Seule en Russie : De la Baltique à la Caspienne

By Andrée Viollis

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Title: Seule en Russie
        De la Baltique à la Caspienne

Author: Andrée Viollis


        
Release date: August 13, 2026 [eBook #79359]

Language: French

Original publication: Paris: Librairie Gallimard, 1927

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79359

Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SEULE EN RUSSIE ***




  Au lecteur

  Andrée Jacquet (1870-1950) connue sous le nom de plume d'Andrée
  Viollis, mariée en premières noces à Gustave Téry, épouse en
  1905 Henri d'Ardenne de Tizac.

  Elle est une figure marquante du journalisme d'investigation et du
  grand reportage, correspondante de guerre, critique et chroniqueuse
  littéraire, romancière. Elle s'illustre pendant plus d'un demi-siècle
  dans tous les domaines (antifascisme, féminisme, problèmes coloniaux…)
  et sur tous les théâtres des opérations (conflits militaires,
  révolutions…). (Wikipedia)

  Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version
  originale. L'orthographe a été conservée. Les erreurs manifestes de
  typographie ont été corrigées.

  La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques corrections
  mineures.




  SEULE EN RUSSIE




  DU MÊME AUTEUR


  CRIQUET, roman (Calmann-Lévy).

  LORD NORTHCLIFFE (Bernard Grasset).

  LA PERDRIX DORÉE, roman (en collaboration avec Jean Viollis)
    (Baudinière).

  LA VRAIE MADAME DE LA FAYETTE (Bloud et Gay).




  "Les documents bleus" Nº 38

  ANDRÉE VIOLLIS


  Seule en Russie
  de la Baltique à la Caspienne


  _Quatorzième édition_

  nrf


  PARIS, 1927
  LIBRAIRIE GALLIMARD
  3, Rue de Grenelle. Littré 12.27




PRÉFACE


Pendant près de trois mois, j'ai parcouru, seule et librement, de la
Baltique à la Caspienne, puis à travers le Caucase jusqu'à la mer
Noire, l'immense Fédération des Républiques Soviétiques. A part les
prisons politiques, j'ai pu voir ce que j'ai voulu, comme je l'ai
voulu. Je me suis affranchie de la tutelle officielle, j'ai fait la
part de l'habile camouflage, de la toute-puissante et omniprésente
propagande. J'ai causé, sans contrainte, avec les dirigeants, auxquels
je n'ai pas caché mes doutes et mes critiques, avec des Russes, avec
des étrangers établis dans le pays, avec des amis mais aussi avec
des ennemis du régime. Si l'on m'a suivie et surveillée, ce qui est
probable, je ne m'en suis du moins pas aperçue. J'ai pris mes notes sur
place et j'ai pu les emporter sans contrôle. Mon voyage a été facile,
agréable et je n'ai rencontré partout que courtoisie.

J'ai noté au passage le bien comme le mal, en m'efforçant de rester
objective et en laissant au lecteur le soin de conclure. Ni apologie,
ni réquisitoire. Je n'ai certes pas la prétention d'avoir tout vu
ni tout compris. Ce n'est là qu'un reportage forcément hâtif et
superficiel. Mais j'ai conscience d'être restée, sinon dans la
vérité,--qui peut se vanter de ne lui voir qu'un seul visage?--tout au
moins dans l'impartialité.

Je n'ai trouvé en Russie ni le chaos ni l'anarchie. Les erreurs et les
horreurs de la révolution qui font, en ce moment, dirait-on, un retour
offensif, semblaient alors de l'histoire ancienne.

Je n'ai pas trouvé non plus la félicité parfaite des individus, ni
la prospérité du pays. La Russie est pauvre, ses industries dans un
état précaire. Bien que la vie matérielle soit d'au moins cinquante
pour cent plus chère qu'avant la guerre, les salaires sont à peine
plus élevés. Et si, par orgueil de classe et par espoir dans l'avenir,
les travailleurs de la terre et de l'usine se déclarent en général
satisfaits du régime, ils n'en souffrent pas moins.

Mais j'ai vu un grand peuple qui, soumis à la plus rigoureuse des
disciplines, fait d'émouvants efforts pour renaître et progresser.
Une masse énorme de cent quarante millions d'individus, les uns
consentants, les autres réticents, suivant docilement l'impulsion
donnée par les sept cent mille dictateurs du parti communiste. Car
c'est cette oligarchie qui forme le lien entre les républiques fédérées
et les cimente, puis fournit l'armature politique du pays, une armature
souple et solide, tient les leviers du pouvoir, dirige, contrôle,
légifère. Parmi ses membres, il y en a beaucoup de convaincus, de
désintéressés, et qui font d'admirables efforts pour mettre leur maison
en ordre et l'embellir. Et il faut avouer qu'au point de vue des
assurances et des institutions sociales, des œuvres de la maternité et
de l'enfance, des travaux et des missions artistiques et scientifiques;
ils ont accompli des réformes et pris des initiatives dont plus d'un
pays capitaliste pourrait être fier.

J'ai vu des jeunes gens sains et solides, presque tous enthousiastes
de leur gouvernement; j'en ai vu de fanatiques et de bornés et j'ai
partout constaté, chez jeunes et vieux, un ardent, un touchant désir de
s'instruire.

                                   *
                                  * *

Je ne crois pas à l'établissement du bolchevisme russe en Europe et
particulièrement en France. D'abord parce qu'il n'existe plus guère
en Russie de liberté de penser, d'écrire, d'agir, parfois même pas de
liberté tout court. Le Guépéou au nom ailé reste l'héritier direct de
la sinistre Okhrana tsariste.

Ensuite parce que les détails de l'existence quotidienne y sont encore
trop réglés par l'État. On y vit toujours comme dans une gigantesque
caserne. Voilà les deux taches qui suffisent à altérer la physionomie
du régime. Une telle dictature n'était possible que chez un peuple
soumis et résigné qui a toujours eu la passion de l'humilité et la
religion de la souffrance...

Cette dictature, d'ailleurs, durera-t-elle sous sa forme actuelle?
La formidable expérience qu'au risque d'un cataclysme ont tentée les
Soviets a-t-elle entièrement réussi?

Que reste-t-il du communisme initial? Du jour où, en 1921, à la suite
de la paralysie des rouages du pays et de la famine qu'avait amenées
son application intégrale, il fallut rétablir le commerce privé
et, par conséquent, l'argent pour les transactions et les salaires,
il était atteint dans son principe. La propriété se trouvait, du
fait même, ressuscitée; les banques se rouvraient; l'héritage
réapparaissait, tout au moins en ligne directe. Il ne s'agit donc
plus, maintenant, d'un Etat communiste, mais simplement,--et c'est
déjà beaucoup--d'un Etat ayant réalisé la socialisation des moyens de
production et associé les travailleurs à la direction du pays.

Seulement cet Etat manque d'argent; ses industries traversent la plus
grave des crises. Si la production s'est accrue de 50 à 100%, les
bénéfices, pour diverses raisons, certaines fort estimables, sont à
peu près nuls. Et il faut pourtant accroître la production encore
insuffisante, multiplier les usines pour donner du travail aux chômeurs
des campagnes surpeuplées, il faut surtout renouveler le matériel usé
ou périmé. C'est une question de vie ou de mort.

Où trouver cet argent? Les capitaux intérieurs faisant défaut, est-ce
auprès des nations capitalistes? Mais dans les pays mêmes où il demande
des crédits et offre des concessions, le gouvernement soviétique
poursuit une infatigable propagande contre ce capitalisme dont il a
besoin. Il ne veut pas renoncer à son apostolat rouge et prêche même
un intransigeant idéal qu'il n'a pu réaliser lui-même. Cercle vicieux,
ironique et tragique. Comment en sortira-t-il?

                                   *
                                  * *

L'Angleterre, menacée dans son hégémonie sur l'Asie et surtout
dans ses marchés orientaux, vient de rompre avec les Soviets. Elle
mène partout contre eux une lutte économique et morale, sourde mais
acharnée. Elle entraîne à sa suite les peuples capitalistes de
l'Europe, résolus à sauvegarder la vieille société, avec son égoïsme et
ses tares.

Qui l'emportera de l'ours moscovite ou du léopard britannique? Ce
dernier n'a pas coutume de lâcher sa proie et, en ce moment, l'ours,
aveuglé de douleur et de rage, semble avoir été touché. Déjà des
clameurs de triomphe s'élèvent de toutes parts, célébrant sa mort
prochaine. Clameurs prématurées. Il n'est pas encore abattu.

Quiconque a voyagé en Russie sait que, si le régime compte des ennemis
intérieurs, il a surtout, et par centaines de mille, des partisans
passionnés, prêts pour le défendre à se changer en martyrs--et en
bourreaux.

En tout cas, qu'elle soit durable, éphémère, qu'elle se transforme,
avance ou recule, l'œuvre des Soviets existe, indéniablement.

N'est-il pas périlleux de l'ignorer ou de la calomnier et, sous le
fallacieux prétexte que ce régime est près de sa ruine,--ce qu'on
annonce depuis dix ans!--de vivre dans cette illusion et de pratiquer à
son égard la politique de l'autruche?

Qu'on le veuille ou non, la révolution russe a apporté dans le monde
quelque chose de neuf et de noble dont il faudra désormais tenir
compte. Elle a instauré une révision des valeurs matérielles et
spirituelles et s'est efforcée vers plus de justice. C'est en Russie
que j'ai trouvé les faits qui m'ont le plus frappée, des faits qui, me
semble-t-il, ne peuvent manquer d'influencer l'avenir des peuples. J'y
ai rencontré aussi cette foi mystique et ce désintéressement que ne
connaissent plus nos vieux pays blasés et trop mercantiles. Si je n'ai
pas été convaincue, j'ai été prodigieusement intéressée et très souvent
émue.

C'est ce que j'essaie de dire, avec sincérité.

  A. V.

  Juillet 1927.




I

A TRAVERS LA BARRIÈRE ROUGE


Au seuil de l'automne dernier, je partais pour la Russie. Après tant
d'autres. Je voulais, à mon tour, essayer de comprendre l'expérience
soviétique, la plus formidable de notre temps puisqu'il s'agit du sort
de cent quarante millions d'êtres; pénétrer dans ce que Paul Morand a
si admirablement nommé le «grand laboratoire aux vitres brisées».

Je voulais non seulement respirer quelques bouffées de cet air de
Moscou, si capiteux qu'il semble faire chavirer de droite ou de gauche
les têtes des plus solides, mais monter là-haut vers Leningrad,
capitale déchue, au bord de la pâle Baltique; jeter ensuite un regard
sur cette foire de Nijni-Novgorod dont je rêve depuis mes douze ans et
Michel Strogoff, descendre la «petite mère Volga», qui sait? peut-être
jusqu'à cette mer Caspienne, pareille à un cheval cabré, secouant
sa crinière là-bas au milieu des grands déserts fauves. Puis, le
long de l'échine dorée du Caucase, visiter les petites républiques
soviétiques toutes neuves, l'Azerbeidjan avec Bakou et ses pétroles; la
belle, la guerrière Géorgie, et l'Arménie, perpétuelle martyre. Enfin
Batoum, port fabuleux de la mer Noire par où, naguère, s'en allaient
vers l'Europe toutes les richesses de l'Asie. Mais sera-ce possible?
Pourrai-je voir? Et surtout saurai-je juger?

                                   *
                                  * *

Me voici pourtant, par un beau soir, dans le rapide Paris-Varsovie, ce
grand train international aux fenêtres embrasées qui, pendant quarante
heures, glisse en étoile filante à travers des campagnes illimitées,
plates comme un firmament. Dédaigneux, il franchit villes et paysages
sans s'y mêler, ne prenant des voyageurs qu'aux capitales, les seuls,
dirait-on, qu'il puisse accepter sans déchoir.

Le matin suivant, sous un soleil impitoyable, la revêche Rhénanie
défile au pas de parade: champs pelés où les régiments de cheminées,
portant toutes sur l'oreille leur plumet de fumée jaune, remplacent
les arbres morts d'empoisonnement; tours de fer crachant des flammes
sanglantes, grues gigantesques par centaines, leurs bras durs dressés
contre le ciel; gares pareilles à des cathédrales où des employés aux
faces vernies de santé sous des casquettes de drap rouge déchaînent
d'un seul geste géométrique de longs trains grondants; opulentes cités
aux clochers aigus qui poignardent le ciel bleu, quartiers ouvriers
alignant à l'infini leurs blocs mornes et réguliers. Soudain, le Rhin
couleur d'argile, affairé de remorqueurs et de chalands, sous le plus
colossalement orgueilleux des ponts. Tout ce royaume de la métallurgie
donnant une impression de puissance brutale, triste et ordonnée.

Encore des campagnes vertes et lisses comme un tapis de billard
dont les compacts villages de briques sont les boules rouges. Enfin
la banlieue de Berlin, ses riches villas de fondant rose entre des
bouquets de pins. Puis la nuit...

                                   *
                                  * *

C'est entre Berlin et Varsovie que j'entendis la voix de la vieille
Russie, de la Russie blanche. Elle avait pris la forme émouvante d'une
jeune fille au menu visage pâlement rose, animé d'yeux enfantins,
couleur de feuille au premier printemps. Elle parlait à des Français,
dans le couloir, très haut, comme pour provoquer. Elle disait:

--Nos parents étaient donc trop vieux quand vint la terrible chose...
Ils se sont laissé massacrer, dépouiller les poches. Ils n'ont su que
pleurer sous le voile du malheur, souffrir, mourir. Mais nous, les
jeunes, nous avons appris à penser, à travailler. Nous allons, parmi
tous les peuples, prêcher la grande croisade contre les assassins
bolcheviki. Bien impossible ce sera, vous dites? Mais non... Les
paysans, ceux de la grande terre de mes aïeux du gouvernement d'Odessa,
ils viendront à l'aide, eux aussi. Ils nous aimaient, ils vivaient avec
nous comme frères. Peut-on laisser cette malédiction durer? Ah! vous ne
croyez pas, vous riez? Les Français rient toujours!

On l'avait mise dans mon compartiment. En lisant l'étiquette de mon
sac, elle tressaillit:

--Je vous prie, fit-elle, vous allez à Moscou? C'est très difficile
obtenir un passeport. Comment avez-vous obtenu?

--Je l'ai demandé. On me l'a donné.

Un éclair de soupçon durcit les claires prunelles. La frêle silhouette
se raidit. Quelques minutes plus tard, le contrôleur venait enlever
ses bagages. Je ne revis plus le petit visage d'albâtre. Mais, très
tard dans la nuit, j'entendis tristement la voix au tendre roucoulement
slave, où la haine parfois éclatait en notes rauques.

Déjà la haine!

                                   *
                                  * *

A Varsovie, le lendemain, monta le diplomate polonais. Il était
correct, courtois, souriant et tenait du bout de ses gants gris perle
un numéro du _Petit Parisien_. Il avait passé trois ans à l'ambassade
de Paris. La convulsion politique qui venait de secouer son pays le
lançait vers Moscou. Il ne me cacha pas ses regrets, son appréhension.
C'était la première fois qu'il traversait la barrière soviétique.

--Savez-vous lire le russe? me demanda-t-il. C'est indispensable. Moi,
j'apprends.

Nous nous plongeâmes dans les mystères de l'alphabet. Quelle joie d'y
découvrir les visages naguère familiers de quelques lettres grecques!
Salut à vous, gamma, delta, lambda, phi, vieux camarades si longtemps
oubliés! Mais pourquoi «v» s'écrit-il «b» et «s» «c»? Et ces caractères
étranges qui se prononcent tch, zh, shtch, pourquoi, mon Dieu?

Nous sommes vendredi, le jour où, paraît-il, voyagent les valises
diplomatiques. Le courrier polonais qui, cambré avec élégance dans un
costume d'allure militaire, veille sur nos labeurs cryptographiques,
m'indique du menton le fond du couloir:

--Le courrier des Soviets, fait-il.

C'est un grand garçon presque adolescent, au profil sémite,
qu'accentuent les longs cheveux rejetés en arrière. Il vit en manches
de chemise kaki. Près de lui, une jeune personne, courtes mèches
hirsutes, face grêlée que jaunit encore la blouse de rude toile bleu
lessive. Aux stations, tous deux se promènent sur le quai d'un air
digne, puis, dans leur compartiment où s'amoncellent ballots, sacs et
valises--le Polonais n'en a que deux,--ils s'isolent comme de jeunes
dieux farouches, derrière les nuages bleus d'innombrables cigarettes.

                                   *
                                  * *

Tout le jour j'avais vu se dérouler la campagne polonaise, les maigres
labours bruns d'où s'envolaient des corbeaux, les terres mortes,
creusées de tranchées, boursouflées de bastions et de casemates, les
bois massacrés par les obus. Devant une gare en ruines, un jeune
aveugle en uniforme, exemplaire parfait de la fine et fière beauté de
sa race, dressait vers le ciel rouge du couchant ses traits purs au
regard foudroyé. Il m'apparut comme le masque même de la guerre.

Mais le train ralentissait. Serait-ce la frontière soviétique? Que de
fois, le cœur battant, j'avais songé à ce premier contact! De lui, me
semblait-il, dépendraient toutes mes impressions.

--Vous verrez, m'avait-on dit, les Soviets, habiles metteurs en scène,
ont dressé là un grand arc de triomphe, hérissé de drapeaux rouges
et de guirlandes vertes, comme pour une fête perpétuelle. Et une
inscription: «Salut aux prolétaires de l'Occident.»

Des prolétaires? Il n'y en a guère dans notre wagon. Mais c'est quand
même flatteur...

Je me penche avidement. Hélas! il fait nuit noire. Tout juste si
j'aperçois une petite maison de bois, beau joujou verni aux fenêtres
roses de lumière. Une isba. Et c'est tout. Elle s'est évanouie,
la précieuse minute d'émotion, si longtemps espérée. Deux soldats
adolescents sont là, sans armes, casquette verte à bandeau rouge,
visage blond et rieur. Ils inspectent nos passeports. Et voici
qu'avancent des porteurs en grands tabliers blancs. Ils ont l'air de
garçons épiciers à barbe, et dans cette barbe, ils sourient, sourient...

Une vaste salle comme toutes les salles de douane--non, pourtant,
il y a un grand portrait de Lénine.--Les bagages sont alignés sur
une banquette en fer à cheval autour de laquelle s'affairent de très
jeunes douaniers qui, presque tous le nez chevauché de lorgnons, ont
l'air de candidats à Saint-Cyr ou à Polytechnique. Polis, méthodiques,
impitoyables, ils tournent et retournent comme une salade le contenu
des valises. Ils en extraient certains objets neufs et, sans souci des
glapissements féminins, des vociférations masculines dans une Babel de
langues, les confient à un autre adolescent muni de balances. Raide
comme Thémis elle-même, celui-ci pèse, calcule, évalue.

Un de ces gamins si graves confisque d'une main résolue les quelques
bouquins qui m'accompagnent. Je brandis, en réponse, un document
constellé de cachets protecteurs. Hésitation, appel aux camarades.
Soviet. Victoire! Les bouquins reprennent leur place. Je suis libre.

Quel tourbillon! Autour des guichets s'agite vainement le peuple ahuri
des voyageurs. Que signifient ces illisibles inscriptions?

--Je n'ai jamais été si perdu! me confie au passage le diplomate
polonais, levant au ciel ses gants gris perle.

