Un crime étrange

By Arthur Conan Doyle

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Title: Un crime étrange

Author: Arthur Conan Doyle


        
Release date: August 26, 2026 [eBook #79454]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie Hachette et Cie, 1901

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79454

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) and the Bibliothèque numérique de Lyon (numelyo.bm-lyon)


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  Au lecteur

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  Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.




UN

CRIME ÉTRANGE




  OUVRAGE DU MÊME AUTEUR
  PUBLIÉ DANS LA BIBLIOTHÈQUE DES ROMANS ÉTRANGERS
  PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie


  =La Marque des Quatre=, traduit de l'anglais.
     Un volume broché.                                  1 fr.


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--46-1901.




  A. CONAN-DOYLE

  UN
  CRIME ÉTRANGE


  ROMAN ANGLAIS
  TRADUIT AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR

  DEUXIÈME ÉDITION


  PARIS
  LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
  79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

  1901
  Tous droits réservés.




PREMIÈRE PARTIE

Rédigée d'après les souvenirs personnels de John Watson

EX-MÉDECIN-MAJOR DANS L'ARMÉE ANGLAISE

CHAPITRE I

SHERLOCK HOLMES


Ce fut en 1878 que je subis devant l'Université de Londres ma thèse de
docteur en médecine. Après avoir complété mes études à Netley--pour me
conformer aux prescriptions imposées aux médecins qui veulent faire
leur carrière dans l'armée,--je fus définitivement attaché, en qualité
d'aide-major, au 5e fusiliers de Northumberland. Ce corps était alors
aux Indes, et, avant que j'aie pu le rejoindre, la seconde campagne
contre l'Afghanistan était entamée.

En débarquant à Bombay, j'appris que mon régiment avait déjà traversé
les défilés de la frontière et se trouvait au cœur même du pays ennemi.
Je me joignis à plusieurs officiers dont la situation était analogue
à la mienne, et nous parvînmes à atteindre sans encombre la ville de
Candahar; j'y retrouvai mon régiment et le jour même j'entrai dans mes
nouvelles fonctions.

Des distinctions, des grades, tel fut pour un grand nombre le bilan
de la campagne qui s'ouvrait alors; pour moi je n'en recueillis que
déboires et malheurs.

Une permutation d'office m'ayant fait passer aux Berkshires, ce fut
avec ce corps que je pris part à la fatale bataille de Maiwand; j'y
fus blessé à l'épaule par un de ces petits boulets que lancent les
tromblons Jezaïl. L'os de la clavicule était brisé, l'artère voisine
froissée et j'allais tomber entre les mains des féroces Ghazis quand le
dévouement et le courage de mon ordonnance Murray me sauvèrent la vie;
il réussit à me jeter en travers d'un cheval de bât et me ramena ainsi
sain et sauf dans les lignes anglaises.

Brisé par la souffrance, affaibli par les fatigues et les privations de
toutes sortes, je fis partie d'un long convoi de blessés et fus dirigé
sur l'hôpital central de Peshawur. Là, mes forces commencèrent bientôt
à renaître et j'allais déjà assez bien pour me promener à travers
les salles et même pour m'étendre au soleil sous une véranda, lorsque
je fus terrassé par la fièvre typhoïde, ce terrible fléau de nos
possessions indiennes. Après avoir passé plusieurs mois entre la vie
et la mort, j'entrai enfin en convalescence; mais j'étais si amaigri
et si faible qu'à la suite d'une consultation les médecins décidèrent
de me renvoyer en Angleterre, sans perdre un instant. En conséquence,
je pris passage à bord du transport l'_Orontes_, et un mois plus tard
je débarquais à Portsmouth, avec, il est vrai, une santé à tout jamais
ruinée, mais muni, en revanche, d'un congé octroyé par notre bon et
paternel gouvernement pour me permettre de travailler pendant neuf mois
consécutifs à récupérer mes forces disparues.

Sans feu ni lieu, libre comme l'air--ou plutôt aussi libre qu'on peut
l'être lorsqu'on possède pour toute fortune 14 fr. 35 de rente par
jour,--je n'eus naturellement qu'une idée, celle de gagner Londres,
ce vaste réceptacle vers lequel converge, irrésistiblement entraînée
par tous les déversoirs de l'Empire Britannique, la foule des gens qui
n'ont dans la vie ni emploi fixe, ni but déterminé.

Je plantai d'abord mes pénates dans un petit hôtel du Strand et pendant
quelque temps j'y menai une vie aussi désœuvrée que monotone, tout en
entamant notablement mes pauvres économies. Bientôt même l'état de mes
finances devint si inquiétant qu'il me parut indispensable de choisir
entre les deux partis suivants: ou quitter la capitale et chercher à la
campagne quelque trou pour y végéter tristement, ou changer totalement
mon genre d'existence. Ce fut à cette dernière alternative que je
m'arrêtai; pour commencer je résolus de quitter l'hôtel et de m'établir
dans un domicile moins brillant comme apparence, mais plus économique.

Le jour même où j'avais pris cette décision, je me trouvais au
Criterion bar lorsque je sentis quelqu'un me frapper sur l'épaule, et
en me retournant, je reconnus le jeune Stamford que j'avais eu comme
assistant à l'hôpital de Barts. La vue d'une figure de connaissance,
pour tout homme qui se sent profondément isolé au milieu de l'infernal
brouhaha de Londres, est certainement la chose du monde la plus
réconfortante. Jamais cependant Stamford n'avait été pour moi ce qu'on
appelle un véritable copain, mais à ce moment je fraternisai avec lui
de la façon la plus enthousiaste, et lui-même de son côté sembla ravi
de la rencontre. Dans l'exubérance de ma joie, je l'invitai à déjeuner
chez Holborn et un instant après nous montions en fiacre pour nous y
rendre.

Pendant que la voiture roulait dans les rues tumultueuses de Londres:
«Quelle diable de vie avez-vous bien pu mener, Watson?» me demanda mon
compagnon en me dévisageant avec un étonnement non déguisé. «Vous êtes
maigre comme un coucou et noir comme une taupe.»

En quelques mots, je le mis au courant de mes aventures et j'en avais à
peine terminé le récit quand nous arrivâmes à la porte du restaurant.

«Pauvre garçon, me dit Stamford sur un ton de commisération, et
maintenant où en êtes-vous?

--Pour le moment je suis à la recherche d'un logement et par là
même d'un problème, le problème consistant à dénicher pour un prix
raisonnable un appartement suffisamment confortable.

--Étrange, murmura-t-il, vous êtes la seconde personne aujourd'hui qui
me tienne identiquement le même langage.

--Et quelle est la première?

--Un garçon qui vient à l'hôpital travailler dans le laboratoire de
chimie. Il se plaignait ce matin devant moi de ne pouvoir trouver un
ami pour partager avec lui un charmant appartement qu'il avait été
visiter, mais dont le loyer dépassait ses moyens.

--Bon Dieu! m'écriai-je, s'il désire vraiment trouver quelqu'un qui
partage avec lui et l'appartement et le loyer, je suis son homme. Je
préfère de beaucoup loger avec un camarade que vivre tout seul.»

Le jeune Stamford me regarda par-dessus son verre d'une façon
singulière. «Vous ne connaissez pas encore Sherlock Holmes, me dit-il;
peut-être ne tiendrez-vous pas à l'avoir toujours pour compagnon.

--Pourquoi? A-t-on quelque chose à lui reprocher?

--Oh! ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Seulement il est quelque
peu original, un véritable fanatique par rapport à certains genres de
sciences. Cependant par ce que j'en connais, il paraît être un très
brave garçon.

--Un étudiant en médecine, sans doute?

--Non, et même je n'ai aucune idée de ce qu'il a l'intention de faire.
Il est, dit-on, très fort en anatomie et tout à fait de premier ordre
en chimie; mais jamais, que je sache, il n'a suivi régulièrement les
cours de médecine. Il étudie d'une façon très décousue, excentrique
même; et, sans s'astreindre aux connaissances que tout le monde cherche
à acquérir, il en a amassé une foule d'autres, de quoi certainement
étonner tous ses professeurs.

--Ne lui avez-vous jamais demandé à quelle carrière il se destinait?

--Non certes, car ce n'est pas un homme qu'on puisse faire causer
facilement, quoiqu'à l'occasion, et si la fantaisie lui en prend, il
sache être assez communicatif.

--Je serais bien aise de le rencontrer, dis-je. Si je dois habiter
avec quelqu'un, je préférerais que ce fût avec un homme studieux et
d'habitudes tranquilles. Je ne suis pas encore assez fort, voyez-vous,
pour supporter beaucoup de bruit ou d'agitation, et d'ailleurs j'ai eu
assez de tout cela en Afghanistan pour en être rassasié jusqu'à la fin
de mes jours. Comment faire pour rencontrer votre ami?

--Il est bien probablement au laboratoire, répliqua Stamford; ou bien
il n'y met pas les pieds pendant des semaines entières, ou bien il y
travaille du matin jusqu'au soir. Si vous voulez, nous prendrons une
voiture après déjeuner et nous irons jusque-là.

--Parfaitement», répondis-je, et là-dessus nous nous mîmes à parler
d'autre chose.

En nous rendant à l'hôpital, Stamford me donna encore quelques détails
sur mon futur compagnon.

«Il ne faut pas m'en vouloir, commença-t-il, si vous ne vous entendez
pas avec l'individu en question; je ne le connais guère que pour
l'avoir rencontré de temps à autre au laboratoire. C'est vous qui avez
eu l'idée de cet arrangement, ne m'en rendez donc pas responsable.

--Si nous ne nous entendons pas, repris-je, il sera facile de nous
séparer. Cependant, Stamford, ajoutai-je, en le regardant fixement, il
me semble que vous avez des raisons spéciales pour vous laver les mains
de tout ce qui pourrait advenir. Y a-t-il vraiment quelque chose à
craindre du caractère de cet homme? Allons, parlez franchement et ne
soyez pas aussi cachottier.»

Stamford se mit à rire. «C'est qu'il n'est pas facile d'exprimer ce qui
est inexprimable, dit-il. Ce Holmes s'est, pour mon goût, un peu trop
identifié avec la science elle-même, et je crois que cela doit amener
fatalement à l'insensibilité la plus complète. Ainsi, je m'imagine
qu'il serait parfaitement capable d'administrer à un ami une petite
pincée de la substance toxique la plus récemment découverte, non par
méchanceté, vous m'entendez bien, mais simplement, étant donné son
esprit chercheur, pour se rendre exactement compte de la façon dont
ce poison opère. Cependant, je dois dire pour être juste, et cela
avec la conviction la plus entière, qu'il tenterait tout aussi bien
l'expérience sur lui-même. Il semble avoir la rage d'approfondir ce
qu'il étudie de façon à tout résumer dans des formules d'une exactitude
mathématique.

--Et je trouve qu'il a bien raison.

--D'accord, mais on peut pousser cette qualité jusqu'à l'exagération;
ainsi quand on en arrive à prendre un bâton pour en battre les sujets
anatomiques déposés sur la table de dissection, cela peut paraître au
moins étrange.

--Que me racontez-vous là?

--La pure vérité; il a fait cela un jour; c'était, paraît-il, pour se
rendre compte des effets ainsi produits sur les cadavres, et cela je
l'ai vu, de mes yeux vu.

--Cependant, vous dites que ce n'est pas un étudiant en médecine?

--Non,--Dieu seul sait quel est le but de ses études.... Mais nous
voici arrivés et vous allez pouvoir vous former vous-même une opinion à
son sujet.»

Tout en parlant, nous tournions dans une petite ruelle et nous
franchissions une porte bâtarde percée dans une aile du grand hôpital.
C'était pour moi un terrain familier et je n'avais pas besoin de guide
pour gravir les degrés de pierre du vaste escalier à l'aspect si
glacial, et pour trouver mon chemin dans ces longs corridors, aux murs
blanchis à la chaux, où s'ouvraient çà et là des portes peintes en brun
foncé.

Vers l'extrémité du bâtiment s'embranchait un passage bas et voûté qui
conduisait au laboratoire de chimie. Qu'on se figure une énorme pièce,
fort élevée, tapissée du haut en bas d'innombrables flacons. Partout de
larges tables, très basses, semées comme au hasard, et sur ces tables,
au milieu des cornues et des éprouvettes, de petites lampes Bunsen, à
la flamme bleuâtre, jetant des lueurs vacillantes.

Dans cette salle, et tout au fond, un seul étudiant, penché sur une
table, complètement absorbé par son travail. Au bruit de nos pas, il
leva vivement la tête, bondit vers nous en poussant un cri de triomphe
et en agitant sous le nez de mon compagnon l'éprouvette qu'il tenait à
la main. «Le voilà, le voilà, s'écria-t-il, il est trouvé le réactif
qui arrive à précipiter l'hémoglobine, le seul, l'unique!»

Vraiment il aurait découvert une mine d'or qu'il n'aurait pas pu
manifester une joie plus exubérante.

«Docteur Watson, Monsieur Sherlock Holmes», prononça Stamford en nous
présentant l'un à l'autre.

«Comment vous portez-vous?» me dit aussitôt Holmes, avec rondeur et
en me donnant une poignée de main dont l'énergie me révéla une force
musculaire que je n'aurais pu soupçonner à première vue. «Ah! ah! je
vois que vous revenez d'Afghanistan.

--Comment diable pouvez-vous le savoir? demandai-je abasourdi.

--Peu importe, répliqua-t-il en se souriant à lui-même. L'hémoglobine
et son réactif, voilà pour le moment la grande affaire. Je ne doute pas
que vous ne saisissiez toute l'importance de ma découverte?

--Évidemment, répondis-je, elle présente un certain intérêt au point de
vue chimique, mais au point de vue pratique....

--Comment, monsieur, mais, sous le rapport médico-légal, c'est
précisément la découverte la plus pratique qui ait été faite depuis
des années. Ne voyez-vous pas que cela nous donne une méthode
infaillible pour reconnaître les taches faites par le sang humain.
Venez par ici--et, dans son empressement, il me saisit par la manche
et m'entraîna vers la table où il venait de travailler.--D'abord
procurons-nous du sang frais, dit-il;--et, se donnant un léger coup
de bistouri au milieu du doigt, il recueillit dans un petit tube une
goutte de son sang.--Maintenant, je verse cette simple goutte dans
un litre d'eau. Vous voyez que l'eau conserve absolument l'apparence
qu'elle avait auparavant. La proportion de sang ne doit guère excéder
un millionième, et cependant je ne doute pas que nous n'obtenions la
réaction caractéristique.»

Tout en parlant, il jeta d'abord dans le récipient quelques cristaux
blancs, puis y versa quelques gouttes d'un liquide transparent. En
un instant, le tout prit une teinte acajou foncé et un précipité de
couleur brunâtre se forma au fond du bocal.

«Ha! ha!» s'écria-t-il en battant des mains avec l'air transporté d'un
enfant auquel on présente un joujou nouveau. «Qu'est-ce que vous en
pensez?

--Il me semble que voilà un réactif d'une rare sensibilité,
remarquai-je.

--Merveilleux! c'est merveilleux! Autrefois, avec le gaïac, on
n'obtenait que difficilement quelques résultats et encore bien
incertains. Il en était de même lorsqu'on soumettait les globules de
sang à l'analyse microscopique; celle-ci perdait toute valeur pour peu
que le sang fût vieux de quelques heures. Mon réactif, au contraire,
se comporte aussi bien avec du sang vieux qu'avec du sang frais; ah!
s'il avait été connu plus tôt, des centaines d'hommes qui se promènent
tranquillement sur la surface du globe, auraient depuis longtemps subi
le châtiment dû à leurs crimes.

--Vraiment, murmurai-je.

--Mais oui; nous touchons là au point capital d'un grand nombre de
causes judiciaires. Un homme n'est souvent soupçonné d'un crime que
plusieurs mois après l'avoir commis; on examine son linge ou ses
vêtements, on y découvre des taches rougeâtres; d'où proviennent-elles?
de sang, de boue, de rouille ou simplement du jus d'un fruit? Voilà
où plus d'un expert a perdu son latin, et pourquoi? Parce qu'on ne
possédait pas de réactif infaillible. Mais maintenant nous avons le
réactif de Sherlock Holmes et l'incertitude ne sera plus possible.»

Pendant qu'il parlait, ses yeux étincelaient; lorsqu'il eut fini,
mettant la main sur son cœur, il s'inclina profondément, comme pour
remercier une foule imaginaire de ses applaudissements.

«Recevez tous mes compliments, lui dis-je, confondu de cet enthousiasme
extraordinaire.

--N'avons-nous pas eu l'année dernière encore le cas de von Rischoff
de Francfort? Il aurait certainement été pendu, si mon réactif avait
existé. Et Mason de Bradford, et le célèbre Müller, et Lefèvre de
Montpellier, et Samson de la Nouvelle-Orléans.... Je pourrais citer
plus de vingt cas analogues.

--Mais vous êtes un répertoire vivant de tous les crimes, s'écria
Stamford en riant; publiez donc là-dessus un mémoire et intitulez-le:
_Nouvelles annales judiciaires du temps passé_.

--Cela pourrait être bien intéressant», murmura Sherlock Holmes, tout
en collant un petit morceau de taffetas à l'endroit où il s'était piqué
le doigt, puis me montrant sa main avec un sourire: «Je suis obligé
d'être prudent, dit-il, je manipule tant de poisons....» Je vis alors
que cette main était déjà couturée d'autres morceaux de taffetas et
toute brûlée par de violents acides.

«Mais ce n'est pas tout cela, interrompit Stamford en s'asseyant sur
un escabeau et en m'en poussant un autre avec son pied, nous sommes
venus ici pour parler d'affaires sérieuses. Mon ami que voici cherche
une installation, et, comme je vous ai entendu vous plaindre de ne pas
trouver de camarade pour cohabiter avec vous, j'ai cru bien faire en
vous réunissant.»

Sherlock Holmes parut ravi à l'idée de partager son logement avec moi:
«J'ai un appartement en vue, me dit-il, il est situé Baker Street, et
nous irait comme un gant.... Mais j'espère que vous ne craignez pas
l'odeur d'un tabac très fort?

--Je ne fume moi-même que du tabac de matelot, répondis-je.

--Bon, dit-il. Maintenant, je vous préviens que je suis toujours
entouré d'ingrédients chimiques et que je me livre quelquefois à des
expériences; cela vous contrarierait-il?

--En aucune façon.

--Voyons, laissez-moi chercher quels sont mes autres vices
rédhibitoires.... Ah! j'ai de temps en temps des humeurs noires qui
durent plusieurs jours et pendant lesquelles je n'ouvre pas la bouche.
Il ne faudra pas croire pour cela que je boude; vous n'aurez qu'à
me laisser tranquille et je reviendrai bien vite à mon état normal.
Maintenant, à votre tour; qu'avez-vous à confesser? Voyez-vous, il vaut
mieux que deux individus connaissent mutuellement tous leurs défauts
avant de se mettre à vivre en commun.»

Cet interrogatoire contradictoire me fit sourire: «Je possède un petit
chien bull, dis-je, puis mes nerfs ont été récemment si ébranlés que
je ne puis supporter le bruit et le tapage; enfin je me lève aux
heures les plus invraisemblables et je suis affreusement paresseux.
Je possède, il est vrai, un autre jeu de défauts quand je suis bien
portant, mais, pour le quart d'heure, voilà quels sont chez moi les
principaux.

--Par tapage, voulez-vous parler aussi du violon? demanda Holmes avec
inquiétude.

--Cela dépend de l'exécutant, répondis-je; entendre bien jouer du
violon, est un plaisir des dieux, mais si on en racle....

--Parfait alors, s'écria-t-il gaiement; en ce cas l'affaire me semble
conclue, à condition, bien entendu, que l'appartement vous plaise.

--Quand le visiterons-nous?

--Venez me prendre ici demain à midi, nous irons le voir ensemble.

--Convenu, dis-je en lui serrant la main; à demain, à midi précis.»

Nous le laissâmes, Stamford et moi, en train de continuer ses
expériences chimiques et nous reprîmes ensemble le chemin de mon hôtel.

«A propos, fis-je tout à coup en m'arrêtant et en me retournant vers
mon compagnon, comment diable a-t-il pu savoir que j'avais été en
Afghanistan?»

Stamford sourit d'un air énigmatique. «C'est précisément là une de ses
bizarreries; bien des gens se demandent comment il arrive à découvrir
du premier coup les choses les mieux cachées.

--Oh! du mystère alors, m'écriai-je, en me frottant les mains, cela
devient palpitant. Je vous suis vraiment bien reconnaissant de m'avoir
fait faire connaissance avec un pareil personnage. La véritable
manière d'étudier l'humanité consiste, vous le savez, à étudier
successivement les différentes individualités.

--Eh bien, étudiez celle-ci, répliqua Stamford en me disant adieu.
Seulement je vous avertis que vous vous heurtez à un problème qui
n'est pas facile à déchiffrer, et je parierais bien que le bonhomme en
apprendra vite plus long sur vous que vous n'en saurez sur lui. Sur ce,
bonsoir.

--Au revoir», répondis-je, et je continuai mon chemin tout en flânant,
réellement intrigué par ma nouvelle connaissance.




CHAPITRE II

OU L'ON VOIT QUE LA DÉDUCTION PEUT DEVENIR UNE VRAIE SCIENCE


Le lendemain, après nous être retrouvés au rendez-vous convenu, nous
nous rendîmes, Sherlock Holmes et moi, au numéro 221 de Baker Street,
pour visiter le logement dont il avait été question. Il se composait
de deux chambres à coucher très confortables et d'un grand salon
bien aéré, élégamment meublé et éclairé par deux larges fenêtres.
L'ensemble était si séduisant et le prix si modique--du moment où nous
en payions chacun la moitié--que l'affaire fut conclue sur-le-champ.
Comme nous pouvions entrer immédiatement en jouissance, je transportai
le soir même toutes mes affaires dans notre nouvel appartement et le
lendemain matin je vis arriver Sherlock Holmes avec un assez grand
nombre de malles et de caisses. Pendant deux ou trois jours nous fûmes
uniquement occupés à déballer tous nos bibelots et à les disposer de
manière à les mettre le mieux possible en valeur. Ces arrangements
préliminaires terminés, nous commençâmes à nous sentir installés et à
nous familiariser avec notre nouveau domicile.

Holmes n'était certainement pas un homme difficile à vivre; calme
d'allures, régulier dans ses habitudes, il se couchait rarement après
dix heures du soir et chaque matin, en me levant, je constatais
invariablement qu'il avait déjà décampé après avoir pris son déjeuner.
Parfois il passait la journée dans le laboratoire de chimie, parfois
dans la salle de dissection, ou bien encore il faisait de longues
promenades dont l'objectif semblait toujours être les quartiers les
plus misérables de la ville. Rien ne peut donner une idée de son
activité lorsqu'il était dans une période agissante; mais, au bout de
quelque temps, la réaction se produisait et pendant des jours entiers
il restait depuis le matin jusqu'au soir étendu sur un canapé du salon,
sans, pour ainsi dire, prononcer une parole ou remuer un membre. Dans
ces moments-là, ses yeux prenaient une expression si rêveuse et si
vague que je l'aurais certainement soupçonné de se livrer à l'usage
d'un stupéfiant quelconque, si sa sobriété exemplaire et la moralité
parfaite de sa vie n'eussent protesté contre une semblable supposition.

Les semaines se succédaient et je sentais ma curiosité devenir de
jour en jour plus vive à l'endroit du but qu'il pouvait bien donner
à son existence. Tout son extérieur, d'ailleurs, était fait pour
impressionner à première vue l'individu le moins observateur. D'une
taille élevée--il avait plus de cinq pieds et demi,--sa maigreur le
faisait paraître bien plus grand encore. Ses yeux étaient vifs et
perçants--excepté pendant ces périodes de torpeur dont j'ai parlé
plus haut,--et son nez, mince et recourbé comme le bec d'un oiseau de
proie, donnait à son visage une expression décidée, jointe à un air de
pénétration remarquable. La forme carrée et proéminente de son menton
contribuait aussi à dénoter chez lui une puissance de volonté peu
commune. Ses mains étaient constamment couvertes de taches d'encre et
de brûlures produites par les acides chimiques; et cependant il avait
une adresse extraordinaire dans les doigts, ainsi que j'ai pu m'en
convaincre souvent en le voyant manier ses fragiles instruments de
physique.

Quand bien même le lecteur devrait m'accuser d'avoir les instincts de
curiosité d'une vieille portière, j'avouerai que cet homme m'intriguait
terriblement et que bien des fois j'ai essayé de percer le mystère
dont il semblait vouloir s'entourer. Cependant avant de me juger trop
sévèrement qu'on veuille bien se rappeler combien ma vie sans but était
dépourvue de tout intérêt. Ma santé ne me permettait de sortir que
par des temps exceptionnellement favorables et je ne possédais pas un
ami à qui la pensée ait pu venir de passer quelques instants avec moi
et de rompre ainsi la monotonie d'une existence qui me pesait tous les
jours davantage. Aussi je saisis avidement cette occasion d'occuper
la majeure partie de mon temps en cherchant à soulever les voiles
mystérieux dont s'enveloppait mon compagnon.

Décidément il n'étudiait pas la médecine. Lui-même, en réponse à une
question posée par moi, avait confirmé les dires de Stamford à ce
sujet. Il ne semblait pas non plus subordonner ses lectures à une
méthode quelconque lui permettant, soit de faire des progrès dans une
science déterminée, soit de s'ouvrir un chemin particulier dans le
domaine de l'érudition. Et cependant son zèle pour certaines études
était vraiment remarquable; ses connaissances, qui sortaient de toutes
les limites convenues, étaient si vastes et si approfondies que
plus d'une fois les remarques faites par lui m'ont causé une réelle
stupéfaction. «Sûrement, pensais-je, pas un homme n'est capable de
travailler autant et d'acquérir sur certains points une instruction
aussi précise s'il ne se propose à lui-même un but bien défini. Car
les gens qui lisent sans apporter à leurs lectures un véritable esprit
de suite ne peuvent que bien rarement arriver à coordonner ce qu'ils
ont appris. Personne enfin ne consentirait à se surcharger le cerveau
d'une foule de connaissances secondaires sans avoir, pour agir ainsi,
les raisons les plus fortes.»

A côté de tout cela son ignorance en certaines choses était aussi
remarquable que son savoir. En fait de littérature contemporaine, aussi
bien qu'en philosophie ou en politique, il était nul, ou à peu près.
Je me souviens qu'ayant cité un jour Thomas Carlyle devant lui, il me
demanda de la façon la plus naïve quel nom je venais de prononcer là et
ce que ce personnage avait bien pu faire. Mais le jour où ma surprise
fut portée à son comble, ce fut celui où je découvris, par hasard,
qu'il était parfaitement ignorant de la théorie de Copernic et qu'il ne
connaissait même pas l'explication du système solaire. Qu'il y eût en
plein XIXe siècle, un être civilisé ne sachant pas que la terre tourne
autour du soleil, cela me parut si extraordinaire que je ne pouvais y
croire.

«Vous semblez étonné, me dit-il en souriant de mon air stupéfait. Mais
soyez tranquille, maintenant que je le sais, je ferai tous mes efforts
pour l'oublier.

--Pour l'oublier!

--Vous allez le comprendre. Dans le premier âge, le cerveau humain
me représente un grenier vide, le devoir de chacun est de le meubler
à son gré. S'agit-il d'un imbécile? Il emmagasinera toutes les
matières les plus encombrantes de telle façon que les connaissances
qui lui seraient le plus utiles s'entasseront à la porte sans pouvoir
entrer; ou bien, en mettant tout au mieux, une fois entrées, elles
se trouveront tellement enchevêtrées au milieu d'une foule d'autres
qu'elles ne seront plus à la portée de sa main, lorsque l'occasion
viendra pour lui de s'en servir. Tout au contraire, l'artisan
industrieux apporte le plus grand soin à la manière dont il meuble
son grenier. Il ne veut y loger que les instruments qui peuvent lui
être utiles dans son travail; seulement de ceux-ci a-t-il au moins un
vaste assortiment toujours rangé dans l'ordre le plus parfait. C'est
une erreur de penser que ce petit grenier ait des murs élastiques
qui puissent se dilater à volonté. Croyez-le bien, il vient un temps
où pour chaque chose nouvelle que vous apprenez, vous en oubliez une
que vous saviez précédemment. Il est donc de toute importance de ne
pas emmagasiner un bagage inutile qui vienne gêner celui qui doit
réellement vous servir.

--Mais le système solaire..., commençai-je en manière de protestation.

--Que diable cela peut-il bien me faire! interrompit-il avec
impatience; vous dites que la terre tourne autour du soleil; qu'elle
tourne autour de la lune si cela lui fait plaisir, mais, pour mon
compte, je m'en moque, et mes travaux ne s'en ressentiront guère!»

J'étais sur le point de lui demander en quoi pouvaient bien consister
ses travaux, lorsque je compris en le regardant que ma question serait
parfaitement intempestive. Cependant je me pris à méditer sur cette
conversation et je cherchai à en tirer quelques conclusions. N'avait-il
pas dit qu'il se refusait à acquérir toute connaissance qui ne serait
pas en relation directe avec son but? En conséquence, celles qu'il
possédait ne pouvaient que lui être utiles. J'énumérai donc en moi-même
les différents sujets sur lesquels il m'avait paru exceptionnellement
ferré et je pris même un crayon pour en dresser une liste exacte.

Je ne pus m'empêcher de sourire en relisant le document que j'étais
arrivé à rédiger ainsi.

Le voici:

  Résumé du savoir de Sherlock Holmes.

  1º En littérature. Connaissances nulles.

  2º En philosophie.          --

  3º En astronomie.           --

  4º En politique. Connaissances très médiocres.

  5º En botanique. Connaissances variables. Très ferré sur tout ce
  qui concerne la belladone, l'opium et les poisons en général,
  complètement ignorant en horticulture pratique.

  6º En géologie. Connaissances renfermées dans certaines limites bien
  définies; discerne à première vue les différents terrains les uns
  des autres: me montre après ses promenades les taches de boue de son
  pantalon et m'explique comment leur couleur et leur consistance lui
  permettent de reconnaître dans quelle partie de Londres chacune a été
  faite.

  7º En chimie. Connaissances très approfondies.

  8º En anatomie. Connaissances très grandes, mais acquises sans aucune
  méthode.

  9º En littérature sensationnelle. Érudition incroyable; selon toute
  apparence pas une abomination n'a été perpétrée dans le courant du
  siècle, sans qu'il en ait connaissance.

  10º ............................. Joue bien du violon.

  11º ............................. Est très fort à la canne, à la boxe
  et à l'épée.

  12º ............................. A une bonne connaissance pratique
  de la loi anglaise.

Mais à peine ce travail terminé, je le jetai au feu avec dépit.
«Décidément, pensai-je, plutôt que de chercher où peut mener un tel
amalgame de connaissances et quelle est la carrière dans laquelle elles
peuvent être utiles, mieux vaut y renoncer tout de suite.»

J'ai mentionné tout à l'heure le talent d'Holmes comme violoniste.
Certes il était très réel, très remarquable même; mais cet original
le manifestait d'une façon aussi excentrique que le reste. Qu'il fût
capable d'exécuter des morceaux d'une difficulté reconnue, cela était
hors de doute, puisqu'à ma requête il m'avait souvent joué des romances
de Mendelssohn et d'autres mélodies célèbres. Cependant, lorsqu'il
était livré à lui-même, il était bien rare de l'entendre, soit faire
de la vraie musique, soit même chercher à se rappeler un air connu. En
revanche, il s'étendait volontiers le soir dans son fauteuil et, posant
son violon sur ses genoux, se mettait à en gratter les cordes, les yeux
fermés. Parfois il obtenait ainsi une mélopée douce et mélancolique,
parfois les notes se succédaient joyeuses et vibrantes dans un mode
tout à fait fantastique. C'était pour lui une manière de répondre à ses
pensées intimes; mais cette musique avait-elle pour but de surexciter
ses facultés intellectuelles, ou naissait-elle simplement d'un caprice
momentané? c'est ce que je ne pouvais déterminer.

J'aurais été bien en droit de me révolter contre ces soli exaspérants,
si, d'ordinaire, il n'avait terminé la séance en jouant toute une série
de mes airs préférés, voulant sans doute par là me donner une légère
compensation pour l'épreuve à laquelle ma patience avait été mise
auparavant.

Pendant la première semaine, nous n'avions pas reçu une seule visite et
j'avais fini par croire que mon compagnon se trouvait aussi dépourvu
d'amis que je l'étais moi-même, quand, peu à peu, je m'aperçus qu'il
avait au contraire un grand nombre de relations réparties dans les
classes de la société les plus opposées. Je remarquai, entre autres,
un petit chafouin, à l'œil noir et perçant, dont la tête blafarde
avait une vague ressemblance avec celle d'un rat; il vint trois ou
quatre fois dans la même semaine et me fut présenté sous le nom de
M. Lestrade. Puis, un matin, je vis apparaître une jeune fille, très
élégante d'allures, qui resta environ une demi-heure à causer avec
Holmes. Dans l'après-midi du même jour, ce fut le tour d'un bonhomme
à cheveux gris, tout râpé, vrai type du brocanteur juif, qui paraissait
en proie à une surexcitation extraordinaire. Presque aussitôt après, je
vis entrer une vieille femme en savates. Un autre jour, ce fut un vieux
monsieur à cheveux blancs et à l'air respectable, une autre fois encore
un employé de chemin de fer reconnaissable à son uniforme de velours
côtelé. Chaque fois qu'arrivait un de ces individus bizarres, Sherlock
Holmes me demandait de lui abandonner le salon, et je me retirais alors
dans ma chambre. D'ailleurs, il me faisait toujours force excuses
pour le dérangement qu'il m'occasionnait; «mais, disait-il, il faut
bien que cette pièce me serve de cabinet d'affaires, et ces gens
sont mes clients.» J'aurais pu profiter de cela pour l'interroger à
brûle-point, si je n'avais éprouvé un certain scrupule à forcer ainsi
ses confidences. J'en étais même arrivé à me figurer qu'il avait
quelque bonne raison pour ne pas me mettre au courant de ses affaires,
quand il prit soin de me détromper en abordant de lui-même le sujet qui
m'intriguait tant.

Ce fut le 4 mars--j'ai des motifs sérieux pour me rappeler cette
date d'une façon précise,--que m'étant levé un peu plus tôt que de
coutume, je rejoignis Holmes dans le salon, avant qu'il eût fini son
repas matinal. Notre propriétaire était déjà si bien au courant de mes
habitudes que mon propre déjeuner n'était pas encore préparé. Avec
cette impatience inhérente à la nature humaine, j'agitai la sonnette et
donnai sèchement l'ordre de me servir. Puis avisant sur la table une
revue, je me mis à la feuilleter, tandis que mon compagnon dévorait
silencieusement ses tartines. Une marque au crayon faite à l'un des
articles attira mon attention, et ce fut naturellement celui-là que je
me mis à parcourir tout d'abord.

Son titre _Le livre de la vie_ me parut quelque peu prétentieux.
L'auteur cherchait à faire ressortir tout le profit qu'un homme
vraiment observateur pouvait retirer des événements quotidiens en les
passant soigneusement au crible d'un examen judicieux et méthodique.
Ce qu'il disait à ce propos me parut un mélange extraordinaire de
subtilité et de niaiserie; quelque serré qu'en fût le raisonnement, les
déductions étaient tellement tirées par les cheveux qu'elles semblaient
tomber complètement dans le domaine de l'exagération. L'expression
surprise un instant sur un visage, la contraction d'un muscle, le
clignement d'un œil, suffisaient, prétendait l'auteur, à révéler les
pensées les plus secrètes d'un individu. Quiconque possédait certaines
habitudes d'observation et d'analyse ne pouvait s'y tromper et devait
aboutir ainsi à des conclusions aussi mathématiques que celles
d'Euclide dans ses célèbres théorèmes. Enfin les résultats obtenus
ainsi devaient être si merveilleux qu'ils apparaissaient forcément,
aux yeux des gens qui n'étaient pas au courant des procédés employés,
comme des phénomènes émanant de la sorcellerie pure.

«Qu'on donne, disait l'auteur, une simple goutte d'eau à un homme
vraiment pourvu d'un esprit logique et il sera capable d'en déduire
l'existence de l'océan Atlantique ou de la cataracte du Niagara, sans
avoir jamais eu auparavant la moindre idée de l'un et de l'autre.
C'est ainsi que la vie de chaque homme n'est qu'une longue chaîne
dont il suffit de connaître un seul anneau pour pouvoir reconstituer
tous les autres. Il en est des facultés de déduction et d'analyse
comme de toutes les sciences en général; on ne peut les acquérir que
par une étude patiente et approfondie, et jamais vie humaine ne sera
assez longue pour permettre à un mortel d'atteindre, en ce genre, à
la perfection suprême. Au point de vue moral comme au point de vue
intellectuel, ce sujet est tellement complexe qu'il est préférable de
ne s'attaquer d'abord qu'aux problèmes les plus simples. Lorsque nous
rencontrons un homme, il faut qu'un coup d'œil suffise à nous révéler
son histoire, son métier, sa profession. Cet exercice est nécessaire
et, quelque puéril qu'il puisse paraître, il aiguise en nous toutes
les facultés d'observation et nous apprend où et comment nous devons
diriger nos regards. Examinez donc les ongles, les manches de l'habit,
la chaussure, les déformations subies par le pantalon à l'endroit des
genoux, les callosités du pouce et de l'index, l'expression du visage,
les poignets de la chemise et vous aurez par là autant d'indices qui
vous permettront de connaître à fond tout ce qui concerne l'individu
que vous aurez ainsi détaillé. Ne semble-t-il pas impossible, qu'avec
autant d'éléments réunis, tout homme tant soit peu intelligent n'arrive
pas à un résultat aussi clair que certain?»

