James; mais comme il était l’hôte le plus courtois, il l’avait à peine
fait asseoir à sa droite, qu’il la remerciait en termes mesurés de
l’honneur qu’elle faisait à Lady Pomeroy en venant à Belfry-Hall.

--Mon cher Sir James, répondit Lady Dodo avec un sourire délicieux, je
suis enchantée d’être venue; j’aurais été horriblement désappointée si
Maud ne m’avait pas invitée; Belfry-Hall est mon idéal!


III

Outre les maîtres de la maison, Mrs Hobart-Moray, son mari et Reginald
Pomeroy, dînaient ce soir-là à Belfry-Hall cinq ou six voisins, dont
deux dames âgées et un vieux bonhomme, vétérinaire de son emploi, mais
extrêmement choyé et ménagé par tout ce grand monde, à cause de son
influence prépondérante dans les élections. On le nommait Foley.

Lady Dorothéa parut prendre à tâche d’être charmante et d’influencer
favorablement son auditoire. Tenant à se montrer originale en tout, elle
déclara trouver le vieux Foley très «funny», et elle l’interpella
plusieurs fois pendant le dîner de sa voix harmonieuse, levant un peu
son verre et le regardant à travers la table.

--Monsieur Foley! fit-elle.

--Mylady!... Et avec respect, ravi, le vieux vétérinaire porta chaque
fois le verre à ses lèvres.

Sir James suivait des yeux Lady Dorothéa, et ne put voir un aussi
aimable procédé sans rendre justice à son bon sens momentané. Aussi lui
dit-il tout à coup:

--Lady Dorothéa, je veux vous intéresser à mon élection.

--Sir James, intéressez-moi, je vous en conjure; mais je suis sûre que
votre élection se fait toute seule.

--Pardonnez-moi, Lady Dorothéa.

Et Sir James se mit à faire lentement un exposé de la situation
politique du comté. Lady Dodo avait pris l’habitude d’être pratique,
elle l’écouta complaisamment, si long qu’il en eût à dire, et résuma la
question:

--Cela doit vous coûter horriblement cher, Sir James?

Sir James avoua que les frais étaient considérables.

Quand les dames passèrent au salon, Sir James s’était presque décidément
promis de lire une des lettres de Lady Dorothéa. Elle avait plus de sens
qu’il n’avait pensé, et elle paraissait avoir supérieurement compris où
étaient ses difficultés.

Lady Pomeroy, marchant la dernière, suivit ses invitées dans le salon,
pièce immense très-éclairée et embaumée par une quantité de roses
coupées. Lady Dodo se mit immédiatement à en prendre plusieurs, qu’elle
ajusta sur le devant flottant de la blouse de soie jaune qui lui servait
de corsage. Les dames se plaignaient de la chaleur, et Mrs Hobart-Moray
s’éventait avec rage; il est vrai que sa robe de surah fraise écrasée,
extrêmement garnie de dentelles blanches, avait un corsage des plus
ajustés. Elle allait vers les fenêtres ouvertes, derrière les volets
fermés, essayant de respirer la fraîcheur. Lady Dodo, au contraire,
s’était assise au beau milieu du salon, l’image du parfait bien-être.

--Charlotte, ma chère, venez donc près de moi.

Mrs Hobart-Moray arriva en pressant le revers de sa main blanche sur ses
joues brûlantes.

--Quel ennui d’avoir chaud!

--Ma chère, vous n’avez pas chaud, c’est votre corset; comment peut-on
digérer ou se bien porter avec un corset?

--Ma chère Dorothéa, on a toujours porté des corsets.

Lady Dodo n’aimait pas prêcher une seule personne à la fois; elle
interpella Lady Pomeroy, qui faisait les honneurs à ses voisines.

--Lady Pomeroy?

--Oui, chère.

--Est-ce que vous avez chaud? est-ce que vous étouffez un peu?

--Non, pas trop.

Une des deux dames âgées, Mrs Wyndham, puissante personne toujours prête
à éclater, se hâta de placer son mot:

--Lady Dorothéa, si vous cherchez quelqu’un qui ait chaud, j’ai une
véritable suffocation. Certainement, chère Lady Pomeroy, la salle à
manger est admirablement ventilée; eh bien, à dîner, je souffrais d’une
façon pénible, je souffre toujours de la chaleur.

--Mistress Windham, vous souffrez de votre corset.

--Lady Dorothéa?...

--Ma chère Mistress Windham, de pas autre chose, et voici Mrs
Hobart-Moray et Lady Pomeroy qui ne sont pas beaucoup mieux. Vous êtes
écrasées, accablées. Je vous admire, vous êtes héroïques: je me demande,
Maud, ce que votre robe peut peser. Quelque chose d’effrayant.

--Oh! Dorothéa, quelle idée!

--Ce costume--votre costume, Mistress Wyndham--est absolument contraire
à n’importe quelle idée rationnelle. Vous seriez une tout autre femme,
mieux portante, de meilleure humeur, plus heureuse par conséquent, si
vous étiez débarrassée de tout ce superflu, si vous aviez la liberté que
j’ai, moi...

Et elle remua victorieusement les jambes et se leva.

Avec une personne du rang de Lady Dorothéa Freehold, on discute; aussi
Mrs Windham répondit-elle d’une voix un peu timide:

--Sans doute... peut-être... mais il me serait tout à fait impossible,
je vous assure, tout à fait impossible de me passer de corset. Et toutes
les femmes en sont là.

Lady Dorothéa demeura un instant sans répondre, puis gravement:

--Oui! dit-elle, là est la grande difficulté!... mais soyez tranquilles,
nous trouverons quelque chose, Mistress Windham, quelque chose d’aussi
utile que le corset, et qui ne sera pas un instrument de torture.

--Mais que sera-ce, Lady Dorothéa?

--Puisque vous vous intéressez à cette question, Mistress Windham, je
vous enverrai mes articles. Sachez que pour le corset, nous préparons un
modèle, approuvé par les artistes et par les docteurs. Oui, ma chère
Charlotte, votre fine taille est une simple difformité; vous seriez à
plaindre, pauvre chère, si naturellement vous étiez ainsi. Vous pouvez
rire, je suis décidée à vous convaincre.

--Il faut convaincre Ralph d’abord.

--C’est ce que je ferai.

Quand les hommes vinrent les rejoindre, Lady Pomeroy fut assez surprise
d’entendre Lady Dodo proposer un whist à Sir James.

--Et nous prendrons M. Foley, ajouta-t-elle gracieusement.

La partie fut des plus sérieuses, et Lady Dodo une excellente
partenaire. Quand elle et Sir James eurent gagné plusieurs rubbers, elle
lui dit:

--Toujours dans vos études, sir James? Comment se porte Cicéron?

Ce soir-là, dans le tête-à-tête de la chambre nuptiale, Sir James confia
à sa femme que son opinion sur Lady Dodo se modifiait.


IV

Quelques jours se passèrent occupés par les parties accoutumées de
«lawn-tennis», de «boating», promenades à cheval et en voiture. Partout
et à tout, Lady Dodo se trouvait au premier plan, forte à la fatigue,
hardie à la marche, patiente contre les petits contre-temps. Tout le
«Country side» était déjà en émoi au sujet de la réforme sur
l’habillement. L’élément jeune surtout grillait de suivre une route
nouvelle. Tout aurait été pour le mieux, et l’excellente Lady Pomeroy on
ne peut plus satisfaite des succès de sa chère Dodo, si, à son grand
étonnement, elle ne s’était aperçue, malgré la volonté de ne pas en
croire ses yeux, que Lady Dorothéa était en galanterie réglée avec le
grave Sir James et réservait pour lui ses grâces les plus séductrices.
C’était sans cesse: «Où est Sir James?» «Pourquoi Sir James n’est-il pas
avec nous?» Et tant d’amabilité n’était pas perdue!... Avec un certain
embarras, Sir James avait demandé à sa femme de lui prêter à lire le
dernier article de Lady Dorothéa.

--Mais cette question vous ennuie, James, avait répondu Lady Pomeroy.

--Lady Dorothéa me l’a demandé, et je lui ai promis de lire cet article;
la question me paraît en effet plus sérieuse qu’elle ne m’avait semblé
tout d’abord.

Lady Pomeroy, qui avait la faiblesse traditionnelle à son sexe, ne
répliqua pas, donna la revue où se trouvait l’article, et se sentit fort
triste.

Une après-midi, comme elle entrait toute songeuse dans le hall, elle y
trouva Reginald, son beau-frère, s’amusant tout seul à faire rouler les
billes sur le billard.

--Maud, venez-vous jouer?

--Non, Reginald, merci; j’ai mal à la tête.

--Bêtise, cela vous fera du bien! venez donc!

--Je vous assure que j’ai besoin de prendre l’air.

Reginald leva les yeux, et la figure attristée de sa belle-sœur le
frappa.

--Tiens! tiens! Qu’est-ce qui va de travers?

La pauvre Lady Pomeroy mourait d’envie de faire des confidences;
Reginald le vit bien et continua:

--Ce n’est pas James qui vous contrarie, Maud?

Elle ne répondit pas.

--Ce n’est pas... Dodo?

--Oh! Reginald!

Et elle le regarda d’un air navré...

--Mais c’est tout à fait ridicule! Il est certain qu’elle veut tourner
la tête à James; mais c’est un caprice, une bêtise, une fantaisie qui ne
durera pas huit jours... Qu’est-ce que Dodo ferait de James, je vous le
demande?... Il y a là-dessous quelque chose d’inexplicable, c’est vrai,
mais soyez une petite femme raisonnable, ne vous tourmentez pas; je me
charge d’éclaircir tout cela.

Lady Pomeroy fit semblant de se laisser persuader, mais confirmée plutôt
dans ses soupçons par ce quelque chose d’inexplicable dont venait de
parler son beau-frère, sitôt qu’il l’eut quittée, elle résolut d’en
avoir le cœur net. Elle alla droit au «study» de Sir James.

Le study de Sir James faisait partie d’un petit appartement intime qui
occupait la tour carrée, et qui était séparé du reste des appartements
par plusieurs antichambres et un escalier intérieur; personne ne
songeait jamais à envahir cette retraite, et Sir James pouvait à son
aise y poursuivre ses chères études. Comme toute cette partie de la
maison est plongée dans un silence profond, Lady Pomeroy, en approchant
de la porte, fut surprise d’entendre ce qui lui parut un bruit de voix
dans le study de Sir James: d’abord elle pensa que le régisseur était
là; mais prêtant l’oreille une seconde, elle reconnut une voix de femme,
et cette voix était celle de Lady Dodo... Elle eut honte d’écouter, mais
elle écouta cependant. C’étaient des: «Dear Sir James!...» «Comme vous
êtes bon!!!... Et vous serez discret, n’est-ce pas?...»

La pauvre Lady Pomeroy en eut assez... Elle partit beaucoup plus vite
qu’elle n’était venue, et alla se réfugier dans sa chambre.

Sir James, si sévère, si réservé!... A son âge!... et Dodo en qui elle
avait tant, tant de confiance! Oh! elle le divorcerait... elle ferait un
scandale, l’affreuse Dodo serait perdue!!!...


V

A dîner ce jour-là, la satisfaction de Sir James et de Lady Dodo fut
visible. Deux ou trois fois, ils se parlèrent à voix basse, et le visage
gourmé de Sir James trahissait un orgueil satisfait. Reginald les
regardait avec étonnement, puis ses yeux allaient de Lady Dorothéa à sa
belle-sœur. Celle-ci répondait à sa question muette et semblait dire:

--Voyez-les!...

Le dîner n’en suivit pas moins son cours solennel; on se leva comme de
coutume; le café et le thé parurent à leurs heures, et Lady Dodo se
consacra au whist de Sir James...

La partie terminée, comme Lady Dorothéa se levait de sa chaise,
Reginald, qui l’observait, vit tomber une lettre à terre. Il mit le pied
dessus avant qu’elle pût tourner la tête, et saisissant son moment,
glissa la lettre dans sa poche. Chacun prit son bougeoir, et l’on se dit
bonsoir avec une aménité parfaite.

Sitôt seul, sans s’occuper de l’indiscrétion qu’il commettait et se
réservant d’agir avec prudence, Reginald ouvrit la lettre; l’écriture de
son frère lui avait sauté aux yeux; voici ce qu’il lut:

  «Dear Lady Dorothéa,

  «Vous avez fait appel à mon humble science, et je puis vous donner les
  détails que vous désirez: voici le résumé de mes recherches sur le
  «strophion», ceinture qui remplaçait le corset pour les dames
  romaines...»

Ici, Reginald s’arrêta. Suivaient quatre pages serrées de citations
traduites du latin... il alla à la fin.

  «Pour vous, chère Lady Dorothéa, j’ai été trop heureux de feuilleter
  mes vieux volumes, comme je serai toujours heureux de faire tout en
  mon pouvoir, pour plaire à une femme qui est le charme même et la
  grâce en personne, etc., etc.»

Rien dans cette lettre, sauf la formule un peu ampoulée de la fin,
exigée d’ailleurs par la plus simple politesse, rien ne dénotait une
autre préoccupation que celle d’un savant enchanté d’avoir à placer des
documents.

Aussi, la lecture terminée, Reginald de s’écrier:

--Très-correct, mon vieux James!... Voilà donc le but de la visite de
Lady Dorothéa!... Que c’est bien d’elle!... Pourquoi ne pas demander
franchement ces renseignements à Sir James... Oui, mais Sir James les
eût-il donnés sans ces coquetteries?... Et ces coquetteries sont-elles
restées purement scientifiques?... Au diable!... N’approfondissons
pas... Cette lettre me donne suffisamment moyen de rassurer ma
belle-sœur; n’en demandons pas davantage.

Et remettant lettre et enveloppe dans une seconde enveloppe, l’honnête
Reginald écrivit dessus: «Trouvée par terre», et sonnant son valet, lui
donna l’ordre de faire remettre immédiatement ce pli à Lady Dorothéa.
Puis prenant une autre feuille de papier, il écrivit:

  «Dear Maud,

  «Dormez en paix! Lady Dorothéa n’a jamais songé qu’à obtenir de votre
  mari des documents pour son prochain article; je vous en donnerai la
  preuve demain.

  «Votre dévoué,

  «REGINALD.»

Et par la même voie, fit remettre cette seconde lettre à la femme de
chambre de sa belle-sœur.

A déjeuner le lendemain matin, Reginald pouvait à peine regarder son
frère sans rire, en songeant qu’un homme aussi sérieux avait fait des
recherches sur le «strophion», ceinture des dames romaines!... Il
expliqua tout bas à Lady Pomeroy le contenu de la lettre surprise.

Rassurée, celle-ci entendit néanmoins sans chagrin Lady Dorothéa
annoncer son prochain départ.

--Désolée, mon cher Sir James, mais il le faut! J’ai promis lecture d’un
nouvel article... Oh! Maud! je vous l’enverrai, quand il sera imprimé;
ce sera tout à fait nouveau. Vous le communiquerez, je vous prie, à Mrs
Hobart-Moray et au vieux Foley...

Le sujet de cet article ne serait-il pas le «strophion»? dit Lady
Pomeroy, sans lever les yeux...

Lady Dodo partit le jour même.

Sir James est plus imposant que jamais!




YACHTING


I

M. et madame Alfred Tower sont tout fiers de leur yacht, et il est de
fait que dans les eaux du Solant, aucun navire de plaisance n’a
meilleure renommée que le _White Feather_, sorti des chantiers célèbres
de M. Lowe de Liverpool. C’est une merveille du genre, avec ses flancs
peints en blanc, son pont immaculé sur lequel on craint même l’empreinte
d’un talon de femme, ses cordages brillants, ses cuivres étincelants, et
ses embarcations plus légères et plus élégantes l’une que l’autre.
L’aménagement intérieur a été exécuté sous la haute direction de madame
Tower, qui a tout combiné, dessiné, inventé; depuis le fer de cheval
arabe attaché à la proue en guise de porte-bonheur, jusqu’à
l’emplacement du moindre placard, tout a été voulu par elle, et elle a
le plaisir de faire admirer son goût artistique du nord au midi, et de
l’ouest à l’occident.

C’est surtout pendant la grande semaine des régates de Cowes que le
_White Feather_ se transforme en un lieu de réception, et que les
luncheons, les dîners, les sauteries sur le pont amènent à bord la
troupe d’amis de May Tower; May est éminemment à la mode, surtout depuis
qu’après dix-huit années consacrées au rôle difficile de beauté à marier
qui ne se marie pas, elle a enfin mis la main sur Alfred Tower, gentil
garçon de vingt-quatre ans, fort riche, ce qui a fait passer facilement
sur la différence d’âge. Du reste, madame Tower se défend admirablement,
et la légion de ses anciens adorateurs la déclare plus séduisante que
jamais; aux yeux du timide et amoureux Alfred elle représente une
divinité; il l’adore, lui obéit en tout, lui laisse carte blanche pour
ses dépenses, et se contente de parler en maître à ses matelots. Sur le
pont du _White Feather_, il se transforme; lui qui rougit devant une
femme, il trouve tout d’un coup la décision et l’aplomb; il est son
propre capitaine, et connaît aussi bien les grandes routes de la mer que
Saint-James street et Piccadilly. Le _White Feather_ est un bâtiment
sérieux, et le récit de ses voyages paraît dans le _Times_; aussi Alfred
ne veut à bord personne qui puisse être sujet à la peur, au mal de mer,
à l’impatience; sa femme et son équipage lui suffisent. Madame Tower, à
toute apparence, partage le goût de son mari, et a acquis dans le
«struggle for life» le don d’être invulnérable; elle ne craint ni la
mer, ni le chaud, ni le froid, ni la pipe, ni le cigare, ni quoi que ce
soit, et elle s’arrangerait pour donner une fête au pôle nord, tant elle
a de ressources et d’ingéniosité.

Il est certain que par un beau temps, le _White Feather_ est une
résidence délicieuse; la cabine du pont où l’on va flâner, est meublée
de divans couverts d’une épaisse soie blanche; les parois sont peintes
en vert pâle; sur les panneaux se promènent de grands flamants roses; de
fines nattes servent de stores tamisant la lumière; enfin toutes sortes
d’installations ingénieuses, pour les livres, pour l’ouvrage, pour les
fleurs qui abondent toujours comme par miracle.

La chambre à coucher du jeune ménage ne le cède en rien comme élégance;
les cloisons sont incrustées de nacre et les meubles assortis; les
rideaux, la courte-pointe sont de vieille guipure doublée de rouge
vénitien; à côté, un cabinet de toilette avec une baignoire en forme de
conque marine, est encombré de nécessaires de vermeil, et le plafond et
les murs entièrement en glaces permettent de se mirer à l’aise.

Le salon contient une bibliothèque de trois cents volumes choisis et
tous les jeux inventés par l’homme en ses jours d’ennui. Quant au
personnel, il est au complet: chef, maître d’hôtel, femme de chambre de
premier choix, et tous garantis inaccessibles aux effets du roulis.
Quant à l’équipage, tous triés, tous dévoués, tous beaux hommes.
Lorsqu’on sent que tout cela vous appartient, on embellit, et cette
douce pensée rend extrêmement agréables à madame Tower les excursions
fréquentes qu’elle fait à terre, elle y retrouve presque toujours une
escorte d’anciens amoureux, et elle comprend mieux que jamais à quel
point l’amour est chose creuse! Elle jette un regard de compassion sur
son passé sentimental, et la réalité, en yachting-suit et petite
casquette, lui paraît infiniment préférable.

Un beau matin que le «gig» du _White Feather_ amenait à terre M. et
madame Tower, cette dernière fut surprise de voir parmi les visages qui
l’attendaient, un quelqu’un dont la vue la fit légèrement pâlir.
Cependant elle sauta à terre de fort bonne grâce, et ce fut avec l’air
le plus calme qu’elle accueillit l’exclamation:

--Nous vous amenons un vieil ami, madame Tower, voilà Elliott, revenu de
Perse!

Et elle donna une poignée de main à ce vieil ami et le présenta à son
mari.

Voilà comme les choses tournent! C’est la vie, se disait May Tower en
regardant celui qui avait été le grand amour de sa jeunesse, il y avait
longtemps! et tout à coup, en l’entendant parler, cela lui parut
hier!... Il lui avait fait la cour la plus tendre et la plus assidue;
pour lui, elle avait volontiers éloigné tous les fils aînés, préférant
mille fois Ralph Elliott pauvre, à qui que ce fût archiriche! Les mois
et les semaines s’écoulaient délicieusement, elle, attendant toujours
qu’il parlât; enfin, après deux jours passés à Newmarket sous le même
toit, alors que tout le monde regardait le mariage comme fait, il était
parti, sans un mot, sans une explication! On apprenait plus tard qu’il
voyageait en Orient. Le coup avait été terrible pour la pauvre May; elle
n’avait pu cacher son cruel chagrin, et pendant des années, il avait
pesé sur sa vie. Quant à Ralph Elliott, content d’avoir échappé au
mariage pour lequel il se jugeait trop pauvre, il avait promené sa vie
sans le moindre remords, pensant quelquefois à ses anciennes amours
quand il fumait sa pipe entre chien et loup.

