Lucien : roman

By Binet-Valmer

The Project Gutenberg eBook of Lucien
    
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Title: Lucien
        roman

Author: Binet-Valmer


        
Release date: September 3, 2026 [eBook #79506]

Language: French

Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1921

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79506

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN ***




  BINET-VALMER

  Lucien

  ROMAN

        Mais le plus brave d’entre nous est épouvanté de lui-même.

        Oscar Wilde.


  PARIS
  ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
  26, RUE RACINE, 26

  Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés
  pour tous les pays.




DU MÊME AUTEUR


Chez le même éditeur:

    L’ENFANT QUI MEURT.
    LE PLAISIR.
    LA PASSION.
    LA CRÉATURE.
    LES MÉTÈQUES.
    LE MENDIANT MAGNIFIQUE.
    MÉMOIRES D’UN ENGAGÉ VOLONTAIRE.


Chez d’autres éditeurs:

    LE GAMIN TENDRE.
    LE SPHINX DE PLATRE.
    NOIRE PAUVRE AMOUR.
    LE CŒUR EN DÉSORDRE.
    L’HOMME DÉPOUILLÉ.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY




Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1921,

by ERNEST FLAMMARION.




A HENRY BERNSTEIN




Lucien




PREMIÈRE PARTIE




I


Dans son cabinet aux tentures rouges, Destrem, préfet de police de la
troisième République, se leva.--C’était un personnage considérable, le
seul Français qui goûtât encore les inquiétudes et les joies d’un
pouvoir presque absolu.--Il dit:

--Oui! je savais cela, Docteur... La gloire de François Vigier est
précieuse à tous les vrais savants, et c’est pourquoi il ne faut pas
qu’elle soit salie. Voyez donc le jeune homme, ainsi qu’il est convenu.
Le plus tôt sera le mieux... Au revoir! Monsieur Batchano, je ne vous
retiens plus.

Le docteur Batchano, qui s’était levé, lui aussi, s’inclina et se
dirigea vers la porte; mais Destrem, pour le rappeler, claqua des
doigts:

--Encore un mot, je vous prie... Si vous êtes forcé d’avertir votre
Maître, dites-lui bien que malgré ma volonté de lui être utile, je ne
prends aucun engagement. Qu’une plainte, en effet, soit déposée contre
Reginald Lovell, Lucien Vigier et leurs complices, ou, simplement, que
la presse s’occupe de la disparition de Lovell et en découvre la cause,
le scandale devient un fait accompli; dès lors, nous n’avons plus de
raison pour épargner un coupable, une instruction est ouverte, vous en
devinez les conséquences. Non-lieu, correctionnelle ou cour d’assises,
le déshonneur serait presque le même, je n’y pourrais rien!... Adieu,
Docteur, et bon courage!

Destrem fit signe qu’il donnait congé.

Un huissier ouvrit la porte.

Il était onze heures du matin.

                   *       *       *       *       *

Au crépuscule de ce même jour, le 3 novembre 19.., un jeune homme, sur
le quai d’Orsay, traversa la chaussée en courant:

--Eh! Batchano!... appelait-il. Eh! Costi!... Où vas-tu comme cela, le
nez en l’air. Il pleut, mon fils, et ton chapeau s’abîme.

Le docteur Batchano s’arrêta sur le bord du trottoir, et, de son beau
sourire, triste et bon, sourit à Périclès Avrinos.

--D’où viens-tu, grand gosse? lui dit-il, de cette voix étrangère et
tendre, qui le rendait si particulier.

Autour d’eux, la pluie. Elle tombait, inlassable, du ciel plat sur le
fleuve sans reflets. Que faisaient-ils dans cette ville embrumée, ces
jeunes Orientaux dont le visage au teint mat avait tellement besoin de
soleil?

--D’où je viens, Costi? Devine!... De toucher cinq louis, mon garçon,
cinq louis pour un article paru dans _Femina_ et qui analyse et décrit,
avec autographes et photographies, les mœurs, les châteaux, les plus
récents sonnets de la vieille duchesse d’Armanjon. Tu vois, c’est la
gloire.

--Toujours le même, Périclès!

--Pas du tout le même, Costi, puisqu’on me paie ma prose!... Tiens! je
suis riche, je t’offre un fiacre et te transporte chez moi. On causera.
Il y a un siècle que nous n’avons passé l’après-midi ensemble... Tu ne
peux pas?... Naturellement! La clientèle de Monsieur l’absorbe trop...
Ah! Batchano, où sont-ils, les jours que tu aurais tout quitté pour un
de nos bavardages?... Et tu prétends que nous sommes les mêmes?...
Tais-toi donc!... Tu as vieilli, et moi... sais-tu que j’ai trente ans,
depuis l’aube?... Ne me félicite pas. Trente ans! Avoir cru que l’on
avait du génie, et se réveiller devant la caisse d’un magazine,
rédacteur photographique!... Rentre avec moi, dis?... J’ai le spleen
sous ce ciel qui bave. Ne me laisse pas seul dans cette pourriture!

Ils marchaient côte à côte sur le trottoir désert.

--Je regrette, Périclès, dit Batchano, mais j’ai un rendez-vous.
Accompagne-moi. Je vais à deux pas d’ici, au quai Voltaire, chez
François Vigier.

--Ah! tu vas chez François Vigier! s’écria Périclès Avrinos, qui
s’arrêta brusquement. Eh bien! mon garçon, attends que je te montre...

--Que tu me montres quoi?

--Rappelle-toi nos discussions.

--Quelles discussions?

--Contemple _Femina_, Batchano!... Il y est descendu, comme les autres,
ton patron, à la basse réclame qui me fait vivre!... Toute une page, mon
cher! Écoute ça: «UNE VISITE CHEZ FRANÇOIS VIGIER.--_C’est le soir...
L’illustre psychiâtre, absorbé par l’étude, a oublié l’heure. L’exquise
Mme Vigier et ses charmants enfants font irruption dans le bureau du
Maître et lui annoncent que le dîner est servi._» Hein! est-elle
envoyée, cette légende?... Et le père Vigier est-il assez sublime, sur
ce fond de reliures, avec ses cheveux blancs et son profil?... Ma
parole! Costi, il est plus beau que toi. Il a l’air d’un empereur de la
bonne époque, et toi, d’un César de la décadence!... Et notre Lucien,
hé!... crois-tu qu’il est content de ressembler à son papa?

--Je t’en prie, Périclès... Ceci est plus grave que tu ne penses...
C’est moi qui ai pris le cliché de cette photographie, il y a trois
semaines. Peux-tu me dire qui l’a donné à _Femina_?

--Qui l’a donné?... ce doit être François Vigier, puisqu’on l’a
reproduite, et c’est Lucien sans doute qui a inspiré l’article, car
_Femina_ annonce que le Grand Théâtre jouera une pièce de lui, ce
printemps, et en parle déjà comme d’un chef-d’œuvre.

--Une pièce de Lucien, au Grand Théâtre!... s’exclama Batchano. C’est
impossible!

--Pourquoi, si Mme Vigier fait les frais des décors et garantit la
recette?... Le Grand Théâtre est à la veille de la faillite.

--Mais, Périclès, je vois François Vigier presque chaque jour, et jamais
il ne m’a dit... Lucien n’écrit pas: il prépare le concours des Affaires
Étrangères.

--Pourtant, Batchano, je n’invente rien... Tu vois François Vigier
souvent: cela ne prouve pas qu’il te raconte tout ce qui se passe dans
sa famille. Lis l’article, si tu ne me crois pas... Là... regarde:--«LES
ATTENDRIS, _pièce en trois actes_».--Et cette phrase:--«_A la gloire de
son père, Lucien François-Vigier rêve d’ajouter_...»--Es-tu
convaincu?... D’ailleurs, écoute! Lucien peut à la fois s’occuper de
diplomatie et de théâtre, il n’est pas plus bête qu’un autre. Je le
trouve même assez fin, doué, gentil... Je ne lui reproche que de copier
son papa, d’être un peu fat et surtout de se promener trop souvent avec
Lovell, et encore, si ça l’amuse!... moi, cela ne me gêne pas, bien que
Lovell... Enfin, tu le connais: Lovell, Reggie, Reginald Lovell, le
sculpteur, l’Américain qui ressemble à un Velasquez. Nous dînons avec
lui, ce soir, chez Lady Cynthia, car tu y dînes aussi, hé?...

--Adieu, Périclès.

--Dînes-tu chez Lady Cynthia?

--Mais oui, comme chaque semaine. Adieu!

--Ne te sauve pas!... Je voudrais te demander de venir, sans faute,
demain à la maison. Ma maîtresse tousse davantage, je passe mes nuits à
l’ausculter et je fais de la neurasthénie... Tu viendras?

--Je te le promets. Au revoir!

--Au revoir!... Cocher!... Eh! Cocher!... Ah! la rosse!... Amitiés à ta
femme, Batchano!... Cocher!... Cocher!... Là! vous êtes un chic type,
vous!... Quatorze, rue de la Grande-Chaumière, oui, près de
Montparnasse... Ne grognez pas: il y a un pourboire!




II


D’un geste impatient, François Vigier posa son porte-plume sur l’immense
table:

--Ne bredouillez donc pas ainsi, Batchano!... Avec votre accent roumain
et votre façon d’avaler les syllabes, vous devenez incompréhensible, mon
pauvre ami... Voyons! que me racontez-vous?... Une personne, que vous ne
nommez pas, vous a mal parlé de mon fils, ce matin... Cet après-midi,
vous avez convoqué Lucien chez vous pour lui répéter ce que l’on vous
avait dit... Il vous a répondu grossièrement, et vous venez vous
plaindre de son attitude... Eh bien! mon enfant, je dois vous donner
tort. Vous avez soigné sa mère, vous savez qu’il tient d’elle une
irritabilité nerveuse presque morbide. D’autre part, vous n’ignorez pas
qu’il est jaloux de la sympathie et de la confiance que je vous
témoigne. Dans ces conditions, comment, vous, psychologue, avez-vous pu
croire un instant qu’il vous permettrait de prendre ma place auprès de
lui?... Je dis «ma place», car il n’appartient qu’à moi de juger sa
conduite. Allons! allons! Batchano, n’ayez pas cette figure!... Je
n’attache guère d’importance aux commérages d’un monde auquel vous tenez
trop, et je déteste les dénonciations anonymes. Donnez-moi le nom de la
personne qui nous fait l’honneur de s’occuper de Lucien. Parlez
lentement, nous irons deux fois plus vite.

Et le vieillard, les bras sur les accoudoirs du fauteuil, rapprocha
l’une de l’autre ses mains dont les doigts allongés se joignirent.

La nuit montait.

De l’autre côté de la table, Batchano, debout, la tête rejetée en
arrière, tenait fixé sur son Maître ce regard intense, presque gênant,
qui lui avait valu tant d’ennemis et tant d’admiratrices.

On aurait cru qu’il voulait suggérer ce qu’il devait et ne savait pas
annoncer.

C’était simple pourtant... Qu’il nommât le préfet de police, et
l’entretien prendrait une autre tournure; mais Batchano avait peur
d’être forcé, ensuite, de tout dire et d’une façon trop brutale; il lui
semblait qu’il fallait préparer... qu’il fallait insinuer... Cela ne se
dit pas, une abomination pareille!

Lorsqu’il était entré dans le cabinet de travail, une exclamation
presque joyeuse l’avait reçu:--«Ah! c’est vous!... J’allais vous
écrire... On me téléphone, à l’instant, qu’il ne passera pas la nuit...»
Celui dont François Vigier prédisait la mort était un pauvre diable
interné à l’asile de Villejuif et que tourmentait une rare névrose.
Autour de Lecamus, nº 15 de la salle Broca, les psychiâtres, depuis un
an, se querellaient, et, en toute autre circonstance, l’espoir de cette
autopsie aurait magnifiquement exalté Batchano, lui eût donné l’ardente
fièvre de l’alchimiste qui va briser le creuset, mais, ce jour-là,
Batchano était incapable de s’exalter, et le sentiment de cette
impuissance lui avait montré davantage combien était criminel le destin
qui allait arracher François Vigier à son œuvre pour le plonger dans la
plus déprimante des angoisses.

--Avant de vous nommer la personne qui m’a parlé de Lucien, mon cher
Maître, je voudrais attirer votre attention sur les symptômes que vous
avez remarqués chez votre fils.

Et cette phrase qu’il voudrait plus ambiguë, il la prononce en détachant
les syllabes.

Mais à peine l’a-t-il achevée que la porte du bureau s’ouvre en coup de
vent:

--Peut-on entrer?

--Il me semble, Marie, que vous n’attendez pas la permission, dit
François Vigier, en s’adressant à une jeune fille qui avait paru sur le
seuil, tout enveloppée de fourrures, jolie comme le sont parfois les
Polonaises, et qui s’écria, l’œil étincelant, la bouche frémissante,
avec ces intonations slaves qui frisent les r et font chanter les
voyelles:

--Oui, sans doute, Maître, je vous dérange!... Mais ne bougez pas, s’il
vous plaît... Vraiment il faut que je compare... Oh! tout à fait, tout à
fait admirable!

Debout sur le pas de la porte, Marie Lewinska (vingt-trois ans) secouait
sa gracieuse tête aux cheveux cendrés, et regardait tour à tour la revue
_Femina_, qu’elle levait jusque devant son visage, et le cabinet de
travail, où elle venait de pénétrer d’une façon si indiscrète.

--Quoi?... quoi?... Qu’y a-t-il d’admirable?... demanda François Vigier.

Il se levait, très grand et maigre, appuyant son bras contre ses reins
fatigués.

Sans lui répondre, la jeune fille se tourna vers Batchano:

--Pour dix sous, une visite chez François Vigier! dit-elle. Je ne trouve
pas que cela soit cher, moi, monsieur le docteur Batchano!...

Puis, soudain, changeant d’attitude:

--Ah! Maître, Maître! comment, vous! avez-vous permis cela?... Et dans
ce _Femina_ où il y a des ouvrages de dame, des actrices, pas une étude
sérieuse!

--Mais je n’ai rien permis, dit François Vigier, et surtout je ne vous
ai pas permis de faire chez moi tout ce tapage. Calmez-vous.

Il s’était approché d’elle. Il la dominait de la tête. Le regard froid
de ses yeux bleus descendit sur les yeux de Marie.

Elle battit des paupières, rougit jusqu’au front, et tendit la brochure.

François Vigier s’en empara d’un mouvement un peu brusque; il se pencha
et reconnut, au milieu d’une page, la photographie de la pièce où il se
trouvait.

C’était une salle haute de plafond, assez vaste et profonde. Il y avait
au centre une table immense, si large que les livres, entassés sur ses
bords, semblaient se confondre, dans la demi-obscurité du crépuscule,
avec les volumes de ces bibliothèques qui tapissaient les parois et
entouraient, au fond de la pièce, une cheminée énorme, Louis XV, laide,
en marbre veiné, sous des appliques de cuivre.

Ce bureau, à vrai dire, n’avait rien de pittoresque, mais, dans la
gravure, il paraissait somptueux et disposé uniquement pour servir de
cadre au fauteuil de François Vigier, à François Vigier lui-même, dont
les cheveux blancs, la belle figure rasée et le profil impérial se
détachaient sur un fond de sombres reliures.

                   *       *       *       *       *

On trouvera cette image dans la collection de _Femina_. Le cliché est
curieux; il montre, autour du grand homme, sa famille réunie, sa jeune
femme, leur fille et leur fils.

Dans une robe fort décolletée, Mme Vigier, «exquise», en vérité! avec sa
taille qui plie, son tout petit visage et sa puissante chevelure, paraît
avoir vingt ans de moins que son mari, et l’on se demande pourquoi,
alors qu’il a gardé ce veston de travail sur lequel tombent les plis
négligés d’une cravate aux larges boucles, elle est vêtue, elle, comme
pour le bal. Penchant la tête sur son épaule nue, elle a l’air amoureux,
nonchalant et déçu. Auprès d’elle, sa fille Louise, tout au contraire,
rit comme une petite folle. C’est une gamine, la beauté du diable. Elle
se moque du photographe: sa main a bougé.

A droite de ce groupe, voici, dans un habit noir qui moule les longues
formes d’un corps charmant, un jeune homme dont la ressemblance avec
François Vigier est accentuée par la manière que le père et le fils ont
de disposer leurs cheveux, coiffure qui, chez le vieillard, ne diminue
pas la noblesse du visage: une frange plate, taillée droit, à l’antique,
descendant sur le front.

Seule, la bouche de Lucien détruit la ressemblance que cet adolescent
cultive. Les lèvres sont grasses, molles, trop nues. Elles expriment à
la fois la sensualité et le dégoût. Sous un pli de la joue, leurs angles
se cachent.

Mais, sur la bouche de François Vigier, sur cette large bouche imberbe
et si fermement dessinée, il semble que l’on aperçoive une âme paisible,
armée de cette redoutable patience qui est la compagne des plus hauts
génies.

Pour le reste, les deux figures ont la même douceur dans les plans et
les lignes, la même vigueur dans le modelé. Les mêmes yeux vous
cherchent, grands et pâles, sous des paupières un peu lourdes.

                   *       *       *       *       *

Une minute à peine, François Vigier regarda _Femina_.

--Dites-moi, Batchano, fit-il à voix presque basse. C’est vous, mon
garçon, qui avez pris cette photographie, il y a trois semaines?

Ainsi mis en cause, Batchano, qui se tenait à l’écart, s’approcha pour
répondre. Marie ne lui en laissa pas le loisir:

--Je me rappelle très bien, monsieur Batchano, lui dit-elle sur un ton
péremptoire, que vous n’avez tiré de ce cliché que trois épreuves; du
moins avez-vous promis cela au Maître devant moi!... Eh bien! l’une de
ces épreuves est dans le salon de Mme Vigier, la seconde est chez moi,
la troisième était chez madame Batchano.

Elle appuya sur le verbe _était_ de la façon la plus insultante, mais
Batchano haussa les épaules.

Entre ces deux êtres régnait la singulière jalousie qui pousse parfois
les disciples d’un grand homme à se haïr les uns les autres. Riche (deux
cent mille francs de rente), orpheline à vingt ans et libre de vivre à
sa guise, Marie Lewinska, éprise d’idéologie, était venue en France, du
fond de sa Pologne, pour étudier notre âme et la sienne, auprès d’un
maître dont elle savait les livres. Dès qu’elle avait aperçu François
Vigier, cette inconsciente passionnée avait donné à ce beau vieillard
son cœur autant que son esprit. Elle souffrait: François Vigier ne
l’avait pas attendue; il était marié, il avait des enfants, des
disciples, un disciple qu’il aimait: le docteur Batchano.

Pour triompher du rival, elle eût commis un crime. Afin de trouver
Batchano en faute, elle le guetta pendant des mois. C’était l’époque où
ce jeune Roumain qui, pauvre et marié au sortir de l’adolescence,
n’avait vécu, jusque-là, que pour l’amour des plus nobles études, se
laissait éblouir par les succès que lui valaient, dans certains salons
du quartier de l’Étoile, son apparence prestigieuse et ce qu’il y avait
d’un peu barbare dans ses violences et sa tendresse. Aux dépens de ses
nuits, Batchano passait les soirées à faire la roue. Et Marie, plus
d’une fois, l’aperçut en posture ridicule, comme ce jour, où, allant à
Rome pour un congrès, il porta à la princesse Padovana les trois
immenses chapeaux que lui envoyait la duchesse d’Armanjon...--Petits
travers!... Marie les dénonçait à François Vigier. Il souriait. Elle
s’en irritait davantage. Elle accusait Batchano d’avilir la science.
Elle en était encore à penser qu’un savant doit vivre comme un prêtre.
François Vigier vivait ainsi.

Infatigable rêveur, il semblait ignorer les plaisirs du monde. Quand il
n’écrivait pas ses livres, il s’enfermait, à Villejuif, dans le
laboratoire de psychologie expérimentale, qui est son œuvre et qui porte
son nom. Rarement on le voyait dans les deux Académies dont il était
membre, et les innombrables récompenses que la France et l’Europe lui
avaient décernées (le prix Nobel et combien d’autres!), il les avait
reçues sans joie ni mépris, avec ce regard lointain que Marie adorait.

Il était son héros, son idole, sa propriété.

Qu’on juge de sa colère devant le sacrilège: l’image de son Dieu ornant
_Femina_. Pas un instant, elle n’avait hésité: c’était Batchano le
coupable!... Elle ne se demanda pas dans quel but il aurait livré la
photographie dont il était l’auteur. Elle le voulut traître, s’indigna
et se réjouit. N’avait-elle pas entendu cent fois François Vigier blâmer
ceux de ses confrères qui s’abaissaient jusqu’à imiter, par d’indignes
réclames, les mœurs des baladins?... Frémissante, elle s’était
précipitée chez le Maître, afin d’être la première à lui dénoncer le
scandale. La présence de Batchano l’avait surprise, elle fut plus
surprise encore quand Batchano, ayant haussé les épaules, dit à François
Vigier:

--Si vous voulez bien, mon cher Maître, prier Mademoiselle Lewinska de
nous laisser seuls?... Ceci se rattache à l’incident dont je vous
entretenais quand nous avons été interrompus.

Et, se tournant vers Marie:

--Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, fit-il avec politesse.

Puis, comme François Vigier, incrédule, haussait les sourcils, il le
prit à l’écart et lui dit à l’oreille:

--C’est Lucien qui a donné cette photographie à _Femina_. Lisez
l’article.

--Dois-je me retirer? demanda Marie, offensée, tandis que François
Vigier se dirigeait vers la table, allumait une lampe et ouvrait le
magazine.

Les rayons, que retenait un abat-jour opaque, couleur de turquoise,
éclairaient les livres entassés et les larges feuilles d’un manuscrit.
François Vigier lut l’article où il était dit qu’«_à la gloire de son
père, Lucien François-Vigier rêvait d’ajouter une gloire nouvelle_».

Cependant Marie toisait Batchano, mais elle lui trouva une figure si
grave qu’elle en fut troublée.

François Vigier se redressa:

--Laissez-nous, mon enfant, fit-il, avec bonté. Revenez tout à l’heure,
si vous avez quelque chose à me dire. Pourquoi ne dîneriez-vous pas ici
ce soir?

--Ce soir? s’écria-t-elle joyeusement.

Une invitation de François Vigier était chose rare et ce qu’elle
recherchait le plus au monde. Mais elle reprit:

--Ce soir?... Oh! c’est terrible!... J’ai promis depuis une semaine: je
dîne chez Lady Cynthia Gore, avec Monsieur et Madame Batchano, je crois?

--En effet, dit Batchano.

--Mais je puis envoyer une dépêche, Maître!

--Non, non, ma petite! Vous viendrez une autre fois, répondit François
Vigier avec indifférence.

--Une autre fois?... Bien! C’est cela... Comme il vous plaira! fit-elle,
offensée de nouveau. Donc, je m’en vais?... Je vous laisse _Femina_.

Et, saluant de la tête Batchano, elle passa la porte, mais elle ne
sortit pas seule de la pièce: François Vigier, avec cette extrême
courtoisie qui lui était naturelle, accompagna la jeune fille jusqu’au
seuil de l’appartement; puis il revint au cabinet de travail:

--Et maintenant, Batchano, soyez précis, dit-il. Je vous écoute.




III


--Non, ce n’est rien... C’est Marie Lewinska qui s’en va.

--Comme tu es nerveux ce soir, Lucien!

--Oui, très!... Alors, vrai? Maman, tu ne peux pas?

--Je t’en prie, mon petit; ne me parle plus de cela!

--Même cinquante louis, tu ne pourrais pas?

--Même cinquante louis. Et d’ailleurs, pourquoi veux-tu partir?...
Pourquoi?... Je te le demande...

Il ne répondit point.

Elle l’entendit qui marchait dans la pièce voisine.

Ils ne pouvaient se voir, l’un l’autre: un rideau les séparait, masquant
toute cette large baie par laquelle le boudoir, que Lucien arpentait,
communiquait avec le cabinet de toilette où Mme Vigier, à demi-nue, sans
corset ni jupon, se prélassait, ainsi qu’elle avait coutume, chaque
jour, au retour de la promenade.

Moments heureux d’une existence monotone!... Les grandes bûches
crépitaient dans la cheminée, l’air était saturé de parfums, les bougies
brûlaient sous les abat-jour en dentelle, et, dans les glaces qui
éloignaient les blanches parois, Mme Vigier regardait, sans inquiétude,
bien qu’elle eût plus de quarante ans, son corps dévêtu, sa taille
pliante de fausse maigre, à prendre entre les doigts, sa jambe jolie, et
sa petite poitrine, et son tout petit visage qu’encadraient de
magnifiques, de sombres cheveux, et que terminait un menton si pointu
qu’on riait toujours d’y trouver une fossette.

--Tu es un enfant, Lucien... Tu n’as aucune suite dans les idées!

--Aucune, dit la voix de Lucien, derrière le rideau.

Il n’y avait point de lumière dans le boudoir, mais quelques rayons
glissaient à l’angle supérieur de la baie, entre la tenture et la
cloison, et ces rayons, parfois, frappaient le jeune homme au visage.
Que ne le voyaient-ils, à ces moments-là, ceux qui l’accusaient de se
peindre les joues?

La peur le tenait.

--Non, mon petit, aucune suite, reprit Mme Vigier, en continuant, dans
le cabinet de toilette, sa paresseuse promenade.--Depuis un mois, tu ne
cesses de me répéter que ta situation est intenable, et qu’il faut que
tu en sortes, coûte que coûte... T’en voilà sorti, et tu veux fuir!...
C’est incompréhensible, car, enfin, que crains-tu?... Naturellement, il
sera un peu fâché en lisant _Femina_, mais tu devais t’y attendre, et
c’eût été bien autre chose si tu étais allé lui dire hier:--«J’ai fait
une pièce et je voudrais qu’on la jouât.»--Jamais il ne t’aurait permis
de risquer son précieux nom dans une telle aventure, et il aurait en
tout cas exigé que tu réussisses ton concours avant de penser au
théâtre... Aujourd’hui, ta pièce est officiellement annoncée, tu as
écrit qu’on te jouerait ce printemps; tu as bluffé, puisque tu n’as pas
les vingt-cinq mille francs que Vincent te réclame; il n’en reste pas
moins que tout Paris va s’occuper des _Attendris_, et que les élèves et
les collègues de ton père lui en parleront. Crois-tu qu’il avouera ne
pas la connaître?... Il aimerait mieux mourir que de blâmer l’un de
nous, publiquement!... Pour une fois, son monstrueux orgueil nous
servira à quelque chose!... Et c’est ce qu’il y a d’admirable dans la
combinaison, c’est ce qui m’a séduite tout de suite quand tu me l’as
proposée: ... du même coup, tu prouves à Vincent que tu es capable, bien
que tu sois un débutant, de faire du bruit autour de ton œuvre, et tu
trouves en ton père un allié, et un allié puissant, car s’il veut s’en
donner la peine, s’il parle au Ministre, ce n’est pas au
Grand Théâtre qu’on te jouera, mais aux _Français_, oui, aux
_Français_!--affirma-t-elle, comme si quelqu’un l’eût contredite,--et
cela vaut, il me semble, mon chéri, que tu supportes l’ennui d’une
scène... D’ailleurs, écoute: je suis ta complice, puisque, sans ma
photographie, _Femina_ n’aurait rien publié. Eh bien! tout à l’heure,
quand Batchano sera parti, ou même avant, parce que je ne serais pas
fâchée que Batchano fût là pour m’entendre, dès que je serai habillée,
j’irai trouver ton père et je lui dirai...

--Quoi?... que lui diras-tu?... interrompit Lucien.

Et, comme elle hésitait et se tournait vers le rideau qui lui cachait
son fils:

--Laisse ça, mère! Crois-moi, ne t’en mêle pas!

--Mais si, je m’en mêlerai! Il y a trop longtemps que nous souffrons de
son égoïsme. Et d’abord, ta pièce est un chef-d’œuvre!

--Un chef-d’œuvre? Ma pauvre maman!... Ah! et puis, je t’en conjure, ne
me parle plus ni de _Femina_, ni de ma pièce. Si tu savais ce que tout
cela, ce soir, m’est égal.

--Comment, cela t’est égal?... Mais alors... Eh bien, je m’en doutais!

Et elle s’avança vers la baie comme si, oubliant qu’elle était à
demi-nue, elle allait soulever la tenture:

--Lucien, tu me caches quelque chose... Tu as des ennuis?

--Des ennuis?... Non. J’ai un ami qui part ce soir pour l’Italie,
j’aurais voulu l’accompagner, je t’ai demandé cinq mille francs, puis
mille. Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas, voilà mes ennuis, je n’en ai
pas d’autres.

A ces mots, Mme Vigier changea de figure. Quand on menaçait sa bourse,
c’était une autre femme. Elle pinça la bouche, tourna le dos à la baie
et se tut pendant quelques minutes, occupée à se poudrer les joues,
puis, tout à coup, et, sans doute parce que l’agaçait le bruit des pas
de Lucien dans le boudoir, elle demanda:

--Comment s’appelle-t-il, cet ami qui va en Italie?

--Tu ne le connais pas. Il se nomme Lovell, c’est un sculpteur.

--Je connais ses œuvres. Au dernier salon, elles ont eu beaucoup de
succès. Mais, dis-moi, mon petit, si tu as tellement envie de
l’accompagner, pourquoi ne demandes-tu pas de l’argent à ton père?

--Ça, c’est le comble! s’indigna Lucien qui bouscula une chaise. Tu as
quarante mille francs de rente. Mon père n’a pas le sou. Tu me refuses
cinquante louis et tu me conseilles...

--Je te refuse cinquante louis, parce que je ne les ai pas. Combien de
fois faudra-t-il que je te répète que je ne puis toucher au capital de
la rente que mon oncle Rickley m’a laissée?... Si tu crois qu’on va loin
avec trois mille francs par mois!... Là-dessus, il faut que je paie mon
remise et mes robes, sans compter ce que je vous donne, à Louise et à
toi. Je suis criblée de dettes!... Oh! tu as beau rire, je ne sais pas
comment j’en sortirai!... Que ton père n’ait pas le sou, c’est possible,
mais à qui la faute? Il n’en serait pas là, s’il avait gardé les cent
mille francs de son prix Nobel au lieu de s’amuser à créer ce
laboratoire...

--S’amuser? Ah! pardon, maman, je ne te permettrai pas...

--Tu ne me permettras pas! Qu’est-ce à dire?

--Non, je ne te permettrai pas plus longtemps de critiquer mon père.
Sans cesse, tu essaies de le rabaisser devant moi. Tout à l’heure, à
propos de ma pièce...

--Je n’ai fait que te rappeler tes paroles, Lucien. Tu oublies vite.

--Je n’oublie pas, je t’ai dit des infamies!

--Voilà du nouveau.

--Des infamies! Mais tu m’y as encouragé, comme tu m’encourages, chaque
fois que je m’irrite contre lui, et c’est absurde, vois-tu, parce que
jamais tu ne pourras comprendre combien je l’aime et je l’admire. Oui,
malgré mes sottes révoltes et mes mensonges, malgré tout, je l’admire
passionnément... passionnément!... tu entends?... et le jour que je ne
pourrai plus l’admirer, ce jour-là... Écoute! maman, je ne veux pas
juger ta conduite, je n’en ai pas le droit... Mais si j’étais à ta
place!... Que fais-tu pour lui? Tu te lamentes sur ta solitude, et tu te
paies des robes par douzaines. Et à quoi te servent-elles, tes robes? à
quoi cela t’avance-t-il de t’habiller chaque soir, comme si nous allions
dans le monde, puisque nous n’y allons jamais?... Et tu m’obliges à me
mettre en habit pour dîner en famille!... Regarde «_Femina_», nous
sommes grotesques!... Mais ne parlons pas de la façon dont tu m’as
éduqué. Ce que je veux dire, ce que je prétends, c’est que mon père a
toujours été sublime et que tu ne l’as jamais compris. D’ailleurs,
est-ce qu’une femme peut comprendre un grand homme?

Et, rassasié de mots et de divagations, Lucien, en heurtant les meubles,
s’éloigna de la baie.

Derrière le rideau, Mme Vigier, les mains contre les tempes, écoutait
battre son cœur, et disait, sans trêve, et d’une voix qui peu à peu
faiblissait:

--Comment oses-tu, Lucien, comment oses-tu?

Il ne l’entendait pas, il était ailleurs, là-bas, dans le cabinet de
travail, avec son père et Batchano.

Si Batchano parlait, qu’allait-il devenir?

Il posa les coudes sur le marbre de la cheminée qui était au fond du
boudoir. Or, sur cette cheminée s’appuyait une grande glace dans
laquelle tombait le peu de lumière qui traversait obliquement la pièce,
et Lucien s’étant penché, lui et son reflet se regardèrent dans les
yeux.

--C’est indigne, indigne! gémissait Mme Vigier qui s’était affaissée
dans une bergère dont les coussins de soie rose caressaient son corps
presque nu.

--Indigne!... Voilà, j’ai été trop bonne!

Du talon de sa mule, elle frappait le tapis.

--Il me tuera avec de telles scènes.

Elle eut un petit sanglot. La chemise glissa et découvrit les épaules
qui frissonnèrent.

--C’est sûr, il me tuera!... et moi qui l’aime tant!

Elle ne l’entendait plus marcher dans la pièce voisine. Était-il parti?
l’avait-il abandonnée?... Ah! comme elle l’aimait, ce fils cruel!...
Elle aimait jusqu’à ses colères, jusqu’aux rebuffades méchantes, aux
apostrophes injurieuses qu’il lui prodiguait, à propos de tout et de
rien, comme s’il eût voulu, lui si doux et si timide avec les autres,
prendre, sur elle, sa revanche. Même, elle l’aimait davantage quand il
l’avait maltraitée. Elle pensait:

«Moi seule connais l’ardeur qu’il cache sous ses façons polies. Pour moi
seule, il lève le masque.»

Et comme il était tendre et beau, quand il lui demandait pardon!

Aucun bruit dans le boudoir.

Mme Vigier appela:

--Lucien?

Il ne répondit pas.

Sur son visage reflété, il cherchait les raisons de sa vie, et, soudain,
devant le miroir, il grimaça, il laissa pendre la lèvre, il baissa la
tête afin que, par la frange des cheveux, fût diminuée l’étendue de son
front.

Alors, il goûta un étrange plaisir.

Inquiète, troublée par le silence, Mme Vigier se leva et s’approcha de
la baie:

--Lucien!... Es-tu là?

--Oui, dit-il.

--Tu m’as fait beaucoup de peine, mon petit, soupira-t-elle en lâchant
la tenture qu’elle avait un peu écartée au bord de la cloison.--Je suis
contente que tu admires ton père; c’est naturel. Mais il y a bien des
choses que tu ne sais pas!

--Tu as raison, maman, raison! raison! fit Lucien avec lassitude. Il y a
bien des choses, en effet. Excuse-moi. J’ai eu tort. Ma tête ne va pas.
Je suis nerveux, malade. Malade, voilà!

Il s’appuyait derrière le rideau, contre le montant de la baie.

Mme Vigier eut un sourire de convalescente:

--Je te pardonne... Je devine ce qui t’arrive: il faut que tu défendes
_les Attendris_, ce soir, et tu es inquiet, tu doutes de ta pièce, et
quand un artiste doute de son œuvre, il souffre tellement qu’il rend
responsable ceux qui l’entourent. Oh! je te comprends. Tu n’es pas le
seul artiste que j’aie connu! Autrefois...

--Ah! non, mère, non, pas ça, interrompit Lucien. Je sais, c’était un
peintre, l’ami de papa et le tien. Il est mort. Laissons-le en repos...
Et pourtant... Si! si! reprit-il avec acharnement. Parle-moi de lui, je
veux que tu me parles de lui!

--Mais qu’est-ce que tu as, Lucien? Tu es fou!

--Je ne suis pas fou. Je veux...

--Lucien, n’entre pas!

--Je n’entrerai pas. Je veux que tu me dises!... Écoute, maman, je ne
peux pas t’expliquer, mais il faut que je sache...

--Quoi?... Que dois-tu savoir?... Entre, à présent. Entre! je t’en
supplie... Oh! comme tu es pâle!... Mais c’est horrible! Tu ne devrais
pas me bouleverser ainsi, Batchano m’a défendu...

--Écoute, maman!

--Ne me touche pas, Lucien. Je te défends de me toucher.

--Écoute, mère... Il y a dix années, il y aura dix ans à la fin de ce
mois, tu es partie, un jour, et tu es restée absente tout l’automne. Et
quand tu es revenue, on n’a plus vu à la maison M. Vendel. Et, avant ton
départ, il y avait toujours beaucoup de monde chez nous, et, après ton
retour, vous ne receviez personne... Ne dis rien, ne dis rien, pas
encore... Et les photographies de M. Vendel, qui étaient dans chaque
pièce de l’appartement, ont disparu, sauf une que tu gardais dans ta
chambre et que tu cachais quand j’entrais chez toi. Et, un an, deux ans
plus tard, tu m’as raconté que M. Vendel était mort en Afrique, et,
depuis ce temps, tu me parles de lui et tu n’en parles jamais devant mon
père. Oh! ne tremble pas comme cela!... Tu l’as aimé? N’aie pas peur de
moi!... Cela ne me fera pas de peine. Et surtout ne nie pas! Les enfants
ne comprennent pas, mais les domestiques leur disent... Pourquoi
caches-tu ton visage, maman?... Je t’aime...--et il la prit dans ses
bras.--Reste là dans mes bras... Je t’aime... Alors, papa a su que tu
étais allée en Algérie avec M. Vendel?... Et, quand tu es revenue, il
t’a pardonné, il n’a pas été trop dur? Oh! il comprend que l’on soit
faible et malheureux!... Ne pleure pas! Je suis sûr qu’il doit
comprendre... Ne pleure pas, maman!

--Mais il faut bien que je pleure...

--Non, ne pleure pas. Réponds-moi.

--Que veux-tu que je te réponde?... C’est la fatalité... Ton père avait
plus de cinquante ans; moi, à peine trente. Quand nous sommes partis,
c’est que nous étions las de mentir. Et, quand je suis revenue...

--Mais comment as-tu osé revenir?

--Ce n’est pas moi... On a écrit à ton père que je mourais de tristesse,
loin de vous, et ton père a répondu que je pouvais... que je pouvais
rentrer.

--Il a répondu cela? Mais c’est très beau, maman!

--Non, ce n’était pas beau! Ce n’était ni par bonté, ni par pitié,
c’était pour vous, pour lui surtout, pour éviter un scandale autour de
sa gloire, parce que, vois-tu, au fond de lui-même, il ne m’a jamais
pardonné, jamais!... Pour lui, je n’existe plus... Il m’a rayée de sa
vie, séparée de mes amis... Ce que j’ai souffert, mon chéri!... Ah! ce
que j’ai souffert!

--Chut! Tais-toi! on a ouvert une porte...

Et, dénouant les bras de sa mère, Lucien s’élança vers la baie.

Il écouta, un instant, puis:

--Non. Je me suis trompé... Comme Batchano reste longtemps avec papa!

Il s’en alla jusque vers la bergère, s’y laissa tomber, et, la tête
appuyée sur les coussins, les yeux clos, les cils formant une ombre sur
les joues, il demeura immobile. Ses cheveux étaient coiffés si plat
contre son front que la lumière des bougies brillait sur la surface
dorée.

Tout à coup, il sentit qu’on lui prenait la main. Sa mère était à genoux
devant lui. D’abord, il la repoussa. Elle lui faisait horreur!...
L’instant d’après, il l’attirait contre sa poitrine.

--Maman, ma petite maman...

--Mon Lucien, ne me méprise pas!

--Moi, te mépriser?...--Et, avec un sanglot:--Ah! si tu savais!




IV


--Maître, à quoi bon?... Je vous ai compris, et je m’incline. J’admets
toutes vos conclusions. Mon diagnostic était faux. Lucien n’a commis
qu’une imprudence, il s’est laissé entraîner dans un milieu qu’il ne
connaissait pas et dont les agents des mœurs ont sans doute exagéré
l’infamie... Ne discutons plus, monsieur Vigier, je cède... Même les
aveux de Lucien, ce que j’appelais tout à l’heure ses aveux, son
attitude, cet après-midi, et ses réponses équivoques ne sont que des
bravades provoquées par une démarche que je n’aurais pas dû entreprendre
puisque vous ne l’approuvez pas.

Et Batchano se tut, l’âme humiliée.

La lampe n’éclairait qu’une faible partie du cabinet de travail. A
l’entour, la nuit prenait les livres.

Dans la cheminée, dont les cuivres accrochaient quelques rayons de
lumière, ce n’était plus que des cendres qui rougeoyaient. Le vent
d’Est, qui se levait sur la Seine, tombait par bourrasques contre les
vitres.

Les bras sur les accoudoirs du fauteuil, François Vigier gardait la tête
haute. Pas un muscle ne bougeait, mais la rigidité du masque prouvait à
Batchano l’atroce combat qui se livrait dans l’âme la plus orgueilleuse
que l’amour de la science et la passion de la gloire eussent jamais
créée.

Le grand clinicien qu’était François Vigier réunissait ses souvenirs, et
c’en était fait de l’illusion paternelle.

Soudain, les yeux du vieillard cherchèrent Batchano, et Batchano, comme
appelé, leva les yeux.

Quiconque n’a connu ce jeune Roumain que dans les salons où son énergie
se dispersa, ne saurait imaginer quelle expression de pitié,
d’intelligence et d’amour animait alors son ardent visage.

Avec un sourire navré, François Vigier secoua la tête.

--Ah! Maître, s’écria Batchano, j’aurais donné ma vie pour vous épargner
cette abomination.

Mais François Vigier l’arrêta:

--Non, mon ami! non, ne parlez plus!

Et il appuya lourdement le menton sur le nœud de la cravate aux larges
boucles; puis, comme pour se protéger contre la lumière qui touchait la
frange blanche de ses cheveux, il se cacha le front dans la paume de la
main.

Après une minute, il reprit:

--Je suivrai le conseil du préfet de police, Batchano, et j’accepte
votre dévouement: vous partirez avec Lucien dans deux jours... Ce voyage
ne sera pas inutile à votre carrière. Le congrès de Philadelphie s’ouvre
dans quelques semaines. Vous aurez une mission.

Il s’interrompit. Autour de son front, il serrait ses doigts à la peau
ridée.

--Je compte interroger Lucien, ce soir, poursuivit-il, Vous avez bien
fait de ne pas lui dire que vous m’avertiriez... Vous devez comprendre
qu’il m’est difficile d’admettre ce que vous avez admis si facilement.
Peut-être avez-vous raison... Je le croyais incapable de me mentir, et
ceci prouve--il montra la brochure de _Femina_ étalée sous la
lampe--qu’il m’a menti pendant des mois; mais ce que vous soupçonnez...

De nouveau, il s’interrompit.

--Et pourtant... dit-il.

Cet aveu déchira Batchano:

--N’interrogez pas Lucien, Maître!... Vous m’avez appris qu’il ne faut
jamais soigner les malades que l’on aime. Vous m’avez confié madame
Vigier, confiez-moi votre fils.

--Je vous remercie, Costi, dit François Vigier qui donna son regard,
mais il serait indigne de moi de ne pas lui parler des soupçons que vous
avez fait naître et que lui seul peut détruire. En tout cas vous
l’emmènerez. Même s’il n’a commis qu’une imprudence, même s’il ne fut
que le témoin occasionnel de ces dépravations, nous devons le séparer
d’amis si dangereux. Je vous demande de voir le préfet de police,
demain. Je ne puis me résoudre à lui rendre visite. Vous lui direz que
je suis convaincu de l’innocence de mon fils, mais que je crains les
chantages auxquels il pourrait être exposé s’il restait en France. Et
maintenant, allez, mon ami, je ne veux pas vous retenir davantage.

Il se leva et se glissa entre les bibliothèques et le bord de la table,
tandis que Batchano cherchait avec maladresse son pardessus.

François Vigier alluma les lampes du plafond. Elles éclairèrent les
hautes bibliothèques qui tapissaient les parois.

--Laissez-moi _Femina_, Costi; peut-être aurai-je à m’en servir.

--Mais cet exemplaire ne m’appartient pas, monsieur Vigier.

--C’est juste! je le rendrai à Marie, et cela me fera souvenir de la
gronder pour le ton qu’elle a pris avec vous.

--Oh! je ne lui en garde pas rancune, dit Batchano. Elle est jalouse,
elle aussi, de l’affection que vous avez pour moi.

--Elle a bon cœur, dit François Vigier. Le jour qu’elle sera mariée,
elle deviendra tout à fait charmante. Bonsoir, mon garçon, je vous
verrai demain à Villejuif.

Et plus longuement qu’il n’avait coutume, il serra la main de Batchano.

--Disposez de moi, Maître, fit le jeune homme avec émotion.

                   *       *       *       *       *

Resté seul, François Vigier ne changea ni de figure ni d’attitude. Il
n’était point de ceux qui ont besoin de spectateurs. Du même pas un peu
lourd, il s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers la rouge
clarté des cendres.

Au dehors, le vent d’Est faisait rage, gémissait continûment sur le
fleuve, s’acharnait contre les fenêtres.

François Vigier pressa le bouton d’un timbre.

Presque aussitôt parut une forte fille à taille campagnarde, à grosse
figure revêche sous le coquet bonnet que portent les servantes en
Angleterre.

--Gertrude, monsieur Lucien est-il à la maison? demanda François Vigier.

--Monsieur Lucien est chez Madame, répondit Gertrude.

Puis, familière, elle ajouta:

--Faut-il que je l’appelle?

Une seconde, François Vigier hésita:

--Non. Fermez les persiennes et tirez les rideaux.

Gertrude ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans la pièce. Des
feuilles voltigèrent. François Vigier se pencha sur l’immense table, et,
de son buste maigre et de ses bras écartés, il sembla, contre la
bourrasque, protéger son œuvre.




V


--C’est Louise qui rentre.

--Non, elle aurait sonné... C’est Batchano qui part, et voilà le timbre
du cabinet de travail.

L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de
l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre
l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait
faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie:
personne à la gare; au seuil de l’appartement une domestique: «Les
enfants dorment, Monsieur est dans son bureau.» Elle avait couru
jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était
arrêtée. Mais, quand elle avait osé... ah! le glacial souvenir!...
Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu
de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un
geste trop calme: «Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on
vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas?»
Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu
pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne
faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du
mépris qu’il lui montra.

--Écoute, maman!

Des pas traînaient dans l’antichambre.

Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps: Gertrude
allait l’appeler, l’heure était venue... Par un mouvement puéril, il
prit la main de sa mère.

Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules
de Lucien, une fatigue écrasante tomba.

--Eh bien! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison?... Si
Batchano avait vu _Femina_, ton père t’aurait fait chercher.

Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du
cabinet de toilette reflétèrent leur double image.

Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa
pensée: Batchano n’avait pas parlé... Mais comment l’aurait-il pu?... Il
avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue?

Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.

Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans
sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la
cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de
la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette
grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.

Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression
si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait
aperçu tout à l’heure. Et pourquoi _cela_ serait-il un crime?... Les
curiosités de Lovell, oui, peut-être... oui, à coup sûr!... Mais, comme
une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré,
révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier
de Reggie... Un crime?... Non! la destinée... Voilà! c’était la
destinée!... Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au
tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon?... La police avait
fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte... Et ce qui était,
était!... D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie!... Que risquait-il?...
Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter?... Batchano se
tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent
les heures et le temps passe.

«Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour
qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et
pourtant, je suis si jeune!... J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh! mon
Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi!»

Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie
par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se
reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se
souriaient, tendrement enlacés.

                   *       *       *       *       *

--Bonsoir, exquise madame Vigier!... Bonsoir, charmant enfant de
l’illustre psychiâtre!...

C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne
blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.

Elle brandissait _Femina_ et pouffait de rire.

--Si tu crois que tu es spirituelle! dit Lucien qui lui tourna le dos.

Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable:

--Pourquoi rentres-tu si tard, Loute?

Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de
rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard
comme un halo doré.

--J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté _Femina_, et
alors...

--Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de
demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon
ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.

--Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.

--Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé?

--Quoi? je ne me rappelle plus...

--De lui parler.

--Ah! c’est vrai... Mais, tu ne voulais pas, Lucien?

--J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.

--Mais non. Seulement... Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.

Lucien quitta le cabinet de toilette.

Devant la cheminée, Louise se chauffait.