Par bonheur, un bon Samaritain polyglotte, se multiplie comme
interprète bénévole. Tout à coup, mon garçon épicier reparaît
magiquement, et, en cinq minutes, je suis casée dans un coupé, vaste
comme une cabine de luxe sur un paquebot. Les banquettes sont couvertes
d'une toile blanche à raies rouges qui évoque les parasols d'été et
de vacances et il y a un grenier imposant où tiendraient toutes les
reliques d'une famille.

Au porteur qui en a tenté l'escalade, je veux faire don de ma monnaie.
Son sourire s'éteint, il me toise, repousse rudement ma main, me tourne
le dos.

D'un air désinvolte, j'allume une cigarette et me penche à la
fenêtre du couloir. Un coup léger sur mon épaule. Un vieil homme
à l'uniforme râpé, aux yeux bleus très doux dans un visage usé, a
ramassé l'allumette tombée à mes pieds. D'un air de timide reproche, il
m'indique un cendrier. Brrr! Quelle discipline, ici... Mais un instant
plus tard, de ses grosses mains crevassées, il prépare mon lit avec
des attentions de soubrette et me propose un verre de thé couleur de
cornaline, dans lequel nage une tranche de citron.

                                   *
                                  * *

J'ai de nouveaux compagnons: deux Allemands roses comme du jambon
d'York, trois Américains à dents et lunettes d'or, sanglés dans
des appareils de cinéma; flanquées d'une demi-douzaine de mioches
beurre frais, deux mères de famille tudesques qui, placides comme
des ruminants, s'en vont, sans parler autre chose que leur dialecte,
là-bas, vers une petite république allemande de la Volga, à cinquante
heures de Moscou. Enfin, toute une volière de femmes criardes et
grasses, aux bajoues frottées de poudre trop rose, couvertes d'oripeaux
bariolés et de bijoux de négresse.

La camarade de coupé que m'a octroyée le destin, une Scandinave toute
bardée de vertueux lainages, me les montre d'un geste dégoûté:

--Bracelets aux bras, aux jambes... Soie partout... _Nep fraus_,
prononce-t-elle avec une sanctimonieuse horreur.

_Nep_, le terme qui, chez les Soviets, désigne le commerce privé, les
nouveaux riches, abomination de la désolation!

--_Nep_, très mauvais pour communisme, répète-t-elle les yeux au ciel.

Avec quelle piété ses lèvres pâles modulent le sacré vocable. Toute
confite en dévotion rouge, elle va à Moscou rejoindre son mari qui
siège au bureau de la Troisième Internationale.

Par bonheur, elle ne possède pour m'endoctriner que quatre mots
d'allemand, et moi guère davantage. Mais elle ronfle avec ardeur et
discipline, et cela huit heures durant.

Pendant que de ma couchette, je vois tout à coup frémir le ciel et le
soleil du matin tout frais et incarnadin bondir sur la plaine russe. O
merveille! pendant la nuit, des bulbes verts ou bleus ont poussé sur
les clochers d'églises; des maisonnettes de bois, accroupies sous des
toits de chaume à quatre pans, clignent les yeux à peine éveillés de
leurs fenêtres vers la ronde des meules blondes. Une voiture à deux
roues, encapuchonnée de blanc comme un berceau, tangue sur une route
soyeuse--une télègue. Et tout à coup, dans une gare, barbe et cheveux
d'étoupe sous le bonnet crasseux, engoncé dans sa touloupe tombant
sur les bottes de feutre, voici le bon moujik authentique. Il n'a pas
changé depuis le général Dourakine.

Le wagon s'est éveillé. Et maintenant je dévisage chacun et tous, je
cherche parmi les voyageurs, je cherche éperdument, qui donc? l'espion,
voyons, notre espion particulier qui doit guetter depuis la frontière.
C'est humiliant: sans doute manquons-nous d'importance, nul œil perçant
ne nous épie. Il y a bien aux arrêts des gares, de-ci de-là, quelque
policier. Il se borne à écarter les escadrons de gamins déguenillés,
pieds nus, les joues aussi rouges que les pommes qu'ils vendent.

Le wagon-restaurant est confortable et spacieux avec de larges
fauteuils tournants en cuir brun. Le service est rapide, les mets
solides et abondants. Et je goûte un petit vin du Caucase qui rappelle
délectablement certain rancio du Roussillon.

Le jour tourne avec douceur. Tout à coup le Samaritain polyglotte passe
sa tête dans chaque voiture, crie quelque chose. Brouhaha subit, tout
le monde bondit, s'affaire. Nos montres n'indiquaient pas l'heure de
Moscou et c'est Moscou qui s'annonce, bien avant qu'on ne l'attendît.
Les trains arrivent donc à l'heure?

Sur le quai, un sourire ami. Une gare comme toutes les gares, un taxi
comme tous les taxis: c'est un Renault. Et le hall de l'hôtel avec ses
plantes vertes, son escalier blanc à tapis rouges ressemble comme un
frère au hall de tous les palaces. J'ai une chambre là-haut, avenante
et claire, eau courante et téléphone. Je cours vers la fenêtre: une
coupole gris d'argent luit faiblement dans le crépuscule, tandis
qu'avant de s'enfuir, le dernier rayon caresse sa croix d'or. Mais en
face, au fronton d'un vaste édifice, un œil rond et sanglant s'allume
soudain. Je demande:

--Qu'est-ce que c'est?

--L'horloge du Guépéou. Vous savez bien, l'ancienne Tchéka...

Si je sais! La redoutable, la sinistre police secrète...

Du coup, je fais un bond en arrière. Je recule jusqu'à mon lit.
Vainement. L'œil sanglant me suit. L'œil de Moscou est dans ma chambre.

Est-ce pour cela que jamais je ne l'ai rencontré ailleurs?




II

PREMIER REGARD


Dès le soir, je veux prendre possession de Moscou. Oh! tout juste un
premier coup d'œil.

Il fait une nuit tiède, velours bleu criblé de points d'or. Point de
lune. Point non plus de ces enseignes lumineuses, de ces débauches de
feux aériens, violents, changeants, qui, dès le crépuscule, chassant le
rêve, transforment tyranniquement Paris ou Londres en féeries barbares.

Les magasins sont fermés, car c'est samedi. Point de cafés. Seuls
quelques cinémas, encadrés comme partout d'affiches américaines au
grossier bariolage, ouvrent leurs gueules embrasées. Et c'est dans une
ombre trouée çà et là par les yeux bleus des ampoules électriques que
je me mêle à la foule bruissante, flâneuse en cette belle soirée comme
une foule italienne, plus grave, plus silencieuse pourtant, et dont le
visage reste presque aussi invisible que l'âme.

Très peu d'autos, mais le long d'une large voie au fantasque
alignement, à la chaussée inégale, bondissent et vrombissent, avec une
hâte aveugle et redoutable, de gros autobus couleur de hanneton; plus
loin, sur la place Sverdloff, centre de la ville, des tramways d'où
pendent des grappes humaines ne cessent de se succéder.

L'Opéra domine cette place de sa masse un peu lourde; mais son portique
corinthien surmonté d'un chariot aux chevaux cabrés disparaît, ainsi
que les édifices voisins, de ce style Empire russe qui a tant de grâce
altière, sous une carapace d'échafaudages.

--On restaure en ce moment, on restaure partout, me dit mon guide, et
il faut se hâter car bientôt viendra l'hiver.

Des deux côtés de la chaussée s'arrondissent de beaux jardins lustrés,
récemment créés. Les bancs sont occupés par des gens qui devisent et
fument; des enfants jouent dans les allées. Des groupes admiratifs se
figent autour d'un vaste massif sur lequel est concentrée la lumière de
plusieurs becs de gaz. C'est vraiment un chef-d'œuvre d'architecture
florale. Sur l'une des faces, formé par une mosaïque de géraniums, de
bégonias roses et de graminées de toutes les teintes du vert, voici un
profil d'ascète aux lignes d'une impitoyable précision: le portrait
de Djerzinski, le Saint-Just slave, mort soudainement cet été. Malgré
le rôle sinistre qu'il assuma comme premier chef de la Tchéka, il
reste, paraît-il, cher au peuple par son courage inexorable et son
désintéressement. Sur les autres faces, fantaisies allégoriques.
Sont-ce des pendus se balançant à des potences, ou des cosaques maniant
le knout? Non: «Le rétablissement des transports en commun», déclare
gravement une inscription, également en fleurs. Renonçons à résoudre
les autres énigmes proposées par cet Œdipe des jardins.

                                   *
                                  * *

Aux angles de la place, la foule se presse autour de légers pavillons
de bois où se vendent des verres de Narzan, cette eau du Caucase,
pétillante comme de la limonade; il y a aussi des kiosques, tapissés
de gazettes, de revues de mode, à l'instar de Paris; des magazines
flambants tout pareils aux magazines américains. Mais nulle publication
étrangère n'y apparaît. Des gamins crient les journaux du soir, sur
la même mélopée qu'à Paris, Londres ou Rome. D'autres offrent à
bras tendus aux passants des bouquets d'asters éclatants, des roses
d'automne et des chrysanthèmes.

Vision d'éclair: dans des rauquements pressés de trompe, crêtée de
casques fulgurants, laquée de rouge, bardée d'échelles, surgit en
grondant, puis disparaît, une pompe à incendie géante, dernier modèle
de Londres.

Jusqu'ici, rien de très différent des autres capitales.

Mais je veux voir, tout près de là, cette place Rouge où bat le cœur
de Moscou. On y pénètre à travers une porte voûtée au clocher double,
qui porte en cabochon, à sa base, une minuscule chapelle, la fameuse
chapelle Ibérienne, où luit une veilleuse. Trois popes mendiants,
gigantesques et membrus, sont là, debout dans des robes crasseuses; de
temps à autre, ils inclinent pour des patenôtres leurs têtes kalmouckes
aux longs cheveux gras. On aperçoit des gens qui se signent devant
des icônes dont l'or brille faiblement. Et voici qu'on plonge ensuite
dans un immense et obscur désert que bordent tout au loin des fantômes
d'édifices.

--Un kilomètre de longueur, me souffle-t-on.

Quelques pas encore, puis choc soudain: irrégulièrement éclairé par
des lampes à arc, c'est le Kremlin qui jaillit des ténèbres avec sa
haute muraille rose à créneaux, brandissant un magnifique trophée de
tours aiguës, de dômes, de palais, de coupoles et de bulbes, surmonté
d'aigles et de croix doubles.

Mais ce qu'on discerne tout d'abord, ce qui attire et retient
invinciblement, c'est, au-dessus de la forteresse centrale, une flamme
écarlate, une flamme vivante qui palpite et ondule, bien qu'il n'y ait
pas de brise: le drapeau rouge. Illuminé d'en bas par un ingénieux
réflecteur, animé d'un souffle artificiel, il règne au-dessus de la
ville comme le symbole souverain de l'ordre nouveau.

Artifice un peu théâtral, sans doute, mais qui doit envoûter l'âme
et les regards de cette foule dont l'interminable ruban se déroule
lentement jusqu'au mausolée où Lénine embaumé repose, dit-on, sur un
lit de soie cramoisie.

Car ce mausolée se dresse là, au pied de la muraille historique, sous
les plis flottants du drapeau. C'est un simple cube de bois aux lignes
géométriques, sur lequel s'élève un sarcophage. Un grand coffret dont
la forme rappelle l'arche d'Alliance qui illustrait les vieilles
histoires saintes.

Sur les deux flancs de la porte basse d'où jaillit violemment un flot
de clarté cuivrée, se tiennent debout, pétrifiés, deux soldats géants,
au visage enfantin sous le terrible casque mongol, à la longue et
lourde capote retombant jusqu'au sol en plis rigides.

Presque tous des pauvres gens, ces pèlerins. Certains, enveloppés
de peaux de mouton, ont dû venir de loin, car ils tiennent à la
main d'humbles valises en bois ciré ou des paquets noués dans des
mouchoirs. Les femmes ont la tête couverte d'un foulard, comme les
paysannes de chez nous, lorsqu'elles entrent à l'église; beaucoup
tiennent des petits enfants pressés contre leur épaule. Sur le seuil
elles les redressent, les réveillent, leur posant doucement la main sur
la bouche, pour étouffer leurs cris; les hommes, d'un geste fervent,
arrachent leur casquette ou leur bonnet de fourrure; les visages
sont recueillis, les yeux sont baissés ou bien, ouverts sur le vide,
brillent d'une ardeur mystique.

Je songe à une vieille superstition russe d'après laquelle un moine ou
un anachorète ne pouvait être canonisé que si son corps ne s'était pas
corrompu. Jusqu'à ces dernières années, la voix publique exigeait ce
signe suffisant et nécessaire de la sainteté. «Un pourri ne peut être
un saint», assure un dicton populaire.

Or des appareils frigorifiques entretiennent, paraît-il, l'intégrité de
la dépouille du dictateur; des spécialistes sont chargés de maintenir
sa fraîcheur, de pétrir périodiquement, de farder, comme celui d'une
vieille coquette, ce pauvre masque mort. Les dirigeants soviétiques,
si merveilleusement habiles à la propagande, n'ont-ils pas exploité
l'antique croyance pour attirer la foule crédule des campagnes au
sanctuaire nouveau? Et n'est-ce point la raison cachée de cette
théâtrale exhibition d'un cadavre, de ce culte macabre qui répugne un
peu à notre sensibilité latine?

Au mystique peuple russe, qui avait perdu à la fois son tsar et ses
saints, on a donné Lénine, le surhomme, couché dans sa châsse. Et
ce singulier pèlerinage nocturne, sous ce drapeau animé d'un éclat
miraculeux, voilà ce qu'on ne peut voir que dans la soi-disant capitale
de l'athéisme: Moscou.

                                   *
                                  * *

Le matin suivant, matin de dimanche, je suis éveillée par d'ardentes
volées de cloches sur lesquelles de légers carillons brodent leurs
arabesques. Oui, tout comme à Bruges. De gauches coups de clairon s'y
mêlent bizarrement, et de la rue s'élèvent des chœurs de fraîches voix
enfantines.

Le valet de chambre, m'entraînant au pas de course vers la lointaine
salle de bains, m'annonce, entre deux bouffées de cigarette qu'il me
lance, ingénument souriant, en plein visage:

--_It is youth's day._ C'est le jour de la jeunesse.

Car il ne parle qu'anglais, comme presque tous les domestiques de
l'hôtel. Les Français sont si rares ici! Et il m'explique qu'on célèbre
aujourd'hui une des quatre ou cinq grandes fêtes obligatoires du régime
soviétique.

--_Spassibo, tovarich!_ Merci, camarade, lui dis-je, sortant pour la
première fois le terme rituel.

Le camarade garçon m'éclate alors bonnement de rire au nez.

Et quand je descends dans la rue, le soleil m'accueille aussi en
riant et en dansant sur une blanche muraille orientale aux créneaux
en queue d'hirondelle qui, on ne sait pourquoi, se prélasse en face
de mon hôtel. C'est l'enceinte de Kitai-Gorod, la ville chinoise
qui, d'ailleurs, n'a rien de céleste et fut naguère le quartier des
commerçants. Au loin des dômes d'argent, des coupoles d'or, de lapis,
de malachite étincellent joyeusement, purement, sur un ciel bleu comme
une ceinture de madone.

Et partout, dans des camions où ils agitent des petits drapeaux
rouges, sautant hors des tramways, des autobus pavoisés d'écussons et
d'oriflammes, suspendus en essaims fleuris sur les balcons, émaillant
les trottoirs de gais massifs, jonchant la place Sverdloff, comme un
chemin de procession d'été, de taches éclatantes qui évoquent bleuets,
marguerites, coquelicots, causant en groupes, se tenant par le petit
doigt, flânant trois par trois, bras aux épaules, avec toute la
grâce balancée de l'Orient, partout des enfants, des fillettes, des
garçonnets, des adolescents.

Ils sont habillés de blanc, ou en toile bleue, verte ou kaki, mais
le rouge domine toujours: foulards de soie serrant joliment la tête
des filles, écharpes, cravates; larges mouchoirs autour du cou des
boys-scouts, qu'on appelle ici des pionniers, accoutrés dans le
classique attirail international.

Quant aux visages, ils sont aussi gais que les costumes; mais point de
cris, de manifestations, nul désordre, nulle confusion. Pourtant je
n'aperçois pas la moindre silhouette de professeur ni d'institutrice.
Les gardes civiques--c'est ainsi qu'on appelle les gardiens de la
paix--qui, à pied ou à cheval, défendent les abords de la place Rouge
où l'on ne peut pénétrer qu'en montrant patte de même couleur, ne sont
eux-mêmes que des gamins. Et avec leurs casquettes sur la nuque, leurs
chandails et leurs cache-nez, les «autorités» que déversent devant
le barrage les autos officielles évoquent bien plutôt les «terreurs»
adolescentes de nos fortifications que des habitués rassis de tribunes
gouvernementales.

A des appels brefs lancés par de jeunes gosiers péremptoires, les
groupes se reforment, s'ébranlent, disparaissent vers les rues où se
prépare le défilé. Et tout à coup, tandis que montent et s'enflent les
accents religieux de _l'Internationale_, là-bas, débouchant de la rue
Tverskaïa, crêtée de faisceaux de drapeaux rouges, voici la tête du
cortège.

Il n'a rien de solennel. Un grand gaillard blond le précède, dressant
de ses deux bras, comme un étendard triomphal, un bambin vêtu de rouge
qui rit, la tête renversée dans le halo de sa chevelure bouclée; petit
dieu classique, éternel: Eros, Bacchus, Jésus, agitant ses menottes
vers l'azur comme pour y cueillir espoir et joie. Puis viennent
au petit bonheur, chaque groupe précédé d'une fanfare, hérissé de
bannières, de banderoles, de placards rouges semés d'inscriptions et
d'emblèmes, écoles primaires et secondaires, troupes d'étudiants où
l'on distingue des faces jaunes d'asiatiques, escouades de soldats
kaki, marins au col bleu, ouvriers et ouvrières en costume de travail,
pionniers au large feutre de cow-boy--ces pépinières des jeunesses
communistes,--associations sportives, jeunes gens et jeunes filles en
maillots réduits et collants, tendant le jarret, faisant saillir leurs
muscles.

Les petits s'amusent de tout leur cœur; certains, exécutants d'une
désolante précocité, soufflent dans des clairons, tapent sur des
grosses caisses, pleins d'une ardeur comique qui déchire les oreilles.
Les moyens piétinent sagement avec une docilité passive un peu morne.
C'est chez ceux-là qu'on discerne la souffrance de la révolution et de
la famine. Beaucoup ont mal poussé, maigres, blêmes, pauvres frimousses
creusées ou boursouflées, traits à la diable. Mais les grands sont
robustes et bien plantés; orgueilleusement cambrés, l'œil droit et
pur, ils ont une gravité de lévites et portent leur tête comme un
ostensoir. Que se passe-t-il dans ces jeunes têtes?...

Tiens! çà et là, au-dessus du cortège, des mannequins de carton colorié
gambillent au bout d'une corde. Ici, c'est un odieux «bourjouis» en
haut de forme, en face de sa compagne qui exhibe des dessous d'une
mousseuse exubérance, certes fort surannée. Mais là n'est-ce pas le
long menton austère de sir Austen Chamberlain, le masque aux yeux
exorbités de M. Mussolini; puis, après quelques Japonais et Américains,
les épaules de M. Briand et--_horrendum!_--le crâne et la barbiche de
M. Poincaré! Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des enfants?

Le flot coule toujours, entraîné par des marches militaires, alternant
avec des hymnes, musique simple et violente de ménagerie ou d'armée du
Salut.

Parfois pourtant, quelques jeunes filles lancent comme une balle un de
ces vifs couplets populaires, joyaux du folklore russe; les garçons
ripostent gaîment, ironiquement et un beau chœur alerte et sonore
achève le débat.