«Quel galimatias impossible, m'écriai-je en jetant la revue sur la
table; je n'ai jamais lu idiotie pareille.

--Qu'est-ce qui vous prend donc? demanda Sherlock Holmes.

--Mais c'est la faute de cet article, dis-je en le désignant avec ma
cuillère, et tout en me préparant à attaquer mon déjeuner. Du reste
vous avez dû le lire, puisque vous y avez fait une marque. Il est
ingénieux, c'est indiscutable, mais il m'agace quand même terriblement.
Je vois d'ici le théoricien oisif qui s'est amusé à développer tous ces
charmants petits paradoxes, je le vois carré dans un bon fauteuil au
fond de son cabinet de travail.... En somme qu'a-t-il dit de pratique
dans tout cela? Fourrez-le donc, ce monsieur si habile, au fond d'une
voiture de troisième classe dans le chemin de fer souterrain et
demandez-lui de vous énumérer les professions de ses compagnons de
voyage; je parierais mille contre un qu'il serait incapable de s'en
tirer.

--Vous perdriez votre pari, repartit Holmes avec calme. Quant à
l'article en question, c'est moi qui en suis l'auteur.

--Vous!

--Moi-même. Mes goûts naturels me portent vers tout ce qui est
observation et déduction. Les théories que j'ai exposées là, et qui
vous paraissent si chimériques, sont au contraire on ne peut plus
pratiques, si pratiques même que c'est sur elles seules que je me
repose pour gagner ma vie.

--Comment cela? demandai-je involontairement.

--Mon Dieu, j'ai un métier tout spécial et je présume que je suis
seul au monde à l'exercer: je suis un policier consultant, si je puis
m'exprimer ainsi. Ici, à Londres, la police se compose d'une foule
d'agents appartenant, soit au gouvernement, soit à des agences privées.
Quand ces individus sont embarrassés, ils viennent me trouver et je
leur débrouille leur affaire. Pour cela, ils m'exposent les faits avec
toutes les circonstances qui s'y rattachent, et généralement, grâce à
l'étude spéciale que j'ai faite des crimes, je me trouve à même de les
remettre dans la bonne voie. Tous les crimes, en effet, ont entre eux
un véritable air de famille, et, si vous en connaissez mille jusque
dans leurs moindres détails, il est bien rare que vous n'arriviez pas
à démêler tout ce qui concerne le mille et unième. Ce Lestrade que
vous avez vu ici est un policier bien connu. Dernièrement il s'est mis
le doigt dans l'œil jusqu'au coude, à propos d'un faux qui avait été
commis, et c'est ce qui l'a amené chez moi.

--Et les autres personnes que vous recevez?

--La plupart sont envoyées par des agences privées. Ce sont tous des
gens qui se trouvent dans un embarras quelconque et qui demandent à ce
qu'on les en sorte. J'écoute leurs petites histoires, ils écoutent mes
commentaires et j'empoche mes honoraires.

--Ainsi, sans même quitter votre chambre, vous avez la prétention de
voir clair là où d'autres qui ont pu étudier sur place les faits dans
leurs moindres détails, ne peuvent s'y reconnaître?

--C'est cela même. J'ai à mon service une espèce d'intuition naturelle.
De temps en temps, il est vrai, il se présente un cas un peu plus
compliqué. Je suis bien alors forcé de me remuer et d'examiner les
choses par mes propres yeux. Vous avez pu remarquer que je possède
un gros bagage de connaissances spéciales; je les applique toutes
à la solution de ces problèmes, et elles me servent d'une façon
merveilleuse. La méthode de déduction, que j'ai exposée dans l'article
qui vient d'exciter votre indignation, m'est d'un secours inappréciable
lorsque j'ai à travailler par moi-même. L'observation, du reste, est
devenue chez moi une seconde nature. Ainsi vous avez paru surpris, lors
de notre première rencontre, quand je vous ai dit que vous arriviez
d'Afghanistan?

--On vous avait probablement renseigné là-dessus.

--Nullement. _J'avais vu_ que vous veniez de là-bas. Grâce à une longue
habitude, l'enchaînement de mes pensées se fait si rapidement dans mon
cerveau que j'arrive à la conclusion sans même me rendre compte des
anneaux qui composent cette chaîne; ils existent cependant. Tenez,
prenons pour exemple la manière dont j'ai procédé à votre égard. Voici,
me suis-je dit, un monsieur qui a l'air tout à la fois d'un médecin et
d'un militaire. C'est donc évidemment un médecin militaire. Il arrive
d'un pays des tropiques; car sa figure est toute brunie, quoique ce ne
soit pas la couleur naturelle de son teint puisque ses poignets sont
restés très blancs. Il a enduré de grandes privations et a été très
malade, comme sa mine le révèle trop clairement. De plus, il a reçu une
blessure au bras gauche, puisque ce membre semble raide et tout gêné.
Quel est, sous les tropiques, le pays où un médecin militaire anglais
a pu se trouver en proie à de réelles souffrances et avoir été blessé
au bras? cela ne peut être que l'Afghanistan. Tout cet enchaînement de
pensées ne m'a pas pris une seconde; c'est alors que je vous ai dit
que vous arriviez d'Afghanistan et vous avez semblé tout surpris.

--Grâce à vos explications, cela me paraît maintenant assez simple,
dis-je en souriant. Vous me rappelez le Dupin d'Edgar Allen Poë. Mais
je ne soupçonnais pas que de tels individus pussent exister en dehors
des romans.»

Sherlock Holmes se leva et alluma sa pipe: «Vous croyez sans doute
me faire un compliment en me comparant à Dupin, dit-il. Eh bien, à
mon avis, Dupin n'était qu'un homme très ordinaire. Son seul truc
consistait à pénétrer les pensées de ses interlocuteurs en les
surprenant tout à coup, après un quart d'heure de silence, par une
remarque faite avec à-propos; mais c'est là une méthode vraiment très
superficielle et contre laquelle il est trop facile de se mettre en
garde. Il possédait évidemment certaines facultés d'analyse, mais de là
à être le phénomène que Poë a voulu en faire, il y a loin!

--Avez-vous lu les œuvres de Gaboriau, demandai-je; Lecoq
personnifie-t-il pour vous le type du parfait policier?»

Sherlock Holmes ricana d'une façon ironique: «Lecoq était un vulgaire
brouillon, s'écria-t-il avec humeur. Il n'avait qu'une seule chose à
son actif: son énergie. Non, voyez-vous, ce livre m'a positivement
rendu malade. Il s'agissait, n'est-ce pas, de constater l'identité d'un
prisonnier inconnu? En vingt-quatre heures j'y serais arrivé; Lecoq,
lui, a eu besoin de six mois. Cet ouvrage devrait être mis entre les
mains des agents comme un manuel destiné à leur montrer tout ce qu'ils
ne doivent pas faire.»

Je fus choqué de voir ainsi démolir deux types que je me plaisais à
admirer. Aussi, me levant, j'allai à la fenêtre et me mis à regarder
dans la rue très animée à ce moment. «Ce garçon-là, pensai-je, peut
être fort habile, mais en tout cas il est joliment plein de lui-même.»

«Hélas, l'entendis-je reprendre tristement, de nos jours, il n'y a plus
de crimes, il n'y a plus de criminels. A quoi sert maintenant dans
notre profession un cerveau puissamment organisé? Je sens que j'ai en
moi de quoi rendre mon nom à jamais célèbre; il n'y a pas d'homme, il
n'y en a jamais eu qui ait acquis autant de connaissances spéciales
jointes à d'aussi précieuses dispositions naturelles, dans le seul
but de faire la guerre au crime. A quoi bon tout cela? Il n'y a plus
de crime ou s'il y en a ce sont de petits crimes si maladroitement
machinés que le dernier agent de Scotland Yard est capable de les
percer à jour.»

Agacé d'une telle présomption, je cherchai à changer le sujet de la
conversation. «Je me demande ce que cet individu peut bien vouloir?»
dis-je montrant du doigt un homme qui s'avançait lentement de l'autre
côté de la rue en examinant attentivement les numéros de chaque maison.
C'était un fort gaillard, aux épaules carrées et habillé d'une façon
commune; il tenait à la main une grande enveloppe bleue et était
évidemment chargé d'une commission.

«Vous voulez parler de ce sous-officier de marine retraité?» demanda
Sherlock Holmes.

«Que le diable emporte l'animal avec sa vantardise, me dis-je en
moi-même, il sait bien que je ne peux pas vérifier l'exactitude de ses
suppositions.»

A peine avais-je eu le temps de formuler cette pensée que l'homme
en question, apercevant le numéro inscrit sur notre porte, traversa
rapidement la chaussée. Un violent coup de marteau se fit entendre,
puis quelques mots prononcés par une voix de basse-taille, et des pas
lourds résonnèrent dans l'escalier.

«Pour M. Sherlock Holmes», dit l'individu en entrant dans la pièce et
en tendant à mon ami la lettre dont il était porteur.

C'était pour moi une excellente occasion de rabattre un peu le caquet
de mon compagnon; car il ne devait évidemment pas s'attendre un
instant auparavant à ce que je fusse aussitôt à même de contrôler ses
assertions.

«Dites-moi, l'ami, dis-je en prenant ma voix la plus aimable, puis-je
vous demander quelle est votre profession?

--Commissionnaire, répondit-il brusquement, mais mon uniforme est en
réparation.

--Et auparavant, repris-je en regardant malicieusement Holmes du coin
de l'œil, qu'étiez-vous donc?

--Sergent dans l'infanterie légère de la marine royale. Il n'y a pas de
réponse? Bonsoir, messieurs.»

Il fit sonner ses talons l'un contre l'autre, porta la main à sa
coiffure en guise de salut, et sortit.




CHAPITRE III

LE MYSTÈRE DU JARDIN LAURISTON


Je dois l'avouer, cette preuve inattendue de la justesse des théories
émises par mon ami me fit une profonde impression, et la considération
que j'avais déjà pour ses facultés d'analyse s'en accrut encore.
Cependant, tout cela n'était-il pas arrangé d'avance dans le seul
but de m'éblouir? Je me le demandais tout en ne comprenant pas bien
l'intérêt qu'il aurait pu avoir à m'abuser de la sorte.

Je me mis à l'examiner; il avait terminé la lecture de la lettre et ses
yeux venaient de prendre cette expression terne, absente, qui prouvait
que ses pensées erraient au loin.

«Comment avez-vous fait pour deviner aussi juste? lui demandai-je.

--Deviner quoi? répondit-il brusquement.

--Mais que cet homme était un ex-sous-officier de la marine royale.

--Je n'ai pas de temps à perdre en niaiseries, grommela-t-il; puis avec
un sourire: Pardon de ma grossièreté; c'est que vous avez interrompu le
fil de mes pensées; mais au fond cela vaut peut-être mieux. Alors vous
n'aviez vraiment pas vu que cet homme avait été sous-officier dans la
marine?

--Non, certainement.

--Le deviner était cependant plus facile que d'expliquer comment j'ai
été amené à cela. Si on vous demandait de faire la preuve que deux
et deux font quatre, la feriez-vous facilement? et cependant c'est
un fait dont vous êtes absolument certain. Eh bien! pour en revenir
à l'individu en question, j'ai pu, d'un côté à l'autre de la rue,
apercevoir une grande ancre bleue tatouée sur le dessus de sa main.
Cela sentait la mer. De plus il avait une tournure militaire et ses
favoris étaient taillés à l'ordonnance. Voilà pour la marine.--Enfin
il avait l'air assez convaincu de sa propre importance et paraissait
posséder l'habitude du commandement. N'avez-vous pas en effet remarqué
la manière dont il portait la tête et dont il frappait le sol avec
sa canne? Comme en outre il n'était plus jeune et avait une certaine
apparence de «respectability», j'en ai conclu qu'il avait été
sous-officier.

--Merveilleux! m'écriai-je.

--Bien simple», reprit modestement Holmes, et cependant je vis à sa
figure qu'il était assez satisfait de la façon spontanée dont j'avais
exprimé mon admiration. «Je disais tout à l'heure, reprit-il, qu'il n'y
avait plus de criminels, eh bien! je m'étais trompé; lisez ceci!» et il
me tendit la lettre que le commissionnaire venait d'apporter.

«Comment? m'écriai-je après l'avoir parcourue d'un coup d'œil, mais
c'est horrible!

--Oui, cela semble sortir un peu de la banalité ordinaire,
remarqua-t-il avec calme. Voudriez-vous être assez aimable pour me
relire cette lettre tout haut?»

Voici ce qu'elle contenait:

  «Cher Monsieur Sherlock Holmes,

  «Il y a eu cette nuit du grabuge au nº 3 du Jardin Lauriston, près
  la route de Brixton. L'agent de faction dans ce quartier aperçut
  vers deux heures du matin une lumière qui semblait venir de cette
  maison; comme elle est inoccupée, il trouva la chose anormale et se
  dirigea de ce côté. La porte était ouverte; dans la première pièce,
  complètement démeublée, gisait le cadavre d'un homme bien mis et
  paraissant appartenir à une condition sociale élevée; il avait dans
  sa poche des cartes de visite au nom d'Enoch J. Drebber, Cleveland
  Ohio, U.S.A. Le vol n'avait pas été le mobile du crime et jusqu'ici
  il est impossible de dire ce qui a pu déterminer la mort! On
  remarque bien dans la chambre des taches de sang, mais le corps ne
  porte aucune trace de blessure. Comment cet homme a-t-il pu entrer
  dans cette maison inhabitée? C'est là que commence le mystère; et,
  pour tout dire, cette affaire n'est d'un bout à l'autre qu'une
  parfaite énigme.

  «Si vous voulez vous rendre là-bas à une heure quelconque avant
  midi, vous m'y trouverez. J'ai laissé tout dans le _statu quo_
  jusqu'à ce que je sache ce que vous comptez faire. Dans le cas où il
  vous serait impossible de venir, je vous donnerai des détails plus
  circonstanciés, et je m'estimerais très heureux si vous vouliez être
  assez bon pour me faire connaître votre opinion.--Agréez, etc...

  «TOBIAS GREGSON.»

«Gregson est le plus fin des limiers de Scotland Yard, remarqua mon
ami; Lestrade et lui, voilà les sujets d'élite de ce contingent si peu
recommandable. Ils sont tous les deux ardents, pleins d'énergie, mais
malheureusement ils sont trop, toujours trop, de parti pris. De plus,
entre eux, ils sont à couteaux tirés, aussi jaloux l'un de l'autre
que deux beautés à la mode pourraient l'être. Il y aura des scènes
amusantes à propos de cette nouvelle affaire, s'ils s'en occupent
ensemble.»

J'étais confondu du calme avec lequel Holmes s'exprimait. «Mais il n'y
a pas un moment à perdre, m'écriai-je, voulez-vous que j'aille vous
chercher un fiacre?

--Je ne sais pas encore si je vais me déranger. Je suis le paresseux le
plus indécrottable qui ait jamais existé, sinon d'une façon habituelle,
au moins par accès; quelquefois, en revanche, je sais être assez actif.

--Cependant, voici justement l'occasion que vous désiriez tant.

--Mais, mon cher ami, qu'est-ce que cela peut bien me faire? Supposons
que je débrouille l'affaire, vous pouvez être certain que Gregson,
Lestrade et Cie en recueilleront tout le bénéfice. Voilà ce que c'est
que d'être en dehors de toute situation officielle.

--Cependant, puisqu'on implore votre concours.

--Oui, Gregson sait bien que je suis plus malin que lui et avec moi
il en convient facilement; mais il se couperait la langue, plutôt que
de le reconnaître devant une autre personne. En tout cas nous pouvons
toujours aller voir ce qui en est; je n'agirai d'ailleurs qu'à ma
guise, et peut-être aurai-je, à défaut d'autre chose, l'occasion de
rire de tous ces pantins. En route donc.»

En disant cela, il se hâtait d'enfiler son pardessus, et ne manifestait
plus l'ombre de paresse. C'était la période d'activité qui commençait.

«Vite, prenez votre chapeau, me dit-il.

--Vous désirez que je vous accompagne?

--Oui, si vous n'avez rien de mieux à faire.»

Une minute plus tard, installés dans un hansom, nous roulions à toute
vitesse dans la direction de Brixton Road. La matinée était brumeuse,
le ciel chargé de nuages, et un voile sombre, qui semblait refléter
toute la boue des rues, flottait au-dessus des maisons. Holmes se
montrait d'une humeur charmante et discourait sans s'arrêter, sur
les violons de Crémone et sur les mérites comparés d'un Stradivarius
et d'un Amati. Quant à moi, je gardais le silence; car ce temps
mélancolique, cette affaire sinistre dans laquelle nous nous trouvions
engagés m'impressionnaient péniblement.

«Vous ne semblez pas réfléchir beaucoup à ce que vous allez faire,
dis-je enfin, interrompant ainsi la dissertation musicale de mon
compagnon.

--Je n'ai encore aucune donnée précise, répondit-il; c'est une grave
erreur que d'échafauder une théorie avant d'avoir rassemblé tous les
matériaux nécessaires; cela ne peut que fausser le jugement.

--Vous n'avez plus longtemps à attendre, remarquai-je, en regardant par
la portière; nous sommes arrivés à Brixton Road et voici, si je ne me
trompe, la maison en question.

--Vous avez raison. Cocher, arrêtez!» cria-t-il.

Nous étions encore à une centaine de mètres du but de notre excursion,
mais il insista pour mettre pied à terre à cet endroit et pour faire
le reste du trajet à pied.

La bâtisse qui portait le nº 3 du Jardin Lauriston avait une apparence
impressionnante et sinistre; elle faisait partie d'un groupe de quatre
maisons construites un peu en retraite sur la rue; les deux premières
étaient habitées, les deux autres n'avaient pas de locataires. Ces
dernières présentaient trois rangées de fenêtres béantes, à l'aspect
lugubre et abandonné, et dont, çà et là, une vitre, portant un petit
carton avec l'indication à louer, donnait l'impression d'un œil
recouvert d'une taie blanche. Un petit jardin séparait chacune de ces
maisons de la rue; pour le moment, ces jardins, détrempés par la pluie
qui n'avait pas cessé de tomber toute la nuit, n'étaient plus que des
cloaques bourbeux. En temps ordinaire, on y distinguait une allée
étroite dont l'argile jaunâtre perçait à travers des graviers trop
rares; çà et là, quelques plantes étiolées y poussaient péniblement.
Comme clôture, un mur de brique haut d'un mètre à peine et surmonté
d'une grille en bois.

Au moment de notre arrivée, un agent de police se tenait appuyé contre
cette grille, et un groupe assez nombreux de badauds ou de vagabonds
allongeaient le cou et écarquillaient les yeux dans le fallacieux
espoir de saisir quelque chose du drame mystérieux qui s'était accompli
derrière ces murs. Je m'imaginais que Sherlock Holmes ne perdrait
pas une minute pour se précipiter dans la maison et attaquer de
front l'énigme qu'elle renfermait; mais à mon grand étonnement, tout
différente fut sa manière de procéder. Avec un air de nonchalance
parfaite, que, vu la circonstance, je ne pus m'empêcher de prendre
pour de l'affectation, il se mit à flâner sur le trottoir, allant
et venant à petits pas et portant ses regards distraits tantôt vers
le sol, tantôt encore vers les maisons en face ou vers les grilles
qui servaient de clôture. Ce singulier examen terminé, il s'engagea
lentement dans l'allée en ayant soin de suivre la bordure de gazon,
les yeux attentivement dirigés vers la terre. Deux fois il s'arrêta,
et je le vis même esquisser un sourire, tandis qu'une exclamation de
satisfaction s'échappait de ses lèvres. Sur le sol détrempé, on pouvait
voir de nombreuses traces de pas; mais, étant données toutes les
allées et venues des gens de la police, je n'arrivais pas à comprendre
ce qu'Holmes espérait reconnaître dans ces empreintes. Malgré cela,
connaissant sa promptitude à percevoir les moindres détails, je sentais
qu'il découvrait une foule de choses intéressantes là où, pour ma part,
je ne déchiffrais rien. Au moment où nous arrivions à la porte de la
maison, nous vîmes un homme grand, à la figure pâle, aux cheveux blonds
filasse, qui tenait un calepin à la main, se hâter à notre rencontre.
Il serra avec effusion la main de mon compagnon, disant: «C'est
vraiment bien aimable à vous de venir, j'ai fait laisser toutes choses
en l'état.

--Excepté ici, répondit mon ami en montrant du doigt l'allée; si tout
un troupeau de buffles avait passé par là, il n'aurait certes pas fait
un plus grand gâchis. J'espère bien cependant, Gregson, que vous aviez
fait auparavant toutes vos observations.

--J'ai eu tant à faire dans l'intérieur de la maison,... répliqua
l'agent de police d'une manière évasive, mais mon collègue, M.
Lestrade, est ici et c'est sur lui que je me suis reposé du soin
d'examiner le jardin.»

Holmes me regarda en clignant de l'œil d'une manière sardonique. «Avec
deux hommes tels que vous et Lestrade sur les lieux, dit-il, il ne
restera pas grand travail pour moi.»

Gregson se frotta les mains d'un air de satisfaction. «Je crois en
effet, répondit-il, que nous avons fait absolument tout ce qu'il y
avait à faire; toutefois c'est un cas fort curieux et, comme je connais
votre goût pour ce qui est extraordinaire....

--Vous n'êtes pas venu ici en fiacre, n'est-ce pas? interrompit
Sherlock Holmes.

--Non, monsieur!

--Et Lestrade?

--Lestrade non plus.

--Dans ce cas, allons examiner la chambre.»

Et sur cette remarque qui semblait incohérente, il entra dans la
maison, suivi de Gregson, dont les traits exprimaient un ahurissement
complet. Un petit passage dont le plancher était recouvert d'une
épaisse couche de poussière menait à la cuisine et aux offices. Deux
portes se trouvaient à droite et à gauche; l'une d'elles n'avait
évidemment pas été ouverte depuis longtemps; l'autre donnait sur la
salle à manger et c'était là que s'était déroulé le drame. Holmes
y entra et je le suivis, dominé par ce sentiment pénible que nous
ressentons toujours en présence de la mort.

C'était une vaste pièce carrée que l'absence de tout meuble faisait
paraître plus grande encore. Un papier vernissé, fort ordinaire,
tapissait les murs; on y voyait de nombreuses taches d'humidité; et, çà
et là, des bandes entières à moitié détachées pendaient lamentablement,
laissant à nu le plâtre pourri qu'elles auraient dû recouvrir. En face
de la porte, sur le coin d'une cheminée prétentieuse en imitation
de marbre blanc, on remarquait le reste d'une bougie de cire rouge
à moitié consumée. Les vitres de l'unique fenêtre étaient si sales
qu'elles semblaient ne laisser passer qu'à regret un jour douteux, ce
qui répandait sur l'appartement tout entier une teinte grise et sombre
que venait encore renforcer la couche épaisse de poussière dont chaque
objet était recouvert.

Tous ces détails ne me revinrent que plus tard à la mémoire; sur
le moment, mon attention se concentra tout entière sur l'horrible
spectacle que présentait, étendu devant nous, un corps rigide, dont
les yeux, encore grands ouverts, dirigeaient vers le plafond leur
regard sans vie. La victime qui paraissait avoir de quarante-quatre
à quarante-cinq ans, était de taille moyenne, large d'épaules, avec
des cheveux noirs et crépus, et une barbe courte et clairsemée. Elle
était vêtue d'une redingote, en drap épais, d'un gilet pareil et d'un
pantalon de couleur claire; le col et les manchettes de la chemise
étaient d'une blancheur immaculée. Un chapeau haut de forme, tout neuf
et brillant comme un miroir, gisait à terre. Les bras étaient étendus
en croix et les mains crispées; les membres inférieurs se tordaient
comme si les dernières souffrances de l'agonie avaient été terribles.
Je lisais sur cette figure immobile une expression d'horreur et de
haine telle que je n'en avais jamais vue à aucun visage humain. Tout
dans l'aspect de ce misérable, son front bas, son nez aplati, sa
mâchoire proéminente, et surtout cette position étrange et ces membres
contournés, tout contribuait à lui donner une ressemblance singulière
avec un véritable gorille. J'ai vu la mort sous bien des formes,
mais jamais sous une apparence plus effroyable que dans cette pièce
sombre et lugubre, à deux pas d'une des principales artères de Londres
suburbain.

Lestrade, avec cet air de furet qui lui était particulier, se tenait
près de la porte et nous salua lorsque nous entrâmes.

«Cette affaire fera sensation, monsieur, remarqua-t-il. Ce n'est pas
d'aujourd'hui que je suis dans le métier et cependant cela dépasse tout
ce que j'ai déjà vu.

--Pas un seul indice! dit Gregson.

--Pas un seul», renchérit Lestrade.

Sherlock Holmes s'approcha du cadavre, et s'agenouillant auprès de lui,
l'examina avec la plus grande attention.--«Vous êtes sûrs qu'il ne
porte aucune trace de blessure», demanda-t-il, montrant les nombreuses
gouttes de sang et les éclaboussures rougeâtres qu'on remarquait tout
autour.

«Absolument sûrs! s'écrièrent les deux agents d'une seule voix.

--Alors ce sang ne peut provenir que d'un autre individu et celui-là
est bien probablement l'assassin, si toutefois il y a eu assassinat.
Cela me rappelle tout à fait les circonstances qui entourèrent la mort
de Van Jansen à Utrecht en 1834. Vous rappelez-vous ce cas, Gregson?

--Non, monsieur.

--Vous feriez bien de le lire, je vous assure; il n'y a rien de nouveau
sous le soleil, tout ce qui arrive est arrivé.»

Pendant qu'il parlait, ses doigts agiles se promenaient çà et là,
tâtant, pressant, déboutonnant, inspectant tout; mais ses yeux avaient
repris cette expression vague dont j'ai parlé plus haut. Si rapide fut
cet examen, que jamais on n'aurait pu croire qu'il fût en même temps
aussi minutieux.

Ensuite Holmes se penchant sur les lèvres du mort se mit à aspirer,
puis à renifler et enfin il termina son petit travail en inspectant les
semelles des bottines qui sortaient de chez un bon faiseur.

«Ce cadavre n'a pas été remué? demanda-t-il.

--Pas plus que cela n'a été indispensable pour notre enquête.

--Vous pouvez maintenant le faire porter à la morgue; il n'a plus rien
à nous apprendre.»

Gregson avait déjà fait venir quatre hommes avec un brancard; à son
appel ils entrèrent et emportèrent l'inconnu. Au moment où ils le
soulevèrent, une bague tomba et roula sur le sol, Lestrade la saisit et
la regarda avec des yeux surpris.

«Une femme est entrée ici, s'écria-t-il; c'est un anneau de mariage»,
et il le tenait sur la paume de sa main. Nous l'entourâmes tous et
examinâmes la bague; on n'en pouvait douter, ce cercle d'or avait été
un jour passé au doigt d'une jeune mariée.

«Voilà qui complique encore l'affaire, murmura Gregson; Dieu sait
pourtant qu'elle était déjà assez embrouillée comme cela.

--Êtes-vous sûr que cette circonstance ne la simplifie pas au
contraire? observa Holmes. Mais nous n'apprendrons rien de plus en
restant à contempler cet anneau; qu'avez-vous trouvé dans les poches?

--Tout est là, dit Gregson, montrant une réunion d'objets posés sur
l'une des marches de l'escalier: une montre en or nº 97,163 venant de
chez Barraud de Londres; une chaîne en or, dite «Albert», solide et
très lourde; une bague en or avec une devise maçonnique, une épingle
en or représentant la tête d'un bull-dog dont les yeux sont formés par
deux rubis; un porte-cartes en cuir de Russie, contenant des cartes au
nom d'Enoch J. Drebber, de Cleveland, ceci correspondant d'ailleurs aux
initiales E. J. D. marquées sur le linge; pas de porte-monnaie, mais
de l'argent à même dans la poche, 7 livres 13 sh. (188 fr. 75); une
édition de poche du _Décaméron_, de Boccace, portant sur la première
page le nom de Joseph Stangerson; deux lettres, l'une au nom de E. J.
Drebber, l'autre à celui de Joseph Stangerson.

--Et quelle adresse portent ces lettres?

--Banque américaine, Strand, poste restante. Elles sont toutes les deux
de la Compagnie des paquebots Guion et se rapportent au départ de ses
bateaux de Liverpool. Il est clair que ce malheureux était sur le point
de retourner à New-York.

--Avez-vous fait une enquête sur ce Stangerson?

--J'ai commencé par là, dit Gregson. J'ai fait insérer des annonces
dans tous les journaux et j'ai dépêché un de mes hommes à la Banque
américaine; mais il n'est pas encore revenu.

--Avez-vous télégraphié à Cleveland?

--Ce matin même.

--Comment avez-vous rédigé votre demande de renseignements?

--Nous avons simplement fait connaître les circonstances qui les
nécessitaient et déclaré que nous serions reconnaissants de toute
information pouvant nous servir.

--Vous n'avez pas demandé de détails sur un point qui vous aurait paru
particulièrement important?

--J'ai demandé des renseignement sur Stangerson.

--Voilà tout? Ne vous semble-t-il pas qu'il existe un pivot sur lequel
toute l'affaire doit reposer? Ne comptez-vous pas télégraphier de
nouveau?

--J'ai fait tout ce qu'il y avait à faire», repartit Gregson, d'un ton
piqué.

Sherlock Holmes marmotta quelque chose entre ses dents; il semblait sur
le point d'adresser une remarque à Gregson, quand Lestrade, qui était
resté dans la première pièce, pendant que nous avions été causer dans
l'antichambre, reparut soudain en se frottant les mains d'un air de
triomphe.

«Monsieur Gregson, dit-il, je viens de faire une découverte de la plus
haute importance et qui aurait pu certainement échapper à tout le
monde, si je n'avais pas eu l'idée de faire un examen minutieux de la
muraille.»

Les yeux du petit bonhomme étincelaient et il ne pouvait cacher sa
satisfaction d'avoir ainsi damé le pion à son collègue.

«Venez par ici», dit-il, en rentrant tout affairé dans la salle à
manger.

Nous le suivîmes et l'air de cette pièce fatale me sembla moins
difficile à respirer, du moment où ce mort, à l'aspect terrifiant, n'y
était plus.

«A présent, regardez bien.»

Il enflamma une allumette sur la semelle de son soulier et l'éleva de
façon à éclairer la muraille.

«Voyez», dit-il triomphant.

J'ai dit plus haut que le papier était décollé par places. Dans un coin
en particulier une large bande s'était détachée découvrant ainsi le
plâtre jauni de la cloison. A cet endroit, apparaissait, grossièrement
écrit en lettres rouges, ce seul mot:

  RACHE

«Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? s'écria l'agent de police, en
prenant l'intonation d'un barnum de foire faisant la parade. On n'avait
pas aperçu cette inscription parce qu'elle se trouvait dans le coin le
plus obscur de la chambre, que personne n'avait songé à inspecter. Mais
l'assassin, homme ou femme, l'a tracée avec son propre sang. Voyez, le
sang a coulé là, le long du mur. Voilà donc qui enlève toute idée de
suicide. Maintenant pourquoi l'assassin a-t-il choisi de préférence cet
endroit? Je vais vous l'expliquer. Vous voyez cette bougie, placée sur
la cheminée: elle était allumée au moment du crime, et cette partie de
la pièce se trouvait ainsi la mieux éclairée, au lieu d'être, comme à
présent, la plus sombre.

--Et maintenant que vous avez fait cette précieuse découverte,
voulez-vous nous expliquer ce qu'elle prouve? demanda Gregson d'un air
ironique.

--Ce qu'elle prouve? Tout simplement que quelqu'un allait écrire le nom
de Rachel, lorsqu'il a été dérangé avant d'avoir pu achever le mot.
Retenez bien ce que je vous dis: quand le mystère aura été éclairci,
vous verrez qu'une femme du nom de Rachel s'y trouve mêlée. C'est fort
joli d'en rire, monsieur Sherlock Holmes; vous pouvez être très habile
et très malin, mais c'est encore le vieux chien de chasse qui aura le
dernier mot de tout cela.

--Je vous fais mes plus humbles excuses», dit mon compagnon, dont un
éclat de rire intempestif avait provoqué chez le petit homme, cet
accès de colère. «Vous avez le mérite incontestable d'avoir le premier
découvert ce mot qui, comme vous le dites fort bien, n'a guère pu
être écrit que par le second acteur du drame de la nuit dernière. Je
n'ai pas encore eu le temps d'examiner cette pièce, mais, si vous le
permettez, je vais m'y mettre maintenant.»

Tout en parlant, il avait retiré de sa poche un mètre en étoffe et une
grande loupe ronde. Muni de ces deux instruments, il se mit à trotter
sans bruit à travers la chambre, s'arrêtant ici, s'agenouillant là,
se couchant même parfois à plat ventre. Cette occupation l'absorbait
tellement qu'il semblait avoir complètement oublié notre présence; on
l'entendait marmotter à mi-voix, laissant échapper sans interruption
des exclamations, des gémissements, des petits sifflements, ou des cris
contenus d'encouragement et d'espoir. A le voir ainsi, il me rappelait
singulièrement un bon chien d'équipage lorsque dans un balancé il court
à droite et à gauche en donnant de temps à autre un coup de gueule
d'impatience, jusqu'au moment où il peut empaumer de nouveau la voie.

Ces investigations durèrent plus de vingt minutes; tantôt Holmes
mesurait, avec une minutie extrême, la distance entre deux traces qui
restaient totalement invisibles à mes yeux; tantôt il appliquait son
mètre contre le mur d'une manière tout aussi incompréhensible. A un
moment donné, il recueillit soigneusement sur le plancher un peu de
poussière grisâtre et la mit dans une enveloppe. Finalement il examina
avec sa loupe le mot écrit sur le mur, suivant les contours de la
lettre avec la plus scrupuleuse attention. Ceci fait, trouvant sans
doute qu'il avait achevé sa tâche, il remit son mètre et sa loupe dans
sa poche.

«On dit qu'un homme de talent est celui qui sait payer de sa personne
sans compter, remarqua-t-il en souriant. Cela n'est guère juste, mais
peut s'appliquer assez bien à la définition du bon policier.»

Gregson et Lestrade avaient observé les manœuvres de leur collègue
amateur avec une curiosité non déguisée, mélangée d'un certain dédain.
Ils ne voyaient évidemment pas ce dont je commençais à m'apercevoir:
c'est que les moindres actions de Sherlock Holmes concordaient toutes
vers un but pratique et parfaitement défini.

«Quelle est maintenant votre opinion, monsieur? demandèrent-ils tous
les deux à la fois.

--Je vous frusterais du mérite de débrouiller cette énigme, si j'avais
la prétention de vous venir en aide, observa mon ami. Vous vous tirez
si bien de cette affaire qu'il serait dommage de voir quelqu'un d'autre
s'en mêler.»

Ces paroles renfermaient tout un monde d'ironie, dans leur intonation
gouailleuse.

«Si cependant vous avez la bonté de me mettre au courant de vos
investigations, continua-t-il, je serai heureux de vous prêter mon
concours dans la limite de mes moyens. En attendant, je voudrais bien
parler à l'agent de police qui a découvert le cadavre. Pouvez-vous me
donner son nom et son adresse?»

Lestrade consulta son calepin. «C'est John Rance, dit-il. Il n'est plus
de service en ce moment, monsieur. Vous le trouverez au nº 46 d'Audley
Court Kennington Park Gate.»

Holmes nota l'adresse.

«Venez, docteur, dit-il, nous allons nous mettre à la recherche de
cet homme.» Puis, se retournant vers les deux policiers: «Laissez-moi
vous dire quelques mots dont vous pourrez faire votre profit. Nous
sommes bien en présence d'un assassinat, et c'est un homme qui l'a
commis. Cet homme mesure au moins 1m. 80 et est dans la force de
l'âge; ses pieds sont petits pour sa taille; il portait des chaussures
communes et carrées du bout; enfin il fumait un cigare de Trichinopoli.
Il est venu ici avec sa victime, dans un fiacre à quatre roues,
attelé d'un cheval dont trois des fers étaient usés, tandis que le
quatrième, un de ceux de devant, était neuf. Je crois être sûr que le
meurtrier est très rouge de figure. Enfin les ongles de sa main droite
sont remarquablement longs. Ce ne sont là que quelques indications
sommaires, mais elles peuvent vous être utiles.»