--C’est étonnant! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie
tempête et, ici, on n’entend rien... A cause de la cour, bien sûr!

Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se
disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.

--Ouf!... Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la
bergère. Mais ton parfum sent fort!... Papa a raison.

Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que
gonflait une poitrine un peu forte.

--Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans _Femina_?

Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait
Gertrude et songeait.

Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse: c’était son ami et son
confident, elle le défendrait!... Tout à l’heure, elle irait là-bas, et
elle dirait... Que dirait-elle?... Elle dirait:--«Regardez-moi,
François: je suis jeune... J’aurais pu me venger de vos mépris... Depuis
dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous
m’accordiez une grâce!... Laissez votre travail!... Il s’agit de votre
fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire?... Ah! si vous
m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être
heureux!... Vous m’auriez aimée... Il est temps de vous en souvenir...
Pardonnez-moi!... Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais
vous êtes si loin que nous avons peur... Pensez, pourtant, comme ce
serait admirable, si le grand savant créait un grand poète!... Il a du
talent, je vous le jure!... Sa pièce est très, très belle!... Il faut
que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir...» Hélas! elle savait
qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long... Il resterait en
face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se
tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté,
d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se
sentirait, comme jadis, humble et criminelle.

--Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise,
poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable
d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant
des heures?

Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.

--Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.

Benvenuto, c’était une robe de Callot.

--Va t’habiller, Louise.

--Oh! j’ai le temps!... Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut
pas une heure pour changer de costume.

Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la
soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit
visage, disparurent un instant; puis la servante agrafa le dessous de
jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa
personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.

Louise regardait sa mère.

--Tu as de la chance, toi! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait
cette robe, ce serait bien, évidemment... Mais, sur toi, c’est... Enfin,
je ne trouve pas le mot... Ce que je donnerais pour te ressembler!

Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les
épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne,
ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.

Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux
blonds.

--J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner.
Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je
ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne
s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une
rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et,
c’est drôle! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses
travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté... Figure-toi que
Lecamus va mourir, cette nuit.




VI


Courtois et distant, François Vigier se leva, derrière la grande table,
au milieu de ses livres.

Et ce fut comme jadis.

Mme Vigier serra les épaules: ce n’était plus pour Lucien qu’il lui
fallait plaider.

--Bonsoir, François!

Elle avançait dans la pièce, le front bas, et, comme elle regardait en
dessous, elle aperçut le magazine ouvert près de la lampe.

--Tiens! vous avez déjà vu _Femina_? dit-elle, d’une voix qu’elle aurait
voulu enjouée.

--Oui, j’ai vu... répondit-il, doucement.

Alors, elle essaya de sourire.

--Eh bien! je venais justement pour vous expliquer...

Il l’arrêta d’un geste calme.

--Non, ne m’expliquez rien.

--Mais, il faut...

--Je vous en prie.

Et il y avait dans son accent une telle fatigue que Mme Vigier osa lever
les yeux.

Or, pour la première fois depuis dix années, elle trouva, dans le regard
fixé sur elle, de la tendresse. Elle eut peur davantage, détourna la
tête et frissonna.

Il la contemplait avec mélancolie. Comme elle lui était devenue
étrangère!... Comme elle était encore belle!... Comme elle était
émouvante, avec sa robe de bal, ses épaules nues, son fard et ses
bijoux, au milieu de cette pièce qui devait lui paraître tellement
hostile!... Une petite femme bien irresponsable!... Comme elle avait dû
souffrir!... Mais, lui, n’avait-il pas souffert?... Plus qu’un autre!...
Et surtout, quand il avait compris ce qu’il était devenu dans ses bras:
un pauvre être si facilement, si lâchement heureux, un pauvre être
torturé, après l’abandon, par les dégradantes jalousies des nuits
hantées, jusqu’à ce matin où, comme par miracle, il avait entendu son
cœur se taire... Ah! le beau matin, le ciel limpide sur les cours de
Villejuif! Plus jeune que ses jeunes élèves, il s’était longtemps
promené autour des arbres dépouillés par l’automne, et jamais, devant
ses disciples qui l’écoutaient, épris de son génie, il n’avait parlé
avec plus d’éloquence de son œuvre et de l’avenir... C’était fini: il
n’aimait plus!... Fini, l’esclavage!... Finie, la torture!... Ah! douce
vieillesse du corps et magnifique jeunesse de l’esprit!... De ce
matin-là, par reconnaissance, il avait daté, une année plus tard, cette
préface qui sert d’introduction à l’étude de ses livres. Quand sa femme
était revenue, il n’avait pas eu besoin de lui pardonner, il n’avait eu
qu’à se défendre pour qu’elle ne lui enlevât pas la paix intérieure, la
paix conquise, la pure joie des âmes qui se sont évadées, «car, pour
nous autres aussi, il existe, loin des hommes, un royaume de Dieu»,
disait-il à Batchano qu’il voulait introduire dans cet aride royaume des
grands solitaires.

Mais c’était leur fils, et l’heure du pardon n’avait-elle pas sonné?

Ah! quelle indigne faiblesse!... Allait-il donc faire porter ce fardeau
à celle qu’il avait rayée de sa vie?... Non! dans la solitude qu’il
avait voulue pour s’exalter, il devait demeurer pour souffrir.

Et, comme Mme Vigier murmurait humblement:

--Pourtant, François, je voudrais savoir si vous êtes fâché?

Il répondit, sans hausser la voix:

--Oui, je suis très fâché contre Lucien et je le punirai. Ne le défendez
pas. Je connais toutes les excuses que vous croyez avoir, l’un et
l’autre; et il me serait pénible de vous faire, à vous, les reproches
que vous méritez.

Elle baissa la tête. Elle se méprisait. Pourquoi avait-elle honte?

Il s’approcha d’elle et murmura gentiment:

--Ne restez pas ici, ma petite Yvonne. Cette pièce est très froide. Vous
êtes toute tremblante... Venez au salon, il doit être l’heure de dîner.

Il la poussait vers la porte, mais, soudain, elle se retourna, et, lui
faisant face, lui jeta ce regard dédaigneux par lequel les faibles se
vengent; puis, très droite dans sa robe lamée d’or, elle sortit du
cabinet de travail.




VII


Comme toujours quand soufflait le vent d’Est, la cheminée fumait dans la
salle à manger.

--Cette maison est odieuse!

--Faites venir les ramoneurs, Yvonne.

--Les ramoneurs n’y peuvent rien. Il faudrait écrire au gérant.

--Eh bien! écrivez-lui...

--Ce n’est pas à moi de lui écrire.

--Soit! je lui écrirai.

--Gertrude, ouvrez la fenêtre.

--Mais, madame, le vent...

--Ouvrez la fenêtre, vous dis-je!... Et, d’abord, donnez-moi mon châle.

Pour chercher le châle, il fallait que Gertrude quittât la pièce.

Debout près de la table, à côté de Louise, François Vigier attendait, le
regard fixé sur la porte par laquelle son fils allait entrer, car Lucien
était en retard, ainsi qu’il avait accoutumé.

Dans les asiles et les hôpitaux de Paris, François Vigier était célèbre
pour son diagnostic en coup de foudre. En face d’un malade, pour la
première fois aperçu, les conclusions que lui dictait son instinct
avaient, pour lui-même, comme pour ses disciples, quelque chose de
mystérieux et d’indiscutable.

                   *       *       *       *       *

Lucien entra. François Vigier détourna les yeux.

                   *       *       *       *       *

Le jeune homme était en habit de soirée. Il salua son père, timidement
et de loin, puis s’approcha de sa mère qui inspectait la cheminée où les
flammes faisaient un bruit d’incendie.

--Eh bien! lui demanda-t-il à voix basse, mais elle ne lui répondit que
par un geste irrité.

Gertrude apporta le châle. Elle ouvrit la fenêtre. On dut la refermer
aussitôt, à cause de la tempête et du froid.

L’odeur de suie persista. L’air troublé piquait les yeux. Louise
reniflait. Mme Vigier haussa les épaules.

Tous s’assirent. Lucien jetait autour de lui des regards inquiets.

De hauts candélabres éclairaient la salle à manger. Contre les vieilles
boiseries des murs, il y avait quelques porcelaines rares, et ni le
buffet, ni le dressoir ne manquaient de valeur. Au centre de la table,
dans une coupe en argent, des roses se fanaient. Chaque détail de
l’ameublement semblait luxueux, choisi avec soin, mais l’ensemble
manquait d’harmonie, tout cela sentait le désordre et la fatigue.

Mme Vigier avait enveloppé sa gorge et son cou d’une écharpe pailletée,
travail égyptien, qui brillait comme une cotte de mailles, et, de ce
châle métallique, le petit visage sortait, maussade et plus fragile.

Près de sa mère, Louise, en robe blanche, simple mais décolletée,
montrait une poitrine un peu grasse, des joues rondes et des cheveux
blonds. La pointe de son nez moqueur menaçait Lucien. Cependant la jeune
fille soupçonnait quelque mystère et n’osait dire les railleries
auxquelles elle pensait.

A gauche de Louise, François Vigier, dont le simple veston et la cravate
négligée faisaient contraste avec les toilettes des trois autres
convives, était assis dans un large, vaste et provincial fauteuil à bras
matelassés et recouverts de tapisserie.

Ce meuble avait sa légende. Jadis, vers 1860, à Dôle, dans le Jura, le
père de François Vigier était médecin, grand médecin d’un petit pays,
homme illustre dans trois vallées qui lui semblaient le monde. Il
régnait sur quatre cents masures, maître des corps et des consciences,
et cette autorité avait mis en lui quelque chose de majestueux que
précisait, aux yeux de sa famille entière, le fauteuil de patriarche où,
chaque soir, devant la table servie, le médecin de campagne, sa journée
faite, se laissait tomber avec un ahan de bûcheron. Ce siège respecté,
les enfants du «docteur», au lendemain des funérailles, avaient appris
qu’il était légué, hors partage, ainsi que les livres de médecine et les
instruments de chirurgie, à celui d’entre eux qui suivrait la carrière
que le mort avait tant aimée, et, dès que la chambre de François Vigier,
étudiant près la Faculté de Paris, fut assez vaste pour contenir ce
fétiche encombrant, Mme Vve Vigier l’expédia à son fils, avec une lettre
admirable, religieuse et naïve.

Entre les bras matelassés de ce fauteuil, bien souvent le jeune homme
s’était endormi, lassé par l’étude. Blottis contre le haut dossier de
chêne où l’on voyait un hibou sculpté, François Vigier, déjà célèbre, et
sa jeune femme encore amoureuse, se plaisaient, au lendemain de leur
mariage, à deviser de leur indestructible tendresse. Et quand l’infidèle
s’était enfuie, Lucien et Louise, chaque soir, avant de gagner leurs
lits d’enfants, grattaient du bout des doigts l’inusable tapisserie pour
éveiller leur père qui rêvait. Plus tard, d’autres rêves, les grands
rêves...

                   *       *       *       *       *

--Est-ce vrai, papa, ce que Jacques Duprin m’a dit? demanda Louise,
fatiguée par le silence. Il prétend que vous avez dessiné au crayon
bleu, sur le corps de Lecamus, le trajet de tous ses nerfs malades, pour
les reconnaître quand il sera mort.

--Louise! protesta Mme Vigier.

--Mais, maman, je ne parle pas de maladie.

--C’est pire!... Tais-toi.

                   *       *       *       *       *

De l’autre côté de la table, Lucien, le visage anxieux, le dos rond,
mangeait vite, et, à mesure que le repas avançait, tournait davantage
vers son père l’épaule qu’il levait un peu, comme s’il eût voulu qu’elle
le protégeât.

                   *       *       *       *       *

Combien de fois, François Vigier, se promenant avec Batchano, ne
s’était-il pas réjoui de pouvoir saisir au vol si facilement, sur le
visage des passants, le secret de leurs tares? Comme Balzac imaginait la
vie, il imaginait la déchéance. Et, tout à l’heure, dans le cabinet de
travail, Batchano s’était écrié: «Maître! si vous rencontriez dans un
salon, dans la rue, un jeune homme présentant les symptômes qui sont
apparents chez votre fils, vous n’hésiteriez pas une seconde...» Eh
bien! oui, Batchano ne s’était pas trompé!

Quand François Vigier avait eu le courage de regarder son fils, de le
regarder en se dépouillant de la noblesse d’âme qui lui défendait de
soupçonner d’infamie les êtres qui lui étaient proches, quand il l’avait
regardé en libérant son redoutable instinct de clinicien génial, la
réponse qui s’était gravée en lui, nette, claire, indiscutable, il avait
voulu l’effacer par ce sursaut de révolte habituel aux pauvres hommes
qui ne savent pas reconnaître à la science le droit de leur apporter la
preuve d’un désastre.

Mais Batchano ne s’était pas trompé.

Et, tandis que Gertrude continuait autour de la table son service,
tandis que Mme Vigier toussotait pour bien prouver qu’elle sentait
encore de la fumée, tandis que Louise boudait, tandis que Lucien levait
l’épaule, François Vigier, les dominant tous, s’appuyant des bras sur
les accoudoirs du fauteuil, et mangeant avec lenteur, avec effort, mais
mangeant, mangeant comme d’habitude, parce qu’il se refusait à subir la
dépression physique de la douleur, souffrait deux fois, et d’être un
homme qui aimait son fils et d’être un grand homme qui ne savait pas
douter de soi.

Cette beauté, dont il était fier--il était heureux d’être beau, ce
vieillard qui avait eu pour lui-même un tel respect qu’il avait maîtrisé
son caractère afin que toute son existence, comme son œuvre, pût servir
de modèle!--cette beauté, sa beauté, il la retrouvait dans la figure
qu’il étudiait sournoisement.

La ressemblance que cultivait Lucien servait de prétexte aux disciples
de François Vigier pour imaginer d’innocentes flatteries. Ne savait-on
pas dans les salles de garde que le Maître, hors la science, ne
chérissait que son fils? Il en parlait si souvent, si abondamment! Quel
orgueil: Lucien avait réussi à prendre sa licence en droit!... Quel
sourire plein de malice: on lui avait évité l’ennui du service
militaire. Quel éloge de la diplomatie: Lucien serait ambassadeur!... Et
les élèves de François Vigier lui donnaient la réplique:

«Il est votre portrait, Maître. Comment ne serait-il pas intelligent?»

Mais non, cette ressemblance était un trompe-l’œil... Il y avait de
l’asymétrie dans ce visage, de la dégénérescence dans la forme des
oreilles et dans la mollesse des lèvres. Et pourquoi cette coiffure lui
donnait-elle un air équivoque? Et cette peau trop transparente, trop
jolie, trop fine, comme épilée... Et, là, sur la joue, cette trace de
poudre. Et cette élégance précieuse de la toilette, et cette poitrine
bombée, et ces gestes craintifs et maniérés, cette façon féminine d’être
assis de côté sur la chaise, et cette épaule qui avançait, qui se levait
comme un bouclier, et surtout ce regard fuyant, ce regard coupable!...

Il fallait bien que Lucien regardât son père: il se sentait comme dévêtu
devant lui.

Le jour que Lucien passait devant le conseil de révision, parmi d’autres
jeunes hommes braillards et cyniques, il avait eu la même impression de
gêne, la même!... Il avait voilé de ses mains sa nudité, comme il aurait
voulu, ce soir-là, cacher tout son être, afin que les yeux qui pesaient
sur lui le laissassent en repos.

Mais les yeux ne le quittaient pas.

A présent, ils s’appuyaient sur les mains de Lucien, et Lucien cacha ses
mains.

Comme pour les réchauffer, il les glissa sous l’assiette que Gertrude
posait devant lui, mais, dès qu’elles reparurent, elles se sentirent
découvertes.

Pourquoi ces poignets fragiles?... Pourquoi ces ongles carrés à forte
voussure?... Pourquoi cette bague si lourde?... De qui venait-elle?...
Qui l’avait donnée?

Mais la prodigieuse mémoire de François Vigier ne répondit pas. Un
remords surgit dans sa conscience. Tous, il les avait laissés vivre à
leur guise, tous, sa femme, Louise, et même ce fils qu’il aimait.

Il l’aimait pour son intelligence, pour sa rapidité à comprendre, parce
que, souvent, Lucien passait des heures à l’écouter. Il l’aimait comme
tout rêveur aime quiconque s’envole facilement dans les espaces
imaginaires. Il l’aimait comme il aimait ses disciples dont l’existence
quotidienne et la vie morale ne l’intéressaient en aucune façon.

Sur le doigt de Lucien, la bague ciselée dessinait des lignes simples et
vraiment belles.

A coup sûr, ce n’était pas un bijou de camelote! Qui l’avait donné?
Était-il croyable que François Vigier ne s’en souvînt pas?

Il voyait si peu ce qui se passait autour de lui. Il écoutait si peu
leurs bavardages. Le temps pressait. La mort n’était pas loin, et il
restait tant de livres à écrire!

Pourtant, François Vigier crut se rappeler qu’il avait entendu, l’année
précédente, Lucien expliquer quelque chose à sa mère à propos de cette
bague. Quelque chose?... Quoi?

Lucien appuya contre sa joue ses doigts repliés, et la bague disparut.

Alors, le vieillard mit sa mémoire à la torture. Cet oubli sans grande
importance devint le centre de son angoisse. Il souffrit de cela
surtout, comme il avait souffert, dans sa vanité, quand, à l’époque de
sa jeunesse, durant l’épreuve orale d’un concours, il lui avait été
impossible de trouver, devant ses juges, un mot indispensable, le mot le
plus simple, le nom de la plus commune des maladies... Et ce fut, dans
son énervement, ce souvenir qui se précisa: la salle d’examen, les juges
sur l’estrade, la pendule qui mesurait le temps accordé au candidat, la
grande aiguille qui tournait, et ce mot, ce mot dont l’absence faisait
le vide dans sa pensée. Ne pouvoir se rappeler!... Et les autres
souvenirs qui accourent!

A vingt-trois ans, lui non plus n’avait pas de maîtresse, n’affichait
aucune liaison. Il travaillait... Il s’était marié vierge de cœur, sinon
de corps. Ah! les belles années, les terribles années!... C’était chez
le vieux professeur Malan, dont le fils avait épousé Miss Rickley, la
cousine d’Yvonne, qu’il avait rencontré cette jeune fille de seize ans,
si parfaitement harmonieuse et si douce. Elle avait encore un peu
d’accent étranger, ayant été élevée à New-York, bien qu’elle fût
Française. Mais ce léger accent était une séduction de plus, et, quand
François Vigier avait appris qu’elle était ruinée et presque orpheline,
son père étant devenu fou à la suite de la catastrophe qui avait détruit
leur fortune, quand François Vigier avait compris qu’il pouvait
prétendre, en dépit des vingt-huit années qui les séparaient, à la main
de cette enfant délicate, ah! l’ivresse des fiançailles, l’ivresse de la
possession dans l’amour!

Son amour?... Qu’avait-il fait de lui, son amour?... Qu’est-ce que cette
femme avait introduit dans sa vie?... Des regrets, des mensonges, du
désespoir, un sang pourri, et ce fils!... Pourtant, comme il l’avait
aimé, ce fils! Comme il en était fier! Hier encore, ce fils, c’était
pour lui tout l’avenir! Bel avenir! Destrem disait qu’il ne pouvait
prendre aucun engagement. L’avenir?... L’effondrement, la gloire
souillée, la cour d’assises... Ah! le misérable!

Mais c’était son fils, son fils qu’il aimait, et tout cela était
impossible.

François Vigier n’en pouvait plus.

Lucien n’en pouvait plus; les regards de son père le déchiraient.
Batchano avait parlé, c’était sûr, il fallait fuir.

Et comme Gertrude présentait les fruits, Lucien tira sa montre:

--Oh! dit-il, jouant la surprise. Tu permets, maman?

--Où vas-tu? dit François Vigier, la voix sourde.

--J’ai un rendez-vous, père. Je suis en retard. Maman t’expliquera.

--Reprends ta place. Je ne veux pas que tu sortes, ce soir.

--Mais, papa, j’ai promis...

--Tu ne tiendras pas ta promesse.

--Pourtant, François, il n’a plus quinze ans, ce garçon!

--Pardon, Yvonne!... Assieds-toi, Lucien, et finis de dîner.




VIII


Ils achevaient leur repas, et, seule, Louise osait encore lever la tête.
Qu’avaient-ils tous, ce soir?... Jamais, devant sa fille, François
Vigier n’avait parlé de cette voix brutale.

--Vous avez fini? demanda sèchement Mme Vigier, quand le vieillard eut
posé, selon son habitude, sa serviette roulée sur la table.

Ils repoussèrent leur chaise et franchirent la porte qui conduisait au
salon.

La cheminée de cette pièce ne fumait pas, bien que les trois hautes
fenêtres qui donnaient sur le quai fussent tellement balayées par le
vent, qu’on voyait se gonfler les rideaux qui les recouvraient.

Près de la seconde fenêtre, il y avait un piano à queue, et, lui faisant
face, dans un angle, une petite chaise-longue, de forme empire,
qu’entourait à demi un paravent dont les feuilles étaient disposées de
telle sorte que Mme Vigier se sentit protégée quand elle se fut étendue
sur la liseuse. Elle ne voyait plus que le piano et le tabouret sur
lequel Lucien se laissa tomber.

Elle lui fit signe de venir auprès d’elle, mais il refusa.

Contre le manteau de la cheminée, François Vigier s’appuyait. Au milieu
du salon, près d’une table, Louise attendait Gertrude, qui apporta le
café.

Chaque soir, c’était ainsi. L’habitude les avait ramenés aux places qui
leur étaient familières, mais, ce jour-là, leur silence avait quelque
chose de pénible, de lourd, de froid.

On entendit deux allumettes frottées. Lucien et Mme Vigier allumaient
leur cigarette. Tous deux fumaient du tabac d’Égypte très parfumé.

Lucien ouvrit machinalement le piano. Souvent, il chantait en
s’accompagnant lui-même. Bien que n’ayant reçu aucune éducation
musicale, il avait la voix juste, agréable, et le don de se rappeler les
phrases entendues. Devant le clavier, il resta immobile, puis il sortit
de sa manche son mouchoir, l’y renfonça, le sortit encore, et il agitait
son pied, nerveusement.

--Tiens, papa, ton café, dit Louise qui s’était approchée de son père
sans qu’il l’aperçût.

François Vigier ne cessait de rassembler d’inutiles souvenirs que le
soupçon impur salissait, gâtant même les scènes les plus simples.

Il posa sur la cheminée la tasse que sa fille lui avait offerte, et,
tout à coup, il regarda Louise, dans les yeux, profondément, comme pour
s’assurer qu’en celle-là du moins il n’y avait pas d’ignominie.

Elle supporta ce regard et sourit.

Le timbre du vestibule sonna.

--C’est les Duprin! dit Louise en courant vers la porte.

Lucien s’était levé. Il ne doutait pas que ce coup de timbre n’annonçât
l’arrivée de Batchano qui venait assister à l’interrogatoire.

Mais la porte s’ouvrit, et Renée et Jacques Duprin entrèrent; elle,
longue, maigre et brune, empruntée dans une robe au décolleté timide,
figure ingrate qu’éclairaient des yeux très tendres; lui, grand gaillard
roux, au visage franc et poupin, avec une ombre de moustache sur une
bouche rieuse, sorte d’hercule dont les muscles tendaient trop l’étoffe
d’un méchant habit noir.

Dès qu’ils eurent franchi le seuil, Jacques sourit à Louise, et Renée
rougit devant Lucien, puis ils saluèrent Mme Vigier derrière son
paravent et François Vigier auprès de la cheminée.

--Bonsoir, mon cher Maître, dit Jacques, de sa voix trop sonore. Je vous
apporte des nouvelles toutes fraîches de Lecamus. Je viens de téléphoner
à Villejuif. Il a 38.5 et le sérum agit. Vous verrez qu’il s’en tirera
encore cette fois.

Il parlait avec bonne humeur. François Vigier s’en irrita et lui
répondit du bout des lèvres. Pourtant il aimait ce Jacques Duprin.
C’était le fils de son premier élève. Orphelin de père et de mère,
Jacques Duprin vivait, avec sa sœur, pauvrement et gaîment, au Quartier.

Près du piano, Renée disait à Lucien:

--Vous chanterez, ce soir?... Non?... Oh! pourquoi?... Il faut! N’est-ce
pas, Madame?...

--Il sait, ma petite Renée, dit Mme Vigier, qu’il me fait toujours
plaisir quand il chante.

Mais Lucien ferma le piano:

--Non, Renée, je vous en prie... Je ne suis pas en forme.

Cependant Jacques avait rejoint Louise.

--Votre père a-t-il vu _Femina_? lui demanda-t-il à voix basse.

--Je ne sais pas, fit-elle, mais il y a du grabuge.

Tout à coup, Lucien s’avança vers la cheminée:

--Tu attends Batchano, papa? dit-il, et lui-même fut surpris par la
valeur de sa question.

--Non, répondit François Vigier. Mais il faut que je te parle,
murmura-t-il en se penchant vers son fils. Viens dans mon bureau.

Les genoux de Lucien tremblèrent. Il sentit qu’il allait être lâche, et
ses ongles firent mal à la paume de ses mains.

--Maintenant, père?... Mais...

--Suis-moi, dit François Vigier.

Et Lucien le suivit.




IX


--Attends, je vais faire de la lumière.

Ce ne furent pas les lampes du plafond que François Vigier alluma, mais
cette lampe qui était sur la table et dont l’abat-jour opaque limitait
la clarté.

Puis le vieillard alla prendre sa place habituelle au fond de la pièce.

Lucien resta devant la porte. Son gilet blanc et le plastron de sa
chemise brillaient dans l’ombre.

--Viens ici, mon enfant, je ne te vois pas.

Il dut obéir. Il s’assit près de la table, afin que l’abat-jour lui
cachât le visage de son père. Mais François Vigier déplaça la lampe.

Le vent battait les fenêtres. Contre les murs, la base des grandes
bibliothèques était faiblement éclairée, tandis que, plus haut, les
livres appartenaient à la nuit.

--Lucien, donne-moi la bague que tu portais, ce soir.

Par-dessus la table, François Vigier avait allongé le bras.

--Ma bague? dit Lucien, qui glissa d’un mouvement instinctif les doigts
de sa main gauche entre sa jambe et le velours de la chaise. Mais, papa,
pourquoi?...

--Je te demande de me la donner.

--C’est que je ne sais pas si je pourrais... Elle est tellement serrée!

Il la montra. Il souriait d’un air faux. Il fit semblant de tirer sur
elle.

Immobile, François Vigier attendait.

Lucien se décida. La bague échappa au doigt inutilement meurtri.

François Vigier la prit avec soin et l’approcha de la lampe. C’était un
objet d’art d’une valeur incontestable: ni fleurs stylisées, ni corps
enroulés, mais des lignes et des plans harmonieux et simples. François
Vigier examina ce bijou, le mania comme un orfèvre. Il se pencha sur
lui, le fit tourner entre le pouce et l’index, puis, soudain, il
s’arrêta, fronça les sourcils, et ce qu’il voyait devait être bien
malpropre, car Lucien, se levant, dit:

--Père!

Mais François Vigier posa la bague devant lui.

--C’est Lovell qui t’a donné cela?... dit-il lentement.

Lucien baissa la tête, sans répondre.

--Alors, c’est donc vrai... murmura François Vigier.

Et il n’eut pas un geste, pas un mouvement, mais sa haute taille se
tassa.

--Père! je voudrais te dire! s’écria Lucien. Je vais te dire... Je ne
sais pas ce que Batchano a pu te raconter, mais je pense qu’il a commis
un crime.

Et, comme le vieillard levait un peu la main au-dessus de la table:

--Si, père, si! c’est un crime d’avoir troublé ta vie, et moi, je ne
suis pas un criminel!

--Tais-toi, Lucien. Je ne veux pas de phrases. Assieds-toi. Sois calme.
Écoute-moi... Je t’ai toujours traité avec bienveillance. Quel que fût
mon travail, je t’ai toujours permis de l’interrompre, et je me rappelle
que, l’autre jour encore, ici même, nous avons passé la soirée en tête à
tête... Je te blâme, mon enfant, d’avoir su me cacher tes souffrances.
Car, tu as dû souffrir. Oui, je sais. Laisse-moi achever... Le passé est
mort. Je suis de ceux qui peuvent oublier. Je te promets de faire table
rase de tes fautes, si tu me témoignes à présent une absolue confiance;
je te promets de t’écouter, non pas comme un père qui a le droit de
punir, mais comme un médecin qui ne cherche qu’à sauver un malade.
Regarde-moi, Lucien. Regarde-moi franchement, avec courage. Il faut que
tu me parles de ta vie sexuelle.

--Mais je ne peux pas, père!

--Il le faut, mon enfant. Préfères-tu que je t’interroge?

--Non, papa, non! je ne peux pas... Cet après-midi, en quittant
Batchano, je voulais... je suis venu jusqu’à ta porte... je voulais tout
te dire et t’appeler à mon secours. Je n’ai pas pu!... Et j’ai demandé
de l’argent à maman pour me sauver d’ici sans te revoir. Questionne-la:
elle te dira... Comprends-moi, je ne veux pas me défendre!... Mais tu me
rappelais il y a un instant, une soirée que nous avons passée
ensemble... eh bien! cette soirée, ces soirées où tu me parlais de ton
œuvre, où tu me traitais presque comme un égal, où tu m’élevais jusqu’à
toi, ces soirées-là, c’est tout ce que j’ai de noble, de pur, dans ma
mémoire, et si je te mêlais à mes tristesses, il me semble que je ne
pourrais plus penser à toi de la même façon... Il faut me permettre de
garder au moins mes souvenirs, papa!... Comprends-moi, mon pauvre papa,
je suis un malheureux, mais je te jure que je ne suis pas un criminel.
Non! pas un criminel! dit-il encore, d’une voix vraiment émouvante.

Et il tendait vers son père son beau visage.

Sur ce visage, François Vigier, maintenant, ne voyait que les tares. Ne
savait-il pas que tous _ils_ mentent?

--Tu parles de toi, Lucien. Et moi, tu m’oublies... Si ta mère t’avait
donné l’argent que tu lui demandais, dans quelle inquiétude ne
m’aurais-tu pas laissé? Et si tu ne me renseignes pas exactement sur ce
que tu appelles tes tristesses, dans quelle inquiétude ne vais-je pas
vivre? Tu as tort d’essayer d’être habile avec moi.

--Mais, père, je n’essaie pas d’être habile.

--Cet après-midi, mon enfant, tu as refusé d’entendre Batchano, sous
prétexte qu’il n’a pas le droit de te surveiller. Ce soir, tu invoques,
pour ne pas me répondre, les sentiments que je t’inspire: ces sentiments
ne t’ont pas empêché de devenir ce que tu es devenu.

--Comment m’en auraient-ils empêché, père?... Tu ne veux pas comprendre:
ce n’est pas ma faute.

--Ce n’est pas ta faute si tu as participé chez cet infâme Lovell à des
scènes?...

--Si! père, de cela je m’accuse. Mais je te promets que ce qui s’est
passé dans l’atelier de Lovell n’est dans ma vie qu’un accident.

--Tu nommes accident la plus répugnante des ignominies, la corruption
d’êtres sans défense, d’innocents que vous avez souillés?

--D’innocents?... Oh! papa, tous ceux qui étaient chez Lovell n’étaient
pas des innocents.

--Assez, Lucien!... Tu n’as pas eu un mot de repentir, tu cherches des
excuses!

--Mais non...

--Tais-toi! tu n’es qu’un misérable.

François Vigier s’était levé. Lucien se leva, lui aussi.

--Un misérable?

Il recula un peu dans la pièce.

--Eh bien! oui, père, un misérable!... mais, ton fils!... Je n’ai qu’une
excuse et je n’en cherche pas d’autres: pourquoi m’as-tu créé tel que je
suis?

L’immense table les séparait.

L’effort que fit François Vigier pour se contenir durcit jusqu’à la
cruauté sa grande figure.

--Je m’attendais à ce reproche, dit-il en baissant la voix. Je ne
l’accepte pas. Il sous-entend un diagnostic que tu ne saurais porter
toi-même sur ton cas. Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis,
innombrables. Jusqu’à preuve du contraire, je prétends te soigner comme
un malade qui peut guérir.

--Et si je ne veux pas guérir?... Si je pense que j’ai le droit, étant
donné ce que je connais de moi, d’être le moins malheureux possible?
Après tout, je m’appartiens!... Je ne suis pas un malade, je ne veux pas
être un malade. J’entends ne pas gâcher toute mon existence par des
plaintes et des soins inutiles. Pour ce qui s’est passé chez Lovell,
j’ai eu tort, je le reconnais, comme j’aurais eu tort d’être mêlé à
n’importe quel autre scandale, mais, pour le reste, j’ai le droit de
vivre, j’entends vivre ma vie!

Alors, comme il se tenait debout, le torse rejeté en arrière, la tête
haute, le sang aux pommettes, les yeux brillants, François Vigier
reconnut _leur_ inconcevable orgueil, et il désespéra.

--Écoute mes ordres, dit-il sèchement. Tu ne peux pas rester ici...

--Excuse-moi de t’interrompre, papa, mais je comptais te proposer
moi-même d’aller vivre au Quartier, seul.

--Pour y continuer tes expériences, fit François Vigier, avec ironie. Et
cela, jusqu’au jour où quelque nouvel _accident_ te fera traîner mon nom
devant les tribunaux.

--Je te jure, père, sur ce que j’ai de plus sacré, que tu n’as rien à
craindre de pareil.

--Je n’ai que faire de tes serments. Puisque tu te crois un anormal,
sache qu’un médecin n’attache aucune importance aux promesses de tes
semblables. J’ai décidé, cet après-midi, que Batchano t’emmènerait. Il
est chargé d’une mission auprès du congrès de Philadelphie et consent à
t’emmener.

--Mon père, je ne partirai pas avec Batchano.

--Il quitte Paris dans deux jours, tu l’accompagneras.

--Je ne partirai pas avec Batchano!

--C’est ce que nous verrons.

--Que tu aies le moyen de m’y contraindre, père, c’est possible; mais,
si tu faisais cela...

--Je ferai cela. J’ai le devoir de me protéger contre les dangers que tu
fais courir à mon honneur. Si l’on n’avait pas eu pitié de ma
vieillesse, tu serais déjà l’objet de poursuites infamantes. Je ne veux
pas que le peu de gloire que j’ai pu acquérir serve à protéger tes
complices. Je ne peux me défendre contre les impulsions de ta
monstruosité qu’en t’exilant et en te donnant un compagnon de voyage qui
me réponde de toi. Tu partiras avec Batchano.

--Père, si tu m’y obligeais, il vaudrait mieux...

--S’il reste en toi quelque noblesse, je n’aurai pas besoin de t’y
obliger.

--Je ne partirai pas, père. Il vaut mieux m’ordonner de mourir. Ce sera
plus grand et ce sera la même chose... Dis-moi de me tuer pour que ta
gloire ne soit pas menacée, et je me tuerai avec joie!... Oh! papa, ne
fais pas ce geste!... Si tu savais combien de fois j’ai été sur le
point... Et cela aurait mieux valu, pour vous comme pour moi... N’est-ce
pas?... Mais dis-le donc!... Si tu veux que je meure, ce n’est pas très
difficile!... Tu ne dis rien?... Alors, tu aimerais mieux... Réponds...
Veux-tu?... Si tu crois que je tiens à la vie!... J’en ai assez,
vois-tu, assez de souffrir... Et cela, c’est trop!... Comprendre que
toi, que j’aime, que je respecte, que je vénère comme un dieu, tu
préférerais me voir mort... Papa! Papa!... Oh! donne-moi seulement le
courage!... Aide-moi, papa!...

Il délirait, avouant, dans sa folie, à la fois ses dégoûts et toute sa
lâcheté. Sans lui répondre, François Vigier contourna la grande table,
et, mettant pesamment la main sur l’épaule de son fils:

--Je suis trop près de la mort, Lucien, pour que tu te permettes d’en
parler devant moi si légèrement. Tu n’as jamais voulu mourir. Tu n’y as
songé que pour pouvoir vivre. C’est la pire des lâchetés, cela, mon
enfant. On se dit:--«Quand je serai descendu plus bas, je me
tuerai.»--On descend, et on ne se tue pas. Ne parle plus de la mort. Le
courage que tu me demandes, je te le donnerai pour guérir. Écoute: la
confession que j’exigeais de toi, je ne l’exige plus. Tu la feras à
Batchano, plus tard, quand tu voudras, quand vous serez devenus des
amis. Voyons, Lucien, la punition n’est pas terrible! Je pourrais te
parier de tes autres mensonges, de _Femina_ et de ton indélicatesse. Je
ne veux pas t’en parler, mais songe à toutes les raisons que j’ai de te
punir.

Le ton de François Vigier, peu à peu, s’était adouci. La pression de sa
main était devenue caressante. Lucien tremblait de tout son corps.

--Allons, mon petit, dis-moi que tu m’obéiras...

--Je t’en conjure, papa, ne me demande pas cela.

--Je te le demande, Lucien, au nom de notre affection.

--Mais, père, si je partais avec Batchano, ce serait te tromper, te
donner un faux espoir, et je ne veux plus te tromper, plus jamais. Et,
vois-tu! je n’ai pas la force de recommencer à souffrir. Tu ne sais pas
ce que j’ai souffert!... Non, tu ne le sais pas! j’ai lutté, lutté tant
que j’ai pu, par tous les moyens, et je n’ai pas réussi. Alors, depuis
un an, je ne lutte plus, et, ne me maudis pas! depuis que je ne lutte
plus, eh bien! je ne suis plus malheureux. J’ai trouvé d’autres êtres
semblables à moi. Je comprends que cela te paraisse abominable, mais ma
solitude était plus abominable encore!... D’autres hommes ont été comme
moi, et même de très grands hommes dont la mémoire, aujourd’hui, est
vénérée... Ne te moque pas! C’est dans leur exemple que j’ai vu, non pas
une guérison impossible, mais le rachat de ma monstruosité. Je suis ton
fils. Je peux avoir hérité quelque chose de ton génie. Si tu veux que je
vive, papa, aide-moi, aide-moi à devenir un grand homme!

Et, l’âme vidée, Lucien éclata en sanglots. Secoué de hoquets, le visage
derrière le coude, il pleurait comme un gosse, et son père le laissa
pleurer tant qu’il voulut.

Cette scène affreuse, les soupirs de ce misérable, les lugubres plaintes
du vent et les incertitudes de sa conscience, François Vigier se sentait
pris d’épouvante. Une voix lui parlait, une voix qui venait de tous ces
livres entassés dans la nuit, de ces livres où se trouvaient les vingt
volumes de son œuvre, et cette voix lui disait: «Ne vois-tu pas qu’il te
ment et qu’il se ment à lui-même?... Regarde-le: c’est le sang gâté de
sa mère qui l’a fait naître. Jamais il ne sera qu’un fourbe et qu’un
lâche!... Un grand homme, lui?... Ils disent tous cela, les monstres!
Mais sois donc un monstre, toi, qui es un grand homme. Laisse-le mourir.
Donne-lui le courage qu’il voudrait... Ce sera nous rendre service à
nous qui sommes ta gloire et qui vivrons quand vous ne serez plus...
Laisse-le mourir! Tu as bien laissé souffrir ta femme, pendant dix
années, pour pouvoir nous créer.»

Mais Lucien sanglotait éperdûment, et François Vigier le prit dans ses
bras, contre sa poitrine.

Soudain, derrière la porte, Mme Vigier appela:

--Vraiment, François, je ne comprends pas ce que vous faites. Les Duprin
s’en vont...

--Eh bien! qu’ils s’en aillent!

--Jacques demande si vous n’avez pas d’ordres à lui donner pour
Villejuif?

--Qu’il attende.

Lucien ne se calmait pas. Comme un enfant poursuivi, il se serrait
contre son père.

François Vigier lui caressa le front:

--Rentre dans ta chambre, Lucien. Ce soir, nous ne parlerons plus.
Demain, tu m’accompagneras dans mes courses... Calme-toi... Va, mon
petit, va, et prends courage!... Je t’aiderai.

Il le conduisit jusqu’au seuil du bureau et le regarda s’éloigner dans
le corridor.

Lucien marchait en titubant; il heurtait de l’épaule les murs, et, pour
assourdir ses sanglots, appuyait contre sa bouche un petit mouchoir aux
coins brodés.




X


Dans sa chambre, la grande glace devant laquelle il se coiffait et
passait des heures, chaque jour, la grande glace qui était en face du
lit et où Lucien pouvait se voir, même quand il travaillait, assis à sa
table, la grande glace merveilleusement nette et flatteuse, sans une
tare, sans une faille, l’attendait, pleine de lumière, car Gertrude, qui
venait de préparer la couverture, avait laissé brûler les lampes en
quittant la pièce, et l’image de ce beau jeune homme à la figure
ruisselante de larmes était si triste que la détresse de Lucien en fut
augmentée, et qu’il s’enferma vite pour s’enfouir le visage dans
l’oreiller et pleurer encore: il lui semblait qu’il pourrait pleurer
toute la nuit.

Il ne souffrait pas. L’ivresse des sanglots avait engourdi la
souffrance. Mais, de temps à autre, il murmurait:

--Comme je voudrais mourir!

C’était un peu par habitude.

Depuis quelques années, il disait cela très souvent, et surtout, le
matin, au réveil, quand son âme se sentait si peu faite pour supporter
le poids de la vie. Il disait cela, les yeux encore tenus par le
sommeil, à l’heure de cette terrifiante solitude qui succède aux rêves
de la nuit, à l’heure où la nature, pour incliner les hommes à vivre,
malgré tout, leur donne l’involontaire désir du plus bestial amour, et
il avait coutume, alors, de jeter un regard sur la table où se trouvait,
placé en évidence, le revolver qu’il avait acheté, un jour de spleen, et
qu’il gardait pour se familiariser avec l’idée de la mort.

--Comme je voudrais mourir!... murmurait-il en bâillant, mais bientôt il
s’éveillait mieux:

--Bah! j’ai le temps... se disait-il, et, depuis quelques mois, il
ajoutait:

--J’ai ma pièce à finir. Si elle ne réussit pas...

Du geste, il menaçait sa poitrine. Il avait décidé qu’il tirerait là,
au-dessous du sein. Viser la tête serait plus sûr, mais se défigurer,
pouah!... En cherchant le cœur, on le manque souvent; eh bien! s’il le
manquait, cela voudrait dire qu’il devait vivre, qu’il serait un grand
artiste, un grand poète, et, si cela était écrit, que lui importait le
reste?

La chambre, où il pleurait, n’était pas très vaste. Même, elle
paraissait petite sous le plafond trop élevé. Il y avait de longs
rideaux, en velours bleu, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. A
droite, un paravent aux laques japonaises, la toilette couverte de
flacons; à gauche, la glace, montée sur un pied en acajou, une glace
comme on en voit chez les couturières, qui pouvait s’incliner et se
redresser à volonté, et que Mme Vigier avait exilée de ses appartements,
parce qu’elle n’y voulait plus que des meubles de style Louis XVI. Entre
la table, qui était grande, et la haute fenêtre, s’étendait un sopha que
des coussins recouvraient. Contre les murs, on voyait des bibliothèques
grillagées, avec de la soie derrière les grillages. Ici et là, des
eaux-fortes, des porcelaines et des grès précieux. Les vêtements, que
Lucien portait avant de se mettre en habit, traînaient sur un fauteuil.
Une serviette-éponge était accrochée au dossier d’une chaise. La lumière
tombait de trois lampes fixées au cadre de la glace, et cette lumière
éclairait vivement le lit très large, à pieds et montants en cuivre, la
nuque si blonde et le corps gracieux de Lucien étendu.

--Oh! comme je voudrais mourir...

Il répétait ces mots tout bas, n’ayant plus de force. Son âme était
déserte. Parfois, il remuait les jambes, et le vernis des bottines
brillait.

Quelqu’un marcha dans le corridor. C’était Gertrude qui venait finir la
chambre. Elle appuya sur le loquet.

--On n’entre pas! cria Lucien qui se leva d’un bond, oubliant qu’il
avait tiré le verrou.

--C’est pour prendre les habits, dit Gertrude.

--Vous les prendrez demain.

Puis, comme il avait le vertige, il s’effondra sur une chaise, devant la
table.

Le revolver était à sa place habituelle entre une photographie de Mme
Vigier et un manuscrit relié de carton jaune.

--Et papa dit que je n’y ai jamais pensé!

Il secoua la tête. Il eut un de ces involontaires et haletants soupirs
qui succèdent aux fortes dépressions nerveuses.

--Mon pauvre papa... Comme il a été dur! Il ne peut pas comprendre que
malgré tout, je suis son fils. Quand j’ai pleuré, il a pourtant eu pitié
de moi... Mais je n’aurais pas dû pleurer... Oh! lâche, lâche! Et rien
n’est fini!

Dans sa main levée, il posa son front. Il était fatigué, ah! si fatigué!

--Partir?... Non, je ne veux pas! Et puis, partir avec Batchano...

Un étrange sourire se dessina sur sa bouche molle.

--Batchano... Costi...

Il ferma les yeux. Une expression de tendresse et de pureté éclaira son
visage, mais, soudain, avec un frémissement:

--Non! non! je ne veux pas... dit-il, les dents serrées.

Et, ouvrant le fermoir d’un classeur, il sortit d’un compartiment secret
une photographie que protégeait un beau cadre de vermeil.

C’était le portrait d’un jeune homme qui ressemblait vraiment à un
modèle de Velasquez: puissante, hautaine et dédaigneuse figure.

--Reggie... Je lui avais promis d’être à la gare... Que doit-il penser
de moi?

Mais Lucien laissa retomber le cadre sur la table.

--Il ne pense pas à moi!... Que lui importe?... L’épisode est terminé...
Il louera un atelier à Naples ou à Florence, et il sera heureux... Ah!
si j’avais son talent!

D’un geste machinal, il attira le manuscrit relié de carton jaune.
C’était le second acte des _Attendris_. Lucien essaya de se relire, mais
il était incapable de comprendre le sens des phrases, et il les
connaissait tellement que chaque mot lui parut imbécile et plat.

--Dieu! que c’est mauvais!

Il ferma le manuscrit, le repoussa.

--Je n’ai pas de talent...

Écartant les coudes sur la table, il posa le front contre le bois verni
dont la fraîcheur lui fut douce.

--Je n’ai pas de talent.

C’est une tragique destinée que celle de ces jeunes gens qui, pour se
garder quelque estime, doivent croire que leur génie les autorise à
vivre en dehors des lois humaines.

--Un grand homme, moi!

Tout ce qu’il avait dit à son père dans un élan de sincérité puérile
s’effondrait. Au souvenir de son œuvre, il éprouvait un indicible
dégoût.

Seul, le sujet lui plaisait encore, et, sans doute, parce qu’il ne lui
appartenait pas. C’était l’histoire vraie d’une cliente de Batchano. Un
mari s’était aperçu que sa femme, qu’il savait condamnée par les
médecins, était éprise d’un autre, et, par pitié pour celle qui n’avait
que si peu de temps à vivre, il avait fermé les yeux, s’était éloigné,
avait quitté, sous quelque prétexte, sa maison, tandis que, auprès de la
mourante et pour qu’elle ne soupçonnât pas son sacrifice, il laissait sa
jeune sœur. Celle-ci, dans l’atmosphère créée par la passion de la
malade, était devenue, à son tour, amoureuse du même amant, bientôt s’en
était crue aimée et avait rêvé de fiançailles, jusqu’à ce qu’un hasard
lui eût révélé l’adultère. Dans le récit de Batchano, elle était alors
tombée dans la plus dangereuse des mélancolies. Dans la pièce de Lucien,
après avoir crié son besoin de vengeance devant son frère revenu et qui
disait son propre martyre, elle feignait de se laisser convaincre que la
pitié est la plus noble des vertus et mérite que l’on vive pour en
goûter les joies; elle acceptait de se sacrifier elle aussi, et de se
taire; mais, restée seule, incapable de porter sa haine et sa blessure,
elle se donnait la mort dans un moment de démence, et GÉRALD, le mari,
le pauvre héros qui s’était cru sublime, s’accusait de l’avoir tuée et
fuyait, abandonnant sa femme à l’amant qui ne l’aimait plus. Pour
prolonger un peu de bonheur, la pitié avait détruit l’immense bonheur
qui aurait pu naître.

C’était l’idée.