Au moment où l’existence du continent commençait à l’ennuyer, il avait
hérité d’un oncle, et rentrait en Angleterre pour y être riche et
estimé. L’envie de revoir May lui était venue, et un peu pour cela, un
peu pour se promener, il était arrivé à Cowes. Ils s’y retrouvaient,
comme bien des années auparavant, surpris l’un et l’autre d’être si peu
changés, et échangeant des banalités avec une tranquillité charmante.

--Il y a des siècles que nous ne nous sommes vus, commença Ralph
Elliott, en se mettant à marcher à côté de madame Tower.

--Très-longtemps, en effet.

--Je suis ravi de vous retrouver si _flourishing_.

--Merci.

--Il paraît que votre yacht est une merveille.

--Oui, c’est gentil.

--Vous m’inviterez à bord, j’espère?

--Nous serons charmés...

Elle manquait un peu d’enthousiasme;--aussi avec la plus agréable
désinvolture, Ralph Elliott s’adressa au mari:

--On me dit que votre yacht bat tous les autres.

--Venez le voir.

On ne faisait pas impunément des compliments à Tower sur le _White
Feather_.

--Je serai ravi. Jusqu’ici un pauvre diable comme moi n’a pu admirer que
les yachts des autres; mais il est possible, grâce à mon oncle
bien-aimé, que l’année prochaine je me mette quelque chose à flot.

Amené sur ce sujet, l’entretien devint bientôt confidentiel, et quand on
se sépara, madame Tower eut le plaisir d’entendre son mari faire
promettre à Ralph Elliott de venir à bord le lendemain pour le lunch, et
en recevoir l’assurance positive.

--Good bye, madame Tower.

--Good bye.

--Charmant garçon, dit immédiatement Alfred à sa femme. Il veut acheter
un yacht--et je lui ai dit que je crois que le _Gleam_ fera son affaire;
je sais que Fred Holt trouve la dépense trop forte; je vais aller au
club tout à l’heure exprès.


II

Le lendemain, par un temps calme, madame Tower en yachting costume blanc
rehaussé de rouge, attendait ses invités, car elle s’était empressée
d’étendre l’invitation de son mari. Elle était sous les armes, et les
réflexions qu’elle se faisait depuis le matin, réflexions toutes
parfaitement sages cependant, donnaient à ses yeux un éclat
extraordinaire. Son cœur battait un peu vite... mais qui voit un
cœur?... Elle était charmante, voilà tout. C’est ce que lui dit
immédiatement l’aimable Lady Baltoun qui rêvait une invitation plus
permanente, et ce dont l’assura le premier regard de Ralph Elliott,
regard si éloquent qu’elle s’en voulut de le comprendre; mais elle n’y
répondit pas du tout, ce qui était le point capital; il eut l’esprit, du
reste, de s’en tenir à ce regard et de commencer instantanément
l’inspection du _White Feather_, qu’interrompit seulement l’avis que le
lunch était sur la table.

Madame Tower prit sa place de maîtresse de maison. Elle avait voulu que
rien ne prêtât à la critique, même pour quelqu’un qui s’était affiné le
goût sur le continent. Sur la nappe blanche, au milieu des verreries et
de l’argenterie étincelante, s’étendait une glace dont les bords étaient
dissimulés par une ligne de fine verdure; sur cette glace s’étalaient de
gros nénufars semblant se mirer dans une eau transparente; de distance
en distance, des soucoupes d’or travaillé étaient remplies de lycopode
serré d’où s’élevaient de fines figurines d’ivoire, vrais chefs-d’œuvre
d’art; devant chaque convive un verre allongé contenait une fleur
blanche et un feuillage léger; à côté de chaque couvert une petite
assiette d’or remplie d’amandes salées; le service de table blanc et
turquoise était semé de fleurs de mai, délicate allusion au prénom de
madame Tower; tous les verres d’une finesse extrême étaient blancs et
unis, sauf les verres de hock, d’une teinte vieil or et semblables en
forme à ceux qu’on voit dans les vieux tableaux flamands.

Le lunch fut exquis, les vins irréprochables, et les compliments
d’Elliott furent sincères; il fut assez hardi pour profiter d’un bon
moment et dire à May:

--Ah! que n’ai-je hérité plus tôt!

Elle rougit, et se hâta d’aller prendre place à côté de Lady Baltoun,
qui ne tarissait pas sur les agréments et le plaisir du Yachting. Ces
messieurs, tout en fumant, paraissaient s’entendre à ravir, et tout en
ramenant Elliott à terre, Alfred Tower se disait que ce serait là
quelqu’un qu’il vaudrait la peine d’inviter; il méditait la pensée de
lui offrir une place sur le _White Feather_ pour leur prochaine
excursion dans la Méditerranée.

Au bout de huit jours, cette pensée était prête à prendre une forme
positive. Les pourparlers au sujet du _Gleam_ avaient amené des
rapprochements fréquents, tantôt au R. Y. S. Club, tantôt à bord du
_White Feather_.

Elliott devenait indispensable à Alfred, et quant à madame Tower, le
seul point de ses sentiments sur lequel elle fût tout à fait fixée,
était un besoin de redoubler d’élégance et de paraître charmante.

Elle fut saisie de bonne foi quand, quarante-huit heures avant le moment
fixé pour lever l’ancre, son mari lui fit la proposition étonnante de
demander à Elliott de se joindre à eux.

--Il ne vous gênera pas, c’est un ancien ami.

--Oh! non, il ne me gênera pas, non, sûrement...

Mais mon mari, se disait elle, est un imbécile! Un ancien ami!... il
aurait dû savoir... mais au fait, comment l’aurait-il su, il était dans
ce temps-là un gamin en jaquette courte... et évidemment il était bien
jeune encore!

Le surlendemain au soir, profitant d’une marée favorable et d’un vent
d’arrière, le _White Feather_ levait l’ancre faisant route pour
Gibraltar et la Méditerranée, ayant à son bord, comme la presse locale
l’apprit au monde, M. et madame Alfred Tower et M. Ralph Elliott.


III

Le lendemain matin, à six heures, quand la toilette du pont réveilla
May, elle eut un singulier sentiment, en se disant qu’il était là et
qu’ils allaient vivre ensemble du matin au soir. Elle se résolut de
n’avoir pas du tout peur de lui, et d’occuper si bien sa vie, qu’il n’y
trouvât aucune place. Elle voulait apprendre l’espagnol, elle
l’apprendrait; elle lirait, elle écrirait... Non, sûrement, ils seraient
beaucoup moins réunis qu’elle ne le craignait. En attendant, elle
agirait comme à son habitude, et pour se conformer à cette première
résolution, une demi-heure après, elle était sur le pont et y trouvait
Ralph auprès de son mari; elle le salua sans embarras, regarda le
compas, s’informa du chemin qu’on avait parcouru pendant la nuit.

Le jour naissant, doux et gris, promettait une journée magnifique; à
huit heures on déjeuna. May profita de la circonstance pour annoncer ses
intentions laborieuses. Ralph Elliott y répondit en déclarant des
intentions analogues; lui qui n’avait jamais le temps de lire,--il
allait lire,--il dessinerait, puis il s’amuserait à apprendre à parler à
«Proud», le perroquet de madame Tower. Il paraissait du reste décidé à
être bien avec tout le monde à bord, car il fit des avances aux trois
pugs, caressa la tête du magnifique kitten persan qui paraissait déjà
acclimaté, puis sans insister s’en alla tranquillement de son côté,
laissant madame Tower à sa liberté habituelle.

Ces commencements étaient corrects et des plus rassurants, et, pendant
deux ou trois jours, le programme fut exactement suivi... Mais, peu à
peu, on en vint à vivre un peu moins séparés. Le temps s’était gâté, il
pleuvait, le vent sautait d’un côté à l’autre, et Alfred Tower était
constamment sur le pont, occupé à donner des ordres, montrant une
énergie froide dont il ne faisait nul usage dans la vie ordinaire. Avec
cela, on ne prend pas quatre repas ensemble tous les jours, on ne joue
pas aux cartes tous les soirs de compagnie, sans qu’une intimité
involontaire s’établisse. Madame Tower avait beau se défendre et
s’attacher à rester cérémonieuse quand elle y pensait, il était clair
qu’elle en revenait par une pente très-douce aux jours évanouis. Tout y
conspirait. Les rêveries sur le pont, le spectacle émouvant de la mer,
le mystère des nuits, alors qu’elle entendait le clapotement de l’eau et
le frémissement du vent; puis l’escalier où elle se croisait souvent
avec Ralph était bien étroit, et, plus d’une fois, le mouvement du
roulis les avait jetés dangereusement l’un près de l’autre, et alors,
dans son trouble, elle sentait le regard des yeux de Ralph et n’osait
plus lever les siens. Alfred, lui, était toujours ravi. Elliott montrait
le plus intelligent et le plus consciencieux intérêt au baromètre, au
compas, à toutes les manœuvres. Comme marin, le capitaine du _White
Feather_ se sentait apprécié. May, selon son habitude, tenait un livre
de bord des plus intéressants, et notait le vol d’un oiseau,
l’apparition d’une épave, le volume et la couleur des vagues...


IV

La couleur des vagues ne disait précisément rien de bon quand ils
entrèrent dans le golfe de Gascogne. Tout annonçait un changement peu
favorable. La partie de cartes après dîner s’effectua dans des
conditions difficiles; les jetons tombaient à terre, et, en les
ramassant, les mains de madame Tower et celles de Ralph se
rencontrèrent. On vint appeler plusieurs fois Alfred pour la manœuvre,
et restés seuls, ne trouvant rien à dire d’abord, May se crut enfin
obligée à une protestation.

--Pourquoi êtes-vous venu? dit-elle d’une voix basse.

--Vous le demandez?

--Oui. Et elle ajouta avec effort: Vous ne deviez pas venir.

--Regardez-moi, dit-il pour toute réponse.

Elle n’en fit rien, mais laissa prendre sa main; ils s’étaient compris,
et quand Alfred revint annoncer que la nuit serait mauvaise, conseillant
à sa femme d’aller se coucher tout de suite, elle obéit avec une
promptitude extraordinaire.

La nuit fut en effet extrêmement mauvaise; le vent et la mer faisaient
un bruit furieux, et le _White Feather_ tremblait de la poupe à l’éperon
(stern to stem). Mais May n’avait pas la pensée d’avoir peur; Alfred
était sur le pont, et plusieurs fois dans la nuit Ralph vint frapper à
la porte de sa cabine et lui donner des nouvelles du vent. C’était pour
elle un terrible et mystérieux plaisir que de le sentir là, si près, au
milieu des éléments déchaînés, et elle aurait voulu que le jour ne se
levât jamais. Il se leva pourtant, pâle et menaçant. Aidée par son mari,
May monta un instant sur le pont et vit les dégâts de la nuit. Quoique
le vent fût moins violent, on roulait tellement qu’il était impossible
de se tenir, même assis, sans être attaché; elle se résigna à descendre
et s’installa tant bien que mal dans la cabine. Elliott resta auprès
d’elle pour lui tenir compagnie, car s’occuper à quoi que ce soit était
impossible. La matinée se passa lentement; de temps en temps un
mouvement plus violent faisait perdre l’équilibre. Tout d’un coup, soit
effet d’un choc plus violent, soit préméditation, May se trouva dans les
bras de Ralph, sentit un baiser sur son cou, entendit une voix pressée
qui disait: «Je vous aime!» Et étourdie, éperdue, elle allait peut-être
répondre à l’étreinte, quand la porte s’ouvrit, et M. Tower, pâle,
s’arc-boutant à la cloison, parut sur le seuil.

May et Ralph s’éloignèrent précipitamment l’un de l’autre.

D’une voix parfaitement calme, M. Tower dit:

--Ne vous alarmez pas, May, c’est la fin. Le baromètre monte rapidement.

Puis, sans un mot de plus, il remonta.

Un marin à pieds nus arriva immédiatement essayer d’éponger l’eau qui
ruisselait dans la cabine, et ils ne se dirent plus un mot.

May ferma les yeux, et les ouvrant au bout de quelques minutes, se
trouva seule et put penser... Non, c’était impossible! Alfred n’avait pu
rien voir... Le mouvement, le bruit, le trouble, tout avait dû faire
passer inaperçue cette caresse dont le seul souvenir la faisait trembler
et se blottir dans des bras imaginaires...

Elle résolut d’être plus prudente, elle se promit fermement de s’en
tenir là, de s’arrêter au moins maintenant, de jouir sans remords du
bonheur de l’avoir près d’elle. Ce bonheur n’était pas son œuvre, elle
pouvait donc s’y abandonner sans arrière-pensée, mais rien de plus
désormais!

La journée s’écoula lourdement. Petit à petit comme lasse et assouvie,
la mer s’apaisait.

Prétextant la fatigue de la nuit précédente, madame Tower se retira chez
elle et s’étendit pour dormir. Elle put s’habiller pour se mettre à
table, et le dîner s’effectua dans des conditions matérielles moins
difficiles. Il fut uniquement question des alternatives de la
température, et Alfred Tower reçut avec calme les félicitations de
Ralph.

--Je n’ai pas tant de mérite que cela, dit-il. Le _White Feather_ est un
brave petit bateau, et tous mes hommes me sont dévoués; pas un qui ne me
connaisse depuis que je suis gamin. Ils ont l’obéissance parfaite, et
c’est tout ce qu’il faut à bord.

Puis, souriant, il ajouta:

--Je leur dirais de jeter un homme à la mer qu’ils le feraient sans
demander pourquoi!

--Heureusement, vous n’aurez jamais à le leur demander, répondit Ralph
en buvant un verre de champagne.

Le whist fut silencieux, et l’on se sépara de meilleure heure que de
coutume; l’accalmie se faisait de plus en plus, et Alfred avait bien
gagné son repos.

Malgré ce calme général, May eut beaucoup de peine à s’endormir; elle
était nerveuse, inquiète, et aurait voulu causer; mais Alfred était
décidé à dormir et ferma les yeux tout de suite. Enfin, vers quatre
heures, elle s’endormit aussi d’un sommeil si lourd que le bruit
accoutumé sur le pont ne la réveilla pas, et qu’il était huit heures
quand elle ouvrit les yeux. Elle s’habilla, monta sur le pont et y
trouva son mari. Il s’informa affectueusement de sa santé, puis lui
expliqua comme toujours le chemin qu’on avait parcouru.

--On voit la terre, dit-elle, en regardant l’horizon.

--Oui, je me suis mis à l’abri de la côte.

--Est-ce que ce n’est pas dangereux, Alfred?

--Non, pas ici; nous reprendrons le large tantôt.

Elle ne le questionna plus, s’installa sur des coussins, s’étonnant de
ne pas voir Elliott. Enfin, tout à fait surprise, elle demanda vers midi
à son mari:

--Est-ce que M. Elliott est malade?

--Pas que je sache...

May se demanda pourquoi il s’enfermait. Enfin elle verrait au lunch ce
qu’il en était. Mais au moment de se mettre à table, Alfred lui dit
d’une voix singulière:

--Elliott ne lunchera pas avec nous.

--Non... et pourquoi?

--Ne vous en inquiétez pas, je vous en prie.

La tête lui tourna à cette réponse, et surtout au regard froid de son
mari. Il lui fallut des efforts héroïques pour avaler ce qu’on lui
servait, et surtout pour répondre à Alfred qui plaisantait et paraissait
d’une excellente humeur.

La journée fut terrible pour elle. Plus d’une fois, elle s’approcha de
la cabine d’Elliott, il y régnait un silence de mort. Tout à coup May se
rappela ce que son mari avait dit la veille: «Ils jetteraient un homme à
la mer sans demander pourquoi.»

... Une sueur froide la parcourut tout entière... Alfred avait surpris
leur baiser... il s’était vengé... Non, ce n’était pas possible... Mais
où était Ralph?... Où avait-il disparu?... L’angoisse était si forte
qu’elle ne put la dissimuler quand elle se retrouva en face de son mari.
Il la regarda, et d’une voix calme:

--N’ayez aucune inquiétude, dit-il.

Puis, parlant en maître:

--Prenez un meilleur visage que cela, May, je vous prie. Elle prit celui
qu’elle put, cherchant, se creusant la tête; tantôt elle le voyait se
débattant contre les vagues, mais partout elle voyait Alfred fier et
décidé, et son respect pour lui augmentait sensiblement. Il n’était pas
aussi petit garçon qu’elle l’avait cru, et elle se promettait bien de le
ménager sérieusement, si jamais la vie reprenait pour elle, car ce
n’était pas vivre que d’éprouver les craintes qui la dévoraient.


V

Le lendemain, le surlendemain, quinze jours s’écoulèrent. Elle avait dû
rire, causer, recevoir à Lisbonne, à Gibraltar. De Ralph pas un mot.
Était-il mort, noyé? Cette incertitude était affreuse...

Enfin, après trois semaines de ce supplice, se trouvant à Malte, elle y
reçut une quantité de vieux journaux anglais, et les parcourant avec
l’avidité qu’on éprouve en pareille occasion, elle fut prête à
s’évanouir quand, au milieu des comptes rendus mondains, elle vit cette
mention: «M. Ralph Elliott, en Écosse.» Lui, Ralph... vivant en
Écosse!!! Comment s’était-il évanoui du pont du _White Feather_? Elle
eut alors une inspiration sublime, et qui devait beaucoup plus
convaincre son mari de son innocence que ne l’auraient fait toutes les
protestations. Elle prit le journal, et, mettant son doigt sous la
mention du nom:

--Comment est-il arrivé là? dit-elle.

Il la regarda une seconde, elle soutint son regard.

--Je l’ai fait mettre à terre.

--Où, comment, quand?

--Cette nuit-là, sitôt que je vous ai vue endormie.

Et comme le regard de sa femme, ferme et droit, interrogeait toujours:

--Oui, à terre, je lui ai offert cela, ou par-dessus bord; il a préféré
la terre.

--Mais «où?» dit May qui commençait à sourire.

--Un peu loin d’une ville, je crains; mais vous voyez, les mauvaises
monnaies courent toujours.

Après un silence, May dit à son mari:

--Vous avez bien fait, Alfred.

Depuis, May adore son mari.




AVEC EFFRACTION


I

Hightone square, comme chacun sait ou doit savoir, est une oasis des
plus distinguées, à vingt pas de Kensington road, à cent du monument
commémoratif du prince Albert, et cependant on y est tellement chez soi,
les jardins y sont si jolis, qu’on a toute liberté de se croire à la
campagne. Les habitants de Hightone square sont tous fort distingués, et
riches bien entendu; une aimable émulation règne dans l’architecture des
différentes habitations, et dans plus d’un cas s’étend à l’intérieur.
«Raphaël house» surtout, située au milieu d’un petit parc en miniature,
a un cachet absolument personnel, et le goût de madame Meryton, qui en
est la fortunée propriétaire, a non-seulement une célébrité locale, mais
une renommée assez étendue dans le grand monde. Fred Meryton, son mari,
a ses affaires dans la Cité, quoique d’une excellente famille et fort
élégant; il aurait préféré une installation moins exotique, et se serait
contenté d’une maison de l’extérieur le plus banal dans une rue chic du
West-End; mais en cela, comme en mille autres choses, il a cédé aux
désirs de Griselda--c’est le nom de madame Meryton,--et avec le temps il
est devenu, lui aussi, fou de son chez-lui. Il s’est passionné, avec
elle, pour les vieux cuirs, pour les panneaux, pour les armures qui
ornent le hall, pour le verre de Venise, la toquade spéciale de madame
Meryton. Leur salon n’est pas celui de tout le monde. Une cheminée
monumentale en occupe le fond; l’intérieur de cette cheminée est garni
de faïences artistiques blanches et bleues; les chenets datent de la
reine Élisabeth, les fauteuils sont reine Anne, les bahuts contemporains
de Thomas de Cantorbéry; le soufflet est un document, les pelles et les
pincettes des témoins! Il y a des bibelots partout depuis les plinthes
jusqu’au plafond. Des fleurs partout aussi; et madame Meryton, sachant
que rien ne fait mieux qu’une petite spécialité, a adopté uniquement les
primevères; d’immenses plantes vertes étendent leur feuillage dans
l’ombre, car il ne règne jamais là qu’une clarté indécise; la lumière du
jour est tamisée par des vitraux foncés, et le soir, quatre grandes
lanternes à verres de couleur, suspendues aux quatre coins de la pièce,
forment avec quelques bougies coiffées d’abat-jour, le seul éclairage,
rien n’étant démodé comme l’éclat bourgeois des lampes.