Lestrade et Gregson se regardèrent tous les deux avec un sourire
d'incrédulité.

«Si cet homme a été assassiné, quelle est la cause de sa mort? demanda
le premier.

--Le poison, répliqua sèchement Sherlock, et il fit mine de s'en aller.
Encore un mot, Lestrade, ajouta-t-il, en se retournant au moment de
franchir le seuil de la porte, _Rache_ est un mot allemand qui signifie
vengeance; ne perdez donc pas trop de temps à rechercher Mlle Rachel.»

C'est après avoir lancé cette flèche du Parthe qu'il sortit
définitivement, tandis que les deux rivaux, restés bouche béante, le
suivaient des yeux.




CHAPITRE IV

LES RENSEIGNEMENTS FOURNIS PAR JOHN RANCE


Une heure sonnait au moment où nous quittions le nº 3 du Jardin
Lauriston. Sherlock Holmes entra dans le bureau de télégraphe le plus
rapproché, et il se mit à rédiger une longue dépêche.--Puis hélant un
fiacre, il donna l'ordre au cocher de nous mener à l'adresse indiquée
par Lestrade.

«Rien ne vaut les renseignements recueillis à la source même,
remarqua-t-il; par le fait, j'ai sur cette affaire une opinion
parfaitement formée, mais nous ferons bien toutefois de ne rien
négliger.

--Vous êtes étonnant, Holmes, lui dis-je; espérez-vous me faire croire
que vous avez pu constater d'une façon certaine tout ce que vous nous
avez énuméré?

--Il est impossible de s'y tromper, répondit-il. La première chose que
j'ai observée en arrivant, a été une double trace laissée par les
roues d'un fiacre, qui s'était rangé contre la grille; or avant la
journée d'hier, il n'avait pas plu depuis longtemps, les ornières très
visibles et relativement profondes n'avaient pu être faites que pendant
la nuit. J'ai remarqué aussi les empreintes formées par les fers du
cheval; l'une d'elles présentait des contours beaucoup plus nets que
les trois autres; elle avait donc été faite par un fer neuf. Vous le
voyez, je savais qu'un fiacre s'était arrêté là après qu'il avait
commencé à pleuvoir, mais je savais aussi d'après les affirmations de
Gregson qu'on n'y avait pas vu de voiture pendant la matinée. J'en
ai donc conclu que le fiacre était venu pendant la nuit, et que par
conséquent il avait dû amener le meurtrier et sa victime.

--Cela semble assez logique, dis-je, mais comment avez-vous pu mesurer
la taille de l'assassin?

--Voici: neuf fois sur dix, la taille d'un homme peut être évaluée
d'après la longueur de ses enjambées. C'est un calcul à faire, mais
je ne veux pas vous ennuyer avec une kyrielle de chiffres. Qu'il vous
suffise donc de savoir que j'ai relevé deux fois ses enjambées, d'abord
sur le sol argileux de l'allée et ensuite sur le plancher poussiéreux
de la chambre. Puis j'ai eu encore un autre moyen de vérifier mon
calcul. Lorsqu'un homme écrit sur un mur, d'instinct il trace les
caractères à la hauteur de son œil. Or l'inscription que nous avons
relevée était à 1m. 82 du sol. Vous voyez que ce n'était qu'un jeu
d'enfant.

--Et son âge? demandai-je.

--Si un homme peut faire sans effort une enjambée de 1m. 20, c'est
qu'il est loin d'être vieux et rabougri; or, c'était exactement la
largeur d'une flaque d'eau qu'il avait dû franchir dans l'allée
du jardin. On voyait des traces de chaussures fines contourner
cette flaque, tandis que des chaussures à bouts carrés l'avaient
facilement enjambée. Il n'y a vraiment aucun mystère dans tout ceci.
J'applique simplement aux faits ordinaires quelques-unes de ces règles
d'observation et de déduction que j'ai recommandées dans mon article. Y
a-t-il encore autre chose qui vous intrigue?

--La longueur des ongles et le cigare de Trichinopoli? insinuai-je.

--L'inscription sur le mur a été faite avec l'index trempé dans
du sang. Ma loupe m'a permis de constater que le plâtre avait été
légèrement éraillé, ce qui ne serait pas arrivé si l'ongle de l'homme
avait été coupé court. Pour le cigare, j'ai ramassé par terre quelques
pincées de cendre. Cette cendre était noire et compacte et telle que
seul un cigare de Trichinopoli peut en produire de semblable. Il faut
vous dire que j'ai fait l'étude spéciale des cendres de cigare, et j'ai
même écrit là-dessus une petite brochure. Je me flatte d'être à même
de distinguer à première vue le résidu laissé, soit par un cigare, soit
par un tabac quelconque. C'est précisément dans les détails de cette
nature que le policier habile diffère d'un Gregson et d'un Lestrade.

--Vous avez dit encore que cet homme devait avoir le teint très rouge?
demandai-je.

--Ah! ceci est une assertion un peu plus hasardée; et, cependant,
je suis bien persuadé qu'elle est exacte. Mais ne m'interrogez pas
là-dessus pour le moment.»

Je passai ma main sur mon front. «Tout se brouille dans ma tête,
remarquai-je; plus je réfléchis, plus tout cela me semble mystérieux.
Comment les deux hommes, si toutefois il y en a eu deux, sont-ils
arrivés dans cette maison inhabitée? Qu'est devenu le cocher qui les a
conduits? Comment un homme peut-il en forcer un autre à s'empoisonner?
D'où provient le sang que nous avons vu? Quel était le mobile de
l'assassin du moment où ce n'était pas le vol? Comment cet anneau
de femme s'est-il trouvé là? Et par-dessus tout pourquoi l'assassin
aurait-il écrit le mot allemand: _Rache_ (vengeance), avant de
déguerpir? J'avoue qu'il m'est impossible de concilier tous ces faits.»

Mon compagnon sourit d'un air approbateur.

«Vous énumérez, d'une façon claire et très précise, les difficultés
de la situation, dit-il; il y a bien des petites choses qui restent
encore inexpliquées, quoique j'aie mon opinion faite sur les points
principaux. Quant à la découverte de ce pauvre Lestrade, c'est
simplement une ruse pour lancer la police sur une fausse piste en lui
faisant croire que le socialisme allemand et les sociétés secrètes se
trouvent mêlés à l'affaire. Mais le mot _Rache_ n'a pas été écrit par
un Allemand. L'A, si vous l'avez remarqué, ressemble un peu à l'A de
l'alphabet allemand; or un vrai Allemand, lorsqu'il se sert comme ici
de lettres majuscules, emploie toujours des caractères latins; nous
pouvons donc en conclure, d'une façon certaine, que cette inscription
n'a pas été faite par un Allemand, mais simplement par un maladroit,
qui a cherché à trop bien faire. C'était, je le répète, une ruse
pour faire dévier l'enquête. Je ne vous en dirai pas plus long à ce
sujet, docteur, car, vous le savez, un prestidigitateur perd tout son
prestige, dès qu'il a dévoilé ses trucs; et si je vous explique trop
clairement ma manière de procéder, vous finirez par trouver que je ne
suis, après tout, qu'un homme bien ordinaire.

--Je ne croirai jamais chose pareille, m'écriai-je, vous avez, dans
la mesure du possible, élevé le métier de policier à la hauteur d'une
science exacte.»

Ces paroles, et surtout la manière sincère dont je les avais
prononcées, firent rougir de plaisir mon compagnon. J'avais déjà
remarqué qu'il était aussi sensible aux flatteries qui visaient son
talent, qu'une jolie femme peut l'être à celles qui s'adressent à sa
beauté.

«J'ai encore autre chose à vous apprendre, dit-il. L'homme qui portait
les chaussures fines et celui qui avait les souliers carrés du bout,
sont venus dans le même fiacre; pendant qu'ils marchaient dans l'allée
ils étaient dans des termes aussi amicaux que possible, probablement
même se donnaient-ils le bras. Une fois entrés dans la chambre, ils se
mirent à marcher de long en large, ou plutôt, l'homme aux chaussures
fines est resté en place, tandis que l'autre, celui aux bouts carrés,
arpentait la pièce. J'ai lu tout cela dans la poussière du plancher et
j'ai même vu que plus le dernier marchait, plus il devenait surexcité.
Ceci m'a été démontré par la longueur de ses enjambées qui augmentait
toujours davantage. Il parlait en même temps et sa colère arrivait sans
doute à son paroxysme. Ce fut le moment où la tragédie se dénoua. Je
vous ai maintenant dit tout ce que je sais moi-même, car le reste n'est
que probabilité et conjecture. Dans tous les cas nous avons pour point
de départ une excellente base; seulement je tiens à me hâter, car je
compte aller cet après-midi au concert de Halle pour entendre Norman
Neruda.»

Pendant cette conversation, notre fiacre avait traversé une longue
succession de rues sales et de ruelles détournées. Au milieu de la
plus obscure et de la plus triste, notre cocher s'arrêta brusquement.
«Audley Court est là», dit-il, montrant avec son fouet un passage
étroit qui s'ouvrait dans la longue ligne sombre formée par les murs de
brique. «Vous me trouverez ici quand vous reviendrez.»

Audley Court ne présentait pas un aspect enchanteur. L'étroit passage
franchi, nous débouchâmes dans une cour carrée, grossièrement dallée et
entourée de taudis sordides. Nous nous frayâmes un chemin au milieu de
groupes d'enfants peu débarbouillés et à travers des rangées de linge
d'une couleur indéfinissable, jusqu'à une porte où on lisait au-dessus
du nº 46 le nom de Rance, gravé sur une plaque de cuivre. A la question
posée par nous, on répondit que l'agent de police était dans son lit
et on nous fit entrer dans un petit salon, pour attendre sa venue. Il
parut bientôt, visiblement mécontent d'avoir été interrompu dans son
sommeil.

«J'ai fait mon rapport au bureau», dit-il.

Holmes tira de sa poche un demi-souverain avec lequel il se mit à jouer
négligemment.

«Nous avions envie d'entendre le récit de l'affaire de votre propre
bouche, dit-il.

--Je serais très heureux de vous dire ce que je sais là-dessus,
répondit l'agent de police, sans quitter des yeux la petite pièce d'or.

--Racontez-nous donc à votre manière tout ce qui s'est passé.»

Rance s'assit sur un canapé de crin et, fronçant les sourcils sous
l'effort qu'il faisait pour ne rien omettre dans sa narration, commença
en ces termes:

«Je vais tout vous dire depuis A jusqu'à Z. Mon tour de service
commence à dix heures pour finir à six heures du matin. A onze heures,
il y eut une rixe au _Cœur d'Argent_, mais à part cela tout était assez
tranquille dans mon secteur.

«A une heure, la pluie a commencé à tomber; je rencontrai alors Harry
Murcher, le camarade du quartier de Hollande, et nous restâmes quelque
temps à causer ensemble au coin de la rue Henriette. Tout à coup--il
pouvait bien être deux heures ou deux heures quelques minutes--j'ai
pensé que je ferais bien de faire un tour du côté de Brixton Road pour
voir s'il n'y avait rien de nouveau par là. Ce coin était terriblement
sale et désert; je n'ai pas rencontré une âme tout le long du chemin,
quoique un fiacre ou deux m'aient dépassé. Je marchais doucement en
pensant combien un quart de gin chaud me ferait du bien, quand soudain
j'aperçus une lueur à la fenêtre de la maison en question. Or, je
savais que ces deux maisons du Jardin Lauriston étaient inhabitées
par la raison que le propriétaire se refusait à réparer les conduits,
quoique le dernier locataire y fût mort d'une fièvre typhoïde. Je
restai donc interloqué en voyant cette fenêtre ainsi éclairée, et je
soupçonnai tout de suite qu'il se passait là quelque chose d'anormal.

Quand j'arrivai à la porte....

--Vous vous êtes arrêté, puis vous êtes revenu jusqu'à la grille,
interrompit mon compagnon, pourquoi cela?»

Rance sursauta et regarda Sherlock Holmes avec l'expression de
l'ahurissement le plus complet.

«Mais c'est que c'est exactement ce qui s'est passé, monsieur;
pourtant, il n'y a que le diable qui ait pu vous le dire. Voyez-vous,
quand je suis arrivé à la porte, devant cette bâtisse si silencieuse et
si abandonnée, je pensai que je ne m'en trouverais pas plus mal si je
m'adjoignais un camarade. Vous savez, je n'ai certainement peur de rien
de la part des hommes, cependant je réfléchis que cela pouvait bien
être le bonhomme mort de la fièvre typhoïde qui revenait inspecter ces
maudits conduits. Cette idée-là me fit passer un tel frisson par tout
le corps que je retournai à la grille pour voir si je n'apercevrais pas
la lanterne de Murcher. Mais il n'y avait pas une âme en vue.

--Personne dans la rue?

--Pas un être humain, monsieur, pas même un chien. Alors je pris un peu
sur moi, je revins sur mes pas et j'ouvris la porte. A l'intérieur tout
était tranquille; je pénétrai dans la pièce où la lumière brillait, il
y avait une bougie allumée sur la cheminée, une bougie en cire rouge,
et alors je vis....

--Oui, je sais ce que vous avez vu. Vous avez fait plusieurs fois le
tour de la chambre, vous vous êtes agenouillé près du cadavre, puis
vous avez traversé cette pièce et vous avez essayé d'ouvrir la porte de
la cuisine; et ensuite....»

John Rance se leva d'un bond; et d'un air effrayé et soupçonneux tout à
la fois:

«Où étiez-vous caché pour voir tout cela? s'écria-t-il. M'est avis que
vous en savez plus que de raison.»

Holmes éclata de rire et jeta sa carte sur la table.

«N'allez pas m'arrêter pour ce crime, dit-il. Je suis un chien de meute
et non pas l'animal de chasse; M. Gregson ou M. Lestrade pourront vous
le dire. Mais continuez donc, qu'avez-vous fait après cela?»

Rance se rassit, non sans conserver un air inquiet.

«J'allai à la grille et je donnai un coup de sifflet: Murcher et deux
autres agents accoururent à ce signal.

--La rue était-elle déserte à ce moment?

--Mon Dieu oui, elle l'était ou du moins à peu près.

--Que voulez-vous dire?»

L'agent de police esquissa une grimace.

«J'ai vu bien des ivrognes dans ma vie, dit-il, mais jamais, au grand
jamais, un ivrogne plus complètement ivre que le voyou qui était là
au moment où je suis sorti. Il se tenait cramponné aux barreaux de la
grille et chantait à tue-tête le refrain de Colombine et sa bannière ou
quelque scie du même genre. Il ne pouvait pas se tenir debout, encore
bien moins nous être d'un secours quelconque.

--Comment était cet homme?» demanda Sherlock Holmes.

John Rance sembla agacé de l'insistance que mettait mon ami à le
questionner sur un point aussi étranger à l'affaire.

«Eh bien! c'était un homme outrageusement ivre. Bien sûr il se
serait réveillé ce matin au poste, si nous n'avions pas eu d'autres
occupations plus sérieuses.

--Et sa figure, ses vêtements, ne les avez-vous pas observés? reprit
Holmes, avec impatience.

--Je crois bien que je les ai observés puisque nous avons dû le
soutenir, Murcher et moi, un de chaque côté. C'est un grand diable, à
la figure rouge, avec....

--Cela suffit, interrompit Holmes; qu'est-ce qu'il est devenu?

--Nous avions trop à faire pour nous occuper de lui, répondit l'agent
de police d'un air grognon; je parierais bien qu'il a retrouvé tout de
même le chemin de sa maison.

--Comment était-il vêtu?

--D'un pardessus brun.

--Avait-il un fouet à la main?

--Un fouet, non.

--Alors il a dû le laisser dans la voiture, murmura mon compagnon. Vous
n'avez pas, par hasard, vu ou entendu un fiacre un moment après?

--Non.

--Voici pour vous», dit mon compagnon, en lui remettant le
demi-souverain; puis il se leva et prit son chapeau. «J'ai peur, Rance,
que vous n'arriviez jamais à monter bien haut en grade; il ne faut
pas considérer votre tête comme un simple ornement physique, il faut
surtout en faire un instrument utile. Vous auriez pu, hier soir, gagner
vos galons de brigadier. L'homme que vous avez eu entre les mains est
justement celui qui possède la clef de ce mystère; en un mot c'est
l'homme même que nous recherchons. Inutile de discuter là-dessus, je
vous dis que c'est comme cela. Venez, docteur.»

Nous retournâmes vers notre voiture, laissant l'agent évidemment
inquiet quoique encore incrédule.

«Le quadruple idiot!» laissa échopper Holmes amèrement, tandis que
nous roulions dans la direction de notre logis. «Penser qu'il a eu une
aubaine pareille entre les mains et qu'il n'a pas su en profiter!

--Je ne vois pas encore clair dans tout cela, dis-je. Il est bien
sûr que la description de cet homme répond à celle que vous nous avez
donnée du second acteur du drame; mais pourquoi serait-il revenu sur le
lieu du crime? Ce n'est pas ainsi qu'agissent les criminels.

--Et la bague? mon ami, la bague; voilà pourquoi il est revenu. Si
nous n'avons pas d'autre moyen de le happer, nous pouvons toujours
nous servir de cette bague pour amorcer notre ligne. Mais je l'aurai,
docteur; je vous parie deux contre un que je l'aurai. C'est bien à vous
que j'en serai redevable, car sans vous, je ne me serais probablement
pas dérangé, et j'aurais manqué ainsi l'étude la plus intéressante que
j'aie encore rencontrée, une étude de rouge, hein, comme dirait un
peintre.... De quel beau rouge n'est-il pas, en effet, ce fil teint par
le sang d'un crime et qui se perd au milieu de l'écheveau emmêlé des
existences humaines! C'est à nous de le dévider, à nous de l'isoler, de
l'étudier brin par brin. Pour le moment rentrons déjeuner, puis j'irai
entendre Norman Neruda; sa manière d'attaquer la note et son coup
d'archet sont vraiment parfaits. Quelle est donc cette petite machine
de Chopin qu'elle joue si bien: Tra-la-la-lira-lira-lari....?»

Et, renversé au fond de la voiture, ce limier amateur chantait comme un
oiseau, pendant que je méditais sur les contrastes si divers qu'offre
l'esprit humain.




CHAPITRE V

L'ANNONCE AMÈNE UN VISITEUR


Les émotions de cette matinée avaient été trop fortes pour ma santé,
encore chancelante, et dans la journée je me sentis horriblement
fatigué. Après le départ de Holmes pour le concert, je m'étendis
sur le canapé, espérant pouvoir dormir une heure ou deux. Ce fut en
vain. J'avais été trop surexcité par tout ce qui s'était passé, et
les idées les plus fantastiques, les suppositions les plus étranges
tourbillonnaient dans mon cerveau. Chaque fois que je fermais les yeux,
je revoyais ce cadavre avec sa tête de gorille, ses membres tordus.
Si pénible était l'impression produite ainsi sur moi, que j'arrivais
à en savoir bon gré à l'assassin; car certainement, si jamais mortel
a porté inscrits sur son visage tous les stigmates du vice dans ce
qu'il a de plus repoussant, c'était bien le sieur Enoch J. Drebber, de
Cleveland. Cependant, j'étais bien forcé de le reconnaître: quelque
peu intéressante que fût la victime, la justice devait suivre son cours
et la loi ne pouvait trouver de circonstance atténuante pour un si
grand crime.

Plus j'y réfléchissais, plus je m'étonnais de l'assurance avec laquelle
mon compagnon affirmait que cet homme avait été empoisonné; je me
rappelais bien qu'Holmes s'était penché sur les lèvres du cadavre pour
les renifler, et j'étais persuadé qu'il avait alors découvert quelque
indice le mettant sur la voie. De plus, si ce n'était pas le poison,
quelle autre cause aurait pu occasionner sa mort, puisque le corps
ne présentait ni trace de blessure, ni marque de strangulation? Et
cependant d'où provenait ce sang dont on voyait par terre une couche
si épaisse? Il n'y avait aucun signe de lutte, pas d'apparence que la
victime ait eu entre les mains une arme pour se défendre. Tout cela
restait mystérieux et je sentais bien que tant que ces questions ne
seraient pas résolues d'une manière satisfaisante, ni Holmes, ni moi ne
pourrions dormir en paix. Pour sa part, mon ami semblait si tranquille
et si sûr de son fait qu'il avait déjà dû, j'en étais persuadé, se
formuler une théorie expliquant tous les faits; mais quelle était cette
théorie? Voilà ce qu'il m'était impossible de deviner.

Holmes rentra très tard, si tard même qu'il devint évident pour moi que
ce n'était pas le concert seul qui l'avait retenu si longtemps. Le
dîner était déjà servi lorsqu'il revint.

«C'était splendide, dit-il, en s'asseyant. Vous rappelez-vous ce
que Darwin dit de la musique? Il prétend que l'homme savait faire
naître des sons harmonieux et en jouir réellement bien avant d'avoir
pu parler. Peut-être est-ce à cause de cela que la musique nous
impressionne d'une manière si pénétrante. Nous portons en nous des
réminiscences vagues de cet âge perdu dans la brume du passé, de cette
époque où le monde était encore dans son enfance.

--C'est une conception un peu vaste, remarquai-je.

--Les conceptions doivent être aussi vastes que la nature, lorsqu'elles
sont appelées à l'interpréter, répondit-il; mais qu'avez-vous donc?
vous ne semblez pas être dans votre assiette? Est-ce que l'affaire de
Brixton Road vous aurait bouleversé à ce point?

--Oui, je dois l'avouer; je devrais cependant être plus endurci après
toutes mes aventures d'Afghanistan. J'ai vu à Maiwand mes pauvres
camarades hachés en morceaux et ce terrible spectacle ne m'a cependant
pas fait perdre un instant mon sang-froid.

--Je vous comprends très bien. Il y a dans le cas présent un mystère
qui parle haut à votre imagination. Or, là où l'imagination ne
travaille pas, l'horreur n'existe pas. Avez-vous lu les journaux de ce
soir?

--Non.

--Ils donnent un compte rendu assez exact de l'affaire, et ils ne
mentionnent pas la découverte de la bague de femme qui est tombée par
terre quand on a soulevé le cadavre. Il vaut mieux qu'il en soit ainsi.

--Pourquoi?

--Lisez cette annonce, répondit-il. Dès notre retour ce matin j'ai
envoyé la pareille à chacun des journaux de Londres.»

Il me tendit le journal et je regardai à l'endroit indiqué. C'était la
première annonce de la colonne réservée aux objets perdus; elle était
rédigée en ces termes: «Il a été trouvé ce matin dans Brixton Road, à
moitié chemin entre la taverne du Cœur d'Argent et Holland Grove, un
anneau de mariage en or uni.--S'adresser à M. le docteur Watson, 221
_bis_, Baker Street, entre huit et neuf heures du soir.»

«Pardonnez-moi de m'être servi de votre nom, dit-il. Si j'avais mis le
mien, quelques-uns de ces idiots l'auraient remarqué et auraient voulu
se mêler de la chose.

--Vous avez eu raison, répondis-je, mais supposez que ce quelqu'un se
présente, je n'ai pas de bague.

--Si fait, reprit-il en m'en tendant une. Voici qui fera très bien
l'affaire; c'est presque un _fac-simile_.

--Et, d'après vous, qui va répondre à cette annonce?

--Mais l'homme au pardessus brun, notre ami à la figure rouge et aux
souliers à bouts carrés. Ou s'il ne vient pas lui-même il enverra en
tout cas un complice.

--Ne trouvera-t-il pas cette démarche bien dangereuse?

--Nullement, si mes suppositions sont exactes, et j'ai tout lieu de
croire qu'elles le sont, cet homme serait prêt à braver tous les
périls, plutôt que de perdre cette bague. Selon moi, il a dû la laisser
tomber en se penchant sur le cadavre de Drebber, et au moment même
il n'y a pas fait attention. Ce n'est qu'après son départ qu'il s'en
est aperçu, et il s'est hâté de revenir; mais la police était déjà
en train d'instrumenter par suite de la faute qu'il avait commise
en laissant la bougie allumée. Pour détourner les soupçons que sa
présence pouvait faire naître, il a été obligé de simuler l'ivresse.
Maintenant, mettez-vous un instant à sa place: en y réfléchissant, il
a dû supposer qu'il avait bien pu perdre cette bague dans la rue après
être sorti de la maison. Que fera-t-il donc? Il lira attentivement
les journaux du soir à l'article: Objets trouvés. Naturellement notre
annonce lui sautera aux yeux et il en sera transporté de joie. Pourquoi
soupçonnerait-il un piège? Il n'a aucune raison de croire que la
découverte de la bague puisse se rattacher au crime. Donc il doit
venir, il viendra. Vous le verrez apparaître avant une heure d'ici.

--Et alors? demandai-je.

--Oh! alors, laissez-moi faire. Avez-vous des armes?

--J'ai mon ancien revolver d'ordonnance et quelques cartouches.

--Vous feriez bien de le mettre en état et de le charger; nous allons
avoir à faire à un homme qui luttera en désespéré; et bien que je
compte le surprendre sans qu'il s'y attende, il vaut mieux être préparé
à toutes les éventualités.»

J'allai dans ma chambre mettre son conseil en pratique. Lorsque je
revins avec mon revolver, la table était desservie et Holmes s'était
plongé dans son passe-temps favori: il grattait les cordes de son
violon.

«L'action se resserre, dit-il en me voyant entrer. Je viens de recevoir
la réponse au télégramme que j'ai envoyé en Amérique. Toutes mes
prévisions se réalisent.

--Et lesquelles? demandai-je vivement.

--Mon violon a besoin de cordes neuves, remarqua-t-il tout simplement.
Mettez votre revolver dans votre poche. Quand l'individu sera là,
parlez-lui de la façon la plus naturelle et fiez-vous à moi pour le
reste. Surtout ne l'effrayez pas en le regardant trop fixement.

--Il est maintenant huit heures, dis-je en regardant ma montre.

--Oui, il sera probablement ici dans quelques minutes. Entre-baîllez
la porte.... Comme cela, bien.... Maintenant mettez la clef à
l'intérieur.... Merci. Voici un vieux bouquin très curieux que j'ai
pêché hier à un étalage: _De Jure inter gentes_, publié en latin à
Liège, Pays-Bas, en l'an 1642. La tête de Charles Ier était encore
solide sur ses épaules à l'époque où ce petit volume à la reliure
brunâtre fut imprimé.

--Quel en est l'éditeur?

--Un certain Philippe de Croy. Sur la première page on voit écrit avec
une encre jaunie «Ex libris Gulielmi Whyte»; je me demande qui pouvait
être ce Guillaume Whyte? Quelque magistrat zélé du XVIIe siècle, sans
doute; son écriture sent l'homme de loi.... Mais, si je ne me trompe,
voici notre homme.»

Au moment où il prononçait ces paroles, la sonnette venait de tinter
violemment; Sherlock Holmes se leva doucement, et tourna sa chaise
dans la direction de la porte. Nous entendîmes la servante passer dans
l'antichambre, puis tirer le verrou.

«Est-ce ici que demeure le docteur Watson?» demanda une voix claire,
bien qu'un peu rude.

La réponse de la servante ne parvint pas jusqu'à nous, mais la porte
se referma et quelqu'un monta l'escalier. Le pas était incertain et
hésitant. Une expression de surprise se manifesta sur les traits de
mon compagnon en écoutant ce bruit. Le son se rapprocha doucement, on
frappa un coup timide à la porte.

«Entrez», criai-je.

A cette invitation, au lieu de l'homme à l'aspect brutal sur
lequel nous comptions, nous vîmes une femme très vieille et toute
ridée qui entra en boitant et trébuchant. Elle parut éblouie en se
retrouvant subitement en pleine lumière et, après avoir esquissé une
révérence, elle resta là, à clignoter de ses yeux chassieux, tout en
farfouillant dans sa poche d'une façon nerveuse. Je jetai un coup
d'œil à mon compagnon et je lus sur son visage une telle expression
de désappointement, que j'eus toutes les peines du monde à garder mon
sérieux.

La vieille sorcière tira enfin un journal du soir et nous montra
l'annonce. «Voilà ce qui m'amène, mes bons messieurs, dit-elle, faisant
une autre révérence: un anneau de mariage en or, trouvé dans Brixton
Road. Ce doit être celui de ma fille Sally, qui s'est mariée il y a
juste un an et dont le mari est maître d'hôtel à bord d'un bateau de
l'Union. Je n'ose pas penser à ce qu'il ferait si, à son retour, il
trouvait ma pauvre fille sans sa bague, parce que, voyez-vous, il a
d'habitude la main assez leste; mais ce n'est rien auprès de ce qu'il
est quand il a bu! Ne vous en déplaise, Sally est allée hier au soir
au cirque avec....

--Est-ce sa bague? demandai-je.

--Dieu soit loué! s'écria la vieille femme; comme Sally sera heureuse
ce soir! C'est bien la bague.

--Voulez-vous me donner votre adresse? demandai-je en prenant un crayon.

--13, Duncan Street, Houndsditch, bien loin d'ici, comme vous voyez.

--Il ne me semble pas que Brixton Road se trouve sur le chemin du
cirque à Houndsditch?» observa Sherlock Holmes sèchement.

La vieille femme se retourna et, sous ses paupières rougies, lui jeta
un regard perçant.

«Le monsieur m'a demandé MON adresse! dit-elle. Sally, elle, demeure au
nº 3, Mayfield Place, Peckham.

--Votre nom? dis-je.

--Mon nom est Sawyer; celui de Sally, Dennis. Elle est la femme de Tom
Dennis, un beau garçon, bien tourné; tant qu'il est en mer il n'a pas
son pareil et il n'y a pas de maître d'hôtel qui soit plus apprécié que
lui dans la Compagnie, mais à terre, entre les femmes et les marchands
de vin....

--Voici votre bague, mistress Sawyer, lui dis-je en l'interrompant sur
un signe de mon compagnon; elle appartient bien évidemment à votre
fille, et je suis heureux de pouvoir la restituer à son légitime
propriétaire.»

La vieille mégère la mit dans sa poche en marmottant entre ses dents
un tas de bénédictions et de protestations de reconnaissance. Puis
nous l'entendîmes descendre l'escalier de son pas mal assuré. A peine
avait-elle franchi la porte, que Sherlock Holmes se levant, comme mû
par un ressort, se précipita dans sa chambre. Il revint au bout de
quelques secondes à peine, enveloppé dans un ulster, avec une cravate
qui lui cachait la moitié du visage. «Je vais la suivre, dit-il
rapidement. Elle doit être un complice et elle me mènera à notre homme.
Attendez-moi.»

La porte de l'antichambre s'était à peine refermée sur notre visiteuse,
que Holmes était déjà dans l'escalier. Par la fenêtre, je pus voir la
vieille se traînant péniblement sur le trottoir opposé, tandis que son
fileur la suivait à quelques pas. «Ou toute sa théorie est fausse,
pensai-je en moi-même, ou il va arriver ainsi au cœur même du mystère.»
Il n'avait pas besoin de me demander de l'attendre car je sentais bien
qu'il me serait impossible de dormir tant que je ne connaîtrais pas le
résultat de cette aventure.

Il était tout près de neuf heures lorsque Holmes partit. Comme je
n'avais pas idée du temps qu'il pouvait rester absent, je m'établis
confortablement et me mis à fumer une pipe, tout en feuilletant les
_Scènes de la vie de Bohème_ d'Henri Murger.--Dix heures sonnèrent, et
j'entendis les pas de la servante qui allait se coucher; onze, et le
pas plus lourd de la propriétaire qui allait en faire autant. Enfin,
il était environ minuit lorsque j'entendis le grincement de la clef
de Holmes dans la serrure. Dès son entrée, je vis sur sa figure qu'il
n'avait pas réussi: il semblait tout à la fois amusé et désappointé;
quand, la gaieté prenant définitivement le dessus, il éclata de rire et
s'écria en tombant dans un fauteuil:

«Pour rien au monde je ne voudrais que ces messieurs de Scotland Yard
aient vu ce qui s'est passé. Je me suis tellement moqué d'eux qu'ils
me blagueraient à leur tour jusqu'à la fin de mes jours. Mais moi, je
puis en rire, car je suis bien certain d'être toujours au moins à leur
hauteur.

--Que s'est-il donc passé? demandai-je.

--Oh! je ne crains pas de raconter comment j'ai été roulé, dupé. Cette
vieille bonne femme avait marché quelque temps, lorsqu'elle commença à
boiter comme si elle avait mal au pied. Puis elle s'arrêta et héla un
fiacre qui passait. Je m'arrangeai pour être tout près d'elle au moment
où elle donnait son adresse. Mais c'était là une précaution inutile,
car elle cria assez haut pour se faire entendre de l'autre côté de la
rue: «Conduisez-moi nº 13, Duncan Street, Houndsditch». A ce moment-là
je crus qu'elle nous avait dit la vérité; et, l'ayant vue installée
dans l'intérieur de la voiture, je m'accrochai derrière. C'est un petit
talent que tout policier devrait posséder. Nous voilà partis, et nous
roulons sans un seul arrêt, vers l'adresse indiquée. Je saute à terre
avant d'arriver à la porte, et je me mets à suivre la rue en flânant
d'un air distrait. Le fiacre s'arrête; le cocher descend de son siège,
ouvre la portière et attend: rien ne sort. J'avais vu tout cela du coin
de l'œil. Quand j'arrivai auprès de la voiture, le cocher était plongé
dedans et cherchait jusque sous les coussins d'un air affolé, tout en
défilant le plus joli chapelet de jurons que j'aie entendu de ma vie.
Il n'y avait pas plus de client que dans ma main et je crains bien
qu'il ne revoie de longtemps le prix de sa course. Au nº 13, on nous
apprit que la maison appartenait à un honorable marchand de papiers
peints du nom de Keswick et que les noms de Sawyer et de Dennis y
étaient totalement inconnus.

«Allons donc! m'écriai-je stupéfait, vous ne me ferez pas croire que
cette vieille bonne femme qui ne tenait pas sur ses jambes ait été
capable de sauter d'un fiacre en marche, sans que vous ou le cocher,
vous en soyez aperçus?

--Au diable la vieille bonne femme, répliqua Sherlock Holmes amèrement.
C'est nous, les bonnes femmes, pour avoir ainsi donné dans le panneau.
Ce personnage ne pouvait être qu'un homme jeune, et très vigoureux
même, sans compter que c'est un acteur incomparable. Son déguisement
était la perfection même. Il s'est évidemment aperçu qu'il était filé
et il a usé de ruse pour me glisser entre les doigts. Cela prouve que
l'homme que nous poursuivons n'est pas seul, comme je l'avais cru
jusqu'ici, et qu'il a des amis tout prêts à risquer gros pour lui.
Docteur, vous avez l'air éreinté, croyez-moi, allez vous coucher.»

Comme, par le fait, je me sentais très fatigué, je suivis ce conseil.
Je laissai Holmes devant un feu de braise, et bien avant dans la nuit,
j'entendis encore les gémissements contenus et mélancoliques de son
violon, preuve qu'il méditait toujours sur l'étrange problème qu'il
s'était juré de résoudre.




CHAPITRE VI

OU THOMAS GREGSON MONTRE DE QUOI IL EST CAPABLE


Les journaux du lendemain ne parlaient que du «mystère de Brixton»,
comme ils l'intitulaient. Chacun donnait un long compte rendu de
l'affaire, quelques-uns même en avaient fait leur article de tête. J'y
relevai plusieurs détails nouveaux pour moi. Comme mon calepin contient
encore plusieurs extraits, découpés à cette époque, en voici un résumé:

Le _Daily Telegraph_ remarquait qu'on avait rarement rencontré, dans
les annales judiciaires, un drame présentant un caractère plus étrange.
Le nom allemand de la victime, l'absence de tout motif apparent du
crime, l'inscription sinistre laissée sur le mur, tout tendait à faire
croire qu'on se trouvait en présence d'un acte commis par des réfugiés
politiques et des révolutionnaires. Les socialistes avaient beaucoup
de ramifications en Amérique; et la victime, ayant transgressé le code
de leurs lois secrètes, avait peut-être été traquée par eux jusqu'à
Londres. Après quelques légères digressions sur la Sainte-Vehme, l'agua
tofana, les Carbonari, la Marquise de Brinvilliers, le Darwinisme,
les préceptes de Malthus, les crimes des voleurs de grands chemins de
Ratcliff, l'article concluait en adressant un appel au Gouvernement
et en l'adjurant d'exercer une surveillance plus efficace sur les
étrangers domiciliés en Angleterre.