Ah! comme elle avait séduit Lucien qui admirait par-dessus tout
l’énergie et la force. La critique de la pitié, oui! c’était une belle
idée, mais l’idée ne suffit pas. Il revoyait, à cette minute, tous les
défauts de sa pièce: trop de discours, trop de lyrisme, des sorties mal
amenées, des répliques subtiles qu’on ne comprenait pas, des pages de
dialogue bien lourdes, et GÉRALD, ridicule, peut-être, dans son rôle de
mari complaisant...

Jamais on ne jouerait cela!

Et Lucien pensa à la dernière lettre qu’il avait reçue du directeur du
Grand Théâtre.

Vincent couvrait d’éloges _les Attendris_, affirmait qu’il serait fier
de présenter au public un nouveau grand poète, mais déclarait qu’il
était impossible, «par le temps qui court», de monter une pièce de
débutant, sans que l’auteur en supportât les frais. C’était à propos de
cette lettre que Lovell, en bon Américain, avait conseillé à son ami de
prouver qu’il pouvait, grâce à son nom, faire du bruit autour de son
œuvre. De là était née la combinaison de _Femina_.

--Et père n’a pas voulu me parler de _Femina_! Oh! je ne m’en défendrai
pas, s’il m’en parle... J’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de me
servir de sa gloire... Reggie n’aurait pas dû me donner ce conseil.

De nouveau, il prit le portrait de son ami.

--Reggie... Pourquoi l’ai-je connu?... Avant de le connaître, j’étais un
pauvre être qui agonisait sous la honte. Il m’a rendu le courage et
l’orgueil, oui l’orgueil!... Et maintenant, il est parti; et tout va
recommencer, tout, l’incertitude, les remords, les tentatives affreuses
avec les prostituées... Ah! non! pas ça!... non! je ne veux pas!

Il s’était redressé. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table.
Le revolver le menaçait.

C’était une arme sérieuse, puissante, à chien extérieur. Lucien l’avait
choisie ainsi, parce que le mouvement de la gâchette est trop dur, quand
il commande le barillet.

Lucien savait qu’à la dernière minute il aurait de la peine à se
décider. Il préférait décomposer cette action si difficile. D’abord, il
abaisserait le chien; ensuite, il viserait; et il tâcherait à s’exalter.

Souvent, déjà, il avait franchi les deux premières étapes. C’était au
lendemain des jours que Lovell avait blessé, par un mot trop vil, cet
être féminin et délicat. Ces lendemains-là, Lucien, au réveil, ne se
contentait pas de jeter un regard sur la table. Il prenait le revolver
familier, l’armait, posait le canon sur sa poitrine nue, mettait avec
précaution le doigt sur la gâchette, puis, afin de mieux détester la
vie, rêvait à un monde spirituel où de purs adolescents, épris d’art et
de poésie, unissaient leurs mains frémissantes et leurs âmes
passionnées, sans que vînt les troubler la détestable inquiétude... Mais
le dégoût de la luxure n’avait jamais pu vaincre cette pitié que Lucien
avait de lui-même, cet amour que lui inspiraient son beau visage et ses
yeux de ciel, et sa peau si blanche, sa peau si douce... Il reposait
l’arme brutale, et s’adressait dans le miroir un sourire où il y avait
autant de compassion que de coquetterie.

_On descend et on ne se tue pas..._

De son petit œil sombre, le revolver narguait Lucien, et, dans les trous
du barillet, les capuchons en cuivre des balles blindées le défiaient.

_On descend et on ne se tue pas..._

Lucien étendit le bras, prit la crosse à pleine main et arma le
revolver.

--Tu vas voir si on ne se tue pas!

Il souriait, retroussant sa lèvre dans une moue de défi.

Mais son cœur se révolta, bondit jusqu’à sa gorge. Espérant que de se
voir avec la figure d’un lâche lui donnerait de l’énergie, Lucien,
alors, chercha la glace confidente, mais ses yeux trouvèrent le portrait
de Mme Vigier qui le regardait.

--Ma pauvre maman!...

Elle ne comprendrait pas. Comme elle serait malheureuse!

--Ma gentille, ma jolie maman!

Il l’avait torturée. Pourquoi lui arracher ces inutiles aveux?... Il
voulait savoir comment son père l’avait traitée... Il l’avait traitée
comme elle le méritait!... N’était-ce pas ignoble d’avoir trahi cet
homme si grand?... Hélas! l’affreuse luxure est maîtresse du monde. Que
de fois, au milieu d’une nuit de travail, n’était-elle pas tombée sur la
nuque de Lucien?... Et le sang bouillonnait, et il fallait sortir, aller
dans les rues, sur les promenades, aux lieux des infâmes rendez-vous, la
tête lourde, le cœur palpitant, ayant horreur de soi, à la recherche de
l’innommable aventure.

--Non, ce n’est pas ma faute!

Pourtant, il allait mourir... Il sentait contre la paume de sa main la
crosse froide. Il allait expier, lui, expier pour les autres. Car,
enfin, ils l’avaient créé!

--Je ne suis pas responsable...

Mais son regard atteignit le miroir. Oh! quelle malpropre figure!
Allait-il mourir dans ce désordre?... Ce linge fripé, cette cravate
défaite, ces traces de larmes sur les joues, ces cheveux collés par
paquets sur les tempes. Mourir avec ce visage!... Au moins devait-il se
laver et se mettre à son aise.

Il posa le revolver, armé, à cheval sur le portrait de Reggie et le
manuscrit. Il se leva, non sans peine, car ses jambes vacillaient. Il
ôta son habit, le plia soigneusement, retira son gilet et sa chemise.
Puis, il resta toute une minute immobile, se demandant s’il enlèverait
son pantalon pour passer un pyjama, et il était dans un tel état de
faiblesse qu’il ne parvenait pas à se décider.

Enfin, sans savoir ce qu’il ferait plus tard, il versa de l’eau dans la
cuvette, se lava longuement, se poudra le visage, se peigna les cheveux,
aplatit la frange qui lui caressait le front.

Il agissait et n’avait dans la conscience aucune pensée.

Le torse nu, les joues fraîches, il se promena dans la chambre, au
hasard.

Il avait la peau très fine, blanche, sans une rougeur ni une tache, des
formes rondes, la poitrine dépourvue de poils et un peu grasse au niveau
des seins, de belles épaules, des reins cambrés.

Comme il marchait à l’aventure et se trouvait en face de la table, il
comprit, soudain, en coup de foudre, qu’il avait maintenant résolu de
mourir, que c’était une chose décidée, et cela lui sembla tout à fait
absurde, et même ridicule, oui, ridicule!... Pourquoi?

Ce n’était pas de la peur qu’il éprouvait, c’était la sensation très
nette qu’il allait accomplir un acte bête.

En même temps, mille idées simples, logiques, se présentaient à son
esprit. Par exemple:

S’il consentait à partir, il pouvait exiger de son père qu’il lui donnât
Jacques Duprin pour compagnon.

Il pouvait quitter la maison, cette nuit, et se loger au Quartier. Sa
mère ne le laisserait pas mourir de faim.

Il pouvait télégraphier à Reggie, qui lui prêterait de l’argent sur les
gains futurs que lui procureraient _les Attendris_.

Personne ne pouvait savoir si cette pièce n’aurait pas un énorme succès,
et, si c’était un triomphe, qu’importait le reste?... Reggie avait
raison: les artistes sont des demi-dieux qui ont le droit de vivre selon
leur bon plaisir.

Quant à la gloire de son père, certes! elle valait qu’on se tuât pour
elle; mais un suicide, le jour que l’on expulsait Reggie, provoquerait
le plus formidable des scandales, et combien Reggie, si courageux, si
fier, si homme, mépriserait cette lâcheté!

Lucien se pencha sur la table et contempla l’image de Lovell, que
barrait le canon du revolver. Ah! que n’était-il là, ce robuste, pour le
prendre dans ses bras et calmer ses tourments!

A coup sûr, il mépriserait Lucien. Et Batchano, ce grand Batchano au
regard qui voyait tout, cet admirable Batchano qui lui avait répondu,
cet après-midi, des choses si puissantes, ce prodigieux Batchano qui,
malgré sa pitié, avait accompli son devoir en prévenant son Maître,
mépriserait la mémoire du faible qui désertait le combat.

Tous le mépriseraient. Personne ne verrait la noblesse de son geste. La
foule, l’ignoble foule, baverait sur sa mort, s’emparerait de son
cadavre, de son beau cadavre...

Mourir, c’était le refuge d’un enfant malade, la défaite, la honte.

Vivre, ce serait la bataille, le défi. Vivre sans chercher à guérir.
Vivre pour la beauté, le rare, l’exceptionnel.

_Tu n’es qu’un misérable..._

Oh! la phrase commode qui soulage d’un remords.

Pourquoi un misérable? Parce qu’il ne faisait pas l’amour comme tout le
monde?... Un misérable?... Mais qu’était-ce donc leur amour?... L’acte
est toujours immonde, et l’âme basse de la femme le rend plus immonde
encore!... Seul, le rêve ennoblit l’accouplement... Et qui prouve que
mon rêve d’amour ne soit pas plus haut que le leur?... Shakespeare a
conçu les _Sonnets_ et _Roméo et Juliette_!... L’amour?... Qu’ils me
laissent le temps, ils verront si je saurai leur parler de l’amour!...
Et si j’écris l’œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant
mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. Que
_les Attendris_ soient une mauvaise pièce, c’est possible. J’en ferai
d’autres... Je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre!
Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les
misérables!... oui! les misérables!... les hypocrites et les
bourreaux!...

Ainsi s’exaltait cet enfant à demi-nu et son regard était splendide.

Tout à coup, un bruit de voix frappa son oreille.

Les Duprin partaient.--Lucien essaya d’entendre.--La porte de
l’appartement se referma.

Lucien écoutait, mais ce fut le silence.

Que se passait-il entre son père et sa mère? Est-ce que François Vigier
dirait à sa femme?... Non, il ne ferait pas cela. Non, ce serait indigne
de lui. On ne dit pas à une mère que son fils... François Vigier allait
venir, ici... Il était impossible que cet homme ne fût pas inquiet du
sort de son enfant. Bien sûr, il allait venir.

Et tant mieux, s’il venait!... Plus de larmes, plus d’excuses. Des mots
courageux, fermes:

«Comment se fait-il que toi dont toute la vie fut vouée à l’étude, tu
attaches tant d’importance aux actes sexuels?... Il y a autre chose en
moi, en nous, que des besoins d’amour!»

Voilà ce que Lucien dirait, calmement, sans phrases.

Il s’était conduit en gosse, en petite femme qui ne sait que gémir: la
découverte de la bague l’avait affolé.

Cependant qu’il songeait à cette bague funeste, il aperçut le portrait
de Reggie de nouveau, et, en même temps, il entendit marcher dans le
corridor.

Si François Vigier trouvait chez son fils la photographie de Lovell, la
discussion s’égarerait une fois de plus.

Lucien courut vers la table pour faire disparaître ce portrait
dangereux. Il le prit si brusquement que le cadre de vermeil accrocha la
gâchette du revolver armé.

Le coup partit. La chambre fut pleine de fracas.

Dans le corridor, la voix de Mme Vigier fit un cri effroyable.

Portant les mains à sa poitrine nue, Lucien s’était rejeté en arrière,
et, aspirant l’odeur de la poudre, il restait livide, les yeux fous,
épouvanté, ne comprenant pas.

Mais, quand il comprit que la balle, sans le toucher, s’était perdue,
tout l’appartement était en tumulte: clameurs de Mme Vigier derrière la
porte fermée au verrou, appels de François Vigier à l’extrémité du
couloir, questions aiguës de Louise et de Gertrude.

Cela ne dura qu’une seconde.

Pendant cette seconde, Lucien eut la vision totale de ce qui allait
arriver quand on le trouverait sans blessures, à demi-nu, grelottant
comme s’il avait peur. Il vit la moue railleuse de Louise, l’étonnement
de sa mère, le regard injurieux de son père: «_Tu n’as jamais voulu
mourir..._» Et les domestiques qui riaient.

La porte gémit sous les coups. La voix de François Vigier ordonnait aux
femmes de se taire.

--Je t’entends, Lucien... Es-tu blessé?

Que se passa-t-il dans son âme désespérée? Quel sursaut d’orgueil lui
fit prendre le revolver, l’appuyer au hasard contre sa poitrine?

--Lucien! Réponds-moi!

--Mon chéri, réponds!

Il abaissa un peu la crosse et tira, de toutes ses forces, sur la
gâchette.

Plus tard, il devait dire: «Cela ne fait pas plus de mal qu’un coup de
poing.»

Il tomba, l’épaule brisée, comme s’il était mort.




XI


--Monsieur Batchano!

--Mademoiselle?

--Puis-je vous dire deux mots en particulier?

--Mais certainement!... Périclès, attends-moi dans le hall... Me voici
tout à vos ordres.

--Eh bien! Docteur, je désire vous demander pardon. Je vous ai accusé
méchamment, cet après-midi.

--Méchamment? Non.

--Si!... Je suis très franche, et quand j’ai eu tort, je le reconnais
toujours. Voulez-vous me donner la main?... Non, ne me baisez pas la
main par politesse!... Ce n’est pas cela... Donnez-moi la main, en signe
de paix. Vous avez été admirable, ce soir, monsieur Batchano. Vous avez
dit exactement ce que j’aurais dit. Mais pouvais-je parler? Comment lady
Cynthia a-t-elle permis que l’on abordât chez elle un tel sujet?... Oh!
je sais que nous devions dîner avec Lovell et que Dechartres aime trop
les scandales pour avoir pu se retenir de raconter celui-là. Mais je
vous jure que moi, qui n’ai guère de pudeur, puisque j’étudie la
médecine, j’étais affreusement gênée. Même avec vous, à moins que ce ne
fût à Villejuif, je ne voudrais pas causer de cette honte. Pourtant, il
le faut, car je dois vous déclarer que je suis convaincue de l’innocence
de Lucien. Nous avons si souvent discuté ensemble!... C’est une nature
un peu faible; la sottise de _Femina_ en témoigne, car je suis sûre que
sa mère l’a poussé à publier cet article pour que l’on reproduisît sa
photographie: elle est si vaine!... Mais Lucien est un romanesque et un
poète, et je suis certaine qu’il est tout à fait... comment
m’exprimer?... tout à fait chaste!... On lui reproche d’être beau:
n’est-ce pas absurde et vil?... D’avoir été l’ami de Lovell; mais nous
étions tous prêts à devenir ses amis!... Ah! que le monde est
malpropre!... Voulez-vous faire une alliance avec moi, Docteur? J’ai été
injuste envers vous, je l’avoue et je le regrette... Je vous ai compris,
ce soir... Je serai votre amie... Mais faisons une alliance pour
défendre, demain, notre Maître contre les immondices qu’on va jeter sur
son nom, voulez-vous?

--De tout mon cœur! répondit Batchano.

Ils étaient sur les plus hautes marches de l’escalier monumental qui
orne l’hôtel de lady Cynthia Gore, avenue Henri Martin. C’était après
l’un de ces dîners suivis de réception que donnait, chaque semaine,
cette Anglaise nomade que Paris adula, trois saisons, moins pour sa
froide beauté que pour le désordre de sa vie.--Lady Cynthia...
Rappelez-vous... Lorsqu’elle disparut de France, Léopold Dechartres fit,
à propos d’elle, le plus infâme et le meilleur de ses romans. On
mangeait bien à sa table, mais surtout on y jouissait de ce franc-parler
que les filles ne tolèrent plus.

Ce soir-là, Dechartres avait fourni le scandale quotidien.

Être le premier à tout savoir, voilà ce qui semble la raison de vivre de
ce chroniqueur plein de talent. Aussi a-t-il des amis dans chaque monde
et même dans la police.

Comme il racontait les scènes qui s’étaient passées dans l’atelier de
Lovell et citait Lucien, Batchano était intervenu pour défendre le fils
de son Maître.

Dechartres déteste qu’on le contredise. Il avait tracé du petit Vigier
un portrait cruel, ressemblant au physique, et, pour le moral, marqué
par ce trait de la combinaison _Femina_.

Contraint de battre en retraite, Batchano avait généralisé la
discussion. Jusqu’à la fin du repas, il avait disserté sur les mœurs de
Berlin et de Londres; c’était, à cette époque, un sujet fort à la mode.

Quand Marie avait rejoint Batchano, il fuyait, avec Périclès Avrinos,
les salons où la foule entassée écoutait la vieille duchesse d’Armanjon
soupirer son dernier poème.

Il était presque minuit.

Dans quelques minutes, lady Cynthia, pour congédier ses hôtes, se
lèverait et regarderait autour d’elle, avec un air de fatigue.

L’immense antichambre, où aboutissait l’escalier monumental, était
déserte.

Deux valets en livrée, culotte noire et bas de soie blanche, se tenaient
immobiles à l’extrémité de la galerie.

Dans le hall, à l’étage inférieur, près du vestiaire, Périclès Avrinos
attendait.

Vers Marie qui lui semblait infiniment désirable, ce soir-là, dans sa
robe enroulée et sombre, avec ses fraîches épaules, sa jeune poitrine,
sa petite tête que les cheveux tressés coiffaient en turban, Batchano se
pencha, et, prenant la main de sa nouvelle amie, il voulut la porter à
ses lèvres, mais, de nouveau, elle l’en empêcha, en s’éloignant un peu.

--Dites-moi, Docteur, fit-elle, devons-nous prévenir François Vigier?

--Mais non! Y pensez-vous?

Elle eut une moue soucieuse:

--Et si Lucien reste en relation avec ce Lovell, monsieur Batchano?

--Ne vous inquiétez pas de cela, je m’en charge.

--Si vous vous en chargez, c’est bien! dit Marie.

Elle avait repris cet air important qu’elle avait dans les salles
d’hôpital quand elle suivait la visite. Elle jouait avec la longue
chaîne de perles qui pendait à son cou. Il y avait, dans son attitude et
dans toute son apparence, quelque chose de gracieux et de naïf, mais,
aussi, d’un peu comique.

--Et, racontez-moi, Docteur! Le Maître a-t-il beaucoup souffert de cette
indiscrétion de _Femina_?

--Il en a souffert, répondit Batchano. Je sais qu’il a l’intention de
punir sévèrement Lucien, et même, mais ceci entre nous, de l’exiler hors
de France pendant quelques mois.

--De l’exiler! Est-ce une bonne idée?... Peut-être sa pièce est-elle
très belle, et, si on l’exile, il ne pourra pas la faire jouer.

--Mademoiselle, François Vigier est seul juge.

--Naturellement... Pourtant, qu’il ne soit pas trop dur!... Après tout,
ce n’est qu’un enfantillage.

--Vous étiez plus sévère, cet après-midi!

--C’est vrai! fit-elle ingénument. Mais quand on calomnie quelqu’un,
j’ai toujours envie de le protéger.

Comme elle disait ces mots, une grande rumeur s’éleva à l’autre
extrémité de l’antichambre.

--Je me sauve, Docteur. La duchesse a terminé son poème. Mes compliments
à votre femme. Je suis navrée qu’elle soit souffrante.

Elle avait tendu la main à Batchano, et, le regardant dans les yeux:

--Des amis? demanda-t-elle.

--Des alliés, répondit Batchano.

Elle lui adressa un gentil sourire, montrant les dents qu’elle avait
charmantes.

--A demain!

Elle s’enfuit.

Batchano rejoignit Périclès Avrinos.

Quelques minutes plus tard, un fiacre automobile emportait les deux
jeunes hommes vers le Quartier Latin. Ils se taisaient et semblaient se
bouder.

Soudain, Périclès s’écria:

--Voyons, Costi, _il en est_, ça saute aux yeux! On a expulsé Lovell, au
lieu de le coffrer, pour éviter que le nom du patron ne fût compromis...
Ose dire que je me trompe?

--Tu te trompes, dit Batchano.

Périclès haussa les épaules. Il se sentait offensé, car, jusqu’à ce
jour, Batchano n’avait pas eu de secret pour lui. Même les plus
exceptionnelles tristesses de de ses malades, il les lui avait
racontées, étant certain de sa loyauté.

L’automobile suivait le Cours-la-Reine. Le vent et la pluie balayaient
les vitres. Sur le pont de la Concorde, la bourrasque, plus forte, hurla
tout autour de la voiture qui fonçait dans la nuit.

--Quel chien de temps! dit Périclès.

Puis il posa, d’un geste affectueux, la main sur le bras de Batchano.

--Tu es triste? Ne t’en défends pas, on le serait à moins. Ce grand
Vigier ne méritait pas cela. Admettons que je me trompe dans mon
raisonnement: cela n’empêchera pas toute la ville d’y croire, et, si les
journaux lâchent leurs aboyeurs sur cette piste, ah! le pauvre patron!

--Oui! ce serait abominable! dit Batchano.

--Écoute, fit Périclès, qui serra le bras de son ami. J’ai une idée. Je
te reconduis chez toi et je descends sur les Boulevards. J’ai un tas de
camarades dans le monde de la presse, je verrai vite s’ils savent
quelque chose et, s’ils me parlent de Lucien, je leur raconterai que
j’ai couché avec sa maîtresse, et que, par conséquent... Enfin! tu vois
tout ce que je peux dire... Seulement, voilà! ils ne voudront pas me
croire... Sale histoire!... Au fond, vieux! tu avais raison quand tu
disais, pendant le dîner, qu’on devrait faire une loi au nom de
l’hygiène... J’ajouterai: au nom de l’amitié... Quoi! c’est répugnant,
ce soupçon qui menace, de nos jours, toutes les affections d’homme à
homme, les affections fraternelles, les plus belles qui soient, la
nôtre, par exemple!

--Pourtant, Périclès, j’avais tort, dit Batchano rêveur. Savons-nous si
l’individu que ma loi empêchera de vivre n’est pas celui pour lequel
l’espèce humaine a été créée?

--Tu en as de bonnes, Costi! L’espèce humaine créée pour Reginald Lovell
et Lucien Vigier... Eh bien, mon garçon!...

Mais l’automobile ralentissait sa course, à l’entrée de la rue de
Rennes.

Batchano se pencha, essayant de lire sur le compteur le prix marqué.

--Tu plaisantes, fit Périclès, je n’ai pas encore dépensé mes cent
francs.

Et force fut à Batchano de rentrer son argent.

--N’oublie pas, Costi, que tu dois voir ma gosse, demain?

--Je n’oublierai pas, vieux.

Ces deux jeunes gens avaient, l’un pour l’autre, une de ces tendresses
par lesquelles il semble que le cœur de l’homme veuille atteindre au
sublime. Isolés dans la grande ville où les retenaient leur amour de la
gloire et un certain goût pervers pour le luxe et les surfaces
brillantes de la vie, ils s’étaient choisis. Jamais ils ne furent des
complices. De leur amitié ils ne tiraient aucun profit évident, mais la
joie qu’elle leur donnait était d’une qualité si pure et si fraîche que,
plus tard, quand ils furent séparés par la vie, il sembla à chacun d’eux
que sa jeunesse était morte.

--Pardonne-moi d’avoir été maussade, mon Périclès, mais je tombe de
fatigue!

--Je ne crois pas à ta fatigue, Costi, et je t’assure que tu as tort de
ne pas tout me raconter, ce soir, puisque, demain, tu me raconteras. Si!
si! tu me raconteras...

Périclès souriait, à la fois triste et moqueur.

Batchano le menaça du doigt:

--Bonne nuit, vieux!

L’automobile s’arrêtait. Ils se quittèrent. Batchano rentra chez lui. Ce
fut pour y trouver le message qui le réclamait au chevet de Lucien...
Et, cette nuit-là, ni François Vigier, ni Batchano ne dormirent. La
balle avait effleuré l’enveloppe du poumon, déchirant une artère. Quand
l’hémorragie fut maîtrisée, la fièvre s’empara de Lucien.

Il délirait. Il appelait son père; il appelait Lovell, il appelait
Batchano.




DEUXIÈME PARTIE




I


Quatre jours, Lucien fut en danger. Le sang perdu, l’inflammation de la
plèvre, les fatigues du délire l’avaient mis dans un tel état de
faiblesse qu’on pouvait craindre, à chaque instant, un arrêt de ce cœur
déjà hypertrophié par les excès d’une vie anormale.

C’était la cinquième nuit. Pour la première fois, Lucien dormait,
tranquille, sans fièvre. François Vigier, étendu sur une chaise-longue,
Batchano, debout au chevet du malade, écoutaient sa respiration apaisée.
Il y avait dans l’air l’odeur fade des infirmeries. Une veilleuse
brûlait, derrière la grande glace qui protégeait le lit contre la
lumière. Sur la table, on voyait le manuscrit relié de carton jaune, la
photographie de Mme Vigier et ces petites bouteilles et ces flacons qui
sont comme l’âme cristallisée des chambres où l’on souffre.

A pas muets, Batchano s’approcha de la chaise-longue. François Vigier
avait fermé les yeux.

--Vous devriez aller dormir, monsieur Vigier.

Quand un vieillard se néglige, la mort le marque. Cette nuit-là,
François Vigier n’avait plus sa grande apparence.

Il ouvrit les yeux.

--Non, pas moi... Vous, Costi! répondit-il d’une voix à peine
perceptible.

Mais un bruit de pas se fit entendre derrière la porte, et les deux
hommes froncèrent les sourcils.

Le bruit de pas s’éloigna, se rapprocha, s’éloigna encore, revint.
Quelqu’un montait la garde dans le couloir.

--Obtenez qu’elle se couche, Batchano. Et rentrez chez vous. Si, je le
veux!

François Vigier serra la main de Batchano.

Le jeune homme traversa la chambre.

Le corridor était obscur.--Il y eut un chuchotement... La porte se
referma.

François Vigier, resté seul avec son fils endormi, baissa les paupières
et chercha ses pensées interrompues.

Jusqu’à cette soirée, l’inquiétude l’avait protégé. Pas une fois, durant
ces quatre jours, il n’avait parlé à Batchano de ce qu’ils savaient, à
présent, l’un et l’autre.

Pourtant, la seconde nuit... Sous leurs yeux, Lucien, nu, les
couvertures rejetées... Aucune difformité, mais toute l’apparence de ce
corps trop blanc, trop rose, cambré, féminin. Un regard entre eux... Pas
une parole!... Méthodiquement, ils avaient poursuivi leur besogne, qui
était d’injecter du sérum dans les veines où le sang circulait mal.

Il y avait eu quelque chose d’assez beau dans cette union parfaite entre
deux individus d’une si grande espèce.

«Occupez-vous de ma femme et de Louise, Batchano. Je ne veux pas les
voir, et il ne faut pas qu’elles l’entendent. Que Louise couche dans le
cabinet de toilette de sa mère. Je désire qu’elles ne sortent pas de la
maison et que vous seul receviez ceux qui viendront aux nouvelles. Vous
direz que Lucien s’est blessé, par accident.»

Ces ordres donnés, plus une phrase inutile.

Quand Mme Vigier, folle d’angoisse, arpentait le couloir, c’était
Batchano qui devait la calmer. Elle lui obéissait; elle craignait, ainsi
que chaque hystérique, le médecin qui l’avait soignée.

Il lui disait:

--Soyez sage pour que Lucien vive.

Parfois, elle lui répondait:

--C’est moi qui l’ai tué!

Parfois, elle accusait son mari, l’appelait un bourreau, un lâche, un
monstre. Le plus souvent, elle demandait, en se tordant les bras:

--Pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela?

Elle ne comprenait pas. Elle passait des heures sur le divan du boudoir,
les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, le regard perdu, et
des larmes creusaient, sur le tout petit visage, le sillon de la
première ride.

Auprès de sa mère, Louise devait garder le silence. Si elle risquait un
mot, Mme Vigier lui reprochait de ne pas assez souffrir. Elle souffrait
peu, en vérité! non qu’elle fût insensible, mais parce qu’elle pensait:
«Une balle dans l’épaule, ce n’est pas bien grave!» et ne croyait pas
que Lucien eût voulu se tuer. Combien de fois ne l’avait-elle pas vu,
naguère, simuler une maladie, pour éviter d’être puni?... Elle se
rappelait qu’un soir d’hiver, la veille d’un examen dont il avait peur,
il était resté à demi-nu, devant la fenêtre ouverte, préférant la
bronchite à l’échec.

«Au fond, c’est lâche, ça!» se disait Louise.

Elle trouvait ses parents naïfs de tomber encore dans ce panneau. Il
avait fait semblant, elle en était sûre. Pourtant ceci l’inquiétait: on
ne voulait pas qu’elle sortît de la maison, et, cachée derrière la porte
du boudoir, elle entendait Batchano répéter aux visiteurs:

--Mais si, je vous jure, en nettoyant son revolver...

Jacques Duprin avait répondu:

--Allons! tant mieux!... Dites à monsieur Vigier que Lecamus ira
jusqu’au printemps.

Marie Lewinska avait murmuré:

--On ne nous croira pas, monsieur Batchano. Le concierge affirme qu’il a
tiré deux fois. Il faut trouver autre chose. J’imagine que le Maître a
été trop dur, et que le pauvre Lucien a perdu la tête.

D’autres acquiesçaient, par politesse, et parlaient du danger des armes
à feu.

François Vigier, lui, ne s’inquiétait pas de ces visites. Rien
n’existait hors cette chambre où battait le cœur de son fils, et, dans
cette chambre, rien que les faibles battements de ce cœur épuisé.
François Vigier ne semblait pas entendre les aveux du délire, ne pas
voir les gestes impurs par lesquels Lucien appelait ses complices. Bien
souvent, Batchano avait admiré l’énergie qu’il déployait pour sauver un
être dont la mort lui eût rendu le repos.

Maintenant, le faible cœur avait repris ses forces, la pleurésie se
résorbait, les os brisés accompliraient peu à peu leur lent travail.
Dans deux mois, Lucien serait guéri... Et François Vigier, étendu sur la
chaise-longue, essayait de penser et y réussissait mal, tant la fatigue
l’accablait.

... La trace de la première balle, dans le mur, était bien près du
tapis, le trajet de la seconde balle dans la poitrine, bien oblique...
Ce suicide, quelle comédie!

Sans doute un accident avait-il fait partir le premier coup, et jeté
dans l’épouvante, puis contraint à une sorte d’héroïsme, ce malheureux,
oui! ce malheureux... Est-ce leur faute, s’ils n’ont plus que le courage
du mensonge?... Constamment, ils doivent paraître ce qu’ils ne sont
pas... Les autres infirmes attirent notre pitié, mais ceux-là, quand ils
avouent, ne nous inspirent que répulsion et dégoût.

Ah! comme l’instinct sexuel nous domine!... Notre race n’a-t-elle donc
été mise au monde que pour se reproduire et suivre, en troupeau, la
route qui retourne au néant où elle prit naissance?... Faudra-t-il que
toujours l’être en crée d’autres et qu’il se sente atteint, dans tout
son œuvre, si le fils est infâme?

Ainsi rêvait François Vigier, et, quelques minutes encore, péniblement,
il rêva, puis il tomba dans le sommeil.

Il dormit une heure et s’éveilla en sursaut.

Les yeux trop ouverts, comme on les ouvre au sortir d’un songe, il lui
sembla voir, près du lit, une femme qui se cachait le visage et qui
pleurait.

Il se leva si doucement qu’elle ne l’entendit point avant qu’il lui eût
posé la main sur l’épaule. Alors Mme Vigier découvrit son visage, eut un
geste d’épouvante, de haine et de folie, et quitta la chambre sans avoir
entr’ouvert ses lèvres serrées.

Mais la porte, en se fermant, grinça, et Lucien poussa un long soupir.

--Père, es-tu là? dit-il faiblement.

--Oui.

--Et Batchano?

--Il est parti.

--Veux-tu me donner à boire, papa?

Puis, tandis que François Vigier lui offrait la boisson préparée, Lucien
se souleva un peu:

--Je te demande pardon, mon pauvre papa, dit-il encore.

Il tendait la joue. Il semblait un petit garçon qui a commis une faute,
mais qui a été si malade qu’on doit lui pardonner.

Cependant François Vigier repoussa la main qui l’attirait.

--Ne t’agite pas! dit-il, et, tout de suite, il se reprocha cette
phrase. Lucien ne s’agitait pas; il voulait qu’on l’embrassât.

«Je l’embrasserai», pensait François Vigier.

Mais Lucien, ayant vidé le verre, reposa la tête sur l’oreiller et
s’endormit aussitôt.




II


Il faisait soleil, ce huit novembre. Les rayons, qui traversaient
obliquement la cour de la maison, illuminaient la pièce, les coussins
brodés de la chaise-longue, les petites bouteilles sur la table, le
marbre du lavabo et jusqu’aux grillages des bibliothèques, à mi-hauteur
des murs.

--Couvre-toi pendant que j’ouvre la fenêtre, dit François Vigier, qui
ramena l’édredon sur les épaules de son fils.

Et Lucien pensa:

«Comme il est changé, lui aussi!» car il ne l’avait jamais vu que rasé
de près, coiffé avec soin, la figure fraîche.

Mais François Vigier, ce matin-là, n’avait pas eu le loisir de s’occuper
de sa toilette.

A l’aube, Louise l’avait appelé. Elle entendait, dans la chambre de sa
mère, d’effrayants sanglots, et il avait trouvé une femme qui se
débattait en pleine hystérie. Quatre jours d’angoisse avaient eu raison
de la santé précaire de Mme Vigier. C’était une rechute. La crise avait
duré plus d’une heure.

... François Vigier ouvrit la fenêtre et s’enveloppa frileusement dans
la vieille houppelande qu’il portait.

--Ai-je été malade longtemps, papa? demanda Lucien.

Il cherchait à se souvenir. Tout à l’heure, quand il s’était éveillé, il
n’avait éprouvé qu’une sensation de bien-être.

«Oh! comme j’ai dormi!...»

Puis la grande glace lui avait montré le reflet d’un visage qui n’était
qu’une bouche gonflée, d’immenses yeux, un vaste front nu.

«C’est moi, ça!...»

Mais François Vigier ne lui avait pas laissé le temps de se reconnaître.

--Tu n’as plus de fièvre. Que veux-tu manger?

--Je n’ai pas faim.

--Il faut te nourrir!

Il fallait aussi renouveler l’air et mettre de l’ordre dans la pièce.
Gertrude avait été envoyée à la cuisine pour y commander un jus de
viande; elle allait revenir afin de balayer le tapis et d’enlever la
poussière.

--Tu as été malade quatre jours, dit François Vigier, en s’approchant du
lit.

--Quatre jours!... Batchano m’a soigné?

--Avec un dévouement dont tu pourras le remercier.

--Je le remercierai, je me rappelle... Et je te remercie, toi, papa...
Tu as été bon!

Il y eut un silence.

--J’ai été... très malade?

--Très.

--J’ai été... en danger?

François Vigier regarda son fils, avant de répondre:

--Oui, dit-il.

Une lueur anima les yeux ternes de Lucien. Mais le regard de son père,
bientôt, le gêna.

--Ce que je ne comprends pas, c’est que la balle n’ait pas traversé le
cœur. J’avais posé le canon du revolver sur la peau, la seconde fois...
parce que, la première fois...

Il s’arrêta, la figure de François Vigier était devenue trop méprisante.
Le vieillard se détourna. La porte s’ouvrit devant Gertrude. François
Vigier donna des ordres.

--Je vais m’habiller, Lucien. Ne te découvre pas, dit-il.

Il quitta la chambre.

Alors, afin de ne pas voir Gertrude, Lucien se cacha le visage derrière
l’édredon.

«Et pourtant, j’ai voulu me tuer!...» se disait-il, en palpant avec
précaution les bandes qui lui enveloppaient le torse.

Au-dessus du sein, il sentit une place plus douloureuse. C’était là que
la balle était entrée. Il se rappelait: il avait reçu comme un coup de
poing, il était tombé et il avait perdu conscience de lui-même. Donc, si
la balle avait traversé le cœur, il n’aurait pas souffert davantage, et,
puisqu’il ne craignait pas la mort qui n’est que la dispersion et le
silence, puisqu’il ne craignait que de souffrir, il n’avait pas été
lâche, et c’était injuste de le mépriser.

«Ah! pourquoi n’ai-je pas réussi? Ils m’auraient pleuré.»

Quel émouvant cadavre dans le cercueil!... C’était le moment où les
parents et les amis se pressent pour mieux voir celui qu’ils ne verront
plus. On l’admirait. On disait:

«Si jeune!...»

Et il y avait dans l’assistance un mouvement de révolte contre le
destin. Mme Vigier se jetait sur la dépouille de son fils. Une larme de
repentir coulait sur la joue de François Vigier. Batchano se baissait
jusqu’à effleurer le front de marbre. On posait le couvercle sur la
caisse... Mais, tout à coup, Lucien conçut que, s’il n’avait pas abaissé
la crosse en tirant et fait dévier le revolver, il serait, aujourd’hui,
pareil à ceux qu’il avait entrevus sur les tables noires des salles
d’autopsie, et, dans le brusque effroi qui souleva sa chair, il aima son
corps qui vivait, ses jambes qui pouvaient bouger, le goût de ses
lèvres, même cette douleur qui lui rongeait l’épaule, il aima son cœur
fidèle qui n’avait pas cessé de battre, il aima ses yeux qui voyaient.
Il tourna la tête vers Gertrude, pour n’être plus seul.

Elle avait répandu sur le tapis des feuilles de thé, et, courbée,
respirant avec force, le visage rouge, elle balayait délicatement la
poussière qui montait en tourbillonnant dans la bande lumineuse que
formaient les rayons du soleil à travers la pièce.

Dans la cour de la maison, de fenêtre à fenêtre, les domestiques
s’interpellaient, heureux de la belle matinée. Lucien entendit un bruit
d’eau tombant, par paquets, sur les pierres. On devait laver une
voiture. Le cocher se tenait les jambes écartées, pieds nus, pantalon
retroussé, et, les muscles roulant sous la peau velue des bras
vigoureux, il jetait sur les roues le contenu du seau qu’il balançait.

C’était un magnifique jeune homme: corps d’athlète et figure cruelle, au
front bas, aux yeux sauvages, aux dents éclatantes de blancheur et qui
mordaient sans cesse une lèvre étroite.

«S’il veut venir chez moi...» avait dit Réginald Lovell, un jour que le
sculpteur avait accompagné Lucien jusqu’à la porte de la maison.

Oh! que tout cela était ignoble!... Plus qu’ignoble: incompréhensible!
Il se sentait chaste comme un enfant.

Gertrude, pour balayer mieux, tira la grande glace jusqu’auprès de la
fenêtre. Le soleil se refléta dans le miroir, et Lucien, ébloui par les
rayons qui l’atteignirent au visage, ferma les paupières.

Il éprouva de nouveau cette sensation de bien-être qu’il avait goûtée au
réveil, puis, sa bouche étant pâteuse, il pensa que ce serait bon de
manger, non pas le fade jus de viande qu’on lui préparait, mais des
fruits, des mandarines, par exemple, oui! des mandarines... Ce n’était
pas encore la saison, mais quelqu’un lui avait dit qu’on pouvait s’en
procurer toute l’année.

Et il se souvint des primeurs que, jadis, pendant la convalescence de sa
rougeole, M. Vendel lui apportait, chaque après-midi,--pour faire sa
cour, sans doute, à la femme qu’il aimait.

Car ils devaient s’aimer: ils passaient les soirées au chevet de Lucien,
et, quand Lucien s’endormait, sa mère et M. Vendel... Oh! leur sale
amour! leur sale amour!

Ne peut-on vivre chaste? Ne peut-on échapper à tout cela? Ah! n’y plus
songer!... Être pur!

Être pur, comme Lucien l’était quand il gambadait, à la fin de cette
même convalescence, au bord de la mer, sur la plage de Saint-Aygulf, les
cheveux et les joues fouettés par la brise marine, et tenant dans sa
main la main de sa grande amie!... C’était une belle jeune fille. Elle
avait dix-neuf ans; lui, onze à peine. Quand elle n’était pas là, il
souffrait. Elle lui enseignait la vie des fleurs et ce que faisaient
dans le ciel les étoiles qu’ils regardaient ensemble, assis sur les
rochers, lui, blotti contre elle, protégé par elle contre l’obscurité
dont il avait peur, car il avait peur de la nuit, non pas des fantômes
ou des brigands, mais peur de la solitude que créait le mur des ombres,
peur de lui-même dans cette solitude... Mais, quand Denise était là, il
ne craignait rien que d’être séparé d’elle. Comme il l’avait aimée!...
Il ne désirait que sa présence, et, n’est-ce pas l’amour cela?

Denise... Reggie...

Pour aller de Denise à Reggie, que d’étapes dans le calvaire!

«Où est-il?... M’a-t-il écrit?... Quand pourrai-je prendre ses lettres à
la poste?... Et lui écrire?... Où lui écrire?... Il m’oubliera pour un
autre!»

Un frisson secoua Lucien, car c’était horrible, ce qu’il voyait! Une
grimace de luxure déformait le dédaigneux visage de Reggie. Il voyait
son fier Reggie, tel qu’il l’avait vu, pendant les scènes immondes... Il
voyait tous ces corps qui ne s’appartenaient plus. Il entendait les
rires, les plaintifs, les stridents, les terribles rires, et lui-même
riait, et son âme, cachée au fond de lui-même, l’écoutait rire.

«Ah! plus jamais! plus jamais!... Va-t’en!... Ce n’est pas toi que
j’aime... Va-t’en!... Je ne t’aime pas!... Laisse-moi!»

--Eh bien! Lucien, eh bien! qu’y a-t-il? dit François Vigier.

Le vieillard était rentré dans la chambre, et Gertrude en était sortie
sans que Lucien s’en aperçût. Lucien leva vers son père des yeux
troubles.

François Vigier avait repris sa grande apparence. Il portait ses habits
de travail; ses joues étaient rasées; sa coiffure rendait à son visage
toute sa dignité.

Lucien se calma.

«Lui me protégera!» pensa-t-il.

Faisant effort pour se soulever, il saisit la main de son père.

--Papa, je veux te dire... Je te promets... Tu comprends? Je te promets!

Mais François Vigier, se dégageant de l’étreinte, répondit d’une voix
gênée:

--Nous parlerons de cela plus tard, quand tu seras guéri...

Et vite, il s’en alla vers la fenêtre, et la ferma.

Gertrude apporta de l’eau chaude. Lucien fit sa toilette. La pudeur du
jeune homme, devant son père, était extrême, et cette pudeur de petite
fille irritait François Vigier.




III


--Tais-toi, Costi! Ce serait admirable, mon vieux!... Je donnerais dix
années de ma vie pour que la guerre fût déclarée demain!

Et Périclès Avrinos, en agitant les bras, parcourait la chambre qui lui
servait tour à tour de salle à manger, de cabinet de travail et de
salon.

Assis devant la fenêtre, Batchano regardait son ami avec un peu de
dédain et beaucoup de tendresse. Il savait que ceux qui souhaitent des
catastrophes n’ont plus confiance dans leur propre avenir.

--Laissons cela, Périclès, dit-il, et parlons sérieusement. Je viens de
vivre quatre jours enfermé. La dernière fois que je t’ai vu, c’était
avant-hier, chez François Vigier. Tu pensais qu’après les notes déjà
publiées sur l’accident de Lucien, le scandale était inévitable.
Aujourd’hui, parce que l’affaire du Maroc recommence, tu crois que nous
n’avons plus rien à craindre. Tu me parais bien optimiste!

--Je crois, Costi, s’écria Périclès en se campant devant Batchano, que
la nouvelle insolence de Berlin va provoquer dans Paris une telle rafale
de colère que personne ne lirait le journal qui s’aviserait de nous
parler de ton Lucien!... Et c’est beau, cela, vieux! Il suffit qu’on
pense à se battre pour que toutes les bouches d’égout se ferment. Dis à
François Vigier de dormir tranquille, et, à son fils, de se hâter de
guérir. Dans quelques semaines, s’il veut vraiment s’en aller de ce
monde mal fait, il en aura l’occasion. Ah! Costi, une balle en plein
cœur, dans l’exaltation du combat, ça! ça! c’est une mort!... Allons!
vieux, prends ton chapeau et sortons: je vais aux nouvelles.

Mais Batchano, qui s’était levé, s’approcha de la table.

--Tu oublies, dit-il, que je dois préparer une ordonnance pour Simonne.

Et, s’asseyant, il se mit à écrire.

Un voile couvrit la figure de Périclès.

--Dis-moi la vérité, Costi!... Elle est perdue?

--Elle est très malade. Il faudrait l’emmener dans le Midi.

--Et l’argent?... dit Périclès.

Batchano n’était pas assez riche pour lui répondre. Sa clientèle lui
rapportait plus d’invitations à dîner que de billets de banque. Il
tendit l’ordonnance à Périclès, et Périclès murmura, tête basse:

--Attends-moi. Je vais l’embrasser.

Dix minutes plus tard, les deux jeunes gens descendaient sur la rue de
Rennes vers le boulevard Saint-Germain. Longtemps ils cheminèrent, côte
à côte, silencieux.

Périclès pensait à sa maîtresse. Ce n’était pas une fille très
distinguée, ni très jolie, ni très intelligente, mais elle l’empêchait
d’être seul, elle lui rendait de la fierté quand il avait trop souffert
d’être sans génie. Alors, voilà! il l’aimait...

Sur le boulevard Saint-Germain, des camelots vendaient avec de grands
cris une édition spéciale.

--Tu vois, Costi, ça chauffe!

Batchano prit le bras de Périclès.

--Si je trouve cent louis avant demain, partiras-tu avec Simonne?

Périclès hésita.

--Oui, vieux, je partirai. Mais tu ne les trouveras pas.

Ils se séparèrent. Périclès allait à la Chambre, et Batchano gagna les
quais.

Une brise, qui soufflait sur la Seine, poussait les dernières feuilles
vers le fleuve. De longs nuages couleur d’argent glissaient dans le ciel
bleu. Les fenêtres du Louvre étaient illuminées, frappées obliquement
par le soleil matinal. Près de leurs boîtes ouvertes, quelques
bouquinistes formaient des groupes, et, sur l’impériale d’un omnibus qui
passa, chaque voyageur tenait devant son visage un journal déplié.

«La guerre...» pensa Batchano.

Optimiste, il ne croyait pas qu’elle éclaterait. On l’avait prédite si
souvent depuis quelques années!... Il se réjouit de cet incident qui
devait détourner de Lucien la curiosité des salons et de la presse.
Mais, pour être plus intime, le drame qui allait se poursuivre dans la
famille Vigier n’en serait que plus poignant.

Batchano y songeait, quand il entendit son nom. Baissant la tête, il
aperçut un bel automobile dont un valet en livrée tenait la portière,
et, dans cet automobile, Marie qui s’élança vers lui, la main tendue.

--Bonjour, Docteur!... Comment va-t-il?... Mieux? Sauvé?... Oh! que je
suis contente!... Pensez-vous que je pourrai voir le Maître?... Oui?...
Alors, je monte avec vous.

Elle gazouillait. Elle avait les lèvres humides, le regard joyeux. Un
long pardessus de zibeline lui enveloppait la taille; le bord d’une
toque de même fourrure s’appuyait sur son front bombé, et d’admirables
roses, presque noires, étaient attachées sur l’énorme manchon qu’elle
balançait tout en parlant.

--Elle si riche, et Périclès si pauvre! se dit Batchano.

Et, très vite, il se décida:

--Avant que nous montions chez François Vigier, Mademoiselle,
voulez-vous que nous causions un peu? Vous vous rappelez que nous avons
signé un traité d’alliance, l’autre soir, chez lady Cynthia?

--Si je me rappelle?... s’écria Marie. Mais vous ne vous doutez pas,
monsieur Batchano, de tout ce que j’ai fait pour tenir ma parole! Depuis
quatre jours, je ne cesse de le défendre!... Et je vous dirai que j’ai
trouvé le seul moyen... Je n’aimerais pas être le fils d’un grand homme,
Docteur, et, surtout, si j’étais un poète.

--Mais, Mademoiselle, interrompit Batchano, ce n’est pas de Lucien que
je désire vous parler.

--Ah! fit Marie.

Pour elle, il n’existait au monde d’autre sujet de conversation.

--J’ai un service personnel à vous demander, reprit Batchano.

--Un service?... Que je suis heureuse!... Dites vite!

--Voici: je connais un jeune homme qui n’a pas d’argent et dont la
maîtresse se meurt de tuberculose. Avec deux mille francs, on pourrait
les envoyer dans le Midi, et, sinon sauver une vie, du moins essayer de
la sauver. Voulez-vous?