Entre tous Harry Rosing, le peintre à la mode, qui est leur voisin,
envie à madame Meryton son salon et son originalité. Madame Meryton
pourrait peut-être en dire plus long et avouer que toutes ses bonnes
idées lui ont été suggérées par cet aimable et désintéressé voisin, car
il est très-aimable, très-original, et a un talent immense! Ce talent
est relevé par une figure charmante, une barbe «michelangelesque», et
des manières caressantes rapportées d’Italie avec la science de la
couleur. Harry Rosing trouve de son côté sa voisine très-séduisante,
«très-désirable», comme il l’avoue en fumant sa pipe, et il lui plaît
tout à fait d’avoir établi entre Raphaël house et The Vista qu’il
habite, des relations journalières. Sous prétexte d’abord de communauté
de jardinage, ensuite de goûts--ensuite d’âme, il a pris l’habitude de
venir, à l’heure où il pose ses pinceaux, discourir chez madame Meryton
des fins immédiates de l’homme et de la femme. Griselda (madame Meryton,
comme nous l’avons dit) aime beaucoup ces discours; en général, elle
aime coqueter avec tout le monde, mais surtout avec l’artiste à la mode,
car Harry Rosing, ayant pour spécialité les portraits des jolies femmes,
est choyé et mis sous verre comme un objet précieux.

La grande habitude qu’Harry Rosing a du succès lui fait regarder sa
petite voisine comme une personne très-singulière; tout en
l’encourageant, elle ne veut absolument pas aborder ce qu’il appelle le
terrain sérieux. Comme il lui semble tout à fait incongru que M. Fred
Meryton, assez laid et sans la moindre poésie, lui soit préféré, il
s’imagine que les bonnes occasions seules lui ont manqué, et il s’est
promis de s’évertuer à les faire naître. Pratique autant que poétique,
il compte infiniment pour cela sur le voisinage, et sur les absences
obligatoires relativement assez fréquentes du mari.

De son côté, M. Fred Meryton n’est pas sans avoir remarqué l’attention
toute particulière qu’Harry Rosing accorde à sa femme. Mais jusqu’à quel
point devait-il ou non s’en formaliser, jusqu’à quel point pouvaient
être allées les choses, c’est ce qu’il ne pouvait encore trop dire
lui-même. A tout hasard, il se méfiait, et veillait.

Au commencement de cet automne, les affaires de M. Fred Meryton
l’obligèrent précisément à une nouvelle absence; un jour ou deux à
peine, disait-il à sa femme au départ. Mais le lendemain matin même,
madame Meryton recevait une longue lettre de son mari. Son retour se
trouvait reculé d’une semaine. Rien d’étonnant à cela. Mais l’inusité
était une longue et interminable série de recommandations, sur la façon
de se garder dans Raphaël house; pendant cette absence prolongée, il lui
conseillait de recourir au besoin à leur obligeant voisin, l’aimable
Harry Rosing.

Madame Meryton, enchantée, envoya immédiatement un petit mot à Harry
Rosing. Il ne se fit pas attendre. Madame Meryton lui lut la lettre de
son mari; Harry flaira un piége, mais il entrevit aussi un joint, s’il
savait profiter de la situation. A tout hasard, il surenchérit sur les
risques éventuels, ne sachant pas encore bien exactement à quel point de
vue il pourrait en tirer parti, mais trouvant qu’une situation nouvelle
ne pouvait avoir que du bon. Il rappela qu’en effet une recrudescence de
vols hardis, «burglaries», avait mis depuis quelque temps l’alarme
dans les environs de Londres. Ils parlèrent longtemps et
très-confidentiellement des risques possibles et de la situation
découverte de Raphaël villa; ils allèrent jusque dans la serre, sur
laquelle s’ouvrait une des portes-fenêtres du salon, et remarquèrent
ensemble que cette serre était horriblement exposée et prêtait le flanc
à toutes les entreprises; le jardin était très-touffu et rejoignait de
ce côté la charmille d’arbres verts de «The Vista», propriété d’Harry
Rosing très-boisée aussi. La situation bien approfondie, madame Meryton
ne put s’empêcher d’avouer qu’elle se sentait mal à l’aise. Harry
Rosing, qui la vit un instant prête à quitter Londres et à s’en aller
faire une visite à la campagne, crut bon, après avoir excité ses
craintes, de les modérer, l’assurant qu’avec sa maison bien montée comme
elle l’avait, et des précautions de fermeture, elle était complétement à
l’abri. Il osa même insinuer avec une délicatesse infinie que son
voisinage devait la rassurer un peu; elle savait son dévouement et la
sollicitude, le bonheur qu’il aurait à veiller sur elle, accompagnant le
tout de regards noyés et de légers serrements de main, sur lesquels ils
se séparèrent ce premier jour-là.


II

Madame Meryton ne fut pas extrêmement surprise quand le lendemain, dès
midi, on lui annonça M. Rosing:--elle ne s’attendait pas à moins de sa
sympathie et lui tendit très-cordialement la main.

--Avez-vous lu les journaux du matin? dit-elle.

Il prit l’air grave.

--Oui; les histoires de voleurs se confirment. Il est évident qu’il faut
veiller. Mais ne vous alarmez pas, nous allons organiser la défense. Ce
«nous» n’était pas sans une certaine douceur.

D’abord, ils passèrent en revue les domestiques. Le «butler» était
vieux, et madame Meryton le croyait sûr, mais trop débile pour faire
bonne garde. Le blond James, son acolyte, plus jeune, mais au lit depuis
deux jours. La «housekeeper» n’avait d’inclination que pour les
policemen, ce faible devait être encouragé; mais madame Blayn, la femme
de chambre, et surtout Hannah et Lucy, les deux housemaids... elle les
soupçonnait d’avoir un cœur très-tendre, et il lui avait quelquefois
semblé vers les neuf heures apercevoir une silhouette courir à travers
le jardin vers la route.

--Pas un gardien dans tout cela! Pas même un chien!... Si vous me
permettiez de vous prêter «Tibère».

--Tibère! Mais il ne voudra pas rester, il se sauvera chez vous.

--Laissez-moi le soin de cela. Je réponds de Tibère. Le voulez-vous?
Pour vous garder.

Harry prit un air tendrement pathétique en disant cela,--tellement que
madame Meryton ne put s’empêcher de dire--bien doucement aussi:

--Que vous êtes bon!

Il y eut un silence très-doux, très-favorable à l’éclosion des plus
tendres sentiments, dans la grande pièce mystérieuse avec le seul bruit
du grand feu de bois.

--Ah! si j’avais le droit de veiller sur vous, murmura Rosing, si
j’avais l’immense bonheur de Fred, je ne voudrais pas vous quitter, pas
une heure, pas une minute, pas une minute!

Madame Meryton commença à trouver qu’effectivement son mari se montrait
bien peu digne de la garde d’un pareil trésor. La quitter, la laisser
seule dans un moment si dangereux, c’était vraiment la désigner comme
une proie; elle se voyait réduite à prendre les avis d’un étranger!

C’était une position bien pénible! On ne l’aurait pas cru, à la voir
renversée dans son grand fauteuil de chêne sculpté, la tête appuyée
contre le petit coussin de drap d’or qui en atténuait un peu la dureté
artistique; et sur un tabouret à trois pieds (non moins vieil anglais)
Harry Rosing en face d’elle, très-près, et jouant avec les bibelots de
sa châtelaine.

--Vous êtes pâle, dit-il à la fin de ce long silence.

--C’est que j’ai mal dormi, monsieur Rosing.

--Promettez-moi de vous rassurer; je vous amènerai Tibère tantôt.

--Oh! venez dîner.

--Le voulez-vous?...

Quelle intonation! Quelle âme dans cette simple question!

L’intonation était si profonde que madame Meryton ne put répondre que:

--Huit heures, vous savez.

--Comptez sur moi, et j’organiserai tout... tout... pour votre repos...
darling!

Madame Meryton crut inutile de s’offenser. Il était superflu
d’indisposer un homme qui se consacrait à sa sécurité; et chez une
nature aussi artiste que celle de Harry Rosing les expressions de ce
genre n’ont pas la même portée qu’elles auraient avec un autre. Aussi le
regard de madame Meryton ne contenait pas le moindre reproche. C’était
au contraire un regard plein de mansuétude, un regard qui faisait appel
à tous les plus nobles sentiments de Harry Rosing, et il se promit d’y
répondre. Il pensa que la fortune qui l’avait toujours aimé allait lui
donner une nouvelle preuve de sa faveur, et il n’en fut pas trop
surpris, mais il en fut ravi. La position qu’il venait de prendre était
admirable. Tout conspirait en sa faveur. Jamais, au grand jamais, un
pareil concours de circonstances ne se trouverait réuni; il en
profiterait aussi vrai qu’il était Harry Rosing, et que sa charmante
voisine s’appelait Griselda.

Restait le retour possible du mari pour les surprendre?... Mais était-il
bien sûr que l’honnête Fred eût machiné cela?... Une fois introduit dans
la place, l’important était d’en profiter.

La fortune, qui s’est de tout temps moquée de la morale, envoya
précisément chez madame Meryton, ce jour-là, des personnes qui
trouvèrent intéressant de l’alarmer.

--Dear Griselda, lui dit la jolie madame Johnnie Ray, est-ce que vous
n’avez pas horriblement peur?... vous êtes tellement isolée! Et vous
savez? on ne peut pas les reconnaître, ces bandits, ils ont la figure
noircie... j’ai dit à Johnnie que je voulais qu’il achète un revolver.
Avez-vous un revolver, Griselda?

--Mais non.

--Vous devez en avoir un. Je trouve que votre mari est cruel de vous
laisser seule dans un pareil moment. A votre place, darling, j’aurais un
revolver.

Et sur cette flèche de Parthe, l’élégante madame Johnnie s’envola pour
porter ailleurs les risques et périls de madame Meryton.

Des fenêtres de Raphaël house, on n’apercevait rien, pas une lumière,
rien que le brouillard et la silhouette vague d’un arbre. Dans le
housekeeper’s room, en prenant leur thé, madame Blayn et les deux
satellites inférieures, Hannah et Lucy, avaient raconté des histoires
terribles. Quant à madame Meryton, la vue du brouillard, le silence
absolu qui régnait depuis que sa dernière visite était partie,
l’oppressaient comme ils ne l’avaient jamais fait. Les affreux récits
qu’elle avait lus le matin, de fenêtres escaladées, d’hommes marchant
sur leurs bas, silencieux, à minuit, et emportant l’argenterie, tout
cela lui revenait avec une force incroyable. Heureusement que Harry
Rosing allait venir dîner avec elle. Il amènerait Tibère, et elle
sentait que, d’une façon inexplicable, Tibère lui serait une énorme
consolation.


III

Harry Rosing arriva à l’heure dite; jamais il n’avait été plus élégant,
plus poétique d’aspect; ses cheveux avaient un faux air d’auréole, et
tous ses mouvements étaient si doux, si câlins, que c’était un plaisir
de le regarder. Il tenait par le collier un splendide chien du mont
Saint-Bernard, dont les yeux humains étaient fixés, avec une
interrogation muette, sur madame Meryton. Tout de suite, pour témoigner
qu’il comprenait sa présentation, le saint-bernard remua la queue de la
façon la plus bienveillante.

--Tibère a parfaitement compris, dit son maître; Tibère sait qu’il doit
vous garder.

Et, pour mieux faire entendre au fidèle Tibère l’étendue de ses devoirs,
Harry Rosing baisa bien tendrement la main de madame Meryton, ce que le
saint-bernard parut approuver du regard.

--Dear thing! dit madame Meryton, et elle posa ses lèvres sur le beau
front de Tibère. Dear noble thing! et elle enlaça le cou du chien de son
bras blanc. Tibère comprit et Tibère lui fut dévoué!

Pendant le dîner, la présence des gens interdit toute espèce d’intimité;
mais le café servi, Rosing comprit que l’heure des épanchements était
venue.

--Dearest madame Meryton, dit-il d’une voix émue, j’ai pensé à vous
toute la journée, et puisque, hélas! je ne puis me mettre en faction
toute la nuit ici, comme je le voudrais, comme ce sera le bonheur de
Tibère, j’ai trouvé le gardien qu’il vous faut.

Madame Meryton, baissant les yeux, demanda nécessairement lequel, et
apprit que Harry Rosing, sachant qu’un peintre de ses camarades avait
souvent d’anciens soldats pour modèles, avait été à la recherche d’un de
ces modèles, le plus brave homme du monde, qui, pour la somme de cinq
shillings, serait absolument charmé de faire, cette nuit-là, sentinelle
dans le jardin de Raphaël house, de dix heures du soir à six heures du
matin, «et avec lui et Tibère, vous pourrez dormir tout à fait
tranquille».

Une pareille sollicitude, un plan si intelligent provoqua une
reconnaissance appropriée, mais cependant un peu plus mesurée que ne
l’eût désirée Harry.

--Vous savez que je ne vous quitterai que lorsque vous serez tout à fait
tranquille?... lui disait-il.

--Oh! mais je serai tranquille, je vous assure, répondit-elle.

La conversation se continua ainsi, simplement affectueuse jusqu’à dix
heures, moment auquel l’ex-soldat et ex-modèle se présenta, et Harry
Rosing sortit lui parler dans le hall et lui expliquer ce qu’il avait à
faire.

--Personne ne doit approcher de la maison, vous comprenez, mon homme?
Personne, nous n’attendons personne! Donc, si l’on sonne à la porte,
gardez-vous d’ouvrir! Si l’on veut forcer la serrure, sifflez comme
ceci, et j’accours. Vous avez une lanterne? Oui, c’est bien. Voici le
chien; ici, Tibère! Évitez le bruit; il y a une Lady qu’il ne faut pas
alarmer. J’irai voir si la faction se fait bien. Personne ne doit sortir
non plus...

--All right! Sir!

Le vieux soldat se tenait très-droit, ravi de ce retour momentané à la
discipline. Malgré ses nombreux cache-nez, chose d’ordinaire suspecte à
Tibère, le chien l’accepta comme un honnête homme, et, sur un signe de
son maître, sortit avec la sentinelle improvisée.

--Maintenant, se dit Harry Rosing, M. Meryton peut revenir, au moins
serons-nous prévenus.

Une seule chose l’inquiétait encore. Comment faire consentir madame
Meryton à ne pas le renvoyer, comme l’exigeaient toutes les
convenances?... Fallait-il brusquer les choses?... Tout devoir a son
éloquence?... Ou tout attendre de la peur?...

Sur ces pensées, Harry Rosing rentra au salon.

--Vous êtes dans un fort. Il est impossible d’approcher. Tibère et Joe
font bonne garde.

--Et comment vous remercier? dit doucement madame Meryton.

Harry Rosing ne la laissa pas longtemps dans l’incertitude sur la façon
dont il rêvait d’être remercié. Il s’agissait tout simplement de
l’aimer, lui qui l’adorait; un homme peut-il demander moins? et, je
regrette de le dire, mais Griselda s’y sentait disposée. Se voir seule
dans une maison isolée et bien défendue avec Rosing, ne lui était pas
désagréable. Il avait une façon de se rapprocher d’elle et de lui
caresser les mains qui bannissait toute idée de crainte ou qui, du
moins, faisait trouver bien agréable d’avoir peur. Il y avait des pauses
pendant lesquelles elle éprouvait un tremblement délicieux. De temps en
temps, Tibère donnait un court aboiement, puis tout retombait dans le
silence.

Vers minuit, car Harry Rosing avait décidé qu’il ne partirait pas avant
minuit, l’heure de tous les crimes, comme on sait, madame Meryton
l’engagea d’une voix faible à s’en retourner chez lui.

--Êtes-vous sûre que vous n’aurez pas peur? répéta-t-il pour la centième
fois.

--Oh! oui.

Mais au même moment un aboiement furieux de Tibère retentit dans la
nuit.

--Chut! dit Harry, écoutons, et en même temps, pour mieux entendre, il
passa un de ses bras autour de la taille de madame Meryton. Elle ne fit
aucune espèce de résistance.

--On marche, dit-elle en se serrant contre lui.

Oui, on marchait; des pas s’entendaient dans le jardin. Tibère aboyait
de plus en plus, c’était un appel immédiat et pressant.

--J’y vais! dit Rosing.


IV

Dans le jardin, voici ce qui se passait. Joe et Tibère accomplissaient
leur faction avec conscience, l’un fumant sa pipe, l’autre digne et
calme, attendant le danger la tête haute, l’œil au guet, l’oreille à
l’alerte. Quelques-uns des habitants de Hightone square étaient rentrés
tard, puis le mouvement avait absolument cessé, et le brouillard et la
nuit avaient tout enveloppé.

Joe écoutait les heures sonner à une église voisine; il avait entendu
minuit, quand le bruit d’un cab attira son attention, puis le bruit
s’éteignit et disparut, revint, et s’éteignit encore, et soudain Tibère
fit un bond formidable. Joe se redressa. Dans la partie la plus reculée
du jardin, derrière la maison, un bruit de branches cassées s’était fait
entendre, on escaladait la grille, et pendant que Joe et le chien y
couraient, on était entré; Joe se jeta en avant et empoigna rudement au
collet l’individu qui sautait à terre.

--A bas! à bas! fut le cri de l’homme, s’occupant d’abord du chien, dont
il se défendait avec peine.

Puis, un juron formidable, et, s’adressant à Joe:

--Tenez le chien. Je suis chez moi; lâchez-moi, l’homme, je vous dis.

--Ah! elle est forte, celle-là. Et Joe fit entendre un coup de sifflet
dont on était convenu avec les policemen de faction, auxquels on avait
remis une clef de la grille pour arriver plus vite. A ce coup de sifflet
répondit tout de suite l’appel d’une crécelle; puis des pas lourds et
cadencés; Tibère cria plus fort, car l’homme en colère essayait de se
dégager; et deux autres policemen, leur lanterne sourde à la main,
parurent sur la scène.

Le prisonnier de Joe jurait d’une façon épouvantable, l’appelant idiot,
imbécile; mais Joe le tenait, et Tibère montrait ses formidables crocs.

Joe eut vite raconté le comment de sa capture, et la prétention du
prisonnier. Un homme qui pour rentrer chez lui, disait-il, escaladait
une grille! C’était absurde! C’était clair! Aussi, confiant la garde du
prisonnier aux policemen, Joe traversa le jardin et arriva devant la
maison au moment où Harry Rosing en sortait. Joe lui conta l’affaire et
demanda ce qu’il fallait faire du prisonnier.

Aux premiers mots, Harry s’arrêta; il avait compris: M. Meryton avait
bien réellement voulu les surprendre. Sonner à la porte de la grille eût
été les prévenir; il avait préféré l’escalade.

--Joe, dit Harry, inutile d’amener l’homme ici; cela ferait trop peur à
madame Meryton. Qu’on le conduise au poste de police le plus proche.
Demain, j’aviserai.

Et ce qui fut dit fut fait. Et pendant que, pris dans ses propres
filets, M. Meryton était emmené sous bonne escorte, madame Meryton
tremblante, éperdue, se jetait au cou de son sauveur, et le suppliait de
ne plus la quitter de toute la nuit.




L’IDÉAL


I

Grace Roberthon venait d’avoir dix-sept ans. C’était une grande enfant
naturellement gaie, avec un beau teint brillant, des yeux bien ouverts
et une bouche en fraise; n’ayant qu’un goût très-modéré pour les livres
et pour le piano, dont l’étude régulière la désespérait. En revanche,
les voisins de douze à quinze ans la proclamaient une glorieuse
créature, car elle était de toutes leurs parties, et avait appris d’eux
à siffler d’une façon tout à fait remarquable. Son chien Tip l’entendait
de bien loin, et elle passait avec ledit Tip et sa petite jument
Midnight les meilleurs moments de sa vie. Miss Grace ne devait débuter
dans le monde que la saison prochaine, mais le récent mariage d’une de
ses sœurs aînées avait donné à la petite personne un avant-goût des
douceurs qu’on trouve à être pourvue d’un amoureux, et à être amoureuse
soi-même. La tranquillité et la solitude qui régnaient à l’automne sur
Roberthon-Manor n’étaient d’ailleurs que trop propices aux rêveries
vagues; Grace ne s’en faisait pas faute; elle regardait souvent droit
devant elle, se figurant voir surgir au fond d’une des grandes allées du
parc l’idéal pressenti, et bientôt, en effet, l’idéal parut.

Le Révérend Ambrose Hurstmonceaux venait d’être nommé vicaire de la
paroisse de Roberthon. Il fut très-bien accueilli par Lady Frances
Roberthon, la mère de Grace, qui n’était pas sans trouver aussi que les
soirées d’automne étaient longues au château. Le Révérend Ambrose était
poli, empressé, toujours aux ordres de Mylady; il accepta avec beaucoup
de reconnaissance les fréquentes invitations à dîner qui lui furent
prodiguées. C’était de sa personne un assez joli garçon à barbe
d’apôtre, à raie médiane irréprochable; des yeux bleus d’une douceur
persuasive. Il modulait sa voix avec la dernière douceur, comme cela
convient à un homme qui s’est installé dans l’idéal. De la meilleure foi
du monde, il avait pris le «Beau» en tout comme mot d’ordre, brûlant du
désir de faire des prosélytes et trouvant en général la pauvre espèce
humaine horriblement grossière. Il eut bientôt développé ses vues à Lady
Frances. Celle-ci l’écoutait les yeux clos, la lumière lui faisant mal
le soir, à ce qu’elle disait; mais Grace accorda au Révérend une
attention beaucoup plus éveillée, et il ne tarda pas à s’en apercevoir.