Le _Standard_ commentait le fait en faisant remarquer que c'est
toujours lorsque les libéraux sont au pouvoir qu'on voit se commettre
de pareils attentats, au mépris de toutes les lois existantes. Voilà où
peuvent mener le trouble et la confusion qu'on sème dans l'esprit des
masses et qui engendrent l'amoindrissement de tout principe d'autorité.
La victime était un Américain, arrivé depuis quelques semaines dans la
métropole. Il avait élu domicile dans la pension de Mme Charpentier à
Torquay Terrace, dans le quartier de Camberwell, et était accompagné,
dans son voyage, par son secrétaire particulier, M. Joseph Stangerson.
Tous les deux avaient fait leurs adieux à leur propriétaire le mardi
4 du mois courant et s'étaient dirigés vers la station d'Euston
en déclarant qu'ils avaient l'intention de prendre l'express pour
Liverpool. Plus tard, on les avait vus encore ensemble dans la salle
d'attente; mais depuis lors on ne savait plus rien sur leur compte,
jusqu'au moment où, comme on le sait, le corps de M. Drebber fut
découvert dans une maison inhabitée de Brixton Road, à plusieurs
kilomètres d'Euston. Qui l'avait amené là? Quel était l'assassin?
Autant de mystères. On ignore, ajoutait le journal, ce qu'est devenu
Stangerson; mais nous sommes heureux d'apprendre que c'est à MM.
Lestrade et Gregson de Scotland Yard qu'on a confié la mission de
diriger les recherches et nous pouvons affirmer avec confiance que ces
deux agents, dont le zèle et l'habileté sont si connus, ne tarderont
pas à faire sur tous ces faits une lumière complète.

Le _Daily News_ ne doutait pas un seul instant qu'on ne se trouvât
en présence d'un crime politique. Le despotisme et la haine de toute
liberté dont étaient animés les gouvernements du continent avaient eu
pour effet de faire émigrer sur nos rives un grand nombre d'hommes qui
auraient pu se montrer excellents citoyens s'ils n'étaient pas encore
ulcérés par le souvenir de tout ce qu'ils venaient de souffrir. Sur ces
hommes pesait un code d'honneur, aux lois inflexibles, qui punissait
de mort la moindre infraction. Tous les efforts devraient tendre à
retrouver le secrétaire Stangerson et à se renseigner de la façon la
plus exacte sur les habitudes de la victime. Du reste l'enquête avait
déjà fait un grand pas en découvrant la maison où elle avait logé, et
cet heureux résultat était entièrement dû à la perspicacité et au zèle
de M. Gregson de Scotland Yard.

Sherlock et moi nous lûmes tous ces articles pendant notre déjeuner et
mon ami sembla s'en divertir beaucoup.

«Je vous avais bien dit que, quoi qu'il arrive, Lestrade et Gregson
sauraient récolter des lauriers.

--Tout dépend de la tournure que va prendre l'affaire.

--Oh! laissez donc, cela n'y fera ni chaud ni froid. Si l'homme est
arrêté, ce sera _grâce à leurs efforts_; s'il leur échappe, ce sera
_malgré leurs efforts_. Ils jouent là à coup sûr; quoi qu'ils fassent,
ils auront toujours des partisans. Un sot trouve toujours un plus sot
qui l'admire.

--Mais qui diable nous arrive ici?» interrompis-je brusquement.

En effet, à ce moment, des bruits de pas, de savates traînées, se
faisaient entendre dans le vestibule et dans l'escalier, en même
temps que de violentes exclamations de dégoût proférées par notre
propriétaire.

«C'est la petite division de police de Baker Street», répliqua mon
compagnon gravement, et aussitôt une demi-douzaine de petits voyous
les plus sales et les plus dégoûtants que j'aie jamais vus firent
irruption dans la pièce.

«Attention!» s'écria Holmes sévèrement, et les petits vauriens se
mirent sur un rang et restèrent immobiles, comme six vilaines petites
statues. «A l'avenir vous enverrez Wiggins seul au rapport et vous
attendrez dans la rue. Y a-t-il quelque chose de nouveau, Wiggins?

--Non, m'sieu, répondit l'interpellé.

--C'est bien ce que je pensais. Mais vous continuerez vos recherches
jusqu'à ce qu'elles aboutissent. Voici votre paye. (Il tendit à chacun
un shelling.) Maintenant filez et revenez avec de meilleures nouvelles.»

Il fit un geste de la main et tous disparurent comme autant de
rats pour faire entendre un instant après dans la rue leurs voix
glapissantes.

«On est souvent mieux renseigné par un de ces petits bonshommes que par
une douzaine d'agents de police, remarqua Holmes. L'aspect seul d'un
agent officiel suffit à rendre les gens muets, tandis que ces gamins se
faufilent partout et peuvent tout entendre. Ils sont même fins comme
l'ambre et il ne leur manque vraiment qu'une bonne organisation.

--Est-ce à propos du mystère de Brixton que vous les employez?
demandai-je.

--Oui; il y a un point que je tiens à éclaircir.--C'est du reste
simplement une affaire de temps. Ah! ah! nous allons apprendre du
nouveau et savoir comment Gregson a pris sa revanche. Le voici qui
descend la rue avec un air de béatitude empreint sur toute sa figure;
il vient certainement ici.--Oui, le voilà qui s'arrête.»

L'agent tira violemment la sonnette, escalada l'escalier en trois bonds
et se précipita dans le salon.

«Mon cher monsieur, cria-t-il, en serrant une main que Holmes ne lui
tendait pas, félicitez-moi. J'ai tout rendu clair comme de l'eau de
roche.»

Je crus surprendre un vague sentiment d'inquiétude sur la figure si
expressive de mon compagnon.

«Venez-vous donc nous annoncer que vous avez trouvé une bonne piste?
demanda-t-il.

--Trouvé une piste! Mais, mon cher, nous tenons l'homme! il est déjà
sous clef.

--Son nom?

--M. Arthur Charpentier, enseigne de la marine royale», prononça
pompeusement Gregson en se frottant les mains et en faisant jabot.

Sherlock Holmes poussa un soupir de soulagement et redevint
immédiatement tout souriant.

«Asseyez-vous donc et tâtez d'un de ces cigares, dit-il; nous sommes
très impatients de savoir comment vous avez tout découvert. Voulez-vous
un peu de whiskey avec de l'eau?

--Ce n'est pas de refus, répondit l'agent de police. Le travail
incroyable auquel je me suis astreint pendant ces deux derniers jours
m'a éreinté. Ce n'est pas tant, vous saisissez bien, l'effort physique
que la tension d'esprit. Vous pouvez me comprendre mieux que personne,
monsieur Sherlock Holmes, car nous sommes, vous et moi, des gens qui
soumettons notre cerveau à de rudes épreuves.

--Vous me faites trop d'honneur, répliqua Holmes avec le plus grand
sérieux. Mais apprenez-nous donc comment vous êtes arrivé à un résultat
si remarquable.»

L'agent de police s'installa dans un fauteuil et se mit à regarder avec
complaisance les spirales de fumée qui s'échappaient de son cigare.

Puis tout à coup il se donna une tape sur la jambe avec tous les signes
de la plus franche gaieté.

«Le plus drôle, s'écria-t-il, c'est que cet imbécile de Lestrade, qui
se croit si malin, est parti ventre à terre sur la mauvaise piste. Il
est à la recherche du secrétaire Stangerson qui n'est pas plus mêlé à
ce crime qu'un enfant qui vient de naître. Il l'a peut-être déjà arrêté
à l'heure qu'il est.»

Cette idée parut à Gregson tellement bouffonne qu'il faillit
s'étrangler à force de rire.

«Qu'est-ce qui vous a mis sur la voie?

--Ah! je vais vous raconter ça, mais, docteur Watson, tout ceci entre
nous naturellement. La première difficulté à laquelle nous nous soyons
heurtés, était l'absence de tout renseignement sur les tenants et
aboutissants de cet Américain. D'aucuns auraient attendu les réponses
aux annonces insérées dans les journaux, ou bien les renseignements
spontanés qu'on serait venu leur apporter. Mais ce n'est pas ainsi que
travaille Tobias Gregson. Vous rappelez-vous le chapeau qui était près
du cadavre?

--Oui, dit Holmes, un chapeau de chez John Underwood and sons, 129,
Camberwell Road.»

Gregson sembla un peu désorienté.

«Je n'avais pas cru que vous ayez remarqué cela, dit-il. Êtes-vous allé
chez le fabricant?

--Non.

--Ah! s'écria Gregson, avec soulagement. Voyez-vous, il ne faut jamais
rien négliger de quelque petite importance que cela puisse paraître.

--Rien n'est petit pour un grand esprit, fit Holmes sentencieusement.

--Eh bien! je suis allé, moi, chez Underwood et je lui ai demandé à
qui il avait vendu un chapeau de telle espèce et de telle dimension.
Il consulta ses livres et retrouva tout de suite une indication à
ce sujet. Il avait envoyé le chapeau en question à un M. Drebber,
demeurant dans la maison meublée Charpentier, Torquay Terrace. Voilà:
j'avais déjà l'adresse.

--C'est fort, c'est très fort, murmura Sherlock Holmes.

--Puis, continua le détective, je me rendis chez Mme Charpentier. Je
constatai qu'elle était très pâle et très agitée. Sa fille était là
dans la chambre, une bien jolie fille, ma foi! Elle avait les yeux
rouges et ses lèvres tremblaient. Naturellement tout cela ne m'a pas
échappé et je commençai à me douter qu'il y avait anguille sous roche.
Vous connaissez ce sentiment-là, n'est-ce pas, monsieur Sherlock
Holmes, lorsque vous tombez sur la bonne voie, et que ça vous donne
comme un frisson? Alors je leur demandai: «Avez-vous appris la mort
mystérieuse de votre ancien locataire M. Enoch J. Drebber de Cleveland?»

«La mère fit signe que oui; elle semblait incapable d'articuler une
parole. Quant à la fille, elle éclata en sanglots. Il me parut de plus
en plus évident que ces gens-là étaient mêlés à l'affaire.

«--A quelle heure M. Drebber vous a-t-il donc quittés pour prendre le
train? demandai-je.

«--A huit heures, dit la mère, en se raffermissant pour dominer son
agitation. Son secrétaire, M. Stangerson, lui a dit qu'il y avait deux
trains: l'un à 9 heures 15 et l'autre à 11 heures. Il se décida pour le
premier.

«--Et vous ne l'avez plus revu?»

«A cette question la femme changea de figure et devint livide. Il lui
fallut un bon moment pour se remettre et pour pouvoir articuler un
simple non et encore fut-ce d'une voix rauque et hésitante.

«Il se fit un silence de quelques instants, puis la fille d'une voix
claire:

«Ma mère, le mensonge n'a jamais rien produit de bon, dit-elle
tranquillement. Soyons francs avec ce monsieur: nous avons revu M.
Drebber.

«--Que Dieu te pardonne! s'écria Mme Charpentier, en levant les bras au
ciel et en tombant dans son fauteuil. Tu as tué ton frère!

«--Arthur serait le premier à vouloir que nous disions la vérité,
répondit la fille avec fermeté.

«--Vous feriez mieux de me raconter exactement ce qui s'est passé,
repris-je, car les demi-confidences sont pires que tout. De plus, vous
ignorez jusqu'à quel point nous sommes renseignés.

«--Que tout cela retombe sur toi, Alice», cria sa mère, puis se
retournant vers moi: «Je vous dirai donc tout, monsieur. Oh! mais
n'allez pas attribuer mon agitation aux craintes que je pourrais avoir.
Je suis trop sûre que mon fils n'a joué aucun rôle dans cette horrible
affaire. Ma seule frayeur est que malgré son innocence, malgré toutes
les impossibilités, il puisse paraître compromis. Heureusement pour
lui sa moralité irréprochable, sa profession, ses antécédents, tout
témoigne en sa faveur.

«--Ce que vous avez de mieux à faire, je le répète, est de me parler à
cœur ouvert, insistai-je. Soyez tranquille, si votre fils est innocent,
il ne lui arrivera rien de fâcheux.

«--Peut-être, Alice, ferais-tu mieux de me laisser en tête à tête avec
monsieur», dit-elle. Sa fille se retira.

«--Non, monsieur, continua Mme Charpentier, je n'avais pas l'intention
de vous raconter tout cela; mais puisque ma pauvre fille a parlé, je
n'ai plus à hésiter. Je vais tout vous dire, sans omettre un seul
détail.

«--C'est ce qu'il y a de plus sage, dis-je.

«--M. Drebber a passé près de trois semaines chez nous. Lui et
son secrétaire, M. Stangerson, venaient de faire un voyage sur le
continent. J'ai remarqué que chacune de leurs malles portait une
étiquette de «Copenhague»; c'est donc là la dernière ville où ils
avaient séjourné. M. Stangerson était un homme calme, réservé; mais
son maître, j'ai le regret de le dire, était tout l'opposé. Grossier
et brutal, voilà ce qu'il était. Le soir même de son arrivée il s'est
grisé et je dois avouer que passé midi, il n'était plus jamais dans
son état normal. Ses manières avec les servantes étaient d'une liberté
et d'une familiarité repoussantes; et, chose plus fâcheuse encore, il
en vint bien vite à prendre la même attitude vis-à-vis de ma fille
Alice. Plus d'une fois, il lui a parlé d'une façon que, Dieu merci,
elle est trop innocente pour avoir pu comprendre. Une fois même, ne lui
est-il pas arrivé de la prendre par la taille et de l'embrasser! Son
secrétaire lui-même en a été indigné et lui a adressé les plus vifs
reproches sur la façon ignoble dont il se conduisait.

«--Mais pourquoi avoir supporté tout cela? demandai-je. Je pense bien
que vous êtes libre de vous débarrasser de vos locataires quand bon
vous semble.

«Mme Charpentier rougit à cette remarque si logique.

«--Dieu m'est témoin que je regrette assez de ne l'avoir pas mis à la
porte le jour même de son arrivée, dit-elle. Mais c'était trop tentant.
Ils payaient chacun 25 francs par jour, soit 350 francs par semaine
à eux deux, et nous sommes maintenant dans la morte-saison. Je suis
veuve; mon fils qui est dans la marine m'a coûté très cher. Je n'eus
pas le courage de renoncer à cet argent, croyant agir pour le mieux.
Mais la dernière incartade de M. Drebber dépassant toutes les bornes,
je lui donnai congé en lui disant pourquoi. Voilà quelle fut la cause
de son départ.

«--C'est bon; continuez.

«--Je me sentis soulagée en voyant partir mes locataires. Je dois vous
dire que mon fils est en permission en ce moment, et que je n'avais pas
osé lui parler de tout cela à cause de la violence de son caractère et
de l'affection passionnée qu'il porte à sa sœur. Lorsque j'eus refermé
la porte derrière ces gens, il me sembla que j'avais un grand poids
de moins sur la poitrine. Hélas! moins d'une heure après j'entendais
sonner: c'était M. Drebber qui revenait très surexcité et ayant
évidemment beaucoup bu. Il fit irruption dans la pièce où je me tenais
avec ma fille et je crus comprendre, au milieu d'un flot de paroles
incohérentes, qu'il avait manqué son train. Puis il se tourna vers
Alice, et, devant moi, il eut l'impudence de lui proposer de s'enfuir
avec lui:--«Vous êtes majeure, dit-il, et il n'y a aucune loi qui
puisse vous en empêcher. J'ai plus d'argent que je ne peux en dépenser.
Ne faites pas attention à la vieille, mais venez avec moi, tout de
suite. Allons, arrivez. Vous vivrez en princesse.» Ma pauvre Alice fut
si effrayée qu'elle s'écarta de lui, mais il la saisit par le poignet
et chercha à l'entraîner vers la porte. Je me mis à crier, et au même
moment mon fils Arthur entra dans la chambre. Ce qui arriva alors, je
n'en sais rien. J'entendis des jurons, un bruit de lutte, mais j'étais
trop terrifiée pour oser seulement lever les yeux. Quand je revins à
moi, je vis Arthur debout sur le pas de la porte, une canne à la main
et riant aux éclats.

«--Je ne crois pas que ce beau sire vienne vous ennuyer encore, dit-il,
je vais cependant le suivre et voir ce qu'il devient.» En disant ces
mots, il prit son chapeau et descendit dans la rue. Le lendemain matin
nous avons appris la mort mystérieuse de M. Drebber....»

«Ce récit fut entrecoupé par bien des soupirs et des interruptions. Par
moments, Mme Charpentier parlait si bas que je pouvais à peine saisir
ce qu'elle disait. Je pris quelques notes pour résumer son récit et ne
pas commettre d'erreur.

--C'est tout à fait palpitant, dit Sherlock Holmes en bâillant. Et
ensuite?

--Quand Mme Charpentier eut fini, continua l'agent, je vis que tout
reposait sur un seul point. Aussi la fixant avec un œil qui, je le
sais, fait toujours une profonde impression sur les femmes, je lui
demandai à quelle heure son fils était rentré?

«--Je ne sais pas, répondit-elle.

«--Vous ne savez pas?

«--Non, il a une clef et il est rentré sans déranger personne.

«--Étiez-vous déjà couchée?

«--Oui.

«--A quelle heure vous êtes-vous couchée?

«--Vers onze heures?

«--Alors votre fils est resté au moins deux heures dehors?

«--Oui.

«--Peut-être même quatre ou cinq?

«--Peut-être.

«--Qu'a-t-il fait pendant tout ce temps?

«--Je n'en sais rien.

«Naturellement j'étais édifié. Je m'assurai de l'endroit où se trouvait
le lieutenant Charpentier; je pris deux agents avec moi et je le mis
en état d'arrestation. Lorsque je le touchai à l'épaule et l'invitai
à me suivre tranquillement, il me demanda avec effronterie: «C'est
sans doute comme impliqué dans l'affaire de cette canaille de Drebber
que vous m'arrêtez?» Comme nous ne lui avions encore rien dit, cette
exclamation m'a paru tout à fait suspecte.

--Tout à fait, dit Holmes.

--Il tenait encore à la main la lourde canne, qu'au dire de sa mère il
avait prise pour suivre Drebber. C'est un gros gourdin en bois de chêne.

--Quelle est votre opinion, alors?

--Eh bien! mon opinion est qu'il a suivi Drebber jusqu'à Brixton Road.
Là, une nouvelle altercation s'est élevée entre eux et Drebber aura
reçu, je ne sais trop où, peut-être dans le creux de l'estomac, un
coup de bâton qui aura occasionné la mort sans laisser aucune trace.
La nuit était si pluvieuse qu'il n'y avait pas un chat dans les rues
et Charpentier a pu traîner le cadavre de sa victime dans la maison
inhabitée. Quant à la bougie, au sang répandu et à l'inscription sur le
mur, autant de ruses destinées à dérouter la police.

--Très bien travaillé, dit Holmes, sur un ton encourageant. Vraiment,
Gregson, vous faites des progrès. Nous arriverons à faire quelque chose
de vous.

--Je me flatte, en effet, d'avoir conduit toute cette affaire assez
proprement, répondit avec suffisance l'agent de police. Le jeune homme
a spontanément déclaré qu'il suivait Drebber depuis quelque temps déjà,
lorsque ce dernier l'aperçut et prit un fiacre pour lui échapper. Il
prétend avoir rencontré alors, en rentrant chez lui, un ancien camarade
de la marine et avoir fait avec celui-ci une longue promenade. Quand
on lui a demandé où demeurait ce camarade, il s'est trouvé incapable
de donner une réponse satisfaisante. Je crois que tout cela se tient
parfaitement. Ce qui m'amuse le plus, c'est de penser que Lestrade
galope sur la fausse piste. J'ai bien peur qu'il n'arrive pas à
grand'chose. Eh! mais, que diable, le voici en personne!»

C'était en effet Lestrade qui venait de monter l'escalier, et entrait
à ce moment. Mais il avait perdu tout ce qui caractérisait en général
son maintien. Sa figure était bouleversée et ses vêtements en désordre.
Il venait assurément dans l'intention de consulter Sherlock Holmes,
car la vue de son collègue parut l'embarrasser et même le contrarier
vivement. Il restait planté au milieu de la chambre, tortillant
nerveusement son chapeau et ne sachant à quoi se décider: «C'est
un cas bien extraordinaire, dit-il enfin, une affaire tout à fait
incompréhensible....

--Ah! vous trouvez ça, monsieur Lestrade, s'écria Gregson
triomphalement. Je pensais bien que c'était là que vous aboutiriez.
Avez-vous fini par découvrir le secrétaire, M. Joseph Stangerson?

--Ce secrétaire, ce Joseph Stangerson, prononça Lestrade gravement, a
été assassiné ce matin vers six heures à l'hôtel d'Halliday.»




CHAPITRE VII

UNE LUEUR DANS LES TÉNÈBRES


La nouvelle que nous apportait Lestrade était si grave et si inattendue
que nous restâmes tous les trois interdits. Gregson en sursauta sur son
siège, renversant ce qui restait de son verre de whiskey. Pour moi, je
me contentai d'examiner en silence Sherlock Holmes dont les lèvres se
serraient et dont les sourcils s'abaissaient jusque sur les yeux.

«Stangerson aussi! murmura-t-il; l'affaire se complique.

--C'était déjà bien assez compliqué, grommela Lestrade en s'asseyant.
Mais il me semble que je suis tombé en plein conseil de guerre.

--Vous..., vous..., vous êtes sûr de cette nouvelle? balbutia Gregson.

--Je sors de sa chambre, dit Lestrade, et j'ai été le premier à faire
cette découverte.

--Nous venons d'entendre l'opinion de Gregson sur l'affaire, observa
Holmes. Auriez-vous la complaisance de nous dire tout ce que vous avez
vu et fait?

--Volontiers, répondit Lestrade en s'asseyant. Je dois avouer que
j'étais convaincu de la complicité de Stangerson dans le meurtre de
Drebber, avant que ce nouvel incident soit venu me prouver mon erreur.
Avec cette idée fixe, je me mis à la recherche du secrétaire. On les
avait vus ensemble, son maître et lui, vers huit heures et demie
dans la soirée du 3 à la station d'Euston. A deux heures du matin,
Drebber était trouvé mort dans la maison de Brixton Road: le point
important était donc de connaître l'emploi du temps de Stangerson
entre huit heures et demie et l'heure du crime et de savoir ensuite
ce qu'il était devenu. Je télégraphiai à Liverpool en donnant le
signalement de l'homme et en recommandant d'exercer une surveillance
sur les paquebots américains. Puis, je me mis à travailler de mon
côté, explorant tous les hôtels et toutes les maisons meublées qui se
trouvent dans le voisinage de la station d'Euston. Car je supposais que
si, contrairement à mes prévisions, Drebber et son compagnon s'étaient
séparés à un moment donné, ce dernier avait dû passer la nuit quelque
part dans les environs pour revenir ensuite rôder aux abords de la gare
dans la matinée du lendemain.

--Ils avaient probablement convenu d'un rendez-vous, avant de se
quitter, remarqua Sherlock Holmes.

--C'était ce que je pensais. J'ai donc passé toute ma soirée d'hier à
faire des recherches qui n'ont abouti à rien. Ce matin j'ai recommencé
de très bonne heure et à cinq heures je suis arrivé à l'hôtel
d'Halliday dans la rue Little Georges. Lorsque je demandai si M.
Stangerson habitait là on me répondit affirmativement.

«Vous êtes sans doute le monsieur qu'il attendait, me dit-on. Voilà
deux jours qu'il l'espère.

«--Où est-il maintenant? demandai-je.

«--Il est en haut et encore dans son lit. Il a demandé qu'on n'entre
chez lui qu'à neuf heures.

«--Je vais monter le voir tout de suite», répliquai-je.

«Je pensais que mon apparition soudaine lui porterait un coup et lui
arracherait peut-être quelque exclamation involontaire. Le portier
s'offrit à me mener dans sa chambre; elle était située au deuxième
étage et on y accédait par un petit couloir. L'homme me désigna la
porte et allait redescendre, lorsqu'un spectacle si affreux s'offrit
à mes regards que mon cœur se souleva, malgré mes vingt années
d'expérience. Sous la porte coulait un mince ruisseau de sang qui avait
traversé le corridor et avait formé une mare contre la cloison opposée.
Je poussai un cri qui fit revenir le portier sur ses pas. Il se trouva
presque mal en voyant ce sang. La porte de la chambre était fermée à
clef à l'intérieur, mais, réunissant nos efforts, nous l'enfonçâmes au
moyen de quelques coups d'épaule. Près de la fenêtre ouverte, gisait,
la face contre terre, le corps d'un homme en chemise de nuit. Il
devait être mort depuis quelque temps, car il était déjà tout raide
et complètement froid. Lorsque le portier le retourna, il reconnut
l'individu qui avait loué une chambre sous le nom de Joseph Stangerson.
La mort était due à un coup de poignard porté dans le côté gauche et
si violemment qu'il avait dû atteindre le cœur. Et maintenant voici
le plus étrange de l'affaire. Que pensez-vous qu'il ait pu y avoir
au-dessus du cadavre?»

Je sentis un frisson m'envahir et j'eus le pressentiment de quelque
chose de terrible, avant même que Sherlock Holmes eût répondu.

«Le mot _Rache_ écrit en lettres de sang.

--C'est cela même», dit Lestrade d'une voix mal assurée. Tous nous nous
regardâmes un instant en silence.

Cet assassin inconnu procédait d'une façon si méthodique et
incompréhensible que le crime en devenait encore plus horrible. Mes
nerfs, que les champs de bataille n'avaient guère pu ébranler, se
révoltaient devant ce mystère.

«On a vu l'assassin, continua Lestrade. Un garçon laitier, allant à
sa laiterie, passait dans la ruelle qui sépare l'hôtel des écuries. Il
remarqua qu'une échelle, qui gît là généralement, était appuyée contre
une des fenêtres du second et que cette fenêtre était grande ouverte.
Après avoir dépassé la maison, il se retourna et vit un homme descendre
l'échelle. Mais il faisait cela si tranquillement et si naturellement
que le garçon pensa que c'était un menuisier ou quelque autre ouvrier
qui travaillait dans l'hôtel. Il n'y fit donc guère attention et se
contenta de penser que cet individu commençait son ouvrage de bien
bonne heure. Il croit se rappeler que l'homme était grand avec une
figure rouge et qu'il portait un long pardessus brun. Il doit être
resté quelque temps dans la chambre, après avoir commis son crime, car
j'ai trouvé dans la cuvette de l'eau mêlée de sang, preuve qu'il s'y
était lavé les mains; et les draps portaient des marques, montrant
qu'il s'en était servi pour essuyer son couteau.»

Je jetai un regard à Holmes en entendant cette description de
l'assassin en tout si semblable à celle qu'il m'avait donnée, mais je
ne vis sur sa figure aucune trace de triomphe ou même de satisfaction.

«N'avez-vous trouvé dans la chambre aucun indice qui puisse mettre sur
la trace du meurtrier? dit-il.

--Aucun, Stangerson avait dans sa poche la bourse de Drebber, mais ce
devait être son habitude, puisqu'il était chargé de régler toutes
les dépenses. Il y avait dedans un peu plus de deux cents francs;
rien n'avait été volé. Quels que soient les motifs de ces crimes
extraordinaires, le vol n'en est assurément pas le mobile. Il n'y
avait ni papier, ni portefeuille dans la poche de la victime; il ne
s'y trouvait qu'un télégramme, daté de Cleveland, et vieux d'un mois
environ. Voici ce qu'il contenait: «J. H. est en «Europe.» Pas de
signature.

--Rien d'autre? demanda Holmes.

--Rien d'important. Un roman que le malheureux avait pris pour
s'endormir était encore sur son lit et sa pipe se trouvait sur une
chaise à côté. Sur la table, il y avait un verre d'eau et sur le rebord
de la fenêtre une petite boîte en bois contenant deux pilules.»

Sherlock Holmes bondit sur sa chaise en poussant une exclamation de
joie.

«Voilà mon dernier anneau, cria-t-il, tout est complet maintenant.»

Les deux agents de police le regardèrent avec stupéfaction.

«Voyez-vous, reprit mon compagnon, sur un ton confidentiel, je tiens
à présent dans ma main tous les fils si embrouillés de cette affaire.
Il me manque encore naturellement quelques détails; mais je suis aussi
sûr des principaux événements qui se sont déroulés, depuis le moment où
Drebber s'est séparé de Stangerson à la station jusqu'à celui où on a
découvert le cadavre, que si j'y avais assisté moi-même. Je vais vous
en donner une preuve. Avez-vous pris les pilules?

--Les voici, dit Lestrade, en montrant une petite boîte blanche; je les
ai prises, ainsi que la bourse et le télégramme, afin de tout déposer
au bureau de police. Mais j'ai bien failli laisser là les pilules; car
j'avoue que je n'y attachais pas la moindre importance.

--Donnez-les-moi, dit Holmes. Maintenant, docteur, continua-t-il, en se
tournant vers moi, dites-nous si ce sont là des pilules ordinaires?»

Elles ne l'étaient certainement pas. D'une couleur gris perle, elles
étaient petites, rondes et presque transparentes à la lumière. «Leur
légèreté et leur transparence, remarquai-je, me portent à croire
qu'elles sont solubles dans l'eau.

--Précisément, répondit Holmes. Maintenant voudriez-vous avoir la bonté
d'aller chercher ce pauvre petit terrier, qui est malade depuis si
longtemps que notre propriétaire vous avait demandé hier de mettre un
terme à ses souffrances.»

Je descendis et je remontai avec le chien dans mes bras. Sa respiration
pénible et son œil vitreux montraient qu'il n'était pas loin de sa fin.
En effet, son museau blanc comme la neige prouvait qu'il avait déjà
dépassé les limites habituelles de l'existence pour les animaux de sa
race. Je le mis sur un coussin devant la cheminée.

«Maintenant, je vais couper une de ces pilules en deux, dit Holmes;
et prenant son canif il joignit l'action à la parole.--Je remets une
moitié dans la boîte pour m'en servir plus tard et je jette l'autre
moitié dans ce verre qui contient une petite cuillerée d'eau. Vous
voyez que notre ami le Docteur a raison et que cela se dissout
parfaitement.

--C'est peut-être très intéressant ce que vous faites là, dit Lestrade
du ton piqué de quelqu'un qui craint qu'on ne se moque de lui.
Cependant, je ne vois pas très bien ce que cela peut avoir de commun
avec la mort de M. Joseph Stangerson.

--Patience, mon ami, patience. Vous constaterez en temps voulu comment
cela se rattache à notre affaire. J'ajoute maintenant un peu de lait
pour rendre la potion agréable et en la présentant au chien nous voyons
qu'il la boit très volontiers.»

Tout en parlant, il avait versé le contenu du verre dans une soucoupe
et l'avait placé devant le terrier qui l'avala en un instant. Le
sérieux de Sherlock nous avait à tel point impressionnés que nous
restions tous là en silence, nous attendant à quelque résultat
surprenant. Il n'y en eut aucun. Le chien continua à rester étendu
sur le coussin respirant toujours difficilement, mais ne se trouvant
évidemment ni mieux ni plus mal de sa petite médecine.

Holmes avait tiré sa montre; les minutes se succédaient sans qu'il se
produisît rien d'extraordinaire et une expression d'ennui et de violent
désappointement se manifesta sur son visage. Il se rongeait les lèvres,
battait du tambour avec ses doigts sur la table et montrait tous les
symptômes d'une impatience nerveuse. Telle était son émotion que je me
sentais sincèrement affligé pour lui, tandis que les deux agents, ravis
de cet échec, souriaient ironiquement.

«Il est impossible que ce soit une simple coïncidence, cria-t-il enfin,
s'élançant de sa chaise et se mettant à arpenter la chambre en tous
sens; non, c'est impossible. Ces mêmes pilules dont je soupçonnais
l'existence dans l'affaire Drebber, apparaissent encore dans l'affaire
Stangerson. Et cependant elles sont inoffensives. Qu'est-ce que cela
peut bien vouloir dire? Non, tout l'enchaînement de mes raisonnements
ne peut pas ne pas être juste. C'est impossible! Et cependant ce maudit
chien ne paraît pas s'en porter plus mal.... Ah! mais j'y suis, j'y
suis!»

Avec un cri de joie, il se précipita sur la boîte, coupa l'autre pilule
en deux, la fit dissoudre, y ajouta du lait et présenta le breuvage
au terrier. A peine la malheureuse bête se fut-elle humecté la langue
qu'elle eut un frisson convulsif, qui secoua tous ses membres, puis
elle tomba raide morte, comme si elle avait été frappée de la foudre.

Sherlock Holmes poussa un long soupir de soulagement et essuya la sueur
qui ruisselait sur son front. «Je devrais avoir plus de confiance,
dit-il; je devrais, à l'heure qu'il est, savoir que lorsqu'un fait
semble venir contrarier une série de déductions, c'est invariablement
parce qu'on doit lui chercher une autre interprétation. Des deux
pilules renfermées dans la boîte, l'une contenait un poison mortel,
l'autre était parfaitement inoffensive. J'aurais dû m'en douter avant
même d'avoir vu la boîte.»

Cette dernière assertion me parut si étonnante que je pouvais à peine
croire qu'il fût dans son bon sens. Il y avait cependant là le cadavre
du chien comme preuve de la justesse de ses conjectures. Il me sembla
que le brouillard qui obscurcissait mon cerveau se dissipait et que je
commençais à avoir une vague idée de la vérité.

«Tout ceci vous paraît étrange, continua Holmes, parce que dès le
début de l'enquête vous n'avez pas saisi l'importance du seul indice
véritable que nous ayons relevé. J'ai eu la bonne fortune de m'en
rendre compte; tout ce qui est arrivé depuis, n'a fait que confirmer
mes premières suppositions, ou, pour mieux dire, en a été la déduction
logique. En conséquence, ce qui n'a fait que vous embarrasser et vous
embrouiller davantage n'a servi qu'à m'éclairer et à confirmer mes
suppositions. C'est une erreur de croire que ce qui est étrange soit
un mystère. Le crime le plus ordinaire est souvent le plus mystérieux
parce qu'il ne présente aucun côté saillant auquel on puisse accrocher
ses déductions. L'assassinat qui nous occupe aurait été infiniment plus
difficile à débrouiller, si le corps de la victime avait été trouvé
tout simplement étendu sur la route, sans aucune des circonstances
sensationnelles qui l'ont tout de suite mis en relief. Ces détails
étranges, loin de rendre l'affaire plus difficile, ont au contraire
facilité notre tâche.»

M. Gregson qui avait écouté ce discours avec une impatience marquée ne
put se contenir plus longtemps.

«Écoutez, monsieur Sherlock Holmes, dit-il, nous sommes tout prêts
à reconnaître que vous êtes un homme très fort et que vous avez une
méthode spéciale de travailler; mais à l'heure qu'il est, il nous faut
autre chose que des théories et des beaux discours. Il faut arrêter
l'homme. J'ai agi d'après mon idée et il me semble que j'ai fait fausse
route. Le jeune Charpentier ne peut pas être impliqué dans cette
seconde affaire. Lestrade de son côté a donné la chasse à Stangerson et
il n'était pas davantage dans le vrai. Vous nous avez, par-ci par-là,
jeté des insinuations à la tête, tout en semblant en savoir plus long
que nous; nous avons donc maintenant le droit de vous demander ce que
vous connaissez de l'affaire. Pouvez-vous nommer l'assassin?

--Je suis forcé de reconnaître que Gregson a raison, monsieur, remarqua
Lestrade. Nous avons fait de notre mieux tous les deux et tous les deux
nous avons échoué. Depuis que je suis là vous avez plus d'une fois
constaté que vous avez toutes les preuves dont vous avez besoin. Vous
n'allez pas les garder pour vous plus longtemps?

--Le moindre retard apporté dans l'arrestation de l'assassin,
observai-je, à mon tour, pourrait lui donner le temps de perpétrer de
nouveaux crimes.»

Ainsi pressé de tous côtés, Holmes sembla hésiter. Il continua
à arpenter la chambre, la tête inclinée sur la poitrine et les
sourcils froncés, ainsi qu'il avait l'habitude de le faire lorsqu'il
réfléchissait.

«Il n'y aura plus de crimes commis, dit-il enfin, en s'arrêtant
brusquement et en nous dévisageant. Vous pouvez compter là-dessus. Vous
m'avez demandé si je savais le nom de l'assassin? Oui, je le sais. Le
fait seul de connaître son nom est peu de chose comparé à la difficulté
de l'arrêter. Je compte toutefois y arriver avant peu. J'ai bon espoir
de réussir, grâce à mes procédés particuliers; mais c'est une chose qui
demande beaucoup de tact, car nous avons affaire à un homme rusé et
capable de tout, doublé, comme je l'ai expérimenté à mes dépens, par
un autre aussi habile que lui. Tant que cet homme sera convaincu que
personne n'est encore sur la piste, il y aura quelque chance de mettre
la main dessus; mais au premier soupçon il changera de nom et se perdra
immédiatement au milieu des quatre millions d'habitants que renferme
Londres. Sans vouloir vous être désagréable, je suis obligé de dire
que la police se trouve en face de gens plus forts qu'elle, et c'est
pourquoi je ne vous ai pas demandé votre concours. Si j'échoue, tout le
blâme tombera naturellement sur moi; mais j'y suis préparé.--Je termine
en vous promettant que, dès que cela ne pourra plus nuire à mes propres
combinaisons, je vous communiquerai tout ce que je saurai.»

Gregson et Lestrade ne parurent pas très satisfaits de cette assurance,
non plus que de l'allusion blessante pour la police. Le premier
avait rougi jusqu'à la racine de ses cheveux filasse, tandis que les
yeux en boule de loto de l'autre s'allumaient dans un mélange de
curiosité et de ressentiment. Aucun des deux cependant n'avait eu le
temps de formuler leurs réflexions, lorsqu'on frappa à la porte et le
porte-parole des petits voyous de la rue, le jeune Wiggins, se présenta
en personne, toujours aussi sale et aussi dégoûtant.