Marie ne répondit pas tout de suite. Elle s’éloigna un peu de Batchano
et le regarda droit aux yeux, puis, d’une voix changée, précise:

--Depuis que je dispose de ma fortune, Docteur, je suis obligée de ne
jamais donner d’argent à ceux qui m’en demandent. Sans cela, mon
existence deviendrait impossible. Mais, vous, vous n’avez pas besoin de
demander... Nous sommes devenus des amis, l’autre soir, monsieur
Batchano, et donc, c’est entendu: il faut deux mille francs, vous les
aurez cet après-midi. Non! ne me remerciez pas et ne m’expliquez rien.
Montons chez le Maître. Venez!

Pour échapper aux bredouillements émus de Batchano, elle se hâta de
gravir les deux étages.

Gertrude ouvrit la porte.

Au salon, Marie et Batchano trouvèrent Renée Duprin et Louise qui
causaient avec animation et qui se turent.

Louise entraîna Batchano dans l’embrasure d’une fenêtre.

--Papa vient de me parler, murmura-t-elle. On peut tout dire. Tant
mieux! parce que, vous comprenez, avec les deux détonations, l’accident,
ça ne tenait pas debout... Moi, je trouve que Lucien est un lâche. Si
l’on m’empêchait de faire ce que je veux, je ne jouerais pas une
pareille comédie.

--Ne le jugez pas si vite, dit Batchano. Il a beaucoup souffert.

Mais Louise haussa les épaules.

--Alors, vous aussi, comme Renée, vous allez le défendre. Il a souffert?
Et papa, il n’a pas souffert, lui, peut-être? Et maman, qui a eu, ce
matin, une rechute?

--Ah! votre mère a été malade?

--Malade? Un peu!... Nous avons mis une heure pour la calmer. Elle dort,
à présent. Mais quand elle se réveillera...

--Pardon! mademoiselle Louise, interrompit Marie que cet aparté
offensait. Docteur, demandez au Maître, je vous prie, s’il peut me
recevoir.

Puis elle détacha les roses qui étaient épinglées sur son manchon et les
tendit à Louise:

--Voulez-vous donner ces fleurs à votre frère?

--Oh! qu’elles sont belles! s’écria Louise. Vois donc, Renée!

Mais, sur l’ingrate figure de Renée Duprin, ce fut de la mélancolie:

«Que n’ai-je, moi aussi, de belles fleurs à lui donner!...»

Batchano frappait à la porte du cabinet de travail.

--Qu’est-ce que c’est?... Entrez! dit une voix irritée.

Sur l’immense table, dont les bords touchaient aux bibliothèques, un
amoncellement de journaux recouvrait les manuscrits et les livres.

--Ah! c’est vous, Costi... Eh bien! aurons-nous la guerre?




IV


Louise se trompait: Mme Vigier ne dormait pas. Elle était au chevet de
son fils, les genoux sur une chaise basse, l’épaule appuyée contre le
lit, son petit visage tendu vers Lucien.

--Réponds-moi! suppliait-elle. Réponds-moi!

Elle l’effrayait par le regard immobile de ses yeux sur lesquels les
paupières ne battaient plus, et, quand, pour lui échapper, Lucien
détournait la tête, il trouvait dans la grande glace, sa propre figure
vraiment étrange, sinistre et belle.

La frange dorée, qui limitait de nouveau son front, descendait vers les
sourcils, plus longue que d’habitude, les ombres de l’orbite avivaient
la flamme bleue de l’iris, et la maigreur des joues rendait plus forte
la bouche nue.

«Comment ne devine-t-elle pas?» pensait-il.

A présent, il lui semblait qu’on ne pouvait s’approcher de lui sans
comprendre. Est-ce que Gertrude, elle-même, ne l’avait pas toisé, tout à
l’heure, avec mépris?

--Que veux-tu que je te réponde? dit-il enfin. Il n’y a pas de cause
précise... Ce n’est ni ta faute ni la faute de mon père. Ce n’est la
faute de personne. J’étais découragé... Tu l’avais remarqué toi-même. Je
doutais de moi, de mon talent, de ma pièce...

Mais Mme Vigier l’interrompit:

--Tu me mens, Lucien! s’écria-t-elle. Tu me mens!... Je viens de voir
que tu mentais!

Elle s’était levée, et, sans que son regard quittât Lucien, elle
reculait dans la chambre.

Il eut peur:

--Je te mens? Moi, je te mens?... Pourquoi dis-tu cela?...

Elle ne lui répondit pas. Ses doigts s’accrochaient à l’étoffe de sa
robe, montaient, par saccades, vers sa poitrine.

A cet instant, Louise entra, tenant les roses de Marie. Elle les jeta au
pied du lit, sur l’édredon, et courut vers sa mère qui chancelait,
l’enveloppa de ses bras, et l’entraîna dans le corridor.

Lucien entendit un hoquet, puis des sanglots. Il aurait voulu, lui
aussi, pleurer, crier, gémir...




V


Cependant, Batchano avait répondu à François Vigier qu’il ne croyait pas
à la guerre, mais se réjouissait de cette alerte; puis, interrogé, il
avait dit les rumeurs des salons et de la ville. Elles ne faisaient
qu’un seul scandale de la fuite de Lovell et du désespoir de Lucien.

Batchano parlait en bredouillant, violemment ému. Dans l’existence de
son Maître, l’inquiétude de l’opinion pénétrait avec ces journaux
étalés.

Quand il se tut, François Vigier les montra:

--Il n’y a rien, aujourd’hui.

Puis il balaya la table.

Lorsqu’elle fut nettoyée, Batchano aperçut, près de la lampe, une coupe
de porcelaine toute remplie de lettres et de cartes de visite.

--Avant que j’oublie... dit-il.

Et il tira de sa poche une enveloppe qui portait l’adresse de Lucien et
le timbre du Grand Théâtre:

--Elle est arrivée le lendemain de l’accident, monsieur Vigier...

François Vigier prit l’enveloppe, eut un geste comme pour en briser le
cachet, puis se ravisa, mit la lettre dans son portefeuille:

--Je la lui donnerai tout à l’heure.

--Comment va-t-il, ce matin? demanda Batchano.

--Aussi bien que possible. Il a dormi, il n’a pas de fièvre.

--Louise m’a dit que Mme Vigier avait été souffrante?

--Oui, une rechute... Je m’y attendais. Je vais l’envoyer passer
quelques semaines à Compiègne.

En écoutant cette phrase, Batchano eut peine à cacher sa surprise, non
qu’il n’approuvât pas la décision de son Maître, mais parce que
demeurait à Compiègne, chaque automne, la cousine de Mme Vigier, Mme
Charles Malan, femme riche, élégante, agitée, que François Vigier avait
constamment tenue à l’écart de sa vie.

«Que signifie ce revirement?» pensa Batchano.

Il n’eut pas le temps d’y réfléchir.

--Louise vous a-t-elle dit que je lui avais parlé de Lucien? reprit
François Vigier.

--Oui, mon cher Maître, et j’ai cru comprendre...

Mais le vieillard l’interrompit:

--Elle est persuadée que son frère a fait semblant de vouloir se tuer
pour que je lui pardonne sa sottise de _Femina_ et que je lui permette
de s’occuper de théâtre. Elle ne se trompe qu’à demi.

Batchano baissa la tête. Lui aussi avait remarqué le trajet oblique de
la balle dans la poitrine.

François Vigier quitta péniblement son fauteuil, et, piétinant la
litière des journaux, il se glissa entre le bord de la table et les
bibliothèques, s’approcha de la fenêtre, contempla, quelques secondes,
la Seine et le Louvre, les nuages couleur d’argent dans le ciel bleu,
puis se tourna vers Batchano:

--J’espère que Duprin viendra aujourd’hui, dit-il. Je suis inquiet de
savoir ce qui se passe à Villejuif.

--Il viendra, répondit Batchano, Renée est au salon. Et, brusquement, il
se rappela la commission que Marie lui avait donnée: Marie Lewinska est
au salon, elle aussi, reprit-il. Ne voulez-vous pas la recevoir?...
Puis, comme François Vigier hésitait: Voyez-la, Maître. Elle vous est
vraiment dévouée. Elle ne cesse de prendre la défense de Lucien, et elle
connaît tout Paris.

--Je la verrai avec plaisir, dit François Vigier.

Il s’appuyait sur la table. Il plongea la main dans la coupe de
porcelaine, fit glisser entre ses doigts les cartes de visite et les
lettres:

--Il va falloir écrire à tous ces curieux. Que de temps perdu!

Alors, Batchano, timidement:

--Quelle est votre version officielle, Maître, de l’accident de Lucien?

Mais Louise se précipita dans la pièce:

--Père, viens vite! Maman recommence...




VI


--Ah! changer de figure, n’être plus le même!

Lucien serrait les lèvres.

Il fit jouer les muscles de ses mâchoires, il ramena sur ses tempes la
frange de ses cheveux, la rejeta en arrière, puis, las d’une vaine
comédie, enfonça la tête dans les oreillers.

--A-t-elle compris?... Si elle a compris, je ne la reverrai plus!

Mais non, elle n’avait pu comprendre, elle n’avait pu deviner... Elle ne
savait rien, quand elle était entrée dans la pièce. Si elle avait su,
elle ne l’aurait pas accablé de questions. Les nerveuses, au début de
leurs crises, ont souvent une sorte de double vue, mais, quand la crise
est passée, leur mémoire ne garde aucun souvenir.

Tout à coup, Lucien entendit Louise qui courait, dans le corridor, vers
le cabinet de travail, puis qui revenait, suivie par François Vigier et
par Batchano.

--Voilà! elle est malade... pensa-t-il. Et c’est ma faute!

Il s’était soulevé, en s’appuyant sur le coude, pour mieux entendre le
bruit des pas. Il aperçut, au pied du lit, sur l’édredon, les roses de
Marie.

--Quelles belles fleurs!

Il allongea le bras, parvint à saisir les tiges, se recoucha, tenant les
roses près de son visage.

--Qui me les donne?... Ce n’est pas Louise: cela ne lui ressemblerait
guère... Sans doute est-ce Renée?... Pauvre petite!

Depuis longtemps, il avait deviné qu’elle l’aimait, et il en était
orgueilleux. Il ressentait toujours de l’orgueil, quand une jeune fille
se troublait sous ses regards. C’était le contraire avec les femmes...
Quand, séduite par sa beauté, une femme lui souriait, il éprouvait pour
elle une sorte de haine. Il avait envie de fuir. Mais les jeunes
filles!...

Lorsqu’il luttait encore, avant de connaître Reggie, il se disait
parfois:

--Si je me mariais?

L’amour n’était pas son ennemi. Ce qu’il haïssait, c’était la
prostituée, l’adultère, l’adultère qui se donne à heure fixe: on arrive,
on se déshabille, et il faut...

Il lui suffisait de se représenter une femme nue et prête pour qu’il eût
la nausée. Mais une jeune fille!

Une jeune fille, c’est un être chaste, doux, craintif, des parfums
frais, des yeux candides...

Sa fiancée serait la sœur qu’il n’avait pas eue, une sœur qui n’aurait
ni les vivacités, ni la niaiserie de Louise, une sœur d’élection.

Elle serait belle et pure comme une vierge de Luini, et très riche, car
il avait besoin d’une vie large, luxueuse. Renée était un laideron et
Renée était pauvre.

--Et puis, non! non! ce serait un crime... Après les fiançailles, il
faudrait...

Pourtant, s’il voulait guérir, il ne lui restait qu’à essayer cela: un
grand amour.

--Comme ces fleurs sont embaumées!... Un grand amour!... Un amour
exceptionnel, surhumain!

Et il pensa à Batchano.

--Père me demande de rester auprès de toi, Lucien, dit sèchement Louise
qui entrait.

Sans le regarder, elle alla vers la fenêtre.

--Comment va maman? interrogea Lucien.

--Mal.

--Oh! je suis désolé...

--Il y a de quoi!... Tu peux te vanter... commença Louise, mais elle se
tut.

Elle pensait: «A quoi bon?...» Et Lucien se tut, lui aussi: «Quoi que je
lui explique, elle ne comprendra pas. Elle est trop terre-à-terre.»

Après un silence, il demanda:

--Qui m’envoie les roses que tu m’as apportées?

--Marie Lewinska, dit Louise qui tapotait les vitres et regardait la
cour pleine de soleil.

--Comme c’est gentil! s’écria Lucien. Elle est venue elle-même?

--Elle est au salon, avec Renée.

--Ah! est-ce qu’elles savent?...

--Quoi?

--Que j’ai voulu...

--Toute la ville sait que tu t’es mis une balle dans l’épaule.

--Dans l’épaule?... Ce n’est pas exactement dans l’épaule!... Et puis tu
m’agaces, Louise. Va-t’en!... Je n’ai pas besoin de toi! Rejoins ton
amie, et remercie de ma part mademoiselle Lewinska. Tu peux lui montrer
le plaisir qu’elle m’a fait en lui disant ton manque de cœur.

Louise se retourna vivement:

--Mon manque de cœur!

Mais, dans le corridor, la voix de François Vigier appelait:

--Louise!

La jeune fille sortit de la pièce.

--Eh bien! c’est fini, papa? dit-elle.

--Elle est plus calme, répondit François Vigier. Je désire que tu restes
auprès d’elle. La crise peut recommencer et Batchano doit rentrer chez
lui. Je ne veux pas abuser davantage de sa complaisance.

--Et moi qui comptais me promener avec Renée! fit Louise.

--Tu te promèneras demain. Sois gentille.

--Avec toi, toujours, papa, dit Louise, et elle s’en alla dans la
direction du salon.

--Où vas-tu? Ta mère est dans sa chambre.

--Je vais prévenir Renée qu’il ne faut pas qu’elle m’attende.

--Dis à Marie que je la verrai dans quelques minutes.

François Vigier entra chez Lucien.

--Comment te sens-tu? demanda-t-il en lui prenant le poignet.

--Je souffre. Et maman?

--Elle est mieux. De quoi parliez-vous quand la crise a commencé?

--Elle m’interrogeait... Je te remercie, papa, de ne pas lui avoir
raconté... Mais je te supplie d’éviter que je sois seul avec elle.

--Sois tranquille! J’ai l’intention de l’envoyer, demain, à Compiègne,
avec Louise. Il m’est pénible, à moi aussi, de les savoir auprès de toi.

--Oh! père, pourquoi me dire cela?

--Pour que tu y réfléchisses.

Lucien garda le silence. Il pensait:

«Voilà donc son plan!»

On allait le tenir enfermé, dans la solitude.

--Marie Lewinska m’a apporté des fleurs, dit-il, en montrant les roses.

Mais François Vigier tira de sa poche l’enveloppe qui portait le timbre
du Grand Théâtre et la tendit à Lucien.

--C’est une lettre du Grand Théâtre. Il s’agit sans doute de ta pièce,
mais nous avons le temps de parler de cela.

--J’aimerais mieux t’en parler tout de suite, fit Lucien qui avait
rougi.

--Non, répondit François Vigier. Nous en parlerons quand tu te sentiras
capable de franchise. Rappelle-toi que je ne te pardonnerai plus un
mensonge.

Et il s’éloigna.

Il traversa le corridor, rentra dans le cabinet de travail, s’arrêta
devant la grande table, contempla la litière des journaux sur le tapis,
plia sa longue taille, prit les feuilles, les mit au panier, se releva
lentement, puis ouvrit la porte du salon.

--Marie, voulez-vous venir?

Elle s’entretenait avec Renée Duprin et Louise de la situation que
rendait plus difficile la rechute de Mme Vigier, et elle n’offrait rien
moins que de s’installer dans l’appartement pour soigner les deux
malades.

A l’appel du vieillard, elle accourut, les mains tendues.

--Je sais que vous êtes mon amie, lui dit-il, en réponse à ses
protestations. Asseyez-vous et écoutez-moi.

Il lui montrait une chaise, et, quand elle l’eut prise, lui-même restant
debout devant la fenêtre, le dos tourné à la lumière, il commença, sur
un ton plus grave qu’il n’avait accoutumé:

--Je vous suis très reconnaissant, Marie. Batchano m’a dit avec quel
courage vous avez défendu mon fils, sans être même certaine qu’il ne fût
pas coupable.

Elle s’agita sur sa chaise. Il lui fit signe de ne pas l’interrompre, et
poursuivit:

--J’estime que mon devoir est de vous mettre au courant de ce qui s’est
passé. Voici: comme toutes les calomnies, celle que vous avez entendue
n’est que la déformation d’un fait. Il est exact que l’enquête
concernant ce Lovell dont Paris s’occupe a été suspendue pour que mon
nom ne fût pas prononcé, même incidemment, au cours d’une affaire si
malpropre. Peut-être aurait-il été plus sage de laisser agir la justice.
L’innocence de Lucien eût éclaté aux yeux de tous. J’en ai la preuve.

Il s’arrêta. Il ne regardait pas Marie. Elle se sentait émue, inquiète.
Qu’allait-elle apprendre?

--Ce que je puis vous affirmer, reprit-il, c’est que Lovell n’a été pour
rien dans le geste déplorable de mon fils. Oui, Lucien a voulu se tuer,
mais pour d’autres raisons... Depuis quelques mois, il se préparait, en
secret, à suivre une carrière que je tiens pour dangereuse, car il y
faut du génie. Sans génie, l’auteur dramatique m’apparaît comme un homme
méprisable... Lucien savait mon opinion à ce sujet, et cependant il n’a
pas hésité à publier l’article que vous avez lu dans _Femina_. J’ai eu
la faiblesse de me croire atteint par cet article ridicule. J’ai exigé
de Lucien la promesse qu’il écrirait à _Femina_ pour démentir la
nouvelle donnée à propos de sa pièce, et je l’ai prévenu que, s’il
manquait à sa parole, j’enverrais moi-même ce démenti. Son orgueil,
blessé par la crainte d’un affront public, l’a poussé à un acte de
démence. J’ajoute qu’il ignore, et que moi-même j’ignorais, jusqu’à
hier, les mesures prises contre Lovell.

Il se tut.

Tandis qu’il achevait ce récit, Marie s’était bien aperçue qu’il y avait
dans la voix et dans l’attitude de son Maître quelque chose d’étrange et
de faux. Néanmoins, les affirmations de François Vigier la trouvèrent
d’autant plus crédule qu’elles confirmaient ses propres hypothèses:

«Je n’aimerais pas être la fille d’un grand homme», avait-elle dit à
Batchano.

C’était en usant de cette phrase qu’elle avait expliqué dans les salons
le désespoir de Lucien, et, autour de cette phrase, elle avait construit
tout un roman: le père illustre écrasant du poids de sa gloire le jeune
poète peut-être génial, lui aussi... Elle avait tellement discouru sur
ce thème qu’elle fut presque heureuse de ne s’être point trompée.
D’ailleurs, les remords que traduisaient, croyait-elle, la voix et
l’attitude de son héros, ne le diminuaient point à ses yeux.

Elle se leva, et, dans un de ces mouvements de théâtre qui lui étaient
familiers, elle prit la main du vieillard.

--J’avais compris, Maître, dit-elle. Mais je vous remercie de m’avoir
parlé comme si j’étais votre fille.

Il eut un brusque mouvement de recul. Il éprouvait pour lui-même un
immense dégoût... Quoi de plus louable cependant que de mentir pour
sauver l’avenir d’un fils?... Mais François Vigier se sentait
descendre... On ne sauve pas qui ne peut être sauvé!... Qu’avait-il
besoin de forger des mensonges? Il les avait débités pour que Marie les
répétât dans ces salons qu’il méprisait, et il lui semblait que la
foule, non pas même la foule qui est grande parfois, mais le «monde», le
monde médiocre, le monde ricaneur envahissait sa retraite.

Marie l’accabla de mots tendres et finit par lui proposer ce qu’elle
avait offert à Louise, de s’installer dans l’appartement pour soigner
Mme Vigier et Lucien.

--Car, comment ferez-vous? Louise ne peut être à la fois dans les deux
chambres et vous ne devez pas délaisser Villejuif. Les expériences
commencées vous réclament. Le docteur Batchano a d’autres malades. Moi,
je suis tout à fait libre.

--Pas tout à fait, Marie, vous avez vos études.

--Oh! mes études!... Mais n’est-ce pas un peu ridicule de ma part,
Maître, de vouloir étudier la médecine? A quoi vais-je aboutir? A
rien!... Donc, si je trouve l’occasion de me rendre utile, il faut que
je la saisisse. Et justement, puisque je suis une étudiante, il n’y a
pas d’inconvenance à ce que je soigne Lucien.

--Nous en reparlerons, ma petite.

--Non, Maître! décidons tout de suite. Dites: oui!

--Je dis que vous serez toujours la bienvenue. Cet après-midi, Louise et
moi suffirons à la besogne. Mais, demain, je compte envoyer Louise et
Mme Vigier à Compiègne. Il faut séparer les nerveux. Et demain
après-midi, si vous êtes assez gentille pour passer quelques heures avec
Lucien, vous me rendrez service.

On grattait à la porte. C’était Jacques Duprin. Il avait pris un air de
circonstance qui seyait mal à sa grosse figure.

«Va-t-il donc falloir recommencer avec celui-là?» pensa François Vigier.

Et il n’en eut pas le courage.

--Excusez-moi pendant quelques minutes, Duprin. Je vais auprès de Mme
Vigier qui a été souffrante. Oui, une rechute... Mlle Lewinska vous
expliquera. Voulez-vous lui répéter, Marie, tout ce que je vous ai dit à
propos de Lucien, tout, s’il vous plaît?

Il les laissa, et Marie, d’une voix importante et grave, s’acquitta de
la mission qu’il lui avait donnée.

Quand elle eut fini, Jacques Duprin la remercia en peu de paroles. Il
n’aimait pas la Lewinska, comme il disait. Il aimait peu Batchano, dont
elle venait de faire l’éloge. Il reprochait à François Vigier de
s’entourer de «rastas», ne comprenant pas le goût que son Maître avait
pour l’inconnu et le pittoresque de caractères si différents du sien.

--Parlez-moi de Lecamus, monsieur Duprin, dit Marie pour rompre le
silence. Est-il vrai qu’il ne soit plus en danger?

--Avec Lecamus, Mademoiselle, on ne sait jamais, répondit Jacques
Duprin.




VII


Pendant tout l’après-midi, François Vigier n’entra qu’une fois et ne
demeura qu’un instant dans la chambre de son fils.

--Je laisse les portes ouvertes, tu peux m’appeler.

Louise surveillait le sommeil de Mme Vigier, et Lucien, dans une
solitude qui lui faisait mal, plus mal que son épaule pourtant si
douloureuse, put lire et relire la lettre que lui avait écrite, quatre
jours auparavant, le directeur du Grand Théâtre:

  Cher Monsieur,

  J’apprends par FEMINA que _les Attendris_ seront joués chez moi, ce
  printemps. J’en conclus que nous sommes tout à fait d’accord et vous
  attends pour échanger les signatures indispensables.

  Croyez, etc...

  Vincent.

Cela signifiait:

«Apportez-moi vingt-cinq mille francs et je monte votre pièce.»

Donc la combinaison _Femina_ avait échoué. Mais il y avait un
post-scriptum:

«_Que diriez-vous d’Hélène Fabre pour SYLVANDRE?_»

Et ce post-scriptum fit rêver Lucien.

--Hélène Fabre dans le rôle de SYLVANDRE, ah! oui, ce serait bien!

Il voyait le surprenant, le douloureux, le maigre visage de cette
comédienne qui fut si souvent phtisique sur les planches; il voyait
Hélène Fabre dans la dernière scène de son premier acte. Il la voyait
étendue sur une chaise-longue, pâle comme une morte, presque
immatérielle, répondant par des sourires navrés à l’inquiète tendresse
de son mari, puis, tout à coup, parce que, là-haut, dans l’atelier qui
dominait la villa, FRÉDÉRIC, son amant, commençait de jouer sur l’orgue
le duo de _Tristan_, se ranimant, devenant plus que belle, soulevée,
illuminée, guérie par sa passion. GÉRALD, alors GÉRALD, son mari,
désespéré, mais prêt au sacrifice, lui annonçait qu’il allait partir,
rentrer à Paris où l’appelaient de vagues affaires, et il mendiait une
parole qui le retînt. Mais SYLVANDRE ne l’écoutait pas. Transfigurée,
elle appartenait à l’harmonie qui tombait des cintres. GÉRALD
s’approchait de la fenêtre ouverte sur la Méditerranée, et MARTHE, sa
jeune sœur, qui survenait, lui demandait à voix basse:

«Pourquoi pleures-tu?»

Il répondait:

«Chut! écoute: c’est trop beau!...»

Et MARTHE, troublée, elle aussi écoutait TRISTAN.

Ah! la forte conclusion d’une exposition serrée! Toutes les scènes du
début convergeaient vers cette scène dramatique, dramatique sans éclat
de voix, ni parole violente.

Du grand théâtre!

--Vingt-cinq mille francs!... Où trouver cette somme?

L’autre semaine, Lucien se disait:

--Si la combinaison _Femina_ échoue, maman, devenue ma complice, sera
obligée de me donner cet argent.

Mme Vigier pouvait se procurer vingt mille francs en aliénant, au profit
de quelque usurier, dix mois de sa pension. Rien de plus simple!... Mais
comment lui demander cela? Il faudrait la revoir, subir ses questions,
et d’ailleurs, jamais, jamais! elle n’irait seule chez un usurier, et
Lucien n’avait pas un ami pour l’y conduire.

Non! pas un ami!... Des complices, oui, une douzaine de complices, pas
un ami! Tous ses camarades du lycée s’étaient écartés de lui après ce
qui était arrivé, un soir, il y avait six ans de cela, à la Taverne de
la rue des Écoles.

Ah! cette soirée, cette première fois... Comme cela avait été
brusque!... Oh! non, non! ne pas penser à cela, surtout ne pas penser à
cela!

Pas un ami!... Pourtant, il faudrait qu’un ami parlât à Vincent, lui
demandât d’attendre.

--Si Reggie était ici...

Mais si Reggie avait été ici, Lucien n’aurait pas essayé de mourir.

--Comme il me méprisera, quand il saura ce que j’ai fait!

On le lui écrirait sans doute. Fernand d’Oriville et le petit Meb le lui
écriraient en se moquant de ce suicide avorté, et Reggie se moquerait
comme les autres, et il aurait raison, car enfin, quand on veut mourir,
on ne se loge pas une balle dans l’épaule... Vincent lui-même devait,
aujourd’hui, rire de son gros rire vulgaire, mais pour celui-là, il ne
fallait pas être inquiet. Qu’on lui laissât entrevoir la chance de
gagner quelques billets de banque et il se mettrait à plat ventre. Son
âme n’était que de la boue!...

Oui, de la boue!... Et pourtant, ce Vincent, homme méprisable, était un
acteur plein de talent. Il avait un immense talent!... Comme il serait
vrai dans le personnage de GÉRALD! Quelle apparence écrasée il saurait
lui donner, au dernier acte, quand il s’en irait, à travers le théâtre,
suivant, seul, le cercueil de MARTHE, sa victime!

Encore une belle scène, la plus belle, la plus dangereuse aussi... Le
public comprendrait-il que ce mari, à la fois complaisant et criminel à
force de bonté, avait de la grandeur? Un mot ironique dans la salle, et
la pièce croulait.

«Cela ne passera pas! Vous devriez faire de vos _Attendris_, un roman,
mon cher», avait déclaré Fernand d’Oriville, le jour que Lucien avait lu
sa pièce dans l’atelier de Lovell. Mais Reggie et le petit Meb avaient
protesté.

Peut-être ce d’Oriville avait-il raison? C’était un chroniqueur habitué
à l’atmosphère des répétitions générales.

Et, quelques minutes, Lucien songea qu’il aurait le loisir, pendant sa
convalescence, de transformer les _Attendris_. Mais il y renonça vite:
un roman, même quand il réussit, ne change pas l’existence de son
auteur, tandis que le théâtre donne la gloire immédiate, et, plus que
jamais, Lucien voulait la gloire.

Il n’y avait devant lui d’autre issue: ou la mort, ou la gloire. Hélas!
il n’osait plus penser à la mort, et, en fait de gloire, il n’apercevait
que le sombre avenir de deux mois de prison, de solitude, de cette
solitude qu’il se sentait incapable de supporter davantage sans devenir
le jouet des fantômes que le crépuscule appelait dans la chambre.

Plusieurs fois, il fut sur le point de crier:

--Père! Père!... Viens! je vais tout te dire!

Mais une pudeur l’en empêcha.

De nouveau, il se souvint de la Taverne de la rue des Écoles.

C’était un soir que ses amis du lycée projetaient de se rendre, pour la
première fois de leur vie, dans une maison close. A côté de Lucien était
assis le frère aîné de l’un de ses camarades, un beau jeune homme de
vingt ans, qui parlait des femmes avec autorité. Lucien l’écoutait en
l’admirant et en buvant force cocktails pour se donner du courage,
lorsque, tout à coup, l’incompréhensible vertige, le désir jusque-là
inconnu s’était emparé de lui, avait pesé sur sa nuque, avait conduit sa
main... Et, quand le jeune homme avait meurtri les joues de Lucien en le
giflant à tour de bras, Lucien s’était mis à sangloter, à sangloter
comme un pauvre gosse, sans même chercher une excuse ou un mensonge...

Ah! ne pas penser à cela!... N’y pas penser, ou devenir fou! Évoquer
cette honte, c’était raviver le mal, rappeler l’obsession... Déjà,
Lucien imaginait combien il eût été délicieux, dans le crépuscule
qu’embaumait le parfum de Marie, de s’endormir, la tête posée contre la
robuste, la mâle poitrine de Reggie, ou mieux encore: de s’endormir
chastement, comme il l’avait fait, la veille, en tenant la main de
Batchano.

Si François Vigier avait su être tendre, s’il avait passé l’après-midi
au chevet de son fils, s’il lui avait parlé, comme autrefois, de ses
livres, de ses travaux, de ses grandes hypothèses, s’il l’avait emporté
dans les régions où ne vit que l’Idée, Lucien aurait tâché de lui
décrire, il croyait qu’il aurait pu lui décrire ses souffrances, il les
lui aurait décrites théoriquement, d’une façon abstraite, comme s’il
s’agissait des souffrances d’un autre.

Mais point de tendresse!... Au secret! l’accusé qui refuse de faire des
aveux, la solitude aura raison de lui.

--Les bourreaux! Ils ne m’auront pas!... Même s’ils m’enferment ici,
pendant des mois, ils ne m’auront pas.

Avec la nuit qui montait, la fièvre était revenue. Elle battait les
tempes. L’oreiller brûlait la joue.

--Ah! pourquoi maman ne m’a-t-elle pas prêté cent louis, l’autre
soir?... Si elle me les avait prêtés, je serais, à présent, avec Reggie,
dans les rues de Milan ou de Florence.

Et l’Italie fut devant ses yeux, l’Italie qu’il ne connaissait que par
les paysages lointains des tableaux de Léonard ou de Luini. Puis il
aperçut la figure du Baptiste qui est au Louvre. Étrange figure!

--Oh! Reggie! Reggie! Où es-tu? Où passeras-tu la nuit? Dans quel bouge
passeras-tu la nuit? Ah! misérable!... Non, je ne t’aime pas! Non, je ne
t’aime pas!... D’abord, tu es bête... Tu ne comprends rien à la vie.
Crois-tu que tu aies tout dit quand tu affirmes qu’il n’est de crimes
que contre la beauté?... Si je ne suis pas criminel, si tes caresses ne
sont pas des crimes, pourquoi ai-je ces remords, ce dégoût, cette haine?
Oui, je t’ennuie avec mes gémissements. J’ai tort de te parler et
d’attendre que tu me parles. Écoute: il faut que tu le saches, je ne
t’aime pas!... Celui que j’aime pourrait m’expliquer mon âme torturée,
celui-là est sublime. Mais celui-là, jamais, tu entends, Reggie, jamais
je ne souillerai sa pureté en lui disant mon épouvantable amour!... Et
maintenant, trahis-moi, ce soir. Cela m’est égal puisque ce n’est pas
toi que j’aime!... Mais que lui importe? Il ne cherche que le plaisir,
le plaisir que ne lui procurent plus les femmes. Ah! je le hais!... Non,
je t’aime!... Hélas! je l’aime!... N’aura-t-il pas un moment de pitié
quand il apprendra que j’ai failli mourir?... Peut-être va-t-il
m’écrire. Il devinera que je ne puis aller à la poste restante. Mais on
ne me donnera pas ses lettres s’il m’écrit. Ils vont mettre un mur entre
moi et la vie... Comme Louise a été cruelle, et papa, plus cruel encore!
Une seule personne a été bonne pour moi, une seule. C’était gentil de
m’apporter des fleurs. Nous avons toujours eu de la sympathie, l’un pour
l’autre. Elle est très jolie. Mais ce n’est pas sa beauté qui m’attire.
Elle est très riche, elle aurait pu se marier, avoir des amants, mener
la vie que mènent toutes les femmes... Ah! si c’était elle qui m’aimait,
au lieu de cette pauvre Renée... Peut-être... peut-être... ce serait
l’enfer ou la guérison. Mais elle ne m’aime pas. Pour elle, l’amour
n’existe pas, elle le méprise. D’ailleurs, je suis naïf de croire que
c’est par pitié ou par bonté qu’elle a songé à m’apporter ces roses.
C’est pour lui plaire qu’elle a fait cela, pour lui plaire, à lui
qu’elle adore, comme aussi ce n’est pas pour moi, par affection pour
moi, que Batchano m’a soigné, c’est pour lui plaire, à lui qui me prend
tout et qui voudrait me voir dans la tombe... Non! ce n’est pas vrai!...
Batchano m’a dit, ce matin, que je serais mort si papa n’avait arrêté
immédiatement l’hémorragie, et c’était très difficile de l’arrêter... Il
est grand, il est généreux, mais il veut me punir, et il a raison de me
punir, et moi-même je veux expier, je voudrais expier davantage dans ce
corps que j’exècre, qui pèse sur moi comme un manteau de boue!... Ah! je
souffre!... Seigneur, ayez pitié!... Si je faisais venir un prêtre, si
je me confessais à vous, Seigneur, auriez-vous pitié?... Mais si Dieu
existait, serais-je vivant, serais-je dans cette géhenne, moi qui ne
suis coupable que d’être né tel que je suis?... Ah! vous ne savez pas,
vous ne savez pas, vous tous qui me méprisez, non! vous ne savez pas...
Je veux, je veux être pur!




VIII


Mme Vigier secoua tristement la tête, leva un peu la main au-dessus des
couvertures, laissa tomber cette main fatiguée:

--Vous avez toujours raison, François.

Elle ferma les yeux pour ne plus le voir.

Une seule lampe éclairait la pièce. Sur l’oreiller, les beaux cheveux
encadraient le petit visage et caressaient une épaule et la naissance
d’un sein à demi-nu.

Debout au pied du lit, François Vigier se souvenait... Cruels souvenirs!

--Le meilleur train pour Compiègne est à midi. Je vais vous envoyer
Gertrude. Il faut qu’elle commence vos malles.

Il se dirigea vers la porte. Il l’ouvrait.

--François?

--Oui.

--Dites-moi la vérité.

--Mais je vous l’ai dite...

--Non, ce n’est pas la vérité.

--Si! je vous le jure.

Il était revenu à son chevet.

--Vous me le jurez?

--Je vous jure que tout ce qui est arrivé est arrivé par ma faute.

--Mais pourquoi avez-vous fait cela, vous qui l’aimez? s’écria-t-elle.

Et, comme il se taisait et baissait la tête, elle supplia:

--Au moins, promettez-moi que vous lui avez pardonné?

--Je lui ai pardonné, dit-il doucement.

--Et vous lirez sa pièce?

--Je la lirai. Ou, plutôt, tenez! nous ferons mieux: dans un mois, à
votre retour, il nous la lira lui-même, et si elle ne me déplaît pas
trop, eh bien! je ne m’opposerai pas à ce que le Grand Théâtre la joue.
Êtes-vous contente?

Elle le regarda, surprise.

--Oui, murmura-t-elle.

--Alors, reprit-il, avec un sourire, il faut que vous me promettiez,
vous aussi, quelque chose. Je désire que vous ne restiez pas enfermée
dans vos appartements, à Compiègne. Il faut vous distraire. Vous aimez à
monter à cheval, votre cousine appartient à plusieurs équipages, suivez
les chasses.

--Que je suive les chasses, François! Vous n’y pensez pas?... Comment
pourrais-je m’amuser pendant que Lucien...

--Vous lui rendrez service, Yvonne! On a trop parlé de son accident.
Faites que chacun, après vous avoir vue, soit convaincu que rien de
grave ne s’est passé dans notre famille. Est-ce promis?

--J’essaierai, dit Mme Vigier.

Et François Vigier pensa:

«Elle m’obéira. Elle est assez jeune pour se plaire à être désirée, et
je suis si vieux que les galants auront de l’espoir. Hé! que
m’importe?...»

--Je vous envoie Gertrude, dit-il.

Puis il sortit, vite, de cette pièce où, jadis, après le départ de
l’infidèle, il avait passé tant de nuits épouvantables.

Il traversa le cabinet de toilette, pénétra dans le corridor, hésita
devant la chambre de Lucien,--Batchano s’y trouvait, il était sept
heures du soir,--poursuivit sa route, entra dans le bureau, sonna
Gertrude, lui donna des ordres, et, les coudes sur les bras de son
fauteuil, le regard perdu, le menton appuyé sur la cravate aux larges
boucles, la frange de ses cheveux plats brillant sous la lumière de la
lampe, il resta immobile.

Quelques minutes plus tard, Batchano le rejoignit et lui annonça que
Lucien avait, de nouveau, la fièvre, s’agitait, délirait presque.

--Avez-vous l’intention d’isoler votre fils, mon cher Maître?

Mais François Vigier, avec un geste las:

--Je n’ai aucune intention, mon pauvre Batchano. Je ne peux plus rester
auprès de lui.




IX


Le lendemain, Renée et Jacques Duprin accompagnèrent Mme Vigier à la
gare du Nord.

Sur le quai, Jacques regarda tendrement Louise et Louise rougit.

--Nous irons te voir pour te donner des nouvelles de ton frère, dit
Renée à son amie.

Il était midi quand le train s’ébranla.

A la même heure, Batchano apportait à Périclès Avrinos les deux billets
de mille francs que Marie lui avait envoyés. Périclès, d’abord, ne
voulut pas les prendre. Il céda, enfin, aux paroles sévères de Batchano.

--Soit! dit-il. Je partirai puisque cela peut la sauver. Mais tu
avoueras que je n’ai pas de chance. Pour une fois qu’il va se passer
quelque chose, il faut que je m’en aille...

--Il ne se passera rien, affirma Batchano. Personne ne veut la guerre.

Et il ajouta:

--Plains-toi d’échapper à ce brouillard!

Ce jour-là, en effet, Paris ressemblait à Londres, et, quand Marie, à
deux heures de l’après-midi, entra dans l’antichambre de l’appartement
du quai Voltaire, elle y trouva l’électricité allumée.

--Pour monsieur Lucien, dit-elle, en posant sur les bras de Gertrude une
lourde botte de chrysanthèmes. Puis elle ôta ses fourrures et son
chapeau.

Elle avait cette robe noire qu’elle mettait pour aller à l’hôpital.

--Me voici, mon cher Maître, dit-elle à François Vigier qui la reçut
dans le cabinet de travail.

Il lui sourit. Elle était charmante, elle était toujours plus jolie
quand la teinte cendrée de ses cheveux atténuait l’ardeur de son regard,
mais ce qui la rendait surtout aimable, c’était l’expression de son
jeune visage où se lisait la joie qu’elle éprouvait à se dévouer. Quand
François Vigier l’eut guidée vers la chambre de Lucien, le jeune homme
qui attendait cette visite avec appréhension, qui avait même résolu de
se montrer maussade afin qu’on le laissât «crever dans son coin»--telle
était son humeur, ce sombre après-midi--Lucien qui avait fait la moue
devant les chrysanthèmes que Gertrude venait de lui apporter, fut
conquis par le ton simple, franc et gai, sur lequel Marie lui dit, après
une poignée de main donnée comme à un camarade:

--Bonjour!... Vous savez que c’est moi, à présent, qui vous soigne? Je
suis très exigeante, je vous en avertis, mais vous me renverrez si je
vous ennuie.

Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers
François Vigier:

--Allez-vous-en, Maître!... Nous n’avons plus besoin de vous. Vous
désirez que la porte soit ouverte? Comme il vous plaira...

Dès qu’il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre que le brouillard
salissait:

--Oh! que cette lumière est horrible! dit-elle. C’est triste! triste! ne
trouvez-vous pas?

--Si! Mademoiselle... murmura faiblement Lucien.

--Ne m’appelez pas «Mademoiselle», protesta Marie. Votre père dit
«Marie». Dites comme lui, et je vous nommerai «Lucien».

Or, il détestait que l’on fût familier. Mais elle avait fait cette offre
avec tant de bonne grâce qu’il ne fut pas choqué par sa désinvolture.

--Eh bien! Marie, pourquoi n’allumerions-nous pas une lampe?

--J’allais vous le proposer, répondit-elle.

Elle pressa le bouton de l’électricité et les trois ampoules brillèrent
sur le cadre de la grande glace.

--Oh! s’écria Marie. N’avez-vous pas une autre lampe? Celles-ci font mal
aux yeux.

Il lui indiqua une petite lampe de bureau qui se trouvait sur la
cheminée.

--Si je poussais la table près du lit, ce serait plus commode, dit
Marie.

Mais en déplaçant la table, elle changea l’angle de la glace, et Lucien
vit disparaître son reflet. Il le vit disparaître avec plaisir, car,
bien que le barbier eût rasé de près et poudré son visage, il se jugeait
affreux sous cette nouvelle coiffure qu’il avait adoptée et qui,
rejetant ses cheveux de côté, lui découvrait le front.

--Et maintenant, déclara Marie, je ferme les rideaux.

Elle les tira, puis souleva la botte de chrysanthèmes, restée sur une
chaise:

--Puis-je demander à Gertrude quelques vases?

Lucien se prit à rougir. Il ne l’avait pas remerciée.

--Excusez-moi, je souffrais lorsque Gertrude m’a apporté vos belles
fleurs et elle les a posées là. Je voudrais vous dire combien je vous
suis reconnaissant...

--Non, ne dites rien.

--Si! je veux vous dire, Marie, que, hier, au cours d’une très triste
journée, je n’ai eu qu’une seule joie, et que cette joie, c’est à vous
que je la dois. Quand Louise m’a donné vos roses, j’ai pensé qu’il y
avait quelqu’un, dont ce n’était pas le devoir de m’aimer, qui songeait
à moi et me plaignait un peu. Et je me suis senti moins ridicule.

La voix de Lucien s’était émue. Marie le regarda:

--Ridicule?... Pourquoi vous sentiriez-vous ridicule?

Sans lui répondre, il hocha la tête avec mélancolie.

Il avait tort de n’être pas satisfait de sa nouvelle coiffure.
L’admirable front qu’il tenait de son père lui éclairait tout le visage.
Lucien était assis dans le lit. Les bandages, qui lui entouraient la
poitrine, ajoutaient du pittoresque à sa beauté, quelque chose de
militaire et de viril.

Tout à coup, Marie se décida:

--Je suis très franche, Lucien, dit-elle. Eh bien! je crois en effet que
beaucoup de personnes, qui n’auront jamais le courage de chercher la
mort, sont toujours prêtes à se moquer de ceux qui ont eu ce courage et
qui n’ont pas réussi. Mais ces personnes-là ne comptent pas. Il ne faut
ni vivre, ni mourir pour elles... A présent, j’irai demander à Gertrude
les vases.

Elle quitta la chambre. Comme elle traversait le couloir, elle aperçut,
par la porte du bureau, François Vigier penché sur sa table; elle crut
qu’il travaillait: les pages qu’il écrirait ce jour-là, ce serait grâce
à elle qu’il pourrait les composer!... Elle fut si contente d’elle-même
qu’elle souriait en arrivant à l’office où Gertrude l’accueillit mal.

Gertrude trouvait incorrect qu’une jeune fille passât l’après-midi dans
la chambre d’un jeune homme. Et la cuisinière avait beau lui dire:

--Une étudiante, c’est pas une femme.

Et encore:

--Pour ce qu’elle risque avec celui-là!

Gertrude, prompte à mal juger, n’approuvait pas ces façons, mais ce fut
bien autre chose, quand elle vit, en apportant les vases, la lampe
allumée et les rideaux tirés.

--Mademoiselle a-t-elle fermé les persiennes? dit-elle d’un ton bougon.

--Non, Gertrude. Vous les fermerez en nous donnant le thé, répondit
Marie.

Elle arrangeait les chrysanthèmes. Sur la table, près de la photographie
de Mme Vigier et du manuscrit des _Attendris_, elle posa une grande
coupe remplie de fleurs dorées, puis elle monta sur une chaise afin de
placer trois verres de Venise sur la console des bibliothèques, à
mi-hauteur des murs. Ce faisant, elle s’étonna de voir les grillages
doublés de soie qui cachaient les volumes:

--Vous devez beaucoup aimer vos livres, Lucien, pour les protéger ainsi.

--J’ai quelques belles reliures, répondit-il, avec gêne.

Marie descendit de la chaise, prit un fauteuil, s’assit, et, s’accoudant
sur la table:

--Organisons nos après-midi, voulez-vous? dit-elle.

Mais Lucien murmura, d’une voix caressante:

--Comme vous êtes bonne!

--Oh! je n’aime pas les compliments! fit-elle en fronçant les sourcils.

--Ce n’est pas un compliment...

--Alors, c’est une erreur de psychologie. Je ne suis pas bonne. Je suis
très dévouée à mes amis, et je suis heureuse de pouvoir rendre service à
votre père... Mais qu’avez-vous?

--Rien! ma poitrine...

--Vous souffrez? dois-je appeler monsieur Vigier?

--Non! Non!... Vous êtes ici pour qu’il puisse travailler en paix. Ne le
dérangez pas.

--Mais, Lucien, votre figure est toute changée. Qu’y a-t-il? Dites... Je
peux comprendre beaucoup de choses.

--Vous ne comprendriez pas ce que je sens.

--Qu’en savez-vous? Ayez confiance.

--Eh bien! tout à l’heure, pendant que vous arrangiez cette chambre...
Mais à quoi bon vous raconter cela?

--Il le faut puisque vous avez commencé.

--Vous ne vous moquerez pas de moi?

--Non. Je vous le jure.

--Alors, voici: je rêvais, tout à l’heure, en vous suivant des yeux, que
j’avais une amie, que c’était pour moi que vous étiez venue, ce soir,
pour moi... Vous m’avez détrompé. Oh! je ne vous en veux pas. J’ai
l’habitude... Quand on vit auprès de lui, on ne peut être que son
reflet. Mais c’est triste, parfois.

--Oui, c’est triste, Lucien, très triste, n’est-ce pas, d’être le fils
d’un grand homme?

--Marie, vous avez promis de ne pas vous moquer.

--Je ne me moque pas. Écoutez! quand j’ai appris que vous aviez voulu
mourir, j’ai beaucoup réfléchi... Ce matin, monsieur Vigier m’a raconté
ce qui s’est passé. Et je crois à présent que je connais votre
caractère. Je serai votre amie, Lucien, votre alliée.

Elle se penchait sur la table. Quand elle se tut, ne trouvant plus les
mots qu’il lui fallait, Lucien tourna lentement la tête vers elle, et
soudain, levant les paupières, en grande coquette, il lui jeta la flamme
bleue de son regard, puis, sans une parole, lui tendit la main.

Marie prit cette main pour la serrer fortement, virilement, mais Lucien
garda emprisonnés, entre ses doigts tièdes, les doigts de la jeune
fille.

Elle rougit jusqu’au front. Pourquoi?

Lucien murmura:

--Si vous saviez de quelle solitude vous venez de me sauver!

Mais, du pas de la porte, Gertrude, qu’ils n’avaient point entendue,
annonça sa présence en toussant.

Leurs mains se séparèrent. Marie se leva pour aider Gertrude à installer
le plateau du thé sur la table. La bouilloire chantait. Tête basse,
Marie s’occupa de beurrer les tartines, tandis que Gertrude fermait les
persiennes.

--Croyez-vous, Marie, que je puisse boire du thé? fit Lucien.

--J’irai demander à votre père, répondit Marie avec empressement.

Elle sortit, traversa le corridor, entra dans le cabinet de travail.
François Vigier était assis dans le fauteuil.