La foule s'est massée des deux côtés du cortège, une foule grise,
morne, singulièrement apathique. Pourquoi? Chez nous, devant
pareille scène, que de cris, de rires, de vivats, que d'apostrophes
gouailleuses! N'y aurait-il plus ici de joie que pour la jeunesse?

Mais voici que parmi tant de visages inconnus un sourire m'est décoché.
Où ai-je vu cette nuque plate, ce teint de jambon de luxe? J'y suis:
un des Allemands du train. Nous n'avions pas alors échangé une parole.
Mais il fend la foule, il se jette sur moi comme un naufragé sur une
bouée. Il déborde de cordialité. Et, désignant l'intarissable défilé:

--C'est peau, mais ça fait un beu beur, fait-il en hochant la tête.

Deux jeunes gens s'arrêtent près de nous: vingt à vingt-cinq ans au
plus, tête nue, hautes bottes, blouse de satinette noire élégamment
serrée à la taille par une ceinture de cuir et montant au cou. Ils
portent à la boutonnière l'insigne rouge des Jeunesses communistes.
Silencieux, ils regardent passer le cortège et une émotion à la fois
inquiète et fière se lit sur leur beau profil grave aux cheveux
rejetés. Eux aussi semblent interroger l'avenir. Je m'aperçois alors
que l'un d'eux a déjà les tempes grises.

Un arrêt. Un grand camion automobile s'avance. Il est plein de jeunes
gens. D'un côté, des ouvriers en casquette, des paysans en touloupe,
quelques soldats, un matelot. Mais, en face, quelle est cette
mascarade? Deux ou trois «bourjouis» comme celui qui dansait tout à
l'heure au bout d'une corde, chapeau claque sur l'oreille, habit noir
en déroute, plastron blanc fripé et quelles trognes enluminées, quelles
lèvres baveuses et pendantes! L'un brandit une bouteille de champagne,
l'autre titube, hoquette, le troisième offre d'évidents symptômes de
paralysie générale. Derrière eux, un roi, en pourpre et couronne de
carton doré, un moine en bure brune et tiare à croix noire, un général
à bicorne emplumé, chamarré comme un perroquet. Et le pope bénit à tour
de bras, le général tire son sabre de mameluk, le roi agite son sceptre
d'une main et, de l'autre, croix et décorations.

Discours alternés. Brèves apostrophes, gestes dédaigneux et vengeurs
des ouvriers et des paysans. Et bientôt le pope perd sa tiare, le roi
sa couronne, l'officier son sabre et tous trois, les quatre fers
en l'air, s'effondrent sur les bourgeois ivres-morts, aux pieds du
prolétariat triomphant. Tandis qu'un diable poilu, cornu, fourchu à
souhait, étend ses larges ailes de chauve-souris au-dessus de leurs
cadavres. Le Diable au pays des Soviets? Mais oui...

Même parade exécutée un instant plus tard par des étudiants chinois.
Mais cette fois, pour symboliser la haute noce, un jeune Céleste s'est
coiffé d'un chapeau de paille à ruban bariolé, incrusté un monocle
entre son sourcil retroussé et son nez camard et a revêtu quoi? Un
superbe pyjama à fleurs vertes.

Dans un autre camion qui suit, serrés en brochettes comme d'éclatants
oiseaux des îles, cinquante jeunes Chinois à longues robes à rayures
multicolores. C'est une délégation des étudiants de la grande
université chinoise de Moscou. Ils battent des mains, font le geste
de couper des têtes, imitent l'horrible grimace des pendus, ricanent
de toutes leurs pommettes, de toutes leurs bouches plates aux dents
féroces. Mon Allemand songe-t-il comme moi au rôle abominable de
bourreaux qu'ont, dit-on, joué les Chinois au début de la révolution?
Son teint perd ses roses et ses lis.

--Je dois bardir demain pour la Mongolie pour faire des affaires,
soupire-t-il.

Deux heures plus tard, je revenais avec un ami. Le serpent aux
brillants anneaux n'avait pas cessé de ramper vers la place Rouge,
s'engouffrant par cette porte du Sauveur où naguère le tsar devait
entrer diadème en tête, conduisant par la bride le cheval caparaçonné
d'or du métropolite. De combien de jeunes gens se compose ce défilé?
Vingt mille, trente mille?

Devant la façade de la Maison des syndicats, un haut-parleur jette sur
la foule les discours qu'on vient de prononcer. On entend les voix
rauques aux syllabes rocailleuses, et au loin les chants et les rires
des enfants revenus du défilé. Le ciel est clair, le soleil penchant
plus vermeil.

Tout à coup, sur les marches blanches du perron, j'aperçois un groupe
qui me fait tressaillir: des enfants encore, cinq ou six enfants
de huit à douze ans, épaulés les uns contre les autres, mais pieds
nus, à peine couverts de haillons sinistres, à travers lesquels
transparaissent leurs maigres membres à la peau souillée. Les yeux
chassieux, le nez dévoré de gourme, leurs dents de loup luisant dans
leur figure plaquée de crasse, d'un air tout à la fois impudent et
pitoyable, ils regardent le beau cortège éclatant.

Le souffle suspendu je demande:

--Qu'est-ce donc?

--Ce sont, hélas! nos enfants abandonnés... Un terrible problème dont
vous entendrez souvent parler. Nous en avons 300.000 comme ça!

Comment? Ici, dans le paradis prolétarien, y aurait-il une autre
jeunesse?




III

CE QU'ON VOIT DANS LES RUES DE MOSCOU


Yeux bleu de gentiane, souriant dans sa barbiche blonde frisée, M.
Schoubine, l'aimable directeur du bureau de la presse, me dit avec son
terrible accent yankee:

--Nous ne voulons pas vous «bourrer le crâne». Si vous désirez voir
quelque chose ou quelqu'un, nous vous aiderons. Mais allez donc seule
dans nos rues, voyez nos gens quand ils vont à leur travail, quand ils
en reviennent, voyez nos restaurants, nos magasins, nos musées... _Go
ahead and see by yourself!_

Si M. Schoubine sait le français, comme la plupart des fonctionnaires
soviétiques, il ne parle que l'anglais:

--Que voulez-vous, s'excuse-t-il, nous ne voyons jamais de Français. On
oublie...

Je suis son conseil. Je ne me lasse pas d'errer dans la «cité fabuleuse
aux quarante fois quarante églises» qui excita l'envieuse admiration de
Napoléon; dans le «grand village aux deux millions d'habitants», comme
l'appellent les Américains; dans ce Moscou capricieux, paradoxal et
charmant comme une femme slave.

Ici un orgueilleux monument écrase de sa masse un groupe de masures
lépreuses; là, sur des voies modernes, débouchent de tortueuses ruelles
d'Orient, des _pereouloks_ aux murs écaillés, aux jardins mystérieux
dont on n'aperçoit qu'un éclatant panache. Dômes arrondis, portiques
corinthiens, nobles façades du Grand Siècle dominant des parterres à
la française, enceintes blanches aux créneaux cornus qui n'enferment
que de banales boutiques, tours retroussées à la chinoise, voûtes
polychromes ornées d'icônes, corniches de faïence bleue ou verte,
évoquent en quelques instants, magiquement, absurdement, tous les
siècles, toutes les civilisations, tous les continents: Athènes,
Byzance, Versailles, Pékin.

Et ces murs qui virent tant de gloires diverses abritent maintenant
ministères, instituts, syndicats, universités, clubs ouvriers et toutes
les organisations aux noms impossibles à retenir, formés qu'ils sont
d'initiales assemblées,--rouages de la formidable machine soviétique.

Il y a encore la ceinture des beaux boulevards ombragés, jalonnés de
statues de poètes et de savants où il fait bon rêver; il y a l'Arbat,
carrefour populaire et grouillant; la grise petite rivière Moskowa
qui reflète plus de palais et de clochers que le plus orgueilleux
des fleuves; la place des Soviets, bordée de maisons de strict style
Empire, badigeonnées d'un rouge barbare. Il y a surtout la gigantesque,
la déconcertante place Rouge et son fantastique quadrille de monuments.
D'un côté, la merveilleuse muraille du Kremlin. A sa base, paisible et
soigné comme un jardin de curé, le petit cimetière où, sous de simples
dalles de granit, entourées de fleurs modestes, reposent les martyrs
et les étoiles de la révolution; il y a parmi eux une femme, une femme
française dont le nom est inconnu chez nous. De l'autre une pesante et
fastueuse bâtisse, les «Arcades», de cette affligeante architecture qui
sévissait aux alentours de 1889 et contient mille magasins, appartenant
au Conseil suprême de l'Economie du peuple.

Au centre, sur un large socle, les statues des patriotes Minin et
Pojsharsky, qui jadis sauvèrent Moscou des Polonais, désignent d'un
geste romantique le sévère mausolée de bois où dort Lénine. Plus loin,
une sinistre plate-forme de granit, le _Lobnoye Mesto_, le «Coin des
crânes», où se dressaient naguère potence, échafaud, pilori, regarde la
_Spasskiye Vorota_, tour encore aigrettée de l'aigle impériale qu'avant
1917 chacun devait saluer au passage. Maintenant, deux fois par jour,
de ses cloches fameuses dans tout l'empire des tsars, elle répand sur
la ville les accents graves de _l'Internationale_. Enfin, se faisant
vis-à-vis, d'une part, deux lugubres édifices pseudo-gothiques en
brique rouge--la maison des Soviets de Moscou et le musée historique
russe--rappelant l'hôtel de ville de Birmingham; de l'autre, cette
baroque, délicieuse, irritante cathédrale Saint-Basile. Ciselée,
peinte, émaillée comme un joyau précieux, depuis ses portails ajourés
jusqu'à la plus aérienne de ses croix avec ses dômes, ses coupoles
inégales, ses clochetons, ses bulbes d'or, de lapis, de turquoise
morte, de malachite, elle semble quelque tiare fastueuse et chimérique
arborée en un jour de folie par un neurasthénique sultan des _Mille
et une Nuits_. Est-ce pour cette raison que le gouvernement a arraché
au culte cette petite cathédrale d'opéra comique et l'a transformée en
musée d'art religieux?

                                   *
                                  * *

Quelle vie partout! Carrioles, charrettes, chars faits de simples
planches jointes à la diable avec des cordes et parfois traînées par
des bœufs, croisent tramways, autobus, camions automobiles. Là-dessus,
des bonshommes barbus, en loques jaunes, penchés sur des journaux.
Parfois, debout sur son véhicule, un charretier qui a des lettres en
fait tout haut la lecture à un cercle d'auditeurs passionnés. Car
tout le monde ici lit les journaux. Rauquements de klaksons des autos
lancées en bolides sur les durs pavés inégaux, cris éraillés des petits
vendeurs de journaux, grelots frêles des drotschki, les inénarrables
fiacres moscovites... Quelles silhouettes comiques de faucheux ils ont
avec leurs banquettes étroites, leurs hautes roues maigres, dépourvues
de tous pneus, leurs vieux cochers bossus à caftans rapiécés, le trot
fléchissant de leurs haridelles, sous l'arc de la _douga_!

Un hymne grave s'élève: c'est un régiment qui défile, d'une belle
allure robuste et balancée, mais sans le déclenchement mécanique du pas
militaire allemand.

Semés çà et là, une armée de balayeurs mâles et femelles, des chômeurs
dont on emploie ainsi les loisirs forcés, soulèvent des volutes de
poussière, s'acharnent avec une maestria têtue sur une chaussée déjà
immaculée.

Car la police hygiénique veille sans cesse. Crachez-vous sur le
trottoir, laissez-vous tomber journal, enveloppe ou pelure d'orange au
lieu de les déposer dans les récipients _ad hoc_, marchez-vous sur une
pelouse? Aussitôt surgit un préposé aux bonnes manières. Poli, mais
inexorable, il exige sur-le-champ trois roubles.

--La seule façon de discipliner notre peuple, trop habitué au désordre
asiatique, me dit-on.

Et de fait, le pli est pris. Les trottoirs, dans le quartier
central, de la place Lubianska à la rue Tverskaïa, sont brodés d'un
double feston de marchands ambulants; ils vendent tout et le reste:
cigarettes, tartines de caviar et de confitures dont ils chassent
les mouches avec un petit balai de bouleau, bas de coton et de soie
végétale, saucisses, graines de tournesol, soutiens-gorge, papier à
lettres, poupées, cacahuètes, lacets de bottines, tout ce que peut
rêver la plus vagabonde imagination. Mais ils ne harcèlent ni ne
poursuivent l'acheteur. Aucun bruit, aucun désarroi. Pauvrement mais
proprement vêtus, assis ou debout, leur marchandise à la main ou dans
un panier, ils attendent, sagement alignés comme pour une revue.

Plus loin, offerts par des gars campagnards, ce sont les fleurs et les
fruits,--fruits magnifiques qui ont l'air d'avoir mûri dans quelque
plantureuse Chanaan: pêches de plein-vent en feutre jaune taché de
vermillon, blondes poires duchesse, pommes fardées de rose comme des
joues de girls anglaises, et ces pastèques du Caucase dont la chair
a l'aspect fondant de sorbets à la fraise, et ces beaux raisins de
Crimée, allongés, vermeils comme les grains d'un collier de cornaline.

J'ai vainement cherché, parmi ces marchands, l'émouvante silhouette
si souvent évoquée du vieux général ou de la princesse, proposant
avec timidité les ultimes débris de leur splendeur. Sont-ils morts ou
n'ont-ils plus rien à vendre?

Pourtant, j'ai rencontré un jour l'image de la Russie d'antan. Une
vieille dame, coiffée d'un édifice suranné de dentelles jaunies et de
plumes défrisées, dos voûté sous un manteau de velours chauve d'où
pendaient encore quelques pampilles de jais. Traînant de pauvres pieds
goutteux dans d'antiques bottines de satin élimé, elle allait, portant
un sac de tapisserie au petit point d'où émergeait une chevelure de
poireaux, et chaque pas, devinait-on, était une souffrance.

Tout à coup, devant l'Hôtel des postes en construction, qui, soit dit
en passant, sera le plus vaste et le plus perfectionné du monde, elle
s'arrêta. Lourdement appuyée des deux mains sur une canne à poignée
d'ivoire, elle leva son profil noble et fané vers la gigantesque forêt
d'échafaudages à travers laquelle volaient comme des oiseaux une
centaine d'ouvriers; elle la contempla longuement, puis, hochant la
tête, se remit péniblement en route.

Un instant plus tard, elle s'arrêtait de nouveau devant le musée qui
recueillera bientôt tous les documents concernant Lénine; sèche et
revêche construction au toit plat, pareille par la forme et la couleur
à un vaste coffre-fort. «Oui, c'est cela un coffre-fort, me disait un
Russe. Lénine n'est-il pas notre trésor?»

Sur des guirlandes de plates-formes volantes, des peintres, maniant le
pinceau avec ardeur, la badigeonnaient de gris fer.

Mâchonnant quelques paroles dans sa pauvre bouche édentée, elle hocha
de nouveau la tête, une infinie lassitude courba plus encore son dos
déjeté, elle se rangea pour laisser passer trois jeunes pionniers aux
yeux brillants et disparut dans l'ombre d'une ruelle...

                                   *
                                  * *

Entre trois heures et quatre heures, voici le moment où ateliers et
bureaux dégorgent leur contenu en longues flaques noires; les ouvriers
travaillent huit heures, mais commencent plus tôt, les intellectuels
six heures seulement. Les Soviets admettent donc l'inégalité de
l'effort?

C'est aussi l'heure où le ciel, capricieux comme la ville et qui, en
cette saison d'automne est saisi, vers midi, de rages subites, éclatant
en pluies cinglantes, s'apaise enfin, tandis que, pour envelopper la
belle nuit si douce, des écharpes rose tendre s'allongent dans l'azur
pâli.

Et la foule coule, avec une discipline ordonnée, en deux ruisseaux
parallèles et contraires. Aux carrefours, des mains rouges sur les murs
soulignent des inscriptions: «Prends ta droite», disent-elles, «Ne
t'arrête pas, pense à ceux qui sont pressés derrière toi.» La foule
obéit.

Au premier regard, elle semble même un peu passive, morne et pauvre
d'aspect. Impression due surtout à l'absence de linge blanc autour
du cou des hommes. Tous portent des chemises de couleur, souvent
dépourvues de col et de cravate. Mais quel pittoresque dans leur mise!
Il y a d'abord toutes les variétés de cette blouse russe, qui prête
à la silhouette tant de grâce élancée: toile bleue, serge marine,
satinette noire, velours à côtes de tous les gris. Il y a aussi des
vestes de cuir, des chandails de couleurs diverses, des blazers rayés,
des vestes Norfolk, des imperméables kaki. Chacun s'habille à sa guise.
Et l'on voit fleurir tous les genres de cache-nez et de mufflers,
toutes les formes de couvre-chefs, à l'exception, bien entendu,
de l'odieux melon: feutres divers, calottes brodées à la tartare,
bérets, et surtout la casquette-reine,--casquette arborée par certains
employés, en drap vert, barré de la faucille et du marteau, et qui
garde quelque chose de militaire; casquette de jockey, de cycliste,
casquette enfin du pur prolétaire, enfoncée en bonnet sur la nuque et
menaçant les nuages de sa visière en bec...

Ces vêtements hétéroclites, souvent râpés, jaunis, sont nets et
brossés. Les hautes bottes, si fréquentes, les souliers écorchés et
rapiécés, sont bien cirés, avec l'ostentation des malades qui se parent
pour donner le change. Il y a de la dignité dans l'allure et dans la
tenue.

Mais comment, à quel signe, distinguer les classes? Est-ce un manœuvre
qui passe là, un professeur, un serrurier, un médecin, un employé de
ministère, un commissaire du peuple? Qui sait? Seuls les regards et les
mains peuvent parfois donner la clef du mystère.

Et les femmes? Les plus âgées exhibent toutes les modes échelonnées
depuis quinze ans. Mais parmi les jeunes, beaucoup d'entre elles,
chevelures serrées dans des bandeaux de soie rouge ou tête nue, les
mains crânement enfoncées dans les poches d'un modeste golf de laine,
le pas élastique, semblent secouer de leurs courtes boucles des
bouffées d'air marin et de libres vacances. D'autres, enfin, seraient
chez elles sur nos boulevards, car elles savent s'habiller, orienter
leur humble feutre selon l'angle voulu, et, comme les Parisiennes,
égayer et rajeunir d'un rien--col frais, pochette, fleur imprévue--la
toilette la plus périmée.

Les visages, souvent irréguliers, ont le rare éclat des fleurs du Nord,
le charme nuancé du sourire, la malicieuse finesse du regard.

Le reflet d'une âme, c'est d'ailleurs ce qui frappe et retient dans
cette foule. Est-elle gaie? Non, certes. Triste? Peut-être... Mais,
sous les fronts soucieux, luit, dans la plupart des prunelles, je ne
sais quelle flamme inquiète et changeante, quelque chose d'agité, de
fervent, d'intraduisible, qui décèle de durs combats intimes, une vie
mystérieuse et profonde... une vie intérieure, quoi! Ce qui manque trop
à nos capitales sans âme...

                                   *
                                  * *

Ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour l'heure. De nombreux passants
pénètrent dans les magasins d'alimentation qui pullulent à Moscou. Des
magasins d'Etat ou des coopératives. L'une de ces dernières, répondant
au nom peu avenant de la _Communarde_, multiplie à tous bouts de rue
ses vitrines gargantuesques: chapelets de saucisses et de boudins,
lourdes guirlandes de volailles dodues, festons de poissons séchés,
montagnes de charcuterie, voisinant avec le caviar noir ou doré et
toute la gamme des fromages, et surtout de prodigieux massifs de
légumes fermes et gonflés, de fruits choisis, lauréats, dirait-on, de
concours agricoles. Quand je pense que tant de gens s'obstinent à
croire qu'on meurt de faim en Russie!