«Pardon, m'sieu, dit-il en portant la main à sa tignasse, le fiacre est
en bas.

--Tu es un brave garçon, répondit Holmes simplement. Tenez,
continua-t-il, voilà un type que vous devriez adopter à Scotland Yard»,
et il montrait une paire de menottes en acier qu'il venait de prendre
dans un tiroir. «Voyez comme le mécanisme en est ingénieux. En un clin
d'œil on vous ligote un homme.

--Le vieux modèle est bien assez bon, remarqua Lestrade, si nous avions
seulement l'homme à qui les mettre!

--C'est vrai, répondit Holmes en souriant. Mais le cocher pourrait bien
me donner un coup de main pour mes malles. Demande-lui donc de monter,
Wiggins.»

J'étais très étonné d'entendre mon compagnon parler ainsi de partir,
alors qu'il ne m'avait pas soufflé mot de ses projets de voyage. Il y
avait dans un coin de la chambre une petite valise, il la tira et se
mit en devoir de la boucler. Il était tout absorbé dans cette besogne
quand le cocher de fiacre entra.

«Aidez-moi donc un peu à mettre cette courroie, cocher», dit-il, sans
tourner la tête et toujours agenouillé sur la malle.

L'individu s'avança d'un air grognon et méfiant et mit ses mains sur la
valise pour aider Holmes. Au même moment, on entendit un bruit sec, un
cliquetis métallique et Sherlock Holmes se redressa d'un bond.

«Messieurs, cria-t-il les yeux étincelants, laissez-moi vous
présenter M. Jefferson Hope, l'assassin d'Enoch Drebber et de Joseph
Stangerson.»

Tout cela avait été si rapide que je n'y avais vu que du feu; mais je
n'oublierai jamais cet instant et l'expression triomphante d'Holmes
et le son éclatant de sa voix et l'air de détresse sauvage du cocher,
tandis qu'il contemplait les manchettes brillantes qui s'étaient rivées
comme par enchantement autour de ses poignets. Pendant une seconde ou
deux nous eûmes l'air métamorphosés en statues. Puis, avec un hurlement
inarticulé de fureur, le prisonnier s'arracha à l'étreinte de Holmes
et se jeta sur la fenêtre. L'encadrement et les vitres volèrent en
éclats, mais avant qu'il ait eu le temps de passer au travers, Gregson,
Lestrade et Holmes sautèrent sur lui comme autant de chiens sur leur
proie. Il fut renversé dans la chambre et alors commença une bataille
terrible. Cet homme était si fort et si violent qu'il nous secouait
tous les quatre sans que nous puissions le maîtriser. Il semblait
aussi terrible qu'un épileptique au milieu d'une crise. Sa figure et
ses mains avaient été affreusement entamées par les éclats de verre;
mais le sang qui ruisselait de ses blessures ne diminuait en rien
sa résistance. Ce ne fut que lorsque Lestrade parvint à passer sa
main dans sa cravate et l'eut étranglé à moitié, qu'il comprit enfin
l'inutilité de ses efforts. Même alors, nous ne nous sentîmes sûrs de
l'avoir dompté que lorsque nous eûmes attaché ses pieds comme ses
mains. Cela fait, nous nous relevâmes essoufflés et haletants.

«Nous avons son fiacre, dit Sherlock Holmes. Cela servira à le mener
à Scotland Yard. Et maintenant, messieurs, continua-t-il en souriant
aimablement, nous voilà arrivés à la solution de notre petit problème.
Vous êtes parfaitement libres de m'adresser toutes les questions que
vous voudrez et je serai trop heureux d'y répondre.»




DEUXIÈME PARTIE

Au pays des Saints.

CHAPITRE I

DANS LE DÉSERT DE SEL


Dans la partie centrale de l'Amérique du Nord se trouve un désert
aride, effrayant. Longtemps il a marqué la limite où venait s'arrêter
l'envahissement progressif de la civilisation. Limitée d'un côté par
les montagnes de la Sierra-Nevada, de l'autre par celles de Nébraska,
au nord par la rivière de Yellowstone et au sud par celle du Colorado,
cette région semble être le domaine de la désolation et du silence.
Son aspect n'est cependant pas toujours uniforme. De hautes montagnes
couvertes de neige y succèdent à des vallées sombres et tristes. Tantôt
des rivières au cours torrentueux se frayent un passage à travers des
gorges étroites; tantôt des plaines immenses s'étendent à perte de vue,
toutes blanches l'hiver lorsque la neige les recouvre de son linceul,
toutes grises l'été, grâce à la poussière alcaline dont elles sont
imprégnées. Mais partout, même aspect inhospitalier, même stérilité,
partout même désolation. C'est la terre du désespoir; on n'y voit pas
d'habitants. Une bande de Pawnees, ou de Peaux-Rouges, à la recherche
d'un nouveau terrain de chasse, la traverse peut-être de temps à autre,
mais les plus braves d'entre les braves ne se sentent rassurés que
lorsqu'ils quittent ces terribles plaines pour revenir à leurs prairies
habituelles. Le coyotte qui se cache dans les broussailles, le vautour
qui plane dans les airs, l'ours grizzli qui déambule gauchement à
travers les ravins et les rochers à la recherche de sa pâture, tels
sont les seuls hôtes de ces parages.

Non, il n'y a pas au monde un paysage plus mélancolique que celui de
la Sierra Blanca sur son versant méridional. A perte de vue, sans un
accident de terrain, coupée seulement çà et là par quelques buissons de
jujubiers, s'étend la plaine immense toute semée de plaques alcalines,
tandis qu'à l'horizon se profile une longue chaîne de montagnes, dont
les cimes décharnées dressent vers le ciel leurs sommets neigeux. Là,
partout la vie semble suspendue; jamais un oiseau ne raie de son vol
l'azur sombre du ciel; jamais une créature quelconque ne se meut sur
cette terre grise, et l'impression qui domine toutes les autres est
celle d'un silence intense, absolu. Tendez l'oreille: pas un son ne
troublera la désolation de ce désert sauvage; le silence, rien que le
silence, un silence qui vous glace le cœur. Mais peut-on vraiment dire
que rien ne rappelle l'existence de créatures vivantes? Si du haut de
la Sierra Blanca vous examinez la plaine, vous distinguerez une piste
qui, serpentant à travers le désert, va se perdre dans l'éloignement.
Bien des roues y ont laissé leur trace, bien des aventuriers l'ont
foulée! Çà et là des taches blanches brillent au soleil plus blanches
que le sol sur lequel elles se détachent. Approchez, regardez bien: ce
sont des ossements; les uns forts et grossiers, les autres petits et
fins, ossements de bestiaux, ossements humains. Pendant 1500 milles
cette route des sombres caravanes est ainsi jalonnée par les squelettes
qui sont tombés sur son parcours.

Le 4 mai 1847, un voyageur solitaire contemplait du haut d'un de ces
sommets ce paysage désolé. Était-ce le génie, le démon familier de ces
parages? A le voir, il était difficile de lui donner un âge: quarante
ans, soixante peut-être, on ne savait. Sa figure était maigre, ses
traits tirés; sa peau jaunie se collait comme un vieux parchemin sur
la saillie des os; des fils blancs sillonnaient la masse brune de ses
cheveux et sa barbe était toute embroussaillée; ses yeux, profondément
enfoncés dans leur orbite, jetaient une lueur singulière; enfin sa
main, crispée sur son fusil, était aussi décharnée que celle d'un
squelette. Pour se soutenir, il était obligé de s'appuyer sur son
arme et cependant sa haute taille et sa puissante ossature semblaient
révéler la force et la vigueur. Mais sa face amaigrie, ses vêtements
trop larges qui flottaient sur des membres décharnés, indiquaient trop
clairement la cause de cette apparence misérable: cet homme se mourait
de faim et de soif.

Péniblement il était descendu dans le ravin; plus péniblement encore
il avait remonté la pente opposée, dans l'espoir, hélas! superflu,
d'apercevoir du sommet de la hauteur quelque indice qui révélât la
présence de cette eau si désirée. Mais aussi loin que la vue pouvait
s'étendre, rien, pas un arbre, pas une plante indiquant une source,
une mare quelconque; l'immensité de la plaine de sel et à l'horizon
les hautes montagnes qui formaient une ceinture menaçante. C'était le
désert, tout espoir était bien perdu. En vain son œil hagard avait
sondé l'espace du nord au sud, de l'est à l'ouest. Il comprit que
c'était la fin, qu'il arrivait au terme de son voyage et que là, sur
ce rocher dénudé, il ne lui restait plus qu'à mourir. «Pourquoi pas?
murmura-l-il, en s'asseyant sous l'abri d'une pierre géante, pourquoi
pas? autant maintenant que plus tard, autant ici que dans un bon lit.»

Tout en s'asseyant il jeta à terre, en même temps que son fusil, devenu
inutile, un fardeau volumineux qu'il avait porté jusque-là sur son
épaule. C'était un gros paquet, enveloppé d'une couverture grisâtre et
trop lourd évidemment pour ce qui lui restait de forces. De ce paquet
sortit un petit cri plaintif et une figure d'enfant apparut, avec de
grands yeux brillants et effarés, tandis que deux petites mains se
crispaient convulsivement.

«Vous m'avez fait mal, dit une voix enfantine d'un ton de reproche.

--Oh! vraiment, reprit l'homme tout confus. Je ne l'ai pas fait
exprès.» Tout en parlant, il défit le châle et en sortit une petite
fille d'environ cinq ans. A ses jolis souliers, à sa gentille robe
rose, à son petit tablier blanc, on reconnaissait la sollicitude d'une
mère. L'enfant était bien pâle, mais ses bras potelés, ses jambes
encore fortes montraient qu'elle avait cependant moins souffert que son
compagnon.

«Et maintenant comment cela va-t-il?» dit l'homme avec inquiétude, en
voyant qu'elle frottait encore le haut de sa tête sous les boucles
blondes et soyeuses qui la recouvraient.

«Embrassez-moi là pour que ça ne fasse plus mal, dit-elle avec un grand
sérieux. C'est comme cela que maman faisait toujours. Où est-elle maman?

--Maman est partie. Mais je pense que tu vas bientôt la rejoindre.

--Partie? dit la petite fille. Tiens, c'est curieux, elle ne m'a pas
dit adieu; elle me disait toujours adieu lorsqu'elle allait prendre le
thé chez tante, et maintenant voilà trois jours qu'elle est partie!
Mais il fait soif, dites. Est-ce qu'il n'y a pas d'eau et puis quelque
chose à manger?

--Non, hélas! ma chérie. Un peu de patience seulement et puis tu
n'auras plus besoin de rien. Appuie ta tête sur moi, comme cela, tu
seras mieux. Quoiqu'il ne soit pas facile de causer quand on a les
lèvres racornies comme un vieux cuir desséché, je crois malgré tout,
petite, qu'il vaut mieux te dire de quoi il retourne,... mais qu'est-ce
que tu tiens donc là?

--Oh! de jolies choses, de bien jolies choses, s'écria la petite toute
joyeuse, en montrant deux fragments de mica qui brillaient au soleil.
Lorsque nous reviendrons à la maison je les donnerai à mon petit frère
Bob.

--Attends seulement un peu, et tu verras des choses bien plus jolies
encore, murmura l'homme; mais laisse-moi te parler. Tu te rappelles
lorsque nous avons quitté la rivière?

--Oh, oui!

--Eh bien! nous comptions trouver bientôt un autre cours d'eau,
seulement nous avons fait une erreur avec les compas, ou avec la carte,
ou avec je ne sais quoi; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous ne
l'avons pas trouvé. Notre eau s'est épuisée, sauf quelques gouttes que
nous avons réservées pour toi, et puis..., et puis....

--Et puis, interrompit gravement la petite en fixant les yeux sur la
figure poussiéreuse de son compagnon, et puis, vous n'avez pas eu de
quoi vous laver.

--Non, ni de quoi boire non plus, et M. Bender a succombé le premier,
ensuite ç'a été le tour de l'Indien Pete, puis de Mme Mac Gregor et de
Johnny Hones, enfin, chérie, ta mère....

--Quoi, maman aussi est morte!» cria la petite fille, en se cachant la
tête dans son tablier pour éclater en sanglots.

«Oui, ils sont tous morts, excepté nous deux. Alors j'ai pensé que
nous avions des chances de trouver de l'eau par ici; je t'ai prise sur
mon épaule et nous sommes partis ainsi à l'aventure; je crois que nous
n'avons guère réussi et il ne nous reste plus grand espoir maintenant.

--Voulez-vous dire que nous allons mourir aussi? demanda l'enfant,
cessant brusquement de pleurer et levant vers son compagnon sa figure
inondée de larmes.

--Je crois bien que c'est là ce qui nous attend.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt? fit-elle avec un rire
joyeux. Comme vous m'avez fait peur! Du moment que nous serons morts,
nous rejoindrons maman, bien sûr.

--Oui, ma chérie, tu la rejoindras.

--Et vous aussi. Et je lui dirai combien vous avez été bon. Je parie
qu'elle viendra au-devant de nous à la porte du ciel avec une grande
cruche pleine d'eau et avec beaucoup de gâteaux de sarrasin, tout
chauds et bien grillés des deux côtés, comme Bob et moi les aimions
tant. Mais combien de temps allons-nous attendre?

--Je ne sais trop, pas bien longtemps toujours.»

Les regards de l'homme s'étaient dirigés vers l'horizon dans la
direction du nord. Sur l'azur du ciel il avait distingué trois petits
points sombres, qui grandissaient à vue d'œil en se rapprochant
rapidement. C'étaient trois grands oiseaux au plumage foncé qui
se mirent à décrire des cercles au-dessus des deux voyageurs et
finirent par se poser sur un rocher qui les surplombait. Les vautours
arrivaient, leur présence était un signe avant-coureur de mort.

«Oh! des coqs et des poules», cria la petite toute joyeuse, à la vue de
ces sinistres messagers. Et elle se mit à taper ses mains l'une contre
l'autre pour les faire lever. «Dites, est-ce que c'est Dieu qui a créé
ce pays-ci?

--Certainement c'est lui, répondit son compagnon, interloqué par cette
singulière question.

--Non, non, continua l'enfant, c'est bien lui qui a fait l'Illinois
et le Missouri, mais je parierais que c'est quelqu'un d'autre qui a
créé la contrée où nous sommes; car elle n'est pas à moitié aussi bien
faite. On y a oublié l'eau et les arbres.

--Si tu récitais un petit bout de prière? reprit l'homme timidement.
Qu'en penses-tu?

--Mais la nuit n'est pas encore venue! reprit-elle.

--Peu importe, s'il n'est pas tout à fait l'heure, je suis sûr que
le bon Dieu n'y fera pas attention. Répète donc les prières que tu
disais tous les soirs sur le chariot lorsque nous étions encore dans la
prairie.

--Pourquoi n'en dites-vous pas vous-même? demanda l'enfant en le
regardant avec des yeux étonnés.

--Je les ai oubliées, répondit-il. Je n'étais pas moitié si haut que ce
fusil, que déjà j'en avais perdu l'habitude, mais je pense qu'il n'est
jamais trop tard pour bien faire. Dis les tiennes tout haut, et je m'y
associerai et accompagnerai les réponses.

--Alors il faut vous mettre à genoux avec moi, dit-elle en étendant le
châle par terre; puis vous joindrez les mains comme ceci, et vous vous
sentirez meilleur.»

Spectacle étrange que les vautours étaient seuls à contempler! L'enfant
espiègle et le vieil aventurier étaient agenouillés côte à côte sur
l'étroite couverture. La petite tête aux joues roses et rebondies
se tournait vers le ciel pur et radieux en même temps que la figure
hâve et décharnée. Ces deux êtres si dissemblables sentaient leur
cœur s'élever d'un même élan vers cet Être suprême avec lequel ils
s'entretenaient face à face. Et les deux voix, l'une argentine et pure,
l'autre profonde et rude, s'unissaient pour implorer la miséricorde
divine. La prière finie, ils reprirent leur place à l'abri du rocher,
jusqu'à ce que l'enfant s'endormit pelotonnée sur la large poitrine de
son protecteur. Celui-ci veilla pendant quelque temps sur son sommeil,
mais à la fin la nature l'emporta. Pendant trois jours et trois nuits
il ne s'était pas accordé un instant de repos, aussi ses paupières
s'abaissèrent peu à peu sur ses yeux fatigués, sa tête se pencha de
plus en plus sur sa poitrine et la barbe grisonnante de l'homme vint se
mêler aux boucles blondes de l'enfant. Tous deux étaient abîmés dans le
même sommeil lourd et sans rêve.

Si le voyageur était resté éveillé encore quelques instants, un
singulier spectacle eût bientôt frappé ses regards. A l'extrémité de la
grande plaine de sel, au loin, tout au loin, apparut d'abord un petit
tourbillon de poussière. Très léger au début, à peine distinct même,
il grandit peu à peu de façon à former un nuage épais qui s'avançait
lentement. Mais ce nuage, d'où provenait-il? Dans une région plus
fertile, on aurait cru à la présence d'un de ces grands troupeaux de
bisons qui errent en paissant dans la prairie; seulement dans des
parages aussi désolés, une telle hypothèse était inadmissible. Lorsque
ce nuage de poussière se fut rapproché du rocher qui abritait les deux
voyageurs égarés, on put distinguer, à côté de chariots recouverts de
toile, la silhouette de cavaliers armés. C'était donc une caravane
en marche dans la direction de l'ouest. Mais combien immense! Les
premiers rangs avaient déjà atteint le pied des montagnes, que les
derniers n'étaient pas encore visibles à l'horizon. Tous ces éléments
divers, fourgons et charrettes, cavaliers et piétons, s'égrenaient d'un
bout à l'autre de l'énorme plaine. Les femmes chancelaient sous des
fardeaux trop lourds, les enfants marchaient d'un pas mal assuré, ou
montraient leurs figures curieuses sous la bâche des chariots. Certes,
ce n'étaient pas là des émigrants ordinaires, c'était plutôt un peuple
nomade, contraint par des circonstances cruelles à se mettre en quête
d'une nouvelle patrie. De toute cette masse grouillante s'élevaient
des clameurs confuses que dominaient le grincement des roues et le
hennissement des chevaux. Ce tumulte ne parvint cependant pas à tirer
de leur engourdissement les deux malheureux endormis sur le sommet du
rocher.

En tête de la colonne marchaient une vingtaine d'hommes armés de
fusils; leurs traits étaient sévères, leur visage aussi sombre que
leurs vêtements. Arrivés au bas de la falaise, ils firent halte et
tinrent brièvement conseil entre eux.

«Les puits sont sur notre droite, frères», prononça l'un d'eux. Celui
qui venait de parler était un individu au regard d'acier, aux lèvres
minces; son menton était complètement rasé, ses cheveux grisonnaient.

«A droite de la Sierra Blanca, nous tomberons sur le Rio Grande, dit un
autre.

--Ne craignons pas de manquer d'eau, s'écria un troisième. Celui qui a
su faire jaillir la source du rocher n'abandonnera pas maintenant son
peuple d'élection.

--Amen, amen!» répondit toute la troupe.

Ils allaient se remettre en marche lorsqu'un des plus jeunes, doué
d'une vue perçante, poussa une exclamation, en montrant du doigt la
falaise dénudée qui les dominait. Tout en haut, un petit lambeau
d'étoffe rose voltigeait au vent, piquant une note brillante et gaie
sur la tonalité grise du rocher. Tous arrêtèrent leurs chevaux et
saisirent leurs fusils, tandis que d'autres cavaliers accoururent au
galop pour renforcer l'avant-garde. Le mot redouté de «Peaux-Rouges»
était sur toutes les lèvres.

«Il ne peut y avoir un bien gros parti d'Indiens par ici, dit le
vieillard qui semblait être le chef. Nous avons dépassé la région des
Pawnees et nous ne devrions pas rencontrer d'autres tribus jusqu'à ce
que nous ayons franchi la grande chaîne de montagnes.

--Voulez-vous me permettre d'aller en reconnaissance, frère Stangerson?
demanda un de la bande.

--Moi aussi, moi aussi, crièrent une douzaine de voix.

--Laissez vos chevaux ici; nous vous y attendrons», répondit le chef.

En un instant les plus jeunes eurent sauté à terre, entravé leurs
montures et ils se mirent à escalader les pentes abruptes, au sommet
desquelles flottait le chiffon qui les intriguait tant. Ils avançaient
rapidement et sans bruit avec la sécurité et l'adresse de gens rompus
au métier d'éclaireurs. Ceux qui étaient restés dans la plaine les
suivaient des yeux et les voyaient sauter de rocher en rocher jusqu'à
ce qu'enfin leur silhouette se détachât sur la ligne bleuâtre du ciel.
Le jeune homme, qui le premier avait donné l'alarme, marchait en tête;
tout à coup ses compagnons le voyant lever les bras dans un geste
d'étonnement, accoururent à sa hauteur et restèrent également frappés
de stupeur devant le spectacle qui s'offrait à leurs yeux.

Sur le petit plateau qui couronnait le rocher s'élevait une pierre
gigantesque. Sous l'abri qu'elle offrait, un homme de haute taille,
à la barbe inculte, fortement charpenté, bien que maigre comme un
squelette, était étendu. Sa figure calme, sa respiration régulière
montraient qu'il était profondément endormi. Autour de son cou basané
et musculeux s'enroulaient les bras potelés et blancs d'un enfant qui
reposait tout contre lui, et cette tête blonde et dorée s'appuyait
sur la poitrine de l'homme, se faisant un oreiller de sa vieille
veste de velours. Ses lèvres roses étaient entr'ouvertes, montrant
une rangée régulière de dents très blanches et un joyeux sourire
illuminait ses traits enfantins. Les petites jambes bien rondes
portaient des chaussettes blanches, et de jolis souliers, ornés de
boucles brillantes, recouvraient les pieds mignons. Tout cela formait
un contraste étrange avec l'aspect de son compagnon. Au-dessus d'eux
sur le bord du rocher, trois énormes busards se tenaient gravement
immobiles; mais à la vue des nouveaux arrivants ils se mirent à
pousser, d'une voix rauque, de longs cris de désappointement et prirent
le parti de s'envoler lourdement. Ce bruit réveilla les deux dormeurs;
se redressant effarés, ils ouvrirent des yeux stupéfaits en apercevant
des êtres humains si près d'eux. L'homme sauta sur ses pieds et, jetant
ses regards sur la plaine, déserte quelques instants auparavant, il la
vit peuplée par cette multitude d'hommes et d'animaux. Sa figure prit
alors une expression d'incrédulité bizarre et il passa sa main osseuse
sur ses yeux. «Voici, je suppose les hallucinations qui commencent»,
murmura-t-il. La petite fille debout à côté de lui, le tenait par le
pan de son vêtement sans rien dire, mais elle contemplait tout cela
avec le regard curieux et chercheur de l'enfance.

Les gens qui arrivaient ainsi au secours des deux pauvres égarés leur
prouvèrent bientôt qu'ils n'étaient pas de simples apparitions. L'un
d'eux prit l'enfant et la hissa sur son épaule, tandis que deux autres
offrirent leur appui à l'homme pour le ramener vers leurs chariots.

«Je m'appelle John Ferrier, dit le voyageur; de vingt et un émigrants,
cette enfant et moi sommes les seuls survivants. Tous nos compagnons
sont morts de faim et de soif, là-bas vers le sud.

--Est-ce votre fille? demanda une voix.

--Je pense que maintenant j'ai bien acquis le droit de l'appeler ainsi,
reprit-il d'un air de défi; elle est à moi puisque je l'ai sauvée et
personne ne viendra me la prendre. A partir de ce jour elle se nomme
Lucy Ferrier. Mais qui êtes-vous donc? ajouta-t-il en regardant avec
curiosité ses sauveurs, hommes robustes et tout brûlés par le soleil.
Comme vous êtes nombreux!

--Nous sommes environ dix mille, dit l'un des jeunes gens, nous sommes
les enfants persécutés de Dieu, les élus de l'ange Merona.

--Je n'ai jamais entendu parler de lui, dit le voyageur, mais il m'a
l'air de s'être payé un joli lot d'élus.

--Ne vous moquez pas de ce qui est sacré, reprit l'autre sévèrement.
Nous sommes de ceux qui croient aux écrits saints tracés en caractères
égyptiens sur des plats d'or battu, à ces écrits qui ont été transmis à
saint Joseph Smith, à Palmyre. Nous venons de Nauvoo dans l'Illinois,
où nous avions construit notre temple. Nous cherchons un refuge contre
l'homme injuste et contre l'impie, quand même nous ne devrions le
trouver qu'au centre du désert.»

Le nom de Nauvoo réveilla évidemment les souvenirs de John Ferrier.

«Je sais, dit-il, vous êtes les Mormons.

--Nous sommes les Mormons, répondirent ses compagnons d'une seule voix.

--Et où allez-vous?

--Nous ne le savons pas. La main de Dieu nous guide par l'intermédiaire
de notre Prophète. C'est devant lui qu'il vous faut comparaître, car
lui seul peut décider de votre sort.»

A ce moment, ils étaient arrivés au pied de la montagne. La foule
les entourait, les femmes avec une figure pâle, un aspect résigné,
les enfants vigoureux et ne pensant qu'à rire, les hommes, l'œil
défiant et sévère. De tous côtés on entendait des exclamations
d'étonnement et de pitié, à la vue de ces deux étrangers, l'un si
jeune, l'autre si misérable. Toutefois on ne leur permit pas de
s'arrêter et ils continuèrent leur chemin suivis par des flots de
Mormons. Ils arrivèrent enfin à un grand char de dimensions tout à fait
extraordinaires; la richesse et l'élégance de son extérieur étaient
remarquables. Six chevaux le traînaient, tandis que toutes les autres
voitures n'étaient attelées qu'à deux ou au plus à quatre chevaux. A
côté du conducteur était assis un homme qui n'avait pas dépassé la
trentaine; cependant sa tête puissante, l'expression de commandement
qui luisait dans son regard, révélaient bien qu'il était le chef. En
voyant cette troupe s'avancer, il déposa un livre relié en cuir brun
qu'il était en train de lire et se prit à écouter attentivement le
récit qu'on lui fit de l'épisode. Puis il se tourna vers les deux
égarés.

«Si nous vous prenons avec nous, dit-il, d'un ton solennel, ce ne peut
être qu'à titre de vrais croyants, fidèles à notre foi. Nous ne voulons
pas de loups dans notre bergerie. Il vaudrait mieux pour vous que vos
os restassent à blanchir dans ce désert que d'être le fruit gâté qui
peu à peu corrompt toute la corbeille. Acceptez-vous ces conditions
pour venir avec nous?

--Vous pensez bien que pour cela j'accepterais n'importe quoi»,
s'écria Ferrier avec tant de conviction que les vieillards eux-mêmes,
malgré toute leur gravité, ne purent retenir un sourire. Le chef seul
conserva son air grave et sévère.

«Prenez-le, frère Stangerson, dit-il, donnez-lui à manger et à boire
ainsi qu'à l'enfant, puis, à vous la tâche de lui enseigner nos
croyances. Maintenant partons, allons, allons vers Sion.

--Allons, allons vers Sion», hurla la foule des Mormons et ces mots,
répétés de bouche en bouche par la longue caravane, formèrent un
murmure semblable à celui des vagues, allant toujours s'affaiblissant
jusqu'à ce qu'il s'éteignit dans le lointain. Le claquement des fouets,
le grincement des roues se fit entendre de nouveau et toute cette
multitude se remit en marche, déroulant toujours, tel qu'un immense
serpent, ses anneaux dans la plaine. L'Ancien auquel les deux pauvres
voyageurs avaient été confiés les conduisit à son chariot où déjà un
repas avait été préparé pour eux.

«Vous vous installerez là, dit-il. Dans quelques jours vous serez remis
de vos fatigues. En attendant rappelez-vous que maintenant et pour
toujours vous partagez notre foi. Brigham Young l'a dit et il a parlé
avec la voix de Joseph Smith qui est la voix de Dieu!»




CHAPITRE II

LA FLEUR D'UTAH


Nous ne comptons pas rappeler ici les épreuves et les privations
endurées par les Mormons dans le cours de leur émigration avant
d'atteindre enfin le port. Des bords du Mississipi jusqu'aux pentes des
Montagnes Rocheuses, ils avaient lutté avec un courage dont l'histoire
ne nous offre que peu d'exemples. Grâce à cette ténacité qui est le
propre de la race anglo-saxonne, ils parvinrent, hommes et bêtes, à
tout surmonter, la faim comme la soif, la fatigue comme la maladie,
en un mot les obstacles sans nombre que la nature semblait amonceler
sur leur chemin. Cependant ce long voyage, ces périls sans cesse
renouvelés, avaient ébranlé les cœurs les plus vaillants. Aussi tous
tombèrent-ils à genoux, dans l'élan d'une fervente prière, lorsqu'ils
virent s'étendre à leurs pieds, toute inondée de soleil, cette immense
vallée d'Utah que leur chef désigna comme étant la terre promise dont
le sol vierge allait devenir leur pour toujours.

Young prouva bientôt qu'il était aussi habile administrateur que
chef résolu. Cartes et plans furent dessinés, l'emplacement de la
nouvelle cité choisi, les fermes à l'entour réparties et alloties
proportionnellement au rang de chacun. Le marchand put reprendre son
commerce, l'artisan son travail. Dans la ville, les rues et les places
se formèrent comme par enchantement. Dans la campagne, on planta des
haies, on défricha, on sema, si bien que l'été suivant vit tout le pays
doré par les moissons jaunissantes. Tout prospérait dans cette étrange
colonie. Mais avant tout le grand temple, dont on avait jeté les
fondations au centre de la ville, s'élevait de jour en jour davantage.
Depuis la première heure du jour jusqu'à la nuit le bruit du marteau et
le grincement de la scie ne cessaient pas un instant autour du monument
que les émigrants élevaient à la gloire de Celui qui leur avait fait
traverser sains et saufs de si grands périls.

Les deux voyageurs égarés, John Ferrier et l'enfant qu'on regardait
maintenant comme sa fille, avaient accompagné les Mormons jusqu'au
terme de leur exode. La petite Lucy avait été commodément installée
dans le chariot du vieux Stangerson, en compagnie des trois femmes
du Mormon et de son fils, solide garçon de douze ans, déjà plein de
hardiesse et de résolution. Elle s'était bientôt remise du coup que
lui avait porté la mort de sa mère,--à cet âge on oublie si vite!--et
elle était devenue l'enfant gâtée des femmes; aussi s'accommoda-t-elle
facilement de cette nouvelle vie dans une maison roulante recouverte de
toile. De son côté, Ferrier s'était remis de ses privations et il se
révéla comme un compagnon utile et un chasseur infatigable. Il gagna
même si bien l'estime de tous, qu'une fois arrivés au terme de leurs
pérégrinations, les chefs décidèrent d'un commun accord que le lot de
Ferrier serait compris parmi les plus vastes et les plus fertiles, en
dehors, bien entendu, des terrains alloués à Young lui-même et aux
quatre principaux Anciens, Stangerson, Kemball, Johnston et Drebber.

Sur son nouveau domaine John Ferrier éleva d'abord une simple hutte de
bois, mais solidement construite. Puis d'année en année il l'agrandit
et l'arrangea si bien qu'il sut la transformer en villa spacieuse.
C'était un homme éminemment pratique, doué d'une grande persévérance
et très adroit de ses mains. Sa constitution de fer lui permettait de
travailler du matin au soir. Aussi il améliora ses terres de telle
sorte que tout ce qui était à lui prospéra rapidement d'une façon
merveilleuse. Au bout de trois ans il avait réussi bien mieux que tous
ses voisins; au bout de six, il se trouva à l'aise; au bout de neuf
il était devenu riche et, au bout de douze, il n'y avait pas dans
tout Salt Lake City plus de cinq à six richards qui pussent rivaliser
avec lui. Des bords de la grande mer intérieure jusqu'aux lointaines
montagnes de Wahsatch, pas un nom n'était plus honorablement connu que
celui de John Ferrier.

Sur un point cependant, mais sur celui-là seul, il est vrai, il
éveillait la susceptibilité de ses coreligionnaires.--Conseils et
arguments, tout était venu échouer contre son inflexible volonté quand
on avait voulu le décider à se pourvoir de femmes à l'exemple de ses
compagnons. Jamais il ne consentit à motiver un refus si formel; il
se contenta de persister dans sa détermination avec l'obstination la
plus inébranlable. Les uns l'accusèrent de tiédeur pour sa religion
d'adoption, d'autres d'avarice, ajoutant qu'il craignait de se voir
entraîné à de trop grandes dépenses. D'autres encore parlaient d'une
vieille histoire d'amour et d'une jeune fille blonde des rives de
l'Atlantique qui serait morte pour lui de langueur et de désespoir.
Quoi qu'il en fût, Ferrier restait un célibataire endurci. D'ailleurs,
sur tous les autres points, il se conformait à la religion de la
nouvelle colonie et se fit ainsi, malgré tout, la réputation d'un homme
très ferme et très orthodoxe dans sa foi.

Lucy Ferrier grandit dans la cabane de son père adoptif, l'assistant
dans tout ce qu'il entreprenait. L'air vivifiant des montagnes,
l'odeur balsamique des pins, suppléaient aux soins absents d'une mère.
Chaque année la vit grandir et se fortifier, tandis que ses joues
devenaient plus fraîches et plus roses, son pas plus ferme et plus
élastique. Plus d'un passant, en suivant la route qui longeait la ferme
de Ferrier, sentait son vieux cœur se réchauffer à des pensées qu'il
croyait endormies depuis longtemps, soit qu'il vît cette silhouette
élégante trottiner dans les champs, soit qu'il rencontrât la jeune
fille maniant avec l'aisance et la grâce d'une vraie fille de l'Ouest,
le cheval encore presque indompté de son père. C'est ainsi que le
bouton de rose s'épanouit en fleur charmante et l'année même où le père
put se considérer comme le plus riche colon du pays, la fille offrait
de son côté le spécimen de la jeune Américaine la plus accomplie qu'il
fût possible de rencontrer d'une mer à l'autre.

Le vieux Ferrier ne fut pas le premier à s'apercevoir de cette
transformation; c'est du reste l'habitude des pères. Le changement
mystérieux qui s'opère ainsi à un moment donné est trop subtil et trop
progressif pour qu'on puisse lui assigner des dates. La jeune fille
elle-même est la dernière à s'en rendre compte, jusqu'au jour où un son
de voix ému, où le frémissement d'une main dans la sienne, font battre
son cœur et lui révèlent enfin que des sensations nouvelles et plus
fortes vont s'éveiller en elle. Cette métamorphose l'effraie bien un
peu, mais combien elle en éprouve une douce fierté! Presque toutes,
parmi les femmes, pourraient se rappeler la date exacte où un incident,
souvent futile en apparence, a fait luire à leurs yeux l'aurore d'une
vie nouvelle. C'est ainsi que dans l'existence de Lucy Ferrier survint
un événement de ce genre, moins important par lui-même que par les
suites funestes qu'il devait avoir et pour elle, et pour bien d'autres
encore.

Par une chaude matinée de juin, ceux qui s'intitulaient «les ouvriers
de la dernière heure» étaient aussi occupés que les abeilles dont ils
avaient pris la ruche pour emblème. Dans les champs comme dans les
rues, régnait le même bourdonnement produit par l'activité humaine. Sur
les chemins poudreux se succédaient de longues files de mules pesamment
chargées; toutes se dirigeaient vers l'Ouest, car la fièvre de l'or
avait éclaté en Californie et la route qui y menait traversait la cité
des Elus. On voyait aussi, tantôt des troupeaux de moutons et de bœufs
arrivant des pâturages lointains, tantôt des caravanes d'émigrants
où les hommes et les chevaux paraissaient exténués d'un trop long
voyage. Cherchant sa voie au milieu de tout ce tohu-bohu, Lucy Ferrier
galopait avec l'habileté d'une amazone consommée; l'animation de la
course colorait légèrement son teint transparent et ses longs cheveux
blonds flottaient sur ses épaules. Chargée par son père, ainsi qu'il
le faisait souvent, d'une commission pour la ville, elle se hâtait
avec toute l'insouciance de la jeunesse, ne songeant qu'à sa mission
et à la façon de la remplir. Tous ces aventuriers la contemplaient
avec stupéfaction et les Indiens eux-mêmes, malgré leur impassibilité
naturelle, se départissaient de leur calme pour admirer la beauté de la
fille des Visages pâles.