--Eh bien! comment cela va-t-il, là-bas?

--Très bien, Maître. Il voudrait savoir s’il peut boire du thé.

--Du thé? Voyons, Marie, voyons! vous n’allez pas donner du thé à ce
garçon qui a besoin, par-dessus tout, de calme et de sommeil? A quoi
pensez-vous? J’espère que vous ne le faites pas trop parler?

--Non. C’est-à-dire... Je voudrais justement vous prier de me prêter un
livre.

Quand il eut trouvé le volume qu’elle désirait, elle retourna auprès de
Lucien.

--J’ai été grondée, lui dit-elle. Vous n’aurez pas de thé et nous ne
parlerons plus; vous devez rester absolument tranquille. Je vais lire.

Elle but la tasse qu’elle s’était versée, reprit sa place et se pencha
sur le livre.

Elle sentait les yeux de Lucien fixés sur elle. Elle pensait:

«Comme il a dû souffrir pour être tellement ému par mes paroles!» Et
elle avait le cœur plein de haine pour Mme Vigier: «C’est une vilaine
femme! se disait-elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû remplacer auprès
de Lucien le père qui lui fait défaut? Un homme de génie n’est pas un
père, il a d’autres fils!»

Ce raisonnement était un peu vague. Marie désirait que Lucien fût une
victime, il lui était agréable d’imaginer qu’elle le sauverait du
désespoir. Quand elle avait proposé de le soigner, il y avait eu,
peut-être, en elle, l’inconsciente ambition de pouvoir dire à ses amies
qu’elle passait tous les après-midi chez François Vigier, mais, depuis
quelques minutes, elle était sincèrement enthousiaste de l’œuvre de
justice qu’elle entrevoyait: il fallait rendre à cet enfant le goût de
vivre. Elle l’appelait en elle-même «cet enfant». Cependant, elle se
souvint des calomnies dont il était l’objet, et elle se révolta contre
la crédulité méchante des gens du monde. Lucien lui aurait-il pris la
main, comme il l’avait prise, l’aurait-il gardée et caressée tendrement,
gentiment, s’il avait eu des mœurs infâmes et un ami regretté? Non!
c’était une victime, un poète faible, sensible, une victime.

Marie tournait les pages du livre.

Lucien ne voyait pas son visage qu’elle tenait baissé, mais il voyait
les cheveux cendrés, les petites oreilles rouges, la nuque ployée et,
sous la blouse, la forme de la gorge.

D’abord, il éprouva de la joie, une joie très pure et très fraîche: le
cauchemar de la veille se dissipait. Les longs jours de solitude, qu’il
avait redoutés, seraient égayés par la présence de cette jeune fille
naïve, un peu folle sans doute, mais charmante et sincère, «sincère
jusqu’à se rendre ridicule à force de franchise», affirmait Batchano.
Elle avait dit qu’elle serait son alliée... Est-ce qu’elle se chargerait
de mettre à la poste une lettre pour le Grand Théâtre? Peut-être... Mais
que répondre à Vincent?... Lui dire d’attendre?... Attendre quoi?... Où
trouver la somme qu’il réclamait?... Batchano, qui aimait à évaluer les
fortunes, donnait à Marie Lewinska deux cent mille francs de rente...
Mais non, mais non, cela manquerait d’élégance!

«Ah! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée!» pensa
Lucien.

Si elle l’aimait?... Pourquoi ne l’aimerait-elle pas? Peut-être
l’aimait-elle depuis longtemps?... Son attitude, tout à l’heure, quand
elle avait rougi, était bien étrange!... Ah! ce serait la fiancée
idéale!... Sa fiancée?... Crime ou évasion.

Il la regardait avidement, et bientôt il lui parut que toute
l’atmosphère de la pièce s’épaississait, formait un brouillard, et que
les bibliothèques, leurs grillages s’étant ouverts, laissaient choir
leur contenu: riche collection d’estampes, aphrodisiaques inutiles!

Il ne pouvait détacher les yeux de cette blouse gonflée par la jeune
poitrine, de ces épaules, de cette nuque, de Marie qu’il imaginait
dévêtue.

«Avec celle-là, est-ce que je pourrais?»

Hélas! il était conscient de son infamie et en souffrait atrocement. Il
en souffrit jusqu’à gémir.

Marie leva la tête, et cela suffit pour que s’évanouît la vision
honteuse.

--J’ai mal! dit Lucien.

--Que puis-je faire?

--Rien... ou, plutôt, si! parlez-moi. Je vous assure que papa se trompe.
Quand je reste seul avec mes pensées, je suis repris par la fièvre. Quel
livre lisez-vous?

--Une brochure de Batchano: _L’influence de la musique sur les aliénés_.

--Je l’ai lue. Elle m’a intéressé, parce que la musique joue un grand
rôle dans ma pièce. Il faudra que je vous raconte le sujet des
_Attendris_, si cela ne vous ennuie pas?

--Cela ne m’ennuiera pas, bien au contraire. Cependant, aujourd’hui,
vous ne devez pas trop parler. Voulez-vous que je vous fasse la lecture?
Que pourrais-je vous lire?

--Mais cela vous fatiguerait.

--Non, si mon accent ne vous agace pas. Je vous lirai ce que vous
aimerez.

--Votre accent est délicieux, Marie. Tenez, lisons les journaux de ce
matin. Il y a presque huit jours que je ne sais plus ce qui se passe
dans le monde.

Il sonna Gertrude.

Mais Gertrude annonça que François Vigier avait pris tous les journaux
qui étaient dans la maison. Lucien la pria d’acheter, sur le quai, le
_Journal_, le _Figaro_ et le _Temps_. Puis, quand elle fut partie, il
allongea le bras au-dessus de la table:

--Donnez-moi votre main, Marie.

--Pourquoi? fit-elle, surprise.

--Pour que je sente que je ne suis plus seul.

Elle céda, mais ne lui permit pas de garder ses doigts qu’il voulait
retenir, et elle détourna les yeux.

Il la contemplait avec tristesse. Il se haïssait, se méprisait, il
aurait voulu l’aimer d’un amour sans espoir.

--Ah! pourquoi n’êtes-vous pas Louise? dit-il.

Souvent, il avait pensé à nourrir son cœur d’un amour criminel et qu’il
ne pourrait avouer.

--Mais, je serai votre sœur, dit Marie.

Il secoua la tête.

Un silence les sépara. Puis Lucien reprit:

--Oui, Marie. Il faut que vous connaissiez ma pièce.

--Mais, j’y compte. Je suis sûre que vous avez beaucoup de talent.

--Pourquoi en êtes-vous sûre? demanda-t-il en minaudant.

--Je ne sais pas. Demandez au docteur Batchano ce que je lui ai dit,
l’autre jour.

--Est-ce que Batchano croit, lui aussi, que je puis avoir du talent?

--Oh! monsieur Batchano est toujours sceptique! dit Marie.

--Il n’est pas sceptique, quand il parle de l’intelligence du petit
Avrinos, ce raté! fit Lucien en abaissant le coin des lèvres. Est-ce que
vous aimez le théâtre, Marie?

Elle avait un culte pour les œuvres de François de Curel. Elle parla de
la _Nouvelle Idole_. Lucien préférait les pièces d’Henry Bataille. Mais
l’un et l’autre adoraient Maeterlinck et Ibsen, Ibsen surtout.

--_Le Canard sauvage_, Marie!

--Et _Maison de Poupée_, Lucien!

--Et _Solness_, et _Jean-Gabriel Borkmann_, et tout enfin, Marie,
tout!... Ah! quel poète!

--Oui, Lucien, un immense poète. Mais vous ferez de belles choses, vous
aussi.

--Non, fit-il, non, je ne crois pas. Rappelez-vous quand Jean-Gabriel
dit à son ami: «_Si tu doutes de toi-même, tu es perdu d’avance!_» Eh
bien! Marie, je suis perdu d’avance. Je doute de moi. Il me faudrait des
encouragements qui me manquent.

--Pourtant, Lucien, _les Attendris_, sont reçus au Grand Théâtre? C’est
un encouragement, cela!

--Un encouragement? Ce serait un encouragement si le directeur du Grand
Théâtre ne me demandait pas vingt-cinq mille francs pour monter ma
pièce.

--Vingt-cinq mille francs!

--Oui, mais ne parlons plus de cela. De nos jours, l’art n’est plus
qu’une question d’argent. Je ne veux pas y penser, cela me met en rage.

Il fut interrompu par l’arrivée de Gertrude qui apportait les journaux.

Lucien voulut les prendre. Marie l’en empêcha. Elle ouvrit le _Temps_ et
se mit à lire.

Le conflit franco-allemand intéressa peu Lucien.

--A notre sale époque, personne n’a envie de se battre, dit-il.

Il pria Marie de chercher ce que l’on jouait au Grand Théâtre. On y
jouait toujours la même pièce, et l’on y annonçait pour la fin du mois
la reprise de _La Brouille_, une œuvre célèbre jadis, au temps du
Théâtre Libre.

--Cela fera trente ou quarante représentations, dit Lucien.

Puis, d’un air grave:

--Il faut que j’écrive à Vincent. Depuis mon malheur je ne lui ai pas
donné signe de vie. Peut-être seriez-vous assez bonne pour jeter ma
lettre à la poste, en sortant?

--Mais oui, dit Marie.

--En ce cas, vous me permettrez d’écrire tout de suite?

--Dictez-moi, Lucien. Je serai votre secrétaire.

--Comme vous êtes gentille! Mais je n’ai que deux mots à lui dire... Mon
stylographe est là, et le papier dans le tiroir... Je vous remercie.

Quelques secondes plus tard, Lucien, se servant du manuscrit des
_Attendris_ comme d’un pupitre, écrivait:

  Cher Monsieur Vincent, vous avez raison: nous sommes tout à fait
  d’accord. Un stupide accident m’a empêché de vous répondre plus vite
  et me force à vous demander d’attendre quelques semaines la signature
  dont vous me parlez. Croyez que ma première visite sera pour vous. Si
  Hélène Fabre est libre, n’hésitez pas à l’engager, elle serait
  admirable dans SYLVANDRE.

  Tout à vous.

  Lucien François-Vigier.

Quand il eut cacheté cette lettre, il dit à Marie:

--Vous la jetterez à la boîte vous-même, n’est-ce pas?

Elle s’y engagea, et montrant le manuscrit qui avait servi de pupitre:

--C’est votre pièce? Vous devriez me la confier. Je la lirai cette nuit.

--Oh! non! s’écria Lucien. Si je savais que vous lisez _les Attendris_,
je ne pourrais pas dormir. Demain ou après-demain, je vous raconterai le
sujet, et quand j’en aurai la force, je vous lirai moi-même les trois
actes.

--Comme vous voudrez. Je suis très impatiente.

Ils se souriaient, avec confiance et affection.

Marie regarda sa montre.

--Six heures et demie. Il faut que je me sauve, je dîne en ville.

--Déjà? fit Lucien.

Mais le timbre de la porte d’entrée sonna, et Batchano entra dans la
chambre au moment où Lucien baisait la main de Marie.

--Bonsoir, Docteur! Je m’en vais. Je ne veux pas déranger le Maître.
Vous lui direz de ma part que je suis satisfaite de mon malade et que je
viendrai demain.

Elle se sauva, l’âme heureuse.

Pourtant il n’y avait rien de nouveau dans sa vie, mais elle était dans
le même état d’esprit que le jour où elle avait décidé de quitter ses
parents, son tuteur, son existence paisible pour se rendre à Paris et se
vouer à la science.

C’était une jeune fille bizarre, mais sympathique.

Resté seul avec Batchano, Lucien dut répondre à une série de questions
médicales. Il le fit avec mauvaise humeur. En face de Batchano, il
devenait toujours glacial et désagréable. Il le tenait à distance et
fuyait son regard.

Cependant, comme Batchano allait le quitter, Lucien lui demanda tout à
coup:

--Voulez-vous me rendre un service, Costi?

--Volontiers.

--Voici: j’ai dans mes bibliothèques un certain nombre de livres dont je
désire me débarrasser. Leur présence ici m’est devenue odieuse. Je vous
serais reconnaissant de les prendre et d’en faire ce qu’il vous plaira.

Il dit cela sèchement, d’une voix brusque, et il ajouta:

--Excusez-moi de vous donner cette peine, mais je ne puis charger
Gertrude de les vendre.

Sans paraître surpris, Batchano accepta la mission qui lui était
confiée.

Tandis qu’il ouvrait les bibliothèques, Lucien s’indignait de sa propre
faiblesse. Pourquoi avait-il demandé cela?

Quel enfantillage, ou quelle hypocrisie!

Gertrude, appelée, aida à envelopper les volumes (il y en avait une
vingtaine) dans les trois journaux qu’elle avait apportés tout à
l’heure.

--Puis-je dire à votre père, Lucien, que vous m’avez remis ces livres?

--Cela m’est égal, répondit Lucien. Mais priez-le de ne pas m’en parler.

Et il tourna la tête vers le mur.

Dans le cabinet de travail, Batchano trouva François Vigier en train de
compter les lettres qu’il avait écrites à ceux qui, depuis quatre jours,
lui avaient témoigné de l’admiration.

Le vieillard montra les enveloppes et haussa les épaules.

Batchano raconta l’incident des livres. Il y voyait un bon symptôme.
François Vigier ne lui répondit pas tout de suite. Ce ne fut qu’après un
silence qu’il murmura:

--Oui, peut-être.

Puis, après un autre silence:

--Marie est-elle partie? demanda-t-il.




TROISIÈME PARTIE




I


--Mais oui, je l’aime.

S’étant fait cet aveu, Marie rougit et se pelotonna dans ses fourrures,
au fond du bel automobile.

Elle allait prendre Lucien pour le conduire au Bois. Ce devait être la
première sortie de son malade et c’était le vingt décembre, à onze
heures du matin.

--Mais oui, je l’aime, et je suis heureuse.

Comme la sincérité rend toutes choses plus simples! N’était-il pas
naturel qu’elle l’aimât? Depuis six semaines, elle passait son temps à
l’admirer et à le plaindre.

Il lui avait raconté sa vie, son enfance timide, «une enfance à la
Maurice Barrès», disait-il, et cet immense désespoir qu’il avait éprouvé
quand il s’était aperçu des remords de sa mère, et tout ce qu’il avait
enduré, entre le justicier et la coupable, dans cette maison d’où le
pardon était exclu. Pauvre poète qui avait besoin de tendresse, qui
doutait de soi, qu’un compliment habile laissait sans défense, qui s’en
était allé, affamé de louanges, lire sa pièce dans l’atelier d’un
Lovell!

«J’ai lu _les Attendris_, un soir, devant quelques jeunes gens, chez
Lovell, le sculpteur. Vous le connaissez?

--A peine», avait répondu Marie.

Puis, observant Lucien à la dérobée, elle avait ajouté:

«On prétend qu’il abandonne Paris, pour s’installer à Naples.»

Et Lucien de dire avec une parfaite indifférence:

«Ah! vraiment!»

Épreuve décisive!...

                   *       *       *       *       *

--Oui, je l’aime. Et il m’aime.

Il ne lui avait pas dit qu’il l’aimait, mais il passait des heures à la
regarder, et certains soirs, quand, pour le sauver de la mélancolie,
elle lui prenait la main, il devenait très pâle, puis très rouge, puis
très pâle encore. Il avait le cœur si faible que les émotions se
lisaient vite sur ses joues, et c’était à cause de ce cœur faible, de
ces pommettes brillantes, qu’on l’avait accusé de se mettre du fard. Que
le monde est malpropre! Ah! les détracteurs infâmes! Quelle leçon elle
leur donnerait!... Grâce à elle, on jouerait _les Attendris_, et elle
les verrait ramper tous devant celui qu’ils avaient voulu salir.

                   *       *       *       *       *

--Il m’aime!

Longuement, il l’avait interrogée sur sa vie en Pologne, sur les raisons
qui l’avaient poussée à quitter son pays, à étudier la médecine, à se
vouer à la science au lieu de penser au mariage et à l’amour.

Elle lui avait répondu:

«Avez-vous lu _Esclave_ de Gérard d’Houville? J’ai peur de l’amour. Je
ne veux pas être une esclave.»

Et voilà qu’elle aimait et ne se sentait pas du tout une esclave!
C’était Lucien, au contraire, qui lui appartenait. Il était _son_ poète.
Il avait besoin d’elle. Les poètes ont besoin d’une femme qui les
protège contre la vie.

--Et moi? Ai-je besoin de lui?

Dans la vitre de l’automobile, elle se fit la moue.

Il y avait, ce matin-là, du soleil derrière la brume. Quelle douce
promenade ils feraient au Bois!

--Je l’aime depuis...

Depuis quand, au fait, l’aimait-elle? Était-ce depuis cette soirée où
l’on attendait la déclaration de guerre--de cette guerre à laquelle
personne à présent ne songeait plus, depuis la soirée où Lucien, parlant
des batailles futures, avait dit:

«Une balle en pleine poitrine, pendant qu’on charge l’ennemi, ce serait
la plus belle des morts!»

Soudain épouvantée, Marie avait cru voir les yeux bleus clos à jamais,
et elle avait exigé de Lucien qu’il lui jurât de ne plus penser à
mourir.

«Jurez-le sur ce que vous avez de plus sacré!

--Je le jure, mais je ne vous dirai pas sur quoi...»

Puis, comme elle insistait, ayant compris, mais, pour la première fois,
essayant d’être coquette, il avait murmuré:

«Sur notre amitié.»

Cette réponse l’avait trop émue. Leur amitié était, pour elle aussi, ce
soir-là, ce qu’elle avait de plus sacré.

Donc, il fallait remonter plus loin. Sans doute l’avait-elle aimé dès
l’après-midi où il lui avait raconté le sujet de sa pièce.

Comme il avait été éloquent!

Marie ne savait pas que les écrivains médiocres racontent toujours à
merveille leurs œuvres.

Elle avait trouvé la conception des _Attendris_ digne d’Ibsen. Elle
avait supplié Lucien de lui prêter ou de lui lire le manuscrit. Il
s’était fait prier, se disant timide et trop faible, et, quand il
commença cette lecture, Marie était préparée à l’entendre: elle
connaissait, elle plaignait GÉRALD, elle haïssait SYLVANDRE, elle aimait
MARTHE, elle redoutait le charme de FRÉDÉRIC, le musicien.

Au dernier acte, elle avait pleuré, pleuré très sincèrement, pleuré à
grosses larmes.

C’était affreux, ce départ de GÉRALD, derrière un cercueil, tandis que
l’orgue retentissait des accents passionnés de TRISTAN.

«Un chef-d’œuvre, Lucien! Un chef-d’œuvre!»

Il ne l’avait pas écoutée. Il était épuisé, livide. La sueur perlait sur
son front. La marque du génie était sur ce visage que Marie contemplait.

Oui! il avait du génie, et c’était pour cela qu’elle l’aimait, pour son
génie et non pas pour sa beauté. Elle l’aimait sans déchoir de son
idéal: il avait du génie. On jouerait _les Attendris_. Ce serait un
triomphe. Tout Paris en frémirait.

L’automobile déboucha sur la place de la Concorde, la traversa, passa le
pont, s’engagea sur les quais.

--Vite! vite! se dit Marie. Ayons un plan: faut-il le forcer à m’avouer
qu’il m’aime, ou vaut-il mieux que, moi, je lui dise? Sa mère revient ce
soir. Il n’y a pas de temps à perdre. S’il retombe sous son influence,
il est perdu. Ah! la méchante femme! Quand je pense qu’elle s’est amusée
à Compiègne! On raconte qu’elle n’a pas manqué une chasse. Et Lucien
espère qu’elle va lui prêter vingt-cinq mille francs. D’abord, moi, je
ne veux pas. Je lui dirai que je l’aime.

Comme l’automobile s’arrêtait, Marie ouvrit la portière et sauta
prestement sur le trottoir.




II


Tandis qu’elle gravissait à la hâte les deux étages, Batchano lisait,
dans l’antichambre de l’appartement, un billet de François Vigier que
Gertrude venait de lui remettre:

  Mon bon Costi, je renonce à notre projet. Marie m’a proposé, hier,
  après votre départ, de conduire Lucien au Bois, en automobile. Cela
  vaudra mieux pour lui: la conversation d’une femme lui fera plus de
  bien que tous nos discours. Je vais aller à Villejuif. Excusez ce
  gribouillage et venez dîner à la maison: vous verrez Mme Vigier et
  Louise qui rentrent ce soir.

Ayant lu, Batchano resta songeur.

Ce qu’il croyait comprendre lui semblait à la fois trop grand et trop
criminel.

Il n’avait pas l’âme assez forte pour suivre son Maître.

Certes! il admirait cette faculté de s’abstraire, qui avait permis à
François Vigier, après une semaine d’angoisse, d’oublier la vie en se
jetant dans son œuvre. Jamais le vieillard, en effet, n’avait fourni un
tel effort, une telle somme de travail. Passant chaque matinée à
Villejuif, il demeurait, le reste du jour, enfermé dans son bureau, avec
Jacques Duprin qui lui servait de secrétaire, enfermé, cloîtré,
invisible. Certes! Batchano s’inclinait devant cette magnifique
puissance, devant cette soumission du cœur à l’esprit, mais que François
Vigier, tout en affectant de se désintéresser du sort de son fils,
laissât Marie et Lucien vivre en tête à tête, qu’il feignît de ne pas
voir le danger que courait Marie, cette innocente, c’était trop de
hardiesse ou trop d’égoïsme. Batchano protestait.

Il protestait, mais n’osait intervenir. En fait de pronostic, la
certitude n’existe pas dans les cas d’inversion sexuelle sans
déformation apparente des organes. Or, pour guérir un inverti, il faut
une femme, et si la conscience de Batchano affirmait que nul n’a le
droit de risquer la perte d’un être sain pour sauver un être déchu, sa
révolte se heurtait à cette pensée:

«Qui suis-je, moi, pour rappeler François Vigier au devoir?»

La veille de ce jour, il avait dit à son Maître:

--Lucien fera demain sa première sortie, monsieur Vigier. Ne
devrions-nous pas l’accompagner? J’attache de l’importance aux émotions
qu’il éprouvera au cours de cette promenade. Le moment serait bien
choisi pour lui parler de l’avenir?

Ce programme avait paru satisfaire François Vigier. Rendez-vous avait
été pris. Au rendez-vous, François Vigier manquait.

--Monsieur le Docteur dînera-t-il ici? demanda Gertrude.

--Non, répondit Batchano. Je ne suis pas libre, ce soir.

Il froissa le billet, le mit nerveusement dans sa poche, ouvrit la porte
de l’antichambre et se trouva en face de Marie.

Elle le salua gaîment, puis, devant sa figure si grave, s’écria,
inquiète:

--Qu’avez-vous, Docteur?... Est-il moins bien?

--Je ne l’ai pas vu, dit Batchano. Il s’habille. J’avais rendez-vous
avec monsieur Vigier, et je suis contrarié qu’il ne m’ait pas attendu.

Marie réprima un sourire. Elle savait que Batchano devait sortir avec
François Vigier et Lucien. Elle devina que Batchano était jaloux, et
elle en fut contente.

--Avez-vous des nouvelles de Périclès Avrinos? dit-elle.

--J’ai reçu une lettre, ce matin, fit Batchano. Il est toujours à
Beaulieu et son amie se meurt.

--Oh! le pauvre garçon!... Puis-je lui être utile?

--Non. Grâce à vous, il n’a besoin de rien. Adieu! Faites mes amitiés à
Lucien et prenez garde qu’il ne s’enrhume.

--L’automobile est chauffé, répondit Marie, et, tout à coup, elle se
demanda si elle ne devait pas inviter Batchano à les accompagner. Mais
elle pensa:

«Mme Vigier revient ce soir...»

Et, très vite, elle dit:

--Ne restez pas dans ce courant d’air, monsieur Batchano. Mes amitiés à
votre femme.

Puis elle entra dans l’appartement.

--Eh bien! Gertrude, monsieur Lucien est-il prêt?

--Je vais voir, fit Gertrude qui regardait Marie avec tendresse, car
Gertrude, quelques jours auparavant, avait dit à la cuisinière:

--Le concierge est un malpropre. Si monsieur Lucien était pour les
hommes, est-ce qu’il courtiserait cette gentille demoiselle qui vient de
me donner encore un louis à propos de rien!




III


Gertrude avait à peine disparu dans le couloir que Lucien entra dans
l’antichambre par la porte du salon.

Il avait traversé cette pièce pour se regarder dans les miroirs. Marie
avait obtenu de lui qu’il exilât de sa chambre la grande glace, et
Lucien, ce matin-là, tenait à juger de l’ensemble de sa toilette. Elle
était simple et digne d’un sportsman dont l’épaule aurait été brisée par
quelque accident de chasse.

Son chapeau rond, en feutre noir, descendait bas sur la nuque; un grand
manteau, à longue pèlerine, dissimulait l’écharpe qu’il devait porter
encore; son pantalon était haut retroussé sur des bottines lacées et
fortes.

Il se trouva correct et en beauté. Il avait les yeux clairs, la peau
fraîche. Il paraissait un peu maigre sous ses amples vêtements, mais ce
n’était pas pour lui déplaire. Quand il ôtait son chapeau, cette
maigreur des joues et sa nouvelle coiffure donnaient plus de puissance à
son large front.

A propos de cette coiffure, Lucien et Marie avaient eu presque une
querelle. Lucien voulait rétablir la frange, Marie s’y était opposée:

--Pourquoi copier votre père? Soyez vous-même!

Il lui avait obéi.

Il lui obéissait en toutes choses. Il lui appartenait. Elle était celle
qui croyait en son génie, son admiratrice et son juge.

Après la lecture des _Attendris_, elle l’avait contraint, par de justes
critiques, à se remettre au travail. Chaque soir, quand elle le
quittait, il corrigeait son œuvre, et le lendemain, quand Marie avait
approuvé les retouches, il ne doutait plus de leur valeur. Ainsi, elle
lui était devenue indispensable. Du même coup, elle avait cessé pour lui
d’être une femme.

Dans la vie de Lucien, la sensualité physique tenait peu de place. Ses
impulsions sexuelles étant pour la plupart d’origine cérébrale, il
oubliait sa monstruosité dès qu’une idée quelle qu’elle fût occupait son
esprit. Cela durait peu: il se fatiguait vite. Mais il n’était pas
encore las de son amour pour la gloire, et dans cette exaltation
d’orgueil qu’avaient provoquée les éloges de la jeune fille, il oubliait
que les lettres de Lovell devaient l’attendre à la poste restante, que
Reggie le trahissait sans doute, il ne craignait plus les fantômes du
crépuscule, ni les dangereuses visites de Batchano. Il était heureux.
Une inquiétude troublait parfois son bonheur: il redoutait que Marie ne
vînt à l’aimer.

Que serait-ce de la sincérité de ses jugements si elle l’aimait?

Bien qu’il chassât cette angoisse, en se déclarant à lui-même avec
autorité: «C’est une intellectuelle qui ne peut s’éprendre que des
œuvres; elle n’aimait pas mon père quand elle est venue à Paris pour le
rejoindre», il avait peur chaque fois que Marie prenait sa main, et
cette peur de l’amour le faisait pâlir et rougir tour à tour.

Il voulait, pour son repos, que Marie restât indifférente à sa beauté,
il la respectait pour que _les Attendris_ fussent sublimes, il avait mis
si haut dans sa pensée le sentiment qui l’unissait à la jeune fille, que
son indignation avait été sincère, quand Marie avait osé lui offrir de
lui prêter vingt-cinq mille francs, un après-midi où elle le voyait
bouleversé par une lettre de Vincent. Dans cette lettre, Vincent
avertissait Lucien qu’il était las d’attendre.

--Cherchons un autre théâtre! avait dit Marie.

Mais Lucien s’était écrié que, même si l’on obtenait une lecture dans un
autre théâtre, il faudrait patienter jusqu’à l’automne, et il n’avait
pas de patience. Il lui fallait une revanche immédiate.

--Alors, acceptez mon argent: jamais il n’aura été mieux employé.

--Non, mon amie. Que vous au moins ne soyez pas mêlée à cette cuisine.
Maman ne me refusera pas d’engager sa pension.

Et Lucien s’était hâté d’écrire à Vincent pour lui fixer la date du 21
décembre:

  A cette date, je vous verserai la somme convenue, je m’y engage.

Or, aujourd’hui, 20 décembre, Mme Vigier revient de Compiègne, mais
Lucien sait que sa mère a mené depuis un mois une vie agitée, élégante,
coûteuse. Elle avait des dettes avant son départ. Les dettes n’ont pu
qu’augmenter, et, avec elles, l’avarice.

Pourtant, il faudra demain satisfaire Vincent.

Elle est finie, cette belle époque où, du fond de sa chambre de malade,
Lucien imaginait les applaudissements de Paris et lisait, dans les yeux
de sa muse, les promesses de la destinée.

--Bonjour, Marie.

--Bonjour, Lucien. Dépêchons-nous. Peut-être aurons-nous du soleil.




IV


Le soleil leur fut propice.

Tandis que l’automobile gravissait les Champs-Elysées, les brumes
s’entr’ouvraient au zénith, et l’Arc de Triomphe, sous les rayons
couleur d’ocre, se détacha des sombres nuages qui tenaient tout
l’horizon.

--Vous ai-je jamais parlé, Marie, de mon culte pour votre compatriote la
comtesse Walewska? Mais peut-être n’aimez-vous pas Napoléon? Moi, je
l’adore.

Lucien avait dit ces mots, parce qu’il était trop «artiste» pour avouer
simplement la joie qu’il goûtait à revoir le ciel et les arbres, à se
trouver dans cet automobile luxueux et qui glissait sans bruit.
Cependant le silence et les façons de Marie l’inquiétaient.

Elle était heureuse; elle l’avait enveloppé de fourrures, puis comme il
admirait les roses qui ornaient le vase d’argent placé devant eux, entre
les fenêtres de la voiture, elle avait pris la plus belle de ces fleurs
et l’avait mise à la boutonnière de l’ample manteau.

Elle pensait, et ne se trompait pas, que jamais Lucien n’avait été plus
séduisant.

«Même s’il n’avait pas de génie, je serais fière de lui», se
disait-elle, et sous prétexte de retenir la couverture qui glissait sur
leurs genoux, elle effleurait sans cesse le bras de Lucien.

--Mais si, j’aime Napoléon, répondit-elle. Quant à votre Walewska, je
lui reproche d’avoir tout gâté par son mariage. Moi, je serais restée
fidèle jusqu’à la mort de l’Empereur.

--En êtes-vous bien sûre? fit Lucien.

--Tout à fait sûre! dit-elle, en cherchant ses yeux.

--Mais, Marie, songez, reprit-il, que l’Empereur était à Sainte-Hélène
et qu’elle ne l’aimait pas.

--Elle s’était donnée, Lucien, et, grâce à lui, elle avait participé à
de grandes choses. Cela aurait dû lui suffire.

--Vous parlez comme une jeune fille qui n’a jamais aimé!

--Qu’en savez-vous?

--Oh! Marie, je vous en conjure: faites-moi des confidences. J’adore
ça...

Il raillait. Elle en fut profondément blessée.

--Non, vous ne le méritez pas.

Et, montrant l’Arc de Triomphe:

--Regardez plutôt la Marseillaise. Je ne passe jamais ici sans la
saluer.

--Rude était un homme immense! affirma Lucien.

Il se détourna pour ne pas voir le chef-d’œuvre.

Que de fois Reggie ne l’avait-il pas emmené jusqu’à la Place de
l’Étoile, pour «saluer» la Marseillaise!

«Irai-je aujourd’hui prendre ses lettres à la poste?»

«Me suis-je trompée? se disait Marie au même instant. S’il m’aimait,
aurait-il parlé ainsi?»

«Non, non, je n’irai pas!» se promit Lucien.

«Peut-être son ironie cache-t-elle l’inquiétude d’un amour jaloux?»
espéra Marie.

«Non, non, je n’irai pas. Je ne veux pas! c’est fini, tout cela.»

Et, se penchant vers sa compagne, il dit tendrement, à voix presque
basse:

--Marie...

--Oui? murmura-t-elle.

--Rien, fit-il. Je prononce votre nom parce que je l’aime.

--C’est le nom de Marie Walewska que vous aimez.

--C’est le vôtre. Vous ne savez pas, mon amie, combien de fois, depuis
six semaines, quand vous n’étiez pas là, j’ai prononcé, comme cela, tout
bas, votre nom! Oui, le soir, quand la tristesse que vous aviez mise en
fuite renaissait, toute-puissante, je disais: «Marie!...» et la
tristesse s’en allait, parce que vous veniez.

--Je viendrai toujours, Lucien, quand vous m’appellerez.

C’était en vain que l’Avenue avait déployé devant eux ses perspectives,
en vain que les feuilles mortes étincelaient dans les dessous-de-bois,
les yeux de Marie avaient trouvé les yeux de Lucien, et Lucien avait
compris.

Il allait donc la jouer, cette scène qu’il avait tant redoutée!

Marie l’aimait. Elle l’aimait, et elle était belle, pure, sincère, et,
pour personne au monde, pas même pour Denise, il n’avait éprouvé autant
d’affection. Elle l’aimait...

«Et, si je ne l’aime pas, c’est fini de moi.»

Pour gagner du temps, il murmura de nouveau:

--Marie...

Et il advint que sa voix, habituée aux mensonges, fut si caressante et
si douce que Marie ferma les paupières, et attendit dans un émoi
délicieux.

--Marie...

La voix de Lucien tremblait.

--Marie...

Elle avait incliné un peu la tête sur l’épaule. Il voyait, entre les
fourrures, près de la nuque, sous l’oreille, la peau transparente et
laiteuse.

«Si je ne l’aime pas, c’est fini de moi!»

--Marie...

Il prit la petite main gantée qui retenait la couverture, et, comme
cette main s’abandonnait, comme l’allée des Lacs était déserte, Lucien,
tout à coup, gloutonnement, embrassa la peau laiteuse, là, sous
l’oreille, près de la naissance des cheveux.

En frissonnant, Marie s’écarta de lui. Il bégaya:

--Je vous aime, je vous aime... Ne le saviez-vous pas?

Elle le repoussa. Alors, il appuya contre sa bouche la main de Marie,
et, sur la paume, à l’endroit où le gant s’entr’ouvre, il colla ses
lèvres.

Marie ne pouvait parler. Ce qu’elle éprouvait était si différent de ce
qu’elle avait attendu!... Elle sentait son être se disperser, se
dissoudre. Elle n’avait plus de volonté, plus d’énergie, plus de
conscience. C’était à la fois divin et dégradant. C’était trop.

--Je vous en supplie! dit-elle en retirant son bras.

--Je vous aime! fit-il, tout éperdu.

--Moi aussi, je vous aime, répondit-elle gravement.

Et elle tendit à Lucien sa main qu’elle avait dégantée:

--Prenez-la pour toujours.

Il pensa:

«S’il faut, je saurai mourir!»

Il dit, avec émotion:

--Pour toujours, Marie, pour jusqu’à la mort!

Ils étaient arrivés au champ de courses d’Auteuil, à l’emplacement où la
route traverse le pesage.

Longtemps, ils devaient se rappeler ce décor, les tribunes entre les
arbres, les barrières blanches, les baraques du pari mutuel, un brasero
renversé sur l’herbe boueuse.




V


--Je t’aime! s’écria Lucien, et de quelle voix orgueilleuse!

C’était après un long baiser.

--Laisse-moi, je t’en conjure! supplia Marie. Non, non! laisse-moi!

Cet énervement l’humiliait. De toutes ses forces, elle essaya de se
reprendre. Était-il déjà son maître?

Par la portière ouverte, elle appela:

--Arrêtez, Marc!

Elle sortit de l’automobile.

--Nous voulons nous promener. Suivez la route. Nous vous rejoindrons au
tournant de la cascade.

Puis elle s’engagea sur le sentier qui traversait le taillis.

Quand elle eut fait quelques pas:

--Il faut que je vous parle sérieusement.

--Que je vous parle... Pourquoi «vous»? demanda-t-il.

Elle eut un geste d’impatience et dégagea le bras qu’il tenait.

--Assez d’enfantillages, Lucien! Je ne dois pas m’habituer à vous dire
«tu», parce que je désire que nos fiançailles restent secrètes jusqu’au
jour où votre pièce sera jouée.

Comme il la regardait, surpris, elle ajouta:

--Vous allez comprendre pourquoi.

Elle avait un ton sec, froid et désagréable.

--Vous m’avez prié de ne raconter à personne que l’on vous demandait
vingt-cinq mille francs au Grand Théâtre, et vous avez eu du chagrin
quand je vous ai dit que beaucoup de gens affirmaient que Vincent ne
monterait pas _les Attendris_ sans être payé pour cela. Eh bien!
croyez-vous qu’on ne pensera pas que vous vous êtes servi de ma fortune
si nous annonçons nos fiançailles au moment où l’on saura que les
répétitions ont commencé?

--Oh! Marie, ne nous occupons pas d’argent.

--Mais comment ne pas nous en occuper! s’écria-t-elle.

--Je vous assure, protesta Lucien, que cela m’est horriblement pénible.

Il s’était éloigné d’elle et se tenait très droit, l’air offensé.

--Je le regrette, dit Marie, sans se départir de son calme, mais j’ai
l’habitude d’être franche et de traiter les affaires sans aucune
sentimentalité. A vingt ans, j’étais orpheline, et je connais la vie
mieux que vous, Lucien, poursuivit-elle en adoucissant sa voix. Je ne me
suis jamais repentie d’avoir entendu ou prononcé des paroles précises.
Dès aujourd’hui, ce que je possède vous appartient. Tout à l’heure, j’ai
dit et vous avez dit: «Pour toujours!» Ni l’Église, ni la loi, ne nous
demanderont un serment qu’il nous serait plus difficile de violer.
N’ai-je pas raison?

--Si, Marie, vous avez raison. Mais rappelez-vous que j’ai ajouté: «Pour
jusqu’à la mort!»... Je n’accepterai jamais, n’ayant pas de fortune,
d’être votre mari, à moins que mes œuvres ne me rapportent, je ne dis
pas de quoi vivre, mais assez de gloire pour que vous soyez fière du nom
que je vous aurais donné.

En prononçant ces mots, Lucien ne mentait pas. Il était au-dessus de
lui-même.

Marie hésita. Puis, brusquement:

--Je suis heureuse que vous me parliez ainsi. Je méprise les hommes qui
n’ont pas d’orgueil. Si je ne croyais pas en votre avenir, j’aurais
honte de vous aimer seulement parce que vous êtes beau. Sans doute vous
aimerais-je encore, mais je ne serais pas heureuse.

Elle se tut et contempla Lucien.

Dans la lumière dorée du dessous-de-bois, elle le trouvait si charmant,
avec ce grand manteau qui l’enveloppait, qui faisait plus fin son
visage, avec ce chapeau noir, enfoncé sur la nuque, et dont les bords
aux lignes dures donnaient, par contraste, plus de douceur à ses yeux
bleus, elle le trouvait si parfaitement aimable qu’elle se disait:

«Je mens, je serais heureuse!»

Et lui pensait:

«Quelle épreuve va-t-elle m’imposer? Ah! je me sens capable de lui
conquérir le monde.»

Il lui semblait qu’il la voyait pour la première fois, et il s’enivrait
de cette vision.

--Ayez confiance, Marie. Depuis que je vous aime, je ne doute plus de
moi.

Mais l’affreux double-sens de cette phrase le fit frémir.

--Vous ne devez pas douter de vous, dit Marie. _Les Attendris_ sont une
œuvre grande et noble, j’en suis certaine. Et voici ce que je vous
propose: vous ne demanderez pas, ce soir, à votre mère, l’argent que
Vincent vous réclame. Vous avez comparé votre travail, la gloire qu’il
vous donnera, à ma fortune; et vous avez eu raison. Mais puisqu’il est
entendu que ma fortune vous appartient, _les Attendris_ doivent
m’appartenir, et je veux que ce soit grâce à moi qu’on les joue et qu’on
les joue le plus vite possible, parce que, vraiment, j’ai envie d’être
bientôt votre femme.

Elle avait dit ces mots en baissant la tête. Lucien se taisait.

Il était si pâle qu’elle eut peur.

Elle courut vers lui.

--Qu’as-tu? T’ai-je fâché? lui dit-elle humblement.

--Il secoua la tête.

--Nous ferons ce que tu voudras! reprit Marie. Ce que tu voudras, mon
chéri. Mais je crains que ta mère ne consente pas à te prêter cet
argent. Et si elle y consentait... écoute! je suis jalouse... Oh, mon
bien-aimé! qu’est-ce que tu as? Parle-moi!

Elle se serrait contre lui, mais plus elle l’émouvait par sa bonté et sa
tendresse, plus il sentait la lie de son passé lui monter à la gorge.

En écoutant Marie, il l’avait aimée si purement qu’il ne voulait plus
qu’elle le sauvât, il s’était juré de ne pas sacrifier à sa rédemption
cette femme devant laquelle peu s’en fallut qu’il ne tombât à genoux.
Ah! lui dire... lui dire... et obtenir son pardon! Lui crier qu’elle
devait fuir!

Il avait ce cri sur les lèvres. Mais, sur ses lèvres, la bouche de Marie
vint se poser.

«J’ai blessé mon poète!» se disait Marie.

Elle lui accordait cette délicatesse d’âme qui orientait ses propres
pensées.

«Je l’ai fait souffrir en l’humiliant», croyait-elle, et, pour le
consoler, amoureuse ingénue, elle l’embrassa profondément, comme il
l’avait embrassée tout à l’heure.

Et il fut lâche, lâche et criminel, parce que, de nouveau, il la désira.

Il lui rendit ses caresses, et, quand ils eurent tous deux le vertige,
après ce long, cet admirable baiser, pendant lequel il posséda Marie,
comme s’il l’eût réellement prise, c’était fini! il ne pouvait penser
qu’à son bonheur, il ne put que se jurer à lui-même qu’il mourrait, le
jour qu’il serait tenté de salir son corps qui ne lui appartenait plus.

Contre le grand manteau, elle se blottissait, à la fois ravie et déchue.
Pour elle aussi, c’était fini!... fini, ce bel orgueil d’être libre,
d’être soi. Ah! que Lucien du moins la récompensât de ce sacrifice!

--Tu acceptes? murmura-t-elle.

--Oui, dit-il, dans un sourire, et il ajouta, soucieux d’être sincère:
Il le faut bien, puisque tu ne seras pas ma femme avant que _les
Attendris_ ne soient joués. Et tu as raison: jamais maman ne m’aurait
prêté cet argent, et je ne sais pas où je l’aurais trouvé.

--Tu l’aurais trouvé, déclara Marie, mais c’est tellement plus simple
que je te le donne.

Et, tout à coup, elle lui échappa:

--Au travail! dit-elle. Nous allons rentrer en nous arrêtant au Crédit
Lyonnais. Cet après-midi, tu enverras un chèque à Vincent.

--Non, fit Lucien, j’irai le voir. Je ne veux pas perdre un jour...

--Quand penses-tu que sera la «première»?

--Cela dépend. Si _la Brouille_ ne couvre pas les frais, on ne me jouera
que trop vite.

Ils cheminaient, enlacés.

--Dirons-nous à ton père nos fiançailles? demanda Marie.

--Il me semble que c’est dangereux, répondit Lucien, il ne serait pas
juste de les cacher à maman, et elle est incapable, elle, de garder un
secret.

--Mais ta mère connaît les exigences de Vincent. Comment lui
expliqueras-tu?

--Je lui raconterai que la combinaison de _Femina_ a réussi.

--Je n’aime pas ce mensonge!

--Je ne le ferai que s’il est indispensable. D’ailleurs, maman ne
s’occupera pas de moi. Le monde l’a reprise. Je crains seulement que mon
père ne s’oppose à ce que l’on joue ma pièce.

--Sois tranquille, déclara Marie. Je te promets qu’il ne s’y opposera
pas.

Ils aperçurent au bout du sentier l’automobile qui les attendait et qui
les emporta vers Paris.

Lucien croyait vivre dans un rêve.

«Voilà mon public!» se disait-il, sur l’avenue du Bois, en regardant les
promeneurs venus en foule pour jouir du soleil.

Ce public, il le méprisa. Il était certain de le dominer. A cet instant,
rien ne lui paraissait impossible.

Comme l’automobile passait près de l’Arc de Triomphe, Lucien toisa la
Marseillaise, et, n’étant point ému par le souvenir de Lovell, il prit
la main de Marie, la serra longuement, et tout ce que le cœur d’un homme
peut exprimer d’amour, d’orgueil et de reconnaissance, il le mit dans le
regard qu’il donna à sa fiancée.

Pourtant, devant le Crédit Lyonnais, un soupçon troubla sa béatitude,
et, lorsque Marie lui présenta une large enveloppe, il dit gravement:

--Jurez-moi que ce n’est pas parce que vous m’aimez que vous avez
confiance dans _les Attendris_?

--Que tu es bête! s’écria-t-elle. Puisque c’est, au contraire, en
admirant _les Attendris_ que je me suis mise à t’aimer.

Il ne fut pas tout à fait convaincu par cette réponse. Il reçut
l’enveloppe avec une répulsion extrême, et quelques minutes plus tard,
en se retrouvant dans sa chambre, après que Marie l’eut quitté et que
Gertrude lui eut annoncé qu’il déjeunerait seul, son père étant retenu à
Villejuif, il regretta presque les jours heureux où rien de réel
n’existait pour lui, où son imagination était souveraine, où Marie était
la Muse.

Il ouvrit le tiroir de sa table, y chercha le portrait de Lovell, se
rendit au salon et brûla l’image de Reggie sur le feu qu’on avait allumé
afin que Mme Vigier pût se chauffer à son retour.

Dans les flammes, le carton se recroquevilla. L’audacieuse figure se
tordit dans un dernier spasme. Puis, ce furent des cendres. Et Lucien
les contempla, longuement.




VI


Aussitôt qu’il eut déjeuné, il se fit conduire au Grand Théâtre par un
fiacre dont la misérable apparence (il n’y avait pas de «taxi-auto» sur
le quai Voltaire) lui rappela l’automobile de Marie et cette fortune
qu’il posséderait. Il se reprocha cette pensée, car il était plein de
scrupules.

Le Grand Théâtre mérite son nom par les dimensions de l’immeuble qu’il
occupe, mais ce vaste édifice n’a jamais abrité que des entreprises
malheureuses. On y jouait un triste vaudeville quand l’acteur Vincent
s’y installa pour y voir mourir la réputation qu’il devait à l’étonnante
vulgarité de son talent infiniment sincère.

N’ayant point les géniales audaces, ni le pittoresque d’Antoine, mieux
qu’Antoine il savait offrir à la foule un dos maussade et les «tics»
qu’il tenait de sa mauvaise éducation. Il fit fureur (c’était l’époque
du naturalisme derrière la rampe) jusqu’au jour que Paris, Guitry étant
venu, s’effraya de s’être tellement encanaillé. Vincent, alors, montra
ce qu’il valait: à lui seul, il prétendit ramener la foule par Capus
égarée, et, sur la scène qu’il loua, ne voulut jouer que les œuvres les
plus ternes des derniers fidèles du Théâtre-Libre. Énergie mal
récompensée! A la fin de la seconde saison, la faillite menaçait. Pour
s’en garantir, Vincent, la mort dans l’âme, accepta les services de M.
le baron de Schwarz qui paya la joie d’écouter son drame _Le Tournesol_.
Quinze soirs épuisèrent le succès de cette œuvre, et Vincent, avec de
l’argent du baron, put reprendre _la Brouille_, l’un de ses triomphes
d’autrefois. Puis ce fut Mme la duchesse d’Armanjon qui ouvrit son
portefeuille, afin que «la critique connût _les Soirs de Venise_».
D’autres amateurs suivirent ce noble exemple. Vincent les jouait avec
dégoût, les trahissait avec enthousiasme, et retournait à ses amours.
Mais, gâté par l’adoration d’une séquelle de parasites, il était devenu
exécrable même dans les meilleurs rôles de son répertoire. Il s’en
apercevait, et, le caractère aigri, il se laissait, à tout propos,
emporter par des colères folles. Gras, lourd, trapu, bouche tombante,
mâchoires de brute, il avait de grands yeux naïfs, qui devenaient plus
ridicules que terribles quand ils s’injectaient de sang sous l’effet de
la fureur ou de l’alcool.

Tel était ce Vincent, auquel Lucien, le 15 septembre, avait apporté _les
Attendris_.