Il n’y avait pas au monde de fille moins contrainte que Grace; Lady
Frances s’était épargné tout souci d’éducation, en posant en principe
qu’il faut respecter le naturel des enfants et les laisser se développer
à leur gré. Elle n’avait jamais contrarié les siens et s’en félicitait;
ils étaient charmants: ses filles étaient noblement mariées; Rupert
Roberthon, son fils aîné, ne faisait de dettes que ce qui est de rigueur
au régiment. Lady Frances trouva donc tout simple que Grace s’intéressât
aux théories et aux œuvres du Révérend Ambrose; mais elle ne laissa pas
d’être un peu surprise quand elle vit que sa fille modifiait d’une
manière sensible toute sa manière d’être.

Les conversations avec le Révérend Ambrose, au sujet de l’idéal, sous le
beau ciel d’automne, en présence des feuilles dispersées, avaient sur
Grace un effet magique. Elles eurent pour premier résultat de lui
inspirer un très-grand refroidissement pour la société de son cheval et
de ses chiens, et un zèle tout nouveau pour la musique. Elle édifia,
tous les dimanches, par ses chants religieux, la congrégation de la
petite église de campagne. Cela lui importait peu; mais l’approbation du
Révérend Ambrose avait un autre prix! En sa compagnie, Grace partait
pour un monde nouveau; le Révérend Ambrose lui expliquait comment
l’idéal de la vie se trouve dans les tableaux de Fra Angelico: des
créatures qui sont humaines, puisqu’il le faut, mais qui se promènent
sur un fond bleu avec un nimbe d’or sur le front!... Il s’étendait alors
sur les félicités envolées avec le Moyen Age, époque poétique, noble et
chevaleresque; il fallait dans la mesure du possible essayer d’imiter
ces gens-là, se plaire uniquement dans la contemplation du Beau... Oui,
Grace le comprenait!... Et ils se regardaient avec des yeux extasiés!...
Les théories du Révérend Ambrose s’alliaient parfaitement avec le
sentiment de l’amour terrestre, la perspective d’un bel et bon mariage
sanctifiant tout d’ailleurs.

Dans le village, on avait été fort surpris en apprenant que le Ministre
avait fait peindre toutes les pièces du presbytère en bleu pâle. Ce
décor véritablement poétique eut bientôt son pendant au château. Grace,
maîtresse de son propre appartement, avait transformé le petit salon qui
lui était particulier, en oratoire; les murs peints fond or et parsemés
de lys blancs, le reste du décor à l’avenant, et tout ce qui ressemblait
à l’ignoble confortable moderne soigneusement banni.

Son habillement cadra ensuite avec l’appartement, et, un jour, Grace
apparut aux yeux de sa mère ébahie, coiffée tout à fait à la Jeanne
d’Arc.

De ce moment, Lady Frances reçut moins bien que d’habitude le Révérend
Ambrose et vit avec moins de satisfaction la bonne entente qui
paraissait régner entre lui et Grace. Lady Frances était une personne
incapable d’agir par elle-même, mais elle se promit d’en écrire à
l’aînée de ses filles, madame Charles Bland, dans le jugement de
laquelle elle avait grande confiance, et qui menait son mari et ses cinq
enfants d’une manière à justifier ce sentiment.


II

Précisément, Noël approchait. A cette époque, toute la famille se
réunissait à Roberthon-Manor. Madame Charles Bland allait y venir avec
ses cinq enfants, ainsi que Sir Rupert, le fils aîné, amenant toujours
quelque camarade de son régiment.

Grace avait timidement confié au Révérend Ambrose les préparations
pantagruéliques qui se faisaient en vue de ce Noël au château. Ils lui
faisaient mal au cœur! Au contraire, sa mère, Lady Frances, reprenait
vie, en se préparant à voir sa maison pleine. Grace dut se résigner à la
pensée de vivre avec des personnes qui ne la comprendraient pas.

Au jour fixé, le défilé joyeux commença; la vie de Roberthon-Manor
changea entièrement; tout le monde se réveilla; toutes les pièces du
rez-de-chaussée s’ouvrirent. D’énormes feux brillaient partout; les
longs corridors, si silencieux d’habitude, se remplissaient de
mouvement; les petites housemaids, la tête montée par les nouvelles
arrivées, allaient et venaient en tous sens; les pompeuses femmes de
chambre glissaient avec distinction sur les tapis: on entendait le bruit
des sonnettes, le roulement des voitures sur le sable et un murmure de
voix du haut en bas de la maison.

L’arrivée de Rupert Roberthon amenant un de ses bons camarades de
régiment, Sir Peregrine Dacre, mit le comble à l’animation. Cette année,
Sir Peregrine Dacre avait été spécialement invité d’après les conseils
intelligents de la sœur aînée de Grace. Les chevaux des jeunes gens
arrivèrent une heure après, et quand Rupert se fut assuré qu’ils étaient
à l’abri de tout accident, il se livra sans réserve à la joie de se
retrouver en famille. Il y était sensible; il y avait entre lui et Grace
l’amitié particulière qui unit le frère aîné à la plus jeune de ses
sœurs, et il était charmé qu’elle fût jolie; il n’aurait même pas été
fâché que son ami Peregrine fût de cet avis.

Quoique ce fût en famille, tout le monde parut en grande toilette au
dîner. Grace s’était composé avec soin une toilette raphaélique! Ses
cheveux crêpés autour de sa tête formaient une véritable auréole, et sa
longue robe de mousseline de l’Inde très-molle tombait en plis naturels
sur un dessus or pâle. Ainsi vêtue, la pauvre Grace faisait singulière
figure, auprès de ses sœurs et cousines, habillées au dernier goût, la
nuque découverte, la taille longue et bien prise, le pied dégagé; madame
Charles Bland regarda Grace avec étonnement, et Rupert, qui s’empressait
de lui présenter Sir Peregrine, ouvrit lui aussi des yeux
interrogateurs. Grace les surprit, et, plus vexée qu’elle ne voulait se
l’avouer, persuadée du reste qu’un officier de cavalerie ne pouvait
avoir aucune affinité avec elle, se contenta de lui dire quelques mots
polis.

Pourtant, elle ne fut pas sans s’apercevoir que Sir Peregrine était un
fort beau garçon brun avec des cheveux bouclés, des traits réguliers, de
grands yeux bleu sombre et une jolie moustache qui lui seyait fort bien.
Il paraissait plein d’une exubérante bonne humeur, aussi chez lui à
Roberthon-Hall, que s’il y eût passé sa vie. Grace ne put s’empêcher
d’observer qu’il la regardait avec persistance à travers la table; il se
demandait, en effet, si elle était laide ou jolie. De son côté, elle
observa qu’il avait un appétit sérieux, et qu’il buvait l’excellent vin
de Lady Frances avec une satisfaction évidente. Le Révérend Ambrose, qui
était au nombre des invités, se versait d’édifiantes rasades d’eau
claire; en quoi Grace l’imitait docilement, au grand étonnement de son
frère.

Quand les messieurs revinrent joindre les dames au salon, Rupert
s’empressa de demander une explication à sa sœur.

--Est-ce que vous êtes malade, Grace, que vous ne buvez plus que de
l’eau?

--Oh! non!... Mais je la préfère.

--Comment! dit Sir Peregrine, vous n’aimez pas un verre de champagne,
après un bon tour de valse?...

--Oh! j’ai rarement l’occasion de valser!...

--Mais vous l’aurez souvent, maintenant; vous devez adorer la danse, je
sais bien que j’adorerai danser avec vous.

--Au fait, pourquoi ne danserions-nous pas un peu ce soir? dit Rupert:
sept ou huit couples, c’est plus qu’il ne faut. Et élevant immédiatement
la voix, en s’adressant à sa mère:

--Ma chère madame, verriez-vous quelque objection à ce que nous dansions
un peu?

--Moi! dit Lady Frances, mais, mon cher garçon, je serai ravie; on va
débarrasser le Hall, rien n’est plus facile, et justement Grace n’a pas
dansé une seule fois cet automne; Grace, ma chère, sonnez, je vous prie.

L’embarras de Grace était extrême: que penserait là-dessus le Révérend
Ambrose? elle le voyait de loin causant avec sa tante... Elle sonna,
pendant que pour sa bonne pensée, Rupert recevait les remercîments de
chacun.

Sir Peregrine était revenu près de Grace:

--Miss Roberthon, vous me donnerez la première valse, je vous prie?

--Je valse très-mal, Sir Peregrine...

--Vous me permettrez d’en douter...

Les premiers accords entraînèrent Sir Peregrine et Grace; il l’enlaça,
l’enleva comme une plume, et en une seconde ils eurent traversé la vaste
pièce dans toute sa longueur; Grace avait légèrement rougi, donné un
dernier regard au gilet clérical du Révérend Ambrose qui se retirait du
côté de la table de whist... puis elle se mit à danser de bon cœur et
avec un plaisir qu’elle trouva inexplicable!...

Sir Peregrine valsait vraiment admirablement, et la soulevait si bien
que tout étourdie qu’elle se sentît, ils allaient toujours. Enfin il
voulut bien s’arrêter, et la regardant en face de son regard franc et un
peu hardi:

--Il n’y a pas beaucoup de choses meilleures qu’un tour de valse comme
celui-ci! lui dit-il.

Grace le regarda avec surprise et hasarda un: «Oh! Sir Peregrine?»

--Oui, miss Roberthon, et je veux que vous en restiez d’accord avec moi;
voyons, encore un tour.

Quand ils eurent fini, il ne lui demanda pas son appréciation, mais lui
dit:

--Vous savez, je vais revenir vous chercher tout à l’heure.

Cette soirée fut pénible pour la pauvre Grace; elle luttait de bonne foi
contre le plaisir qu’elle prenait; le Révérend Ambrose avait été
persuadé par Lady Frances de prendre place à un quadrille, et Grace
n’avait pu s’empêcher de le trouver terne; il avait l’air emprunté, il
avait l’air triste, et le voisinage de Sir Peregrine et de Rupert
Roberthon ne lui était pas favorable; il s’éclipsa de bonne heure,
laissant Grace aux persuasions de Sir Peregrine qui la suppliait de
boire un verre de champagne... et l’obtenait.


III

Le lendemain, ce fut bien pis, au lunch! Grace avait sensiblement
modifié sa coiffure et sa toilette; elle était vraiment jolie, ainsi
modernisée. Elle accueillit assez bien le Révérend Ambrose, mais chose
singulière, elle aurait été plus contente qu’il fût resté à son
presbytère. Mais il était là, et tout le monde lui faisait bonne mine;
cette charmante réception lui déliait la langue, et il fut bientôt
engagé dans une conversation animée avec Sir Rupert, qui paraissait
prendre grand plaisir à cet entretien. Il y a des choses évidemment
faites pour être dites en très-petit comité; toutes les belles théories
du Révérend Ambrose se faisant jour entre le pâté de pigeons et les ris
de veau perdaient infiniment; Grace était agacée de l’entendre
développer ses idées, mais son frère paraissait décidé à les connaître à
fond; il interpellait amicalement le Révérend et remplissait en même
temps son assiette de gros morceaux.

--Ma mère me dit, monsieur Hurstmonceaux, que vous avez beaucoup embelli
le presbytère, si... si... encore une tranche de ce pâté.

--Lady Frances est trop indulgente, et le Révérend Ambrose salua avec
grâce, j’ai en effet fait quelques changements, capitaine Roberthon: je
ne puis exister au milieu de certaines couleurs.

--Vraiment!

--Non, je ne le puis pas, il y a chez moi un besoin absolu d’idéal. Et
l’assiette du Révérend Ambrose se vidait lentement.

--Comment l’entendez-vous? dit Rupert, comme pris soudainement d’une
violente curiosité pour l’idéal.

--Le «Beau», capitaine Roberthon, et tout ce qui nous élève au dessus
des misères et des nécessités de la vie; l’Idéal parfait serait de vivre
dans un désert, entre un palmier et une source pure; mais, hélas!... Et
le Révérend Ambrose soupira pendant qu’on lui enlevait son assiette.

--Très-curieux! dit le capitaine, tout en découpant l’énorme selle de
mouton placée devant lui; et alors certaines nuances...?

--Certaines nuances élèvent l’esprit, oui, je le soutiens, et se
tournant galamment vers Lady Frances et sa fille aînée, ces dames me
comprennent, j’en suis persuadé, les âmes féminines sont si délicates...
ceci avec un regard à Grace.

--Indubitablement, dit Rupert, je vois, mon cher monsieur, que vous ne
pensez pas comme tout le monde.

--Je l’espère, capitaine Roberthon, je l’espère... c’est trop, je vous
remercie. Et ici, le pontife de l’idéal se décide à accepter sa part de
mouton. Je m’efforce de mettre le gracieux et le doux dans toutes les
actions de la vie, nous sommes terriblement grossiers, terriblement...

--Vous ne chassez pas, je suppose?

--Non certainement, je ne chasse pas, je vous en demande pardon, mais je
considère la chasse comme un amusement barbare, et je ne comprends
pas... Je vous prie de m’excuser, Sir Peregrine, je vois que vous
paraissez surpris, mais si vous voulez me faire l’honneur de
m’écouter...

--Oh! pensez là-dessus tout ce que vous voudrez, répond Sir Peregrine
avec plus de franchise que d’amabilité, et il se retourne vers Grace,
avec un dédain si absolu du Révérend Ambrose que la pauvre fille au
supplice aurait voulu rentrer sous terre...

Pauvre Grace! combien elle regrettait d’avoir refusé l’offre que son
frère lui avait faite, ce jour-là, de la faire monter sur un de ses
chevaux, qui sautait comme un oiseau et portait admirablement une dame!
Mais elle avait dit non, et il est bien difficile de revenir sur
certains refus. Le soir, Sir Peregrine, son frère et une de ses cousines
qui les avait accompagnés, parlèrent avec enthousiasme de leur journée.
Sir Peregrine, qui n’avait trouvé la cousine ni aussi gentille ni aussi
agréable à regarder que Grace, se promit de faire revenir celle-ci sur
son refus. Il se dit en même temps que, s’il y parvenait, cela
prouverait qu’elle avait quelque sympathie pour lui, et il ne se cachait
pas qu’il en deviendrait facilement amoureux; il songeait à se marier,
et une fille de bonne maison, jolie et bien portante était tout juste ce
qu’il lui fallait. Grace était tout cela, et il résolut d’en courir la
chance.

Grace fit quelque façon; mais Sir Peregrine lui dit naïvement:

--Voyons, Miss Roberthon, pour me faire plaisir? Et réservant
l’approbation certaine de Lady Frances, ce fut chose convenue.


IV

Grace va chasser!... C’est sa première pensée le lendemain en ouvrant
les yeux, et elle constate avec bonheur que le temps est à souhait! Ils
partent tous gaiement vers dix heures, Lady Frances et sa fille aînée en
voiture.

Le rendez-vous est dans une clairière au bout d’une grande allée de
charmes, en face d’une vieille bâtisse moitié ferme moitié château. On
arrive de tous côtés; Grace est heureuse et animée, et quand enfin on
lâche les chiens, et qu’une dizaine de minutes après, la fanfare joyeuse
de leurs voix dit qu’ils ont trouvé la bête, elle rend les rênes à son
cheval et suit Sir Peregrine le cœur léger et hardi!... Il la mène bien,
mais la ménage, et elle a un plaisir extrême à l’entendre lui faire
quelques brèves recommandations, pleines de bonté et d’autorité à la
fois... Décidément, c’est un homme, celui-là!... Et elle aspire la vie,
l’air, l’amour, tout à la fois!...

C’est un bon rêve, rapide et brillant, qui dure à peine une heure et
demie. Mais que cette heure et demie a fait faire de chemin à l’intimité
de Grace et de Sir Peregrine!... Quand ils rentrent à Roberthon-Manor,
ils ont tous deux quelque chose de triomphant, et, malgré le brouillard
qui tombe, ils pourraient aller longtemps sans sentir le froid!...

Le pauvre Ambrose le sentait terriblement, lui; l’ennui, la solitude, un
vague pressentiment l’avaient fait sortir et s’en aller au-devant des
chasseurs. Peut-être espérait-il rencontrer Grace, seule, et lui dire
tout ce qu’il avait sur le cœur depuis ces derniers jours. Il avait
l’air fort triste et fort peu brillant, quand, un gros parapluie sous le
bras, il rencontra la chasse.

A sa grande surprise, Grace devinant qu’il avait à lui parler, au lieu
de l’éviter, vint droit à lui. Elle écouta d’abord patiemment quelques
phrases vagues et tendres.

--Alors, vous croyez qu’on doit épouser celui qu’on aime? lui dit-elle
sérieusement.

--C’est un devoir; agir autrement est un sacrilége.

--Et si cela fait souffrir quelqu’un?

--Le devoir reste le même, dit le Révérend Ambrose. Aucun sacrifice
n’est trop grand quand le cœur parle!

Grace lui saisit les mains, et le regardant d’un air innocent:

--Ah! que vous me faites du bien, que je vous remercie! J’épouse Sir
Peregrine...

Puis, comme il restait abasourdi:

--Mais nous resterons amis...

Et, sur cette parole naïve, elle laissa le pauvre Ambrose réfléchir à
l’inutilité de convertir les jeunes filles à l’Idéal!

Heureusement, Fra Angelico lui reste!




L’AMBITIEUSE


I

Ce fut avec une certaine surprise que la galerie se vit forcée de
constater que le jeune Blunt Hay, membre du Parlement pour Berleyho,
paraissait extrêmement «dévoué» à Lady Mary Boyd et qu’elle semblait
s’en apercevoir sans déplaisir. Ce n’est pas que Lady Mary fût jugée
au-dessus des coquetteries, mais les siennes s’adressaient généralement
à des gens très-différents, et ne s’exerçaient guère qu’avec les
ministres d’État présents ou à venir. Les petits billets que Lady Mary
échangeait volontiers avec eux traitaient des graves affaires du
Gouvernement et de celles de son parti--Lady Mary en était une des
étoiles et un des plus fermes soutiens; elle avait toujours aimé la
chose publique au-dessus de tout--et le grand mérite de M. Boyd, son
mari, avait été, non pas d’être bien de sa personne, parfaitement né, et
fort riche, mais de passer pour un des membres du Parlement les plus
sérieux, et destiné sans nul doute à atteindre tous les honneurs
politiques. Le voir ministre était le but de la vie de sa femme; pour
cela il fallait actuellement deux choses: que le ministère existant fût
renversé, et que Sir Charles Swamp, le leader écouté de l’opposition,
fût appelé à former le nouveau cabinet. Lady Mary est la compagne idéale
d’un homme politique; elle trouve parfait que les séances de la Chambre
retiennent son mari jusqu’à trois heures du matin; n’envahit jamais le
study, où, à peine levé, il pioche les livres bleus, jaunes et verts, et
de tout son pouvoir aide à son prestige. M. Boyd, travailleur silencieux
et acharné, sait que le côté mondain n’est pas son fort, mais il s’en
remet à sa femme qui a fait de leur maison une des plus agréables de
Londres, et qui use de tous les moyens, dîners, bals, comédies inédites,
pour en rehausser l’éclat. Tous les jeunes hommes du parti trouvent chez
elle un bon accueil; elle a un tact particulier pour réveiller en eux le
goût de la vie politique, et quand une question quelconque passionne ou
occupe M. Boyd, elle fait son affaire d’y convertir le plus de monde
possible. Elle a déjà formé d’excellentes recrues, et le jour où Victor
Boyd arrivera au pouvoir, il aura beaucoup d’amis derrière lui... Or,
Lady Mary veut que ce soit dans le plus bref délai possible; c’est pour
cela que le jour où son très-fidèle ami, Sir Charles Swamp, lui a parlé
de la nécessité de tenir bien en main une personnalité indépendante,
comme ce jeune Blunt Hay qui pouvait au dernier moment déplacer une
majorité, elle s’est appliquée à en faire son serviteur et son allié.

Elle craint seulement, d’y avoir un peu trop bien réussi; d’habitude les
jeunes du parti se contentent de l’adorer comme une divinité
très-imposante; mais le fougueux Blunt Hay, dont l’ambition est extrême,
et qui a compris tout de suite tous les avantages que peut lui donner
une préférence de Lady Mary, veut rendre cette préférence sérieuse.
C’est un garçon décidé à tout oser pour arriver; aussi avide de pouvoir
que Mylady elle-même, il se demande si une femme comme elle ne serait
pas le levier qu’il lui faudrait, et tout en valsant avec Lady Mary, il
calcule les possibilités d’un enlèvement suivi de divorce et de mariage
réparateur! Ces projets contre le repos de M. Boyd ne l’empêchent pas
d’écouter d’un air touché les assurances de Lady Mary, qui, sachant Hay
ambitieux, lui promet que M. Boyd au pouvoir n’oubliera pas ses amis.

Cependant, si utile, si nécessaire même qu’il soit d’amener le jeune Hay
au sentiment de la discipline, et d’en faire un allié solide, Lady Mary
trouve qu’à mesure qu’il le devient, il a un peu trop la mine d’oublier
leurs positions respectives; elle se résout de l’y ramener, et pour cela
se décide d’user d’un moyen qui lui a déjà réussi; elle invite Hay à un
de ses célèbres dimanches, entre trois et six.