Elle allait atteindre les faubourgs de la ville, lorsque son chemin
se trouva barré par un énorme troupeau de bestiaux que poussaient
devant eux une demi-douzaine de bergers, à l'aspect sauvage. Dans
son impatience, elle essaya de dépasser cet obstacle en s'engageant
dans un espace libre. Mais à ce moment les bœufs se resserrant,
l'emprisonnèrent au milieu d'eux et elle se trouva comme portée par
ce flot mouvant d'animaux au regard farouche, aux longues cornes
acérées. Habituée à vivre au milieu du bétail, elle ne s'émut pas de
cette situation désagréable, mais elle se contentait dès qu'un vide
se produisait devant elle, d'y pousser son cheval espérant parvenir
ainsi à traverser tout le troupeau. Malheureusement, soit hasard, soit
méchanceté de la part de l'animal, un des bœufs porta un violent coup
de corne dans le flanc de son cheval. Celui-ci, affolé, pointa tout
d'un coup, en faisant entendre un hennissement de rage et de douleur,
et se mit à bondir d'une telle façon qu'il fallait toute l'habileté de
celle qui le montait pour ne pas perdre l'assiette. La situation était
des plus critiques. A chaque bond, le cheval rencontrait les cornes de
l'un des bœufs et ces piqûres répétées l'affolaient de plus en plus. La
jeune fille avait toutes les peines du monde à se maintenir en selle,
et cependant elle se rendait compte qu'une chute serait pour elle la
mort, et quelle mort! Écrasée, piétinée par cet effrayant troupeau!
Elle commençait à perdre la tête; déjà sa main se relâchait sur les
rênes, la poussière l'aveuglait, la buée qui s'élevait de tous ces
animaux pressés les uns contre les autres la prenait à la gorge.... En
désespoir de cause elle allait renoncer à lutter plus longtemps, quand
soudain une voix encourageante se fit entendre à ses côtés, et au même
instant une main brune et nerveuse, saisissant le mors de sa monture
terrifiée, la maîtrisa du coup et put l'entraîner hors du troupeau.

«J'espère, mademoiselle, que vous n'êtes pas blessée?» dit son sauveur
d'un ton respectueux.

Elle considéra un instant cette figure bronzée et énergique, puis,
faisant entendre un petit rire moqueur:

«Ah! j'ai eu bien peur, dit-elle; comment s'imaginer que quelques
vaches suffiraient pour épouvanter ainsi....

--C'est une bénédiction du ciel que vous ne soyez pas tombée», reprit
son compagnon d'un air sérieux.

C'était un jeune homme d'une taille élevée, à l'aspect plutôt sauvage,
monté sur un fort cheval rouan, vêtu, comme un chasseur, de vêtements
grossiers et portant un long fusil en bandoulière.

«Je gage que vous êtes la fille de John Ferrier, continua-t-il, je vous
ai vue sortir à cheval de chez lui. En rentrant, demandez-lui donc s'il
se souvient de Jefferson Hope, de Saint-Louis. Si c'est bien le Ferrier
que je crois, mon père et lui ont été très liés.

--Ne voulez-vous pas venir vous renseigner vous-même auprès de lui?»
insinua Lucy timidement.

Le jeune homme parut ravi de cette offre et dans ses yeux sombres une
lueur s'alluma.

«Volontiers, dit-il, mais depuis deux mois nous courons la montagne
et nous ne sommes guère en tenue de visite. Il faudra que Ferrier me
prenne comme je suis.

--Il vous doit, comme moi, un beau cierge, répondit-elle, car il
m'adore. Si ces maudites vaches m'avaient écrasée, il ne s'en serait
jamais consolé.

--Ni moi non plus, dit son compagnon.

--Vous, je ne vois pas trop ce que cela aurait pu vous faire, vous
n'êtes même pas un de nos amis.»

La figure sereine du jeune chasseur se rembrunit tellement à cette
remarque que Lucy Ferrier éclata de rire.

«Allons, ce n'est pas ce que je voulais dire, reprit-elle, bien sûr
que vous êtes un ami, il faut venir nous voir. Seulement laissez-moi
continuer mon chemin, ou sans cela mon père ne voudra plus me confier
ses commissions pour la ville.--Au revoir.

--Adieu», répondit-il en enlevant son large sombrero, et en s'inclinant
sur la petite main qu'on lui tendait.

Lucy tourna son cheval, le cingla d'un coup de cravache et partit comme
un trait en soulevant un nuage de poussière.

Le jeune Jefferson continua sa route avec ses compagnons, mais il resta
sombre et taciturne. Tous ces hommes venaient de prospecter dans les
monts Nevada à la recherche de mines d'argent et ils arrivaient à Salt
Lake City, espérant y trouver les capitaux nécessaires pour exploiter
les filons découverts.--Jusqu'alors Jefferson s'était montré aussi
ardent au gain que les autres, mais cet incident inattendu allait
changer le cours de ses idées. La vue de cette blonde jeune fille,
franche et saine comme les brises qui viennent caresser la Sierra,
avait remué jusqu'au plus profond ce cœur sauvage et passionné. En la
voyant s'évanouir dans le lointain, il comprit qu'un changement se
produisait dans sa vie et que désormais ni mines d'argent, ni rien au
monde, ne pourrait rivaliser à ses yeux avec les sensations nouvelles
qui venaient de l'assaillir. Ce n'était plus un enfant capable de
subir tout d'un coup les atteintes d'une passion déraisonnée; c'était
un homme au vouloir bien trempé, au caractère dominateur, et ce qui
se manifestait ainsi chez lui, était un amour vrai, fier, sauvage.
Jusqu'alors tout ce qu'il avait entrepris lui avait réussi. Aussi,
jura-t-il, dans le plus profond de son cœur, de mettre tous ses
efforts, toute sa persévérance à triompher, dans cette lutte d'un
nouveau genre, des obstacles qui pourraient se présenter. Dans la
soirée Jefferson Hope alla faire sa première visite à John Ferrier.
Puis il y retourna si souvent qu'il devint bientôt un des habitués de
la ferme. Depuis douze ans, John, emprisonné dans sa vallée, absorbé
par son travail, n'avait guère prêté l'oreille aux nouvelles du
monde extérieur. Jefferson Hope l'initia donc à tout ce qui pouvait
l'intéresser et ses récits savaient captiver la fille aussi bien que
le père. Il avait été pionnier en Californie et racontait d'étranges
histoires sur les fortunes faites ou défaites en quelques mois
dans ce pays de fièvre et d'aventures. Tour à tour il avait encore
été chasseur d'Indiens, trappeur, prospecteur de mines, éleveur de
bestiaux.--Partout où il y avait eu chance de courir des aventures
hasardeuses, Jefferson Hope s'y était trouvé. Bientôt le vieux fermier
en fit son hôte de prédilection et ne cessa de prôner ses mérites.
Dans ce cas-là, Lucy se taisait; mais ses joues légèrement colorées,
ses yeux brillants et joyeux, montraient clairement que son jeune cœur
ne lui appartenait déjà plus. Son brave homme de père pouvait ne pas
apercevoir ces symptômes significatifs, mais l'élu de son affection ne
s'y trompait pas.

Un soir d'été, un temps de galop l'avait amené devant la grille du
vieux Ferrier; après avoir attaché à un barreau les rênes de sa
monture, il s'avança dans l'allée à la rencontre de Lucy qui, l'ayant
aperçu, venait au-devant de lui.

«Je pars, Lucy», dit-il, en prenant ses deux mains dans les siennes et
en la regardant tendrement dans les yeux. «Je ne veux pas vous demander
de venir avec moi maintenant, mais, à mon retour, serez-vous prête à me
suivre?

--Et à quand votre retour? demanda-t-elle en rougissant, quoique avec
un sourire.

--Je reviendrai au plus tard dans deux mois et alors, ma chérie, je
vous réclamerai comme mon bien. Qui pourrait tenter de nous séparer?

--Et mon père? demanda-t-elle.

--Il m'a donné son consentement à condition que l'affaire des mines
tourne bien. Je n'ai aucune crainte de ce côté.

--Ah! alors si vous et mon père avez tout arrangé, je n'ai plus rien à
dire, murmura-t-elle, en appuyant sa tête sur la large poitrine de son
ami.

--Dieu soit loué! reprit celui-ci d'une voix émue, tout en se baissant
pour l'embrasser, voilà donc qui est décidé. Mais plus je resterai et
plus il me semblera dur de partir; mes compagnons m'attendent dans le
défilé; adieu, mon amour, adieu, dans deux mois, vous me reverrez.»

Il s'arracha alors à son étreinte et sautant sur son cheval partit au
grand galop, sans même retourner la tête, comme s'il craignait qu'un
seul coup d'œil, jeté sur ce qu'il laissait derrière lui, pût suffire à
ébranler sa résolution.

La jeune fille resta appuyée contre la grille, le suivant du regard
jusqu'à ce qu'il eût disparu; puis elle rentra lentement chez elle.
C'était à ce moment la fille la plus heureuse de tout l'Utah.




CHAPITRE III

LE PROPHÈTE CHEZ JOHN FERRIER


Trois semaines s'étaient écoulées depuis que Jefferson Hope et ses
compagnons avaient quitté Salt Lake City. John Ferrier sentait son cœur
se briser lorsqu'il pensait au retour du jeune homme qui devait, hélas!
être le signal du départ pour sa fille d'adoption. Cependant la vue de
la gaieté et du bonheur de Lucy était le meilleur des arguments pour le
réconcilier avec la promesse donnée. Il s'était toujours formellement
juré, avec toute l'énergie dont il était capable, que pour rien au
monde sa fille n'épouserait un Mormon. Une telle union ne lui semblait
plus un mariage, mais une honte et un malheur, et quelles que fussent
ses idées sur le reste de la doctrine, c'était là un point sur lequel
il demeurait intraitable. Mais il lui fallait renfermer soigneusement
en lui-même de pareilles pensées, car à cette époque, dans le pays des
Saints, il était bien dangereux d'exprimer une opinion qui ne fût pas
orthodoxe.

Oui, c'était dangereux, si dangereux même que les plus pieux osaient
à peine échanger à voix basse leurs idées religieuses, de peur qu'une
parole tombée de leurs lèvres ne fût mal interprétée et ne leur
valût un prompt châtiment. Les victimes étaient maintenant devenues
persécuteurs à leur tour, et quels persécuteurs! Ni l'Inquisition de
Séville, ni la Sainte-Wehme d'Allemagne, ni les sociétés secrètes
d'Italie n'avaient, par leurs sombres machinations, étendu sur l'Europe
un voile plus terrible que le sombre nuage qui recouvrait l'Utah.

Invisible et mystérieuse comme elle était, cette organisation se
faisait doublement redouter. Elle paraissait tout savoir, tout pouvoir,
et cependant jamais on ne la voyait, jamais on ne l'entendait se
manifester. L'homme qui tentait d'engager la lutte contre l'Église,
disparaissait un beau jour et personne ne savait, ni où il était allé,
ni ce qu'il était devenu. C'était en vain que sa femme et ses enfants
l'attendaient à la maison, jamais plus il ne revenait révéler ce qui
s'était passé entre lui et le tribunal secret. Un mot dit à la légère,
un acte inconsidéré, et l'imprudent était supprimé sans que personne
pût percer le mystère de cette puissance terrible, suspendue sur la
tête de tous. Comment s'étonner que ces hommes dominés par la terreur
n'osassent, même pas au sein du désert, se murmurer entre eux les
doutes qui les oppressaient?

Au début, ce pouvoir vague et terrifiant ne s'étendait que sur les
révoltés qui après avoir embrassé la religion des Mormons voulaient
ensuite soit la dénaturer, soit l'abandonner. Bientôt cependant le
champ des persécutions s'agrandit. Le nombre de femmes adultes avait
diminué dans la colonie et devant une population féminine insuffisante,
l'obligation de la polygamie devenait une doctrine stérile. On commença
alors à entendre circuler d'étranges rumeurs; on parlait d'émigrants
assassinés, de campements pillés dans des régions où cependant les
Indiens n'avaient jamais paru. De nouvelles femmes vinrent peupler les
harems des Anciens, des femmes brisées par la douleur et par les larmes
et sur les traits desquelles se reflétaient tous les symptômes d'une
horreur inexprimable.

Des voyageurs attardés dans les montagnes racontaient qu'ils avaient vu
défiler dans les ténèbres, d'un pas furtif et silencieux, des hommes
armés et masqués. Ces récits, ces rumeurs, prirent bientôt un corps;
et, à force d'être confirmés cent fois, firent comprendre ce qui en
était. Aujourd'hui encore dans les fermes solitaires de l'Ouest, parlez
de la bande des Danites ou des Anges de la Vengeance et ces mots
sonneront comme des noms sinistres et de redoutable augure.

Lorsqu'on commença à connaître mieux cette organisation dont les
effets étaient si effrayants, la terreur qu'elle inspira ne fit que
s'accroître au lieu de diminuer. Personne ne savait quels étaient les
membres de cette association implacable; leurs noms, le nombre des
auteurs ou des complices des meurtres et des crimes, commis au nom de
la religion, restaient ensevelis dans le plus profond mystère. Avait-on
un ami? On ne pouvait lui confier ni ses craintes, ni ses appréciations
sur le Prophète, ou sur la mission qu'il s'était donnée, car celui-là
même peut-être serait le terrible exécuteur des hautes œuvres, qui
viendrait, dans l'ombre de la nuit, exercer avec le fer et avec le
feu la plus effroyable répression. Chacun se défiait de son voisin et
jamais une parole n'était échangée sur ce sujet dont les esprits et les
cœurs étaient cependant sans cesse préoccupés.

Par une belle matinée, où John Ferrier se préparait à faire sa tournée
dans les champs, le loquet de sa grille se mit à grincer et, de la
fenêtre, il aperçut un homme entre deux âges, aux cheveux dorés, à la
stature imposante, qui s'avançait dans l'allée. Son cœur ne fit qu'un
saut dans sa poitrine; il venait de reconnaître l'illustre Brigham
Young lui-même. Plein d'angoisse, car une pareille visite ne pouvait
rien présager de bon, le vieillard courut à sa rencontre pour le
saluer respectueusement; mais le grand chef des Mormons ne reçut que
froidement cet hommage et suivit Ferrier dans le salon sans que sa
figure se départît de la sévérité la plus rigide.

«Frère Ferrier», dit-il, en s'asseyant et en laissant filtrer à travers
ses cils décolorés un regard perçant, «Frère Ferrier, les vrais
croyants se sont, je crois, montrés bons pour vous. Nous vous avons
ramassé à moitié mort de faim dans le désert, nous avons partagé notre
pain avec vous, nous vous avons conduit sain et sauf dans la vallée
d'élection, nous vous avons donné des terres et nous vous avons permis
d'édifier votre fortune sous notre protection. Tout cela est-il exact?

--C'est exact, répondit John Ferrier.

--En retour, qu'avons-nous exigé? Une seule chose: que vous embrassiez
la vraie foi et que vous vous conformiez en tout à nos préceptes. Vous
nous l'aviez bien promis et cependant, si la rumeur publique dit vrai,
vous ne l'avez pas fait!

--Et en quoi ne l'ai-je pas fait? s'écria Ferrier en levant les bras au
ciel. N'ai-je pas versé ma part au fonds commun? Ne suis-je pas allé
fidèlement au temple? N'ai-je pas....

--Où sont vos femmes? interrompit Young, en jetant un regard autour de
lui. Faites-les entrer que je puisse les saluer.

--C'est vrai, je ne me suis pas marié, répondit Ferrier, mais le nombre
de femmes était restreint et bien des frères avaient plus de droits que
moi pour en demander, puisque je n'étais pas seul. N'avais-je pas pour
m'assister ma fille avec moi?

--C'est de cette fille que je veux vous entretenir, reprit le chef des
Mormons. Elle a crû en force et en beauté et elle est devenue la fleur
d'Utah; plusieurs, et des premiers d'entre nous, ont jeté les yeux sur
elle.»

John Ferrier étouffa un sourd gémissement.

«Certaines rumeurs courent sur son compte, rumeurs auxquelles je
voudrais ne pas ajouter foi; on prétend qu'elle serait promise à un
gentil. J'espère que ce n'est là qu'un commérage de langues oiseuses.
Que dit en effet le 13e commandement dans le code du bienheureux Joseph
Smith? «Chaque fille de la vraie foi devra devenir l'épouse d'un élu,
car si elle choisissait un gentil elle commettrait le plus grand des
péchés.» Il est donc impossible que vous, qui appartenez à la vraie
foi, vous puissiez consentir à la voir ainsi transgressée par votre
fille.»

John Ferrier ne répondit pas, mais il se mit à tordre nerveusement son
fouet de chasse entre ses mains.

«Voici donc l'occasion de mettre votre foi à l'épreuve; c'est ainsi
qu'il en a été décidé dans le conseil sacré des Quatre. Votre fille
est jeune, et nous ne voulons pas voir cette jeune tête s'unir à des
cheveux déjà gris, de même que nous consentons à ce qu'elle puisse,
dans une certaine mesure, faire elle même son choix. Chaque Ancien a
un troupeau[1] considérable; mais nos enfants doivent également être
pourvus. Stangerson et Drebber ont chacun un fils; au foyer de l'un
comme au foyer de l'autre, votre fille sera la bienvenue. Qu'elle
choisisse entre les deux. Ils sont jeunes, riches, ils sont de vrais
croyants.... Quelle est votre réponse?»

  [1] Heber E. Remball, dans un de ses sermons, fait allusion à
  ses 100 femmes en les appelant son troupeau de génisses.

Ferrier, les sourcils froncés, demeura muet quelques instants. «Vous
nous accorderez un peu de temps, dit-il enfin. Ma fille est si jeune,
c'est à peine si elle a atteint l'âge de se marier.

--Elle aura un mois pour se décider, prononça Young en se levant. Mais,
ce temps écoulé, il faudra qu'elle nous donne une réponse.»

Il était déjà sur le seuil de la porte, lorsque soudain se retournant
le visage courroucé, les yeux étincelants: «Si vous et votre fille,
Ferrier, tentiez malgré votre impuissance, de lutter contre la volonté
des quatre Saints, il vaudrait mieux pour vous que vos ossements
fussent en train de blanchir maintenant sur le versant de la Sierra
Blanca.» Et brandissant sa main dans un geste menaçant, il s'éloigna,
faisant crier sous ses pas pesants, le gravier de l'allée.

Ferrier était resté assis la tête dans ses mains se demandant quelle
entrée en matière il emploierait vis-à-vis de sa fille, lorsqu'il
sentit sur son bras la pression d'une main petite et douce, et levant
les yeux il aperçut Lucy devant lui. Rien qu'à voir sa pâleur et la
terreur empreinte sur ses traits, il comprit qu'elle avait tout entendu.

«Je ne l'ai pas fait exprès, dit-elle, en réponse à son regard, car
sa voix résonnait dans toute la maison! Oh! mon père, mon bon père,
qu'allons-nous devenir?

--Ne te tourmente pas, répondit-il, en l'attirant à lui et en caressant
de sa main large et rugueuse la blonde chevelure de l'enfant, nous
trouverons bien un moyen d'en sortir. Tu ne sens pas diminuer la
sympathie pour notre voyageur, n'est-il pas vrai?»

Un sanglot, accompagné d'une pression de la main fut l'unique réponse.

«Non, non, je sais bien que non, reprit-il; d'ailleurs je ne le désire
guère. C'est un brave garçon et un bon chrétien, ce que ne sont
guère les gens d'ici malgré toutes leurs simagrées de prières et de
sermons. Écoute, il y a demain un convoi qui part pour Nevada, je vais
m'arranger pour lui envoyer un message qui lui fera connaître l'impasse
dans laquelle nous nous trouvons. Si je juge bien, ce jeune homme
arrivera ici, plus rapide que le télégraphe.»

A ces mots Lucy sourit à travers ses larmes.

«Quand il sera là, dit-elle, il nous indiquera le meilleur parti à
prendre. Mais c'est pour toi que je tremble, mon père chéri. Elles
sont si terribles, si terribles, ces histoires qu'on entend raconter
sur ceux qui résistent au Prophète, il leur arrive toujours une si
horrible catastrophe.

--Mais nous n'avons pas encore commencé à lui résister! répondit le
père. Il sera bien temps de se garer de l'orage lorsque nous en serons
là et nous avons un mois entier devant nous; il est vrai qu'ensuite il
sera peut-être sage de disparaître du beau pays d'Utah.

--Quitter l'Utah?

--C'est bien là mon intention.

--Et la ferme?

--Nous allons tâcher de faire rentrer le plus d'argent possible et nous
abandonnerons le reste. A vrai dire, Lucy, ce n'est pas la première
fois que je songe à agir ainsi; je n'aime pas beaucoup à ce qu'on
fasse joujou avec moi comme ce Prophète de malheur fait avec tous les
bonshommes d'ici. Je suis, moi, un fils de la libre Amérique et tout
cela me change trop. Ce n'est pas à mon âge qu'on apprend à faire des
grimaces et si ce vieux vient encore rôder par ici, il pourra bien être
reçu par une bonne charge de chevrotines.

--Mais on s'opposera à notre départ! objecta la jeune fille.

--Attendons l'arrivée de Jefferson et nous saurons bien nous en tirer.
En attendant ne te tracasse pas, ma mignonne, et ne rougis pas trop
tes yeux, ou sans cela c'est à moi qu'il s'en prendra. Il n'y a pas
grand'chose à redouter, va, et nous ne courons aucun vrai danger.»

Malgré l'air rassuré qu'avait pris John Ferrier pour prononcer ces
paroles réconfortantes, sa fille ne put s'empêcher de remarquer le soin
inusité qu'il mit ce soir-là à verrouiller les portes et l'attention
avec laquelle il nettoya d'abord, puis chargea ensuite le vieux fusil
de munition, suspendu dans sa chambre.




CHAPITRE IV

LA FUITE


Le matin qui suivit son entrevue avec le Prophète des Mormons, J.
Ferrier se rendit à Salt Lake City et remit à l'ami qui devait partir
pour les montagnes de Nevada la missive destinée à Jefferson Hope. Il
racontait au jeune homme le danger terrible qui les menaçait et lui
disait combien son retour serait nécessaire. Une fois cela fait, il se
sentit délivré d'une partie de ses craintes et rentra chez lui le cœur
plus léger.

En approchant de la ferme il fut très étonné de voir deux chevaux
attachés de chaque côté de la grille, mais sa surprise augmenta encore
en trouvant deux jeunes gens installés dans son salon. L'un, à la
figure longue et pâle, se tenait renversé dans un fauteuil à bascule,
les pieds appuyés sur le haut du poêle. L'autre, chez lequel un cou
de taureau s'harmonisait parfaitement avec la grossièreté des traits,
était campé devant la fenêtre, les deux mains dans les poches, et
sifflait une chanson populaire. Tous deux saluèrent Ferrier d'un
signe de tête et celui qui se prélassait dans le fauteuil entama la
conversation en ces termes:

«Peut-être ne nous connaissez-vous pas? Mon compagnon est le fils de
l'Ancien Drebber, et moi je suis Joseph Stangerson. Tous deux nous
avons voyagé avec vous dans le désert lorsque le Seigneur a daigné
étendre sa main sur vous et vous faire entrer dans le troupeau de ses
brebis fidèles.

--De même qu'il fera rentrer toutes les nations au bercail à l'heure
qu'il aura choisie, reprit l'autre d'une voix nasillarde. La meule ne
broie que lentement, mais elle broie bien.»

John Ferrier s'inclina froidement. Il savait maintenant à quoi s'en
tenir sur cette visite.

«Nous sommes venus, continua Stangerson, sur l'avis de nos pères vous
demander la main de votre fille. Choisissez, elle et vous, entre nous
deux; mais comme je n'ai que quatre femmes, tandis que frère Drebber
ici présent en a sept, il me semble que c'est ma demande qui doit être
le plus favorablement accueillie.

--Non, non, frère Stangerson, s'écria l'autre. Il ne s'agit pas de
savoir combien de femmes nous avons, mais combien nous pouvons en
entretenir. Mon père m'a abandonné ses moulins, et je suis le plus
riche de nous deux.

--Mais mon avenir est plus brillant que le vôtre, repartit l'autre
avec chaleur. Quand le Seigneur rappellera à lui mon père, j'aurai
sa tannerie et sa fabrique de cuirs. De plus je suis votre aîné et
j'occupe dans l'Église une situation plus élevée.

--Ce sera donc à la jeune fille à se prononcer, reprit le jeune
Drebber, en se regardant avec complaisance dans la glace. Nous nous en
rapporterons à sa décision.»

Pendant tout ce dialogue, John Ferrier, plein d'une rage contenue,
était resté sur le seuil de la porte, se tenant à quatre pour ne pas
casser son fouet de chasse sur le dos de ses deux visiteurs.

«Écoutez bien, dit-il enfin, en faisant un pas vers eux. Quand ma fille
vous demandera elle-même de venir, je consentirai à vous recevoir, mais
jusque-là, tournez-moi les talons et que je ne vous voie plus.»

Les deux jeunes Mormons sursautèrent stupéfaits. Pour eux cette
rivalité qu'ils venaient d'exposer était le plus grand honneur qui
pût être fait au père aussi bien qu'à la jeune fille, objet de leur
recherche.

«Il y a deux manières de sortir d'ici, cria Ferrier, par la porte ou
par la fenêtre. Choisissez.»

Cette figure bronzée était si terrible, ces mains osseuses si
menaçantes, que les visiteurs jugèrent bon d'opérer une prompte
retraite. Le vieux fermier les suivit jusqu'à la porte.

«Vous me ferez savoir, dès que vous serez d'accord, quel est celui de
vous deux qui doit devenir mon gendre, leur dit-il d'un ton de moquerie.

--Il vous en cuira pour tout cela, hurla Stangerson, blanc de rage.
Vous avez porté un défi au Prophète et au conseil des Quatre. Vous vous
en repentirez jusqu'à la fin de vos jours.

--La main du Seigneur s'appesantira sur vous, reprit le jeune Drebber.
Il se lèvera pour vous châtier.

--Alors je vais prendre les devants», s'écria Ferrier furieux et déjà
il s'élançait pour saisir son fusil, lorsque Lucy accourut et l'arrêta
en le prenant par le bras. Avant qu'il ait pu lui échapper, le galop
des chevaux se fit entendre sur la route et lui apprit que les deux
Mormons étaient désormais hors d'atteinte.

«Les cafards! les misérables! s'écria Ferrier, en essuyant la sueur qui
coulait de son front. J'aimerais mieux te voir morte, mon enfant, que
la femme de l'un d'eux.

--Et moi aussi, mon père, répondit-elle avec calme, mais Jefferson sera
bientôt ici.

--Oui, je l'espère, et le plus tôt sera le mieux; car nous ne savons
pas ce qu'ils sont capables d'inventer maintenant.»

Il était en effet grand temps qu'un homme de bon conseil pût venir
apporter un secours efficace au vieux fermier et à sa fille adoptive.
Depuis les débuts de la colonie, jamais personne ne s'était permis
de méconnaître d'une façon aussi formelle l'autorité des Anciens. Si
des fautes bien moindres avaient été châtiées par eux avec la dernière
rigueur, qu'allaient-ils faire devant une pareille rébellion? Ni
richesse, ni position acquise ne pouvait plaider en faveur du coupable.
Bien d'autres possesseurs d'un renom ou d'une situation équivalente
avaient disparu un beau jour et l'Église avait hérité de tous leurs
biens. Malgré sa bravoure, les dangers vagues et mal définis que
Ferrier sentait planer sur lui, le remplissaient de terreur. Il aurait
bravé en face et sans sourciller un péril connu, mais l'incertitude
l'affolait. Devant sa fille cependant, il dissimula ses craintes et
affecta de n'attacher que peu d'importance à tout cela. Mais Lucy, avec
la pénétration que lui donnait son affection filiale, comprit qu'il
n'était guère rassuré.

Il pensait bien recevoir de Young, soit un message, soit des
remontrances verbales; si son attente ne fut pas complètement déçue,
jamais toutefois il n'aurait pu deviner de quelle manière allait se
manifester l'intervention du Prophète. Le lendemain matin, en effet,
quelle ne fut pas sa surprise en trouvant, à son réveil, un petit carré
de papier épinglé sur la couverture de son lit juste au-dessus de sa
poitrine. On y voyait écrit en grosses lettres:

«29 jours encore vous restent pour vous décider, mais ensuite....»

Un pareil avertissement était plus effrayant qu'aucune menace. Comment
avait-il pu lui être signifié jusque dans sa chambre? C'était ce qui
inquiétait Ferrier tout en l'intriguant cruellement; ses serviteurs en
effet couchaient dans les dépendances, et toutes les portes, toutes
les fenêtres de la maison avaient été solidement verrouillées. Il
déchira soigneusement ce papier et n'en parla pas à sa fille, mais cet
incident le glaça d'épouvante. Les vingt-neuf jours en question étaient
évidemment le complément du mois accordé par Young. Quelle force, quel
courage pouvaient prévaloir contre un ennemi si puissant qui se servait
d'armes aussi mystérieuses? La main qui avait épinglé ce chiffon de
papier aurait aussi bien pu le frapper en plein cœur sans qu'on ait
jamais su à qui elle appartenait.

Le lendemain matin, il reçut un choc plus violent encore. Lucy et lui
s'étaient mis à table pour déjeuner, lorsque tout à coup la jeune fille
poussa un cri de surprise en montrant du doigt le plafond: au centre
était inscrit au charbon le chiffre 28. Pour elle ce chiffre restait
inintelligible et ne lui révélait rien. Mais cette nuit-là le vieux
Ferrier ne se coucha pas et monta la garde, son fusil entre les jambes.
Bien qu'il n'eût rien vu, rien entendu, le lendemain matin un énorme
«27» se dessinait sur l'extérieur de la porte.

Chaque jour pareil fait se renouvela; chaque matin Ferrier put
constater que ses invisibles ennemis continuaient à tenir les comptes,
en marquant, d'une façon bien apparente, le nombre de jours qui restait
encore pour compléter le mois de grâce qu'on lui avait octroyé. Tantôt
le chiffre fatal apparaissait sur le mur, tantôt il était écrit par
terre, parfois encore on trouvait de petites affiches collées sur la
grille du jardin. Et, malgré toute sa vigilance, jamais Ferrier ne
put découvrir d'où provenaient ces avertissements journaliers. A leur
aspect, il sentait une terreur presque superstitieuse l'envahir. Il
devenait tout à la fois inquiet et agité, et l'on voyait se refléter
dans ses yeux l'expression douloureuse d'un cerf aux abois. Un seul
espoir lui restait encore, l'arrivée du jeune chasseur de la Nevada.

Les vingt jours de grâce s'étaient changés en quinze, les quinze
n'étaient plus que dix et cependant aucune nouvelle de l'absent n'était
parvenue à la ferme. Chaque fois qu'un cavalier passait sur la route,
chaque fois qu'un conducteur excitait son attelage, le vieux fermier se
précipitait à la grille, espérant que ses vœux étaient enfin exaucés. A
la fin, lorsqu'il vit le chiffre 5 remplacé par un 4, le 4 par un 3, il
perdit courage et renonça à tout espoir de salut. Abandonné à lui-même
et ignorant comme il l'était de la région montagneuse qui entourait
la colonie, il se rendait compte de son impuissance. Les routes les
plus fréquentées étaient strictement surveillées et si bien gardées
que personne ne pouvait y passer sans un ordre signé du Conseil.
De quelque manière qu'il envisageât la situation il lui semblait
impossible d'éviter la catastrophe suspendue sur sa tête. Et cependant
la résolution du vieillard ne chancela jamais; plutôt la mort que de
consentir à ce qu'il regardait comme le déshonneur de sa fille.

Un soir, assis seul dans sa demeure, il réfléchissait encore à la
terrible position dans laquelle il se trouvait et cherchait vainement
un moyen d'en sortir. A l'aube du même jour, c'était le numéro 2 qui
était apparu, inscrit sur le mur de la maison; le lendemain serait
donc le dernier jour du délai qui lui avait été accordé. Qu'allait-il
arriver alors? Toutes sortes de pensées vagues et effrayantes se
heurtaient dans son cerveau. Que deviendrait sa fille quand il n'y
serait plus? N'y avait-il aucun moyen de traverser les mailles du
filet qu'il sentait se resserrer autour de lui? En constatant son
impuissance, il laissa tomber sa tête sur la table et se mit à
sangloter.

Mais soudain dans le silence un bruit se fit entendre. Qu'était-ce
donc? A la porte un léger grattement, très distinct cependant,
troublait le calme de la nuit. Ferrier se glissa dans l'antichambre
pour écouter plus attentivement. Le bruit s'interrompit quelques
instants, puis reprit de la même façon mystérieuse. Évidemment
quelqu'un frappait doucement sur un des panneaux de la porte.
Était-ce quelque assassin venu dans la nuit pour accomplir les ordres
sanguinaires du tribunal secret, ou bien quelque agent signalant par
le chiffre fatal l'aurore du dernier jour de grâce? Cette incertitude
énervante fit passer un tel frisson dans les veines du vieillard que,
préférant à ces angoisses une mort immédiate, il bondit en avant, tira
le verrou et ouvrit brusquement la porte.

A l'extérieur tout était silencieux et tranquille. La nuit
resplendissait sereine et les étoiles brillaient au firmament. La vue
s'étendait jusqu'à la barrière qui limitait le jardin, mais ni dans
l'enclos, ni sur la route, n'apparaissait aucun être humain. Avec un
soupir de soulagement Ferrier examinait les environs, lorsque tout à
coup ayant regardé à ses pieds, il fut stupéfait d'y voir un homme
étendu tout de son long, la face contre terre. Cette vue lui produisit
un tel effet qu'il fut obligé de s'appuyer contre le mur et de porter
la main à sa gorge pour étouffer le cri qu'il allait pousser. Il
s'imagina d'abord que quelque blessé ou quelque mourant s'était traîné
jusque-là, lorsque soudain, il vit l'homme ramper sur le sol et glisser
dans l'antichambre avec la rapidité silencieuse du serpent; puis une
fois dans la maison, il sauta sur ses pieds, ferma la porte et exhiba
aux yeux stupéfaits du fermier le visage fier et résolu de Jefferson
Hope.

«Bonté divine, exhala John Ferrier, quelle peur vous m'avez faite! Mais
pourquoi vous introduire ici de cette façon?

--Donnez-moi à manger, dit l'autre, d'une voix rauque. Je n'ai rien eu
à me mettre sous la dent depuis quarante-huit heures.» Il se jeta sur
la viande froide et le pain qui restaient encore du souper de son hôte
et se mit à dévorer en conscience.... «Lucy va-t-elle toujours bien?
demanda-t-il, après avoir assouvi sa première faim.

--Oui, répondit le père, elle ignore les dangers que nous courons.

--C'est bon. La maison est surveillée de tous les côtés; voilà pourquoi
j'ai rampé jusqu'ici. Ils peuvent être aussi malins qu'ils voudront,
ils ne le sont pas encore assez pour déjouer les ruses d'un chasseur
d'antilopes.»

Depuis l'arrivée d'un tel allié, John Ferrier se sentait devenir un
autre homme. Il saisit la main bronzée du jeune homme et la serra
cordialement. «On peut être fier de vous, dit-il. Peu de gens auraient
consenti à venir ainsi partager nos dangers et nos peines.

--Vous dites vrai, père, répondit le jeune chasseur. Je vous estime
bien, mais si vous étiez seul dans l'embarras, je crois que j'y
regarderais à deux fois avant de me fourrer dans un pareil guêpier.
C'est pour Lucy que je suis ici et avant qu'il lui arrive malheur, il
faudra qu'il y ait un Hope de moins dans l'Utah.

--Qu'allons-nous faire?

--Demain est le dernier jour qu'ils vous ont laissé et si nous
n'agissons pas ce soir, tout est perdu. J'ai une mule et deux chevaux
qui nous attendent dans le ravin de l'Aigle. Combien d'argent avez-vous?

--Deux mille dollars en or et cinq mille en billets.

--C'est suffisant. J'en ai autant de mon côté. Il faut que nous
atteignions Carson-City par les montagnes; mais vous feriez bien de
réveiller Lucy. Nous avons de la chance que les domestiques ne couchent
pas dans la maison.»

Pendant que Ferrier allait prévenir sa fille du voyage qu'ils étaient
sur le point d'entreprendre, Jefferson Hope fit un petit paquet de tout
ce qu'il put trouver en fait de provisions de bouche et remplit d'eau
une jarre de grès, sachant par expérience combien, dans la montagne,
les puits étaient rares et distants les uns des autres. A peine ses
préparatifs étaient-ils terminés, que le fermier et sa fille revinrent
tout prêts à se mettre en route. Quelque tendre que fût la rencontre
entre les deux amoureux ils abrégèrent leurs épanchements; car les
minutes étaient précieuses et il leur restait beaucoup à faire.

«Il faut partir sur l'heure», dit Jefferson Hope, sur un ton bas mais
résolu comme quelqu'un qui, tout en se rendant bien compte du danger,
a d'avance cuirassé son cœur. «Devant et derrière, les approches sont
gardées mais avec des précautions nous pourrons nous échapper par une
fenêtre de côté et prendre ensuite à travers champs. Une fois sur la
route nous ne sommes qu'à deux milles du ravin où attendent les chevaux
et au lever du soleil nous pourrons avoir fait la moitié du chemin dans
les montagnes.

--Et si on nous arrête?» demanda Ferrier.

Hope toucha la crosse du revolver qu'il portait à sa ceinture. «S'ils
sont trop nombreux, nous en descendrons toujours bien deux ou trois
avant d'y passer nous-mêmes», dit-il, avec un sourire sinistre.