Entre-t-on dans ces cathédrales de la victuaille? Sous des voûtes
peintes, chaque «département» y est séparé et ordonné comme dans un
ministère. Queues à tous les comptoirs, mais système rapide: le client
fait son choix, va aussitôt payer à la caisse et, au retour, échange
son colis contre le reçu.

Les prix ne sont pas très élevés. Depuis le règne du tchervonetz (dix
roubles), qui a rendu au rouble sa valeur or d'avant guerre, le dollar
sert là-bas à toutes les transactions; il valait à ce moment-là un
rouble 94 kopecks. (Il y a cent kopecks dans un rouble.) Cette valeur
n'a jamais varié pendant mon séjour. C'est-à-dire qu'en ce moment, il
vaut environ douze francs.

Suivant qu'il était noir ou blanc, ou suivant la ville, le pain se
vendait de six à douze kopecks la livre; le beurre et le fromage de
cinquante à soixante-dix kopecks; les œufs de quarante à cinquante
kopecks la douzaine à Moscou, mais de vingt-cinq à trente seulement
à la campagne, et l'on avait un poulet pour environ quarante-cinq
kopecks. Quant à la viande, elle coûtait à peu près quarante kopecks
la livre pour les beaux morceaux. Mais le poisson salé, le thé sont,
paraît-il, moins chers encore.

La nourriture n'a pas triplé, me dit-on, depuis la guerre.

On peut donc manger en Russie soviétique. Et l'on ne s'en prive pas,
car les Russes ont l'appétit solide.

                                   *
                                  * *

Autre histoire, par exemple, pour les objets de luxe et pour les
vêtements. J'ai vainement cherché dans tout Moscou des bijouteries
analogues à celles des autres capitales. Les deux ou trois modestes
boutiques que j'ai découvertes dans de beaux quartiers rappelaient plus
le chef-lieu de canton d'une de nos provinces les plus arriérées que
la rue de la Paix. Parfums, poudres de riz, rubans, fleurs, dentelles,
tous ces colifichets qui parent la vie, sont invisibles ou d'un prix
prohibitif. Les vêtements, d'étoffe médiocre, de coupe plus médiocre
encore, teints de couleurs criardes et vulgaires et présentés sans art,
ont un air de basse camelote et coûtent des fortunes. Je me souviens de
quelques misérables paires de souliers simili-cuir, espacées à longs
intervalles dans l'énorme vitrine d'un magasin d'Etat des «Arcades» et
séparées par des rosaces en ruban de mirliton; c'était à faire pleurer!
Et ils coûtaient de vingt à trente roubles. Calculez et concluez. Quant
aux bas, de misérables gaines de coton que dédaigneraient nos vachères,
arrivent à valoir de trois à cinq roubles, et c'est neuf roubles qu'il
faut donner pour une chemise de nuit, cousue à la machine et déshonorée
de broderies de pacotille.

Pourtant que d'essaims admiratifs en face de ridicules mannequins de
bois colorié comme il y en avait chez nous il y a un quart de siècle;
que d'anxieuses méditations devant les lainages, les manteaux d'hiver!

Quand je lui signale ce fait:

--Tant mieux, me dit jovialement M. Schoubine en se frottant les mains.
Nos gens se reprennent à la coquetterie. C'est bon signe...

--Vous ne la favorisez guère, en tout cas! Pourquoi ne pas importer de
vêtements des pays étrangers? Avec votre change...

--Justement, répond-il avec vivacité. Ce change ne tarderait pas à
baisser, car nous serions submergés de produits contre lesquels notre
industrie à ses débuts, serait incapable de lutter. Non, non, c'est
l'Etat, vous le savez, qui a ici le monopole du commerce extérieur.
Et nous n'importons qu'à bon escient: matières premières, produits
chimiques, outillage, machines indispensables à nos fermes et à nos
usines. Le reste viendra plus tard... Notre peuple est au courant,
il accepte. En somme, tout homme--et même toute femme--ne vit pas
seulement de coquetterie...

--«... Mais de toute parole qui sort de la bouche de Lénine». Voilà que
vous citez l'Evangile, camarade!




IV

COMMENT ILS MANGENT


J'ai invité l'étudiant Boris à déjeuner dans un restaurant, propriété
du Syndicat des chauffeurs, sur la place du Théâtre.

--Tout d' même, place Clichy, y en a de plus baths! remarque-t-il avec
un surprenant accent de Panam.

Il a raison. Depuis mon arrivée, je ne cesse de réclamer qu'on m'exhibe
un établissement de luxe. N'en existait-il pas un, juché sur un toit,
au-dessus de Moscou? Il est fermé, paraît-il. Est-ce par ordre, car on
en est à l'ère des économies? A-t-il fait de mauvaises affaires? Il y
a bien les restaurants des trois principaux hôtels, avec le même décor
que dans les palaces internationaux--linge immaculé, fleurs, maîtres
d'hôtel au pas dansant, et, dans l'un tout au moins, un orchestre. On
peut y faire le repas classique et neutre qu'offrent ces maisons sous
toutes les latitudes, pour deux roubles, sans boisson. Mais on n'y
voit que des étrangers. Et l'on ne vient pas à Moscou pour admirer
des Américains à dents d'or, des Allemands à lunettes ou même ces
Japonais et ces Chinois qui y pullulent. A peine, de temps à autre, un
fonctionnaire soviétique y est-il traité par quelque homme d'affaires
d'Occident ou d'Orient. A moins que ce ne soit le contraire. Il y a
aussi, dans de vagues quartiers, des bouges plus ou moins crapuleux, où
les cosmopolites peuvent pratiquer des descentes nocturnes. On y trouve
des tziganes, du champagne et le reste. Mais l'indigène courant brille
autant par son absence que dans certaines boîtes de notre Butte.

Quant aux restaurants moyens du centre, comme celui-ci, ceux que
fréquentent les fonctionnaires ou employés moscovites, point de faste
excessif, certes! Des nappes de papier, et sur chaque table un pot
d'asters à la tête fléchissante, au feuillage jauni. Un camarade en
blouse grise, assis sur une minuscule estrade, en face d'un piano fêlé,
égrène comme pour lui seul de vieilles valses dont les langoureuses
fioritures détonnent dans la rigide atmosphère. Des garçons, également
en blouse grise et tablier blanc, servent sans hâte et sans sourires.

Il est un peu plus de trois heures, l'heure du déjeuner en Russie.
Des gens entrent, sortent. Presque tous les hommes portent un et
quelquefois deux stylos accrochés à la poche: un noir, un jaune, et
aussi--c'est l'uniforme, dirait-on--de beaux portefeuilles de cuir à
serrure d'acier; mais ils ont des pièces à leur culotte et à leurs
souliers. Deux ou trois femmes maigres, aux regards ardents, fument
en mangeant. Des jeunes gens, leurs têtes rapprochées, oubliant leurs
fourchettes, discutent avec passion. A travers les vitres rapiécées,
un beau vieillard à barbe d'argent et cheveux de patriarche, regarde
pensivement de ses yeux bleus larmoyants les nuages gonflés qui, sous
l'aigre bise, bondissent dans le ciel.

La plupart se contentent d'un plat unique qui coûte de vingt-cinq à
cinquante kopecks.

Les portions sont d'ailleurs fort abondantes: côtelettes ou biftecks
avec des légumes, ragoûts de viande ou de poisson, savoureusement
relevés de champignons parfumés ou de ces concombres qui tiennent une
si grande place dans la cuisine russe.

Les soupes, excellentes, pourraient, à elles seules, former tout
un repas: dans chacune nagent une tranche de viande, un morceau de
poisson--il y en a ici de particulièrement délicats--ou même du
saucisson et on les sert accompagnées de succulents petits pâtés
farcis. Comment résister aux délices du _bortsch_, la soupe nationale,
sorte de pot-au-feu, additionné de chou rouge et de crème fraîche, dont
les belles marbrures glacées de rose et de blanc rappellent la page de
garde d'un vieux bouquin?

On boit de l'eau, du thé, mais surtout de la bière, dans d'énormes
bocks en boule. Une bière crémeuse, comme à Munich.

--Ah! oui, elle peut faire la pige à Grüber et à Weber, proclame Boris
avec fierté. C'est qu'on a appelé des techniciens d'Allemagne... Notre
gouvernement, voyez-vous, veut habituer le peuple à la bière, qui est
une boisson saine. Cela pourra peut-être le détacher de la vodka...

Car depuis un an, l'interdiction de la vodka a été levée,
m'explique-t-il. Les paysans s'obstinaient à en fabriquer, malgré les
peines les plus sévères, et dans des conditions de distillation si
défectueuses que c'était du poison, de la vraie mort-aux-rats:

--Et ce qu'il y avait comme fraudeurs à faire bouffer dans les prisons!
dit-il. Sans compter que c'est démoralisant, ce mépris de la loi.
Tandis que maintenant, avec le monopole de la gnole qu'il vend fort
cher, l'État se fait des rentes et c'est la collectivité qui profite du
vice des ivrognes...

Boris, je le sens, est anxieux de me présenter sous le meilleur jour
ce que, dans sa jeune conscience austère, il estime une concession
fâcheuse. Curieux mélange que ce garçon! Il est né à Paris, de parents
russes. Son père était un avocat célèbre, exilé par le tsarisme. Il a
fréquenté la laïque, puis l'école primaire supérieure; il allait entrer
aux Arts et Métiers. Mais, enthousiaste de la Révolution, à dix-sept
ans, son père mort, il décida sa mère à revenir en Russie. Et depuis,
le Parigot au bon sens gouailleur ne cesse de se gourmer en lui avec le
marxiste.

Il n'est pas entré au parti communiste.

--Je suis trop paresseux, fait-il, il faut donner sa vie, renoncer à
tout. Et puis pour ce qu'on vous laisse de liberté, vous savez!

Il ne nie pas qu'il ait parfois la nostalgie du pavé de Paris. Ah! la
rue des Pyrénées, Belleville!... Comme on est tranquille, là-bas!...
Mais il n'y reviendrait pas, non... Ici, ce n'est pas drôle tous les
jours, pourtant il se passe des choses comme nulle part dans le monde.
Sans cesse du nouveau, des progrès, on vit, quoi! On peut même bien
vivre. Il y a dans les usines des techniciens qui sont payés des deux
mille et trois mille roubles par mois. Et avec l'industrialisation qui
croît tous les jours, on en a tant besoin! Quant à lui, il sera bientôt
ingénieur-électricien.

--Je suis même en train de boucler mon «travail de diplôme», fait-il.
Ce que c'est? Un projet, original si possible, que chaque candidat
doit, dans le dernier semestre des études, exposer et défendre devant
«la commission de qualification» avant d'obtenir son titre d'ingénieur.
Quelque chose comme le «chef-d'œuvre» des apprentis d'autrefois, avant
de devenir ouvriers, ou bien encore une thèse, mais avec un caractère
plus pratique...

Pour le moment, ce n'est pas encore la fortune. Il a pourtant obtenu
une bourse de l'État: trente roubles par mois, avec réduction de
moitié sur les restaurants coopératifs, le coiffeur, les magasins
d'habillement.

--Il y a beaucoup de boursiers?

--Trente mille de l'État, pour la République de Russie seulement, et
dix mille bourses accordées par des syndicats, des coopératives, des
trucs comme ça. Cela fait quarante mille bourses sur cent dix mille
étudiants. Et puis, vous savez, si on est malade, le docteur, les
remèdes, l'hôpital, les maisons de convalescence--et dans des palais
d'aristos!--on vous donne tout cela gratuitement...

La voix de Boris sonne fièrement, ses yeux brillent.

Tout de même, au début, ils ont eu de la misère, la maman et lui! Mais
sa sœur est venue les rejoindre; elle a une bonne place dans un atelier
de photographie, elle gagne cent dix roubles par mois et maintenant on
joint les deux bouts. Une seule chose laisse à désirer, par exemple, le
logement.

--Et dire qu'on se plaint à Paris! Ah! mince alors! lance-t-il avec
conviction. Ce qu'on peut vous donner comme niche, ici! Voulez-vous
venir y voir?




V

LA GRANDE PITIÉ DES LOGEMENTS


Je le connais déjà, ce terrible problème des logements à Moscou. J'ai
retrouvé ici deux jeunes mariés, nouvellement arrivés de l'étranger.
Ils sont parqués dans deux petites pièces, aménagées d'ailleurs avec
un goût parfait, mais qu'ils doivent partager avec la mère et la
sœur de la jeune femme. Encore ont-ils dû faire poser une porte de
communication là où n'existait qu'une baie. Et ils s'estiment heureux
d'avoir un toit.

Car il est plus facile de trouver la quadrature du cercle qu'une
chambre dans la ville. Les journaux publient bien quelques rares
annonces de gens qui céderaient la leur, mais ils demandent, hélas! un
pas de porte de mille roubles. Plus qu'en pays capitaliste!

A quelque chose malheur est bon: la possession, même passagère, de
quelques mètres carrés de pierre ou de brique permet à une femme,
fût-elle la fée Carabosse, de trouver un mari; cela équivaut, dit-on, à
une dot de cinquante mille roubles d'avant-guerre. Mais tout le monde
a-t-il la chance d'être célibataire?

                                   *
                                  * *

Nous attendons le tramway, l'étudiant Boris et moi. Des rafales de
pluie rageuse s'abattent tout à coup sur nous. Il y a là une centaine
de personnes; à peine deux ou trois parapluies s'ouvrent-ils, mais
soudain fleurissent quelques vieilles ombrelles blanches, doublées
de vert grenouille qui ont dû--il y a bien longtemps!--connaître le
brûlant soleil et les élégances de la Côte d'Azur.

Boris, tête nue, col relevé, ses mains rougies dans les poches de sa
blouse de serge étriquée, essaie de me résumer les lois qui régissent
les locaux d'habitation. Périlleuse entreprise!

Chaque citoyen a, dit-il, droit à seize archines carrées (une archine
est un peu moins qu'un mètre carré) et paie un loyer qui correspond à
la fois à l'espace qu'il occupe et au montant de ses revenus. Admettons
qu'un célibataire habite une chambre de vingt archines, il paiera trois
fois plus pour les quatre archines supplémentaires que pour le minimum
de seize, et ensuite selon la classe à laquelle il appartient: il y en
a quatre: 1º les sans-emploi; 2º les salariés; 3º les artisans et les
petits commerçants; 4º les bourgeois. Par exemple, une veuve qui ne
peut pas travailler paiera cinquante kopecks par mois, ce qu'un salarié
à cent roubles par mois paiera huit ou dix, un petit commerçant vingt,
et ce qu'un bourgeois, un profiteur du _Nep_ peut payer jusqu'à cent
roubles. Charge additionnelle, naturellement, pour l'électricité, le
chauffage central et l'eau chaude, si toutefois ils existent.

J'écoute avec effroi. Qui donc discute et tranche les questions
épineuses des admissions, du choix des chambres, du montant des loyers?

Boris hoche la tête d'un air grave:

--Voilà, justement! Vous comprenez que cela se goupille plus ou moins
bien...

Chaque maison--il y en a qui comptent jusqu'à deux cent cinquante
locataires--se réunit en soviet, élit un comité qui est ordinairement
de sept membres. Et ce comité choisit un président, un gérant appointé,
chargé de recueillir l'argent des loyers, de veiller aux réparations, à
la police intérieure de la maison. Ce comité se réunit environ une fois
par mois et les locataires peuvent assister aux séances.

--Ma mère en fait partie, du comité, dit Boris. Vous devinez ce qu'il
peut y avoir comme boucan: réclamations, disputes, scandales, toute
la lyre! Et comme les décisions sont affichées dans la cour, c'est en
famille que se lave tout le linge sale de la maison!

Je me récrie:

--Mais c'est pire que la caserne!

--Il faut pourtant être juste, concède Boris. Il y a beaucoup de
maisons où l'on s'entend, où tout se passe au mieux des intérêts de
tous...

Nous continuons la conversation debout dans le tramway bondé. En
entrant, je m'étais indûment assise à la place réservée à la receveuse.
Une main rude aussitôt me secouait l'épaule. Mais devant ma candeur
effarée d'étrangère, un bon rire vient élargir la face kalmouke de la
brave femme. Les gens, d'ailleurs, sont toujours aimables et mettent un
empressement touchant à vous renseigner, parfois avant même qu'on ait
recours à eux.

Je demande à Boris:

--Et la part de l'État, dans tout ça?

--Un impôt très modéré, qu'il ne touche pas toujours. Un décret a donné
pour six ans la jouissance gratuite des maisons qu'ils occupent aux
sociétés de locataires, à condition qu'ils les entretiennent en bon
état. Et l'argent des loyers y suffit souvent tout juste. Or il y a,
à Moscou, plus de dix mille sociétés de locataires. Sans compter bon
nombre d'anciens propriétaires auxquels on a rendu leur maison et qui
la gèrent eux-mêmes...

J'ai sauté du tramway par l'arrière. Boris jette autour de nous un
regard inquiet:

--Trois roubles d'amende si on vous avait vue! Défense de sortir du
même côté qu'on est entré. L'autre jour, pour avoir escaladé un tram
qui portait la mention _complet_, j'ai été tout de suite salé. Ah!
c'est pas ici comme dans le funi de Belleville!

En effet, on ne badine pas avec la discipline, au pays prolétarien!

                                   *
                                  * *

Nous voici arrivés. Une maison somptueuse et délabrée, un ancien hôtel
particulier avec un escalier qui sent le salpêtre et l'ammoniaque; dans
un large couloir dallé de marbre, une porte en planches mal rabotées:
c'est ici. Trois lits recouverts de beaux tapis d'Orient semblent
monter à l'assaut d'une table que flanque, sur le quatrième côté, un
grand divan aux coussins bigarrés. Au beau milieu, une poupée japonaise
en feutre sourit avec prétention. Derrière, des meubles accumulés
montent jusqu'au plafond et, dans tous les coins, des livres font la
tour de Pise.

La mère de Boris sort d'un cabinet de toilette, grand comme un placard,
où elle essuyait la vaisselle. Avec des manières d'autrefois, elle me
fait asseoir près d'elle sur le divan. Elle se serre dans un manteau
fait d'un vieux châle des Indes et s'efforce de cacher sous sa jupe ses
pauvres souliers affaissés. Son français n'a pas le piment faubourien
qui distingue celui de son fils. Je la vois, il y a quelque trente ans,
fillette à la double natte, apprenant sagement ses verbes irréguliers,
assise près de son institutrice, sous les charmilles d'un ancien
manoir. Tout de suite ses yeux clairs s'égaient dans le doux visage
résigné:

--Je demande pardon, pour laver la vaisselle ici, dit-elle; nous avons
donc une autre cuisine, mais il faut la partager avec une personne à
côté. Avec son mari ou son compagnon, je ne sais, ils sont toujours en
querelle. Ils doivent maintenant déjà divorcer. Mais comme de chambre
ils ne peuvent trouver, ils continuent à habiter tous deux. Et quand
ils préparent le repas, chacun pour soi, tout vole dans l'air, avec des
cris d'oiseaux sauvages, les casseroles, l'eau, les verres... Alors je
fais cuire dans la chambre, sur un réchaud...

Combien de ces tragi-comédies m'a-t-on déjà contées!