Ces réceptions étaient absolument fermées, et il fallait y être
nominativement prié; le jeune homme, au lieu de paraître comblé comme
elle s’y attendait, répondit en badinant qu’une promenade à Richmond
seul à seul avec elle serait plus son fait! Lady Mary en stratégiste
sérieux le laissa dire sans se fâcher, mais compta que lorsqu’il
l’aurait vue dans sa gloire, il comprendrait la nécessité de prendre un
autre ton.

Le superbe Hall Porter vit donc, rare surprise, arriver le dimanche
suivant, vers quatre heures, un jeune homme à lui inconnu! Ce blanc-bec
passa devant ce grave fonctionnaire et devant les quatre valets de pied
sans manifester le moindre embarras; il se laissa indiquer
silencieusement l’escalier par le gravissime maître d’hôtel, et en haut
de la dernière marche donna son nom avec flegme au «groom of the
chambers», qui, la nuque inclinée, paraissait attendre une sérieuse
confidence. La porte du sanctuaire s’ouvrit: c’était la grande galerie
de tableaux; Lady Mary était assise au milieu, en face d’un superbe
Corrége qui en faisait la gloire. A chaque bout de la galerie une large
fenêtre en baie, et dans le renfoncement de ces fenêtres, des marbres
antiques et des fleurs rares.

Dans le grand vide du centre, des fauteuils dorés rangés avec symétrie,
enfin un cadre absolument sévère et imposant; une douzaine de
personnages à mine grave étaient assis autour de Lady Mary parlant à
voix basse. A la vue de Hay, un léger étonnement parut sur leur visage.
Le tout-puissant Sir Charles Swamp, qui dans l’embrasure d’une fenêtre
tenait par la boutonnière de sa redingote Tom Tongue, le grand pontife
du journal _l’Avenir_, leva ses regards au-dessus de son pince-nez, pour
donner un coup d’œil surpris au nouvel arrivant--puis ce fut tout, il
n’y eut pas la moindre interruption dans l’entretien.--Lady Mary ne
détourna même pas la tête, et il fallut traverser ainsi cette grande
galerie, épreuve qui en avait troublé de très-braves.

Mais celui-là n’en parut pas seulement ému; il alla droit à Lady Mary,
se tint debout devant elle jusqu’à ce qu’elle daignât lui tendre la main
et lui sourire, s’assit avec un air de familiarité aisée, croisa ses
jambes, écouta ce qui se disait et au premier ralentissement de
l’entretien s’en empara, parlant haut, et discutant les pour et les
contre avec une décision pyramidale.

Tous ces vieux législateurs ouvraient des yeux surpris à tant
d’assurance, et d’étranges soupçons leur passaient dans l’esprit! Tous
plus ou moins étaient amoureux à leur manière de Lady Mary; elle était
leur possession collective, leur aimable divinité, et ils trouvaient
fort mauvais qu’un étranger pénétrât dans le sanctuaire. La
bienveillance qu’on avait d’abord éprouvée pour ce jeune homme d’avenir
diminuait singulièrement, et Sir Charles Swamp lui-même quitta son
embrasure de fenêtre, pour venir d’une voix pondérée et habituée à être
écoutée donner deux ou trois démentis à ce disciple trop émancipé.

Quant à Lady Mary, elle gardait une attitude de sphinx; et à vrai dire,
elle ne savait elle-même ce qu’elle éprouvait. Elle n’était pas
indifférente à ce feu et à cette hardiesse; et malgré elle les comparait
avec la gravité et le sérieux des gens qui l’entouraient
ordinairement... Peut-être de légers regrets étaient-ils au fond de son
cœur?... Si elle avait rencontré plus tôt un garçon comme celui-là?...
Mais ce n’était qu’une vision, vite chassée par tout le solide de ce qui
l’entoure. Quelque décidée qu’elle fût à ne pas intervenir, le moment
vint où, sentant l’aigreur arriver, elle s’y vit contrainte--et sur un
mot d’elle--à sa presque confusion, Blunt Hay changea son ton, prit un
air de déférence et ne sembla attendre que ses commandements.

Quand enfin ils s’en allèrent tous, elle fut soulagée. Sir Charles Swamp
lui dit en particulier quelques mots sur leur «jeune ami», et ces
quelques mots voulaient dire qu’on ferait bien de le tenir à distance.
Le jeune ami s’en alla tout seul, la tête haute, saluant en égal, et
recevant des saluts aussi secs que si l’on n’eût jamais compté sur son
éloquence.

Lady Mary est infatuée! cette douloureuse conviction s’empara de ce
petit cénacle; on causa ce soir-là et de la lutte qui allait s’engager,
et de la nécessité d’écraser l’outrecuidance de ce suffisant personnage
qui, débutant dans la vie politique, prenait l’assurance d’un vétéran!


II

Le jeune Blunt Hay, tout en s’en allant à son lodging solitaire, sentait
qu’il s’était fait de puissants ennemis, mais il jugeait des ennemis
très-nécessaires au succès, et le succès, il le voulait vite et
brillant. Certes, il avait toujours trouvé Lady Mary à son gré; mais
quand il l’avait vue ainsi défendue et gardée, il s’était senti une
folle envie de la leur enlever à eux tous, de les étonner par son
audace, et de les faire compter avec lui. Il savait que le monde est
devenu beaucoup plus indulgent, et que si jamais il parvenait à avoir
Lady Mary pour femme, sa carrière, peut-être interrompue un moment, n’en
serait que plus brillante. Tout ce qu’il avait voulu avec suite, il
l’avait atteint. Cadet sans fortune, il avait un siége à la Chambre, il
était un des législateurs de son pays! Inconnu la veille à Londres, il
en était une des personnalités! Que Lady Mary fût amoureuse de lui, son
extrême fatuité ne lui permettait pas d’en douter!

Mais Lady Mary se persuadait de bonne foi qu’elle ne songeait qu’à
l’intérêt du parti.

Il ne fallait pas que Sir Charles Swamp se fît des ennemis, et elle
trouvait qu’il avait été un peu hautain vis-à-vis du jeune orateur déjà
si bien posé.

Cela fit que deux jours après, sa calèche déjà à la porte, le tapis
déroulé sur le trottoir, et elle-même prête à descendre l’escalier,
comme on lui apportait la carte de Hay, elle donna l’ordre de le faire
monter, et, le visage souriant, rentra dans son petit salon pour l’y
recevoir. C’était une pièce aussi close et aimable que sa galerie était
froide et sévère. Une tenture d’un bleu gris couvrait les murs, au
plafond se jouaient de jeunes amours, les fenêtres avaient des vitraux
peints, et une profusion de fleurs coupées distribuées dans des vases de
toute forme répandaient une odeur capiteuse presque trop forte. Lady
Mary, accoudée contre une petite table couverte d’objets de vermeil,
tendit une main cordiale à Hay, et lui indiqua une chaise auprès d’elle.

--Eh bien, qu’est-ce qu’il y a?

Il la regarda bien en face et tout de suite:

--Je vous ai offensée?...

--Moi! quand?...

--Dimanche! j’ai été trop hardi, n’est-ce pas? j’ai choqué Sir Charles
Swamp.

--Quelle idée! Sir Charles vous trouve très-éloquent, moi aussi; nous
espérons que vous avez bien travaillé la question qui va se débattre, et
que vous parlerez le jour de la bataille, de façon à faire frémir les
très-honorables messieurs assis de l’autre côté de la Chambre.

--Je ne sais pas, je n’ai rien étudié.

Le joli visage de Lady Mary se contracta.

--Alors vous abandonnez la cause. C’est malheureux.

--Je n’abandonne rien, mais je suis jaloux.

--Jaloux de qui, de quoi?

--De tous ceux qui étaient là dimanche, et pour qui je ne suis rien ni
personne, je l’ai bien vu.

--Quel enfantillage!...

--Ne dites pas enfantillage, Lady Mary; je suis amoureux, et vous le
savez parfaitement du reste.

--Jamais de la vie! Mais si vraiment vous désirez me plaire,--et cela,
je l’apprendrai avec plaisir, car je fais grand cas de vous,--il faut
servir nos amis avec zèle, avec courage, car vous savez que je regarde
leur succès comme le mien.

Il prit l’air pénitent, et d’une voix douce qui chatouilla
délicieusement l’orgueil de Lady Mary:

--Vous ne pouvez douter que je ferai tout ce que vous m’ordonnerez.

--Bien vrai?

--Essayez...

--Même si je vous demande d’être aimable pour Sir Charles Swamp?

--Même cela si vous le désirez.

--Eh bien, monsieur Hay, je vous remercie. Je ne m’étais pas trompée sur
vous.

--Seulement, si je vous obéis, vous aurez bien quelque indulgence pour
moi?

--Oh! oh!

--Je vous demande si peu...

Lady Mary aimait assez ces petites escarmouches, qui se terminaient
généralement par un vote enlevé ou un article de journal venu à propos.
Mais les récompenses honnêtes qu’elle offrait alors, et qui étaient
toutes platoniques, elle se demandait comment Hay les prendrait, et ce
que son «si peu» voulait dire. Elle ne pouvait se défendre de le trouver
extrêmement séduisant; il avait de si beaux yeux et il était évidemment
très-supérieur; du moins, le bruit en courait sans qu’on eût pensé à se
demander qui l’avait mis en circulation. Elle ne pouvait se croire
amoureuse, n’admettant pas cette éventualité dans sa vie, mais elle
était évidemment «intéressée».

--Si peu? mais quoi enfin?

--La permission de ne rien faire que vous n’ayez approuvé; que je sente
que vous dirigez, que vous inspirez toutes mes actions, et je serai
satisfait.

Ce rôle de Nymphe Égérie était tellement dans les cordes de Lady Mary
qu’elle ne put s’y dérober.

Sur cette entente, ils se quittèrent.

Le soir même, à un grand dîner, Lady Mary eut le plaisir d’annoncer à
Sir Charles Swamp qu’on pouvait tout à fait compter sur le jeune Hay;
elle vanta ses talents, ses connaissances des langues étrangères, et fit
comprendre à Sir Charles que ce jeune homme n’était pas destiné par la
nature à un rôle insignifiant; Sir Charles écouta Lady Mary avec l’air
de respectueuse confiance qui lui était habituel, discuta avec elle
longuement, lui laissa la victoire, et se promit que s’il ne dépendait
que de lui, son protégé ne serait jamais rien.

Il jouissait depuis longtemps de priviléges particuliers auprès de Lady
Mary, rôle délicieux! Ses rêveries involontaires allaient parfois plus
loin; en tout cas, il était jaloux, et vouait Hay de bon cœur aux dieux
infernaux. Il savait heureusement que Lady Mary avait besoin de lui; et
c’était lui et non Hay qui devait faire M. Boyd ministre.

Cependant Lady Mary encourageait son néophyte. C’étaient sans cesse de
nouvelles questions qu’il avait à lui adresser. Malgré l’indépendance
que lui donnait sa grande position et sa réputation inattaquable, elle
sentit qu’il venait un peu trop souvent, et le lui dit; c’était ce qu’il
attendait avec une vive impatience.

--Oui, je le comprends.

Le fait est que les sept domestiques mâles qui constataient chaque
visite de M. Hay faisaient leurs réflexions.

--Je vous remercie de le comprendre.

--Oui, mais je ne veux pas renoncer à vous voir, je ne le puis pas (il
avait l’air bien passionné en disant cela, et Sir Charles Swamp n’avait
jamais l’air passionné). Il nous serait si facile de nous rencontrer!...

Et comme elle voulait l’interrompre...

--Ne pourrions-nous nous rencontrer seuls, à Richmond, au Palais de
Cristal, par exemple?... quelle difficulté à cela? Ici, je suis toujours
comme écrasé; vous viendrez, n’est-ce pas? vous me ferez cette grande
joie?

--Ce n’est pas possible, je vous assure.

--Pas possible: adieu alors!... Et sans lui donner une seconde de
réflexion, il était parti.

Ne pas insister! quelle force auprès d’une femme dont le cœur est
touché! Cette soumission produisit sur Lady Mary l’effet que n’aurait
obtenu aucune supplication; elle se fit à elle-même les raisonnements
les plus spécieux. Se rencontrer au Palais de Cristal ou à un bal,
quelle différence? Une amitié particulière n’est pas une chose
criminelle, et puis quelle crainte à avoir avec un homme aussi soumis,
incapable d’abuser de sa bonté, si plein de délicatesse! Ce qui la
tourmentait maintenant, c’était de lui faire savoir qu’elle voulait
bien, ce qui avait été si impossible d’abord!

Deux jours, trois jours se passèrent, aucune nouvelle de Hay; elle ne
l’avait rencontré dans aucune maison où il aurait dû être, et elle se
décida à demander à son mari s’il l’avait vu à la Chambre.

--Oui, parfaitement, c’est un garçon qui a l’œil ouvert à son intérêt.
Lady Mary ne fit aucune attention à l’injuste accusation, elle ne
comprit qu’une chose, c’est que Blunt Hay l’évitait!

Elle fut alors bien forcée de s’avouer que cela lui était horriblement
sensible!

Au bout d’une huitaine, elle lui écrivit et le pria de venir prendre le
lunch, le jour qui lui serait agréable.

Il vint naturellement le jour même où il reçut la lettre, fut aimable,
causeur, charmant, laissa partir le dernier hôte de Lady Mary; puis, la
porte fermée sur lui, se leva immédiatement à son tour pour prendre
congé.

--Vous partez? demanda Lady Mary.

--Oui, pourquoi resterais-je auprès d’une femme qui n’a aucune confiance
en moi?

--Vous êtes dur pour vos amis, monsieur Hay.

--Oh! non, je suis juste!

--On n’est pas libre dans ce monde, vous le savez bien.

--Ce sont les timides qui disent cela, on est toujours libre quand on
ose. Puis après une longue pause:

--Si vous m’aimiez, que n’oserais-je pas, moi?

Lady Mary eut un éblouissement... Sans savoir comment cela était arrivé,
elle se sentit enlacée par un bras très-ferme, et une main la força
doucement à relever la tête...

--Dites que vous viendrez?...

Un oui mourant... Une étreinte... Et elle se trouva seule avec sa
promesse!

Elle savait qu’ils devaient se rencontrer le même soir, et dans
l’isolement d’un bal, dans cette atmosphère excitante où il est si
difficile de se ressaisir, il lui arracha ce qu’il voulait. Le
surlendemain était un vendredi, jour d’affaires courantes au Parlement;
aucun incident à prévoir. L’exact M. Boyd n’en serait pas moins à son
banc comme toujours. Mais lui, Hay, irait attendre Lady Mary au Palais
de Cristal. Ils s’y rencontreraient, y dîneraient (ou dans le voisinage)
et auraient quelques heures de franche liberté...

La politique, quelle pauvre chose cela parut en ce moment à Lady Mary!
Du reste, Hay faisait bon marché de tout, et ne lui cachait pas que si
elle le voulait, Parlement, ambition (et il avouait qu’il en avait
beaucoup), tout lui serait sacrifié!

Lady Mary se crut à ce moment-là extrêmement amoureuse.

Tout le lendemain, elle vécut comme dans un rêve! M. Boyd, qui n’était
jamais très-amusant, insista pour lui lire les plus ennuyeux articles de
journaux; il était découragé, car le Cabinet, un moment très-écrasé,
paraissait se raffermir. Elle le trouva sot. Pourquoi n’était-il pas au
pouvoir!


III

Le matin du jour fixé pour l’expédition, elle composa une petite
histoire à déjeuner, fut écoutée et crue sans la moindre défiance. M.
Boyd était tout aux affaires de la Chambre et, pour changer, annonça
qu’il irait de bonne heure. Enfin, après avoir défendu sa porte, même
pour Sir Charles Swamp, qui se présenta vers midi, Lady Mary monta en
cab vers quatre heures et se fit conduire à la gare, prit bien
franchement son billet, et se rencontra comme par hasard, sur la
plate-forme du palais, avec Hay.

Il contint l’expression de sa satisfaction, mais en laissa voir assez
pour que Lady Mary fût touchée. A vrai dire pourtant, il regrettait un
peu que ce rendez-vous si vivement sollicité eût lieu ce jour-là; des
bruits couraient dans l’air depuis le matin; contre toute attente, la
séance, disait-on, ne se passerait pas sans incident.

Lady Mary, elle, n’était pas sans une arrière-préoccupation du même
genre; tout en écoutant Hay, elle se demandait si, par hasard, la visite
matinale de Sir Charles Swamp n’avait pas une signification
particulière, et elle regrettait presque la consigne qui l’en avait
privée.

En attendant, elle s’essayait à éprouver le délire d’une bonne fortune;
mais tout en parcourant les cours égyptiennes et romaines, et y
jouissant d’une solitude idéale, elle sentait qu’elle était rebelle à ce
genre de félicité. Hay, tout enflammé par la vue de sa conquête, prenait
courage et s’enhardissait. Il ébauchait des tableaux où elle et lui
tenaient absolument la première place; il lui répétait à satiété
qu’inspiré par une femme comme elle, il saurait atteindre à tout. Mais
le mirage était éloigné, et Lady Mary, tout en soupirant des réponses
encourageantes, se disait tout bas, tout bas au fond du cœur, que M.
Boyd aurait encore plus tôt fait d’être ministre!...

Ils erraient dans ce grand palais, qui a déjà vu tant de rencontres du
même genre. Hay parlait d’aller dîner, espérant que le champagne
rendrait à Lady Mary un peu d’entrain. Elle hésitait, tenant infiniment
à se dire que Hay lui était soumis, mais se demandant aussi ce qui se
passait à Londres.

Enfin, il obtint d’elle la permission d’aller commander leur dîner à
l’hôtel, et la laissant seule un instant, saisit l’occasion pour acheter
un journal du soir, que des gamins criaient avec grand fracas, se
réservant d’y jeter plus tard un coup d’œil. Quand il eut le dos bien
tourné, le premier soin de Lady Mary fut d’en faire autant. Elle n’eut
que le temps de lire à la volée: _Importante séance_, et de cacher le
journal. Hay revenait la bouche en cœur, l’œil triomphant et vainqueur.

Oh! elle l’écoutait bien: «Je vous aime! que vous êtes bonne!
m’aimez-vous un peu? êtes-vous un peu heureuse? Quelle journée! C’est le
commencement d’une vie nouvelle, etc., etc.»

Et à part lui: «Qu’est-ce que ces gamins peuvent crier si fort?
Qu’est-il arrivé?»

Et elle répondait: «Si vous m’étiez indifférent, est-ce que je serais
là? Mais vous savez nos conventions, jamais, etc., etc.»

Et lui:

«Oui, mon ange, ce que vous voudrez toujours, etc.»

--Diable de journal! je donnerais vingt louis pour savoir ce qu’il
contient.

Puis, se rapprochant d’une des grandes fenêtres, il regardait avec
attendrissement le jardin.

--Nous irons y prendre l’air après dîner, dit Hay amoureusement. Il
avait dressé un petit itinéraire, et qui sait?... Si elle le voulait, on
pouvait, de de ce jardin, prendre le chemin du bonheur... et de
Jersey!...

Pendant qu’il faisait cet audacieux projet, Lady Mary laissait tomber
son mouchoir comme par mégarde, puis enfin permettait à Hay de la
conduire vers le restaurant. Arrivée à la porte, elle mit sa main à la
poche, et d’une voix tranquille: «Mon mouchoir? Je l’avais en regardant
le jardin.» Il ne fit qu’un bond: «Je retourne le chercher.» Un regard
ardent: «Merci!»

Il n’a pas disparu, qu’elle déploie le journal et lit:

«Séance importante, démission du cabinet. Sir Charles Swamp appelé à en
former un nouveau!!!...»

Elle a lu, c’est un vertige!... son mari, ministre peut-être?... En un
instant toute sa personne est transformée, et comme Hay reparaît,--avec,
lui aussi, une figure extraordinaire,--elle lui dit d’un ton hautain:

--Je reprends le train pour Londres.

--Mais pourquoi?

--Pourquoi? parce que je le désire. Oh! ne prenez pas la peine de
m’accompagner...

Et, sans autre explication, elle le laisse là.

Il a lu la nouvelle, lui aussi, et il a compris!

En garçon d’esprit, Hay s’est décidé à rester au moins des amis de Lady
Mary; mais il est à craindre qu’il n’y réussisse pas. Lady Mary, en
rentrant chez elle, a trouvé un petit mot de Sir Charles Swamp, daté de
quatre heures, lui annonçant son avénement au pouvoir, et à sa suite,
l’entrée de M. Boyd dans le nouveau cabinet. Le jeune Hay est donc
désormais tout à fait inutile à l’ambitieuse Lady Mary.