Toutes les lumières de la maison avaient été éteintes et à travers la
fenêtre ainsi assombrie, Ferrier regarda ces terres qui avaient été
les siennes et qu'il allait abandonner pour toujours. Pourtant son
sacrifice était fait depuis longtemps et la pensée de l'honneur et
de l'avenir de sa fille l'empêchait de sentir trop douloureusement
sa ruine. Tout paraissait si calme, si heureux, depuis les arbres
frémissant dans l'ombre, jusqu'aux immenses plaines labourées dont pas
un bruit ne s'élevait, qu'on ne pouvait croire un tel paysage hanté
par l'esprit du meurtre. Et cependant, la pâleur du jeune chasseur,
l'expression sérieuse répandue sur ses traits, témoignaient bien qu'il
en avait vu assez aux abords de la maison pour savoir à quoi s'en tenir.

Ferrier avait pris le sac plein d'or et les billets de banque;
Jefferson Hope s'était chargé des menues provisions ainsi que de
l'eau, et Lucy portait un petit paquet contenant ce qu'elle possédait
de plus précieux. Ouvrant la fenêtre aussi doucement que possible,
ils attendirent le passage d'un nuage épais qui vînt obscurcir
la nuit, puis l'un derrière l'autre ils se mirent à traverser le
jardin; rampant, trébuchant, retenant avec soin leur respiration, ils
parvinrent à gagner l'abri de la haie, qu'ils voulaient longer jusqu'à
la brèche donnant dans les champs. Ils allaient l'atteindre lorsque le
jeune homme saisissant tout à coup ses deux compagnons les repoussa
violemment dans l'ombre où ils se tinrent tous les trois silencieux et
tremblants.

Élevé dans la prairie, Jefferson Hope devait à l'existence nomade
qu'il avait toujours menée une ouïe extraordinairement développée;
ce fut heureux pour les trois fugitifs; car à peine s'étaient-ils
tapis contre la haie qu'ils entendirent tout près d'eux le hululement
mélancolique d'un hibou de montagnes, auquel répondit aussitôt et à une
petite distance un cri semblable. En même temps une silhouette vague,
indécise se profila dans la brèche même et répéta ce plaintif signal
jusqu'à ce qu'un second individu apparût dans l'obscurité.

«Demain soir à minuit, dit le premier qui semblait être le chef; quand
le hibou fera entendre trois fois son appel.

--C'est bien, répondit l'autre. Faut-il prévenir frère Drebber?

--Prévenez-le, lui et les autres,... de neuf à sept.

--De sept à cinq», répéta le second personnage, et les deux silhouettes
s'éloignèrent, chacune dans une direction différente. Les dernières
paroles échangées étaient évidemment un mot de passe. Dès que le bruit
des pas se fut évanoui dans le lointain, Jefferson Hope se leva d'un
bond et aida ses compagnons à franchir la brèche, puis les guidant à
travers champs il les fit marcher aussi vite que possible soutenant la
jeune fille, ou la portant presque, lorsque les forces semblaient lui
manquer.

«Dépêchons, dépêchons, murmurait-il de temps à autre. Nous sommes à
hauteur des vedettes et tout dépend de notre célérité. Dépêchons.»

Dès qu'ils eurent atteint la grande route, ils avancèrent plus
rapidement, ils eurent la chance de ne rencontrer qu'une seule
personne, mais ils purent se glisser dans un champ avant d'être
reconnus. Près de la ville, le chasseur obliqua et s'engagea dans un
sentier étroit et malaisé qui menait dans les montagnes. Deux arêtes
sombres et dentelées se profilaient dans l'obscurité; entre les deux
s'étendait le défilé de l'Aigle où les chevaux attendaient. Avec un
instinct qui n'était jamais mis en défaut, Jefferson Hope choisissait
son chemin au milieu des blocs de rocher, ou dans le lit du torrent
desséché, jusqu'à ce que son compagnon et lui eussent enfin atteint
l'endroit retiré où, cachés par d'énormes pierres, les fidèles animaux
avaient été attachés. La jeune fille fut placée sur la mule, le vieux
Ferrier, toujours muni de son sac d'argent, enfourcha un des chevaux,
tandis que Jefferson Hope prenait l'autre. Puis ils s'engagèrent tous
les trois dans un étroit sentier qui longeait d'effrayants précipices.

Le spectacle était propre à glacer de terreur quiconque n'a pas
l'habitude de l'aspect sauvage que la nature sait revêtir parfois.
D'un côté s'élevait à plus de mille mètres un énorme rocher tout noir,
tout morne, qui semblait menacer les alentours; de longues rayures de
basalte striaient sa surface rugueuse et lui donnaient ainsi l'aspect
d'un monstre aux côtes proéminentes; de l'autre côté un affreux chaos
de rochers et de débris de toutes sortes obstruait une partie du
défilé. Au milieu était tracée la piste, mais si étroite, si mauvaise,
que non seulement on ne pouvait y passer qu'en file indienne, mais
qu'encore des cavaliers expérimentés étaient seuls capables de s'y
aventurer. Cependant, en dépit des dangers et des obstacles, les
fugitifs se sentaient le cœur plus léger, puisque chaque pas augmentait
la distance qui les séparait du pouvoir terrible et despotique devant
lequel ils fuyaient. Mais ils étaient toujours sous la juridiction
des Saints et ils ne tardèrent pas à en avoir la preuve. Ils venaient
d'atteindre la partie la plus sauvage et la plus désolée du défilé
lorsque Lucy poussa un cri d'effroi, en montrant du doigt le sommet
de la montagne. Sur un rocher qui dominait le chemin se détachait
nettement la silhouette d'une sentinelle avancée. Celle-ci les aperçut
au même instant et un «Qui vive?» tout militaire fit résonner les échos
silencieux du ravin.

«Voyageurs allant à Nevada», répondit Jefferson Hope en mettant la main
sur la carabine qui pendait à sa selle.

L'homme arma son fusil et les examina comme si cette réponse n'était
pas suffisante.

«Avec quelle autorisation? demanda-t-il.

--Avec celle des Quatre Saints», répondit Ferrier.

Son expérience des Mormons lui avait appris que c'était la plus haute
autorité qu'il pût invoquer.

«Neuf à sept, cria la sentinelle.

--Sept à cinq, riposta aussitôt Jefferson Hope, se rappelant le mot de
passe qu'il avait entendu dans le jardin.

--Passez et que le Seigneur soit avec vous», dit la voix d'en haut.

Plus loin le chemin devenait meilleur et les fugitifs purent mettre
leurs chevaux au trot. En jetant un regard en arrière, ils aperçurent
la sentinelle perdue appuyée sur son fusil; cette silhouette leur
indiquait la frontière du peuple des Elus et devant eux ils crurent
voir enfin briller l'aurore de la liberté.




CHAPITRE V

LES ANGES DE LA VENGEANCE


Toute la nuit ils poursuivirent leur route en suivant, au milieu de
gorges abruptes, des sentiers presque impraticables, semés partout
d'énormes quartiers de roches; aussi s'égarèrent-ils plus d'une fois;
mais Hope connaissait si bien cette région montagneuse qu'il finissait
toujours par retrouver son chemin.

Au point du jour, un spectacle grandiose et sauvage s'offrit à leurs
yeux. De tous côtés les pics couverts de neige se dressaient les uns
à côté des autres, comme si chacun d'eux cherchait à dominer son
voisin pour plonger plus avant dans les horizons lointains. La piste
côtoyait d'immenses rochers à pic au sommet desquels les mélèzes et
les pins semblaient suspendus sur les têtes des voyageurs et prêts,
au moindre coup de vent, à venir s'abattre sur leur tête. Cette
crainte n'était pas d'ailleurs tout à fait chimérique, car la vallée
sauvage était à chaque instant barrée par des arbres ou des quartiers
de rocs qui s'étaient détachés un jour de la montagne. Au moment
même de leur passage, un grand rocher vint à rouler du haut en bas
avec un grondement sourd et terrible qui, réveillant les échos des
gorges silencieuses, détermina les chevaux à prendre le galop, malgré
leur extrême fatigue. A mesure que le soleil montait lentement sur
l'horizon, les capuchons, dont semblaient recouvertes les montagnes
les plus élevées, s'éclairaient l'un après l'autre,--telles les lampes
qu'on allume pour une fête mondaine,--jusqu'à ce qu'ils se fussent
revêtus d'une couleur vermeille et brillante. La magnificence de ce
spectacle réconforta les trois fugitifs et leur donna une nouvelle
énergie. Bientôt ils firent halte au bord d'un torrent, dont les eaux
rapides s'échappaient d'un étroit ravin, et, pendant que les chevaux
se désaltéraient, ils déjeunèrent rapidement. Lucy et son père se
seraient bien reposés plus longuement, mais Jefferson Hope s'y opposa
énergiquement.

«Ils doivent être sur nos traces à l'heure qu'il est, dit-il; tout
dépend donc de la rapidité de notre course. Une fois sains et saufs à
Carson, nous serons libres de nous reposer toute notre vie.»

Pendant la journée entière, ils cheminèrent à travers les défilés et
vers le soir ils calculèrent que trente milles au moins les séparaient
de leurs persécuteurs. A la tombée de la nuit ils choisirent une
anfractuosité de rocher à l'abri du vent, et là, serrés les uns contre
les autres pour mieux se garantir du froid, ils purent s'accorder
quelques heures de sommeil. Mais avant le lever du jour ils étaient de
nouveau en route. Rien jusque-là n'indiquait qu'ils fussent poursuivis
et Jefferson Hope se prenait à espérer qu'ils avaient échappé enfin
à leurs terribles ennemis. Il ne savait pas encore jusqu'où pouvait
s'étendre la griffe impitoyable de cette association toute-puissante
qui devait pourtant les étreindre et les broyer avant peu.

Vers le milieu du second jour leurs provisions commencèrent à
s'épuiser; mais un chasseur qui avait eu si souvent à ne compter que
sur son fusil pour le nourrir et qui savait qu'on pouvait trouver du
gibier dans ces montagnes, ne devait pas s'inquiéter pour si peu. Aussi
Hope commença-t-il par choisir un endroit abrité; après avoir fait une
provision de bois mort, il construisit un bûcher sérieux dont la flamme
réconfortante permit à ses compagnons de se réchauffer suffisamment.
Ils se trouvaient en effet à une altitude de plus de cinq mille pieds
et l'air commençait à mordre cruellement. Puis, les chevaux une fois
entravés, et après avoir dit adieu à Lucy, il jeta son fusil sur son
épaule et se mit en chasse, comptant sur son étoile pour lui faire
rencontrer du gibier. A une certaine distance il aperçut encore en
se retournant le vieillard et la jeune fille accroupis devant le feu,
tandis qu'un peu plus loin il distinguait les trois chevaux immobiles.
Il poursuivit alors son chemin et au détour d'un rocher il les perdit
de vue.

Pendant deux milles environ, les ravins se succédèrent sans qu'il eût
rien rencontré. Cependant les marques empreintes sur l'écorce des
arbres, aussi bien que les traces qu'il relevait à terre, prouvaient
que cette région devait renfermer des ours en grand nombre. Enfin après
avoir marché deux ou trois heures sans résultat, il allait se décider à
revenir sur ses pas en désespoir de cause, lorsqu'en levant les yeux il
aperçut un spectacle qui le fit tressaillir d'aise.

Sur la saillie d'un énorme rocher, à trois ou quatre cents pieds
au-dessus de sa tête, se dessinait la silhouette d'un animal assez
semblable à un mouton, mais orné d'une paire de cornes gigantesques.
Ce mouflon, car c'en était un, était sans aucun doute la sentinelle
avancée d'un troupeau invisible; comme par bonheur il regardait dans
une direction opposée à celle où se trouvait notre chasseur, il ne
l'avait pas éventé. Jefferson Hope se coucha à plat ventre et appuyant
la crosse de sa carabine dans le creux d'une pierre il visa longuement
avant de presser la détente. Au coup de fusil l'animal fit un bond
désespéré, chancela un instant sur le rebord du précipice, puis vint
s'écraser lourdement au fond de la vallée.

C'était un gibier trop gros pour pouvoir l'emporter tout entier; aussi
le jeune homme se contenta-t-il d'en couper un cuissot et de détacher
le filet. Jetant son butin sur son épaule il se hâta de revenir sur ses
pas, car le jour commençait à tomber. Mais il s'aperçut bientôt qu'il
allait avoir d'autres difficultés à surmonter. Son ardeur, en effet,
l'avait emporté bien au delà de la contrée qui lui était familière
et il lui était presque impossible de reconnaître le chemin qu'il
avait suivi. La vallée dans laquelle il se trouvait était coupée et
enchevêtrée par plusieurs gorges qui se ressemblaient toutes tellement,
qu'on ne pouvait les distinguer les unes des autres. Il en suivit une
pendant plus d'un mille, mais elle l'amena à un torrent qui s'échappait
de la montagne et qu'il était certain de n'avoir pas rencontré en
venant; reconnaissant son erreur il suivit alors un autre ravin; le
résultat fut le même. La nuit tombait rapidement et l'obscurité était
presque complète lorsqu'il se retrouva dans un défilé qu'il reconnut
enfin. Mais alors même il était difficile de suivre le bon chemin
sans commettre d'erreur, car la lune n'était pas levée et les grandes
falaises qui se dressaient de chaque côté rendaient les ténèbres plus
épaisses encore. Pliant sous le poids de son fardeau, exténué de
fatigue, il ne pouvait faire un pas sans trébucher; cependant la joie
de revoir Lucy et la pensée qu'il rapportait des provisions suffisantes
pour assurer la fin de leur voyage le soutenaient et lui donnaient des
forces surhumaines.

Il atteignit enfin l'entrée du défilé d'où il était parti et qu'il
reconnut aux hautes falaises que, malgré l'obscurité, on voyait se
détacher sur le ciel. Songeant alors à l'anxiété avec laquelle ses
compagnons devaient l'attendre--car son absence avait duré près de cinq
heures,--il mit sa main sur sa bouche et lança un joyeux hallo pour
signaler son arrivée. Il s'arrêta un instant espérant entendre un autre
cri lui répondre. Mais rien, sinon son propre appel répercuté cent fois
sur un ton lugubre par les échos de ces gorges sauvages, tout surpris
d'être ainsi réveillés. De nouveau et plus haut encore il se mit à
appeler, mais cette fois encore personne ne répondit, rien ne vint
lui révéler la présence des êtres aimés qu'il venait de quitter. Une
terreur vague, une terreur sans nom s'empara de lui et il s'élança dans
une course folle laissant même, dans son trouble tomber le précieux
butin qu'il rapportait.

Lorsqu'il eut tourné l'angle du rocher il se trouva soudain devant les
restes du brasier. Le feu achevait de se consumer et il était facile
de voir qu'il n'avait pas été entretenu depuis son départ. Un silence
de mort régnait sur cette scène. Ses craintes se changèrent alors en
certitude, il bondit en avant; mais il ne vit rien, rien en dehors des
cendres encore brûlantes. Le père, la fille, les animaux eux-mêmes,
tout avait disparu. Cela n'était que trop clair; une catastrophe
soudaine, terrible, s'était abattue sur ses compagnons pendant son
absence et les avait engloutis sans laisser d'eux aucune trace.

Anéanti par ce coup effroyable, Jefferson Hope sentit la tête lui
tourner et dut s'appuyer sur son fusil pour ne pas tomber. Mais il
était avant tout un homme d'action, et il surmonta rapidement cette
faiblesse passagère. Saisissant dans le brasier un brandon enflammé,
il souffla dessus pour en raviver la flamme et se mit à examiner
minutieusement le lieu du campement. Le sol portait de nombreuses
empreintes de pieds de chevaux; c'était donc une troupe d'hommes montés
qui auraient surpris les fugitifs et qui, d'après la direction des
pas, avaient dû retourner ensuite à Salt Lake City. Avaient-ils emmené
ses deux compagnons? Jefferson Hope commençait à le croire, lorsque
soudain en continuant à promener ses regards de tous côtés, il se prit
à frissonner de la tête aux pieds; près du camp, il venait d'apercevoir
un renflement de terre rougeâtre qui certainement n'existait pas
quelques heures auparavant. Il n'y avait pas à s'y tromper, ce ne
pouvait être qu'une tombe fraîchement creusée. En s'en approchant,
le jeune chasseur distingua un morceau de papier placé dans la fente
d'un bout de bois fiché en terre et sur ce papier cette inscription
laconique mais trop significative, hélas!

  JOHN FERRIER

  De son vivant citoyen de Salt Lake City
  Décédé le 4 août 1860.

Le robuste vieillard qu'il avait quitté si peu d'heures auparavant
n'était donc plus et il ne restait de lui que cette brève épitaphe!
Blême d'effroi, Hope regarda de tous côtés, tremblant d'apercevoir une
seconde tombe, mais aucun indice ne vint confirmer ses craintes. Lucy
avait dû être ramenée par ses terribles persécuteurs pour accomplir la
destinée à laquelle ils l'avaient vouée, pour être enfermée dans le
harem du fils d'un des Anciens! Devant la certitude de son malheur,
devant sa propre impuissance, le jeune homme se prit à regretter
amèrement de ne pas partager la dernière demeure du vieux fermier, la
demeure où l'on trouve enfin le repos suprême.

Bientôt cependant son énergie naturelle lui fit secouer l'abattement où
l'avait plongé d'abord son désespoir. Si tout était perdu, il pouvait
au moins consacrer sa vie à la vengeance. A une patience incroyable, à
une persévérance sans égale, Jefferson Hope était capable de joindre
une puissance de haine et de ressentiment que n'auraient pas désavouée
les Indiens au milieu desquels il avait vécu si longtemps. Assis près
du foyer abandonné, il se dit qu'une seule chose pourrait adoucir sa
douleur: la joie d'infliger de ses propres mains un châtiment complet,
un châtiment terrible, à ses cruels ennemis. Il se fit donc à lui-même
le serment de n'avoir plus que ce seul but dans la vie et d'y consacrer
toute sa volonté, toute son énergie. La figure pâle, les traits
contractés, il retourna chercher le cuissot de mouflon à l'endroit où
il l'avait laissé tomber et, ayant ravivé les restes du feu, il le fit
cuire de façon à assurer sa nourriture pour quelques jours. Puis il
l'enveloppa soigneusement et, insoucieux de son immense fatigue, il se
mit en marche à travers les montagnes pour suivre les traces de ceux
qui s'intitulaient eux-mêmes les Anges de la Vengeance.

Cinq jours durant, il chemina harassé, les pieds en sang, à travers les
défilés qu'il avait déjà traversés à cheval. Le soir il se laissait
tomber dans une anfractuosité de rocher et dormait quelques heures,
mais le lever du soleil le retrouvait toujours en marche.

Enfin le sixième jour, il atteignit le col de l'Aigle, ce col qui avait
été le point de départ de leur fatal exode et de là il put apercevoir
la demeure des saints. Brisé par la fatigue, obligé de s'appuyer sur
sa carabine, il brandit son poing décharné dans l'espace et menaça la
grande ville qui s'étendait silencieuse à ses pieds. En regardant plus
attentivement de ce côté il distingua des drapeaux déployés dans les
rues et de nombreux signes de réjouissances. Il était à se demander
ce que cela signifiait lorsqu'il entendit le pas d'un cheval et vit
un cavalier qui s'avançait vers lui. Bientôt il reconnut un Mormon du
nom de Cowper auquel il avait, à plusieurs reprises rendu quelques
services; aussi l'aborda-t-il sans hésiter pour tâcher de se renseigner
sur le sort de l'infortunée Lucy Ferrier.

«Ne me reconnaissez-vous pas, dit-il? Je suis Jefferson Hope.»

Le Mormon le regarda stupéfait. Il était difficile en effet de
retrouver dans ce misérable tout déguenillé, dans ce vagabond à la
figure hâve et farouche, aux yeux égarés, le jeune et élégant chasseur
d'autrefois. Mais lorsqu'il l'eut à la fin reconnu, la surprise du
Mormon se changea en consternation.

«Vous êtes fou de vous aventurer jusqu'ici! s'écria-t-il. Le seul fait
d'être vu causant avec vous peut me coûter la vie; ne savez-vous pas
que les Quatre Saints ont prononcé contre vous la fatale sentence pour
avoir assisté les Ferrier dans leur fuite?

--Je ne crains ni eux ni leur sentence, répondit froidement Hope. Vous
êtes sûrement au courant de ce qui s'est passé, Cowper; aussi par tout
ce que vous avez de plus sacré au monde, je vous conjure de répondre
à quelques-unes de mes questions. N'avons-nous pas toujours été bons
amis? Pour l'amour du ciel, ne me refusez pas ce que je vous demande.

--Que désirez-vous savoir? demanda le Mormon avec embarras. Dites-le
vite, car ici les rochers ont des oreilles et les arbres des yeux.

--Qu'est devenue Lucy Ferrier?

--Elle a épousé hier le jeune Drebber.... Mais, allons, du courage, mon
ami, du courage, vous allez vous trouver mal!

--Et qu'importe!» dit Hope faiblement.

Il était devenu en effet d'une pâleur effrayante et s'était laissé
tomber au pied du rocher contre lequel il s'appuyait jusque-là.

«Elle est mariée, dites-vous?

--Mariée depuis hier, voilà pourquoi vous voyez ces drapeaux sur
l'hôtel de ville. Il y a bien eu discussion entre le jeune Drebber et
le fils de Stangerson pour savoir qui l'épouserait. Ils avaient fait
partie tous les deux de la troupe qui vous avait poursuivis, et comme
Stangerson avait tué le père il pensait que ses droits devaient primer
ceux de son compagnon; mais lorsque l'affaire fut portée devant le
grand Conseil, la majorité se prononça en faveur de Drebber et alors le
Prophète lui accorda la jeune fille. Seulement je crois bien qu'avant
peu elle ne sera plus à personne; car hier j'ai vu distinctement la
mort peinte sur sa figure. Elle ressemble plus à un fantôme qu'à un
être humain. Et maintenant allez-vous repartir?

--Oui, oui, je pars», dit Jefferson Hope qui s'était levé.

Sa figure semblait être devenue de marbre tant l'expression en était
dure et immobile; les yeux seuls brillaient d'une lueur sinistre.

«Où allez-vous? demanda le Mormon.

--Qu'importe!» répondit le chasseur; et jetant sa carabine sur son
épaule, il redescendit la pente du ravin, puis se perdit au milieu
des montagnes, dans les gorges profondes où seules les bêtes féroces
établissent leurs repaires; à cette heure, il était devenu plus
dangereux et plus cruel que tous les fauves au milieu desquels il
allait vivre!

La prédiction du Mormon ne se réalisa que trop bien. Accablée, soit
par l'effroyable mort de son père, soit par le mariage odieux auquel
on l'avait contrainte, l'infortunée Lucy ne releva plus la tête. Elle
languit encore un mois, puis mourut. La brute qu'elle avait pour mari,
et qui l'avait épousée surtout à cause des biens que possédait John
Ferrier, ne manifesta pas le moindre chagrin de cette mort; mais les
autres femmes de Drebber la pleurèrent sincèrement et, selon la coutume
des Mormons, elles voulurent la veiller pendant la nuit qui précéda
les funérailles. Elles se trouvaient toutes réunies autour de sa bière
quand, aux premières lueurs du jour, elles virent, à leur inexprimable
terreur, la porte s'ouvrir brusquement et un homme, à l'air féroce,
tout hâve et déguenillé, se précipiter dans la chambre.

Sans un regard, sans un mot pour les femmes effondrées devant lui, il
s'avança vers le corps blanc et immobile d'où venait de s'envoler l'âme
si pure de Lucy Ferrier. Se penchant sur elle, il baisa avec respect
son front glacé, puis saisissant sa main il en arracha l'anneau de
mariage: «Du moins elle ne portera pas cela dans la tombe», cria-t-il
d'un ton de défi. Et avant que l'alarme ait pu être donnée, il avait
déjà dégringolé l'escalier et avait disparu. Tout cela s'était passé si
vite, d'une façon si étrange que les témoins de cette scène auraient eu
de la peine à croire eux-mêmes à sa réalité, s'ils n'en avaient eu une
preuve indéniable: l'anneau de mariage de Lucy avait bien été enlevé de
son doigt.

Pendant plusieurs mois, Jefferson Hope erra dans les montagnes, menant
une véritable vie de sauvage et berçant dans son cœur le désir immodéré
de vengeance qui le possédait tout entier. Bientôt des récits étranges
commencèrent à circuler dans la ville; on parlait d'une espèce de
fantôme qu'on voyait, tantôt ramper près des faubourgs, tantôt errer
comme une apparition dans les gorges solitaires et les ravins abrupts.
Un jour Stangerson entendit siffler à ses oreilles une balle qui,
traversant la fenêtre, vint s'aplatir contre la muraille à quelques
pouces de lui. Une autre fois, comme Drebber passait au pied d'une
falaise, un quartier de roc se détacha du sommet et l'aurait entraîné
dans le précipice en le vouant à une mort effroyable s'il n'avait eu la
présence d'esprit de se jeter à plat ventre.

Les deux jeunes Mormons ne tardèrent pas à découvrir quel était
l'auteur de ces attentats; ils firent plusieurs expéditions dans les
montagnes dans l'espoir de capturer ou de tuer leur ennemi, mais
toujours en vain. Alors ils se résignèrent à ne jamais sortir seuls,
ni après la chute du jour, et à faire monter la garde autour de leurs
demeures. Au bout d'un certain temps ils se relâchèrent un peu de leurs
précautions; car personne n'avait plus vu leur adversaire, on n'en
avait plus entendu parler et ils pouvaient espérer que le temps avait
enfin calmé sa soif de vengeance.

Il n'en était rien cependant; le ressentiment de Hope n'avait fait
que s'accroître; sa nature inflexible et farouche était possédée tout
entière par le désir de la vengeance et il n'y avait plus dans son
cœur place pour aucun autre sentiment. Mais il était doué d'un sens
éminemment pratique. Il s'aperçut bientôt que sa constitution de fer,
quelque solide qu'elle fût, ne pourrait résister longtemps à la tension
constante à laquelle il l'astreignait. Cette vie de périls et de
privations l'affaiblissait trop rapidement. S'il mourait comme un chien
dans les montagnes, que deviendrait alors sa vengeance? Et cependant
telle était la fin qui l'attendait s'il persistait à mener la même
existence. C'était trop bien faire le jeu de ses ennemis; il le comprit
et alors, le cœur déchiré, il reprit le chemin des mines de Nevada pour
y refaire sa santé et aussi pour y amasser l'argent qui lui permettrait
de poursuivre enfin son but par tous les moyens.

Son intention avait d'abord été de ne pas rester plus d'une année
absent, mais par suite d'une série de circonstances imprévues il ne
put quitter la mine qu'au bout de cinq ans environ. Et cependant après
ce long temps écoulé, le ressentiment de tout ce qu'il avait souffert
et sa soif de vengeance étaient aussi vifs, aussi ardents, qu'au
moment même où dans une nuit inoubliable il s'était agenouillé sur la
tombe de John Ferrier. Il revêtit un déguisement, prit un faux nom et
retourna à Salt Lake City se souciant peu de risquer sa vie, pourvu
qu'il arrivât enfin à se faire justice. Mais là de mauvaises nouvelles
l'attendaient. Quelques mois auparavant un schisme avait divisé les
Élus. Plusieurs parmi les plus jeunes membres de l'Église s'étaient
révoltés contre l'autorité des Anciens et il en était résulté une
scission à la suite de laquelle les mécontents avaient quitté l'Utah
pour redevenir Gentils. Parmi ces derniers on comptait Drebber et
Stangerson, mais personne ne savait de quel côté ils s'étaient dirigés.
La rumeur publique disait seulement que Drebber avait pu réaliser une
grande partie de ses biens et qu'il était parti à la tête d'une réelle
fortune, tandis que son compagnon Stangerson était presque ruiné.
Aucun indice, d'ailleurs, ne faisait présager qu'on pourrait un jour
retrouver leurs traces.

En présence de pareilles difficultés et malgré le ressentiment le plus
violent, plus d'un aurait abandonné toute pensée de vengeance; mais
Jefferson Hope n'eut pas un instant de défaillance. Avec le petit
pécule qu'il possédait, cherchant de plus à travailler partout où il
passait, il voyagea de ville en ville à travers les États-Unis toujours
à la recherche de ses ennemis. Les années succédaient aux années, les
cheveux gris aux cheveux noirs, mais il suivait toujours sa voie,
comme un bon chien de chasse âpre à la curée, sa volonté tendue vers
le but auquel il avait consacré sa vie. Une telle persévérance fut
enfin récompensée. Un jour il aperçut simplement une tête se profiler
un instant derrière une fenêtre, et cette apparition d'une seconde lui
suffit; il savait désormais que c'était à Cleveland dans l'Ohio que
s'étaient retirés ceux qu'il poursuivait. Lorsqu'il rentra dans son
misérable taudis, son plan de vengeance était déjà tout fait. Mais le
malheur voulut que Drebber en regardant par la fenêtre avait de son
côté reconnu ce vagabond et dans ses yeux il avait eu le temps de voir
luire une pensée de meurtre. Aussi accompagné de Stangerson, qui était
devenu son secrétaire particulier, il se précipita chez un des juges
de la ville pour lui expliquer qu'un ancien rival les poursuivait de
sa haine et que sa présence à Cleveland leur faisait courir les plus
grands dangers. Le même soir, Jefferson Hope fut arrêté et, n'ayant
trouvé personne pour lui servir de répondant, il demeura en prison
pendant plusieurs semaines. Lorsqu'il fut enfin relâché, la maison
de Drebber était vide; son secrétaire et lui venaient de partir pour
l'Europe.

Une fois de plus les projets de vengeance de Hope se trouvaient
déjoués; mais sa haine était trop forte pour lui permettre d'abandonner
sa poursuite. Comme cependant l'argent lui faisait défaut, il fut
pendant quelque temps obligé de se remettre au travail, économisant
sou par sou en vue de prochains voyages. A la fin, ayant amassé assez
pour aller jusqu'en Europe, il se décida à partir. Bientôt il retrouva
la piste de ses ennemis; de ville en ville il les traqua, travaillant
partout pour gagner sa vie, mais sans jamais pouvoir les atteindre.
Lorsqu'il parvint à Saint-Pétersbourg ils venaient de repartir pour
Paris et quand à son tour il y arriva, ils étaient déjà en route pour
Copenhague. Ce fut encore quelques jours trop tard qu'il débarqua dans
la capitale du Danemark, car ils avaient fait voile pour Londres.
Mais là enfin il réussit à sonner l'hallali. Pour avoir l'historique
des derniers événements nous ne pouvons faire mieux que de transcrire
le récit du vieux chasseur lui-même, tel que le docteur Watson l'a
reproduit dans ses notes auxquelles nous avons déjà tant d'obligations.




CHAPITRE VI

CONTINUATION DES SOUVENIRS DE JOHN H. WATSON EX-MÉDECIN-MAJOR


La résistance désespérée de notre prisonnier ne dénotait pas cependant
chez lui des dispositions particulièrement agressives à notre endroit,
car dès qu'il se vit réduit à l'impuissance il nous regarda en souriant
de la manière la plus aimable et exprima sincèrement l'espoir de
n'avoir blessé aucun de nous, dans la lutte qu'il venait de soutenir.
«Je pense bien que vous allez m'emmener au poste de police, dit-il à
Sherlock Holmes. Mon fiacre est à la porte et si vous voulez bien me
délier un peu les jambes, je marcherai jusque-là; car pour me porter,
je suis maintenant un peu plus lourd que dans ma jeunesse.»

Gregson et Lestrade échangèrent un coup d'œil comme pour marquer
leur étonnement d'une demande aussi hardie; mais Holmes, prenant le
prisonnier au mot, détacha aussitôt la serviette avec laquelle il
lui avait lié les chevilles. L'homme se leva et remua les jambes,
comme pour s'assurer qu'il en avait de nouveau retrouvé l'usage. En
l'examinant, je pensai que j'avais rarement rencontré un individu
taillé mieux en force et l'expression déterminée et énergique de sa
figure, hâlée par le soleil, en imposait autant que sa colossale
apparence.

«Si la place de chef de police est vacante, dit-il en regardant Holmes
avec une admiration non déguisée, vous êtes, sans contredit, l'homme
tout désigné pour cet emploi. La manière dont vous avez suivi ma trace
en est la meilleure preuve.

--Vous allez, je pense, m'accompagner, dit Holmes, en se tournant vers
les deux agents de police.

--Je puis conduire la voiture, dit Lestrade.

--Bien, et Gregson montera à l'intérieur avec moi... et avec vous,
docteur; puisque vous avez pris part à l'affaire, vous n'allez pas nous
lâcher maintenant?»

Je ne me fis pas prier et nous descendîmes tous ensemble. Notre
prisonnier, sans faire la moindre tentative pour s'échapper, monta
tranquillement dans son fiacre où nous nous installâmes à ses côtés.
Lestrade grimpa sur le siège, fouetta le cheval et en quelques minutes
nous arrivâmes à destination. On nous fit entrer dans une petite pièce
où un inspecteur de police inscrivit le nom du prisonnier en même
temps que ceux des individus qu'on l'accusait d'avoir assassinés. Cet
inspecteur était un homme à la figure pâle, aux traits immobiles, qui
remplissait ses fonctions d'une façon résignée et toute machinale.
«Le prisonnier comparaîtra devant les magistrats dans le courant de
la semaine, dit-il; en attendant, monsieur Jefferson Hope, avez-vous
quelque chose à dire? Je dois vous prévenir que toutes vos paroles
seront transcrites et pourront être, dans la suite, interprétées contre
vous.

--Certainement que j'ai beaucoup de choses à dire, répondit
tranquillement notre prisonnier. Je désire tout raconter à ces
messieurs.

--Ne vaudrait-il pas mieux réserver tout cela pour le jour où vous
comparaîtrez devant la cour? demanda l'inspecteur.

--Peut-être n'y comparaîtrai-je jamais, répondit-il. Oh! n'ayez pas
l'air si inquiet. Je ne songe nullement à me suicider. Mais n'êtes-vous
pas médecin, monsieur? ajouta-t-il en fixant sur moi son œil noir et
perçant.

--Effectivement, répondis-je.

--Eh bien alors, mettez votre main là», dit-il avec un sourire, en
portant ses poignets enchaînés à hauteur de sa poitrine.

Je fis ce qu'il me demandait et je sentis aussitôt un trouble intérieur
extraordinaire accompagné de violents battements. Les parois du thorax
semblaient frémir et trembler comme celles d'un mince bâtiment
qu'ébranlerait à l'intérieur une puissante machine. Dans le silence
de la salle je pouvais percevoir un sourd bourdonnement qui provenait
également de la même cause.

«Comment? m'écriai-je, mais vous avez un anévrisme de l'aorte!

--C'est bien ce qu'on m'a dit, répliqua-t-il sans s'émouvoir. La
semaine dernière encore je suis allé consulter un médecin à ce sujet et
il paraît que la rupture a des chances de se produire d'ici à peu de
jours. Il y a tant d'années que cela progresse! Ce sont les fatigues
et les privations que j'ai endurées dans les montagnes du Lac Salé qui
m'ont donné cela. Mais maintenant que j'ai accompli mon œuvre, je suis
prêt à mourir. Seulement je voudrais auparavant raconter toute mon
histoire, pour ne pas laisser après moi le souvenir d'un assassin.»

L'inspecteur et les deux agents de police se consultèrent rapidement
entre eux pour savoir s'il y avait lieu d'accorder au prisonnier sa
demande.

«Pensez-vous, docteur, que cet homme coure un danger immédiat? demanda
le premier.

--Certainement, répondis-je.

--Dans ce cas et dans l'intérêt même de la justice, notre devoir est
évidemment d'écouter sa déposition, dit l'inspecteur. Vous êtes donc
libre, monsieur, de nous raconter votre affaire, mais je vous le
répète, tout ce que vous direz sera consigné par écrit.

--Permettez-moi seulement de m'asseoir, dit le prisonnier en joignant
l'action à la parole. Mon anévrisme me fatigue beaucoup et la lutte que
je viens de soutenir ne m'a guère fait de bien. Je suis sur le bord de
la tombe, aussi croyez bien que je ne chercherai pas à mentir. Chacune
de mes paroles sera l'expression de la vérité pure et peu m'importe
l'usage que vous pourrez en faire.»

Ce disant, Jefferson Hope se renversa sur son siège et se mit à nous
raconter son étrange aventure d'un ton calme et posé, comme si rien de
tout cela ne lui paraissait extraordinaire. J'ai transcrit son récit
aussi fidèlement que possible, après l'avoir relevé sur le calepin de
Lestrade qui prenait des notes au fur et à mesure.