On m'emmène chez un voisin, un jeune professeur qui a le crâne
strictement rasé et couleur d'éléphant. C'est une des modes masculines
chez les Soviets. Il campe dans une chambre, genre cabine de navire,
entièrement doublée de livres, quelques-uns revêtus de belles reliures
anciennes. Un lit d'enfant en fer, avec une mince couverture brune de
prisonnier et, en couvre-pied, un manteau de fourrure mité. Sous la
fenêtre, un large pupitre qui porte une débandade de papiers retenus
par un buste de Lénine, un cloisonné de Chine plein de chardons
poudreux, un savon, un couteau de cuisine.

Lui aussi sourit avec détachement.

Bah! il ne lui manquerait rien pour être heureux si, de l'autre côté
de la cloison, ne gîtait un camarade balayeur qui aime un peu trop la
vodka et pas assez les intellectuels.

--Quand il est plein, explique Boris, il tambourine sur la cloison qui
est en bois et gueule comme un âne...

--Cette nuit, ajoute le jeune professeur, c'est à mes livres qu'il
en avait. «Je te les brûlerai, gratte-papier à la tête de bois,
hurlait-il, je te flamberai avec, comme une punaise, comme un putois
dans son trou.» Et cela jusqu'au matin.

Ils riaient tous deux. Pas moi.

--J'admire votre patience... En France, on se révolterait en masse...

La mère de Boris approuvait. Mais les deux jeunes gens se rebiffèrent.

Pourquoi? Ce n'est la faute de personne. La population de Moscou,
de un million cent mille âmes avant la guerre, a passé à plus de
deux millions. Et tous les ministères, toutes les organisations qui
sont venus de Leningrad dans la nouvelle capitale, sans compter les
innombrables créations nouvelles?... Tout le monde, d'ailleurs--les
commissaires du peuple eux-mêmes--n'est-il pas logé à la même enseigne?

Du reste, tout cela n'est que transitoire. On peut se faire inscrire
à des coopératives qui construisent des immeubles dans la banlieue.
Les ministères, les organisations d'État sont, eux aussi, en train de
bâtir des maisons pour leurs employés. Le soviet de Moscou, en 1925
seulement, a voté vingt-cinq millions de roubles à cet usage et les
grands trusts d'État plus encore... On permet même aux citoyens privés
de construire et on leur garantit leur droit de propriété pendant
quarante ans pour les constructions de bois, soixante pour celles de
pierre... Bientôt, chacun aura sa maison...

Bientôt... Je n'écoutais plus; je songeais à mes amies d'antan, les
révolutionnaires russes qui fréquentaient la Sorbonne. Entassées dans
des taudis autour du Panthéon ou de la rue Mouffetard, elles vivaient
de thé, de discussions passionnées, d'espoir. Elles attendaient avec
foi, comme ceux-ci...

Qui sait si cela ne suffit pas à cette race mystique et résignée, si
elle n'a pas besoin de sacrifices et soif avant tout et surtout de
souffrance?




VI

M. TCHITCHERINE PARLE DE L'OPPOSITION


Quand j'avais quitté Paris, il n'était question, dans les journaux et
les propos, que d'une contre-révolution russe.

--Vous voyez, me disait-on, les extrémistes Zinoview, Radek, Kamenew,
d'autres encore, rejoignent dans l'opposition Trotsky, le modéré,
qu'ils décrétaient naguère d'accusation... Le mécontentement croît, on
parle de séditions militaires. Vous arriverez pour l'effondrement.

Un ami français, nullement bolcheviste d'ailleurs, qui habite en Russie
depuis plusieurs années, met en fuite d'un haussement d'épaules ce
qu'il appelle nos «chimères d'Occident».

--Défiez-vous donc des nouvelles de Riga, de Londres ou de Varsovie,
dit-il. Il y a là des sociétés d'émigrés parfaitement organisées et
qui ne cessent de lancer des nouvelles fausses. Seulement, ou bien les
Soviets ne se donnent pas la peine de démentir, ou s'ils démentent,
dans les journaux, on supprime ou l'on cache soigneusement le démenti.
Ce n'est pas que j'approuve tout ce qui se passe ici. Mais enfin, il y
a la vérité... Tenez, je me trouvais à Kharkow au moment des prétendues
insurrections de régiments rouges. Je vous jure que l'ordre y était
aussi parfait qu'à Moscou. Se bat-on dans la rue?

--C'est au contraire la discipline à la prussienne... Pourtant il y a
bien une opposition?

--Certes! Les journaux en parlent avec assez de franchise et d'énergie.
Mais tout cela, querelles de famille. L'armature du régime reste
intacte. Qu'il soit menacé, majoritaires et minoritaires se trouveront
d'accord pour voler à son secours. Quant à la politique extérieure,
vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de nous, front unique; vous ne trouverez
pas un dissident. Oh! naturellement on n'en est plus au marxisme pur,
au communisme intégral. Et cette évolution ne se fait pas sans heurts.
Mais mettez-vous bien dans la tête qu'il s'agit non pas d'une crise de
dissolution mais d'une crise de croissance.

                                   *
                                  * *

J'allais parfois au bureau de presse du ministère des Affaires
étrangères fumer de ces cigarettes soviétiques, toutes pareilles aux
cigarettes tsaristes--six pouces de carton et deux de cheveux blonds
parfumés à l'ambre--délicieuses comme tout ce qui est fugitif.

Dès le premier jour, je manifestai le désir de causer avec M. Zinoview
ou avec M. Trotsky. Le secrétaire, jeune homme infiniment courtois et
informé, échangea un regard avec sa secrétaire, gracieuse indolente aux
yeux d'or. Puis tous deux éclatèrent de rire:

--Mais ils ne voudront pas vous recevoir, s'écrièrent-ils en chœur.
Impossible!

J'avais pour M. Kamenew la lettre pressante d'une amie commune.
Seulement, je n'avais pas son adresse.

--Sa femme et lui sont en voyage, me répondit-on dans un autre bureau.
Donnez-nous la lettre, nous la ferons parvenir.

Je ne reçus jamais de réponse de M. Kamenew. Un jour, pourtant, on me
dit:

--M. Tchitcherine veut bien vous voir. Il vous parlera de l'opposition.
Mais pas d'interview, il n'en accorde plus. Une simple conversation.

Soit.

                                   *
                                  * *

C'était un dimanche. Le ministère, d'ordinaire bourdonnant et
bruissant, était muet comme une ruche d'hiver. J'eus le loisir de
contempler, sur un palier, le _Journal de muraille_ des Affaires
étrangères, journal comme il en existe maintenant dans toutes les
usines, les administrations, les clubs, les écoles. Il est rédigé par
les membres de chaque organisation, calligraphié avec amour, illustré
avec ce sens décoratif, cette admirable franchise de couleur innés
chez les Russes; il forme la plus amusante chronique anecdotique et
satirique: poésie, prose, récits, critiques, suggestions, c'est toute
la vie intérieure de l'établissement qui, chaque mois, défile. Un grand
diable de soldat à courte tête blonde de gosse, veille, baïonnette au
canon, devant la porte du ministre.

Et dans une pièce imposante mais sans faste, aux larges fenêtres
voilées de mousseline, aux murs revêtus de cartes de géographie
figurant, en couleurs, les régions immenses et variées qui composent
la formidable U. R. S. S., un peu affaissé--il vient d'être malade--en
face d'un bureau d'acajou aux appliques de cuivre, semblable à tous les
bureaux d'Excellences, voici Georges Tchitcherine.

Tout le monde connaît celui qu'on a surnommé le Pic de la Mirandole de
la diplomatie, aristocrate de naissance et de pensée, paradoxalement
chargé des destinées extérieures du premier État prolétarien. Et l'on
sait aussi qu'il a repris, au profit de ce dernier, les anciennes
traditions de la politique tsariste et les ambitions asiatiques de son
grand prédécesseur Potemkine. Il m'accueille avec ses façons affables
de grand seigneur et le menton sur la poitrine, ses mains soignées,
au bout de bras un peu courts, croisées sur le ventre, il m'écoute
d'abord, un regard narquois filtrant entre ses paupières finement
plissées.

Puis, avec un petit rire sec:

--Je vois! Vous êtes venue assister à l'agonie du régime soviétique.
Vous autres, gens d'Occident, nous voyez déjà morts. Ne croit-on pas
toujours ce que l'on espère? Car nous sommes l'épouvantail de l'Europe,
la main qui trace sur la muraille de porphyre du palais de Balthazar
les paroles fatidiques, l'intrus qui trouble la fête...

Son français est si classique, son accent si pur, son élocution si
précise qu'on croit causer avec un personnage du Grand Siècle, et c'est
un peu gênant. Mais il y a de l'amertume dans la voix lente et douce,
aux savantes modulations.

--La question de l'opposition est pourtant bien simple, reprend-il
après un silence, et elle n'a guère changé depuis la nouvelle
politique de 1921: notre révolution a été conçue, préparée, exécutée
par les prolétaires, mais elle ne pouvait triompher ni durer sans le
concours des paysans. Or les paysans ne l'ont apporté que parce qu'ils
voulaient la paix et le partage des terres. Les deux classes ont
donc marché d'abord la main dans la main, vers le même but. A peine
fut-il atteint et dut-on s'occuper de reconstruction que les intérêts
commencèrent à diverger. Quand il s'agit d'imposer les principes
communistes à cette grande masse arriérée et illettrée qui forme
notre paysannerie, quand on exigea en faveur de l'État le sacrifice
d'une partie des récoltes, ils ne comprirent plus; vous connaissez le
résultat: ce fut la grève des bras croisés...

--Et la famine...

--Il fallut bien reconnaître qu'un prolétariat industriel, constituant
5 ou 6 % de la population totale de l'Union, ne pouvait lutter
contre les 80 % de paysans. Grâce à la souveraine et franche énergie
de Lénine, on fit machine arrière. Et, dès lors, tout l'effort des
dirigeants s'appliqua à tenir paternellement la balance égale entre
ces deux enfants de la révolution, en tenant compte de leurs besoins
différents, sans favoriser ni léser aucun d'eux.

--Tâche ingrate!

--D'autant plus que le prolétariat agricole n'existe guère chez nous.
La grande majorité se compose de paysans moyens qui, comme chez vous,
possèdent leur ferme et la cultivent avec l'aide de leurs enfants,
parfois de quelques domestiques salariés. C'est eux que nous organisons
en comité pour qu'ils puissent lutter contre l'influence du «_koulak_»,
le paysan riche, qui, lui, se contente d'exploiter le travail
d'autrui; pour eux que nous créons et encourageons les coopératives
agricoles, importons ou répandons machines, engrais, semences, ouvrons
des crédits dans des banques spéciales; eux, enfin, que nous admettons
dans les soviets locaux, à l'exception des seuls «_koulaks_» qui en
sont exclus. Si nous ne tenions compte que du prolétariat agricole,
nous nous aliénerions cette immense masse qui nous écraserait. Aussi la
majorité de nos assemblées a-t-elle décidé de s'appuyer sur elle. Ce
que ne veulent pas admettre certains membres de l'opposition.

«Périsse le prolétariat plutôt que nos principes», s'écrient-ils. A
quoi nous répondons prosaïquement: «_Primum vivere_». Mais en même
temps, nous ne perdons pas de vue notre idéal. Nous essayons par tous
les moyens d'améliorer le sort des ouvriers, sève et sel de notre
État. Après le chaos du début, notre production atteint aujourd'hui
environ 80 à 85 % de celle d'avant-guerre. Pour que les ouvriers se
multiplient, que leurs salaires augmentent, il faut encore intensifier
cette production, renouveler l'outillage usé ou démodé des usines,
en construire de nouvelles et par centaines. L'industrialisation
croissante de la Russie s'impose sous peine de mort. Mais les capitaux
nécessaires, d'où viendront-ils? Faut-il les demander aux paysans et
dans quelles proportions? Nouveau problème urgent et gigantesque...

M. Tchitcherine pousse un léger soupir de lassitude.

--Pour en finir avec l'opposition, conclut-il, c'est toujours
l'éternelle histoire: d'un côté les outranciers qui tendent la corde au
risque de la casser; de l'autre, ceux qui savent parfois la relâcher,
tout en la tenant ferme--ceux qui tiennent compte des réalités.

«Mais que l'une ou l'autre de ces tendances prévale, cela n'entame en
rien l'intégrité du régime. Pour le moment, le parti de la prudence est
au gouvernail. Y sera-t-il demain?

--On prétend que la jeunesse, la première génération formée par l'école
soviétique, est du côté des extrémistes?

Le ministre rétorque vivement:

--La jeunesse intellectuelle peut-être. Mais la jeunesse ouvrière, de
sens plus rassis, ne mettra pas volontiers en danger les privilèges
qu'elle a conquis. Elle sait que si on en est encore à la période des
vaches maigres, l'avenir travaille pour elle...

Puis:

--Parlez-moi plutôt de la France. Y est-on mieux disposé pour nous? Il
y eut un moment où la diplomatie française nous était contraire. C'est
là, je l'espère, de l'histoire ancienne.

--L'opinion française ne peut guère devenir favorable à la Russie avant
que la question des dettes ne soit enfin réglée.

--Ne pensez-vous pas, au contraire, que si les experts arrivent à
une entente et à une transaction sur le paiement de cette dette,
les Français seront plus furieux de ce qu'ils ne toucheront pas que
satisfaits de ce qu'ils recevront? Quant à mon opinion sur le fond du
problème, je l'ai si souvent donnée...

Une note d'impatience altère la voix de velours. Comment le nom de la
Société des Nations, qui achevait ses assises d'automne, survint-il
alors? Je ne sais, mais ce fut un coup de clairon. M. Tchitcherine se
redresse dans son fauteuil. Le sourire ironique qui flotte d'ordinaire
au-dessus de sa barbiche s'éteint, ses yeux à demi voilés s'ouvrent
soudain, ronds, fixes et durs comme des yeux d'oiseau de proie:

--Diplomatie de pacotille! fait-il. Et que se cache-t-il sous ce
clinquant?

Je feins l'innocence:

--L'Union soviétique ne compte donc pas y entrer un jour ou l'autre?

--Jamais, s'écrie-t-il avec force, jamais!

Et avec un petit ricanement:

--Il y a des jeux que nous gênerions et qui nous gêneraient... Nous
voyez-vous approuvant l'Angleterre en Egypte, la France au Maroc?... _A
bull in a china shop!_ (un taureau dans un magasin de porcelaine).

Car M. Tchitcherine a la coquetterie d'épingler çà et là à ses propos
des mots anglais, allemands, italiens, prononcés avec une révoltante
perfection.

--Non, il y a mieux à faire, vraiment, beaucoup mieux, répète-t-il.

Il a retrouvé sa bonne humeur narquoise.

Pourquoi eus-je l'idée de parler d'un banquet qui avait eu lieu la
veille dans mon hôtel? Des personnages aux yeux d'huile noire, au
profil courbe de cimeterre...

--Oui, fit-il, les délégués afghans. Nous venons de signer avec eux
un nouveau traité de commerce et d'amitié. Oh! un tout petit traité,
comme nous en avons conclu avec tous nos voisins asiatiques: la Turquie
nouvelle, à qui nous avons été les premiers à tendre la main; la Perse,
notre alliée dès le début...

J'objectai:

--Mais la Chine?

C'était le moment où Chang Tso Lin venait de dénoncer l'accord sur les
chemins de fer de Mandchourie, de chasser les employés soviétiques, de
fermer les collèges russes.

--Il n'y a là qu'un _set back_, un point d'arrêt! fit sans s'émouvoir
M. Tchitcherine. Vagues de surface qui n'atteignent pas le fond.
Aujourd'hui le vent souffle du nord; demain il soufflera du sud. La
Chine où il y a le plus nombreux et le plus misérable prolétariat du
monde sera fatalement et toujours avec nous. C'est comme en Perse, où
les Anglais, en ce moment, nous cherchent noise. Cela s'arrangera, cela
doit s'arranger...

Il se frottait doucement les mains.

Au-dessus de sa tête, sur une grande carte lavée de couleurs tendres,
les lignes rouges de l'Union soviétique couraient en séton vers le cœur
de l'Asie. Et je songeais à la lutte sourde et géante engagée sur ce
continent entre l'ours moscovite et le léopard britannique.

Je songeais aussi à un mot de M. Tchitcherine, se penchant un jour vers
un ami:

--Les États-Unis d'Asie, capitale Moscou, avait-il murmuré.




VII

L'ASIE NOUVELLE A NIJNI-NOVGOROD


Mais la foire qui fut naguère «la plus grande dans le monde», comme
disent les Américains, va paraît-il, se terminer. Je quitte donc,
pour quelques jours, Moscou, dont je n'ai fait encore qu'effleurer la
surface, par un train qui, en une nuit, m'amène à Nijni-Novgorod.

Je suis seule, bien à l'aise dans mon spacieux wagon-lit, d'une jolie
couleur vert amande avec boiseries d'acajou. Les voitures voisines
sont occupées par des hommes, des fonctionnaires, vêtus de la blouse
classique à ceinture de cuir, compulsant d'un air absorbé des dossiers
étalés sur la petite table mobile. La lumière joue sur leur tête rasée
à la pierre ponce ou ombragée de mèches opulentes--il n'y a pas de
milieu ici. Et quand le matin, je suis éveillée par le sourire barbu
et le verre de thé rose offert par le doux _tovarish_ contrôleur, qui
porte la même blouse que les hauts fonctionnaires, je retrouve les
mêmes têtes affairées, penchées sur les mêmes papiers...

Nous arrivons sans une minute de retard. Je regarde par la fenêtre
avec avidité et n'aperçois qu'une gare d'Europe, agitée et ordonnée. Je
suis accueillie, dès la descente du train, par deux secrétaires de M.
Malijcheff, le président de la foire, dont une charmante jeune femme
aux cheveux serrés dans une écharpe de gaze, aux yeux et au sourire
aiguisés d'intelligence dans un petit visage sinueux, qui sera, pendant
trois jours, ma compagne et mon guide.

Car je suis, paraît-il, l'hôte du président, dans le palais où sont
installés la direction et les bureaux de la foire, édifice meringué,
fastueux et banal comme tous les palais d'expositions.

Une auto rapide nous y conduit; j'ai un appartement qui ferait pâlir de
jalousie tous les pauvres locataires de Moscou: chambre à coucher que
chauffe doucement un poêle de faïence (il fait déjà froid, quoiqu'il
y ait dans le ciel pur un pâle petit soleil), salle de bains dont la
baignoire pourrait servir aux ablutions d'un jeune éléphant, salle
à manger qui contient trois vastes tables, l'une à écrire, l'autre
à manger et la troisième à ne rien faire, un canapé où Gargantua
s'étendrait pour digérer, six fauteuils, seize chaises et je ne sais
combien d'autres meubles sans importance, Gulliver au pays des géants.
On l'a dit: tout en Russie est ajusté à la taille gigantesque des
Romanoff.

Par mes nombreuses fenêtres, j'aperçois, montant sur le clair horizon,
une belle colline diaprée comme une mosaïque: bouquets de pins
noirs, palais blancs, bois fauves, jardins vermeils d'où s'élancent
des églises aux coupoles vertes et dorées. C'est la ville haute de
Nijni-Novgorod, séparée, par l'immense et invisible Volga, de la ville
basse, où nous sommes, uniquement composée de la foire. Elle ne vit,
mais d'une vie prodigieuse, que trois mois par an, puis retombe dans la
solitude glacée et le silence.