LE CHAPERON


I

Miss Elisabeth Dally n’est plus jeune, elle n’a jamais été jolie, et
cependant elle est quelqu’un. En premier lieu, elle est riche; de sorte
que n’ayant besoin de personne, elle a une quantité de gens à ses
ordres, et platoniquement disposés à lui rendre service. Miss Dally aime
le monde à la passion; la solitude la tuerait sûrement, et elle fait son
possible pour l’éviter. Ses dîners fins, sa bonne humeur l’ont mise à la
mode pendant un certain nombre d’années; puis l’éclipse s’est faite
visiblement, et insensiblement Miss Dally se serait peut-être vue
reléguée au nombre des oubliées, si elle n’avait trouvé un moyen
original de se maintenir à la surface. Le premier essai a été si
heureux, couronné d’un si brillant succès, que le triomphe de Miss Dally
a été complet. Elle a été proclamée un chaperon incomparable! C’est
maintenant comme chaperon qu’elle sollicite et obtient des invitations,
et tous les ans, de jeunes beautés se disputent l’honneur d’être menées
dans le monde sous son égide. Miss Dally sait se faire prier et
n’accepte pas qui veut. Sa longue expérience du monde lui a appris qu’il
y a dans Londres une quantité de gens riches et bien nés qui, soit
manque d’adresse, ou d’entrain, ou de relations, sont restés à la porte
de ce qui s’appelle la société, et n’ont pas la moindre chance de voir
leurs filles invitées aux bals à la mode. Les maîtresses de maison sont
déjà débordées, forcées de faire un tri, et redoutent comme une
catastrophe toute nouvelle connaissance. Mais Miss Dally est depuis
longtemps dans la forteresse; elle a des duchesses parmi ses intimes
amies, de jeunes duchesses qu’elle a vues naître et qu’elle a adorées
dès leur enfance, présageant sans doute leurs futures destinées. Tout le
monde aime Lizzie Dally; on rit de ses mines, de ses ridicules, mais
elle est acceptée, et en vérité son savoir-faire est grand. Quand pour
la première fois elle a paru accompagnée d’une «jeune amie», on a
d’abord été étonné de cette fantaisie; mais comme la jeune amie était
jolie, extrêmement élégante, qu’elle sembla immédiatement au courant de
tout, et qu’en outre elle avait épousé un pair avant la fin de la
saison, le prestige de Miss Dally s’en accrut beaucoup, et au bout de
deux ou trois saisons, il suffisait d’être la «jeune amie» de Miss Dally
pour prétendre aux meilleures invitations.

Quant à elle-même, elle paraissait avoir un goût extrême pour son rôle
de chaperon, et y apportait un zèle incomparable. Elle était ravie
d’avoir du monde chez elle, ravie de sortir tous les soirs; ses conseils
étaient bons, solides, et ses jeunes amies s’en apercevaient à leur
profit.

Miss Dally y mettait son orgueil; une jeune fille introduite par elle ne
devait être entourée que de fils aînés, ou d’hommes sérieux; elle
éloignait avec un soin jaloux tous les «detrimentals», tous les cadets,
et les joueurs, même riches, étaient mal vus.

Miss Dally était une personne franche et positive, et elle avertissait
catégoriquement ses jeunes amies que, si elles étaient disposées à des
flirtations inutiles, elle se verrait dans la nécessité de mettre fin à
leurs visites; et bien que ces visites fussent à la fois fructueuses et
agréables pour Miss Dally, elle aurait fait comme elle le disait.


II

Jamais Miss Dally n’avait été aussi ravie d’une jeune amie, qu’elle
l’était de Miss Kate Rynaston, qu’elle menait présentement dans le monde
et qui, à son premier bal, avait eu un succès fou. Cette charmante
personne était la seconde des six filles de Sir Guy et de Lady Rynaston,
excellentes gens, ayant passé toute leur vie à Rynaston-Hall. N’étant
pas au niveau de la dépense d’une saison à Londres selon leur rang, ils
étaient tout résignés à voir ce que le lawn-tennis ferait pour
l’établissement de leurs filles, quand un heureux hasard les mit en
relation avec Miss Dally, et leur donna l’occasion unique d’envoyer
Kate, qui était la plus jolie, briller à Londres. Miss Dally, de son
côté, fut ravie de l’occasion de rendre service à des gens comme Sir Guy
et Lady Rynaston, promus dans l’instant au nombre de ses amis intimes.
Quant à Kate, elle l’idolâtrait, et rêvait pour elle les plus brillantes
destinées. Rien n’était trop relevé pour cette charmante fille, et dès
le commencement de la saison, il fut visible que Miss Dally ferait
meilleure garde que jamais. Cela était nécessaire: Kate se rangeait bien
en tout à l’avis de son chaperon, quand celle-ci la chapitrait, dès le
déjeuner, avec la plus délicieuse familiarité, délicieuse pour Miss
Dally qui se sentait certaine d’amener un Lord tout au moins aux pieds
de Kate. Mais une fois dans le monde, et entourée d’un bataillon
d’adorateurs, la beauté rustique de Rynaston-Hall témoignait d’un
penchant dangereux pour la flirtation, et se laissait prendre, beaucoup
plus qu’il ne convient à une personne raisonnable, aux très-périssables
avantages extérieurs, joints à la jeunesse et à la gaieté, choses
charmantes en elles-mêmes, mais fort creuses à l’usage, comme l’assurait
Miss Dally. Ce n’était pas qu’elle-même elle fût insensible à certaines
attractions, qu’une providence perverse donne souvent en partage à ceux
qui n’en ont que faire; non, Miss Dally laissée à son naturel aurait eu
le cœur assez tendre, et à respirer de près depuis plusieurs saisons
cette atmosphère amoureuse et capiteuse dont elle entourait ses jeunes
amies... des regrets lui venaient. Aussi, pour les éteindre,
s’identifiait-elle le plus qu’elle pouvait avec ce qui se passait autour
d’elle; elle prenait pour elle une part des hommages adressés à
d’autres; le petit duplicata de compliments que de jeunes ambitieux se
permettaient de lui offrir, lui était fort agréable à recevoir, tout
comme le bouquet qui lui venait le plus souvent, quand Miss Kate en
recevait un, d’un adorateur aspirant à être bien vu du sévère chaperon.

Sir Guy et Lady Rynaston étaient ravis du succès de leur fille, ravis
qu’elle fît une quantité de connaissances qui les ignoreraient
d’ailleurs, le cas échéant, avec le plus complet dédain.


III

Miss Dally et Miss Kate Rynaston avaient reçu une carte pour le bal de
la duchesse de Hightone. Ces bals étaient les plus vantés de Londres;
tout y était de premier choix. Sa Grâce ne voulait que le dessus du
panier en tout genre, et elle s’abstenait d’inviter ses proches
parentes, si elles avaient le malheur de posséder une fille laide. La
duchesse voulait pouvoir mettre son lorgnon sur les yeux, et regardant
sa salle de danse, dire d’une voix assurée: «Rien que des jolis
visages!»--et ces jolis visages, elle ne voulait les prendre que parmi
la crème fashionable. Lizzie Dally était, depuis longtemps, dans les
bonnes grâces de la duchesse; celle-ci l’avait quelquefois totalement
oubliée pendant un an ou deux, mais Miss Dally savait vivre et n’en
comptait pas moins l’amitié de Sa Grâce comme une des félicités de sa
vie; elle était cependant inquiète pour le bal, et ce fut pour elle une
joie profonde, quand cette bienheureuse carte arriva. Kate Rynaston,
elle-même aux nues, éprouva ce jour-là un véritable respect pour son
chaperon.

--My dear, dit la vieille demoiselle à sa jeune amie, vous verrez chez
cette chère duchesse tout ce que Londres peut offrir de mieux en fait
d’hommes: c’est votre meilleure occasion de la saison, et comme il est
probable que vous n’en aurez pas une autre, je vous conseille d’en
profiter. Quelle robe mettrez-vous?

La robe devait être charmante, et un crédit supplémentaire fut demandé,
pour l’occasion, à Sir Guy Rynaston, qui l’accorda avec plaisir.

Dès lors, ce bal fut l’unique pensée des deux femmes; parmi la
ribambelle de cartes d’invitation qui s’étalaient autour de la glace du
salon de Miss Dally, celle de la duchesse de Hightone était noblement
apparente. Les jeunes gens timides qui venaient prendre le thé à cinq
heures chez Miss Dally, pour y faire la cour à Miss Rynaston, sentaient
qu’elle s’élevait de plus en plus au-dessus d’eux; elle était décidément
la beauté de la saison, et dans ce cas, la fière duchesse faisait
invariablement des avances; il fallait que la «beauté» fût vue chez
elle, et qu’elle la connût ou non, elle lui envoyait une invitation,
qu’elle savait d’avance acceptée avec transport.

Le jour du bal vint. Dès le matin, Miss Dally avait passé son teint au
jaune d’œuf, s’était lavé le visage dans tous les kalydors connus, et se
préparait à être charmante pour sa part. Kate Rynaston devait être tout
en blanc, et Miss Dally pensa qu’une toilette rose serait d’une
opposition heureuse; Kate avait un immense bouquet de muguets et de
jasmins, elle en avait un de roses mousseuses.

A onze heures et demie, elles partirent, Miss Dally véritablement
éblouissante sous ses diamants et son rouge, et Kate Rynaston absolument
ravissante. Son excellent chaperon lui fit à nouveau ses
recommandations, l’engagea à bien ouvrir les yeux pour voir sur le vif
comme il est agréable d’être duchesse, lui rappela leur signal convenu,
et qui mettait Kate au courant du degré d’amabilité auquel elle pouvait
se laisser aller avec les hommes qu’on lui présentait: l’éventail au
menton, bon à rien; à la bouche, médiocre; touchant le front, excellent.
Grâce à un petit coup d’œil donné, de temps en temps, à son chaperon,
Miss Kate était sûre de ne pas se tromper. Enfin, comme elles
traversaient le square, déjà encombré, et se dirigeaient vers la
marquise élevée devant l’hôtel de la duchesse, Miss Dally laissa tomber
cette flèche du Parthe: «Il y aura au moins, ce soir, trois fils aînés
de ducs; tâchez que l’un d’eux soit pour vous. Surtout, point de
cadets!» Et, pénétrées de cette pensée, elles descendirent de voiture.

Elles mirent pied à terre devant cette marquise toute garnie de fleurs
et laissant apercevoir, par la porte grande ouverte, la région de
lumière et de musique; il leur semblait entrer dans l’empyrée. Des deux
côtés, la foule pauvre, massée et silencieuse, se pressait, essayant de
dévorer du regard l’apparition, entrevue un instant, et dès que la
voiture s’éloignait, faisait un mouvement en avant pour suivre des yeux
la femme qui entrait et se perdait, au milieu d’autres, dans le hall
magnifiquement éclairé, et rempli de valets de pied poudrés, majestueux,
superbes, leur livrée blanche éclatant contre le fond rouge sombre,
illuminé de centaines de bougies.

Monter cet escalier dans cet appareil, précédée de la beauté que tout le
monde regardait, quel délicieux moment pour Miss Dally!... Ce n’étaient
que sourires, saluts, aimables reconnaissances des uns et des autres...

Enfin elles arrivent. «Miss Dally! Miss Kate Rynaston!» sont annoncées à
haute voix et se trouvent devant la duchesse, qui les accueille avec un
sourire charmant; au premier coup d’œil, Kate lui a plu; une
très-profonde expérience de la vie n’a laissé subsister chez la duchesse
un respect réel que pour trois choses: la beauté, l’argent et le rang;
elle a eu la beauté, et grâce à la beauté, le reste; et elle aime la
beauté chez les autres. Aussi Kate rougit de bonheur quand Sa Grâce lui
dit, en lui donnant le bout des doigts: «Very pretty», et passe à
d’autres.


IV

En un instant Miss Dally et Kate sont entourées; tout le monde veut
danser avec la jeune fille, et Miss Dally aperçoit avec bonheur, parmi
ceux qui se font présenter, le jeune marquis de Glen. A sa vue, elle
lève son éventail, s’en frappe légèrement le front et regarde sa jeune
amie d’un air ravi! Le marquis de Glen, voilà le fils aîné rêvé! Cette
perspective ravissante met Miss Dally de si bonne humeur qu’elle
accueille avec une bienveillance inaccoutumée le jeune Edmond Fitzhewis,
charmant garçon, gai, amusant au possible, mais cadet de cadet et
dépensier comme un millionnaire. Kate Rynaston et le jeune Edmond
Fitzhewis se connaissent un peu; celle-ci a même pour ce mauvais sujet,
dans le secret de son cœur, une préférence assez tendre. Mais Miss Dally
est convaincue que, venant manifestement de faire la conquête de
l’héritier d’un duc, Kate n’aura pas d’autre pensée en tête. C’est donc
avec une surprise mêlée d’horreur que quelques instants après, elle voit
Kate au bras d’Edmond Fitzhewis, et qu’en passant devant elle, avec un
air d’entente tout à fait déplorable, ils lui annoncent qu’ils vont
prendre du thé. Miss Dally sourit, bien entendu, mais laisse tomber son
éventail, et une seconde après hèle un cavalier, timide jeune homme par
qui elle se fait conduire dans le salon où l’on prend le thé. Là, elle a
la douleur de voir assise dans un coin et flirtant de la manière la plus
évidente avec ce cadet de malheur, sa chère et future duchesse, qui a
encore l’aplomb de lui sourire. Lord Glen est là aussi regardant le
groupe d’un œil jaloux; miss Dally est exaspérée; il ne sera pas dit
que, elle chaperon, de pareilles choses se passeront sous ses yeux! Elle
appelle Lord Glen d’un signe, et sans se soucier le moins du monde de la
petite personne qui prend du thé sous sa protection, elle demande au
jeune Lord derrière son éventail s’il danse le cotillon avec Kate. Il
rougit, balbutie, dit qu’il n’a pas encore osé l’inviter.

--Ah! je croyais; je sais du moins qu’elle l’espère d’après un mot, mais
si vous êtes engagé?...

Puis, sûre de l’effet qu’elle a produit, elle va s’asseoir à côté de
Kate, sans se soucier le moins du monde des airs furieux du cadet. Un
instant après, comme Miss Rynaston était réclamée par un autre danseur,
la vieille demoiselle retint par la manche le jeune Fitzhewis qui
faisait mine de s’éloigner d’un air grognon, et à sa grande surprise lui
dit nettement, et d’un ton de bonne humeur:

--Ne soyez pas un imbécile, Edmond Fitzhewis.

Ce début singulier dérida le jeune cadet, qui s’arrêta, s’assit
familièrement et regarda Miss Dally bien en face.

--Oh! vous savez je n’ai pas peur de vous; je sais très-bien, mon cher
garçon, l’histoire de vos petites dettes, et je ne veux pas que vous
fassiez la cour à ma beauté.

--Mais si cela plaît à Miss Kate et à moi?

--Oui, mais cela ne me plaît pas; et puis vous avez trop d’esprit,
Fitzhewis, pour vous marier, sans autre revenu que l’amour, et rien du
tout chez le banquier.

Ces allusions directes à l’état de ses finances ont toujours le don
d’attrister Fitzhewis; elles lui rappellent que s’il n’a rien chez le
banquier, comme l’exprime si éloquemment Miss Dally, il a beaucoup de
spécimens de sa signature chez les usuriers.

--Alors, Miss Dally, vous trouvez qu’il me faudrait une femme riche?

--Fitzhewis, vous l’avez dit, et vous l’aurez si vous en prenez la
peine. Donnez-moi le bras maintenant, je vous prie, car nous nous
compromettons.

Tout en donnant le bras à Miss Dally et en lui faisant en plaisantant
des compliments sur sa robe rose, Fitzhewis se disait involontairement
que si elle était un peu plus jeune, ce serait bien la femme riche qu’il
lui faudrait. De son côté, Miss Dally s’avouait qu’il devait être
difficile de faire de la peine à cet aimable garçon. Et elle plaignait
un peu sa pauvre Kate, d’autant que Lord Glen est légèrement bègue.

Le bal est des plus brillants, et Miss Dally reçoit de plusieurs côtés
des compliments voilés, sur la conquête de sa jeune amie, car Lord Glen,
ce bienheureux fils aîné de duc, prend feu de plus en plus, et Miss
Dally a enfin le bonheur d’apprendre qu’il a invité Kate pour le
cotillon! Elle, Kate, aimerait mieux le danser avec «un autre», et elle
a promis à cet autre de descendre souper avec lui; c’est une légère
consolation. Décidément la pauvre Kate n’est pas aussi raisonnable
qu’elle le voudrait elle-même, et Miss Dally surprend des regards tout à
fait inutiles, s’égarant dans la direction de Fitzhewis; mais elle
veille, elle, le chaperon providentiel, et elle sera à la hauteur de la
situation! Elle a déjà organisé son plan: elle sait le jour où elle
invitera Lord Glen à dîner, comment on se rencontrera au Royal Academy,
à Hurlingham; elle a calculé le temps qu’il faut pour l’amener à poser
la question, et elle n’en sera détournée absolument par rien! D’une
façon ou d’une autre, elle supprimera Fitzhewis! Il est vraiment
scandaleux que ce petit cadet nuise au triomphe de sa jeune amie! A la
grande surprise de celle-ci, elle entend Miss Dally prier Fitzhewis de
venir goûter le surlendemain!...


V

Le bal est fini. Miss Kate Rynaston a dansé le cotillon avec Lord Glen;
elle a été comblée de bouquets, de distinctions de tout genre; la
duchesse lui a parlé deux fois, et Miss Dally a été traitée par tout le
monde avec une considération marquée. Lord Glen met lui-même en voiture
Miss Rynaston, et Miss Dally suit triomphante, au bras de Fitzhewis, à
qui elle sourit d’une façon charmante en lui disant bonsoir.

--Eh bien, Kate, vous avez eu un bal agréable, j’espère!...

Et Miss Dally, à la grande surprise de sa jeune amie, s’en tient là de
ses réflexions, du moins de ses réflexions parlées, car celles qu’elle
ne dit pas étonneraient bien la jeune amie! De son côté, celle-ci se
demande si elle sera plus heureuse, pauvre avec Fitzhewis, ou marquise
avec Lord Glen, et n’est pas encore bien sûre de ce qu’elle désire le
plus.

Deux jours après, le jeune Fitzhewis arrive goûter comme il en a été
prié. A son grand désappointement, Miss Kate Rynaston a été précisément
invitée chez une amie. Le pauvre garçon aurait pourtant bien besoin
d’être consolé. Ses embarras financiers lui viennent par-dessus la tête,
et il trouve, pour l’instant, la vie une farce assez lugubre. Miss Dally
est au contraire très-satisfaite de l’existence; sa jolie maison est
fleurie du haut en bas, son petit boudoir rose, avec ses innombrables
figurines de Saxe, est aussi riant que possible; le petit lunch qu’elle
a commandé est exquis, et le vin qu’on boit chez elle est de premier
ordre; tout est si confortable et si agréable, que Fitzhewis ne peut
s’empêcher de le lui dire.

La façon dont Miss Dally lui répond jette Fitzhewis dans
l’ébahissement... Positivement la vieille demoiselle a des vues sur
lui!... Il est si accablé d’ennuis, qu’il se demande sérieusement si ce
ne serait pas là une fin très-sage... D’autres en ont fait autant, et
s’en sont bien trouvés... Le fait est qu’il est quatre heures quand il
s’en va, et Miss Dally, qui va prendre Kate à cinq heures, a un air
tellement triomphant, que celle-ci s’en aperçoit.

Miss Dally sait ce qu’elle veut; elle accomplira sa tâche de chaperon
jusqu’au bout! Jamais, non jamais, Kate Rynaston ne la quittera pour
épouser un cadet! Elle épouserait plutôt elle-même Edmond Fitzhewis!...
Et c’est à quoi, après mûre considération, elle se décide... Un horizon
sans dettes détermine de son côté Fitzhewis, et cette étonnante nouvelle
est annoncée à Kate, qui, ne pouvant en croire ses oreilles, et outrée
de dépit, accepte du même coup le bienheureux fils aîné de duc, Lord
Glen, quoique un peu bègue.




FOUR IN HAND CLUB


I

La masse rouge de Marlborough-House se détache doucement sur un ciel
doux et légèrement voilé; les arbres de Saint-James Park ont cette
incomparable verdure anglaise, molle, profonde, humide; les grandes
pelouses s’étendent au loin, ondulant sous les effets de lumière, la
terre arrosée sent bon... C’est un coin charmant, que ce coin du Vieux
Parc, dominé par cette simple maison princière, entourée de son grand
mur de briques ternes; les nombreuses fenêtres aux rideaux très-blancs,
resserrés par le milieu, à la mode anglaise, par des rubans roses et
bleus, ont un air de vie heureuse, et dans le parc même, à cette heure
charmante de la journée, quand la grande chaleur est passée, il y a
quelque chose de particulièrement doux et apaisant. Là-bas, gronde
furieusement la vie active et débordante; ici, tout en restant brillante
et vivante, elle a dépouillé tout ce qui est vulgaire et bas. C’est un
charme de venir là en voiture, se ranger sous les vieux marronniers, au
milieu de centaines de voitures, pour attendre le «Meet» du «Four in
hand Club». Vers quatre heures, les voitures débouchent dans le Parc,
celles-là venant du côté de Grosvenor Place, les autres de Saint-James’
street; toutes sont découvertes, et la plupart sont bien remplies;
beaucoup de jeunes femmes jolies, étonnamment élégantes, vêtues des
couleurs les plus claires; la tête très-droite, le regard très-assuré,
ayant la plupart, comme accessoires complétant l’élégance de l’ensemble,
un ou deux beaux enfants parés, et un chien gigantesque au regard
sérieux. Toutes les voitures se rangent en files pressées dans la grande
allée du bas, d’où l’on verra le mieux le défilé de tout à l’heure; les
cavaliers arrivent au petit galop; les femmes à tournure d’éphèbe, leur
étroite taille emprisonnée, et une fleur éclairant leur corsage. Les
hommes ont presque sans exception le revers de l’habit fleuri; l’air de
fête est général, et bien marqué du reste dans les réunions anglaises,
qu’égayent toujours le goût des couleurs claires et le mépris parfait de
la température extérieure.