«Les motifs de ma haine contre les deux hommes vous intéresseraient
peu, commença notre prisonnier; qu'il vous suffise de savoir qu'ils
avaient assassiné deux créatures humaines, le père et la fille, et
qu'ils avaient ainsi mérité eux-mêmes la mort. Mais tant d'années
s'étaient écoulées depuis ce double meurtre, que je ne pouvais
m'adresser à aucun tribunal pour les faire condamner; seulement moi
qui connaissais leur crime, je résolus d'être tout à la fois pour eux
leur accusateur, leur juge et leur bourreau. Pas un homme sur toute
la surface de la terre, pas un homme, vous m'entendez, n'aurait agi
différemment s'il s'était trouvé à ma place.

«Il y a vingt ans de cela, la jeune fille à laquelle je faisais
allusion tout à l'heure allait devenir ma femme. Contrainte par la
violence à épouser ce Drebber, sa vie et son cœur furent brisés du
même coup. Mais tandis qu'elle gisait étendue sur son lit de mort,
j'arrachai de son doigt son anneau de mariage et je fis le serment
qu'au moment où je verrais agoniser devant moi le misérable auteur
de sa perte, je lui présenterais cette bague pour mieux lui rappeler
le crime dont il recevait enfin la juste punition. Depuis lors, cet
anneau ne m'a jamais quitté et j'ai poursuivi sans relâche, à travers
le nouveau et l'ancien continent, Drebber et son complice, jusqu'à ce
que j'aie pu enfin les atteindre. Ils croyaient sans doute me lasser,
mais combien ils se trompaient! Si je meurs d'ici à peu, comme cela est
bien probable, je mourrai au moins sachant que ma tâche en ce monde a
été remplie et bien remplie, je m'en vante. Tous les deux sont morts
et morts de ma main! Après cela, que me reste-t-il à désirer? Que me
reste-t-il à espérer?

«Ils étaient riches et moi j'étais pauvre, aussi il ne m'était guère
facile de les suivre. Lorsque j'arrivai à Londres ma bourse était à sec
et je fus obligé de chercher un métier qui me permît de vivre. Mener
des chevaux, en monter, m'est aussi naturel que de me servir de mes
jambes; aussi je m'adressai à un loueur de voitures qui m'employa tout
de suite. J'étais tenu de rapporter chaque semaine à mon patron une
somme fixe et tout le surplus devait me revenir; mais c'était bien peu
de chose et force fut de m'ingénier pour augmenter mon maigre salaire.
Ce qui me parut le plus difficile fut d'apprendre à reconnaître mon
chemin. Car jamais, au grand jamais, labyrinthe ne fut plus compliqué
que celui formé par les rues de votre ville. J'avais cependant sur moi
un plan de Londres, et une fois que j'eus pris comme point de repaire
les principaux hôtels et les principales gares, je m'en tirai assez
bien.

«Il se passa un certain temps avant que j'aie pu découvrir où
demeuraient mes deux ennemis; cependant à force de me renseigner je
finis par les dénicher. Ils étaient logés dans une maison meublée à
Camberwell, de l'autre côté de l'eau. Du moment où je savais où les
prendre ils étaient à ma merci. J'avais laissé pousser ma barbe et il
était impossible de me reconnaître: aussi je résolus de les suivre à
la piste jusqu'à ce que se présentât le moment opportun pour agir. Car
j'étais décidé cette fois à ne plus les laisser échapper.

«Peu s'en fallut cependant que cela n'arrivât, vous allez voir
comment. Ils ne pouvaient faire un pas dans Londres sans que je ne
fusse sur leurs talons, je les suivais quelquefois avec ma voiture et
quelquefois à pied; mais le premier système était le meilleur, car
j'étais sûr alors de ne pas les perdre de vue. Seulement comme il ne me
restait plus que les premières heures de la journée, ou les dernières
de la soirée, pour gagner quelque argent, je me trouvai bientôt assez
en retard vis-à-vis de mon patron. Cependant je n'attachai à ce détail
aucune importance, du moment où je ne perdais pas la piste de mes deux
scélérats. Ils étaient malins et craignaient évidemment d'être suivis.
Aussi ne s'aventuraient-ils au dehors qu'après la tombée de la nuit
et ne sortaient-ils jamais seuls. Deux semaines de suite je les filai
ainsi du haut de mon fiacre sans avoir jamais pu les apercevoir l'un
sans l'autre. Drebber, pour sa part, était gris la moitié du temps,
mais jamais je ne trouvai la vigilance de Stangerson en défaut. Que
ce fût le soir ou que ce fût le matin, pas une fois ne se présenta
la moindre occasion favorable. Toutefois je n'en éprouvais aucun
découragement, car j'avais le pressentiment que mon heure était proche.
Ma seule crainte provenait de mon anévrisme. N'allait-il pas se rompre
trop tôt et me laisserait-il le temps d'accomplir mon œuvre?

«Enfin un soir, comme j'allais et je venais le long de Torquay
Terrace--c'est le nom de la rue où ils demeuraient,--je vis un fiacre
venir se ranger devant la porte. Puis on y entassa des bagages et
quelques instants après Drebber et Stangerson montèrent dans la
voiture. Dès que celle-ci eut démarré, je fouettai mon cheval et ne la
perdis plus de vue. J'étais fortement inquiet, car je craignais que les
misérables ne fussent sur le point de quitter Londres. Ils descendirent
à la station d'Euston: je confiai aussitôt mon cheval à un gamin afin
de les suivre dans l'intérieur de la gare. Là je les entendis demander
à un employé les heures de train pour Liverpool. On leur répondit qu'il
y en avait un qui venait de partir et qu'il n'y en aurait pas d'autre
avant quelques heures. Stangerson sembla fort ennuyé de ce contretemps,
tandis que Drebber en paraissait plutôt aise. En me mêlant à la foule,
je pus me rapprocher assez d'eux pour entendre tout ce qu'ils disaient.
Drebber déclarait qu'il avait une petite affaire personnelle à régler
et demandait à l'autre de l'attendre là, lui promettant de le rejoindre
avant peu. Mais son compagnon faisait des difficultés et objectait
qu'ils étaient convenus de ne jamais se séparer. A cela Drebber
répliqua que la démarche qu'il avait à faire était d'une nature très
délicate et qu'il ne pouvait l'accomplir que seul; je ne pus saisir
la réponse de Stangerson. Mais en l'entendant, Drebber se mit à jurer
et à tempêter, lui rappelant qu'il n'était qu'un simple serviteur à
ses gages et qu'il n'avait pas d'ordres à lui donner. Là-dessus le
secrétaire renonça à toute discussion et demanda simplement à son
maître, dans le cas où il manquerait le dernier train, de venir le
rejoindre à l'hôtel d'Halliday, ce à quoi Drebber répondit qu'il se
trouverait sur le quai de la gare avant onze heures, puis il s'éloigna.

«L'instant que j'avais appelé si longtemps de mes vœux était enfin
arrivé. Mes ennemis allaient se trouver en mon pouvoir. Réunis,
ils pouvaient se secourir mutuellement, isolés ils étaient à ma
merci. J'évitai cependant d'agir avec trop de précipitation. Quelle
satisfaction trouverait-on à se venger si on ne donnait à celui qui
vous a offensé le temps de reconnaître et la main qui le frappe et la
cause de son châtiment? Aussi mon plan était-il déjà préparé; j'avais
tout combiné de façon à ce que l'auteur de mes maux vît nettement son
ancien crime s'élever enfin contre lui et l'écraser. Le hasard avait
fait que, quelques jours auparavant, un de mes clients, chargé de
surveiller plusieurs maisons dans Brixton Road, avait laissé tomber
dans ma voiture, la clef de l'une d'elles. Cette clef avait été
réclamée le soir même; mais, avant de la rendre, j'avais eu soin d'en
prendre l'empreinte et j'en avais fait faire une semblable. Grâce à
cette circonstance fortuite, je m'étais ménagé dans la grande ville un
refuge où j'étais sûr de ne pas être dérangé. Le seul côté difficile du
problème était d'amener Drebber jusque dans cette maison.

«Le misérable était sorti à pied de la gare; successivement il entra
dans plusieurs cabarets et même au dernier il prolongea sa station
pendant plus d'une demi-heure. Lorsqu'il parut sur le seuil, il
titubait déjà et semblait passablement gris. Justement un fiacre se
trouvait là à quelques pas devant le mien. Il le héla. Je le suivis
aussitôt et de si près que le nez de mon cheval n'était jamais à plus
d'un mètre de l'autre voiture. Nous traversâmes le pont de Waterloo,
nous suivîmes des rues interminables, jusqu'à ce qu'enfin, à ma grande
surprise, nous nous retrouvâmes devant la maison où il avait logé
jusque-là. Quelle était son intention? C'était ce que je ne pouvais
comprendre; néanmoins je continuai mon chemin et m'arrêtai une centaine
de mètres plus loin. L'autre fiacre après avoir déposé son client
s'était éloigné.... Mais veuillez être assez bon pour me donner un
verre d'eau; ce long récit m'a terriblement altéré.»

Je lui tendis un verre qu'il avala d'un seul trait.

«Ah! cela va mieux, dit-il. Pour lors, j'attendis donc au moins un
quart d'heure lorsque tout à coup j'entendis comme le bruit d'une
lutte dans l'intérieur de la maison. L'instant d'après, la porte
s'ouvrit brusquement et j'aperçus deux hommes, Drebber et un autre
très jeune que je n'avais encore jamais vu. Ce dernier tenait Drebber
par le collet et du haut de l'escalier il lui donna une forte poussée,
accompagnée d'un vigoureux coup de pied, qui l'envoya rouler au milieu
de la rue. «Sale animal, cria-t-il en le menaçant de sa canne, je
t'apprendrai à insulter une honnête fille.» Il était dans une telle
colère qu'il aurait certainement administré une volée de coups de
bâton à Drebber si celui-ci ne s'était enfui, en courant de toutes ses
forces. Apercevant mon fiacre au détour de la rue, il sauta dedans en
me criant: «à l'Hôtel d'Halliday».

«En voyant que je le tenais enfin dans ma voiture, mon cœur bondit
si joyeusement dans ma poitrine que j'eus peur de sentir, au dernier
moment, mon anévrisme se rompre. Je marchais lentement me demandant le
meilleur parti à prendre. Je pensais déjà l'emmener dans la campagne et
profiter d'un endroit écarté pour avoir avec lui un entretien suprême;
j'allais m'y décider quand il se chargea lui-même de me fournir la
solution du problème. Ses instincts d'ivrogne ayant repris le dessus,
il me donna l'ordre de m'arrêter devant un cabaret où il entra en
m'enjoignant de l'attendre. Il y resta jusqu'à l'heure de la fermeture
et, quand il en sortit, il était dans un tel état qu'il se trouvait
évidemment à ma merci.

«N'allez pas croire que j'aie voulu l'assassiner de sang-froid, quoique
cependant ce n'eût été que justice; je n'aurais pu m'y résoudre. Non,
depuis longtemps j'étais décidé à lui laisser une chance de salut, s'il
voulait l'accepter. Parmi les nombreux métiers que j'ai exercés en
Amérique dans le cours de ma vie errante, il m'arriva d'être employé
comme gardien et préparateur au laboratoire de l'université d'York.
Un jour le professeur, faisant une conférence sur les poisons, montra
à ses élèves ce qu'il appelait un alcaloïde: c'est une substance dont
les sauvages de l'Amérique du Sud se servent pour empoisonner leurs
flèches, et dont les vertus toxiques sont si puissantes, qu'un simple
grain suffit pour occasionner une mort foudroyante. Je fis une marque
au flacon qui contenait cette substance et, quand tout le monde fut
parti, j'en dérobai un peu. J'étais devenu un assez bon préparateur;
aussi me fut-il facile de fabriquer avec cet alcaloïde un certain
nombre de pilules. Puis je pris plusieurs petites boîtes et dans
chacune d'elles je mis deux pilules, l'une inoffensive et l'autre
mortelle. Je voulais, quand mon heure viendrait, proposer à ceux que je
poursuivais de ma haine, de choisir une de ces pilules et de l'absorber
tandis que j'avalerais l'autre. C'était plus sûr qu'un duel avec un
seul pistolet chargé et cela avait l'avantage de faire moins de bruit.
A partir de ce jour je portai sans cesse sur moi ces petites boîtes et
je suis arrivé dans mon récit au moment où j'eus à les employer.

«Il était plus de minuit, ou plus exactement près d'une heure du matin,
la nuit était sombre et glaciale, avec des rafales d'eau que chassait
un vent violent. Malgré cela, je me serais volontiers mis à chanter
tout haut. Si jamais il est arrivé à l'un de vous de désirer quelque
chose de toutes ses forces, de l'attendre pendant vingt longues années
et de voir enfin son espoir se réaliser tout à coup, celui-là me
comprendra. J'allumai un cigare pour calmer mes nerfs. Mais mes mains
tremblaient et j'entendais distinctement le battement de mes tempes.
Tout en marchant, je voyais, comme je vous vois maintenant, le vieux
John Ferrier et la chère Lucy qui émergeaient de l'obscurité et me
regardaient en souriant; ils se tenaient devant moi de chaque côté de
mon cheval et ils ne me quittèrent pas jusqu'à la maison de Brixton
Road.

«On ne voyait pas un être vivant dans la rue, on n'entendait pas
un bruit, si ce n'est le clapotis de la pluie. En regardant par la
portière je m'aperçus que Drebber s'était effondré dans un lourd
sommeil d'ivrogne. Je le pris par le bras et le secouai. Nous sommes
arrivés, lui dis-je.

«--Bien, mon brave», répliqua-t-il.

«Il supposait évidemment que nous étions devant l'hôtel qu'il avait
désigné. Aussi, sans ajouter un mot, il descendit de voiture et
m'accompagna à travers le jardin. J'étais obligé de marcher à côté de
lui pour le soutenir; car il se trouvait encore sous l'influence de
l'alcool. Arrivé à la porte de la maison, je l'ouvris et j'introduisis
mon compagnon dans la première pièce. Là encore, je vous le jure, le
père et la fille apparurent distinctement à mes yeux.

«--Il fait noir comme dans un four, dit Drebber en frappant du pied.

«--Nous allons avoir de la lumière, dis-je en faisant craquer une
allumette et en enflammant une bougie de cire que j'avais eu soin
d'apporter avec moi. Et maintenant, Enoch Drebber, continuai-je en
me retournant vers lui et en approchant la lumière de ma figure, me
reconnaissez-vous?»

«Il me regarda un instant avec ses yeux troubles d'ivrogne, puis tout à
coup je les vis s'ouvrir démesurément sous l'empire d'une terreur folle
qui bouleversa tous ses traits; il savait à quoi s'en tenir; aussi
fit-il un bond en arrière, la figure décomposée, la sueur perlant sur
son front, les dents claquant. Je m'appuyai contre la porte tout en
riant de bon cœur. J'avais toujours pensé que la vengeance me serait
douce, mais je n'aurais jamais osé espérer une jouissance pareille.

«--Misérable, fis-je, je t'ai donné la chasse à travers le Nouveau
et l'Ancien Monde, et jusqu'ici tu m'avais toujours échappé. Mais,
maintenant, ces pérégrinations touchent à leur fin, l'un de nous deux
ne verra pas le soleil se lever demain matin.»

«Il continuait à reculer pendant que je m'adressais ainsi à lui et je
vis qu'il me croyait fou. Ah! je l'étais en effet, à ce moment. Le sang
faisait résonner mon pouls et mes tempes comme un marteau sur une
enclume et j'allais certainement avoir une attaque quand, par bonheur,
un violent saignement de sang vint me soulager.

«Te souviens-tu maintenant de Lucy Ferrier? m'écriai-je, après avoir
fermé la porte et en lui mettant la clef sous le nez. Ah! le châtiment
s'est fait attendre, mais le jour de la vengeance est enfin arrivé...»
Le lâche se mit à trembler de tous ses membres et m'aurait bassement
supplié de lui donner la vie, s'il n'avait pas trop bien compris que
tout serait inutile.

«Est-ce que vous voulez m'assassiner? balbutia-t-il.

--Qui parle d'assassinat? répondis-je. Est-ce assassiner que d'abattre
un chien enragé. As-tu eu pitié, toi-même, quand tu as arraché la
pauvre fille qui m'était si chère, au cadavre de son père, pour la
livrer à l'infamie et à la honte dans ton harem maudit?

--Ce n'est pas moi qui ai tué son père, implora-t-il.

--Mais c'est toi qui as brisé ce cœur innocent, hurlai-je, et je tirai
de ma poche une de mes petites boîtes. Que le Dieu tout-puissant juge
entre nous, continuai-je, choisis une de ces pilules. L'une d'elles
contient la mort, l'autre est inoffensive, je prendrai celle que tu
laisseras. Nous verrons bien s'il y a une justice au ciel, ou si c'est
le hasard seul qui nous mène.»

«Il s'affaissa comme un lâche en poussant des cris et des
supplications. Mais, sortant mon couteau, je le lui mis sous la gorge
jusqu'à ce qu'il se fût exécuté. Alors j'avalai la pilule qu'il avait
laissée et nous restâmes à nous regarder l'un l'autre une minute
environ. Lequel allait continuer à vivre, lequel allait mourir? Jamais
je ne pourrai oublier l'expression de son regard au moment où les
premières souffrances l'avertirent que le poison allait accomplir son
œuvre. Je me mis à rire et lui présentai alors l'anneau de mariage de
Lucy. Mais l'action du poison était presque foudroyante. Un spasme
convulsa ses traits, il jeta les mains en avant, chancela un instant,
puis s'abattit avec un cri rauque. Je le retournai alors avec mon pied
et, mettant ma main sur son cœur, je vis qu'il avait cessé de battre;
il était bien mort.

«Jusque-là je n'avais fait aucune attention à mon saignement de nez.
Je ne sais comment il me vint à l'esprit de me servir de mon sang pour
tracer une inscription sur le mur. Peut-être me parut-il plaisant de
lancer la police sur une fausse piste; je me sentais à ce moment-là
si joyeux et si gai! Je me rappelais, en effet, qu'on avait trouvé
dans New-York un Allemand assassiné avec le mot _Rache_ épinglé sur
son cadavre, et les journaux avaient longuement disserté à ce sujet
pour expliquer que ce crime ne pouvait être imputé qu'aux sociétés
secrètes. Je pensai que ce qui avait intrigué les habitants de
New-York intriguerait également ceux de Londres; aussi je trempai mon
doigt dans mon propre sang et j'écrivis ce même mot _Rache_ bien en vue
sur le mur. Puis je retournai à ma voiture; le temps était toujours
aussi épouvantable et personne ne rôdait aux environs. J'avais déjà
parcouru une certaine distance, lorsqu'en mettant la main dans ma poche
je m'aperçus que la bague de Lucy n'y était plus. Cette découverte
me bouleversa, car c'était le seul souvenir qui me restât d'elle. Je
supposai que je l'avais laissé tomber en me penchant sur le cadavre
de Drebber et je revins sur mes pas. Abandonnant mon fiacre dans une
rue voisine, je me dirigeai bravement vers la maison. Tout en effet me
paraissait préférable à la perte de cette bague. Mais, en entrant, je
tombai dans les bras d'un agent de police et je ne pus désarmer ses
soupçons qu'en contrefaisant l'ivrogne.

«Voilà comment mourut Enoch Drebber; il ne me restait plus qu'à en
user de même vis-à-vis de Stangerson pour finir d'acquitter la dette
de John Ferrier. Je savais que celui-là logeait à l'hôtel d'Halliday,
mais j'eus beau tourner tout autour pendant une journée entière, il ne
mit pas le nez dehors. Des craintes lui étaient venues, je l'imagine,
en ne voyant pas réapparaître Drebber. C'était un homme très rusé que
ce Stangerson et qui se tenait toujours sur ses gardes. Mais s'il
croyait se mettre hors de ma portée en se tenant enfermé il se trompait
étrangement. Je découvris facilement quelle était la fenêtre de son
appartement et le lendemain matin, me servant d'une échelle qu'on avait
laissée dans une ruelle derrière l'hôtel, je m'introduisis dans sa
chambre à la pointe du jour. Je le réveillai alors en lui annonçant que
l'heure était venue de rendre des comptes au sujet de son ancien crime.
Puis je lui racontai la mort de Drebber et lui présentai une boîte
de pilules. Au lieu de saisir la chance de salut que je lui offrais
ainsi, il sauta de son lit et m'empoigna à la gorge. J'étais alors en
cas de légitime défense et je lui plongeai mon poignard dans le cœur.
Du reste, de toute manière, il devait mourir, car jamais la Providence
n'eût permis que sa main criminelle vînt à choisir une autre pilule que
celle contenant le poison.

«Je n'ai plus grand'chose à ajouter, et j'en suis bien aise, car je
me sens épuisé. Après les événements, je continuai mon métier de
cocher de fiacre, comptant amasser assez d'argent pour retourner en
Amérique. Tout à l'heure j'étais dans la cour de mon patron, lorsqu'un
gamin tout déguenillé vint demander s'il n'y avait pas là un cocher
nommé Jefferson Hope, ajoutant qu'un client le priait de venir avec sa
voiture, nº 221, Baker Street. Je m'y rendis aussitôt sans la moindre
méfiance, et quelques secondes plus tard, ce jeune homme, ici présent
me serrait de la façon la plus élégante en me passant aux bras les
jolis bracelets que voilà. Telle est, messieurs, toute mon histoire.
Vous pouvez me considérer comme un assassin, mais pour moi, je trouve
que je n'ai été que l'instrument de la justice, tout au même titre que
vous pouvez l'être.»

Le récit de Jefferson Hope nous avait tellement captivés, son attitude
était si impressionnante, que nous restions tous là silencieux et
pensifs. Les agents, eux-mêmes, quelque blasés qu'ils fussent par
profession sur tous les genres de crimes, semblaient intéressés au
plus haut point. On n'entendait dans la chambre que le crayon de
Lestrade courant sur le papier pour finir la relation qu'il venait de
sténographier.

«Il ne me reste qu'un point à éclaircir, dit enfin Sherlock Holmes.
Quel était ce complice qui est venu réclamer la bague après l'annonce
que j'avais insérée dans les journaux?»

Le prisonnier cligna de l'œil d'un air malin:

«Je puis révéler les secrets qui me touchent personnellement, dit-il,
mais je ne veux pas mettre les autres dans l'embarras à cause de
moi. J'avais lu votre annonce et j'ai pensé qu'elle pouvait n'être
qu'une ruse, tout comme elle pouvait m'aider à rentrer en possession
de la bague. Un ami s'offrit pour aller voir ce qui en était. Vous
reconnaîtrez, je pense, qu'il a su s'acquitter assez proprement de sa
mission?

--Sans aucun doute, avoua Holmes franchement.

--Maintenant, messieurs, remarqua gravement l'inspecteur, il est temps
de laisser les formalités de la loi s'accomplir. Jeudi le prévenu
comparaîtra devant les magistrats et votre présence sera nécessaire.
Mais jusque-là j'en reste seul responsable.»

Tout en parlant, il avait agité une sonnette; à ce signal deux gardiens
apparurent qui emmenèrent Jefferson Hope. Holmes et moi nous sortîmes
alors du poste et nous prîmes un fiacre pour rentrer à Baker Street.




CHAPITRE VII

ÉPILOGUE


Nous avions été cités à comparaître le jeudi suivant devant les
magistrats, mais au jour dit notre témoignage était devenu inutile. Un
juge plus puissant s'était chargé de l'affaire et Jefferson Hope avait
été appelé devant le tribunal qui, seul, rend la justice suprême. Dans
la nuit même qui avait suivi son arrestation, son anévrisme s'était
rompu et le lendemain matin on l'avait trouvé étendu sur le sol de sa
cellule, la figure souriante, les traits calmes, comme si à son heure
dernière il avait vu se retracer devant lui toute une existence utile
et bien remplie.

«Gregson et Lestrade vont être navrés de cette mort, remarqua Holmes
tandis que nous la commentions le lendemain soir. C'en est fait
maintenant de leur belle réclame.

--Je ne trouve pas qu'ils aient pris une si grande part au succès
final, répondis-je.

--En ce monde ce que vous faites importe peu, répliqua mon compagnon
d'un ton amer. C'est ce que vous paraissez avoir fait qui est tout.
Quoi qu'il en soit, reprit-il plus gaiement un moment après, j'aurais
été désolé de manquer cette affaire. Je ne me souviens pas d'avoir
rencontré un cas plus intéressant et, quelque simple qu'il fût, il
renfermait cependant plusieurs côtés fort instructifs.

--Quelque simple qu'il fût? m'écriai-je.

--Mon Dieu, oui, on ne peut guère lui donner d'autre épithète, dit
Sherlock Holmes en souriant de ma surprise. La preuve en est que, grâce
à une suite de raisonnements fort peu compliqués, j'ai pu, en l'espace
de trois jours, mettre la main sur le criminel.

--C'est pourtant vrai, fis-je.

--Je vous ai déjà expliqué que tout problème qui sort des voies
battues, loin d'être plus difficile est bien plus aisé à résoudre.
Seulement, dans un cas de ce genre, l'important est de raisonner à
rebours. C'est bien simple, c'est d'une utilité incontestable et
cependant personne ne le fait. En effet, dans l'habitude de la vie,
on emploie plus souvent le raisonnement direct et on en prend ainsi
l'habitude. Vous trouverez cinquante personnes capables d'agir par
déductions synthétiques, pour une qui saura procéder par analyse.

--J'avoue, dis-je, que je ne vous comprends pas très bien.

--Je m'en doutais. Voyons si je puis m'expliquer plus clairement.
Prenez quelqu'un à qui vous exposiez une succession de faits, il saura
presque toujours deviner ce qu'ils ont produit, car après les avoir
tous coordonnés dans son esprit, il aura vu à quoi ils aboutissaient.
Mais quand on ne livre que le résultat, bien peu de personnes possèdent
en elles assez de ressources pour reconstituer les différentes étapes
qui ont précédé et qui ont occasionné l'événement final. Voilà ce que
j'entends par le raisonnement à rebours ou analytique.

--Je comprends, dis-je.

--Dans cette dernière affaire, vous connaissiez le résultat et il
fallait en déduire tout le reste. Eh bien, je vais essayer de vous
faire saisir mon procédé. Commençons par le commencement. Je me suis
approché de la maison à pied, comme vous avez pu le voir, et l'esprit
dégagé de toute idée préconçue. Mon premier soin fut d'examiner
la route et là, je vous l'ai du reste déjà expliqué, je relevai
distinctement les traces laissées par les roues d'un fiacre, traces
qui ne pouvaient dater que de la nuit. Je savais que c'était un fiacre
et non une voiture de maître par le peu de distance qui séparait les
roues; en effet un coupé élégant possède une voie sensiblement plus
large que celle d'une vulgaire locatis.

«Voilà donc un premier point gagné. Je suivis ensuite lentement l'allée
du jardin qui, grâce à la nature argileuse du sol, avait conservé
aux empreintes faites toute leur netteté. Là où vous n'avez vu qu'un
passage boueux et piétiné en tous sens, mon œil exercé relevait dans
chaque trace une indication précieuse. Il n'y a pas de branche dans
la science du policier plus importante et plus négligée en même temps
que celle qui a trait aux empreintes laissées sur le sol. Heureusement
pour moi, j'y ai toujours attaché une importance capitale et une
longue pratique me l'a rendue tout à fait familière. Je distinguai
ainsi les pas des agents de police, mais je découvris également les
marques laissées par deux hommes qui, les premiers, avaient traversé
le jardin. Il était bien facile de les reconnaître, car par endroits
elles avaient été complètement effacées par les pas de ceux qui étaient
venus après eux. Je tenais ainsi le second anneau de la chaîne et je
savais maintenant que les visiteurs de la nuit étaient au nombre de
deux, l'un d'une taille élevée (la longueur de son pas le prouvait),
l'autre élégamment vêtu comme je pouvais en juger par l'étroitesse et
l'élégance de ses bottines.

«En entrant dans la maison, ma dernière supposition se trouva
confirmée. L'homme aux chaussures élégantes était étendu devant moi.
C'était donc le plus grand qui avait dû l'assassiner, si tant est
qu'il y eût assassinat. Le cadavre ne portait en effet aucune trace
de blessure et, cependant, l'expression de terreur empreinte sur
les traits de l'individu montrait qu'il avait compris le sort qui
l'attendait avant de le subir. Les gens qui meurent subitement, soit
d'une maladie de cœur, soit de toute autre cause naturelle, n'ont
jamais la figure aussi bouleversée. J'eus alors l'idée de renifler les
lèvres du mort, et je sentis une odeur âcre qui me permit de conclure
qu'on avait fait avaler de force à cet homme un poison terrible. Ce
qui me prouvait qu'il avait bien été empoisonné par force, c'était
l'expression de terreur et de haine répandue sur tous ses traits. Voilà
où j'étais amené en procédant par élimination, puisque toute autre
hypothèse ne cadrait pas avec les faits. N'allez pas vous imaginer
qu'une telle supposition fût inadmissible. L'idée de forcer quelqu'un à
absorber un poison n'est certainement pas nouvelle dans les annales du
crime. Tous ceux qui se sont occupés de toxicologie connaissent le cas
de Dolsky à Odessa et celui de Leturier à Montpellier.

«Mais ce qu'il importait de connaître avant tout, c'était le mobile du
crime. Ce n'était certainement pas le vol, puisque la victime n'avait
pas été dévalisée. Était-ce une raison politique, une histoire de
femme? Voilà ce que je me demandais, tout en penchant nettement pour
la dernière hypothèse. En effet, les assassins politiques, une fois
leur tâche accomplie, n'ont qu'une idée, celle de fuir. Or, ici, le
meurtrier avait agi avec le plus grand calme, restant dans la chambre
jusqu'à la fin et y laissant de nombreuses traces de son passage. Une
façon si méthodique de procéder semblait indiquer le châtiment d'une
injure privée, et non une vengeance politique. Mon opinion ne fit que
se confirmer en voyant l'inscription tracée sur le mur: on ne l'avait
faite que pour égarer les premières recherches et la découverte de
la bague prouva bien la justesse de mes appréciations. N'était-il
pas évident que le meurtrier avait mis cet anneau sous les yeux de
sa victime pour lui rappeler une femme qu'ils avaient connue? C'est
alors que je demandai à Gregson si, en télégraphiant à Cleveland, il
avait précisé quelque point particulier à éclaircir dans l'existence
antérieure de M. Drebber. Vous vous souvenez, n'est-ce pas? qu'il me
répondit par la négative.

«Je me mis ensuite à examiner attentivement la chambre; je constatai
que je ne m'étais pas trompé quant à la taille de l'assassin et je
recueillis quelques indications complémentaires comme celles du cigare
de Trichinopoli et de la longueur inusitée des ongles. Du moment où
il n'y avait aucun indice de lutte, je pensais bien que le sang qui
couvrait le plancher provenait d'un saignement de nez, produit par
l'état d'excitation dans lequel se trouvait l'auteur du crime, et je
constatai même que les taches coïncidaient avec la trace de ses pas.
Il faut en général, pour que pareil accident arrive, être doué d'un
tempérament très sanguin. Aussi ne craignis-je pas d'avancer que le
criminel devait être un homme très fort avec une figure congestionnée.
La suite a prouvé que je ne me trompais pas.

«En quittant la maison du crime, je cherchai à réparer les omissions
commises par Gregson. Je télégraphiai au chef de la police à Cleveland
en lui demandant simplement tout ce qu'il savait à propos du mariage
d'Enoch Drebber. La réponse fut concluante. Drebber avait déjà,
paraît-il, demandé à la justice de le protéger contre un ancien rival
en amour nommé Jefferson Hope, lequel se trouvait actuellement en
Europe. J'avais donc réuni dans ma main tous les fils du mystère, et il
ne me restait plus qu'à m'assurer du meurtrier.

«Un point déjà me paraissait bien établi; l'homme qui avait suivi
Drebber dans la maison ne pouvait être que le cocher qui l'avait amené.
Les pas du cheval indiquaient en effet qu'on l'avait laissé seul dans
la rue, sans personne pour le garder, et qu'il en avait profité pour
errer un peu. Or le conducteur n'avait pas pu aller ailleurs que dans
la maison. D'ailleurs, comment supposer qu'à moins d'être fou, un
homme aille de propos délibéré commettre un crime devant un témoin
qui ne manquerait pas de le dénoncer? Enfin, si quelqu'un voulait
s'acharner sur la piste d'un ennemi, quel meilleur moyen aurait-il pour
le suivre que de se faire cocher de fiacre? Toutes ces considérations
m'amenèrent à conclure que pour mettre la main sur Jefferson Hope, il
suffisait de le chercher parmi les cochers de fiacre de la capitale.

«Car il n'avait pas dû cesser son métier. N'aurait-ce point été
attirer l'attention sur lui que de changer brusquement d'existence?
Selon toute apparence il devait donc, pendant quelque temps au
moins, continuer à mener son fiacre. Je ne craignais guère qu'il eût
pris un faux nom; à quoi cela lui aurait-il servi dans un pays où
personne ne le connaissait? J'embrigadai alors mes petits gamins de
la rue pour en former un vrai corps d'agents de police et je leur
fis faire successivement la tournée de tous les propriétaires de
fiacres de Londres, jusqu'à ce qu'ils eussent découvert l'homme que
je cherchais. Vous vous rappelez comment ils s'acquittèrent de cette
mission et combien je m'empressai d'en profiter. Quant à l'assassinat
de Stangerson, il était bien difficile à prévoir et, je crois,
presque impossible à prévenir. Cependant ce dernier crime me permit
de mettre la main sur les pilules dont je n'avais fait jusque-là que
soupçonner l'existence.... Vous le voyez, tout cela forme une chaîne de
conséquences ininterrompue et parfaitement logique.

--C'est merveilleux! m'écriai-je. Vos talents méritent d'être connus de
tous et vous devriez publier un compte rendu de toute cette affaire. Je
vous avertis que, si vous ne le faites pas, je l'écrirai à votre place.

--Faites ce que vous voudrez, docteur, mais lisez d'abord ceci»,
répondit Holmes, en me tendant un journal.

Ce journal était _l'Écho_ du même jour; le paragraphe qu'il me
désignait était consacré à notre affaire et ainsi conçu:

«La mort subite du nommé Hope, accusé d'avoir assassiné MM. Enoch
Drebber et Stangerson, prive le public d'un procès qui promettait
d'être excessivement sensationnel. Il est probable qu'on ne connaîtra
jamais maintenant tous les détails de cette histoire. Tout ce que l'on
sait, nous assure-t-on de bonne source, c'est que le crime est dû à
une sorte de vendetta des plus romanesques, qui date de très loin et
dans laquelle se confondent amour et mormonisme. Il paraît que les
deux victimes appartenaient autrefois à la secte des Mormons et Hope,
l'inculpé qui vient de mourir, est également originaire de Salt Lake
City. A défaut d'autre résultat, cette affaire a eu au moins l'avantage
de mettre en relief, de la manière la plus brillante, l'efficacité de
notre police. Les étrangers sauront maintenant qu'ils feront mieux de
vider leurs querelles chez eux et de ne pas choisir pour cela le sol
britannique. Personne n'ignore que l'honneur de cette difficile capture
revient entièrement à MM. Lestrade et Gregson, les agents si connus de
Scotland Yard. Le criminel fut arrêté, paraît-il, dans l'appartement
d'un certain M. Sherlock Holmes qui lui-même, comme policier amateur,
a montré quelquefois un certain flair. Nul doute qu'avec de tels
professeurs, il n'arrive bientôt à se montrer presque leur émule. Tout
le monde espère qu'en reconnaissance de leurs services signalés, les
deux agents cités plus haut, recevront avant peu une récompense bien
méritée.»

«Ne vous l'avais-je pas prédit au moment où nous nous sommes mis en
campagne? s'écria Sherlock Holmes en riant. Voilà tout le résultat de
notre «Étude de Rouge»: faire délivrer à ces braves gens un certificat
d'habileté.

--Peu importe! répondis-je. J'ai consigné toute cette histoire dans mon
journal et le public en aura connaissance. En attendant, contentez-vous
d'avoir conscience du succès que vous avez remporté et répétez avec
l'avare classique de l'ancienne Rome:

  Populus me sibilat, at mihi plaudo
  Ipse domi simul ac nummos contemplor in arca.


FIN




TABLE DES MATIÈRES


  PREMIÈRE PARTIE

  Rédigée d'après les souvenirs personnels de
  John Watson.

    I.--Sherlock Holmes.                                       1

   II.--Où l'on voit que la déduction peut devenir
          une vraie science.                                  17

  III.--Le mystère du Jardin Lauriston.                       37

   IV.--Les renseignements fournis par John Rance.            58

    V.--L'annonce amène un visiteur.                          71

   VI.--Gregson montre de quoi il est capable.                84

  VII.--Une lueur dans les ténèbres.                         101


  DEUXIÈME PARTIE

  Au pays des Saints.

    I.--Dans le désert de sel.                               117

   II.--La fleur d'Utah.                                     135

  III.--Le prophète chez John Ferrier.                       148

   IV.--La fuite.                                            158

    V.--Les Anges de la vengeance.                           175

   VI.--Continuation des souvenirs de John H. Watson,
          ex-médecin-major.                                  193

  VII.--Épilogue.                                            214


Coulommiers.--Imp. PAUL BRODARD.--46-1901.



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CRIME ÉTRANGE ***


    

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additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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