                                   *
                                  * *

Un déjeuner succulent--quel beurre, quelles confitures, et surtout quel
caviar aux petits grains détachés qui fondent dans la bouche et la
parfument!--et nous plongeons dans la foire.

Voici bien le décor que j'attendais: longs bâtiments d'un seul
étage, mi-boutiques, mi-entrepôts, peints en jaune, avec de larges
porches arrondis, rouge sombre, alignés à l'infini le long de voies
régulières, se coupant à angle droit. C'est monotone--pouvait-il en
être autrement?--mais d'une pure ordonnance, où l'on sent une pensée.

De temps à autre, une place ronde, aux éclatants parterres, des bassins
d'argent mat enchâssés dans des pelouses penchantes, des groupes de
peupliers en hauts panaches d'or frémissants. Enfin, une cathédrale
russe, une église arménienne et une mosquée où le style Empire à
portiques et à colonnades s'allie avec une hardiesse incongrue et
délicieuse aux dômes orientaux et aux minarets.

--Savez-vous, me dit mon guide, qu'elle est l'œuvre, ainsi que toute la
foire, d'ailleurs, d'un architecte français? Jusqu'à la fin du XVIIIe
siècle, cette foire se tenait de l'autre côté de l'Oka, dans l'enceinte
d'un monastère que le tsar moscovite avait jadis donné aux tsars de
Géorgie. Ceux-ci y apportèrent leur civilisation raffinée, en firent
un centre d'art dont le rayonnement pénétra toutes ces régions. On en
retrouve encore l'influence dans l'art populaire de nos villages...

«Mais, par suite de querelles entre les représentants géorgiens et les
gouverneurs russes de la province, la foire fut transportée hors du
monastère, les anciens bâtiments incendiés, toute une histoire! Or,
après Tilsitt, Napoléon était en flirt avec notre tsar Alexandre Ier.
Il lui envoya en cadeau quatre architectes; parmi eux, un artiste de
talent, Bétencourt, qui fut chargé de reconstruire la foire. Un drôle
de type, comme vous dites. Il vivait ici en grand seigneur, en grand
noceur... Est-ce par malice? Il choisit cet emplacement entre l'Oka et
la Volga qui, chaque année, est inondé... Cette année, par exemple, ce
fut terrible. De plus, comme pendant la guerre il y avait ici environ
soixante mille prisonniers allemands qui ont tout saccagé, plusieurs
quartiers, vous verrez, n'ont pu être restaurés. Sans quoi, depuis
Bétencourt, rien ici n'a changé...

                                   *
                                  * *

Dans le décor, peut-être. Mais le reste? Où est-elle la magnifique
cohue barbare et bariolée dont j'ai lu naguère de truculentes
descriptions? Où, les costumes nationaux de tous les peuples du
Caucase et du Proche-Orient, de toutes les nations confondues de
l'immense continent asiatique? Et les saltimbanques, les bateleurs, les
acrobates se démenant, cabriolant et culbutant dans les clameurs de
joie, les flonflons de l'orchestre? Et ces oiseaux que l'on apportait
par milliers dans des cages pour les lâcher en plein ciel, où ils
s'envolaient en fusées de gazouillements éperdus. Toute cette furie de
bruits, de couleurs, d'odeurs, de types, où est-elle?

La foule qui flâne sans ardeur dans les rues droites est laide,
terne, moins pittoresque même qu'à Moscou; à peine, de temps à autre,
une toque d'astrakan ou de feutre noir, le bonnet de velours bordé de
fourrure des Chinois, une calotte tartare. Linge de couleur, pardessus
ou imperméables jaunâtres, feutres aux sèches cassures de carton,
affreuses casquettes soviétiques: tous ces gens se ressemblent,
habillés, dirait-on, par le même marchand de confections à bon marché.

Je vois bien, sur une prairie ombragée, des baraques et des tirs, des
balançoires et des chevaux de bois, morceau qu'on croirait détaché de
la fête de Montmartre ou de Neuilly, mais tout cela sans caractère et
sans vie. Les colporteurs qui offrent des lacets, des épingles ou du
papier à lettres, les marchands qui, le long des trottoirs, vendent
du caramel aux amandes, du nougat, des pâtes sucrées qu'ils défendent
d'un éventail de papier contre l'assaut des mouches, ne sont guère
différents des mêmes bonshommes sur nos marchés de petites villes.

Et nous parcourons le quartier des cuirs à l'âcre odeur alcaline; celui
des peaux, particulièrement important, où je ne vois guère de fourrures
de prix, mais surtout les peaux de mouton qui servent de pelisses au
moujik, ou de l'astrakan noir, gris ou bis; le quartier des fruits
séchés, raisins, abricots, dattes, figues en moellons agglomérés; celui
des laines en balles, du chanvre en chevelures décolorées et aussi
d'immenses pavillons remplis d'impressionnantes armées de machines
métallurgiques, de machines agricoles, d'instruments aratoires,
d'outils, d'objets ménagers; d'autres étalant des rangées de bottes
et de souliers et tous les lainages aux teintes vulgaires, tous les
dessous mesquins, tous les vêtements médiocres que j'ai vus à Moscou.

Mais où sont les pierres précieuses, les zibelines, les hermines,
les soies persanes, les tissus de Smyrne, les cachemires des Indes,
les belles armes de Tiflis, où les tapis du Caucase ou de Turquie?
Sommes-nous à Nijni-Novgorod ou bien à la foire de Lyon ou de Paris?




VIII

LA BOURSE DES PRODUITS


Je confie ma déception à ma compagne, tandis que nous passons en revue
un régiment de tracteurs et de charrues dernier modèle. Elle ne s'en
émeut point:

--Oui, la foire de Nijni s'est transformée, comme tout le reste. Elle
est d'ailleurs bien moins importante qu'autrefois; mais pour des
raisons qui ne diminuent en rien le succès de sa résurrection. Ce n'est
plus, comme vous le dites, qu'une foire d'échantillons. Naguère, les
riches marchands y affluaient de tous les côtés de la Russie; il n'y a
plus maintenant, du côté russe, que des employés en nombre restreint,
chacun représentant des organisations ou des trusts d'État. D'autre
part, de toutes les régions de l'Asie arrivaient jadis de longues
caravanes chargées de marchandises; elles mettaient parfois un an à
atteindre Nijni, s'y installaient avec serviteurs, animaux, bagages.
Aujourd'hui les représentants de maisons asiatiques viennent par les
voies les plus rapides, n'apportant qu'une mince partie de leurs
produits, puisque les transactions se font par contrats, échelonnés sur
toute l'année...

Nadine X... m'explique également l'absence des articles de luxe, soies,
pierres précieuses, tapis et autres. C'est le résultat de la politique
économique actuelle dont M. Schoubine m'avait déjà dit un mot. Car il
y a bien une politique nouvelle. Que vaut-elle? Aux économistes de
réfléchir et de conclure. Au début du rétablissement du commerce privé,
le fameux _Nep_, le mot d'ordre était: «Laissez faire, laissez passer.»
Cela n'a pas duré. L'importation dépassait bientôt l'exportation, et
cela pour des objets inutiles à la collectivité. Le change baissait.
Les gouvernants firent frein avec la rapidité ordinaire aux Soviets. Et
l'on a interdit l'entrée des articles de luxe, mis de lourds impôts sur
les articles de demi-luxe.

Les participants asiatiques n'apportent donc plus que les matières
premières: laines brutes, chanvre, coton, cuirs non travaillés, peaux,
riz, fruits secs, huile de ricin pour les machines et autres produits
acceptés par le gouvernement soviétique et reconnus comme nécessaires
au pays.

Mais, attendez: l'argent qu'ils retirent de cette vente ne sortira pas
de Russie, car ces mêmes participants doivent aussitôt le remployer
à l'achat de machines, ustensiles, vêtements et autres objets
manufacturés en Russie ou acquis à l'étranger par la Direction du
commerce extérieur.

Je demande avec étonnement:

--Et ils y consentent?

--Comment donc! Ils ne regrettent qu'une chose: c'est de ne pouvoir
acheter davantage. Car, notre production étant encore inférieure à nos
besoins, le gouvernement, qui ne veut pas priver ses nationaux, est
obligé de limiter ventes et achats.

Nous sommes devant un vaste bâtiment de pierre et de brique, très
_business like_, devant lequel bourdonnent des groupes.

--Voici justement, fait mon guide, la Bourse des produits où
s'effectuent les transactions. Entrons.

                                   *
                                  * *

Nous sommes sur une galerie circulaire toute trépidante des sonneries
du téléphone et du tic tac des machines à écrire où une cinquantaine
d'employés et de dactylos mènent chacun leur tâche et leur vacarme.

Au-dessous, dans une grande salle que domine une estrade drapée de
rouge et sanctifiée du portrait de Lénine, une centaine de petites
tables noires surmontées d'un écriteau, portant un numéro et le nom
d'une maison de commerce ou d'un trust. Autour de ces tables, des
hommes vêtus de sombre, causent, discutent, inscrivent. Il y a là des
Sibériens, des Chinois, des Caucasiens, des Mongols, des Persans, des
Turcs, des Afghans, des gens venus des plaines glacées du Nord, des
jardins odorants d'Ispahan et de Chiraz, des montagnes aériennes du
Thibet, des plateaux de l'Asie centrale aux flots illimités de prairies
grises, d'Ourga la mystérieuse. Pourtant tous se ressemblent comme des
frères. Affublés de défroques occidentales, tous ont la même expression
sagace et tendue. Des hommes d'affaires comme il y en a à Londres, à
Berlin, à New-York. Rien que des hommes d'affaires.

On m'avait signalé la venue d'un délégué d'une petite République
Kirghis dont l'autonomie vient d'être reconnue par les Soviets--une
oasis du Turkestan, là-bas, au confluent de l'Amour-Daria et du
Sir-Daria. Je l'imaginais vêtu de robes éclatantes, le front ceint d'un
turban à l'aigrette en jet d'eau de perles, que fixe une escarboucle.
On me le montre: rougeaud, solide, bardé de cache-nez, la casquette
enfoncée jusqu'au col de son informe pardessus, il a l'air d'un
marchand de bestiaux d'Auvergne ou de Normandie. Est-il venu sur une
cavale blanche aux pattes arquées, suivi d'un cortège de cavaliers
volants, de chameaux et de petits ânes gris? Non, c'est un avion qui
l'a amené, lui et ses échantillons. Mais il apporte une plante nouvelle
qui fait grand bruit dans la foire: le _kendirj_; vivace, n'ayant pas
besoin de culture, plus soyeuse que le chanvre, elle peut, paraît-il,
remplacer le coton et même le lin. Des offres considérables lui ont été
faites, notamment par la Pologne. Ah! rien de pittoresque, l'envoyé
kirghis! Mais lui devra-t-on une révolution dans l'industrie?

Des tableaux noirs çà et là indiquent l'offre et la demande du marché,
le nom du produit et les quantités qui peuvent en être fournies. Des
employés de la direction, en blouse grise, circulent entre les tables.

Les prix débattus et fixés, le contrat est signé en présence du
_mackler_, agent de l'État soviétique, qui contrôle les transactions
et en garantit l'exécution. Aujourd'hui, ces transactions sont
particulièrement nombreuses, car la foire va se terminer. Partout,
une hâte fiévreuse; le grand bâtiment vibre comme une usine. A trois
heures, quand fermera la Bourse, on connaîtra le genre des contrats,
leur nombre et le tout sera aussitôt publié dans les journaux, avec la
liste des produits vendus et des produits encore à vendre.

Nijni-Novgorod est toujours une foire asiatique. Mais cette Asie
nouvelle, qui se rue sur les machines, use du téléphone, de l'avion, de
la T. S. F., quelle âme cache-t-elle sous sa morne livrée d'Europe?




IX

POURQUOI L'ASIE VIENT A NIJNI


Évidemment, le chiffre actuel des transactions de Nijni-Novgorod
est bien loin d'atteindre les chiffres d'avant-guerre. On y faisait
autrefois jusqu'à cent millions de roubles d'affaires, tandis que
cette année, bien que les résultats aient triplé depuis 1922, date de
la renaissance de la foire, c'est tout juste si l'on a dépassé vingt
millions de roubles. Quant au nombre de maisons participantes, qui a
également triplé, il est cette fois-ci de dix-huit cent soixante, dont
trois cents venant de l'Orient soviétique. Les maisons persanes, elles,
ont passé de vingt-neuf en 1922 à deux cent cinquante.

--Ce n'est pas encore énorme. Mais on escompte un progrès sensible pour
l'an prochain, me dit M. Malijcheff, le président de la foire, qui en
fut le résurrecteur.

Une personnalité vigoureuse et sympathique. Ouvrier d'usine, à dix-huit
ans il ne savait pas lire. A vingt-cinq ans, il était écrivain de
talent et menait une propagande passionnée en faveur des idées
révolutionnaires. Emprisonné, exilé, torturé,--il eut toutes les dents
cassées--il toucha l'extrême fond de la misère humaine.

Qui s'en douterait en le voyant? Il est robuste, carré des épaules et
du geste, la voix sonore et, dans le large visage coloré d'un sang
vermeil, le bleu franc des yeux éclate et rayonne de bienveillance et
de malice. On dirait un de ces joujoux populaires peints et vernis de
couleurs violentes, représentant le beau type russe du moujik.

Il me parle d'abord de ses visites à Paris et à Lyon, de M. Herriot
qu'il aime fort et qui, en 1922, lui apporta ses encouragements, lors
de la renaissance de Nijni. Il aurait aimé attirer ici l'Occident, la
France. Les circonstances ont voulu que l'Orient seul répondît à son
appel.

--L'année dernière, dit-il, les Asiatiques nous avaient acheté quatorze
wagons d'objets manufacturés. Cette année plus de deux cents. Non
seulement tout ce qui concerne la métallurgie, mais les outils, les
scies, les pelles, les objets ménagers. Encore s'est-on battu pour la
possession de ces wagons. On vous l'a dit, notre industrie ne suffit
pas à la demande intérieure. Nos paysans, moins pauvres qu'autrefois,
achètent de plus en plus et se plaignent de ne pouvoir acheter assez.
Pour les contenter, il faut donc limiter nos exportations.

Les yeux tournés vers la colline où s'élèvent les vieux monuments à
bulbes multicolores de Nijni-la-Haute, dans le tic tac forcené des
machines à écrire, le camarade Malijcheff rêve de stocks illimités de
tracteurs, de quincaillerie, de textiles et sourit doucement. Puis,
avec un soupir:

--Ah! si des capitaux d'Occident nous permettaient de multiplier
nos usines, d'accroître notre production, quel marché formidable
s'ouvrirait ici! La Chine seule avalerait tous nos produits...

J'objecte timidement:

--Pourtant, tous ne sont pas de qualité supérieure. Les vêtements, par
exemple; c'est vous, je pense, qui habillez tous ces messieurs d'Asie
et leur élégance...

--... laisse à désirer, j'en conviens! répond-il en riant. Oui, à
ce point de vue, notre industrie en est encore à la période des
expériences. Mais, même discutables, nos produits valent mieux
que la camelote dont l'Angleterre inonde les peuples d'Orient et
d'Extrême-Orient. Ceux-ci n'en veulent plus; ils se tournent résolument
vers nous. Non seulement parce qu'ils ont foi dans l'avenir économique
des Soviets, mais par sentiment. Nous sommes la première grande nation
qui les traitions en égaux, en frères. Ce qui les change...

Et souriant toujours, tourmentant du doigt les deux stylos obligatoires
qui plongent dans la poche de son gilet:

--Voyez-vous, conclut-il avec malice, il y a plusieurs façons de faire
des conquêtes, et la nôtre n'est pas la plus mauvaise...

                                   *
                                  * *

Les commerçants persans offrent ce soir un banquet à la direction de
la foire, dans la somptueuse salle des fêtes du palais. Lucullus dîne
chez Lucullus, sous l'immense écusson rouge où resplendissent tout en
or, la faucille et le marteau. Et un orchestre de gardes rouges verse,
à intervalles congrus, les flots de facile harmonie qui, ici comme en
pays capitaliste, favorisent la cordialité et la digestion.

La large table en fer à cheval est jonchée de guirlandes de fleurs, de
pyramides de fruits choisis, entre lesquels se presse tout un peuple
polychrome de bouteilles peu habituées à voisiner: porto, madère,
chypre, marsala, samos, english bitter, et tous les vins précieux du
Caucase, sans compter des flacons élancés de blanche vodka. De chaque
côté s'étalent en outre, présentés avec un art savoureux, des poissons
en gelée ou en sauce, des volailles froides, des charcuteries bien
en couleur, entourés d'une menue flottille de sardines, concombres,
tomates, crevettes, anchois, harengs, que dominent çà et là, comme
des cuirassés, des coupes pleines d'admirable caviar frais. Un festin
froid? Non, son avant-garde seulement: les _zakouski_, ces hors-d'œuvre
russes, destinés, tout juste, à aiguiser l'appétit...

Au centre de la table, trône, solide, épanoui, le président Malijcheff,
portant très droite sa tête rose et or de dieu scandinave. A sa droite,
face rase, grasse et subtile de chanoine, l'ambassadeur de Perse; à sa
gauche, un délégué des affaires étrangères de Moscou, pâle Nordique,
d'une élégance compassée. Et, groupés autour de la table, environ
trois cents convives, la plupart coiffés de la toque de feutre noir
des Persans, teint bistré, ovale alourdi et les paupières tombantes
sur des yeux de houille opaque, à travers lesquels rien ne filtre. A
part les invités russes, il y a aussi un groupe de Chinois et quatre
Asiates--Mongols ou du Turkestan?--beaux comme des rois mages, purs
traits aquilins qu'encadre une courte barbe frisée. Majestueusement
impassibles, ils mangent à peine, allongeant de temps à autre leurs
doigts d'ivoire pour cueillir un concombre ou un fruit, et ils ne
boivent que de l'eau.

Quelques musulmans les imitent. Mais les autres! Toutes les bouteilles
débouchées à la fois s'épanchent dans tous les verres; et les liqueurs
apparaissent, portant dans leurs robes toutes les couleurs du prisme,
tous les piments cosmopolites; l'on voit même, ô horreur! surgir de la
bière, en même temps qu'une étrange limonade rose qui a l'air d'avoir
rincé un flacon de patchouli. Et dans l'odorante fumée des cigarettes
à l'ambre, des santés s'échangent, à pleines rasades de vodka. On
boit à ses voisins, à ses vis-à-vis, à leurs aïeux, à leur postérité,
à la Perse, aux Soviets, à la Chine; on boit même--tout arrive--à
l'Occident et à la France. On boit en soulevant son verre à la hauteur
de son œil et en posant la main sur son cœur, tandis que se déroule un
intarissable défilé de mets exquis. Je n'en ai retenu que des sterlets
fondants à la chair couleur de bégonia et de divins sorbets, neige
veloutée et flamme. Mais si, à la fin, quelques Russes paraissent émus,
les Orientaux n'ont rien perdu de leur énigmatique et courtoise gravité.

Ils ne perdent même pas le nord. Un camarade garçon, ayant offert
sur ma robe une libation aux dieux exilés, mon voisin, qui porte des
moustaches de kalife suspendues à son long nez en croc, me dit avec une
grâce tout orientale, en décochant au président une œillade aiguë:

--Si le tovarish Malijcheff me permet de l'importer, je mets à vos
pieds la plus belle soie qui ait été tissée dans mon pays où se
tissent les étoffes les plus somptueuses du monde...

Car l'importation des soies de Perse vient d'être interdite.

Mais le tovarish Malijcheff ne sourcille pas sous cette attaque directe
et se contente de donner le signal des discours.