Le rendez-vous est pour cinq heures et demie, et dès avant cinq heures
paraît le premier drag; l’un après l’autre, ils arrivent suscitant des
émotions et des commentaires divers. Tous sont bien chargés, tous
conduits par des visages connus. Aussi, on discute avec passion les
mérites des bais, des alezans, des gris qui composent les différents
attelages et ont chacun leurs partisans. Parmi ces trente-deux drags
qui, au coup de la demie, vont s’ébranler sur la route qui mène à
Orléans-House, il n’en est pas de plus parfaitement mis au point que
celui de Sir Thomas Redver-Morris qui, du reste, goûte les plus pures
joies de sa vie, lorsqu’il est assis sur le siége de son grand drag à
caisse jaune, ayant devant lui les trois bais et l’alezan qui composent
son train. La gloire et le bonheur de Sir Thomas est d’être un cocher
incomparable, et un strict observateur de tous les vieux canons qui, il
y a cinquante ans, étaient un article de foi sur «la Route». Très-bon
garçon, du reste, bel homme, il a la moustache et le col des «mashers»
du jour, et se sait et se croit assez séduisant. Quantité de jeunes
personnes le regardent avec bienveillance, et lui-même a le cœur assez
tendre. Chaque année, on croit qu’il va se marier; chaque année,
l’heureuse élue qu’il invite à prendre place à ses côtés sur son drag se
flatte d’être sûre de son fait; mais invariablement, on revient sans que
Sir Thomas ait pensé à autre chose qu’à ses chevaux, et son choix
définitif se trouve invariablement retardé, et ensuite indéfiniment
ajourné, par les soucis que lui donne le perfectionnement de ses
attelages.


II

L’heureux jour dont nous parlons, le drag de Sir Thomas était mieux
garni que jamais; deux des femmes les plus à la mode derrière lui, et à
son côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies personnes de la
saison. Elle eût assez agréé à Sir Thomas; elle avait un pied charmant,
ce qu’il appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie allure,
enfin, tous les points d’une bête de race. Mais, d’un autre côté, elle
ne connaissait rien aux chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait
même de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas se montrait-il
beaucoup plus sensible aux séductions d’une autre jeune personne, qui le
tenait sous son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte Adon,
moins jeune qu’Edith, moins naïve, était une sportswoman de premier
ordre; elle en savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la campagne,
avait mené plus d’une fois le drag d’un de ses oncles. Sir Thomas ne
l’ignorait pas, et c’était pour lui la plus puissante séduction.

Les deux jeunes personnes, la timide débutante et l’étoile de la
dernière saison, avaient parfaitement conscience de leur rivalité. Edith
Howe avait, sous son petit air innocent, une envie démesurée de
l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady Charlotte la regardait
comme une rivale sans grande conséquence. C’était en effet Lady
Charlotte qui avait, par des demi-mots, engagé Sir Thomas à combler les
vœux de Miss Howe, en l’invitant le jour de la réunion du Four in hand
Club; elle comptait sur l’ignorance bien constatée d’Edith pour la
perdre définitivement aux yeux de leur adorateur, qui ne serait sûrement
pas longtemps à découvrir la différence qu’il y a, à avoir auprès de soi
une Lady Charlotte, experte, émue, intéressée, ou une petite poupée
perdue dans sa propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, Lady
Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bal
avec sa rivale, n’avait fait aucune difficulté à l’aborder de la façon
la plus gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa toilette, et
de recevoir avec complaisance ceux qu’Edith se crut tenue de lui faire.
De ces préliminaires, on passa à ce qui les occupait toutes deux.

--Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air aimablement protecteur, vous
allez au rendez-vous de mercredi sur le drag de Sir Thomas; je vous
avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il conduit.

--Oh! cela m’est égal, je regarderai les autres.

--En ce cas vous aurez le plaisir de me voir; ce cher Lord Moldo (et
Lady Charlotte ne dissimula pas son triomphe) m’a offert une place,
j’irai avec sa sœur que j’adore.

Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et Lady Charlotte comptait
bien, grâce à lui, exciter la jalousie de Sir Thomas, sans se faire
illusion, du reste, sur les sentiments de Lord Moldo pour elle.

--Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce pas? dit Edith, qui de
son côté croyait nécessaire d’être généreuse.

Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, était au bras d’un jeune
athlète passé profès dans la science hippique. Cessant de s’adresser à
Miss Edith, elle se tourna vers son partner et l’attaqua sur sa
spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une compétence
extraordinaire; à leur avis, rien n’était parfait; ils prodiguaient les
termes techniques. Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.

--Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au moins des bêtes d’une
taille correcte.

--Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous remarquée? répondit
le sportsman.

--Mais Tancred est un animal magnifique! reprenait Lady Charlotte.

Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui était aussi familier
qu’il l’était peu à Miss Edith, Lady Charlotte, soutenue par le jeune
athlète, entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse
dissertation, dans le but évident d’éblouir et d’écraser la pauvre
petite profane.

Il fut d’abord question de la condition parfaite des chevaux pour la
route, partant d’une allure égale, sans une secousse. La paire du timon
mettant en mouvement la lourde voiture au moment précis, de façon que
les chevaux de volée, savamment retenus, n’aient pas le temps de tendre
leurs traits, et laissent flotter leurs palonniers... Puis, à la
descente, les chevaux de volée, très-dociles à la main, quoique
très-allants, doivent être maintenus de façon qu’ils ne tirent pas,
tandis que les chevaux donnent en plein dans leur collier, le poids de
la voiture maintenu par la mécanique franchement serrée... A la montée,
autre soin: un maître coup de fouet partagé entre les chevaux de volée
doit enlever tout l’attelage au galop... Pour les tournants, la
difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir les deux couples
exactement l’un devant l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur
indépendance de mouvement. Il arrive, dans un tournant à angle droit,
que les chevaux de volée l’aient fait, tandis que ceux du timon sont
encore dans la ligne droite; il faut alors que l’inclinaison des traits
soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit imprimé à la flèche,
etc., etc., etc.

Lady Charlotte parla encore plus d’un quart d’heure; quand elle fut sûre
d’avoir suffisamment fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait
l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable drag de Sir Thomas, elle
s’arrêta, et redevenant tout affectueuse et simple, elle s’adressa de
nouveau à Miss Edith:

--Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas? parlons plutôt de la mode
nouvelle des ombrelles!

Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette conversation; elle
emmagasinait dans sa tête tout ce qu’on venait de dire devant elle, se
promettant bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit place sur
le siége à côté de Sir Thomas, elle avait son plan.


III

Il y eut une approbation générale quand le drag à caisse jaune de Sir
Thomas fit son apparition. Tout y était admirablement correct; les
chevaux étaient bétail de bonne souche, bien faits pour la route, en
parfaite condition, et l’on disait qu’ils étaient venus de York à
Londres deux ou trois jours auparavant. Les «_wheelers_» avaient quelque
chose en plus de hauteur que les «_leaders_»; c’est la vieille loi,
souvent négligée et même renversée maintenant; mais Sir Thomas, pour
rien, n’aurait voulu s’en départir; lui-même, bien droit, le visage un
peu coloré, maniait les rubans avec une habileté célébrée par les vieux
routiers qui surveillaient chaque drag d’un œil critique.

A côté de lui, Edith Howe habillée d’une toilette de crêpe de Chine
gris, la petite capote bien serrée à la tête, surmontée d’un marabout
jaune (couleur de la caisse); mais ce qui avait frappé d’admiration Sir
Thomas, c’étaient les broderies qui ornaient le bouffant de gaze
transparente qui formait le devant du corsage: une quantité de drags
miniature (et il n’y avait pas à se tromper quel drag) étaient brodés en
soie et chenille!... C’était une véritable œuvre d’art, reproduite aussi
sur les brides du petit chapeau dont chaque nœud était ajusté par un fer
à cheval en diamant. L’ombrelle surtout était unique: une ombrelle de
soie grise sur laquelle tournaient les plus jolis drags du monde!...

Edith eut conscience de son premier succès auprès de Sir Thomas, et ne
s’en promit que davantage de jouer serré pendant la route. On allait
rencontrer Lady Charlotte, et de loin, elle cherchait à distinguer le
drag de lord Moldo, épiant en même temps du coin de l’œil le visage de
Sir Thomas.

Six voitures arrivaient en bon ordre, roulant doucement sur la route
bien arrosée, et faisant ce bruit spécial, ce _rattle_ particulier aux
«Four in hand». C’était d’abord le jeune duc de Turf, rouge de visage,
rouge de cheveux, le costume clair, le cigare à la bouche, arrivant avec
un chargement uniquement masculin, mélange de pairs du Royaume et
d’acteurs à la mode, ceux-là les plus regardés de tous; puis le drag de
M. Wicleff, sur le haut duquel trois ombrelles mirifiques attiraient
tous les regards, l’une en satin rouge, l’autre bleu saphir, et l’autre
en taffetas changeant grenat et vert. Sur tous les drags du reste, les
ombrelles faisaient de grandes taches claires se détachant contre le
fond des arbres et ondulant avec le mouvement des chevaux.

Lord Moldo parut à son tour; Lady Charlotte auprès de lui, tout en vert
habillée, y compris les gants! Sir Thomas la vit et eut un mouvement
intérieur de satisfaction: ce vert eût été horrible sur sa voiture!
Quand enfin, arrivant le dernier, pour du reste faire seulement acte de
présence, parut le magnifique attelage du marquis de Saint-Médard, ayant
à ses côtés la marquise, qu’un divorce éclatant venait de mener à ce
poste envié, toutes les femmes regardant, critiquant, plaignant le
marquis, Sir Thomas, avec une noble satisfaction, se vit certain de
n’être surpassé par personne.


IV

Cinq heures et demie; les trente-deux drags sont à la file, formant un
des plus agréables spectacles qui se puissent voir; puis soudain, il y a
comme un énorme remous, le drag qui est en tête s’ébranle, les autres
suivent tenant bien leur distance, allant tous d’un trot égal et
cadencé. La masse serrée des cavaliers et des voitures se met en
mouvement au même instant; on fait tourner la tête aux chevaux, car il
s’agit de voir encore une fois tous les drags qui vont faire le tour de
Hyde Park avant de partir pour Twickenham.

Sir Thomas vient quatrième; sur le drag suivant, Lord Moldo, qui regarde
assez tendrement Lady Charlotte, trouve de concert avec elle une
quantité de défauts à l’attelage de Sir Thomas, jugé si correct par son
propriétaire.

--Et cette jument de droite, sa Vesta qui a une chaussette blanche!

--Et l’ombrelle d’Edith Howe! Cette ombrelle est absurde! Il faudrait au
moins être fiancée pour oser de pareilles choses.

Malgré la chaussette blanche de Vesta et malgré la malencontreuse
ombrelle, Sir Thomas et Edith sont très-satisfaits, celle-ci pense qu’il
serait charmant d’être toujours là où elle est en ce moment, avec toute
la saveur qu’ajoute le sentiment de la propriété. Sir Thomas est heureux
de sentir à ses côtés une si jolie et si élégante créature, qui semble
si bien comprendre son bonheur. Mais, malgré ses tendres velléités, il
se possède encore assez pour se demander si une femme si bien mise n’est
pas un objet de luxe horriblement dispendieux.


V

On a passé Cromwell-Road, on roule hors de Londres.

Il y a un charme tout particulier à traverser la campagne anglaise; les
habitations ont quelque chose de si vivant et de si avenant! On a vite
laissé derrière soi les petites maisonnettes d’employés, et à mesure
qu’on avance dans la vraie campagne, les habitations se font de plus en
plus confortables; cinq ou six apparaissent parfois l’une auprès de
l’autre, avec leurs briques rouges, leurs fenêtres en «bow», et leurs
pelouses incomparables, éclairées de massifs aux vives couleurs. Puis ce
sont les grandes villas avec leurs «meadows» et leurs «paddocks» où
s’ébattent librement les chevaux; nulle part de murs; rien que des
barrières de bois, auxquelles accourent pour l’occasion tous les enfants
et toutes les maids d’une maison. Puis les rues de village avec
l’artisan sur le pas de son cottage, la pipe à la bouche et l’inévitable
baby à moitié nu sur le bras. Au seuil des «inns», à la grande enseigne
ballante, aux fenêtres à petits carreaux avec leurs pots de fleurs
fleuris, tout un monde d’hommes d’écurie regardant les drags avec un air
connaisseur. Puis les «turnpikes» qui s’ouvrent au bruit de la
trompette; les montées pendant lesquelles il est plus facile de causer;
les descentes avec le sabot qui broie la pierre, le grand harnais lâché
et flottant, et les petits chocs inévitables.

Tout est à l’apaisement, et le repos du soir se fait partout sentir; la
vue de tant de nids où tout le monde paraît heureux, car il n’y a pas à
dire, la vue superficielle des choses indique plutôt le contentement et
la joie, émeut Sir Thomas, habituellement plus maître de lui-même. Il ne
peut s’empêcher de faire à Edith la remarque qu’on pourrait être
très-heureux dans un de ces petits cottages, dont les habitants, la
fulgurante housemaid à bonnet de tulle y compris, se dérangent de leur
thé ou de leur dîner pour les admirer. Ces visions de bonheur économique
chassent les autres, et Sir Thomas réfléchit qu’Edith a été parfaitement
élevée et qu’elle s’entendrait sans doute admirablement à tenir sa
maison, et il la regarde avec d’autant plus de douce bienveillance
qu’elle paraît décidément familiarisée avec les trois bais et l’alezan,
à qui elle adresse par leur nom et à voix basse (ce qui arrive
parfaitement à Sir Thomas) les adjurations les plus câlines; c’est:
«Well done, Vesta!... go, you noble Tancred!...» Et ce sont des
commentaires sur leur allure, leur courage...

Le visage de Sir Thomas respire la plus évidente bonne humeur; il a
observé qu’un des leaders de Saint-Médard n’est pas irréprochable, et
Edith se rappelant un détail de la conversation de Lady Charlotte, lui a
fait remarquer que les noirs du duc de Turf tiraient beaucoup, et qu’ils
avaient un filet sur le nez. Oui, Edith elle-même a fait ces découvertes
pertinentes; elle a fait attention à la taille parfaite des chevaux, et
à l’apparence générale de solidité et de «business» qui caractérise le
drag de Sir Thomas, et il lui explique avec volupté que c’est la
première qualité de ce genre d’attelage, destiné avant tout à faire son
service sur la route.

Sir Thomas est transporté, Edith lui paraît délicieuse; comme il se
trompait en la croyant indifférente et ignorante! Ferme maintien des
chevaux de volée aux descentes, maître coup de fouet également partagé
aux montées, difficultés vaincues aux tournants, à chaque occasion,
Edith laisse échapper un mot qui révèle une parfaite connaissance des
choses chevalines. Charlotte ne parlerait pas mieux!

Sir Thomas est ravi; jamais aucun rendez-vous du «Four in hand Club» ne
lui a paru si agréable; quant à Edith, elle jette de temps en temps un
coup d’œil au drag de Lord Moldo qui les précède, et trouve que la
poussière du chemin a un goût délicieux.


VI

Positivement Sir Thomas regrette d’arriver; la vue de la rivière le
laisse insensible, mais il écoute avec plaisir les exclamations
admiratives d’Edith. Quelle belle soirée! Quelle délicieuse promenade!
Oh! Sir Thomas, je vous remercie! Et elle lève vers lui des yeux
très-doux, très-doux.

Cependant il faut descendre; l’échelle est placée. Edith y met son joli
pied bien chaussé d’un soulier verni à bout très-pointu, et d’un bas
noir fin comme une toile d’araignée, et saute à terre.

Les dames montent dans des chambres pour réparer le désordre de leur
toilette; les petites boîtes de poudre de riz sortent des poches, les
mouchoirs fins tamponnent les yeux, les frisettes sont rajustées. Lady
Charlotte échange quelques paroles aimables avec Edith.

Après un moment de flânerie sur les pelouses magnifiques, après la vue
rafraîchissante de la rivière sur laquelle les petites embarcations
passent tranquillement, envoyant de temps en temps dans l’air le bruit
d’une chanson, on rentre, car d’avis unanime, il faut dîner.

C’est une société fort gaie qui prend place autour de la table
magnifiquement servie et chargée de fleurs jusqu’à l’excès; tous les
plats, toutes les assiettes sont encadrés de plates-bandes fleuries;
leur parfum se mêle à celui des fruits et forme une atmosphère
passablement capiteuse. Au dehors, joue la musique, dont les flonflons
entrent par les fenêtres ouvertes et accompagnent le bruit des
assiettes, le choc des cristaux et celui des voix.

Au début, on parle encore un peu bas selon la mode anglaise; peu à peu
le diapason s’élève, et à mesure que circulent le champagne et le
claret-cup, on parle plus haut. Le menu, minutieusement élaboré en
français, est d’ailleurs des plus réconfortants. Sous son heureuse
influence, Sir Thomas, déjà plus vaillant au milieu de tout ce monde que
seul sur son drag, se met positivement à faire la cour à Edith qui est à
sa gauche, et cela en dépit de Lady Charlotte qui est à sa droite, et
qui s’efforce en vain d’attirer son attention. On ne parle que drags,
chevaux, courses, et là elle se sait dans son élément. Mais si Sir
Thomas boit et mange vaillamment pour se donner du courage, ce n’est pas
pour causer avec Lady Charlotte qu’il en a besoin; il regarde de temps
en temps les jolis cheveux «auburn» d’Edith, sur lesquels la lumière
pose des reflets d’or; il regarde sa petite oreille à ourlet rose, et
son charmant petit nez, et la fossette qu’elle a au menton; il se soucie
fort peu de Lord Moldo, fort peu de Wicleff qui fait du bruit comme
quatre et veut prouver à tout le monde, «my dear fellow», qu’il n’y a
que lui qui sache ce que c’est que quatre chevaux bien appareillés.
Edith le sait aussi et bien mieux, car elle trouve des mots charmants
pour louer Vesta, Tancred et leurs deux camarades. Aussi Sir Thomas lui
raconte avec effusion les mérites d’un de ses hunters, l’incomparable
_King of Trumps_ qu’il ne céderait pas pour mille guinées! Edith
comprend cela tout de suite, elle est tout oreilles et semble ne faire
nulle attention aux flirtations qui vont cependant bon train à mesure
qu’on devient plus libre, et que les rires se font plus fréquents; elle
remarque seulement, et le fait doucement remarquer à Sir Thomas, que
Lady Charlotte commence à avoir le bout du nez rouge.

Elle est de bien mauvaise humeur, Lady Charlotte; Moldo se conduit d’une
façon absurde avec la belle Mrs Bernard Foster, et Sir Thomas se donne
tout simplement en spectacle; elle ne peut en croire ses yeux... Elle,
si convaincue qu’il arriverait fatigué, excédé d’Edith, avide de trouver
quelqu’un à qui parler enfin, elle était là prête à se dévouer, et il ne
la regardait seulement pas!... Non-seulement Sir Thomas ne la regardait
pas, mais il se demandait comment il ne s’était pas décidé plus tôt à
poser certaine question à Edith, et se disait que tout à l’heure, dans
le jardin, quelque part bien près de l’eau, il trouverait un cadre
charmant pour sa déclaration...

Et quand enfin après ce long dîner, ils se lèvent de table, respirant
avec bonheur la fraîcheur du soir, et qu’Edith, serrée de très-près par
Sir Thomas, fait une remarque sentimentale sur les étoiles, elle trouve
immédiatement un écho!... Cinq minutes après, ayant découvert le site
selon son cœur, Sir Thomas offre à Edith de devenir Lady Redver-Morris,
et la propriétaire de Vesta et de Tancred qu’elle a su si bien
apprécier.

Lady Charlotte ignorera toujours la part qu’elle a eue au triomphe de sa
rivale; elle a heureusement découvert qu’on peut captiver Lord Moldo en
lui parlant de sa cave, et elle cultive maintenant l’historique des
grands crus.