--Je ne vois que le Grand Théâtre pour monter cela, avait déclaré
Fernand d’Oriville, critique d’art et ami de Reginald Lovell.

Le même d’Oriville avait incidemment prévenu le directeur du Grand
Théâtre que la mère de Lucien était riche, mais il avait omis de parler
à Vincent de la situation et de la gloire de François Vigier, et cette
omission provoqua une scène d’un beau comique:

--Je ne joue les débutants que s’ils me couvrent des frais, affirma
Vincent lors de sa première entrevue avec Lucien.

Lucien répliqua qu’il n’était pas un débutant comme les autres, et il
parla du nom de son père.

--Votre père? qu’est-ce qu’il fait?

Lucien, suffoqué, se perdit dans des explications embrouillées, puis se
fâcha. Trois minutes plus tard, tout était rompu. Mais, le lendemain,
Lucien recevait une lettre d’excuses. _Les Attendris_ étaient couverts
de fleurs. La saison de Vincent s’annonçait mal. Il avait besoin
d’argent. On sait le reste.

                   *       *       *       *       *

Le fiacre s’arrêta devant les colonnes qui décorent, sans l’embellir, le
péristyle du Grand Théâtre.

--Mais non! cria Lucien au cocher. Je vous ai dit: l’entrée des
artistes.

La voiture contourna un pâté de maisons, s’engagea dans une ruelle et
vint buter contre le trottoir, en face d’une petite cour que Lucien
traversa allégrement.

--Monsieur Vincent? demanda-t-il au concierge.

Vincent était dans sa «loge». Lucien parcourut un couloir obscur, plein
d’embûches. Rien n’est plus difficile que de se diriger dans les
coulisses d’un théâtre que l’on connaît mal. Sur les murs noircis par
une antique poussière, Lucien ne distinguait que le mot silence, vingt
fois répété.

Et Lucien se rappela sa première visite à cette lugubre fabrique de
gloire, son respect et sa dévotion, puis son dégoût et sa rage.
Aujourd’hui, il sentait contre sa poitrine le calepin où il avait glissé
les billets de Marie. Alors, il s’indigna. Ce peu d’argent suffisait-il
donc à lui rendre le cœur courageux?... C’était ainsi.

Un escalier s’offrait. Lucien reconnut sa route, gravit les marches,
s’approcha d’une porte sous laquelle filtrait de la lumière, frappa.

--Entrez! dit la voix célèbre de Vincent.

La loge de l’acteur, qui lui servait par mesure d’économie--ou par goût
du médiocre--de cabinet directorial, se composait de deux pièces: la
première était un salon où l’on apercevait, dans un brouillard, une
table encombrée de paperasses, quelques chaises, un vaste divan. L’air
était lourd, sentait le tabac, le blanc gras, le cosmétique. Des rideaux
de couleur douteuse indiquaient l’emplacement d’une fenêtre. Ces rideaux
étaient tirés. La lumière venait des lampes attachées, comme dans la
chambre de Lucien, au cadre d’une glace. Contre les murs, il y avait
toute une collection de photographies. En face de la porte, Vincent se
tenait debout, la croupe appuyée contre le bord de la table, les mains
enfoncées dans son pantalon déformé, une cigarette pendant au coin de la
lèvre abaissée.

Tandis que cet homme, fameux pour la brutalité de son accueil, ouvrait
les bras à Lucien, le pressait sur son cœur et l’accablait sous le poids
de sa sympathie et de sa tendresse feintes, de terribles regards, partis
du fond de la pièce, tombaient sur le visiteur.

Cinq individus étaient là, les uns assis à califourchon sur les chaises,
les autres vautrés sur le divan. Tous avaient cette apparence étriquée,
maladive, malsaine, que donnent aux ratés de la littérature leur
névrose, leur mauvaise hygiène, leurs espoirs déçus, leurs haines
inassouvies. Grâce à Vincent, ceux-là avaient connu d’éphémères
victoires; grâce à lui, ils respiraient encore ces relents de coulisses
qui leur étaient plus indispensables que n’est aux grands voiliers la
brise du large. A quoi bon citer leurs noms? Qui se souvient d’eux? Ils
s’aimaient les uns les autres et ils aimaient Vincent comme doivent
s’aimer--férocement--les naufragés sur l’épave. Sans doute, tout à
l’heure, avaient-ils tenu conseil, car la caisse du «patron» était vide.
_La Brouille_, pour la dixième fois reprise, ne couvrait plus les frais.
Il fallait trouver un sauveur ou fermer boutique. Le sauveur, c’était
Lucien.

Ils le méprisèrent de toute leur âme, non que la réputation créée à
Lucien par l’incident Lovell les émût: le monde des théâtres comprend
toutes les curiosités, mais parce qu’ils croyaient Lucien riche et
qu’ils avaient lu _les Attendris_. Or, si ce drame montrait des beautés
de style, il avait, à leurs yeux, l’impardonnable défaut d’aller
jusqu’au lyrisme et de se servir de l’éloquence. Quant au sujet:

--C’est le _Mariage Blanc_ de Lemaître! s’étaient-ils écriés, et ils
s’indignaient du plagiat.

--La pièce ne fera pas trois représentations, affirmaient-ils.

C’était leur désir qu’elle tombât, afin que le Grand Théâtre montât
aussitôt l’un de leurs chefs-d’œuvre.

                   *       *       *       *       *

Sur un signe de Vincent, les cinq hommes se levèrent et se laissèrent
présenter Lucien qui ne sut trouver de compliments à leur dire. Était-il
coupable d’ignorance? Il avait quinze ans à l’époque de leur apogée.

L’un après l’autre, ils se retirèrent, non sans avoir, à tour de rôle,
entraîné Vincent dans le cabinet de toilette qui s’ouvrait sur le salon
par une baie dépourvue de porte.

Lucien les entendit chuchoter, mais ne comprit que les réponses que leur
faisait la voix sonore de Vincent, et ne chercha pas à deviner le sens
des phrases surprises.

--Dois-je lui verser aujourd’hui toute la somme? se demandait-il, car,
par son accueil trop tendre, Vincent avait mis Lucien sur ses gardes.

Il y fut bien davantage quand on présenta à sa signature un traité où il
n’était pas question des vingt-cinq mille francs, et quand Vincent lui
déclara qu’il lui donnerait un reçu séparé.

--Ceci est une convention entre nous, qui ne regarde pas la Société des
Auteurs.

Lucien n’ignorait pas que le dédit légal pour une pièce rendue après
qu’elle a été acceptée, est de trois mille francs. Que vaudrait, dans le
cas d’une catastrophe, le reçu de Vincent? Ce serait matière à querelle.
Lucien ne protesta pas cependant contre le fait que la somme n’était pas
mentionnée sur le traité: cela devait lui permettre de montrer ce papier
à tout venant, mais il exigea des garanties.

Entrer dans le détail de ce dialogue serait fastidieux. Lucien avait de
l’impertinence; Vincent, de la grossièreté; Lucien offrait des billets
de banque; Vincent, la gloire. Lucien fut vaincu. Il obtint l’unique
avantage de verser les vingt-cinq mille francs en deux fois: dix mille
tout de suite et quinze mille le lendemain de la «première».

--Nous passerons dans trois semaines, dit Vincent qui le reconduisit, à
travers le dédale des coulisses, jusqu’au seuil de la petite cour.

Lucien héla un automobile. Quand il s’y fut installé, il se sentit pris
de vertige. Il avait trop abusé de ses forces. Il mit la tête à la
portière. Le vent lui fouetta le visage.

--Nous allons rue de Rennes, au bureau de la poste, dit-il au chauffeur.

C’était là que devaient l’attendre les lettres de Reggie.

Mais, comme l’automobile traversait la Seine:

--Allez directement au quai Voltaire! cria Lucien.




VII


--Mon père est-il rentré?

--Oui, Monsieur, répondit Gertrude. Monsieur Vigier est au bureau, avec
monsieur Duprin.

Lucien s’enferma dans sa chambre, et, s’étant allongé sur le sopha,
commença de réfléchir.

Une scène avec son père lui paraissait inévitable.

Il n’avait pas été sans se scandaliser de l’indifférence que François
Vigier lui avait témoignée durant les six dernières semaines.

--Voudrait-il me traiter comme il a traité maman? pensait-il parfois. Il
l’a rayée de sa vie et l’a séparée du monde pour qu’elle ne troublât pas
son travail. Je n’existe plus pour lui, et à la fin de ma convalescence,
il exigera sans doute que je m’en aille.

En vérité, Batchano et Marie avaient dissipé cette crainte en affirmant
à Lucien que François Vigier ne s’opposerait pas à ce que l’on jouât
_les Attendris_. Encore fallait-il que Lucien obtînt directement de son
père cette permission, et le temps passait: dès demain, les journaux
publieraient les notes du Grand Théâtre annonçant la pièce.

Or, Lucien savait que la conversation engagée sur le sujet des
_Attendris_ ne tarderait pas à dériver. François Vigier interrogerait
son fils sur cette monstruosité qu’il avait avouée, qu’il avait dite
sans remède, et à laquelle il avait échappé, oui! définitivement. Du
moins s’en donnait-il pour preuve sa résistance à l’impulsion qui lui
suggérait d’aller chercher à la poste les lettres de Lovell. Qu’il
parvînt à convaincre son père de la réalité de cette guérison, voilà qui
arrangerait tout. Mais, comment l’en convaincre? Parler de fiançailles,
ne serait-ce pas éveiller chez ce grand homme que Lucien vénérait trop
pour ne pas lui prêter toutes les vertus, les scrupules que Lucien
lui-même n’avait oubliés que dans l’exaltation du miracle? Ce miracle
n’étonnait pas Lucien. Son infamie ne lui avait-elle pas été révélée
tout aussi brusquement, le soir tragique de ses débuts? Pourquoi le
démon n’abandonnerait-il pas, comme il l’avait pris, le corps de sa
victime? Hélas! François Vigier ne se contenterait point de cette
hypothèse. Il proposerait des expériences, des épreuves auxquelles
Lucien ne voulait à aucun prix se livrer. N’en connaissait-il pas
l’affreuse amertume? Non, non, point de passades, point de visites aux
filles. L’image d’une fille en bas noirs, le ventre offert, nue, prête,
se forma devant lui, et ce fut cette image qui le décida. Il garderait
son secret. Il aimait sa fiancée. Il l’aimait de toute son âme et de
toute sa chair, de tout son orgueil, de toute sa force enfin sentie, et
il ne la trahirait pas.

Il se leva de la chaise-longue, enferma les quinze mille francs de Marie
et le reçu de Vincent dans son secrétaire, puis tâtant dans sa poche le
traité qui le liait au Grand Théâtre, il sortit de la chambre et se
trouva derrière la porte du cabinet de travail juste à temps pour
écouter François Vigier dire à Jacques Duprin:

--Si vous prenez un taxi-auto à la station du quai d’Orsay, vous arrivez
à quatre heures à la gare du Nord.

Lucien comprit que Duprin allait chercher Mme Vigier et se rappela que
Jacques aimait Louise.

«Cela fera deux mariages au printemps, se dit-il. Pauvre Renée!»

Et il entra dans le bureau tandis que Duprin en sortait.

--Ah! te voilà! D’où viens-tu? dit François Vigier qui était assis
derrière la grande table.

Sans lui répondre, Lucien s’avança dans la pièce, et s’arrêta à la place
qu’il occupait, le soir tragique.

--Père! je voudrais te parler, dit-il gravement. Tu m’as promis de
m’entendre quand je serais prêt à être sincère.

Alors François Vigier fronça les sourcils, posa, avec soin, son
porte-plume, alluma la lampe, car Lucien tournait le dos à la fenêtre,
et s’accouda sur les bras du fauteuil.

--Bien! dit-il. J’écoute. Assieds-toi.

Lucien prit une chaise et avança la tête vers la lumière que gardait sur
la table l’abat-jour opaque.

Puis, d’une voix nette, sans émotion:

--Moi aussi, papa, je t’ai fait une promesse. Je l’ai tenue: j’ai la
joie de t’annoncer que je suis guéri.

Il se tut, épiant la figure de son père.

Mais François Vigier resta impassible,

--Est-ce là tout ce que tu as à me dire? demanda-t-il froidement.

--Non! fit Lucien qui se redressa.

--Je m’en doutais, dit François Vigier.

Sous l’insulte que le ton méprisant accentua, Lucien rougit.

--J’avais prévu cela, père, répliqua-t-il, tristement, avec dignité.
Voici donc ce que je te propose: tu es libre de ne pas me croire, mais
tu admettras qu’il serait criminel de m’empêcher d’espérer. Je te
supplie de m’accorder quelques semaines de répit, trois semaines
exactement. Pendant ces trois semaines, tu me laisseras vivre à ma
guise, comme si tu m’avais rendu ta confiance. Le quinze janvier, je
t’apporterai la preuve de ma guérison. Si je ne le peux pas, si je
retombe, je m’engage à disparaître, à quitter Paris, à changer de nom, à
moins que je n’aie, cette fois, le courage de mourir. En tout cas, je
ferai en sorte que tu puisses ne plus savoir que j’existe. Avant de me
répondre, je tiens à ce que tu lises le traité que j’ai signé, cet
après-midi, avec le Grand Théâtre. Voici ce document.

Et il lui tendit la convention où Vincent n’avait pas mentionné la somme
exigée.

François Vigier approcha la feuille de la lampe et se mit à lire, tandis
que Lucien disait:

--Tu conçois que je vais avoir besoin de calme pour suivre les
répétitions de mon œuvre. Par conséquent, si tu refuses ce que je te
propose, je quitterai ta maison dès demain. Je la quitterai, le cœur
brisé, parce que j’ai pour toi une tendresse, un respect et une
admiration immenses, mais je la quitterai, parce que, je le répète, je
me crois en bonne voie de guérison, et que mon devoir est, avant tout,
même envers toi, de guérir. Souviens-toi du remède dont je t’ai parlé.
Je m’excuse d’avoir été, ce soir-là, si puéril... Sans doute ne serai-je
jamais un grand homme, mais j’ai de l’ambition, et, cette ambition, cet
amour pour mon art, m’a fait déjà plus de bien que je ne l’espérais. Il
a suffi des encouragements de Marie pendant ma convalescence, pour
chasser les fantômes qui m’obsédaient. Il faut me laisser aller mon
chemin, papa. Laisse-moi aimer la gloire, elle me guérira.

Lucien n’avait pas préparé ce discours. Même, il s’étonna de l’avoir
prononcé, de s’être permis de le prononcer devant son père. Évidemment,
une fois les premières phrases dites, il avait été, comme toujours, bon
comédien, il s’était écouté parler, il n’avait pas été entièrement
sincère, il se sentait habile et n’aimait pas cette sensation, mais il
tira vanité de sa hardiesse. Ah! quelle confiance lui donnait l’amour de
Marie! Il lui en fut reconnaissant et l’aima davantage, avec toute la
joie de son orgueil. Les yeux de son père fuyaient ses yeux.

Le vieillard avait posé le traité, et contemplait son travail
interrompu.

Devant François Vigier se trouvaient, tassés dans de longues boîtes, une
multitude de ces cartons étroits qui servent aux bibliophiles et aux
historiens. Chacune de ces fiches que recouvraient les lignes d’une
écriture serrée, rappelait un cas de névrose soigneusement observé. Il y
avait là, pour un neurologiste, une mine de documents d’une merveilleuse
richesse. François Vigier y voyait le journal de sa vie.

--Devine, mon enfant, de quoi je m’occupe depuis six semaines? dit-il
après un court silence. Regarde... Et il montra les fiches: Ce sont là
les observations que j’ai prises au cours de toute ma carrière, dans les
hôpitaux et les asiles, celles du moins que je n’ai pas encore publiées.
Je les passe en revue, je les classe, j’explique leur valeur à Jacques
Duprin auquel je les ai léguées et qui les publiera ou s’en servira pour
continuer mes travaux après ma mort. C’est en quelque sorte ma fortune
que je mets en ordre, pour que mes héritiers en profitent et ne
m’oublient pas. Je veux que ceci protège mon nom contre toi, même quand
je ne serai plus là.

--Oh! mon père! s’écria Lucien.

Mais François Vigier leva un peu la main pour ce geste d’apaisement qui
lui était habituel.

--Ne t’indigne pas, reprit-il. J’accepte ce que tu me proposes et
n’écarte que la limite que tu assignes à tes efforts. Va ton chemin! Tu
as raison: je n’ai pas le droit de t’empêcher d’espérer, ni celui d’agir
sur ta destinée, et je n’ai plus le temps de te suivre dans la vie.
Mais, une dernière fois, mon petit, écoute-moi. L’ambition ne guérit que
les souffrances de ceux qui se donnent à elle sans retour. J’ai fait
cela. Retiens cet aveu... J’ai vécu pour ne pas mourir tout entier. J’ai
sacrifié, à ce qui pouvait devenir mon «moi» impérissable, les
affections, les faiblesses, les devoirs et le bonheur de mon «moi»
mortel. Tu m’as reproché de t’avoir créé? Je ne me défends plus contre
ce reproche. Mais, et tu me comprendras plus tard, entre toi qui es mon
fils, qui n’es que mon fils, c’est-à-dire un étranger, oui, un étranger
qui s’appartient à lui-même avant de m’appartenir, entre toi et celui
que j’ai vu, depuis ma vingtième année, échappant à la mort, me
survivant et peut-être servant d’exemple, je n’hésite pas: je t’aime
moins que celui-là! Puisses-tu parler ainsi, un jour!... Je t’abandonne
à toi-même. Tu as besoin de calme? J’en ai besoin. Séparons-nous
moralement. Je te confie à ton avenir et te demande seulement de penser
parfois que je t’avais associé, jadis, à cette survie que je ne veux
plus devoir qu’à mes œuvres. Non, non, pas d’attendrissement. Parlons de
ta pièce. Le traité ne me semble pas mauvais. Mais pourquoi signes-tu
Lucien François-Vigier? Signe donc Lucien Vigier.

A cet instant, il fut interrompu par la voix de Marie:

--Peut-on entrer?

Et la jeune fille, ainsi qu’elle avait accoutumé, n’attendit pas la
réponse. Elle franchit le seuil, mais s’arrêta soudain. Elle les voyait
si graves qu’elle s’en effraya.

--Je vous dérange? dit-elle.

--Non! vous ne nous dérangez pas, répondit François Vigier. Lucien
m’annonçait que le Grand Théâtre jouera _les Attendris_, le mois
prochain, et je lui disais combien j’en étais heureux.

Lucien s’était levé:

--Père, je suis content que Marie soit venue. Je te jure devant elle de
ne jamais oublier ce que te doit le fils de l’homme que tu es!

--C’est un beau serment, Lucien, dit François Vigier, et, s’adressant à
Marie:--Vous l’avez entendu? Quand je ne serai plus là, vous le lui
rappellerez, s’il était tenté de ne pas s’en souvenir.

--Il s’en souviendra, Maître, je me porte garant pour lui.

Elle s’était approchée de Lucien jusqu’à le toucher de l’épaule.

François Vigier les enveloppa d’un long regard. Mais, dans le cadre de
la porte, parut la silhouette de Batchano.

--Bonsoir, mon cher Maître. Je n’ai pu me rendre à la gare du Nord, et
je tiens à saluer Mme Vigier. Oh! bonsoir, Mademoiselle; bonsoir,
Lucien; je ne vous voyais pas.

Il mentait. En dépit de la pénombre, il avait aperçu les deux jeunes
gens debout en face du vieillard. N’était-ce pas une scène de
fiançailles que troublait son arrivée importune?... A coup sûr, on lui
cachait quelque chose. Lucien s’était brusquement éloigné de Marie, et
Marie quittait la pièce, appelant Lucien d’un signe de tête.

--Vous dînez ici, Marie? dit François Vigier.

--Oui, Maître, répondit-elle.

Et elle s’en alla, suivie par Lucien.

--Et vous, Batchano? Gertrude prétend que vous n’êtes pas libre.
Faites-moi le plaisir de vous dégager. Ce soir, je ne travaille pas.
Avec qui dînez-vous?

--Avec vous, mon cher Maître, puisque vous insistez si aimablement. Ma
femme m’excusera auprès de lady Cynthia Gore.

La curiosité avait dicté la réponse de Batchano. Que se passait-il dans
cette maison?

Gertrude vint fermer les persiennes. François Vigier reprit sa place
dans le fauteuil. Ses doigts jouèrent avec les fiches.

--Nous avons quelques minutes devant nous. Ma femme sera ici dans un
quart d’heure. Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d’un projet
qui vous intéresse.

Batchano s’émut. Quelles confidences allait-il entendre? Faudrait-il
donc qu’il fût complice? Il s’assit près de la table.

--Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d’une
voix qui hésitait. J’ai de l’estime, même de l’admiration pour votre
intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés
mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu’un. Je n’en dirai
pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela,
justement, j’ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite.
Il s’agit des manuscrits et des documents que je laisserai: je devais
vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin.

La figure de Batchano, qui, jusque-là, n’avait exprimé que de
l’étonnement, pâlit, se contracta. Il dit:

--En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître?

Mais François Vigier lui sourit tristement.

--En rien... Essayez de me comprendre: vous avez trop d’originalité dans
l’esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin.
Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l’initiative nulle, mettra
son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et
c’est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le
porte-parole d’un mort.

--Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d’avis. Si
Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez
imaginer qu’il s’en servira pour aller plus loin?

--Il n’est pas question d’aller plus loin, Costi. Ce «plus loin» qui
vous attire ne m’intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois
plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j’ai vécu
pour elle, je sais. J’ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges,
nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus.
Quand je dis «tous», j’entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui
se séparent du troupeau. «Après moi, le déluge!» Aucun homme n’échappe à
cet égoïsme, mais la valeur d’un homme est en rapport direct avec les
efforts qu’il fait pour que son «moi» ne meure pas quand mourra son
corps, et nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains,
nous n’avons que la gloire pour espérance. J’ai travaillé, pendant des
années et des années, sans concevoir cela: je ne travaillais que pour ne
pas mourir. A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines,
j’aurai atteint l’âge qu’avait mon père quand il est parti. La mort est
une chose affreuse, Batchano... «Je ne veux pas mourir!» Voilà le seul
instinct. Créer pour ne pas mourir... Le reste n’est que mirage.

François Vigier avait fermé les paupières. Il appuyait la tête contre le
dossier du fauteuil, et l’ardente imagination de Batchano, prompte aux
revirements, s’enthousiasma pour la grandeur de ce vieillard qui se
détachait de la morale héritée, des sentiments du vulgaire, pour assurer
l’immortalité de son nom. Il y eut un silence. Ces deux êtres avaient
trop l’habitude de rêver parallèlement pour avoir besoin d’exprimer
jusqu’au bout leurs idées.

--A propos, Costi, j’ai lu le traité que Lucien a signé avec le Grand
Théâtre. C’est un excellent traité. Le Grand Théâtre s’engage à jouer
_les Attendris_ avant un mois.

Batchano eut peine à cacher la surprise que lui causait cette nouvelle.
Tout comme Marie, il avait entendu affirmer que Vincent ne monterait
_les Attendris_ que si on le payait pour cela. Qui donc l’avait payé?




VIII


--Bonsoir, papa!... Oh! que je suis contente!... Bonsoir, Batchano!

C’était Louise. Derrière elle, Mme Vigier, Marie et Lucien entrèrent.

Mme Vigier tenait dans ses bras deux grandes gerbes de roses qui
encadraient le tout petit visage et caressaient le menton pointu où
riait la fossette inattendue.

Plus jeune, plus jolie que jamais, Mme Vigier raconta, tout de suite,
avec orgueil, qu’on lui avait apporté tant de fleurs, à la gare de
Compiègne, qu’elle n’avait pu en prendre que la moitié.

--Lucien, mon chéri, emporte celles-là. Je ne voudrais pas les voir
mourir!

--Je m’en chargerai, Madame, fit Marie.

--Mais non, Mademoiselle! dit poliment Mme Vigier.

--Laisse-la faire, maman, dit Lucien. Personne n’arrange les fleurs
mieux que Marie.

Mme Vigier eut l’air un peu surpris que son fils appelât Mlle Lewinska
par son prénom.

--Si nous allions au salon? proposa François Vigier que gênait cette
invasion de son cabinet de travail.

--Qu’avez-vous fait des Duprin? reprit-il, quand tous furent réunis
devant la cheminée où le feu crépitait.

--Ils viennent avec les bagages, répondit Mme Vigier. Louise et moi,
nous sommes arrivées dans l’automobile du baron Gastaud. Je vous le
présenterai, François; c’est un jeune homme très intelligent, qui a eu
pour Louise mille attentions.

--Pour toi surtout, maman, c’est ton flirt, dit Louise qui se chauffait,
et s’adressant à son père: Tu sais, papa, je suis contente d’être
ici!... J’ai découvert que je n’étais pas mondaine, pas du tout!... La
chasse à courre, ça, c’est amusant!... Mais les dîners, les soirées!...
Et puis, je mange trop: alors j’engraisse... Il faut que tu m’indiques
quelque chose pour me faire maigrir.

Elle bombait la poitrine et se donnait de petites tapes amicales sur les
seins.

Cependant Marie avait quitté le salon, emportant les fleurs, et Mme
Vigier avait attiré son fils près de la grande lampe qui était à côté du
piano.

--Tu as tout à fait bonne mine, mon chéri.

--C’est que je suis heureux, répondit Lucien. On joue _les Attendris_
dans un mois, au Grand Théâtre, avec la permission de papa.

--Vraiment? fit Mme Vigier.

Batchano s’approchait:

--Vous l’avez guéri, Docteur. Merci!

Elle lui donna la main.

--Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi, dit Lucien, en
regardant Batchano; mais Batchano lui rendit trop vivement son regard:

--C’est mademoiselle Lewinska qui a été bonne pour vous, dit-il.

Et Lucien baissa les yeux.

--Quand lui enlèverez-vous cette affreuse écharpe? demanda Mme Vigier,
montrant le foulard qui soutenait le bras replié.

--Dans une semaine. Il ne la garde plus que par précaution. Mais vous,
chère madame, reprit-il avec galanterie, comme vous êtes en beauté!

Elle sourit à ce compliment qu’elle méritait, si fine et si souple dans
sa robe de voyage: un tailleur bleu, à longue redingote. Les vives
couleurs de ses lèvres et de ses joues avaient de la fraîcheur, un
naturel qui, jadis, leur faisait défaut.

--C’est le grand air, dit-elle,

Puis, comme pour s’excuser:

--Si vous m’aviez rencontrée, il y a un mois, quand ce méchant garçon
nous donnait encore des inquiétudes, vous ne m’auriez pas reconnue, tant
j’étais laide. Ah! je me souviendrai des premières semaines que j’ai
passées là-bas!

Elle était franche. Il lui avait fallu presque quinze jours pour oublier
le drame qu’elle avait laissé derrière elle. Et pourquoi lui
tiendrait-on rigueur de l’avoir si vite oublié? Elle sortait de prison,
elle s’était efforcée d’être gaie pour obéir aux ordres qu’elle avait
reçus. A Compiègne, sa cousine, Mme Charles Malan, qui menait grand
train, l’avait présentée à tous ses amis, et l’on devine combien fut
fêtée la jeune femme de François Vigier.

Chaque soir, sous une robe nouvelle, elle put montrer ses charmantes
épaules. Elle était la sœur de Louise. On le lui avait dit. Elle n’en
douta pas. Elle flirta, mais ne trahit point, pas tout à fait, son vieux
mari, et cela mérite que l’on ait pour elle, qui n’était que frivole et
sans mémoire, un peu d’indulgence.

--Comment avez-vous eu la cruauté de me séparer de mon petit? dit-elle
encore.

Batchano ne lui répondit pas. Il observait Lucien qui regardait Marie.
Elle apportait au salon les vases fleuris.

On sonna à la porte d’entrée. Sans doute était-ce les Duprin. Louise
quitta les bras de son père et se précipita dans le vestibule. François
Vigier la suivit d’un regard affectueux.

--Ce soir, Yvonne, nous aurons un grand dîner en l’honneur de votre
retour, dit-il. Marie, Batchano et les Duprin sont des nôtres.

Mme Vigier ne parut pas ravie d’avoir à présider à cette fête familiale.
Où étaient les somptueuses soirées du château Malan?... Toutefois, elle
répondit:

--Comme vous êtes bon, François, d’avoir pensé à cela!

--Et, si vous n’êtes pas trop fatiguée, reprit-il, nous écouterons _les
Attendris_, après le dîner. Veux-tu, Lucien?

--Avec plaisir, père. Mais je t’avertis que la pièce, sans être
inconvenante, n’est peut-être pas faite pour des jeunes filles.

--Oh! dit Mme Vigier, si elles ne l’entendaient pas ce soir, elles la
liraient en cachette.

Cependant, Louise et Jacques, et la triste Renée, annoncèrent que les
bagages étaient arrivés, et Mme Vigier, aussitôt, déclara qu’elle allait
ouvrir ses malles.

--Veux-tu m’aider, Lucien?

Batchano remarqua le mouvement que fit Marie, mais Mme Vigier s’approcha
de la jeune fille:

--Pardonnez-moi de vous quitter, dit-elle. On a emballé mes robes en mon
absence et je crains qu’elles ne s’abîment.

Puis, se tournant vers Lucien:

--Viens, mon chéri.

Et Lucien accompagna sa mère.

«Ah! quelle influence elle a sur lui!» pensait Marie, les regardant
s’éloigner avec Batchano.

Elle se rappelait les quelques minutes qu’ils avaient passées, avant que
Mme Vigier n’arrivât, dans le salon que, seule, éclairait l’incertaine
lumière des bûches brûlant dans l’âtre. Marie s’était assise auprès de
Lucien, sur la liseuse. Il était tellement ému qu’il ne pouvait parler.
Marie l’avait entouré de ses bras. Elle était fière qu’il l’eût prise
pour témoin du grand serment qu’il avait prêté. Elle s’était blottie
contre son épaule, l’avait embrassé timidement d’abord, puis, comme il
demeurait insensible, mieux: sur les lèvres, et, s’il était resté froid,
perdu dans ses pensées, Marie, elle, avait senti, de nouveau, tout son
être se disperser et se fondre. Que se passait-il dans sa chair?...
Qu’était cela?... Elle aurait voulu que Lucien l’écrasât contre sa
poitrine, qu’il la meurtrît, la fît souffrir, et les dents serrées, la
gorge frémissante, elle l’attirait, en murmurant, d’une voix qui lui
paraissait, à elle-même, bizarre, surprenante, presque tragique:

--Je t’aime, je t’aime, Lucien.

Il l’avait repoussée. Maintenant, il l’abandonnait pour accompagner sa
mère.

Tout à coup, Marie eut peur sans savoir pourquoi.

Vite, elle salua François Vigier, Louise et les Duprin, quitta
l’appartement, et ce ne fut que dans l’automobile si plein de souvenirs
qu’elle reprit confiance. Le 16 janvier, leurs fiançailles seraient
officielles, le 16 janvier, si Marie avait la patience d’attendre
jusque-là... Trois semaines, c’était bien long! A cette minute, elle
aurait préféré que Lucien n’eût pas écrit un chef-d’œuvre.

Tandis que le bel automobile roulait sur les quais, François Vigier
écoutait en souriant Louise, bavarde:

--Et ce pauvre Lecamus? Moi qui oubliais de demander de ses nouvelles?

--Il va mal! dit Jacques Duprin. J’ai parié avec monsieur Vigier que
nous l’aurions avant un mois.

--Oh! Jacques, si maman vous entendait!

--Allons! allons! Duprin, dit François Vigier, il n’est que six heures:
au travail!

--Mais il faut que je m’habille, mon cher Maître, protesta Duprin.
Madame Vigier ne me pardonnerait pas si je dînais chez elle en veston.

--Elle vous pardonnera, dit François Vigier, je m’en charge!

Et, au grand déplaisir de Louise, il emmena le jeune homme dans le
bureau, et l’y retint jusqu’au moment où ils se mirent à table.

Ce fut ainsi que deux «sordides» vestons, détonnant avec les toilettes
des autres convives, rappelèrent à Mme Vigier les repas et les
souffrances du temps passé.

Ce manque de tenue l’irrita vivement. D’ailleurs, tout l’irritait, les
éclats de rire de Louise, la nervosité de Lucien, les bredouillements de
Batchano, l’air d’être chez soi qu’affectait Marie Lewinska, l’odieuse
couleur jaune du corsage de Renée, l’appétit vorace de Jacques Duprin,
le service de Gertrude, les histoires d’hôpital et les «on-dit»
d’Académie qui qui firent tout d’abord le sujet de la conversation. Et,
pour leur échapper, silencieuse, ramenant sur ses épaules les plis du
châle égyptien, elle pensait à ses amis de Compiègne dont elle garnirait
la salle du Grand Théâtre, le jour de la «première» des _Attendris_.

Elle comptait en effet garder ses relations nouvelles. Il lui semblait,
à présent, qu’elle avait été niaise de redouter ce vieillard qu’elle
observait à la dérobée et qu’elle trouvait un peu ridicule avec sa
frange de cheveux blancs, sa figure constamment immobile, son menton qui
s’appuyait sur les boucles défraîchies de la cravate lavallière, le
cadre d’affreuses tapisseries que lui faisait le dossier du fauteuil
patriarcal. Quel droit avait-il de prendre de telles attitudes, lui,
presque meurtrier?... C’était à son tour d’être humble et de se
repentir. Au besoin, elle saurait le lui rappeler. De temps à autre,
elle fronçait les sourcils, et cela donnait à son petit visage une
expression enfantine, boudeuse.

--Quel énorme dîner vous avez commandé, François! dit-elle, au moment
que Gertrude apportait le quatrième service.

--Mais je n’ai rien commandé, dit François Vigier. Prenez-vous-en à la
cuisinière.

Il détourna la tête et parut suivre avec intérêt la discussion où
s’acharnaient Batchano et Jacques Duprin. Il s’agissait des problèmes
que soulevait l’agonie de Lecamus. Batchano parlait avec abondance et
autorité. Duprin lui opposait une logique serrée. Pour encourager
Duprin, Louise clignait des yeux.

A côté d’elle, Renée, lugubre, jalouse, comparait sa vieille robe bouton
d’or, sa maigre poitrine, aux dentelles qui recouvraient la gorge
parfaite de Marie.

«Elle est riche, il l’épousera. Ah! qu’elle est heureuse!» pensait
Renée, en soupirant pour ce beau Lucien qu’elle aimait.

Et lui, moins par désir de caresses que par souci d’être amoureux,
tenait son pied déchaussé, ganté de soie, sur le pied de Marie.

Marie, d’abord scandalisée, maintenant s’abandonnait, et Renée avait
raison: Marie était heureuse. Pouvait-elle deviner que les doux
mouvements de la jambe de Lucien contre sa jambe étendue ne
correspondaient chez lui à aucune émotion?

Il rougissait, pâlissait, tour à tour, et l’accent de sa voix trahissait
la fièvre qui lui faisait battre le cœur, mais cette fièvre n’était que
la crainte de la lecture qu’il avait promise.

Que penserait son père des _Attendris_?... Qu’en penserait ce Batchano
auquel Lucien avait dit timidement, tout à l’heure: «Je lis très mal. Ne
jugez pas ma pièce sur ce que vous entendrez, ce soir. Et cependant,
rendez-moi le service de m’avertir si quelque chose vous déplaisait.
Vous êtes la seule personne, ici, avec mon père, dont l’opinion compte
pour moi...»

Quiconque a jamais trahi un amour soigneusement caché même à la personne
aimée, sait qu’on ne revoit pas sans honte, après la trahison, l’objet
de ce secret amour. Ainsi avait honte Lucien en face de Batchano, et,
tandis qu’il s’imposait de caresser Marie, il oubliait son regard sur
l’ardente figure qu’il avait si longtemps et si purement chérie.

Gertrude apporta les fruits. A ce moment, Louise se mit à décrire les
scandales mondains de Compiègne avec une telle verve que toute la fin du
repas en fut égayée. Seul d’entre les convives, François Vigier resta
grave.

Depuis que la conversation s’était éloignée des sujets d’hôpital, le
vieillard n’écoutait plus. Il était rentré en lui-même et avait retrouvé
son hôte. Encore quelques jours, et François Vigier atteindrait l’âge
qu’avait son père, ce soir de neige, quand il s’était affaissé, en
descendant de traîneau, au seuil de la maison, et maintenant le docteur
Vigier n’existait plus que dans la mémoire de son fils, et, quand
François Vigier aurait, lui aussi, gagné la tombe, le docteur Vigier
rentrerait à jamais dans le néant. Il aurait suffi de quarante années
pour que s’effaçât son souvenir? Ce serait comme s’il n’avait pas vécu.
Et que serait-ce de François Vigier lui-même, non pas dans quarante
années, mais dix ans après sa mort?...

Comme on se levait de table, il unit dans sa pensée Jacques et Louise
qui se souriaient l’un à l’autre. Ceux-là, quand l’amour qui germait en
eux aurait fleuri, créeraient sans doute un foyer où viendrait se
réchauffer, dans les causeries du soir, celui qui ne serait plus que des
idées, une œuvre et un nom.




IX


Au salon, Louise et Renée servirent le café, tandis que Marie cherchait
où placer la table sur laquelle Lucien s’appuierait en lisant _les
Attendris_.

Enfin, cette lecture commença, François Vigier étant installé dans un
fauteuil, au coin de la cheminée, à côté de Marie, Mme Vigier étendue
sur la chaise-longue débarrassée de son paravent, Renée, Jacques et
Louise groupés dans un angle de la pièce, Batchano debout près de ce
groupe, et Lucien, devant le piano, assis sur une chaise un peu basse,
derrière un guéridon qui supportait une lampe, les trois cahiers reliés
de carton jaune, une carafe et un verre que Louise avait apportés avec
un sourire moqueur.

--LES ATTENDRIS, _pièce en trois actes_... Oh! je vous en prie,
Batchano, asseyez-vous!

Quand Batchano se fut assis en face de François Vigier et de Marie, de
l’autre côté de la cheminée, Lucien allongea les jambes, sortit de sa
manchette un petit mouchoir, le roula dans la paume de la main, puis,
s’adressant à sa mère:

--Vrai! maman, cela ne t’ennuie pas?

--Mais non, mon chéri, dit Mme Vigier. J’espère seulement que je ne vais
pas pleurer comme les autres fois...

--D’ailleurs, reprit Lucien, j’ai changé quelques scènes. C’est vous que
je plains, ma pauvre Marie!

Marie haussa les épaules et le menaça du geste, gentiment.

Lucien eut une moue coquette, sourit, montra les dents, passa sur son
front la main qui tenait le mouchoir:

--Je commence! dit-il.

Et il énuméra les personnages:

GÉRALD LEHIDEC, 40 ans.

FRÉDÉRIC HARTMANN, 35 ans.

SYLVANDRE LEHIDEC, 28 ans.

MARTHE LEHIDEC, 19 ans.

Puis il expliqua:

--MARTHE est la sœur de GÉRALD, et SYLVANDRE, sa femme.

--Quel drôle de nom: SYLVANDRE! interrompit Louise.

--Oh! s’il te plaît, ma petite, garde tes réflexions pour toi, s’écria
Lucien qui se tourna vers Louise et reçut le regard tendre de Renée, car
les deux amies étaient sur le même canapé.

--Les autres personnages ont moins d’importance. SCÈNE PREMIÈRE: _le
décor représente_...

Il le décrivit, puis attaqua le dialogue.

Le début fut pénible.

L’exposition d’une pièce prête rarement à la lecture. A chaque instant,
Lucien s’arrêtait pour indiquer la mimique des acteurs, ce qui nuisait à
l’intérêt, sans donner l’illusion du théâtre, et Marie voyait, avec
inquiétude, s’assombrir les visages.

En hommes de science habitués à construire des thèses, François Vigier
et Batchano s’attendaient à ce que le problème--car ils ne doutaient pas
qu’il y eût un problème à résoudre--fût nettement posé dès les premières
phrases. Il n’en était rien.

On assistait à l’existence banale que menait la famille Lehidec, sur
cette rive de la Méditerranée où l’avait conduite l’incurable phtisie de
SYLVANDRE. Et ces courts tableaux, assez habilement construits,
paraissaient, à François Vigier et à Batchano, puérils et fades, ni
bons, ni mauvais: littérature inutile, comme l’étaient à leurs yeux tous
les travaux littéraires qui n’atteignaient pas au chef-d’œuvre.

Seule, les intrigua et les inquiéta la beauté, mise en valeur par vingt
répliques, la beauté surprenante que Lucien prêtait à l’ami d’enfance de
GÉRALD LEHIDEC, au musicien FRÉDÉRIC HARTMANN, l’amant de SYLVANDRE.
D’ailleurs, FRÉDÉRIC rappelait Batchano, comme SYLVANDRE, Mme Vigier, et
MARTHE, Louise, et cela nuisait encore à l’illusion. Quant à GÉRALD, cet
utopiste, cet apôtre, ce plaintif mari, n’était-il pas un peu falot?

Lucien lisait dans le vide. Il avait beau changer d’intonation, imiter
l’accent de Provence quand les domestiques parlaient, faire des mines,
rouler les yeux, le contact ne s’établissait pas. Chacun, même
l’amoureuse Renée, entendait le crépitement des bûches dans la cheminée
et le roulement des voitures sur le quai.

Mais, à l’avant-dernière scène du premier acte, dès le long monologue où
GÉRALD, après avoir rappelé à FRÉDÉRIC l’amitié qui les avait toujours
unis, après un émouvant éloge de cette amitié, disait âprement ses
souffrances, l’inquiétude d’un cœur que se partageaient l’amour, la
jalousie et la compassion, dès cette tirade qui ne manquait pas de
souffle, mais qui tenait cinq pages de texte et dont l’écriture était
trop compliquée, trop précieuse, la voix de Lucien, jusque-là hésitante,
se développa, s’émut, et, par son émotion même, devint émouvante.

Il s’était calomnié en affirmant à Batchano qu’il lisait mal. Sans doute
manquait-il d’expérience, mais il savait, il osait se donner à ses
héros, il sentit ses paupières devenir humides, tandis qu’il souffrait
des soupçons qui gâtaient la noble affection de GÉRALD pour FRÉDÉRIC. Et
ce discours si dangereux au théâtre, par sa longueur et le coup de
foudre qui le terminait:--_Ne mens pas, Frédéric, ne mens pas! A quoi
bon?... Je suis résigné... Elle t’aime! Si elle avait plus d’un an à
vivre, je t’ordonnerais de l’épouser. Hélas! elle mourrait avant que la
loi ne permît votre mariage... Demain, je partirai..._--ce discours, que
Marie jugeait digne d’un grand poète, assura le succès de la lecture.

Pourtant, lorsque Lucien avait entrepris l’éloge de l’amitié, François
Vigier et Batchano avaient échangé un regard, mais, peu après, dans la
souffrance de Lehidec, François Vigier trouva l’écho de ses propres
souvenirs. Lui aussi avait vu s’éclairer le visage de sa femme quand
paraissait un homme, ce Vendel qu’il aimait comme un jeune frère. Quant
à Batchano, il s’aperçut vite que Lucien avait tiré le sujet de son
drame de cet épisode que lui-même lui avait raconté, et il en éprouva de
l’orgueil.

Ainsi devinrent moins critiques ces deux juges. Lucien lisait pour eux,
il s’enhardit en les devinant ébranlés dans leur résistance.

Il murmura sourdement, sans faire une fausse note, la réponse de
FRÉDÉRIC:

«_Comme toi, j’ai pour elle une immense pitié..._»

Puis la reprise de GÉRALD, proposant l’épreuve:

«_Monte dans l’atelier. Tandis que tu joueras sur l’orgue le chant
qu’elle aime, je lui dirai que je pars. Si elle essaie de me retenir, je
ne partirai pas._»

Et la fin de l’acte, la grande scène où Hélène Favre serait sublime, il
la déclama, avec un élan d’enthousiasme tellement sincère, que sa
conviction lui gagna la partie, et que Marie, quand il se tut, put
s’écrier, sans crainte d’être contredite:

--N’est-ce pas que c’est beau?

Dans cet auditoire, à l’exception de Jacques Duprin, amateur de
théâtre,--et la politesse lui ordonnait de se taire--il n’y avait
personne qui fût capable de signaler, même de sentir, les écueils sur
lesquels la pièce devait se heurter.

L’atmosphère était créée. Mme Vigier avait retrouvé son admiration de
jadis. Étendue sur la liseuse, elle avait oublié Compiègne et le baron
Gastaud. L’intrigue avait conquis Louise:

--Que va-t-il se passer? disait-elle à Renée qui, pâle, frémissante,
penchait son buste maigre et tendait son ingrate figure vers Lucien.

François Vigier écoutait Marie. Elle lui citait les phrases qu’elle
préférait, et il hochait la tête avec approbation.

Batchano pensait:

«Pourquoi n’aurait-il pas du génie?»

Habilement, Lucien évita de s’interrompre. Il but un verre d’eau,
s’essuya les lèvres et entama le second acte.

Au crépuscule, dans les jardins de la villa LEHIDEC, sur une terrasse
que bordent des rochers tombant à pic dans la Méditerranée, FRÉDÉRIC
interroge MARTHE. Après trois mois d’absence, GÉRALD vient d’annoncer
son retour.

«_J’ai reçu une lettre de Marthe qui m’inquiète_», a-t-il écrit à
FRÉDÉRIC. Et MARTHE avoue à FRÉDÉRIC que cette lettre inquiétante ne
parlait que de lui.

C’était la première scène, et, vraiment, une scène bien conduite.

L’hésitation de MARTHE, la pudeur de ses indirects aveux, sa crainte de
n’être pas comprise, tout cela était excellent. Lucien avait su faire
parler une jeune fille. Il avait su, également, montrer l’épouvante de
FRÉDÉRIC, sa faiblesse, l’amener peu à peu au crime, et même, dans le
duo d’amour qui suivait, il y avait de la beauté.

SYLVANDRE survenait et MARTHE lui laissait la place.

La sortie était mal amenée.

Jacques Duprin réprima un sourire, tant l’opposition entre les deux
scènes lui sembla grossière, enfantine: après l’amour divin, l’amour
diabolique; après l’amour pur, l’amour infâme.

Dans la passion de SYLVANDRE, Lucien avait mis tout son sadisme. Toute
la haine que lui inspirait la femme, bête avide de luxure, il l’avait
exprimée en avilissant ce caractère.

Encore une fois, le regard de François Vigier rencontra le regard de
Batchano.

Mais, cependant que FRÉDÉRIC, dompté par le désir, rendait à la mourante
ses affreux baisers, un double coup de théâtre se produisait: une
tragique plainte, un long gémissement partait des bosquets qui
entouraient la terrasse, et ce gémissement coïncidait avec la brusque
arrivée de GÉRALD.

--_Où est Marthe?_ criait-il.

Il renvoyait, loin de la brise du soir, SYLVANDRE que FRÉDÉRIC
accompagnait, et il appelait, il cherchait MARTHE. C’était elle qui
avait crié. Il la trouvait affaissée, derrière le buisson qui lui avait
permis d’entendre les caresses des amants. A demi-évanouie, il la
déposait sur le banc où SYLVANDRE, tout à l’heure, enlaçait FRÉDÉRIC, et
quand la jeune fille reprenait conscience d’elle-même, il lui arrachait
son secret, hurlait de douleur, se confessait à son tour devant elle qui
criait sa haine, il lui disait son propre sacrifice, lui parlait de
l’effroyable mort, de la mort qui guettait SYLVANDRE, et MARTHE
l’écoutait, paraissait se laisser convaincre. Oui, il avait raison. Oui,
MARTHE avait, devant elle, des années, et SYLVANDRE, des semaines. Oui,
l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui, elle oublierait, elle
quitterait la villa dès demain, elle irait à Paris, elle oublierait,
elle oublierait vite. Oui, c’était bien; elle ferait cela, mais que
Gérald, à présent, lui permît de rester seule.

--_Je t’en supplie, permets-moi de souffrir!_

GÉRALD lui obéissait. Et Lucien, alors, avait osé un retour aux procédés
du théâtre antique: MARTHE confiait au ciel et à la mer que la vie ne
valait pas que l’on vécût sans amour, si l’amour ne valait pas que l’on
vécût pour lui.

En vérité, ce monologue était l’œuvre d’un poète.