Paroles mesurées de l'ambassadeur de Perse, remerciements et vœux du
président. Puis le jeune délégué du _Narcomindiel_ de Moscou se lève.
Tout de suite, en quelques phrases énergiques qui bousculent sans
façon le pot de fleurs diplomatique, il insiste sur la nécessité pour
les peuples de l'Orient de se grouper économiquement autour de la
Russie des Soviets. L'Occident les a toujours exploités, traités en
vassaux. L'heure est venue pour eux de s'affranchir de cette humiliante
tutelle. La Russie qui, elle, les considère comme des amis, des égaux,
est prête à seconder leurs efforts, surtout ceux de la Perse qui fut
la première à reconnaître le gouvernement soviétique. Il faut lutter
contre l'impérialisme d'Occident et son égoïsme, il faut surtout lutter
contre l'impérialisme anglais, citadelle extrême du capitalisme, menace
constante et redoutable pour la paix du monde. Et brandissant son
verre, le jeune diplomate s'écrie avec une force que ne laissait point
soupçonner sa pâleur distinguée:

--Vive l'amitié de la Perse et des Soviets! Vive l'Orient! Vive surtout
la Perse économiquement libérée!

Les Persans, me semble-t-il, ne répondent qu'avec un enthousiasme
modéré à tant de fougueuse ardeur. Mais les rois mages, jusqu'ici muets
et dédaigneux, sautent sur leurs pieds, applaudissent de toutes leurs
longues mains osseuses, tandis que leurs dents étincellent dans les
courtes barbes noires d'où s'échappent d'étranges glapissements.

Éclair de magnésium. Les gardes rouges là-haut modulent une
_Internationale_ de choix.

Quant à moi, unique et très indigne représentant de l'Occident ennemi,
je songe dans mon coin:

--Mais pourquoi demander des capitaux à cet impérialisme européen?
Est-ce, ô paradoxe, pour mieux le combattre et le détruire que ces
Orientaux sollicitent de lui des armes?

«Pour mieux te manger, mon enfant», crie le bon ogre moscovite...




X

CE QU'ON VOIT AU VILLAGE RUSSE


Je ne me lasse pas de causer avec ma compagne, Nadine X..., tandis que
nous prenons nos repas côte à côte devant la nappe blanche où radis,
concombres, tomates et fruits mettent de si belles taches de couleur.
Son intelligence a toute la souplesse slave et plusieurs séjours à
l'étranger ont approfondi sa culture, élargi sa vision. Ensuite, elle
a connu les deux régimes. Assez âgée pour avoir goûté la douceur que
l'ancien avait pour les classes élevées; assez jeune pourtant pour
s'adapter au nouveau et comprendre, me dit-elle, l'élan qui, après
chaque chute, l'a soulevé au-dessus des horreurs et des souffrances.

Elle appartient à une de ces familles d'universitaires ou de savants,
comme il y en a tant en Russie, qui n'ayant pas voulu émigrer pendant
la tourmente, parce que leur patrie leur tenait trop aux moelles,
mettent, avec plus ou moins d'enthousiasme, mais en toute loyauté, leur
temps et leur talent au service du gouvernement soviétique.

L'époque est d'ailleurs passée où l'on méprisait ici l'esprit,
où l'intelligence était considérée avec soupçon. Les professeurs
de l'enseignement supérieur reçoivent encore, il est vrai, des
appointements fort médiocres (de 60 à 70 roubles par mois) parce
que l'État est pauvre, mais il leur est loisible de faire des
travaux supplémentaires, fort bien rétribués. Quant aux écrivains,
aux publicistes, ils connaissent des prix qui surprendraient leurs
confrères des pays capitalistes.

Madame X..., qui habite Leningrad avec sa fille de douze ans, élève
d'une école secondaire dont elle me parle avec bon sens et esprit, vit
elle-même, et fort bien--elle gagne jusqu'à 3.000 ou 4.000 francs par
mois--de traductions et de critique d'art. Elle a étudié depuis la
révolution, passé des examens d'histoire de l'art et possède un diplôme
qui doit équivaloir à celui de notre école du Louvre. L'art populaire
russe la passionne et elle m'entraîne vers le pavillon qui lui est
consacré dans la Foire.

                                   *
                                  * *

En route, nous nous arrêtons devant les bottes et les souliers
tartares, confectionnés pour la plupart à Kazan, mosaïques en cuir
souple de tous les tons les plus chauds, et aussi devant les blouses
et les robes brodées en rouge, blanc et bleu, de fleurs et d'animaux
stylisés.

Voici maintenant les meubles de bois sculpté: tables, tabourets,
étagères, d'une fantaisie qui ne perd jamais le sens des proportions
ni de l'usage; puis, en bois aussi, des plateaux, des vases, jattes,
salières, cuillères, tous les humbles ustensiles du ménage, les uns
unis et lisses comme des fruits, les autres peints de couleurs vives
que dominent l'or et le rouge, glorifiés par des ornements venus
du lointain des âges, où l'on retrouve l'influence de la Perse, de
Byzance, de la Grèce elle-même à travers des générations d'âmes et
de prunelles naïves. Ils sont, depuis fort longtemps, fabriqués dans
certains districts voisins de la Volga.

--Mais voici les perles de cet art, me dit ma compagne.

Et elle me tend tour à tour des boîtes, des coffrets, des tabatières.
Sur un fond laqué noir, dans un décor de montagnes, de cités à coupoles
et à beffrois, de beaux nuages irisés, d'arbres où perchent des oiseaux
fastueux, se détachent des adolescents en costume oriental, des
chevaliers et leurs montures au col arrondi, des cavales qui semblent
voler, des jeunes filles aux boucles flexibles, autour de clairs
visages ingénus et dont les tuniques flottent sur leurs pas légers.
Tout cela d'un dessin si pur, de couleurs d'un éclat si frais et si
hardi--or, vermillon, vert émeraude, bleu saphir ou lapis--que je les
admire, le souffle suspendu. C'est à la fois les primitifs italiens,
les miniatures persanes, les motifs des très anciens vases chinois que
l'on évoque. Et aussi quelques vieilles tapisseries. Est-il possible
que de simples paysans aient conçu et réalisé ces précieux joyaux d'art?

--Sans aucun doute, répond madame X... Il y a même là toute une
histoire.

Depuis des siècles, me dit-elle, dans des villages dont l'un n'est
guère qu'à cinquante verstes de Nijni, des familles de paysans
peignaient, de père en fils, les icônes qui peuplaient les églises
et les demeures de l'immense empire tsariste. C'est là que
s'étaient conservées sans alliage les traditions de la grande époque
iconographique russe, celle qui s'étend du XVe au XVIIe siècle.

Mais voici que, depuis 1914, les commandes avaient cessé. Qu'allaient
devenir les artistes de Khalin, de Palekhov, de quelques autres
villages? Le gouvernement soviétique s'en émut et chargea une mission
spéciale de les orienter sur des voies nouvelles. Il existait déjà
des objets de laque noire dont la technique était réputée. On décida
de les orner de miniatures dont les personnages seraient empruntés à
l'iconographie du passé, mais groupés dans des scènes de la vie des
champs: chasses, fêtes des récoltes, mariages, danses. Les artistes
répondirent à cette impulsion avec enthousiasme et leur verve, qui
n'est plus enchaînée par aucune convention rituelle, prend chaque jour
un essor plus fantaisiste.

Je rêvais d'aller les surprendre à l'œuvre. Aucun train, par malheur,
ne va jusqu'aux villages qui abritent ces étranges confréries de
peintres paysans. Et le temps manquait pour y arriver autrement.

--Voulez-vous tout de même voir un autre village? me demanda-t-on. Ils
sont assez typiques dans cette région...

                                   *
                                  * *

Nous partions quand je reçus une députation inattendue. Un groupe de
dames et de jeunes filles, employées dans les bureaux de la foire,
sachant que je venais de Paris, imploraient la faveur de jeter un coup
d'œil sur le contenu de mes valises. Honneur un peu gênant, pour ma
modeste garde-robe! Et quel déluge de questions embarrassantes firent
grêler sur ma tête ces jeunes intellectuelles en mal de coquetterie!
«Portait-on de grands ou de petits chapeaux? Garnis de fleurs ou de
plumes?--Et les robes? Était-il vrai qu'elles allaient allonger?--Les
élégantes, paraît-il, laissaient de nouveau pousser leurs cheveux?»

Ah! il s'agissait bien de marxisme, de communisme intégral, de
capitalisme d'État! Comme elles tournoyaient et pépiaient autour du
lointain miroir de Paris, ces charmantes alouettes bolchevistes! Sous
l'œil de Moscou, on n'en est pas moins Ève...

Deux jouvencelles, fraîches comme des primevères, se tenaient
discrètement à l'arrière, les mains enlacées--les deux petites femmes
de chambre qui nous servaient et dont j'avais remarqué les jolies
manières déférentes, avec je ne sais quel mélange de réserve un peu
fière:

--Ce sont des étudiantes, me dit-on; elles se placent, pendant les
vacances, afin d'amasser un petit pécule pour l'hiver. L'une d'elles
est tout à fait intéressante. Qui sait si elle ne deviendra pas
ministre ou ambassadeur, comme madame Kollontai? Ici, vous savez, les
femmes peuvent grimper aussi haut que leurs aptitudes le permettent...

                                   *
                                  * *

Nous voici dans une calèche à deux chevaux, mince et cambrée, conduite
par un _izvostchick_ à moustaches en double virgule noire, dont la
lourde tunique de drap vert, plissée à la taille, est superbement
ceinturée de plaques de métal.

Nous longeons au sortir de la ville un large étang, embrasé par les
hêtres pourpres qui s'y mirent.

--Peut-être, qui sait? les flammes de l'enfer, me dit en riant
Nadine X... C'est qu'il y a autour de cet étang de sombres légendes.
Voyez-vous cet amas de ruines? Là s'élevait, avant la guerre, un hôtel
fastueux où les riches marchands de la foire venaient mener leurs
orgies. Quand ils étaient ivres-morts, rien de plus facile que de les
dépouiller, de les égorger. Un bruit sourd, l'étang se refermait, on ne
revoyait plus les méchants marchands, morts en état de péché mortel. Il
y avait aussi des rixes, des guets-apens et toujours l'étang jouait son
rôle, gardait ses secrets. Aussi les paysans évitent-ils de passer ici
la nuit...

Nous avions gagné la campagne déroulant au loin ses prairies hirsutes;
elles sont coupées de bouquets de bouleaux, dont la précise ramure de
clair argent transparaît sous des nuées d'or, si légères qu'un souffle
suffirait à les soulever vers l'azur. Parfois, des taillis et de grands
espaces, où ne restent que les moignons des arbres, coupés, je crois,
sans trop de méthode. Et çà et là, des silhouettes penchées sur de
primitives charrues de bois, traînées par un cheval. Tout est loin
d'être cultivé. Quelle différence chez nous!

--Pourtant, dit madame X..., après la terrible famine de 1921, la
surface ensemencée du pays a augmenté rapidement et régulièrement.
D'après les dernières statistiques, en 1925, elle était arrivée à 84
% de la surface d'avant-guerre. Sans doute cette année l'a-t-elle
atteinte, ou même dépassée. De même pour le cheptel. Il avait beaucoup
diminué pendant la guerre, et après la révolution jusqu'à la politique
économique nouvelle. Depuis, il se reconstitue lentement pour les
chevaux et les bœufs, mais très vite pour les bêtes moins importantes.
Tenez, les porcs, sauf votre respect, comme disent vos paysans dans les
livres, ont passé de 6 % en 1922 à 85 % en 1924. Ne vous moquez pas de
moi, ajoute-t-elle, d'un petit air suppliant. Si je suis si savante,
c'est que j'ai dû guider récemment des missions américaines et je suis
documentée de frais...

--Y a-t-il un grand changement dans les campagnes, depuis le nouveau
régime?

--Pas le moins du monde. La vie des villages demeure à peu près telle
qu'autrefois. Ce que l'on ignore généralement à l'étranger, c'est que,
bien avant la guerre, la production agricole de la Russie était déjà
basée sur la petite propriété rurale. Peu à peu, pour les mêmes raisons
que dans vos pays, la terre avait passé des mains des seigneurs entre
celles des paysans. Ceux-ci détenaient, en 1915, 90 % de la surface
arable. La révolution n'a donc fait qu'achever l'œuvre commencée bien
avant elle. Et actuellement, comme autrefois, le système qui prédomine
est celui de la petite exploitation individuelle, aux risques et
périls de celui qui la dirige. Il y a bien quelques grands domaines
soviétiques où l'on fait des expériences de cultures, sortes de fermes
modèles d'État; il y a aussi quelques entreprises coopératives, mais
cela se perd dans l'ensemble. Insignifiant! Songez qu'il y a en U. R.
S. S. vingt-deux millions d'exploitations paysannes...

--Qu'a donc apporté de neuf l'État soviétique?

--Au point de vue juridique, transformation complète: au lieu d'être
partagé entre l'État, les grands propriétaires fonciers et les paysans,
tout le territoire est nationalisé. Plus de droit de propriété.

--Alors, cette terre que les paysans convoitaient tant, qu'ils
aimaient d'un amour si âpre...?

--Ils en sont à perpétuité et héréditairement les usufruitiers, les
fermiers, si vous voulez. Non seulement de celle qu'ils possédaient
avant la révolution, mais de celle qui leur a été accordée, lors du
partage des grandes propriétés...

Mais cet «usufruit perpétuel et héréditaire», n'est-ce pas à peu près
la propriété? Où est la différence?

--Ils n'ont le droit d'acheter ni de vendre aucun terrain de culture.
N'y a-t-il pas là, voyons, un abîme entre les deux systèmes?

Je ne suis pas tout à fait convaincue. Les paysans riches ne
peuvent-ils louer les terres de leurs voisins et les voisins eux-mêmes?
En tirer autant de bénéfices que si ces terres leur appartenaient?
D'autant plus qu'ils ont gardé tout leur cheptel et tous les
instruments agricoles qu'ils possédaient autrefois? Qu'importe le
droit théorique de propriété, si on a tous les avantages pratiques de
la propriété? Et je ne puis m'empêcher de penser: «En somme, tout ça,
blanc bonnet, bonnet blanc...»

                                   *
                                  * *

Nous avions quitté la route pour une piste à travers les champs. En
hiver, sans doute, quel cloaque!

--Et encore, elle existe, me dit madame X... Les villages de cette
partie de la Volga sont parmi les plus prospères. Dans beaucoup de
régions, les voies de communication étaient, sous l'ancien régime, et
sont encore presque inexistantes. De là, absence de marchés, d'échange
des produits. Il faudrait qu'un paysan qui cultive du lin, par exemple,
pût le vendre à un autre qui fait du blé ou du seigle. Et ainsi de
suite. Sans quoi, chaque ferme se contente de cultiver ce qui lui est
nécessaire et tout stagne. Il y a déjà des progrès sensibles pourtant.
Voulez-vous encore des statistiques:

«La vente des produits agricoles avait augmenté en 1923-24 de 30 %. Et
on construit des routes. Pas très vite, car, encore une fois, l'État
est pauvre... Mais il fait ce qu'il peut.»

Nous approchons du village. Autour d'une petite église à bulbe d'un
joli vert grenouille, se serrent les maisons basses, tout en bois,
chacune entourée de deux ou trois meules de blé. Si bien qu'on dirait
deux villages entrelacés, l'un gris et l'autre blond.

Trois jeunes filles en sortent, toutes vermeilles et rieuses sous des
châles blancs à fleurs écarlates, tenant à deux mains leurs jupes
bouffantes en cotonnade claire.

--Dites donc, c'est pourtant bien notre tour d'aller en voiture! nous
crie l'une d'elles.

C'est lancé avec bonne humeur, mais le cœur y est.

Nous y voici. Qu'elles sont charmantes, ces maisons, chacune avec son
jardinet fleuri de dahlias et de tournesols aux gros yeux d'or étonnés!
Derrière les fenêtres, des fleurs encore, géraniums et bégonias, dans
le cadre blanc des rideaux transparents. Et au bord du toit, au-dessus
de la porte, de chaque fenêtre, des frises sculptées, ornements,
oiseaux, animaux stylisés, dans le même style que les broderies et les
meubles, de véritables et précieuses dentelles de bois. On voudrait
prendre chaque maisonnette dans le creux de sa main et l'emporter comme
un bibelot.

--C'est que la sculpture sur bois est justement la spécialité de ce
village, m'explique mon guide. Presque tous, surtout ceux de cette
région, possèdent une petite industrie, un art local qui occupe les
longues heures, les longs mois de loisir entre les travaux des champs.
Dans les uns, c'est la vannerie fine, où nos paysans excellent et
produisent de vraies œuvres d'art, comme pour les meubles, les objets
usuels; dans les autres, ils tissent des étoffes, cette toile fine et
si solide sur laquelle on brode, ils font des balais, parfois de la
vaisselle; il y a aussi, dans la plupart des villages trop éloignés des
villes, des cordonniers qui fabriquent les bottes de cuir et de feutre,
des tailleurs, des potiers, sans compter les menuisiers, les charrons,
les serruriers, tout ce qui est nécessaire à la vie...

Des enfants, pieds nus, mais assez propres, frimousses rondes et
vermillonnées sous la botte de paille de leurs cheveux, sautent sur
des tas de planches. Des femmes, gonflées comme des sacs par de
multiples jupons, un mouchoir noué sous le menton, s'en vont au puits,
en balançant des seaux; d'autres rentrent, un paquet de linge sur la
hanche, ou bien étendent chemises, blouses et caracos sur la barrière
de leur jardinet, comme chez nous.

Pourtant, elles vont au club, me dit-on, y discutent avec bon sens
toutes les questions du village; et plusieurs font partie du Soviet
local.

--Au début, les maris étaient inquiets. «Si les femmes perdent leur
temps aux réunions, qui fera cuire le chou?» se lamentaient-ils.
Maintenant, ils voient que rien ne souffre et se sont calmés... Il y a
même de plus en plus de femmes dans les conseils...

Un grand paysan robuste, barbe blanche en collier, cheveux coupés au
ras de la nuque et, dans un visage raviné, des petits yeux bleu vif
comme une fleur de bourrache sur un vieux mur, est appuyé contre la
porte de la maison commune. C'est le président du soviet, le _starost_,
le chef du village, comme on aurait dit autrefois.

--D'ordinaire, les présidents des Soviets sont jeunes, me dit mon
guide, mais celui-ci a gardé la confiance du pays; c'est lui qui
dirige les débats, s'occupe de la distribution des terres, car, après
les morts, les naissances, il y a sans cesse des remaniements. Et
vous devinez que cela ne va pas toujours tout seul, surtout quand il
s'agit de répartir les champs rapprochés du village et ceux qui en sont
éloignés et n'ont même pas de puits...

Elle demande au bonhomme s'il est content de la récolte; l'air affligé,
il secoue la tête:

--Au printemps, oui, il y avait de l'espoir, dit-il, la plaine était
verte et touffue. Mais les pluies sont venues, elles ont trop duré, on
n'a pas pu rentrer à temps l'avoine, le seigle; le grain a pourri. Plus
au sud, il y a eu aussi des sauterelles qui ont tout dévoré.

En réalité, si «Camarade Récolte», comme on dit dans les meetings, n'a
pas tenu toutes les promesses qu'elle donnait en mai, si l'exportation
s'en trouvera réduite, la situation n'a pourtant rien de tragique. Mais
sous quel ciel le paysan ne se plaint-il pas?