RÉDEMPTION


I

Après une absence de deux ans, absence des plus motivées, l’honorable
madame Tudor Hopwaring était revenue à Londres. Cet espace de temps lui
avait suffi pour quitter le domicile conjugal avec le plus grand
scandale, ayant laissé sur sa table une aimable et insolente lettre
d’adieu à son mari, pour être dûment divorcée (il n’y avait pas eu de
défense, selon la formule consacrée), et enfin après dix-huit mois de
tendresse indépendante, elle avait correctement régularisé sa situation,
s’appelant présentement madame Hopwaring, gros comme le bras, et
oubliant qu’elle eût jamais été la femme légitime de Sir James Massey.
Celui-ci, du reste, l’avait remplacée non moins régulièrement par une
charmante petite épousée, blonde de dix-sept ans, avec laquelle il
s’était installé à la campagne. Il avait banni de chez lui tous les
pianos, tous les cahiers de musique, et il avait averti la nouvelle Lady
Massey que sauf le dimanche à l’office (et encore modérément), il ne
permettrait jamais à sa femme de chanter.

C’est que la belle infidèle possédait une voix admirable et un talent de
musicienne qui l’avait rendue l’idole de la société. C’est à cette voix
trop séduisante, à l’accoutumance des duos trop passionnés que beaucoup
de personnes attribuaient la chute de la pauvre Barbara; c’était son
petit nom. Quant à elle, loin de vouloir faire oublier sa voix
harmonieuse, elle l’avait cultivée et étendue de son mieux pendant ses
séjours forcés à Paris et à Rome. L’amoureux et heureux Tudor Hopwaring,
toujours ravi, fasciné et ensorcelé par cette voix, était un auditeur
incomparable, mais jugé insuffisant cependant. Aussi était-ce avec un
véritable transport que madame Tudor Hopwaring avait remis le pied dans
sa bonne ville de Londres, ne doutant pas du tout d’y reprendre
triomphalement sa place, et de faire oublier en un rien de temps la
bagatelle du divorce.

Le ménage était très-disposé à quelques sacrifices dans ce but; madame
Hopwaring, partie brune, revenait blonde, et elle trouvait à cette
transformation une certaine délicatesse dont elle se savait gré. Elle
croyait à n’en pas douter que tous ses parents, et ils étaient nombreux,
lui feraient bonne mine, et si la sotte famille de Tudor lui tenait un
peu rigueur, elle était convaincue qu’on ne tarderait pas à se réjouir
de l’honneur de son alliance.

Elle commença par user du crédit illimité que Tudor lui donnait pour
remeubler la vieille maison patrimoniale qu’il possédait dans B square;
elle répudia tout ce qui aurait rappelé l’installation de Lady Massey,
et adopta un pur Louis XVI, des panneaux en grisaille, une sobriété
extrême de bibelots, une absence totale d’encombrement; de grands
miroirs, des cheminées monumentales, des lustres de cristal de roche, de
vieilles soies pâles aux fenêtres, des tapis de Smyrne sombres. Enfin un
cadre d’une douceur et d’une dignité extrêmes. Rien ne rappelait le
passé, si ce n’est un splendide piano à queue, présent de l’amoureux
Tudor, qui se délectait en pensant aux triomphes de Barbara, dont il
aurait maintenant officiellement le droit de se montrer glorieux.

Le retour du ménage dans ses foyers fut annoncé correctement dans les
journaux qui s’occupent des mouvements du grand monde; les intéressés et
les indifférents apprirent en même temps que M. et madame Hopwaring
étaient arrivés dans B square pour la saison.

Cette nouvelle fut immédiatement discutée et commentée; pour les âmes
innocentes que Barbara comptait parmi ses anciennes relations, elle
avait la fascination du crime; pour les jalouses elle semblait une
insolence, pour beaucoup elle fut surtout un embarras.

Madame Hopwaring, qui voulait faire une rentrée triomphale, commença par
agir hardiment, et exactement comme s’il ne se fût rien passé; mais
plusieurs portes qui restèrent résolûment closes devant elle, des saluts
non rendus, des billets laissés sans réponse, lui arrachèrent bien vite
l’illusion qu’on ne lui tiendrait pas rigueur. On y semblait au
contraire cruellement disposé; d’autres venues plus tôt, et ayant
traversé les mêmes caps orageux, avaient su se remettre en grâce. Un
vent d’indulgence outrée avait soufflé, un vent contraire semblait se
lever, et madame Tudor Hopwaring devait être le bouc émissaire de cette
réaction. On remémorait toutes ses offenses passées, on se rappelait ses
grands airs, son attitude de défi, ses nombreuses flirtations, et par un
mot d’ordre tacite, on était résolu à lui faire payer tout cela, même,
peut-être surtout, ce talent qui l’avait rendue si glorieuse, et dont
elle n’allait plus avoir une occasion qui vaille la peine de se parer.

Madame Hopwaring fut d’abord étonnée, puis résolûment se mit en tête de
faire face à l’orage, et de l’emporter de haute main. Elle commença par
mettre à ses côtés une vieille cousine, personne irréprochable,
orgueilleuse et désagréable, auprès de qui elle s’humilia et qui se fit
partout garante du repentir de sa parente, désormais décidée à être un
modèle de toutes les vertus. Madame Austor, comblée par le ménage
Hopwaring, fit consciencieusement son devoir, mais sans résultat
apparent.

Cependant, madame Hopwaring avait repris son ancien «visiting book», et
fit annoncer, toujours par la bienfaisante influence de la presse, une
série de lunchs, et lança ses invitations, ne s’adressant qu’aux plus
huppées, sachant que celles-là auront parfois l’audace qui manquerait à
d’autres. Ces lunchs, pour lesquels on mettait couramment cent livres de
fleurs sur la table, furent un échec. Quelques femmes acceptèrent,
curieuses de revoir Barbara et son installation, mais décidées à ne
jamais lui rendre la moindre invitation. Sans se laisser abattre, sans
témoigner qu’elle avait le moindre sentiment de son insuccès, madame
Hopwaring fit annoncer un bal, et puis carrément s’en alla chez la
vieille comtesse douairière de Smallbank. Cette vieille comtesse avait
été une des meilleures amies de Barbara pendant la première phase de son
existence; la bonne vieille âme, pauvre et toujours endettée, acceptait
les invitations avec délices, et presque chaque année patronnait quelque
nouvelle maîtresse de maison avide de se faire une «liste», et pour le
compte de laquelle elle lançait les invitations:

--Madame une telle chez elle.--De la part de «la comtesse de Smallbank».

Eh bien, Barbara subirait cette humiliation de parvenue; et elle venait
conjurer sa chère comtesse de faire les invitations pour son bal; le
petit service que Tudor pourrait lui rendre en échange était
sous-entendu.

Lady Smallbank hésita un instant, mais, il faut le dire à son éloge, un
seul petit instant; elle était pratique, elle ne trouvait pas que madame
Hopwaring méritait le traitement qu’on lui infligeait; de plus, elle
était fort gênée dans ses affaires, et la chose fut conclue.

Les cartes de madame Hopwaring furent lancées; toutes portaient au coin:
«De la part de la comtesse de Smallbank.»

Hélas! ce bal devait être le plus cruel déboire de madame Hopwaring. La
crème s’abstint, et il ne vint qu’une légion d’amis inconnus de la
vieille comtesse, dont, il faut le dire, les relations étaient un peu
mélangées; quelques femmes ignorèrent entièrement madame Hopwaring et ne
saluèrent que la comtesse. L’incomparable souper fut un succès parmi la
partie masculine, qui donna au grand complet, mais les fleurs
merveilleuses (il y en avait pour deux mille livres!) ne furent admirées
que par des gens tout à fait indignes d’un pareil régal. Madame
Hopwaring, au désespoir, fut admirable d’entrain et de hardiesse. Elle
lut, le lendemain, les commentaires entortillés sur sa fête, dont on
expliquait l’insuccès apparent; mais, avec un tact de bon stratégiste,
elle ne fit pas le plus insensible mouvement de recul, remercia la
vieille comtesse avec une générosité reconnaissante, se montra plus que
jamais partout, triomphante et aimée, en compagnie de celui qui était
indubitablement aujourd’hui le mari et le devoir. A l’Opéra, au Lycéum,
au Parc, à Hurlingham, aux courses, partout où l’on se fait voir, on
était sûr de rencontrer madame Hopwaring. Ses amies déploraient son
manque de tact, qui les mettait si souvent dans l’embarras; mais la
galerie se laissait prendre à sa mine assurée; rien ne paraissait au
dehors; même Tudor pouvait croire sa femme contente, et, bien
assurément, il le croyait; mais Barbara, elle, sentait sa position
perdue, et son dépit était affreux.


II

Du reste, le monde faisait peu d’attention aux efforts et aux déboires
de madame Hopwaring. La société s’amusait à autre chose, et se
passionnait présentement pour la rivalité de deux sociétés musicales
composées de ce qu’il y a de mieux en fait de sang bleu. Les
_Rossignols_ et les _Bouvreuils_, ainsi surnommés, accaparaient
l’attention par leurs luttes. D’un côté, les _Rossignols_ devaient
chanter pour l’œuvre éminemment intéressante des _Petits borgnes du cap
de Bonne-Espérance_. La richissime Lady Midas qui, depuis plusieurs
années, prenait chaque année la majorité des billets, avait enfin obtenu
la faveur insigne de faire tous les frais, d’ouvrir ses salons et
d’avoir chez elle les _Rossignols_. La maison de Lady Midas faisait face
à celle de madame Hopwaring, et celle-ci se rappelait à merveille le
temps où Lady Midas, fille d’un petit avoué de campagne, voleur
par-dessus le marché, et femme du Sir Giorgus Midas, dont tout ce qu’on
savait sûrement était qu’il avait une énorme fortune, était trop
heureuse d’être patronnée par elle; mais depuis, l’étoile de Lady Midas
avait pris un essor extraordinaire. Sir Giorgus mettait tant de bonne
volonté à dépenser son argent pour des lords et des ladies, bals,
dîners, concerts, patronages de toutes les œuvres, bazars, foires, il ne
se lassait jamais, qu’à la fin il avait eu sa récompense; des duchesses
venaient familièrement dîner chez lui, et Lady Midas se croyait une
grande dame, et parfaitement l’égale de Lady Blanche Beaudisert,
présidente de la Société des _Bouvreuils_. Les _Bouvreuils_, eux, se
regardent comme infiniment plus recherchés que les _Rossignols_,
auxquels se mêlent parfois quelques professionals payés, tandis que chez
Lady Blanche, mademoiselle Utzvès, l’admirable cantatrice russe qui est
la rage de l’année, va se faire entendre à titre gracieux, trop heureuse
de chanter en pareille compagnie.

Chez Lady Blanche, on chante au profit des _Petits Maoris_. Entre les
deux sociétés, c’est une course au clocher à qui aura la plus belle
recette, la chambrée la plus élégante. Les deux concerts sont fixés au
même jour, Lady Midas et Lady Blanche Beaudisert ne se connaissent pas.
Madame Hopwaring se préoccupait fort peu des _Bouvreuils_, mais les
_Rossignols_ avaient le don de la passionner. Elle ne sortait plus, pour
regarder de sa fenêtre dérouler le tapis à la porte de Lady Midas, et
journellement voir arriver des voitures qu’elle connaissait bien,
chevaux avec pompons au frontail, housses galonnées, valets de pied à
grandes cannes, et les plus avérées grandes dames en descendre pour
aller répéter. Depuis que ces répétitions étaient en train, Barbara ne
dormait plus. Elle avait, deux ou trois fois, croisé la voiture de Lady
Midas dans le square, et celle-ci, qui autrefois donnait des concerts
exprès pour qu’elle s’y fît entendre, ne l’avait pas reconnue. A
l’occasion, Lady Midas avait l’excuse que son ancienne amie était brune.

Cette insolence de parvenue, qu’elle avait connue dans le néant de sa
roture, exaspérait madame Hopwaring au delà de tout le reste, et elle
apprenait avec désespoir le succès certain du concert de Midas House;
les billets se refusaient à la douzaine; tout le monde voulait entendre
la belle madame Bernard Holt jouer du violoncelle; cela valait une
guinée et plus! Deux ducs royaux avaient promis leur présence! De leur
côté, les _Bouvreuils_ ne se tenaient pas pour battus; ils n’avaient pas
de ducs royaux dans le programme, mais on assurait confidentiellement
qu’une très-illustre princesse avait annoncé sa présence. Entendre tout
cela, comme madame Hopwaring l’entendait tous les jours, et se dire que
c’était en vain qu’elle avait la plus belle voix de Londres! Dans de
pareils moments, le pauvre Sir James était vengé et regretté!


III

Un matin, huit jours à peine avant le concert des _Bouvreuils_, se
répandit la stupéfiante nouvelle que la merveilleuse cantatrice russe,
qui devait faire aller la foule chez Lady Blanche, n’y chanterait pas!
Quelques-uns la disaient malade, d’autres déclaraient qu’elle était
partie avec le ténor à la mode; chacun avait son histoire, mais ce qui
était indubitable et certain, c’est que Lady Blanche avait reçu une
lettre d’excuse, et que, pour une raison bonne ou mauvaise, la prima
donna annoncée ferait défaut!

Ce fut une consternation chez les Bouvreuils. Comment la remplacer en si
peu de temps? quelle attraction mettre à la place de celle-là? Lady
Blanche Beaudisert était anéantie, car elle jugeait, avec une compétence
toute désintéressée, les talents divers des Bouvreuils, elle cherchait
fiévreusement, parcourant un chapitre de noms, quand tout à coup le
vieux Ciréa, impresario de la troupe, s’écria:

--Ah! si Milady Massey, aujourd’hui madame Hopwaring, était encore des
nôtres!... Elle chantait autrement mieux que mademoiselle Utzvès. Le
malheur est qu’elle n’est plus de la société!

Qui avait dit qu’elle était hors de la société? Lady Blanche fut
instantanément sous les armes; Ciréa avait là une idée lumineuse; on
avait grand tort de négliger une femme aussi agréable, il n’y avait pas
déjà tant de gens de talent dans le monde! Elle, Lady Blanche
Beaudisert, demanderait à madame Hopwaring de remplacer cette
impertinente cantatrice, oui, ce serait un grand coup, un succès
certain! Cette idée émise spontanément et avec décision par Lady Blanche
causa une certaine stupéfaction aux Bouvreuils réunis; mais comme
personne ne voulait avoir l’air plus prude que sa voisine, on s’attendit
mutuellement pour parler, et Lady Blanche ne parut pas douter un instant
de leur extrême approbation. Le concert de Midas House serait éclipsé!
Elle irait le jour même chez cette bonne Barbara!--elle redevint à
l’instant Barbara tout court.--Madame Hopwaring chanterait chez Lady
Blanche Beaudisert (Son Altesse Royale présente)! Cette étonnante
nouvelle se répandit dans Londres avec la rapidité de l’éclair, et la
voiture de Lady Blanche s’arrêtait à peine à la porte de madame
Hopwaring, que déjà le potin avait fait le tour de la ville.

Madame Hopwaring était «at home»; Lady Blanche avec le plus beau
sang-froid monta l’escalier précédée du correct maître d’hôtel, et entra
chez son ancienne amie comme si elles s’étaient vues peu de jours
auparavant; elle ne laissa pas le temps à madame Hopwaring de s’étonner,
lui donna une cordiale poignée de main, s’assit, et de l’air le plus
naturel entama l’entretien.

--Je viens vous remercier des billets que vous m’avez pris; c’est bien
aimable de votre part; mais ce qui serait bien mieux encore... Pourquoi
ne chantez-vous donc pas pour nous?... Oui, pourquoi?

Lady Blanche Beaudisert faisait cette question avec la simplicité d’une
colombe.

Barbara Hopwaring était une personne qu’on trouvait toujours à la
hauteur des circonstances; elle n’avait pas vu Lady Blanche depuis trois
ans, et elle ne s’attendait guère à cette requête; mais elle comprit
tout de suite qu’une complication était survenue, et répondit comme si
elles eussent déjà discuté la question la veille:

--Oh! vous n’avez pas besoin de moi, Lady Blanche!

--Tout au contraire, je ne vous cacherai pas que vous nous seriez de la
plus grande utilité; nous sommes dans un grand embarras, et comme vous
êtes si obligeante en ces occasions, j’ai pensé que comme ancienne amie,
je pouvais vous demander cela.

--Si vraiment je vous rends service, Lady Blanche, ce sera avec plaisir
que je chanterai.

--Thank you, dear, mille et mille fois; venez donc goûter demain, si
vous n’êtes pas engagée. Je vous montrerai le programme; votre ancien
professeur Ciréa est notre impresario; il ne parle que de votre talent.

Et tout de suite Lady Blanche mit l’entretien sur les sujets
indifférents, la politique, les expositions, resta une demi-heure et en
disant adieu laissa tomber que la princesse serait présente!

Il avait suffi de cette demi-heure pour faire reprendre absolument pied
à Barbara; elle se persuada que cette démarche était la plus naturelle
du monde, et parla à Tudor, quand il rentra, d’aller goûter chez Lady
Blanche Beaudisert, comme d’un incident tout prévu. Le mari, avec le
tact de son sexe, témoigna une joie bête, et se promit un triomphe
délicieux à entendre sa Barbara chanter devant la princesse, et tout de
suite autorisa tous les frais de toilette du monde.

Le goûter chez Lady Blanche fut parfaitement cordial et agréable; le
vieux Ciréa, qui avait beaucoup de peine à ne plus appeler son ancienne
élève «mylady», organisa la partie technique du programme, et Barbara
s’aperçut qu’elle allait avoir la part du lion; elle ne recula pas,
très-résolue de rendre à Lady Blanche sa politesse. Les Bouvreuils mâles
qu’on réunit le même soir autour d’elle manifestèrent leur enthousiasme,
et il aurait semblé à un observateur que madame Hopwaring n’avait jamais
quitté Londres que pour un voyage d’agrément. Ce fut une ovation
admirable d’ensemble; les Bouvreuils triomphants parlèrent de leur
concert comme d’une solennité hors ligne, se moquant sans ménagements
des grands préparatifs de Midas House, pour écouter les Misses Blaine
jouer du violon!

Madame Hopwaring, avant même de s’être fait entendre, remontait,
remontait. Deux ou trois opportunistes, de ces personnages qui sont les
baromètres de l’opinion, lui adressèrent immédiatement des invitations à
des bals qui ne devaient avoir lieu qu’à un mois de la date, courant la
chance qu’elle fût encore à la mode à cette échéance. Elle, jouissait
avec délices de ce changement d’atmosphère, se dilatait, embellissait,
retrouvait sa voix des jours amoureux, et ravissait le vieux Ciréa!

Le grand jour vint, et à la même heure, on roula le tapis rouge devant
la porte de Midas House, et devant la maison beaucoup plus modeste de
Lady Blanche. Mais la curiosité portait là tout le beau monde; revoir
Barbara Hopwaring n’était pas un mince attrait; on trouvait que Lady
Blanche avait bien fait, et plus d’une intelligente maîtresse de maison
enviait son initiative.

Les ducs royaux, car deux qui avaient de légères obligations à Sir
Giorgus Midas firent acte de présence, furent étonnés de se trouver au
milieu d’une assistance aussi ordinaire. La crème, duchesses en tête,
était allée entendre Mrs Tudor Hopwaring! Lady Blanche avait accompli
des miracles pour multiplier les places; une vérandah couverte avait été
érigée sur le balcon, les marches de l’escalier conduisant au second
étage mises à profit, et le flot montait toujours.

La Princesse n’était pas là, mais son fauteuil, défendu avec un soin
jaloux, attirait tous les regards respectueux. Les regards et les
oreilles eurent bientôt de quoi s’occuper. Le vieux Ciréa, admirablement
cravaté et constellé de bijoux, prit sa place d’accompagnateur, et
bientôt les musiciens parurent.

La sonate en B fut médiocrement écoutée, quoique violoncelle et violon
fussent tenus par des mains féminines et distinguées! Toute l’attention
était réservée pour le troisième morceau du programme!

Madame Tudor Hopwaring parut enfin, s’avança près du piano, non en
coupable amnistiée, mais en triomphatrice. Elle jeta ses premières notes
avec un éclat joyeux. Était-ce absence, fruit défendu, scandale, on ne
put le savoir; mais elle excita un véritable délire! Les duchesses
ci-dessus mentionnées tournèrent vers Tudor Hopwaring leurs
aristocratiques sourires; une ovation suivit une autre, et quand le
concert terminé et Lady Blanche à l’apogée du contentement, madame
Hopwaring put recevoir les compliments, la foule d’amis et d’amies
s’empressa autour d’elle, lui tenant la main, la complimentant. On ne
pouvait vraiment demander à une personne d’un tempérament aussi
artistique les idées d’une petite bourgeoise de Clapham! Tout fut
oublié, ou plutôt non! madame Hopwaring divorcée et remariée commença
une carrière de succès et de triomphes que n’aurait jamais connue Lady
Massey.

Et voilà comment ce que tant d’efforts, d’argent et de temps dépensés
n’avaient pu faire, une cavatine bien chantée l’accomplit en une heure.




TABLE


  Le Portrait            1
  La Rencontre          23
  Dancing               39
  Kitty Dove            59
  House Party           81
  Les Gants            103
  Le Strophion         123
  Yachting             149
  Avec effraction      171
  L’Idéal              191
  L’Ambitieuse         209
  Le Chaperon          231
  Four in hand Club    249
  Rédemption           269


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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™

Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg™ and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West,
Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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