Jacques Duprin peut sourire. Renée, pauvre âme sensible, ne s’y trompe
pas: elle sanglote. Et François Vigier s’inquiète: point de guérison
pour celui qui sait décrire, avec de tels accents, l’horreur qu’il
éprouve devant les gestes de la chair.

Ce que MARTHE souffre, Lucien l’a souffert. MARTHE ne se plaint pas
d’être trahie, elle se plaint d’avoir vu un homme et une femme,
semblables aux bêtes, se frotter l’un contre l’autre, se flairer,
grogner, râler, elle se plaint d’avoir vu l’amour, et c’est de cette
vision, de cette blessure qu’elle va mourir.

Sans doute est-ce cette vision qui rend la voix de Lucien déchirante.

Du haut des rochers qui tombent droit comme une falaise, MARTHE, cette
enfant qui a eu peur, se jette dans l’inconnu de la nuit.

Lucien se tait.

Les sanglots de Renée, seuls, troublent le silence. Duprin trouve sa
sœur imbécile, car cette scène est idiote, invraisemblable, franchement
absurde. Il s’irrite parce que Mme Vigier se mouche, parce que personne
n’éclate de rire et que lui en a fort envie, parce qu’il faut qu’il
réponde affirmativement à la question de Louise:

--Vous aimez ça?

Marie s’est tournée vers Batchano et semble lui demander:

«N’êtes-vous pas ému, vous qui êtes toujours sceptique?»

Mais Batchano pense que le suicide de MARTHE est moins compréhensible,
moins excusable que ne le serait, un jour, le suicide de Marie.

--TROISIÈME ACTE: _même décor qu’au premier_.

Lucien promène, autour du salon, son regard qui brille.

Il aperçoit les yeux attentifs de son père, les yeux pleins d’orgueil de
Marie, les larmes de Renée, les paupières rouges de Mme Vigier. Mais
c’est pour les yeux profonds de Batchano qu’il veut lire.

Même décor qu’au premier acte: le hall de la villa. GÉRALD va et vient
tête basse. Il donne des ordres aux domestiques: SYLVANDRE doit ignorer
la mort de MARTHE. Pour SYLVANDRE, MARTHE a été enlevée, la veille, par
des amis qui l’ont retenue, chez eux, à Menton.

C’est le matin. Le soleil luit derrière le vitrail. On apporte, avec
mille précautions, un cercueil vide. A peine a-t-il disparu dans la
chambre où se trouve le cadavre, que SYLVANDRE paraît. Elle est gaie,
elle fredonne une chanson, elle cherche FRÉDÉRIC.

--_S’il vient ici, envoyez-le moi. Je monte à l’atelier. C’est l’heure
de ma leçon._

Elle s’est prise de passion pour la musique. Jadis, elle jouait du
piano. Elle parle à son mari des progrès qu’elle a faits et qu’elle fera
sous la direction d’un maître incomparable. Sa voix est rauque,
fiévreuse. GÉRALD n’a pas la force de lui répondre.

Elle s’éloigne. On l’entend qui tousse.

GÉRALD ouvre la porte de la chambre mortuaire.

Un instant, le théâtre reste vide; puis GÉRALD rentre, suivi de
FRÉDÉRIC, et cette scène commence que Lucien pourrait déclamer en
fermant le manuscrit.

A FRÉDÉRIC que sa douleur écrase, GÉRALD dicte sa volonté:

--_Tu diras à Sylvandre..._

Il lui dira que MARTHE les a vus s’embrasser, la veille, sur la
terrasse, qu’elle est partie pour ne plus revenir et que GÉRALD la suit.

--_Tu lui expliqueras que je suis sans colère et vais lui donner
l’occasion d’un divorce. Promets-lui de l’épouser. Qu’elle garde
l’illusion de sa guérison probable. Je te condamne à l’aimer jusqu’à sa
mort._

FRÉDÉRIC se révolte. Il accuse GÉRALD, lui reproche son premier départ:

--_Tu te croyais un héros, tu n’étais qu’un lâche. Tu ne pensais qu’à
jouir du sublime de ton sacrifice. Il fallait emmener Marthe. Je ne
t’obéirai pas... Sylvandre me fait horreur!_

--_Veux-tu donc la tuer, elle aussi?... Elle ne vit que de ton amour.
Qu’elle, du moins, ne souffre pas de notre crime!_

Et le duel entre FRÉDÉRIC et GÉRALD se termine par la défaite de
FRÉDÉRIC.

--_Ta vie m’appartient, j’en dispose!_

A cette minute, est descendue du cintre l’harmonie passionnée du duo de
TRISTAN. C’est SYLVANDRE qui appelle FRÉDÉRIC.

Mais un valet annonce l’arrivée du fourgon qui doit emporter le corps de
MARTHE.

--_Adieu!_ dit GÉRALD. _Nous ne nous reverrons plus. Va la rejoindre._

C’est le mot de la fin. Le reste n’est que jeu de scène.

«... _Tandis que Frédéric s’éloigne d’un pas ivre, les porteurs,
soutenant le cercueil que couvre le drap funèbre et blanc traversent le
théâtre. Le duo de TRISTAN les accompagne. Il cesse tout à coup,
Frédéric a rejoint Sylvandre. Gérald suit le cercueil..._»

--Et voilà!... dit Lucien. Qu’en pensez-vous?

Alors, chacun s’ébroua. Puis des exclamations partirent des quatre coins
du salon.

--Dieu! que c’est beau! affirma Mme Vigier.

--Cette fin est épatante! dit Louise.

--Bravo, mon garçon! fit François Vigier.

--C’est simple comme un drame antique! assura Batchano.

--La situation est vraiment neuve! concéda Duprin.

--C’est affreux!... Que vont-ils devenir? gémit Renée, tandis que Marie,
courant vers son fiancé, lui murmurait:

--Je t’aime.

Puis, à voix haute:

--Vous avez lu comme un dieu!




X


Accablé de fatigue, Lucien souriait aux éloges.

--Vraiment, vous ne trouvez pas cela trop mauvais? disait-il sur un ton
de modestie.

La joie l’enivrait: il les avait vaincus!

--Tu as changé la dernière scène, remarqua Mme Vigier. Autrefois,
c’était FRÉDÉRIC qui jouait TRISTAN pendant qu’on emportait le cercueil
de MARTHE.

--C’est moi qui lui ai conseillé cette retouche, dit Marie. Il me
semblait que FRÉDÉRIC ne pouvait pas se consoler si vite.

--Mais cela ne prouvait pas qu’il se fût consolé. Il jouait pour obéir à
SYLVANDRE et le symbole était plus net, affirma Mme Vigier.

--Quel symbole? interrogea Marie.

Elles discutèrent.

Pour leur échapper, Lucien se leva, et, s’adressant à Batchano qui
s’entretenait avec François Vigier, non des personnages, mais de la
thèse des _Attendris_ qu’ils avaient enfin découverte:

--Mon cher Costi, voulez-vous me permettre d’inscrire votre nom sur la
première page de ma pièce, quand elle paraîtra en librairie? Ce sera une
faible preuve de ma reconnaissance et de mon amitié.

Il avait parlé à voix très haute. Marie s’arrêta au milieu d’une phrase
qu’elle disait à Mme Vigier, s’arrêta et rougit.

--Mais avec joie, dit Batchano, moins satisfait qu’étonné par ce
compromettant hommage.

Et, comme Lucien lui tendait les deux mains, il dut les prendre.

Au milieu du salon, c’était un admirable couple: ce blond, ce gracieux
Lucien, et ce sombre, cet ardent Batchano. François Vigier et Marie
tournèrent la tête pour ne pas les voir.

Cependant, Duprin frappa Batchano sur l’épaule:

--Du whisky ou du cognac, mon cher?

Mme Vigier l’avait chargé de servir les boissons que Gertrude venait de
poser sur la table.

Batchano se sépara de Lucien, et Lucien s’approcha de François Vigier
qui était adossé à la cheminée.

--J’aurais voulu t’offrir cette dédicace, papa, lui dit-il tout bas,
mais je me suis souvenu de notre conversation. Je pense que ton nom ne
doit pas paraître sur ma première œuvre. Le jour que j’aurai acquis un
peu de gloire, tu me permettras de rappeler à mes lecteurs que je suis
ton fils et que je te dois tout?

--Je souhaite vivre jusqu’à ce jour, Lucien, répondit François Vigier.
Le succès, que tu viens de remporter, est de bon augure. Je suis
content... Toutefois, je voudrais, reprit-il en baissant la voix, que ta
prochaine pièce me prouvât ta guérison, car j’ai noté, dans celle-ci,
des erreurs de psychologie qui sont dues, n’en doute pas, à ce que tu
sais...

--Mais indique-moi ces erreurs, père, je t’en conjure! dit Lucien en
fronçant les sourcils. Tu me rendras service.

--Je ne crois pas que tu puisses les corriger, mon garçon, et je te
conseille de ne pas toucher à ton drame. Tel que tu nous l’as lu, il est
émouvant. Mais n’oublie pas ceci: il faut avoir le cœur pur pour écrire
un chef-d’œuvre.

Opinion de vieux savant, de bourgeois et d’honnête homme... Lucien jugea
tout à fait inutile de la discuter.

D’ailleurs, François Vigier, abandonnant la cheminée, s’éloignait de
lui.

--Je vous quitte, mes enfants, disait-il. Vous m’excuserez, Marie. J’ai
une foule de paperasses à mettre en ordre avant d’aller dormir. Bonsoir,
mon cher Costi... Mon vieux Duprin, ne vous couchez pas trop tard: il
faut que vous soyez à Villejuif avant neuf heures... Bonsoir, Renée,
comme ce méchant Lucien vous a fait pleurer!... Bonne nuit, petite
Loute. Tu seras contente de retrouver ta chambre?... Encore merci,
Lucien... Bonsoir, Yvonne. Vous devriez m’imiter: vos yeux sont lourds
de sommeil.

--Vous avez raison, je tombe de fatigue.

Et, tandis que François Vigier, dans le cabinet de travail, en face de
ses livres, pensait à la pièce de Lucien et avait un geste indécis et un
peu méprisant, Mme Vigier prit congé de ses hôtes.

--Surtout, ne partez pas, dit-elle. Sinon, je reste, et je suis très
lasse...

Elle embrassa Lucien avec effusion.

--Bonne nuit, mon grand poète!

Quand elle fut sortie, deux groupes se formèrent, séparés par toute la
longueur du vaste salon.

Dans l’un de ces groupes, on ne s’occupa point des _Attendris_. Renée se
taisait et Louise flirtait avec Jacques.

Dans l’autre, Batchano se sentait fort mal à l’aise: Lucien, le poussant
contre la cheminée, lui parlait, de tout près, de trop près, et avec
véhémence, des idées de sa pièce; et c’était en vain que Marie essayait
de se mêler à la conversation.

Chaque fois qu’elle s’y risquait, Lucien l’arrêtait d’un mot sec ou
ironique.

--Mais que vous ai-je fait, ce soir? s’écria-t-elle enfin, après avoir
subi une rebuffade presque grossière.

--Je vous ai expliqué cent fois que GÉRALD était un médiocre, dit
Lucien. Et c’est irritant de devoir constamment recommencer.

--Pardonnez-lui, Mademoiselle, dit Batchano. Un auteur, après une
lecture, est toujours nerveux.

Il tira sa montre:

--Minuit vingt. Je me sauve!

Lucien l’accompagna dans l’antichambre.

--Maintenant que nous sommes seuls, Costi, soyez sincère: cela vous
plaît?

--Beaucoup, répondit Batchano qui endossait son pardessus. Mais
rappelez-vous, Lucien, que vous nous avez démontré, ce soir,--et il
changea de voix,--très nettement démontré qu’une jeune fille peut mourir
d’un chagrin d’amour.

--Pourquoi me dites-vous cela? fit Lucien, avec un haut-le-corps.

--Vous me comprenez parfaitement! riposta Batchano qui le regarda droit
aux yeux.

Et il sortit de l’antichambre.

Mais Lucien le suivit sur le palier:

--Non, mon cher, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous.

--Souvenez-vous de MARTHE, dit Batchano qui se hâta de descendre.

Il avait franchi deux étages que Lucien restait encore penché sur la
rampe.

Puis Lucien rejoignit Marie. Il s’assit à côté d’elle, devant la
cheminée, se prit la tête dans les mains et ne prononça pas une parole.

Marie s’irrita de ce silence, devint nerveuse à son tour. A voix basse,
elle lui fit des reproches: pas une fois, pendant qu’il lisait, il ne
l’avait regardée!... Est-ce qu’il regrettait déjà?... Qu’il le lui
avouât franchement!... Pour un artiste, le mariage est toujours un
sacrifice. Les poètes ne devraient jamais se marier.

Lucien haussa les épaules.

Elle insista d’une voix tremblante. Elle se serra contre lui qui
tisonnait.

«Ils s’aiment!» pensait Renée.

Et Lucien songeait:

«Je n’aurais pas dû accepter son argent!»

Puisque _les Attendris_ avaient triomphé, ce soir, devant un public
hostile, puisqu’ils avaient ému François Vigier, Batchano et même
Louise, la valeur de cette pièce n’était plus en question.

«Avec un peu de patience, j’aurais trouvé un directeur de théâtre moins
cupide que Vincent.»

Et Lucien eût été libre de faire à Marie les aveux qu’elle réclamait,
libre de lui dire qu’elle avait raison, que le mariage l’épouvantait,
car enfin, mari d’une femme trop riche, jalouse, autoritaire, quelle
serait son existence?... Batchano ne se trompait pas: tout cela finirait
par un drame... Était-ce l’amour qui avait jeté Lucien dans les bras de
Marie?... Mais non! c’était l’influence du grand air sur ses sens
reposés, une réaction physique--et la plus bestiale! Il ne l’aimait pas.
Elle lui avait prouvé qu’il n’était pas un infirme, soit!... Mais il
demeurait un monstre, puisqu’il était un poète.

Marie lui parlait à l’oreille, elle mêlait les mots tendres aux mots
amers, les caresses aux plaintes:

--Pourquoi dédier _les Attendris_ à Batchano? Tu m’as fait tant de
peine!...

Il répliqua sèchement que c’était naturel, puisque Batchano lui avait
fourni le sujet de sa pièce.

Marie protesta. Ce n’était pas naturel! Il eût été naturel, au
contraire, que Lucien donnât cette dédicace à sa fiancée:

--N’avons-nous pas dit, ce matin, que les _Attendris_ m’appartenaient?

Il ne put se taire davantage, tant cette femme l’agaçait:

--Évidemment, ils vous appartiennent, mais il serait généreux de me le
laisser oublier!

--Oh! ceci est de trop, fit Marie. Bonsoir!

Il n’essaya pas de la retenir.

Elle salua les Duprin et Louise.

«Ils se sont querellés, pensait Renée: comme ils sont heureux!»

Lucien suivit Marie dans le vestibule, l’aida à s’envelopper dans ses
fourrures. Elle était très malheureuse. Et Lucien était plus malheureux
encore, irrité contre lui-même et contre elle. Il savait bien qu’il se
sentirait affreusement seul, quand elle ne serait plus là.

--Vous n’allez pas partir comme ça? murmura-t-il tout à coup.

Elle tourna vers lui son visage où le sang montait.

--Écoutez, Lucien! dit-elle sur ce ton posé, net et précis, qu’elle
employait parfois, je vous aime de toute mon âme. Mais si je découvrais,
un jour, que vous êtes indigne d’être aimé, je ne vous reverrais plus,
et la réponse que vous m’avez faite, tout à l’heure, était vraiment
vile!

Puis, dans un sourire:

--Ce n’est pas vous qui l’avez faite... Je l’ai oubliée.

Et, jetant un prompt regard sur l’antichambre déserte:

--Embrasse-moi!




QUATRIÈME PARTIE




I


Le 15 janvier, quelques heures avant la répétition générale des
_Attendris_, au crépuscule.--Fernand d’Oriville, le petit Meb, Lucien
Vigier, quittent le Grand Théâtre par la sortie des artistes.

Ils s’engagent dans la ruelle qui contourne le pâté de maisons. Le petit
Meb marche à la droite de Lucien, Fernand d’Oriville à sa gauche. Ils
lui parlent à voix basse, et, se serrant contre lui, le caressent de
leur souffle parfumé.

--Non! non! dit Lucien. Ne comptez pas sur moi.

Il s’agit de souper, cette nuit, chez Fernand d’Oriville, avec Reginald
Lovell qui est à Paris secrètement. Arrivé à midi, de Londres, il repart
demain, pour l’Italie.

--Oh! méchant! proteste le petit Meb. Ainsi vous ne le verrez pas, et
votre silence l’a déjà fait tant souffrir... Si vous saviez!

Hélas! Lucien ne la connaît que trop la souffrance de Reggie... Il a lu
les vingt lettres qu’il est allé chercher à la poste, en se cachant
comme un malfaiteur, le jour de la première répétition d’ensemble, quand
les _Attendris_ lui parurent injouables. Ces lettres, il les a
détruites, mais à quoi bon?... Un fantôme lui en récite les phrases, et
le nom de Marie, invoqué, ne chasse plus le fantôme. Il faut la présence
de Marie.

Fernand d’Oriville se penche à l’oreille de Lucien:

--J’ai promis à Lovell que vous seriez chez moi. Vous ne me ferez pas
mentir?... Je trouverais cela déplaisant, après les services que je vous
ai rendus.

C’est exact! Il lui a rendu mille services: il a placé les billets
d’auteur, ses amis seront dans la salle, ce soir,--et mille services
désintéressés, car Lucien n’a pas trahi Marie.

Et Lucien se décide: il n’ira pas chez d’Oriville, il ne verra pas
Lovell; il est certain de cela, il faut qu’il en soit certain. Mais que
lui coûte de céder en apparence? Il feint d’hésiter:

--Si j’accepte, Fernand, ce sera pour vous. Jamais je ne pardonnerai à
Reggie. Il m’a fait trop de mal. S’il ne s’était pas vanté de son
expulsion, rien ne serait arrivé.

Puis, brusquement, Lucien, qui veut mépriser Reggie:

--Je n’aime pas les gens qui se font de la réclame avec leur...

--Oh! oh! oh! s’écrie le petit Meb. Lucien, vous ne lui direz pas cela!

--Meb, vous m’agacez! interrompt Lucien, et, à d’Oriville: Eh bien,
soit! Mais j’arriverai tard, Je rentrerai d’abord à la maison, avec mon
père.

Ils sont sur la place qu’enlaidit la façade du Grand Théâtre. Une large
affiche annonce les _Attendris_, et Lucien parle de sa pièce, montre,
sans pudeur, toutes ses inquiétudes: il est nerveux, timide, pâle et
charmant.

Les femmes, qui le croisent sur le trottoir, se retournent. Le petit Meb
leur jette des regards irrités.

Lucien se sépare de ses complices, saute dans un automobile et donne au
chauffeur l’adresse d’un fleuriste, boulevard Haussmann.

Durant le trajet, il songe.

Pensées innombrables!... Il songe... Au fond de sa conscience: Lovell,
Marie... Au premier plan, les décors des _Attendris_, qui sont ratés;
Hélène Fabre, qui manque de mémoire; Vincent, qui bafouille; toute la
pièce, qui n’est pas prête... Il faudrait encore deux semaines.
Impossible d’obtenir ce délai!

Lucien devine qu’il a été la dupe de Vincent. Il regrette d’avoir
stipulé qu’il verserait le reste de la somme exigée dès qu’aurait eu
lieu la «première». Il le regrette d’autant plus qu’il n’a pas gardé,
intacts, les quinze mille francs de Marie.

Ah! cela, c’est la pire des angoisses!... Cependant, il n’est pas
coupable: l’argent de Marie, il l’a dépensé pour elle.

Le premier cadeau fut envoyé le jour qui suivit la lecture. Lucien avait
à se faire pardonner sa déplorable attitude. Il acheta un médaillon que
soutenait une chaînette en platine. D’abord, Marie refusa d’accepter ce
présent. Lucien dut inventer toute une histoire: la chaînette avait
appartenu à Denise. Denise?... oui, son premier amour... Oh! un amour de
gosse, un amour qu’il lui décrivit... Émue, Marie passa la chaînette à
son cou, et Lucien, les larmes aux yeux, lui recommanda de ne jamais
l’enlever:--«Si vous la perdiez, j’aurais trop de peine!»--Il lui
semblait, en vérité, que ce fût un souvenir de Denise!

Le surlendemain, il avait découvert des roses étonnantes dans la
devanture du fleuriste chez lequel, à présent, il se rendait.

Des quinze mille francs, il ne lui restait que dix mille.

Si _les Attendris_ étaient un succès, il trouverait à emprunter cinq
mille francs; mais, si la pièce tombait, à quoi faudrait-il se
résoudre?...

Voici le boulevard Haussmann et la boutique du fleuriste.

Lucien est reçu comme un client de choix. On l’entoure. Il sort une
feuille de sa poche. Il ne dépensera que ce qu’il a prévu: dix louis
pour Hélène Fabre, dix louis pour Esther Pascal qui tient le rôle de
MARTHE.

Allons donc! il ne sait pas résister aux vendeuses: c’est vingt-cinq
louis pour Hélène, vingt louis pour Esther, dix louis pour cette gerbe
qu’il emporte.

Il va chez sa fiancée, comme chaque soir.

L’appartement de Marie est avenue Hoche.

Lucien s’enferme dans l’ascenseur, pousse les boutons, sonne à la porte.
On lui ouvre.

--Bonsoir, Fraülein!

Fraülein Niederesel, jadis gouvernante, à présent dame de compagnie de
Marie Lewinska, est une très maigre petite personne qui trotte menu.

Elle accourt:

--Ach! dit-elle. Encore des fleurs!

Mais elle ne les regarde pas. Elle fixe sur Lucien des yeux pleins
d’admiration.

--Mademoiselle Marie?... commence-t-il.

--Venez! venez!

Et Fraülein l’introduit dans une chambre qui semble être plutôt le
boudoir d’une comédienne que le salon d’une jeune fille.

Cette chambre a été meublée pour plaire à Lucien et selon son goût.
Autrefois, Marie vivait dans sa bibliothèque et négligeait le reste de
l’appartement. Mais la bibliothèque, encombrée par les livres, rappelait
trop à Lucien le cabinet de travail de François Vigier. C’est pour son
fiancé que Marie a choisi ces tentures, ces miroirs, cette liseuse, ces
fauteuils profonds, ce divan.

--Marie est dans la bibliothèque, avec lady Cynthia Gore, dit Fraülein.
Elle vous demande de l’attendre... Jean! apportez le whisky!... Et, de
grâce, asseyez-vous...

Elle le pousse presque dans un fauteuil.

Il s’y laisse tomber. Les coussins de plume le reçoivent. Devant lui, le
feu brille doucement dans la cheminée. D’épais abat-jour tamisent la
lumière.

Fraülein Niederesel contemple Lucien. Elle l’adore, parce qu’il est
beau, parce qu’il est un poète, parce que Marie l’aime. Elle craignit si
longtemps que sa pupille ne se préparât, grâce à sa passion pour
l’étude, une vieillesse aussi pénible que celle dont elle-même sent
aujourd’hui toute l’amertume.

--Ah! Fraülein! que je voudrais être à demain!...

Mais le valet sert le whisky. Près du fauteuil, on installe une petite
table. La bouteille de soda est débouchée. L’eau gazeuse pétille. Lucien
boit avidement un grand verre.

--Voici les cigarettes, dit Fraülein.

Elle tend à Lucien une boîte d’argent, puis une allumette enflammée. Le
tabac d’Égypte brûle, son arome se mêle au parfum des fleurs dont la
chambre est remplie.

Lucien se couche à demi dans le fauteuil. La douce chaleur du foyer
l’enveloppe. Il ferme les yeux.

Sur la pointe des pieds, Fraülein Niederesel sort du fumoir.

Lucien rêve...

En trois semaines, il a épuisé les forces qu’il tirait de son ambition.
La gloire n’est plus pour lui un mirage. Il sait comment elle se
fabrique, le prix qu’elle coûte, les efforts qu’elle réclame, et cette
lutte qu’il a dû soutenir contre ses interprètes, contre les amis de
Vincent, contre Vincent lui-même, ces perpétuels combats de l’auteur qui
ne veut pas que l’on transforme son œuvre, qu’on la détruise à force de
coupures et de retouches, cette suite de batailles que sont les
répétitions d’une pièce, ces batailles où, presque toujours, il fut
vaincu, l’ont dégoûté du théâtre: il n’écrira plus de drame, il fera des
romans ou des poèmes. Il en a prévenu Marie. Elle l’approuve, car elle
est jalouse des actrices, affreusement jalouse!

Elle s’est trouvée elle-même: elle est une amoureuse! Elle en a fait
l’aveu à Lucien. Quatre années d’études sous la discipline de François
Vigier n’avaient pas réussi à mettre de l’ordre dans son inquiète
pensée, mais, depuis qu’elle aime, tout s’est éclairci, elle connaît le
sens de la vie.

«Oui, rêve Lucien, la vie n’est qu’amour!»

Que ne donnerait-il pas, en ce moment, pour n’avoir jamais conçu _les
Attendris_?... Tout à l’heure, son œuvre sera devant le public. Il en
éprouve comme un sentiment de honte, de pudeur outragée. Dans ce
boudoir, dont la tiède atmosphère le protège, il n’a plus d’humilité. Il
ne craint pas que sa pièce soit mauvaise. Il méprise, il exècre les
juges qui vont l’écouter. Et ce n’est point qu’il soit lâche, si le rêve
de fuir s’empare de lui. Fuir avec sa fiancée, s’en aller au loin, dans
la solitude, dans une solitude toute illuminée par le soleil, toute
embaumée par les fleurs, fuir, par dégoût, ce théâtre où la caricature
d’un songe va piteusement s’agiter, fuir tout de suite, fuir
immédiatement cette ville où Lovell, avec le petit Meb et d’autres,
leurs semblables, souperont, cette nuit. Ah! s’en aller!... Sur les
rivages des Maures où les pins lavent dans la vague leurs branches
mélodieuses, construire une maison de marbre, et, dans le crépuscule qui
s’étoile, errer tout au bord de la mer assoupie, la main dans une main
qui chasse la peur, jouir d’une présence et ne désirer que cette
présence, n’être qu’une voix en face d’un écho et qu’un écho en face
d’une voix, et que le reste du monde poursuive sans nous sa lourde
comédie! Tout l’amour dans le reflet d’un regard, tout l’amour dans
l’émotion partagée que donne la beauté entrevue, la beauté de la seule
nature...

Lucien frissonne: la nature, la leçon de la nature, c’est l’union du
mâle et de la femelle, la volupté féconde!... Est-ce cela?... Ce serait
cela!... Marie est amoureuse, Marie s’est éveillée sous les baisers de
Lucien, Marie se pâme dès qu’il lui prend la bouche... Ah! il est pour
elle un bon maître qui enseigne d’autant plus habilement qu’il reste
froid tandis que son élève se passionne... Cette froideur, voilà tout le
mal... C’est elle qui permet au souvenir de Reggie de hanter les nuits
de Lucien, c’est elle qui a conduit Lucien dans l’atelier de Reggie,
c’est elle...

«Encore un verre de whisky!»

Comme Marie reste longtemps avec lady Cynthia!... Oh! rien à craindre:
lady Cynthia n’aime que les petits jeunes gens.

Il faudrait se laver l’imagination!

Chère Marie!... D’Oriville et le petit Meb peuvent attendre Lucien...
Chère Marie!... Il voudrait, pour elle, que _les Attendris_, ce soir,
fussent un triomphe.

Derrière le fauteuil, une porte s’ouvre. C’est Marie.

Elle n’est vêtue que d’une robe de chambre, d’ailleurs fort élégante,
blanche, brodée d’or et qui tombe droit. Sous l’étoffe se dessine la
forme des longues jambes et de la jeune poitrine. Le cou, libre, où
Lucien voit la chaînette de Denise, porte haut la petite tête aux
cheveux coiffés en turban. Il y a moins de violence que jadis dans le
regard de Marie, encore qu’elle ait peine en ce moment à contenir sa
colère.

Tout à l’heure, lady Cynthia s’est permis de l’avertir, au nom de leur
amitié, que sa campagne en faveur des _Attendris_ la couvrait de
ridicule:

«On prétend que vous êtes amoureuse de Lucien, chère, mais vous ne devez
pas...

--Et pourquoi?

--Oh! comment dirais-je?

--Dites!

--Eh bien! je crois qu’il n’est d’aucune utilité pour une femme...»

Encore cette calomnie!... Marie éclata de rire; mais ce fut un rire
nerveux, saccadé, presque plaintif, et, comme lady Cynthia insistait,
elle l’a mise à la porte.

Elle n’a pas voulu rejoindre Lucien immédiatement; elle s’est promenée
dans la bibliothèque, en s’arrêtant, de temps à autre, pour taper du
pied.

Depuis quatre jours, elle a reçu quatre lettres anonymes. Cela ne
trouble pas sa confiance, et pour cause! mais cela indigne sa pureté,
lui fait prendre en haine le monde, les salons. Ah! comme elle voudrait
l’emporter, là-bas, dans cette lointaine Pologne où s’est déroulée son
enfance: les champs de neige doivent, en ce mois de janvier, entourer la
maison familiale; les grands arbres plient sous les glaçons; il est
exquis de se pelotonner dans les fourrures, tandis que le traîneau
glisse sur la route polie...

Cher Lucien!... Il est si peu fait pour lutter... Il a tant souffert...
Elle souhaite qu’il ne soit, à l’avenir, poète que pour elle... Cher
Lucien!... Allons! il ne faut pas être égoïste... Elle désire, pour lui,
que _les Attendris_, ce soir, triomphent. Pour lui, elle veut oublier
l’ignominie de ce public auquel il doit plaire... Pour lui, elle
s’apaise.

La voici calmée.

Il se lève. Il la prend tout de suite dans ses bras. Il est un peu plus
grand que Marie. Elle renverse la tête pour recevoir son baiser. Il la
regarde dans les yeux, et la laisse attendre, puis, lentement,
lentement, savamment, il appuie sa bouche sur cette bouche qui
s’entr’ouvre, et il aspire l’âme humide, tandis qu’il enveloppe les
épaules et les meurtrit en les serrant.

--Mon bien-aimé... soupire Marie.

Et c’est une foule de questions, un gentil interrogatoire.

Elle ne songe qu’à l’amour et s’efforce de paraître n’y point songer.
_Les Attendris_, seuls, l’occupent. Elle veut connaître les moindres
détails de ses démarches, et comment va l’enrouement de Chatelard--c’est
l’acteur qui tient le rôle de FRÉDÉRIC--et si Lucien a rendu visite à
Hélène Fabre et à Esther Pascal, et quelle était l’humeur de Vincent...

Mais il l’interrompt. Il déclare que _les Attendris_ seront un four et
qu’il s’en moque.

--Devine à quoi je pensais, quand tu es venue?

Il lui raconte son désir de fuite. Elle l’écoute, émerveillée:

--Toi aussi.

Que veut-elle dire?... Il la presse de s’expliquer. Elle avoue son rêve,
le présente comme une preuve d’amour: à la même minute, ils ont eu la
même idée. Mais Lucien s’inquiète: si elle escomptait un triomphe, ce
soir, parlerait-elle de quitter la partie?... Elle sait donc, comme lui,
que _les Attendris_ ne seront pas un succès?...

--Mais, au contraire! j’ai peur que le succès ne nous sépare.

Il n’accepte pas ce mensonge. Elle voit qu’il souffre. Il souffre. Il
croit entendre les rires de la salle.

Un seul éclat de rire, et la pièce croule.

Marie vient à lui, s’assied sur ses genoux, passe son bras nu derrière
la nuque penchée et sait trouver les mots qu’il faut dire. Elle affirme
que les bruits de la ville sont excellents, que Dechartres auquel lady
Cynthia exposa le sujet des _Attendris_, s’est montré stupéfait de ce
qu’un jeune homme de vingt-trois ans ait imaginé une si noble tragédie.

Lucien écoute ce tendre langage. Il n’ignore pas qu’elle ment, mais que
lui importe?... Il l’aime, la consolatrice. Il l’aime. Il ne peut plus
se passer d’elle--et il va la perdre.

Il va la perdre, parce qu’il suivra d’Oriville, ce soir... Pourquoi ne
peut-il douter qu’il devra le suivre?... Eh! connaissons-nous rien de
cette immensité qui est en nous, de cet inconscient qui prépare notre
avenir?... Depuis que Lucien a été informé de l’arrivée de Lovell, il
s’est défendu de songer à celui qu’il nomme un misérable; mais la
consigne n’atteignit que cette infime parcelle de son âme, sur laquelle
sa volonté avait prise. Dans l’ombre et le mystère, l’impulsion est
née... Lucien sait qu’il lui obéira, qu’il soupera, cette nuit, avec
Reggie, à moins que...

Elle est presque nue sous la robe de chambre. Il sent contre ses cuisses
la chaleur du jeune corps, il respire le parfum de sa poitrine, et le
mouvement des seins, qui se soulèvent, les rapproche de sa joue.

D’un coup de rein, Lucien se dresse, emporte sa fiancée, et roule avec
elle sur le divan.

Elle s’étonne, s’effraie de sa violence, mais il trouve sa bouche, et la
volupté s’empare de Marie que préparèrent trois semaines d’attente. Les
mains de Lucien écartent la robe sur la poitrine: ce n’est plus la
bouche de Marie qui est mordue.

--Oh! non! Lucien, non!

Faible défense...

Tragique, cruel, inutile acharnement...

                   *       *       *       *       *

Elle se cache le visage, elle cède, mais Lucien la quitte.

Il essuie sur son front une sueur glacée.




II


Belle soirée!... Tout Paris regrettera, demain, de n’y avoir pas
assisté... On s’amuse!

--Ah! les misérables!

Et Marie, lasse de lutter, se rejette en arrière, se cache dans l’ombre
de l’avant-scène où le docteur et Mme Batchano, François Vigier et les
Duprin n’osent plus se regarder les uns les autres.

Sur les planches, Vincent et Chatelard ont interrompu leur dialogue.

Ils attendent. Quoi?... Qu’on se taise ou qu’on baisse le rideau?... Ils
ont encore vingt répliques à dire.

C’est le troisième acte des _Attendris_, et c’est un désastre. Même les
rares critiques bienveillants, qui ont fait crédit au jeune poète et
découvert ses intentions, ne peuvent admettre le funèbre GÉRALD, mari
singulier... Jusqu’alors, ce fut l’indifférence. Les deux premiers actes
ne provoquèrent que les murmures des ratés du Théâtre Libre, murmures
qu’ont vite étouffés les applaudissements de ces jeunes hommes dont les
roses visages émaillent l’orchestre, les «chut!» de Fernand d’Oriville
et du petit Meb, les bravos sonores des sportsmen de Compiègne groupés
autour de Mme Vigier, de Louise et de Mme Charles Malan, dans les deux
avant-scènes qui font face à celle où souffrent François Vigier et
Marie.

Ils souffrent, lui, dans son orgueil, elle, de ne plus reconnaître la
pièce qui l’émut. Optique du théâtre: l’œuvre n’est pas la même. Ce qui
paraissait vraisemblable, naturel, à la lecture, aujourd’hui heurte le
bon sens. Les maladresses de Lucien irritent. Les discours ne sont que
verbiage. GÉRALD semble un niais, SYLVANDRE, un monstre, MARTHE, trop
lyrique, ne vit pas, FRÉDÉRIC est odieux... Et Marie accuse en vain les
acteurs: Vincent qui bafouille, Hélène Fabre qui ne sait pas son rôle,
Esther Pascal qui piaille, Chatelard enroué... Marie voit à présent
(elle exagère) que _les Attendris_ sont un drame puéril; et ce n’est pas
_les Attendris_ qu’elle a défendus si courageusement, tenant tête, elle
seule, debout dans la loge, au public déchaîné, ce n’est pas le rêve de
Lucien qu’elle a défendu, c’est Lucien, c’est son fiancé, c’est son
amant.

Jamais elle ne l’aima davantage, celui qui l’a respectée, elle, sa
femme, quand il pouvait la prendre, jamais elle ne l’aima davantage qu’à
cette minute où il tombe du piédestal qu’elle a construit pour excuser
son amour.

Elle l’aime, ce soir, d’un amour qui ne veut plus d’excuse, d’un amour
maternel et puissant, et, tandis que Vincent et Chatelard, du bout des
lèvres, achèvent, escamotent les vingt répliques de la dernière scène,
tandis qu’un nouveau tumulte salue le cercueil de MARTHE, tandis qu’une
houle de rires répond au duo de TRISTAN qui tombe des cintres, Marie ne
pense qu’à rejoindre Lucien, à le consoler, à l’entraîner loin de cette
foule.

On baisse le rideau. Les loges se vident. Les gens de l’orchestre sont
debout. Encore des rires...

Marie ignore que, dans les couloirs, quelques poètes sincères vont
plaider la cause de Lucien, elle ignore qu’ils affirment que ce débutant
n’est pas un médiocre, qu’il a des idées et parfois de grandes idées,
elle est aussi aveugle dans son blâme qu’elle fut aveugle dans son
enthousiasme, elle croit à la défaite, à la défaite méritée.

Il faut qu’elle rejoigne son enfant malheureux. Il faut qu’elle le
prenne dans ses bras, qu’elle lui jure que, malgré tout, elle l’aime,
qu’elle lui appartient, qu’il est son maître et que l’amour, le
véritable, le divin amour dont son cœur frémit, raille la gloire et la
méprise...

Mais comment le rejoindre?

Dans l’avant-scène, Mme Batchano s’est levée: personne insignifiante,
qui manque d’usage. Elle devait souper, après la représentation, avec
les Duprin et Marie, chez les Vigier. Fête de famille... Mme Batchano
prétexte une migraine pour échapper à ce repas de funérailles, elle tend
ses épaules à Batchano, qui, docile et triste, lui donne ses fourrures,
elle serre la main de François Vigier qui lui baise le bout des doigts.

Le vieillard s’appuie contre la cloison. Il s’efforce--et l’on voit
l’effort--de garder un visage impassible. Le coin de ses lèvres tremble
un peu. Lui aussi n’a pas retrouvé la pièce de Lucien, et il se reproche
d’avoir permis qu’on la jouât. Tout à l’heure, il s’est arrêté
d’applaudir quand il a reconnu, en se penchant sur la salle, quel était
le sexe des partisans de son fils.

D’ailleurs, en face du tumulte, l’émotion de François Vigier fut
intense, ressembla presque à de la peur. François Vigier, pour la
première fois de sa vie, a pris contact avec la foule. Sa grossièreté,
sa cruauté l’indignèrent, l’épouvantèrent. Il domina cette angoisse,
mais, de l’avoir ressentie, il reste humilié.

Cependant, Renée Duprin, plus livide qu’une morte, sent que Jacques la
pousse du coude. Que fait cette sotte fille à regarder droit devant elle
comme une démente? Il faut partir. Déjà, dans la salle, on met les
housses sur les fauteuils. Il faut que les Duprin, comme les Batchano,
trouvent, pour se retirer, un prétexte. A coup sûr, les Vigier ne
souperont pas, ce soir.

Jacques Duprin, compatissant, est néanmoins satisfait. «Je l’avais bien
dit!» pense-t-il. Quand tous louaient _les Attendris_, lui seul avait
été bon juge.

Il s’approche de son Maître. Il va murmurer: «Ne trouvez-vous pas,
monsieur Vigier, qu’il est bien tard, etc...» Mais Marie le devance.

Pour parler à l’oreille de François Vigier, elle se hausse sur la pointe
des pieds. Il fronce les sourcils, secoue la tête. Elle insiste. Par
charité, qu’il l’accompagne!... Sa présence dans la loge de Vincent peut
servir à Lucien. Elle brode, elle ment, elle plaide contre sa propre
conviction: on a vu des pièces tomber à la répétition générale et se
relever à la «première». Il faut que François Vigier jette son nom dans
la bataille, qu’il apporte à son fils le réconfort de publics éloges. Le
pauvre Lucien doit être dans le désespoir: que son père lui vienne en
aide!... Marie connaît les méandres des coulisses, elle guidera François
Vigier. Elle le supplie et s’exalte, prête à pleurer s’il refuse.

Il la regarde profondément.

Elle dit qu’ils emmèneront Lucien, que rien ne sera changé au plan
qu’ils arrêtèrent avant de venir au théâtre, puisque le baron Gastaud
doit reconduire Mme Vigier et Louise.

Et, soudain, François Vigier cède. Il accompagnera Marie. Il cède, parce
que, lui aussi, est inquiet de Lucien, parce qu’il aime son fils: il
s’est repris à l’aimer depuis qu’il l’a vu, durant ces dernières
semaines, travailler ardemment, se donner à son œuvre, et François
Vigier a laissé grandir en lui l’espérance que le mauvais rêve était
fini, que ce n’était qu’un rêve, un cauchemar, que ce beau jeune homme
aux yeux pleins de fièvre, aux gestes actifs, à la voix nette, son fils,
allait de nouveau être la joie de sa vieillesse, son orgueil!

Mais, ce soir, en regardant la salle, il craignit d’être dupe, et,
tandis qu’il regarde Marie, il craint d’avoir été criminel.

--Allons! dit-il.

Il met son pardessus et aperçoit les Duprin. Il les avait oubliés.

Jacques murmure:

--Ne croyez-vous pas, Maître, qu’il est bien tard et qu’il vaut mieux
que nous rentrions chacun chez nous?

François Vigier acquiesce. Distraitement, il reçoit les adieux de
Jacques et de Renée.

Marie s’enveloppe dans son manteau.

L’ouvreuse vient d’ouvrir la porte de l’avant-scène.

A présent, le théâtre est vide.

Guidé par Marie, François Vigier, redressant sa longue taille, avec un
air de défi, comme s’il s’aventurait parmi des adversaires, se dirige
vers les coulisses.




III


La loge de Vincent, cette première chambre qui sert de bureau
directorial. Odeurs de tabac et de blanc gras.

Sur le divan, Lucien, effondré.

De la porte qui conduit aux coulisses à la porte qui conduit au boudoir,
où Vincent se nettoie, coule un fleuve de visiteurs. Ceux-là n’ignorent
pas quelle bonne affaire réalisa le Grand Théâtre en montant _les
Attendris_. Sans doute prennent-ils, quand ils passent près de Lucien,
de graves et tristes figures; mais, dès qu’ils ont pénétré dans la
seconde pièce, ils s’amusent... Et Vincent, assis devant sa psyché, ne
se gêne point pour répondre à leurs condoléances goguenardes par les
grimaces d’un pitre joyeux.

Lucien est seul.

Abominable solitude!

Abominable soirée!... Les plus robustes deviennent de pauvres maniaques
pendant ces heures où l’œuvre est livrée aux bêtes. Lucien s’est déchiré
les lèvres à force de les mordre, et cette bouche trop rouge dans ce
visage blême, cette grasse bouche nue frappe le regard. Le chapeau de
Lucien cache les cheveux et le front, les paupières sont baissées, le
corps est affalé, la poitrine se creuse sous la chemise brillante, les
bras pendent et les longs doigts élégants font tourner sans trêve la
béquille dorée d’une canne de jonc.

Et pourtant Lucien n’a éprouvé aucune surprise. Il savait que _les
Attendris_ seraient sifflés, hués. Il le savait. Il l’a dit à
d’Oriville, dès le premier entr’acte, mais la souffrance fut d’attendre
que la salle éclatât de rire, qu’elle éclatât de rire comme il l’aurait
fait lui-même, s’il avait été à l’orchestre, car enfin c’était idiot,
cette pièce, cela n’avait ni queue ni tête, et les acteurs étaient par
trop exécrables... «Mais sifflez donc!» avait-il envie de crier en
s’avançant sur la scène. Quand ils sifflèrent, Lucien fut soulagé.

Bravo! la soirée se passerait comme il l’avait prévue...

Ce n’est pas à la chute des _Attendris_ qu’il songe, effondré sur le
divan solitaire, dans la loge aux odeurs fades, c’est à Marie et à
Lovell, c’est à lui-même, à sa vie future, à sa courte vie: il lui
faudra mourir, mourir comme il se l’est juré, mourir pour de bon, quand
il aura rejoint, dans quelques minutes, trahissant sa bien-aimée, ce
Lovell qu’il désire et qu’il exècre.

Ah! cette froide sueur que Lucien a essuyée sur ses tempes en fuyant
Marie qui se donnait!... Plus jamais, il ne pensera à la consolatrice
sans l’apercevoir, sous lui, râlante, prête.

Lovell est à Paris. Lovell attend Lucien. Oh! Reggie...

Pourquoi d’Oriville ne vient-il pas?

De temps à autre, Lucien jette un regard sur le fleuve des visiteurs.

A présent, dans la loge de Vincent, ce sont des rires étouffés.

«Oh! Reggie...»

Il faut à Lucien quelqu’un qui le console, qui le berce et le protège.

Oui, il est un lâche, un misérable et un imbécile: la dupe de Vincent,
et un voleur: il manque cinq mille francs à la somme qu’il s’est engagé
à payer au Grand Théâtre. Qu’importe? Est-ce que demain existe?...
Demain: «première» des _Attendris_... Ah! non! non! il ne subira pas de
nouveau ce supplice!... Demain?... Demain, il devra, humble, avouer
devant son père la double défaite: il ne désire plus la gloire et il
désire Reggie.

Où est d’Oriville?... Où est le petit Meb?... Est-ce que même ceux-là
vont l’abandonner?

Plus personne ne passe dans la chambre. Les familiers de Vincent sont
dans le boudoir.

Cette solitude est tragique. Elle dure depuis cinq minutes à peine: il
semble à Lucien qu’elle dure depuis toujours... Et il retient un cri de
joie, quand paraissent d’Oriville, lourd, obèse, le monocle à l’œil,
élégant, et l’indescriptible petit Meb.

Ils courent à Lucien, lui tendent les bras, s’asseyent auprès de lui,
tout près de lui, trop près: d’Oriville à droite, le petit Meb à gauche,
et ils expliquent que, s’ils ont tant tardé, c’est qu’ils ont défendu,
dans les couloirs, _les Attendris_.

--Un chef-d’œuvre! dit le petit Meb.

Et Lucien se souvient de Marie.

D’Oriville prétend que plusieurs critiques sont indignés de la cabale
qui a fait tomber la pièce.

Lucien sourit amèrement. Il souffre. Il souffre davantage depuis qu’il
n’est plus seul. Les attouchements de ces deux hommes, qui le frôlent,
lui répugnent. Il a le dégoût de leur désir... Il voudrait retirer sa
main que le petit Meb a prise: il n’en a pas la force.

--Si! Lucien, si! un chef-d’œuvre!

L’obèse d’Oriville répugne moins à Lucien que ce petit Meb qui avance
vers lui sa figure d’ange et ses lèvres peintes.

On dirait que la douleur de Lucien excite le couple honteux.

Ils se serrent contre Lucien.

Lucien voudrait pleurer. Il voudrait poser son front sur une épaule, son
pauvre front qui brûle, et pleurer, ah! pleurer...

Fernand d’Oriville et le petit Meb sont à demi couchés sur lui. Ils le
caressent et murmurent de tendres paroles. Ils tiennent dans leurs mains
ses mains glacées.

Mais sur le seuil, voici Marie, au visage inquiet, et François Vigier,
derrière elle, la tête haute. Et François Vigier et Marie voient les
infâmes et le geste d’horreur par lequel Lucien les repousse.

Lucien s’élance vers sa fiancée:

--Oh! Marie, dit-il, vous êtes venue! Il ne fallait pas. Vous ne pouvez
rester ici. Rentrez à la maison. Je vous rejoindrai... dans un quart
d’heure... Je vous promets!... Je te promets, papa... Dans un quart
d’heure...

Il barre la porte.

D’un mouvement rapide, François Vigier prend le bras de Marie:

--Venez! dit-il.

En le suivant, Marie trébuche.




IV


Si parfaitement homme du monde que soit le baron Gastaud, il éprouve
quelque gêne: ce souper est funèbre. En vain Mme Vigier rappelle-t-elle
à son flirt les meilleurs souvenirs de Compiègne. Elle ne parvient pas à
être gaie. Les joues du petit visage sont comme tirées et le menton
pointu a quelque chose de hargneux.

L’humiliation fut trop forte. Même Louise l’a ressentie. Quelle
insultante moue faisait Mme Charles Malan, au dernier acte!

Et Louise pense:

«Pourquoi mère n’a-t-elle pas laissé le baron Gastaud rentrer chez lui?»

Les candélabres éclairent la salle à manger. Elle est toute pleine de
ces fleurs que Marie envoya. Dix couverts garnissent la table. On attend
François Vigier, les Batchano, les Duprin, Marie et Lucien lui-même.

Il est une heure, une heure et demie presque.

Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller!... Évidemment, Mme Vigier le
récompensera: mais la récompense vaut-elle la peine?... Mme Vigier a
plus de quarante ans, et le baron Gastaud, sournois et câlin, lui
persuade qu’elle est menacée par la migraine et qu’elle devrait se
mettre au lit.

Ce diplomate, bel homme, a des manières exquises. Comment lui
résister?... Mme Vigier, qui se sent devenir laide, qui éprouve à
l’égard de Lucien plus de colère que de compassion, qui n’a pas envie de
se trouver en face de son fils, avoue, en soupirant, qu’elle a «un peu
mal à la tête».

Un bruit de clef dans une serrure. Le grincement d’un verrou.

François Vigier et Marie pénètrent dans l’antichambre.

Du Grand Théâtre au quai Voltaire, ils n’ont pas échangé une parole;
mais, devant la maison, François Vigier a dit:

--Est-ce que vous montez, Marie?... Il est très tard.

--Je voudrais revoir Lucien, Maître.

L’automobile stationne devant la porte.

Pour atteindre le palier de l’étage, Marie s’est accrochée à la rampe.

A-t-elle la fièvre?... Quelle fatigue!

François Vigier l’aide à gravir les marches. Il se penche sur elle.
Pourquoi a-t-il des yeux si tristes, si tendres, si humbles?... Est-ce
qu’il comprend ce qui se passe en elle depuis qu’elle a vu?... Elle a vu
Lucien, son Lucien... Non! ce n’est pas vrai!... Elle n’a pas vu
cela!... Va-t-elle croire à présent les mensonges des lettres anonymes?

C’étaient sans doute des amis de Lovell; Lucien les avait sans doute
rencontrés, jadis, le jour qu’il avait lu sa pièce dans l’atelier de
Lovell; il les a retrouvés, cette nuit, par hasard! Et Marie sait qu’il
est trop faible pour repousser, quand il est dans l’angoisse, une
sympathie qui s’offre, une sympathie quelle qu’elle soit.

«Lucien!»

Marie l’appelle dans son cœur. Ah! qu’il vienne vite, vite, pour la
sauver d’elle-même, de sa raison qui travaille, qui analyse les faits et
les rapproche, qui interroge le passé et rougit de son long sommeil, de
sa raison qui, tout à coup, s’est éveillée, s’est réveillée, au moment
où naquit la jalousie sale dont Marie a honte.

«Lucien!»

Lui seul peut la sauver. Il a dit: dans un quart d’heure. Il se
disculpera facilement. Elle se promet d’être courageuse, de
l’interroger. Elle se le promet, tandis que Louise, dans l’antichambre,
demande d’une voix déçue:

--Et Jacques?... Et Renée?...

François Vigier explique pourquoi ni les Duprin ni les Batchano ne
souperont, cette nuit.

Mme Vigier, qui tient ses mains contre son front, entre dans le
vestibule. Tout de suite, elle parle de sa migraine.

--Excusez-moi, Marie. Vous aussi avez l’air fatigué. Ne la gardez pas
trop tard, François. Bonne nuit, mon cher Gastaud. Louise, il faut que
tu dégrafes ma robe.

Louise et Mme Vigier disparaissent par la porte du boudoir.

Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller!... Le peut-il sans
impolitesse?... Il en cherche le moyen. Disert, il prononce des phrases
que Marie n’entend pas, que François Vigier écoute. Le contraste est dur
entre ce Gastaud, que tant d’exercices mondains assouplirent, et ce
grand vieillard qui se raidit.

Près d’eux, Marie arrange sur le porte-manteau ses fourrures.

--Bonne nuit, mon cher Maître... Bonsoir, Mademoiselle...

Le baron Gastaud est parti.

Machinalement, vers la salle à manger illuminée, Marie se dirige.

Les candélabres brillent au-dessus de la nappe.

Marie s’assied, pose sur la table ses bras nus, et songe, enfermée dans
sa terreur. Elle baisse la tête. Ah! qu’ils sont lourds, les cheveux
qu’elle coiffa si amoureusement, ce soir!

Ce soir, avant de quitter Marie pour rentrer dîner chez son père,
Lucien, qui l’avait respectée et qu’elle adorait, a voulu qu’elle défît
ses cheveux en sa présence, et il les a pris entre ses doigts qui
tremblaient, il les a mordus, les a noués autour de sa nuque, s’est
livré à mille folies passionnées, troublantes...

Marie frissonne.

Oh! ce n’est pas un grand frisson, un frisson qui secoue! C’est un
frisson presque imperceptible. Mais, soudain, elle frissonne davantage:
François Vigier s’est approché d’elle sans qu’elle l’aperçoive, et lui
enveloppe les épaules dans le châle égyptien que Mme Vigier oublia.

Puis le vieillard s’éloigne.

Dans le fauteuil patriarcal, les coudes sur les bras matelassés, les
épaules voûtées, le menton touchant le plastron de la chemise, François
Vigier regarde Marie.

Est-ce qu’il va lui parler de ce qu’ils ont vu?

Louise entre dans la pièce.

--Qu’avez-vous fait de Lucien? dit-elle.

--Nous l’attendons, répond François Vigier.

Et il consulte sa montre.

Il est deux heures.

Louise n’insiste pas. Elle achève cette salade russe et cette viande
froide qui couvrent son assiette.

--Vous ne mangez rien? dit-elle à Marie. Je vous recommande cette
salade.

Marie se laisse servir.

--Et toi, papa?

--Je n’ai pas faim, ma petite!

Louise hoche la tête, se tourne vers Marie, se tourne vers son père:

--Oui, c’est embêtant! dit-elle.

Elle ajoute:

--Et ce qu’il y a de curieux, c’est que des choses qui m’avaient paru
épatantes à la lecture, m’ont donné envie de rire, au théâtre.

Elle cite le monologue de MARTHE, la grande scène du troisième acte,
critique les acteurs, et, bientôt, la pièce.

D’abord, Marie n’est pas atteinte par ce babillage. Mais, brusquement,
elle répond, elle défend _les Attendris_, elle défend son rêve. Elle est
si fébrile et si violente que Louise s’étonne, et se tait. Alors, Marie
retrouve, posé sur elle, le regard de son Maître, et ce regard la
plaint.

La porte de la maison bruyamment se referme.

--C’est lui! dit Louise.

Sur la nappe, les mains de Marie se crispent.

Ce n’est pas lui.

Le temps passe.

Chaque fois qu’une voiture attardée roule sur le quai, Marie prête
l’oreille. Et, quand elle n’entend plus la voiture, Marie s’affaisse
sous le châle égyptien, trop lourd.

De nouveau François Vigier consulte sa montre.

--Quelle heure est-il? murmure Marie.

--Deux heures vingt, répond François Vigier.

--Il aura été souper avec des amis, dit Louise qui bâille.

Elle ne peut pas savoir tout ce que signifie cette phrase.

--Tu as sommeil, Loute. Va dormir... dit François Vigier.

Les paupières de Louise battent.

--Oui, je tombe de sommeil!

Quand elle est partie, François Vigier propose:

--Allons dans mon bureau. Nous serons mieux.

Marie se lève. Ils traversent le salon, témoin du triomphe des
_Attendris_. Dans le cabinet de travail, les livres innombrables les
reçoivent.

Ils seront mieux... Ici, Marie écouta François Vigier lui affirmer
l’innocence de Lucien, et, maintenant, c’est le dernier espoir de Marie:
son Maître n’a pu lui mentir. Ici, François Vigier espère trouver le
courage qui lui manque pour cautériser la plaie, arrêter la gangrène.
L’épreuve est terminée: Lucien lui-même en avait fixé le terme... Devant
les livres pour lesquels François Vigier vécut, Marie absoudra peut-être
celui qui l’a sacrifiée, qui s’est fait un devoir de la sacrifier... Ils
seront mieux: ils seront plus haut.

--Non, Marie, venez près de la cheminée.

Elle allait prendre sa place habituelle, mais, docile, elle se glisse
entre le bord de la table et les bibliothèques. François Vigier
l’installe dans son propre fauteuil. A quelques pas d’elle, de l’autre
côté du foyer qu’il ranime, il s’assied à son tour.

Un long silence.

La chambre est remplie de visions.

Pour échapper à ces visions qui la salissent, Marie tourne les yeux vers
son Maître: elle ne le reconnaît plus.

Jamais elle ne l’a vu souffrir. Jamais, jusqu’à cette nuit, François
Vigier n’est descendu à souffrir, d’une façon apparente, devant qui que
ce fût.

Il souffre devant Marie, et ce n’est pas d’être certain que son fils est
un monstre,--cette souffrance, il l’a épuisée!--mais d’avoir voulu que
Lucien devînt amoureux de Marie, d’avoir permis que Marie devînt
amoureuse de Lucien.

François Vigier descend.

Quand son œuvre le tenait, il n’avait pitié de personne. Il a pitié de
Marie. Et, dans sa figure, dans sa grande figure, maintenant molle et
douloureuse et humble, ses yeux, qui ne rêvent plus, supplient.

«Pardonnez-moi!» disent-ils.

Marie frémit.

«Que dois-je vous pardonner?» demande son pauvre sourire.

Mais François Vigier n’a pas le courage de répondre.

Il se répète vainement que cette petite fille est une exaltée, une
demi-folle; qu’elle oubliera demain ses amours comme elle a oublié ses
études; qu’il n’existe peut-être rien d’irréparable entre elle et
Lucien... Et s’il se trompait, si elle était souillée?

Les livres innombrables ne soutiennent pas François Vigier. Ils lui
reprochent de ne pas leur avoir obéi:--«Laisse-le mourir!»--Le crime eût
été moins grand.

Quel silence!... Aucune voiture ne passe plus devant la maison.

La voix de Marie:

--Il a été souper avec ses amis...

Les yeux de François Vigier quittent les yeux de Marie. Marie se décide:

--Monsieur Vigier...

Elle s’arrête.

--Vous rappelez-vous, Maître, la conversation que nous avons eue, ici,
quelques jours après l’accident de Lucien?

--Oui, je me rappelle...

Il hésite.

--Et je dois encore vous parler de Lucien... et de vous, ma pauvre
Marie!

Elle a peur qu’il n’achève.

--Nous sommes fiancés depuis un mois, dit-elle sourdement.

Et tout son corps tremble.

... Le traîneau glisse sur la neige; ils sont serrés l’un contre
l’autre, sous les fourrures qui les enveloppent; l’air glacé touche leur
front; le ciel est pur... tout est pur... Il l’a couverte de boue!... De
la boue sur les lèvres qu’il a baisées, sur la poitrine qu’il a mordue,
sur les cheveux qu’il a salis, sur les mains qui le caressèrent!... Ah!
quelle haine! quelle haine! et quel atroce mépris!... Elle sait, cette
étudiante, trop de choses; elle a lu trop de livres... Elle les avait
oubliés; elle pensait qu’il l’avait respectée, ce soir, quand il la
tenait sous lui... Respectée?... Malheureuse! malheureuse!...

Et François Vigier a permis, a voulu... Puisqu’il savait, il a été
complice... Fuir! il faut fuir, il faut quitter cette maison!

Elle essaie de se lever. Elle ne peut pas. Elle retombe. Un grand
sanglot... Elle se cache le visage. Elle ne veut pas pleurer. Les larmes
coulent. Elle ne veut pas que François Vigier les voie. Elle ne veut pas
qu’il la console. Elle le repousse.

Dans l’étroit espace que limitent les bibliothèques, la cheminée et le
bord de la table, François Vigier reste debout, devant Marie qui pleure.

Elle n’est plus maîtresse d’elle-même: les souvenirs la possèdent, et le
soupçon les rend tous ignobles. L’orgueil souffre, lui aussi: cet argent
qu’elle a donné et qu’il accepta si difficilement, il le convoitait,
sans doute? C’est pour son argent qu’il a su l’entourer de tendresse...
Non! ce n’est pas!... Il ne faut pas qu’elle devienne vile... Mais
pourquoi lui a-t-on fait cela?... Elle était tranquille, heureuse...
Pourquoi François Vigier, ce Maître qu’elle adorait, l’a-t-il sacrifiée?
Elle serait morte pour lui sans se plaindre: mourir, ce n’est rien...

Elle l’entend qui marche dans la pièce. Elle devine, par le bruit des
feuilles froissées, qu’il passe entre le bord de la table et les
bibliothèques. Où va-t-il?... Est-ce que Lucien est rentré?

Marie découvre son visage.

Aucun bruit.

Elle est seule dans le cabinet de travail. Elle a peur d’être seule.
Elle sera seule, toute sa vie... Que devenir?

Les livres innombrables sont autour d’elle, et c’est dans le fauteuil de
son Maître qu’elle est assise.

Se dévouer... Avant qu’elle n’aimât, c’était sa raison d’être: se
dévouer à un idéal, vivre pour un idéal. Il n’est pas certain qu’elle le
puisse encore.

Depuis deux mois, François Vigier a beaucoup travaillé, plus que jamais
Marie ne l’avait vu travailler. Il a travaillé joyeusement, et Marie
connaît la valeur de son travail: elle est venue du fond de la Pologne
pour étudier notre âme et la sienne auprès du grand homme dont elle
vénérait le génie.

N’est-ce pas le bruit d’une voiture sur le quai?

Non. Rien.

Il faut partir. Elle se sent plus forte. Il faut partir avant que Lucien
ne rentre.

Jamais elle ne veut le revoir. Peut-être lui écrira-t-elle, demain?... A
quoi bon?... Que tout cela soit oublié, oublié par les autres... Elle...
elle... ah! malheureuse!

Ils l’ont sacrifiée. Batchano et François Vigier l’ont sacrifiée... Et
bien! n’était-elle pas prête à sacrifier sa vie pour la science?

Réaction d’un orgueil qui lutte: c’est grâce à Marie que François
Vigier, pendant la convalescence de son fils, a pu mettre en ordre
l’héritage qu’il lègue à l’avenir!

L’idée du sacrifice est l’asile de Marie.

Elle s’y jette éperdûment. Si elle ne s’y était jetée, elle n’aurait pu
vivre dans ce corps qu’elle exècre. Ah! certes, la souffrance la
tenaille toujours et toujours la brûlera; mais, dans le cabinet de
travail, devant les hautes bibliothèques et la table encombrée, Marie
Lewinska, en quittant le fauteuil de François Vigier, a retrouvé la
force de vivre.

Quand François Vigier, qui l’a laissée seule, revient auprès d’elle,
avec ce verre d’eau et d’alcool qu’elle boit volontiers, elle dit
simplement:

--Il est trop tard pour que je reste ici davantage. Vous direz à Lucien
que je lui écrirai.

Et, la tête levée, elle traverse le grand salon, l’antichambre, met son
manteau, proteste quand François Vigier l’accompagne dans l’escalier où
les lumières sont éteintes, puis elle cède, elle craint de rencontrer
celui qu’elle ne doit plus voir.

Ils descendent lentement. La lampe, que tient François Vigier, éclaire
mal les marches.

A leur appel, la porte de la maison s’ouvre.

Il fait grand froid et clair de lune.

Le valet de pied sort de l’automobile.

Au moment où ils vont se quitter:

--J’irai demain à Villejuif, Maître. Je vous y verrai sans doute.

L’automobile fonce.

François Vigier le suit des yeux.

Le quai est désert. Là-bas, sur le pont des Tuileries, quelques
lanternes de fiacres se déplacent. Mais la voiture de Lucien viendra par
le pont Royal, quand elle viendra, si elle vient...

Elle viendra.

On n’essaie pas deux fois de se tuer.

Et pourtant, il suffit d’un geste de folie...

Lucien serait mort si François Vigier ne s’était pas trouvé là pour
pincer l’artère.

C’est son fils! Qu’il s’en aille demain, qu’il quitte la France, qu’il
disparaisse comme il l’a promis, mais, d’abord, qu’il revienne!

Sur les façades du Louvre riant à la lune, les guichets font des trous
sombres qu’interroge François Vigier.

Une fois, deux fois, trois fois, il espère. Trois fois, les automobiles,
qui passent sur le pont Royal, déçoivent son espérance.

Il fait trop froid...

Péniblement, François Vigier gravit les étages.

Marie lui a dit: «J’irai demain à Villejuif.» Il a senti qu’elle lui
avait pardonné. Il est resté pour elle, malgré tout, le Maître. Beau
caractère: elle n’a pas eu un mot de reproche... Pourra-t-elle
oublier?--Il ne le peut pas, lui... Entre la vision de Lucien, mort, et
la vision de Lucien, dans la loge de Vincent, il se débat.

Il ferme la porte de l’appartement, éteint la lampe, traverse le salon,
entre dans le cabinet de travail. Là, sa pitié pour Marie renaît, plus
forte.

Non, il n’avait pas le droit de faire ce qu’il fit: un être humain en
vaut un autre!

Cependant, elle lui a pardonné... Demain, elle reprendra sa place au
laboratoire, sa place à la droite du Maître; elle l’écoutera, attentive,
respectueuse, et il semble à François Vigier qu’elle veut ainsi
l’absoudre.

Il s’émeut davantage. Que n’est-elle ici pour qu’il lui dise les raisons
de ses actes et la logique de sa vie!...

Il est allé s’asseoir sur la chaise, en face du fauteuil, de l’autre
côté de la cheminée. C’est toute sa vie qu’il s’explique à lui-même,
longuement, depuis la mort de son père jusqu’au mariage avec miss
Rickley, depuis la trahison d’Yvonne jusqu’à ce clair matin où il se
détacha de son amour, se libéra de l’infidèle, se donna tout entier à
son œuvre, à la gloire qui éloigne la mort.

Les coudes sur les genoux, la grande figure reposant sur les mains
ouvertes, François Vigier se regarde vivre, et la route qu’il a suivie
est si droite, si belle, les œuvres qu’il a laissées, pour marquer sa
trace, sont si nombreuses, il y a, sur cette route, tant d’arcs de
triomphe, que le vieillard, peu à peu, reprend conscience de sa valeur
en face de l’avenir, de ce lointain avenir qu’atteindra son nom,
s’élève, remonte, se retrouve.

Combien de temps rêve-t-il?... Un meuble, dont le bois craque,
l’éveille.

Inquiet, François Vigier écoute; puis, marchant sur la pointe des pieds
pour ne pas troubler le sommeil de Louise, il s’engage dans le couloir
et va jusqu’à l’antichambre.

Personne.

Il rentre dans le bureau et ne ferme pas la porte. Il met des bûches
dans la cheminée. Il tisonne. Il approche le fauteuil de la table, et
s’assied.

Devant lui, des épreuves d’imprimerie étalent leurs feuilles malpropres.
Il les regarde, d’abord sans les voir, mais, bientôt, une erreur
grossière fixe son attention. Il choisit une plume et rétablit le texte.
La phrase corrigée l’entraîne à lire la page.

François Vigier travaille.

La grande figure a repris tout son calme, toute sa force patiente, toute
sa noblesse.

Vingt minutes heureuses s’écoulent.

La porte de la maison se ferme avec bruit.

François Vigier est au seuil de l’antichambre quand Lucien y pénètre,
François Vigier méprisant.

--Oui, père... je partirai demain.




CINQUIÈME PARTIE




I


LUCIEN A BATCHANO

  RIVIERA PALACE

  SAN REMO.

  Le 22 janvier.

  Vous trouverez sous cette enveloppe deux lettres, mon cher Costi,
  l’une pour mon père, l’autre pour Marie. Je vous prie de les leur
  donner, après les avoir lues, et à l’heure que vous jugerez opportune:
  je ne sais ce qui s’est passé, depuis mon départ, dans leur cœur. Je
  vous écris à tous trois pour vous dire adieu, vous demander pardon
  d’avoir vécu et vous affirmer que je meurs sans haine.

  Je vous supplie, Costi, de ne pas douter que ce soit un mort qui vous
  parle. Si vous en doutez, arrêtez-vous, mettez ces pages en lieu sûr
  et courez chez le préfet de police, votre ami. L’enquête ne sera pas
  longue: Lucien Ferney--c’est moi--et Reginald Green--c’est
  Lovell--sont descendus, venant de Paris, au Riviera Palace de San
  Remo, le 17 janvier. Ils ont pris un appartement et se sont fait
  servir leurs repas dans leurs chambres. Le lendemain, Reginald Green
  est parti, annonçant qu’il reviendrait. On ne l’a pas revu. Le 23
  janvier, le garçon d’étage a découvert le corps de Lucien Ferney
  étendu sur une chaise-longue devant une fenêtre grande ouverte. Dans
  un verre posé près de lui restaient quelques gouttes de cocaïne.--Vous
  souvient-il, Costi, de m’avoir parlé de ce poison? Grâce à vous, je ne
  souffrirai pas: j’aurai froid un peu et je m’endormirai... Mais, je
  vous en conjure, qu’on ne fasse pas mon autopsie. C’est juré?...
  Merci!

  A présent que vous ne doutez pas que je me sois tué, pour de bon,
  cette fois! à présent que vous avez vu ce Destrem qui me fit tant de
  mal, reprenez votre lecture: je vous dirai pourquoi je ne doute pas,
  moi, que je mette cette lettre à la poste, dans quelques minutes. Et
  le geste, qui la laissera tomber dans la boîte, sera vraiment celui du
  suicide.

  Il est neuf heures du matin. Je me suis levé tôt pour ne pas manquer
  le courrier. Je me tuerai après minuit. Ma dernière journée sera bien
  étrange: je vais permettre à mes rêves toutes les folies.

  A propos de rêve, avez-vous parcouru la presse des _Attendris_?...
  Elle n’a pas été aussi mauvaise que je le craignais. Vous me direz que
  tous les critiques parlent de mon père. Néanmoins, il me plaît que la
  pièce se soit un peu relevée: ma mémoire ne sera pas tachée de
  ridicule, et vous, mon grand Costi, vous ne pourrez prétendre que la
  seule vanité blessée me donne la force de mourir...

  Cette force, je ne la tire pas davantage de la tristesse où me laissa
  l’abandon de Lovell. Voici quatre jours qu’il est parti. Sous le nom
  de Green, il se cache à Nice. Depuis qu’il est expulsé de France, la
  France lui semble un Éden. Il s’amuse. Je l’ennuyais... Je ne regrette
  pas qu’il m’ait quitté: je sens mieux ce que je suis.

  Ce que je suis?... Ce n’est plus l’heure des mensonges. Croyez-moi
  sincère, puisque je ne vous demande pas de m’absoudre.

  J’ai commis deux crimes dans ma vie. Le premier fut d’essayer de
  n’être plus moi. On m’y encourageait. Vous devinez qui... Et vous seul
  m’avez prévenu que je n’avais pas le droit de LA faire souffrir.

  Mon père vous a raconté, sans doute, ce qu’elle a vu dans la loge de
  Vincent. Qu’il vous le raconte, s’il ne l’a pas encore fait. Je n’ai
  pas le temps... Mais ce que ni mon père, ni Marie ne savent, c’est que
  Lovell était à Paris, cette nuit-là, et que j’ai dû le rejoindre.

  Oui, vous seul avez essayé de m’avertir... Oh! Costi, qu’elle ne se
  tue pas! Vous qui êtes tout puissant sur les âmes, sauvez-la!... Ne
  lui dites pas que je ne l’ai jamais aimée... Mentez!... Dites-lui que
  nos fiançailles furent le seul bonheur de mon atroce vie.

  «Rappelez-vous _Marthe_!»

  Je vous entends me jeter ce cri d’alarme.

  Hélas! j’ai passé outre... Un second crime déjà me liait au premier.

  Costi! je vous tiens pour le plus noble des hommes, soyez le plus
  généreux, ne me méprisez pas comme je me méprise.

  J’ai volé, Costi!... Marie m’avait prêté de quoi subvenir aux frais
  des _Attendris_. Je devais payer quinze mille francs à Vincent le
  lendemain de la première. Ces quinze mille francs, je les ai emportés.
  Pourquoi ai-je accepté de Marie ce prêt?... Je croyais que j’aimais la
  gloire et que je l’aurais si l’on jouait mon œuvre. Pourquoi n’ai-je
  pas envoyé à Vincent ce que je lui devais?... Ah! cela, c’est plus
  complexe... J’étais fou... Mon père ne m’a pas dit une parole avant
  mon départ. Vous êtes au courant, n’est-ce pas?... J’avais promis de
  disparaître. Je n’ai pas le temps de vous expliquer... Il ne m’a pas
  dit une parole, mais il m’a fait remettre par Gertrude une enveloppe
  qui contenait vingt-cinq louis, et une lettre où il m’avertissait, en
  trois lignes, que je recevrais chaque deux mois cinq cents francs, si
  l’on connaissait mon adresse. Cinq cents francs!... Et Lovell dépense
  son argent sans compter, et toujours il m’en offre... Comprenez-moi,
  Costi!... Je ne voulais pas me vendre, je voulais l’aimer... Je ne
  l’aime pas. J’ai horreur de mes désirs. J’ai honte... Il m’a quitté
  parce que j’ai pleuré, toute notre première nuit de San Remo.

  Eh bien! mon Costi! cette horreur, cette honte, ce dégoût que j’ai de
  moi, de ma chair et de mes instincts, voilà ma monstruosité, et voilà
  ce qui me donnera le courage de mourir.

  Devant la mort et devant vous, je vous jure que mon âme est éprise de
  pureté, que mon âme, qui vous aime, Costi, n’est pas heureuse...

  Ah! si vous saviez...

  Hier, je voulais vous écrire une confession de toute ma vie. Mais vous
  êtes médecin, psychiâtre, j’ai peur de n’être plus à vos yeux qu’un
  document. Puis, je répugne à donner raison aux livres qui prétendent
  que nous autres avons besoin d’exhiber nos tares.

  Non! mon beau Costi, vous n’aurez plus de moi qu’un aveu, mais cet
  aveu ouvre ma tombe: je vous aime... et jamais jeune fille n’aima plus
  chastement l’inconnu de ses songes.

  Vous voyez bien que je suis mort, puisque j’ose...

  Je vous ai tellement aimé!... Je vous fuyais, je vous détestais,
  j’étais jaloux... Je vous aime, et cela n’est pas un crime... Le jour
  que je me suis fiancé à Marie, que j’ai cru vraiment, sincèrement
  l’aimer, le jour que je vous ai trahi, je me suis senti, en face de
  vous, comme un coupable. Il m’a semblé déchoir.

  Pourquoi serait-ce un crime?... N’est-il donc d’autre amour que celui
  qui crée?... Les hommes sont bien misérables s’ils n’ont que le droit
  de se reproduire!... Jadis, quand notre race était jeune, dans le
  décor des marbres d’Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains
  unies, entendre les leçons de notre Maître, et nul n’aurait médit de
  notre amour.

  Notre amour!... Pardon, Costi...

  Ah! que de fois j’ai rêvé... Maintenant, du moins, ne me repoussez
  pas. Ce n’est que mon ombre qui se penche vers vous, c’est l’être
  immatériel qui souffrait sous le manteau de boue. Permettez-lui de
  vivre près de vous sa vie de fantôme...

  Adieu, mon bien-aimé!

  J’aurai du courage. Adieu!... Je meurs pour vous rejoindre et LUI
  échapper.

  Lucien.




LUCIEN A SON PÈRE


  RIVIERA PALACE

  SAN REMO.

  Le 22 janvier.

  Batchano te remettra cette lettre, mon cher papa, et te dira comment
  je suis mort. Mon dernier vœu est que tu ne souffres pas. Il faut que
  tu te réjouisses: tu retrouves aujourd’hui l’enfant que tu aimais...
  Rappelle-toi nos belles soirées... Quand tu penseras à moi, ne te
  souviens que de celui qui t’écoutait, qui tâchait à te comprendre, qui
  te comprenait, car tu sais descendre vers les humbles, de celui que tu
  emportais sur les cimes. L’autre, oublie-le... Il a connu de telles
  douleurs, de telles angoisses, livré de si rudes batailles, pleuré sur
  tant de défaites, qu’il a gagné le droit à l’oubli. Ce n’était pas un
  malade puisqu’il n’a pu guérir, c’était un malheureux sur qui pesait
  la destinée.

  Père, tu n’es pas responsable! Les hommes de ta taille ne sont
  responsables que des œuvres de leur génie. Qu’ils soient liés à la
  race par l’amour, c’est la revanche des dieux...

  Les dieux se sont bien vengés, mon pauvre papa! Mais comme tu as été
  grand, comme tu as lutté!... Ma mort te délivre: je meurs sans regret.

  Pardonne-moi à ton tour. Une dernière fois, je te jure que ce n’était
  pas ma faute... Je me résigne, je ne me plains pas; mais l’injustice
  fut immense qui plaça mon âme dans le corps que je quitte.

  Je te prie d’inventer une fable afin que maman n’apprenne pas ce
  qu’était son fils. Même il vaudrait mieux lui laisser ignorer, ainsi
  qu’à Louise, mon suicide. Je conseille à Batchano, dans la lettre que
  je lui envoie, de se rendre chez le préfet de police. Destrem semble
  dévoué à ta gloire; et, comme je suis à San Remo sous un faux nom, il
  parviendra sans doute à empêcher la presse d’identifier mon cadavre.
  Je le souhaite pour toi comme pour moi.

  Quant à ma pièce, elle t’appartient. Elle s’est un peu relevée à la
  première. Peut-être la feras-tu paraître en librairie...

  Je suppose que le directeur du Grand Théâtre a déjà présenté à la
  maison les billets que je lui ai souscrits. Je te conjure de les
  retirer. On trouvera dans ma valise une somme de onze mille francs.
  Batchano t’expliquera comment je me la suis procurée et quels sont mes
  remords à ce sujet. Si tu peux réparer ma faute, diminuer mon crime,
  j’ai confiance que tu n’hésiteras pas. D’ailleurs, envers Marie, nous
  avons, l’un et l’autre, des devoirs: le mien est de mourir.

  Mon cher papa, je te dis adieu. Tu as été l’orgueil de ma vie. Cette
  nuit, quand il me faudra du courage, je t’appellerai, et, devant toi,
  devant ta grande figure, je ne faiblirai pas... Oh! nos belles
  soirées!...

  Lucien.




LUCIEN A MARIE


  RIVIERA PALACE

  SAN REMO.

  Le 22 janvier.

  J’ai mérité plus que votre haine, Marie: il faut m’oublier! Si vous
  saviez ce que je souffre en vous écrivant cela, vous seriez vengée. Je
  meurs deux fois, et mourir ici n’est qu’une évasion, mais mourir dans
  votre mémoire!... Il faut m’oublier. Ne vous rappelez ni le poète dont
  vous seule avez connu tous les rêves, ni le malheureux qui vous aima
  comme le damné l’ange rédempteur. Oui! je vous aimais de cet amour.
  Vous m’aviez sauvé, purifié, recréé... Oubliez-moi, Marie... Ainsi,
  quand vous aurez détruit mon image dans votre souvenir, je ne serai
  plus, je n’aurai jamais été qu’un infâme, et nul ne pourra deviner ce
  que je fus pendant ces deux mois où vous m’avez élevé jusqu’à vous.
  Oh! ma fiancée, je souffre trop... Un jour, peut-être, dans beaucoup
  d’années, vous penserez à nous sans colère, ni honte. Un ange ne se
  salit pas les ailes en arrachant une âme à la boue... Adieu! Oublie...

  Lucien.

L’enveloppe, qui contenait ces trois lettres, fut remise à Batchano, le
23 janvier, à huit heures du matin.




II


Or, le 23 janvier, pendant toute la matinée, un agréable soleil brilla
sur Paris et sa banlieue.

Il était onze heures quand Batchano, ayant traversé à la hâte les cours
de Villejuif, entra dans la salle d’autopsie.

--Bonjour, Duprin! Le Maître n’est pas là?

--Bonjour, mon cher! Il est au laboratoire, mais il va venir. Il m’a
permis de commencer.

Et, joyeusement, à grands coups de maillet, Jacques Duprin poursuivit
son travail.

Devant lui, sur la table, gisait Lecamus, couché à plat ventre, offrant
son échine, les vertèbres dénudées et le crâne scalpé. Une pièce de
bois, qui passait sous le thorax, lui soulevait les épaules. Les bras et
la tête pendaient. Il était mort, l’avant-veille, au moment où l’on n’y
comptait plus.

Allègre, Duprin maniait le ciseau qui devait lui livrer la moelle
précieuse; et l’air de santé, le jovial visage de ce jeune homme si
plein de vie, si robuste et si frais sous la blouse aux manches
retroussées, ôtaient à cette scène son apparence lugubre. La salle était
claire, propre et nette. Inoccupé, le garçon d’amphithéâtre, solide
gaillard, se promenait, roulant des hanches. Il ne se passait ici rien
de tragique. Seul, Batchano montrait une figure grave.

Il s’était approché de la table et se penchait sur Lecamus.

«Le voilà qui fait encore de la littérature!» pensa Duprin. Il appelait
«littérature» toutes les émotions de Batchano: sa tendresse pour les
malades et les pauvres cadavres abandonnés.

Mais ce n’était pas Lecamus que Batchano regardait. C’était, là-bas, sur
la chaise-longue, devant la fenêtre ouverte, Lucien.

Sans doute Destrem avait-il raison: il fallait agir avec prudence.
D’ailleurs, l’agent qu’on avait envoyé de Menton à San Remo,
téléphonerait à midi le résultat de son enquête. Encore une heure...
Comme elle serait longue!... Ah! trop longue dans cette double
incertitude: Lucien avait-il su mourir, et que souhaitait Batchano?

Parfois, il souhaitait qu’eût cessé de vivre celui dont l’amour
l’insultait, le salissait, le gênait. Parfois, il avait pitié: la mort
est abominable, il faut vivre malgré tout, la souffrance et la honte
valent mieux que le néant. Parfois encore, il s’indignait: l’unique
crime qu’il aperçût dans ce drame, le sacrifice de Marie, avait fait
complices François Vigier et Lucien; pourquoi François Vigier était-il
absous, et Lucien, condamné?

Cette indignation, il l’avait éprouvée si vivement, tandis qu’il sortait
de la préfecture, qu’il s’était promis de ne pas se rendre à Villejuif
où l’attirait la belle autopsie. Et il avait erré le long de la Seine,
tête basse. Il se rappelait la hautaine indifférence de François Vigier
lui racontant les faits de la nuit atroce, et lui disant qu’il lui
confierait, à l’avenir, la tâche de correspondre avec Lucien. Il voyait
Marie, transformée, spectre d’elle-même, assise à la droite de François
Vigier, devant le microscope inutile, prouvant par sa présence qu’elle
pardonnait. Il entendait Destrem parler de la gloire de François Vigier,
de cette gloire qu’il fallait à tout prix défendre... Et dans le cœur de
Batchano était née de la colère. Qu’était-ce donc cette gloire que
vantait un préfet de police, à laquelle s’immolait une jeune fille?...
Le résultat de l’ébahissement des médiocres en face de l’être
exceptionnel que créa--opinion courante!--une erreur de la nature; mais,
si les médiocres s’agenouillent devant les héros que leur donnent de
telles erreurs, que ne savent-ils plaindre les monstres que de pareilles
erreurs ont produits?... Divagations!... Les lettres de Lucien sont dans
la mémoire de Batchano, et Batchano souffre de se révolter contre son
Maître. Il croit qu’il se révolte. Il l’admire!... Ce cruel génie
irrésistiblement l’appelle. Batchano se rend à Villejuif.

Sous le ciseau et le maillet de Jacques Duprin, les vertèbres de
Lecamus, les lombaires, les dorsales, les cervicales, une à une, avaient
cédé. Alors, Duprin, délicatement, avec la pince et le scalpel, s’occupa
d’affranchir de leurs muscles les os fendus. Maintenant, dans sa gaine
violée, sous ses membranes pâles, la moelle, l’étroit et long cordon,
apparaissait. Duprin s’arrêta et contempla son ouvrage.

--Pas de lésion, dit-il. Vous vous étiez trompé, Batchano!

Batchano se pencha davantage sur le cadavre.

--Non, pas de lésion, dit-il à son tour.

Il s’était trompé, en effet, ayant soutenu que certains symptômes
indiquaient une lésion des enveloppes de la moelle.

Duprin avait sur les lèvres un petit sourire gouailleur.

--J’attendrai le patron pour continuer, dit-il.

Et il s’en alla vers la porte qu’il ouvrit.

Au dehors, un gai soleil.

Batchano restait devant la table.

Était-ce parce que Duprin lui avait prouvé son erreur? Un immense
découragement le prenait, un incompréhensible découragement.

L’autopsie était à peine commencée, et c’était du microscope que l’on
attendait un résultat. Batchano savait que l’on s’inclinerait encore une
fois devant le mystère. Des centaines et des centaines de coupes
passeraient sous les lentilles. Les yeux se fatigueraient à les étudier.
L’âme garderait son secret. Depuis des siècles, l’âme joue avec les
savants ingénus. L’ignorance est la même que toujours. Et l’œuvre de
François Vigier, cette œuvre qui l’a placé au-dessus des hommes, si haut
qu’il se croit le droit d’être criminel et d’échapper aux remords, cette
œuvre ne sert de rien. Le Maître ne l’a-t-il pas deviné lui-même, quand
il avoua, devant Batchano, ne plus aimer la science?...

Mais si les rêves de ce vieillard furent stériles, pourquoi ce
rayonnement qui éblouit Batchano?... Pourquoi Batchano oublie-t-il
Lucien, pourquoi est-il ému quand un bruit de pas sur le sable annonce
l’arrivée de François Vigier et de ses disciples?

Les voici sur le seuil, lui, très grand, plus grand sous la blouse
grise, le visage calme, le front serein barré par la frange d’argent de
ses cheveux plats, les autres pressés derrière lui.

Ils sont une vingtaine. Il en est qui paraissent presque des enfants.
Quelques-uns ont dépassé la quarantième année. Trois femmes: Marie est
auprès du Maître, à sa place.

--Bonjour, Costi. Eh bien?

Ah! s’il osait répondre, s’il osait tirer de sa poche l’enveloppe et les
lettres... S’il les donnait à François Vigier, est-ce qu’un muscle
bougerait sur cette figure?

--Eh bien! Maître, je me suis trompé: il n’y a pas de lésion.

Autour de Lecamus, les disciples se groupèrent. La salle fut pleine de
chuchotements.

Duprin essuyait avec une éponge humide la moelle que le sang avait
tachée. De l’autre côté de la table, François Vigier et Marie guettaient
son travail, Marie, les joues creuses, les yeux éteints.

Certes! Batchano ne lui montrerait pas, ne lui montrerait jamais la
lettre de Lucien, jamais il ne lui laisserait comprendre qu’il savait...

Elle comprit qu’elle était regardée, leva la tête, aperçut Batchano et
tâcha de lui sourire. Elle lui avait pardonné, comme elle avait pardonné
à François Vigier, comme elle avait pardonné à Lucien. Il ne lui restait
pas assez de force pour qu’elle pût avoir de la haine. Sa force, elle la
mettait à se dévouer. Elle avait bien vu, le lendemain de son désastre,
que François Vigier était heureux de sa présence, qu’il la traitait
autrement que jadis: il aimait qu’elle fût tout près de lui et elle
restait tout près de lui, se battant contre sa mémoire et succombant
dans cette lutte.

A peine avait-elle souri à Batchano que François Vigier, la prenant par
le bras, lui montra sur le cadavre une anomalie dans la forme d’une
vertèbre, anomalie qui n’avait, d’ailleurs, aucune importance pour leurs
recherches. Serrés autour de la table, les disciples s’interrogèrent
l’un l’autre: qu’avait dit le Maître?... Ils enviaient la préférée.
Tandis que grinçait sur le crâne de Lecamus la scie que maniait Jacques
Duprin, le vieillard gardait ses doigts posés sur le bras de la jeune
fille.

Devant ce couple, Batchano s’humilia. Elle qui se sacrifiait, lui qui
acceptait le sacrifice, lui parurent d’une grandeur égale. Sa raison
protestait en vain. Oui, c’était absurde: Marie aurait dû fuir François
Vigier et François Vigier craindre Marie; mais il y avait là de la
beauté... Toute la beauté de l’histoire humaine: abnégation des martyrs,
puissance des héros. Qu’importait l’œuvre de François Vigier?... Son
œuvre était le culte qu’on lui rendait. Le héros est celui que les
hommes adorent. Qu’il soit un bienfaiteur ou un monstre, peu importe: il
est celui qui est différent des autres hommes, qui les arrache à la
terre, leur orgueil et leur effroi, il est celui qui ne meurt pas en
mourant, celui dont le nom paraît éternel, celui pour qui la terre a été
créée... Divagations!... Heureuses divagations: Batchano s’en allait
vers les cimes, il oubliait Lucien, le Riviera Palace, la chaise-longue
devant la fenêtre ouverte--et le temps passait.

Maintenant, cette pauvre chose humide, laide, le cerveau d’un mort était
sous les yeux de François Vigier.

Un magnifique silence. Le Maître étudiait le mystère.

François Vigier se redressa.

--Il n’y a rien, dit-il. Nous ferons des coupes. Tâchez, mon cher
Jacques, d’avoir la moelle et le bulbe sans les sectionner.

Autour de Lecamus, le groupe des disciples se reforma. Un bruit de voix
montait. Jacques Duprin se mit à la besogne. Il s’acharnait sur le
cadavre, joyeusement. Joyeusement! François Vigier l’avait appelé «mon
cher Jacques» devant tous, et Louise l’aimait, et il lui semblait que la
chute des _Attendris_, la fuite de Lucien, le rapprochaient de Louise.
Joyeusement, il coupa les nerfs qui liaient la moelle. Son frais visage
riait.

Batchano avait rejoint François Vigier. Le vieillard se lavait les
mains. Près de lui, Marie attendait. Le garçon d’amphithéâtre,
respectueux, se tenait à quelques pas. Il offrit une serviette, puis
reçut la blouse de François Vigier.

--Vous partez, mon cher Maître? demanda Batchano.

Son incertitude renaissait. Devait-il avertir le vieillard ou porter
seul le poids de cette angoisse?

--Mais, nous vous emmenons, Costi. N’est-ce pas, Marie?

--Certainement, Maître.

Chaque jour, elle conduisait François Vigier à Villejuif dans
l’automobile où Lucien l’avait aimée.

--Partons, pendant que ces bavards se querellent! poursuivit François
Vigier.

Il montrait ses élèves qui discutaient, et il gagna la porte.

Chaque jour, depuis le départ de son fils, il s’isolait davantage.
Méprisant Mme Vigier que le baron Gastaud occupait et qui avait cru trop
vite à la fable inventée pour expliquer la fuite de Lucien, presque
indifférent envers Louise, il était, au laboratoire, lui jadis si bon
pour ses disciples, dédaigneux et hostile. Il ne tenait plus ces beaux
discours où il extériorisait autrefois ses rêves. Il gardait le silence
pendant des heures, et, s’il travaillait sans relâche, il ne travaillait
que pour lui, insoucieux de son école.

Sur le chemin qui conduit de la salle d’autopsie aux cours de l’asile,
tandis que l’agréable soleil de cette matinée comme printanière
enveloppait de sa clarté le grand vieillard, Marie demanda si l’on
trouverait «quelque chose» dans la moelle ou le cerveau de Lecamus, par
l’étude au microscope.

--On ne trouve jamais rien, répondit François Vigier.

Et cette phrase, il la prononça sèchement, avec dureté, sans mélancolie.

Marie baissa la tête, et ils traversèrent les cours.

Elles sont plantées d’arbres chétifs qui paraissaient plus médiocres
avec leurs branches nues. De longues maisons basses encadrent ces
tristes jardins. Là demeurent les fous.

Par ce beau matin, ils se promenaient sur les allées. Ils n’avaient
point de cris, ni de grimaces. Ils allaient, de-ci, de-là, timides et
doux. On eût dit qu’ils craignaient de troubler l’air, de réveiller les
vents furieux qui les avaient fait pleurer, l’autre semaine. Ils
marchaient, sans se voir les uns les autres, paisiblement.

Mais, lorsque François Vigier s’avança vers eux qui barraient
involontairement sa route, ils s’enfuirent, ils coururent au loin, et,
tournant la tête, comme poursuivis, ils montraient des visages
d’épouvante.

Souvent Batchano avait assisté à de semblables paniques. Cette terreur
s’expliquait aisément par les rêveries de ces malheureux qui voyaient
dans le laboratoire un lieu de torture. Explication insuffisante,
aujourd’hui, pour l’inquiétude maladive de Batchano: si les fous se
sauvent et tremblent, si Marie souffre, si Lucien meurt, n’est-ce pas
que ce vieillard, qui porte si haut la tête, a commis un crime?... C’est
un héros!... Les fous le reconnaissent et savent que la nature, pour
créer ses pareils, fait de gigantesques efforts et souvent échoue; les
fous sont nés des échecs de la nature s’efforçant vers le génie; et,
s’ils ont peur de ce vieillard, c’est qu’il leur paraît et qu’il est la
cause de leur souffrance. Ah! pitié pour eux!... Pitié pour Lucien!

Batchano s’éveilla quand il lui fallut monter dans l’automobile. Point
de fleurs dans le vase, entre les fenêtres, mais la même couverture qui
enveloppait Lucien et sa fiancée, dans leur promenade au Bois...
François Vigier et Marie s’assirent au fond du coupé, Batchano prit le
strapontin en face de la portière, et l’automobile ayant foncé sur la
route droite, le paysage familier à Batchano passa devant ses yeux, le
plus lugubre paysage, plus lugubre encore sous le soleil qui ne
réussissait pas à l’animer, la plus désolée, la plus sèche, la plus
aride des campagnes, malpropre, semée de masures, peuplée d’éternels
pauvres et d’enfants en guenilles, que parcourt un tramway grinçant, la
banlieue grise qui limite au sud Paris.

Affaissée, Marie ne voyait pas ce décor mouvant et toujours égal en
laideur. La clarté du ciel lui rappelait un autre ciel dont les nuages
s’étaient écartés pour que s’illuminât l’Arc de Triomphe. Ne
pourrait-elle donc jamais tuer ce souvenir, tous les souvenirs? Comme
ils la prenaient, la souillaient, elle se tourna vers son Maître.

Il y avait sur le front de François Vigier une ride obstinée... Vers
quels horizons était dirigé son regard?... Est-ce qu’il se souvenait,
lui aussi?... Qu’est-ce qu’il attendait de l’avenir?... Où trouvait-il
la force de vivre?... Il était plus à plaindre qu’elle. Elle voulait
qu’il fût plus à plaindre. Depuis qu’elle l’avait vu souffrir, Marie
croyait le comprendre mieux, ce grand homme, cet homme immense qui
n’avait plus la foi... «On ne trouve jamais rien!» Marie avait pitié de
son Maître.

L’automobile sonore descendait en trombe sur la route qui se jette dans
le faubourg plus immonde que la banlieue. Vers l’alerte voiture, il
semblait à Batchano que se tendaient des visages de haine. Pour la
première fois, Batchano, qui, depuis dix ans, chaque jour, faisait ce
chemin, sentait l’horreur de cette misère qui est comme une ceinture
autour de Paris. Faut-il donc que les hommes paient toujours, par plus
de laideur, un peu de beauté?

Mais voici la ville, les rues, les boulevards. Il est midi.

--Vous rentrez chez vous, monsieur Batchano? demande Marie.

La question est tragique. Batchano se trouble, bredouille, dit qu’il
descendra au quai Voltaire.

C’est là que l’automobile s’arrête. Batchano ne peut dominer son
angoisse. Il abrège les remerciements qu’il fait à Marie, se précipite
hors de la voiture:

--Au revoir, Maître!

Il court, monte dans un fiacre, lance l’adresse, écoute battre son cœur,
bouscule l’huissier qui lui demande où il va, essuie son front dans
l’antichambre où il attend que Destrem le reçoive.

Dans le cabinet aux tentures rouges, le préfet de police se lève pour
l’accueillir:

--Voici la note qu’on vient de me remettre, dit-il en souriant:--_Le 17
janvier, Réginald Green et Lucien Ferney sont descendus au Riviera
Palace de San Remo. Le lendemain, Green s’est rendu à Nice, d’où il est
revenu le 22 janvier, dans l’après-midi. Le même jour, Lucien Ferney et
Réginald Green sont partis, ensemble, pour Naples._

Paris, 1909.


E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY






*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LUCIEN ***


    

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