Celui-ci me considère de ses petits yeux finauds, un peu méfiants.
J'aurais bien des choses à lui demander, mais c'est lui qui me
questionne:

--Les gens des campagnes sont-ils contents en France? Les blés sont-ils
aussi beaux qu'ici? Se sert-on de machines pour les couper et pour les
battre?

Et comme pris d'un remords soudain:

--Dites-leur tout de même, là-bas, que la Russie ne craint plus de
nouvelle famine...

Nous passions devant la porte ouverte d'une maison. Je jetai un coup
d'œil à l'intérieur. Je vis une table, des bancs, le poêle qui luisait
faiblement; je vis une machine à coudre à la place d'honneur, mais
nulle part la veilleuse sous l'icône.

Comme chez nous, à la fin du jour, des chevaux, des vaches, des moutons
rentraient vers les étables, poussés par les chiens; des fumées bleues
s'élevaient au-dessus des toits; de fraîches voix féminines chantaient
un chœur monotone. Une douce paix un peu triste s'étendait sur la
grande plaine vide.

                                   *
                                  * *

Retour par la ville haute de Nijni; celle-là, c'est bien un grand
village de cent mille habitants. L'herbe croît dans les rues qui
s'en vont où leur fantaisie les pousse. Des troupeaux de chèvres
y broutent, des escouades d'oies et de poules y picorent les tas
d'ordures. Çà et là, des palais un peu délabrés, comme on en voit en
Italie, tout guillochés de dentelles de plâtre ou flanqués d'imprévus
portiques corinthiens. Des maisons blanches se cachent dans de vieux
parcs abandonnés ou semblent rêver au bord de bassins jonchés de
feuilles mortes. Dans un jardin de monastère des popes aux longs
cheveux, visages tartares aux narines retroussées, devisent dans des
allées rouillées et leurs longues robes luisantes de crasse frôlent
tantôt des touffes de chrysanthèmes et tantôt des tombes envahies
d'herbes folles. A une petite fenêtre, une figure fanée de religieuse
est inclinée sur un ouvrage blanc. Moines et nonnes vivent librement
dans ce monastère, mais il n'en vient plus de nouveaux. Les vocations
religieuses se font rares, paraît-il. Nous croisons encore un pope,
vieillard aux beaux traits nobles, qui nous jette au passage un regard
pénétrant et triste:

--Le métropolite, murmure ma compagne.

C'est un des archevêques les plus distingués de Russie. Au début, il
fut, paraît-il, suspect, emprisonné. Maintenant on le laisse libre,
mais il ne quitte plus sa ville.

Puis des églises, toujours des églises, une cathédrale aux cinq
coupoles d'argent clair qui accueillent doucement les derniers rayons
du jour. Nous gravissons une colline que couronne le Kremlin, plus
ancien que celui de Moscou, sobre et trapu, dressant, au-dessus de
ses murs crénelés de brique rose, ses tours arrondies et ses beffrois
carrés.

Et, tout à coup, du haut du promontoire en proue, voici l'immense
Volga couleur d'étain, étalée sur la plaine plus immense encore qui
s'enfuit là-bas, plate et grise, jusqu'à l'horizon, où elle se mêle au
grand ciel de cendre qu'abandonne peu à peu la lumière. Paysage d'une
incomparable et grandiose mélancolie, devant lequel tombe tout désir
d'effort.

Mais à gauche, par milliers, des feux en lignes géométriques s'allument
et étincellent: c'est, ramassée sur elle-même, la ville basse, îlot
fiévreux, haletant, où, entre l'Europe et l'Asie, s'échangent produits
et idées modernes. Deux mondes. Lequel vaincra l'autre?




XI

AU FIL DE LA «PETITE MÈRE VOLGA»


Vers la fin du troisième jour, je quitte,--il faut bien--Nijni-Novgorod
et m'embarque sur la Volga.

Mon beau paquebot blanc porte son drapeau rouge piqué sur l'oreille
comme un coquelicot. Il s'appelle le _Tchaïkowsky_, nom du plus
populaire, du plus élégamment enrubanné des compositeurs russes.

A l'embarcadère, c'est tout le grouillement de l'Orient, sans
sa lumière--il fait gris--ni son pittoresque--foule d'un jaune
terne.--Vendeurs de fruits, de pastèques, d'œufs, de graines de
tournesol, de menue camelote, portefaix, mendiants, infirmes, tendant
tous à la fois, du même geste, leurs marchandises, leurs sébiles, leurs
moignons, sont là, serrés, tassés, piétinant dans la boue liquide,
mêlant appels, plaintes, vociférations.

Dans l'entrepont, campent déjà sur d'énormes ballots, des tribus
de paysannes, elles-mêmes ballots ficelés à la taille, d'enfants,
tête rasée, regardant de tous leurs yeux vifs, de moujiks, toisons
exubérantes, en caftans doublés de peau de mouton, leurs pantalons
de toile bleue fourrés dans leurs bottes. Dans un coin, des femmes
tziganes, accroupies en cercle dans leurs robes rouges, jaunes, ou
vertes comme des pétales de fleurs, forment parmi ces gens terreux un
éclatant massif. Les hommes, face cuivrée, cheveux bleutés en anneaux
gras et des cercles d'or aux oreilles, tournent autour d'elles d'un pas
souple; tandis qu'une adolescente, mollement drapée dans un long châle
couleur de capucine, offre au soleil couchant son rond visage, doré
comme une orange, et sourit d'un sourire mince et mystérieux.

La scène était-elle différente au temps des tsars?

Et le bateau engouffre par lampées indifférentes des chevaux qui
renâclent, des meubles, des moutons effarés, des porcs offusqués qui
grouinent, et toute une file noire de fourmis humaines, pliées sous
d'hétéroclites fardeaux.

Aux premières, là-haut, quel contraste! Quel calme et quel espace!
Décidément, l'égalité serait-elle une chimère d'Occident? Il est
vrai que les voyageurs peu nombreux sont eux-mêmes des prolétaires:
fonctionnaires d'État ou délégués de coopératives.

Si mon wagon-lit avait les dimensions d'une cabine, ma cabine a celles
d'une chambre d'hôtel. J'ai une table avec une jolie lampe électrique
à abat-jour rose, un fauteuil, une chaise-longue à la Récamier. Le lit
n'est pas fait, car la plupart des Russes transportent leurs draps,
leurs couvertures, et parfois un petit matelas, comme un escargot sa
coquille. Mais pour deux roubles un domestique à moustaches de palikare
se charge de tout aménager.

Les cabines ouvrent sur une longue salle à manger qu'achève un salon en
rotonde: piano, fauteuils, table ovale en acajou style Louis-Philippe,
sur laquelle trône une de ces plantes dénommées caoutchouc, dont les
feuilles de zinc ont un air si niais. On se croirait dans un très
bourgeois salon de vieille famille provinciale.

Sur le pont, sombre féerie: nous sommes tout juste au point où l'Oka
jette ses eaux violentes comme un trait d'acier dans la douce Volga
bleue, nonchalamment allongée entre ses berges de sable blond. Et, de
rivière paisible qu'elle était, la voici, par la volonté de son viril
compagnon, transformée en fleuve gigantesque qui descend avec majesté
pendant quatre mille trois cents kilomètres, du nord de la Russie
jusqu'à la mer Caspienne, sertie en plein désert d'Asie. Est-ce par
ironie ou par crainte que les Russes appellent si câlinement cette
énorme créature la «petite mère Volga»?

La ville basse de Nijni s'enfonce comme un éperon de fer au confluent
des deux fleuves, élevant sa cathédrale aux trois tours, d'un gris
à peine bleuté, dans l'immense ciel lilas tendre où se balancent de
grands vols d'oiseaux noirs. L'eau s'étend à l'infini, comme une
lame d'argent. A peine de fines barques, aux personnages précis, en
raient-elles la surface. Puis voici, traînant sur l'eau ses feux
sanglants, un grand paquebot blanc, frère du nôtre qui s'avance...

Gémissements de sirènes, halètement et hoquets de machine. Doucement
nous nous détachons de la rive, nous glissons dans un bruit de soie;
doucement nous voyons se révéler, s'effacer ensuite les maisons
blanches, les églises de la ville haute, puis ses lumières. Au piano,
un tout jeune homme, le visage rêveur sous sa casquette d'apache,
essaie d'un doigt un air nostalgique. Au-dessous quelqu'un à bouche
close, fredonne un air d'Orient, comme s'il rêvait tristement. J'ai dit
tout à l'heure adieu à mon aimable compagne. Le temps est lourd, la
nuit de plus en plus épaisse, sous un ciel bas et tourmenté. Et je me
sens tout à coup très seule et très loin, au milieu de ces gens dont je
ne comprends ni la langue ni l'âme.

                                   *
                                  * *

Tout à coup, venant d'en bas, une jeune voix lance à plein gosier:

--_All right! Fine!_

Il prononce «_foïne_». Ce joyeux accent nasal? Cela ne peut être qu'un
Américain.

Il apparaît en haut de l'escalier: un grand diable de garçon qui a un
feutre de cow-boy, une tunique kaki vaguement militaire, une culotte et
des bottes de paysan russe--des bottes étranges, en grosse toile, avec
des semelles de corde. Sa figure colorée aux traits forts, son sourire
cordial et direct, je les attendais, mais quel est ce regard qui n'est
pas d'Amérique: rêveur, mobile, plein d'ardeur et d'inquiétude?

Devinant une étrangère, tout de suite, sans façon, il m'adresse la
parole. Et bientôt je sais son histoire. Un Américain, en effet, mais
de mère russe, ce qui explique le regard; il a passé en Russie une
partie de son enfance et n'a jamais cessé de parler la langue. Retour
aux États-Unis, quelques années dans une exploitation agricole de
l'Ouest, coupées d'études dans une école secondaire, puis dans une
université, voilà qui explique aussi ce singulier mélange de manuel
et d'intellectuel. Maintenant, avant de commencer la vie sérieuse, il
s'accorde un ou deux ans de voyage, _to see something of the world_,
pour voir le monde. Mais pas à Montmartre, à Deauville, ni même à
Venise. C'est le peuple qui l'intéresse, et naturellement la grande
expérience de Russie, son pays d'enfance. Communiste? Qui sait? En tout
cas, il n'est pas convaincu du tout qu'ils aient besoin de révolution
aux _States_. Ou du moins pas encore.

Depuis juin, il se promène de village en village; il s'arrêtera demain
matin à une station appelée Vassilo-Soursk et continuera son voyage
le long de la Volga, jusqu'à l'époque des grands froids. Il a aidé
aux moissons, à la récolte des fruits, rentré les foins. Tous les
travaux des champs le connaissent. Partout les paysans se sont montrés
accueillants, il a couché chez eux, causé avec les uns, les autres.

Quelle occasion de me renseigner! Je le presse de questions:

--Est-on content dans les campagnes?

--Somme toute, oui, répond-il. Naturellement les gens grognent. Comme
ils commencent à gagner plus d'argent qu'autrefois, ils voudraient
pouvoir se donner plus de confort. Sans quoi, pourquoi travailler?
disent-ils avec assez de bon sens. Or les objets qu'ils voudraient
acheter sont plus chers que les produits qu'ils vendent. Et ils
sont en quantité insuffisante. Par exemple, il y a souvent disette
d'étoffes de laine et surtout de coton. Les femmes doivent aller
plusieurs fois à la ville pour en découvrir dans les magasins. Et
quelle qualité! _Poor stuff_... Ils réclament aussi des écoles dans
chaque village. Et encore des cinémas. Les tournées de films de
propagande qu'on y a faites leur en ont donné le goût. N'oublions
pas non plus les phonographes. J'ai vu des _isbas_ pleines à craquer
pour écouter des valses italiennes et des refrains de music-hall
anglais. Encore étaient-ce de vieux instruments chevrotants et édentés,
achetés d'occasion, Dieu sait où! Enfin, croiriez-vous qu'une ou deux
fois, j'ai rencontré des pianos? En pleine steppe, oui... Ah! ils
s'éveillent, les paysans russes, _by Jove!_ C'est à bottes de sept
lieues qu'ils rattrapent le temps perdu.

--Et les machines agricoles, les adoptent-ils?

--Ça, c'est autre chose. Les vieux, vous comprenez, ne sont guère
enthousiastes. J'avais beau leur dire pourquoi et comment nous nous en
servons aux _States_, où la campagne ressemble aux steppes russes, et
quelle richesse en résulte: «Nous continuerons comme nos pères nous ont
appris, et avant eux nos grands-pères, disaient-ils en hochant la tête.
Les jeunes, eux, feront ce qu'ils voudront.» Et ils veulent. Il paraît
qu'en Ukraine et au Caucase, il y a des districts entiers où la culture
est tout à fait scientifique. Le gouvernement achète des machines en
Tchécoslovaquie, en Amérique. En une seule année il a importé dix mille
tracteurs Ford. Les coopératives agricoles les vendent à crédit, les
louent. Mais ce n'est pas encore le succès. A mon avis, les dirigeants
soviétiques ont oublié le principal: ils auraient dû installer, comme
en Amérique, dans un rayon de cinquante à cent verstes, des postes
pour les pièces détachées, pour les réparations surtout, ce que nous
appelons des _service stations_. A quoi bon des tracteurs pour des
gens qui ne savent pas s'en servir? A la première anicroche, ils se
détraquent ou se rouillent; on ne peut pas les réparer, et ce n'est
bientôt plus qu'un inutile amas de ferraille...

--Et le régime soviétique, qu'en disent les paysans?

--Pas grand'chose. Beaucoup ne s'en préoccupent guère; mais on sent
qu'au point de vue politique, ils sont satisfaits. Jamais ils n'avaient
joué pareil rôle dans les affaires publiques, vous comprenez; ils en
ont conscience, et aussi qu'ils sont les maîtres de demain...

--Mais ils ne regrettent pas leur «petit père», le tsar, pour lequel
ils avaient un tel culte? Ils ne se révoltent pas à la pensée de son
abominable fin, de celle de ses enfants?

Le jeune Américain laissa un instant errer ses yeux sur l'eau devenue
plus claire que le ciel, puis d'une voix basse, un peu honteuse:

--Non. Il faut dire la vérité: non seulement ni indignation ni regret,
mais pas une fois je n'ai entendu prononcer le nom de Nicolas II.
Peut-être y pensent-ils; mais par prudence ils ne le disent pas. Que
voulez-vous? Il était si haut, si loin du peuple...

--Et leur religion?

--Ils sont libres, maintenant, de la pratiquer. Ils peuvent être
baptisés, se marier, se faire enterrer à l'église, c'est tout ce qu'il
leur faut.

--Mais l'enseignement de l'école qui enlève la foi à leurs enfants...?

--Au début, quelques-uns ont protesté, surtout les mères. A présent, je
crois, _they don't mind_, cela leur est égal. On a dit que le paysan
russe était mystique. Pas plus, je pense, qu'en Amérique ou en France.
Superstitieux, oui. Ce n'est pas la même chose. Et puis, autrefois,
l'église tout en or, avec les belles cérémonies, l'encens, les chants,
c'était leur seule distraction. Aujourd'hui, ils ont le club, les
lectures, les conférences, les discussions politiques, ils ont même des
représentations théâtrales qu'ils organisent eux-mêmes...

Je me souvenais des propos passionnés de ma jeune émigrée, dans le
train, entre Berlin et Varsovie. Je les répétai au jeune homme.

--Voyez-vous les paysans aider à une contre-révolution?

Un silence. Puis, avec gravité:

--En toute conscience, non. Ils peuvent critiquer le nouveau régime,
chercher à le modifier. Mais c'est _leur_ régime. Ils se sentent là
avec des gens comme eux, des gens de leur classe. Jamais ils ne le
détruiront. Allez, le passé est bien mort.

                                   *
                                  * *

Hier soir, une brume floconneuse et blanche comme de l'ouate avait
peu à peu emmitouflé ciel et eau. Le paquebot avançait avec prudence.
Couché sur une immense gaule, un marinier sondait les profondeurs, les
annonçant à cris rauques, enveloppés eux aussi doucement de coton,
et semblant venir de très loin. De petites lanternes rouges clignant
faiblement sur des bouées, indiquaient la route. Tout à coup, stop!
Hurlements de sirènes. Avons-nous touché? Non. Mais le brouillard est
trop épais, il faut attendre. Des bateaux glissent comme des fantômes
gémissants. Et toute la nuit, marche lente, arrêts, dialogues animés
des machines. La pluie tombe soudain à flots et le battement monotone
«de ses petits pieds froids», comme dit le poète anglais, se mêle au
souffle régulier de la machine, au froissement de l'eau.

En m'éveillant, je pousse mon rideau. Il pleut toujours. Sur la rive,
plate et sablonneuse, un mur blanc de monastère étreint une oasis
d'arbres blonds d'où s'échappent les tours renflées et les coupoles
d'argent d'une église. Toujours des églises. Que ce serait beau sous le
soleil!

Du haut du pont, à peine aperçoit-on la lointaine rive gauche, plaine
rase qui, plus basse que la vaste eau jaune, semble fléchir sous son
poids. La rive droite déroule sans fin des collines dont l'onduleuse
échine disparaît sous une fauve fourrure de halliers. Parfois des
prairies avec des vaches, des moutons bruns, des porcs vautrés dans la
vase.

J'arrive juste à temps pour serrer la main de mon Slavo-Américain.
Il descend à une petite station en bois de pitchpin, grimpe d'un pas
vigoureux la pente boueuse, le buste très droit sous un énorme ballot
de toile verte, agite joyeusement son feutre de cow-boy et disparaît
sans que j'aie même pensé à lui demander son nom. Heureux croisement de
deux races si opposées!

A bord se trouve un autre échantillon de l'Amérique: une charmante
femme, Mrs F..., svelte et solide, fin visage de pastel un peu effacé,
mais avec tant de vie dans les courtes boucles volontaires des cheveux
gris, dans les yeux verts au regard avide! Pendant la guerre, elle
était en mission en France, pour nos réfugiés du Nord, pour des
cantines de soldats. Depuis, elle a voulu voir la reconstruction
en Europe, «le mouvement de la vie neuve», comme elle dit un peu
précieusement. Elle a séjourné d'abord dans les pays d'Europe, puis
en Turquie, Syrie, Mésopotamie, Irak. Elle arrive de Perse, où elle a
passé plusieurs mois:

--Se doute-t-on, en Europe, me dit-elle, à quel point est profond chez
tous ces peuples le réveil des nationalités? Ils ne veulent plus de
la tutelle d'Occident, ils n'en veulent plus. Tôt ou tard, ils s'en
affranchiront. Et si l'Occident résiste, ils se grouperont autour
de la Russie qui comprend leurs aspirations, souffre elle aussi de
l'ostracisme de l'Europe, et leur offre un système qui est à la fois
souple et cohérent...

Elle me donna l'explication de la réserve que j'avais remarquée à Nijni
chez les marchands persans. La Perse, il y a quelques années, avait
donc été la première à reconnaître les Soviets, tandis que les Soviets,
de leur côté, renonçaient aux avantages territoriaux, aux dettes, aux
concessions du régime tsariste. Leur influence semblait être solidement
établie en pays persan, d'où ils avaient évincé les Anglais. Des
ministres anglophiles furent même alors exilés.

Mais, depuis un ou deux ans, retour offensif de la cavalerie de
Saint-George. Le shah Pahlévi est, paraît-il, retombé sous la coupe
britannique. Les exilés ont été rappelés. Est-ce à cause des nécessités
économiques de l'heure ou par représailles que les Soviets ont, depuis
quelques mois, presque entièrement fermé leurs frontières aux produits
persans? Quoi qu'il en soit, privés de leur principal marché, les
Persans sont furieux et désolés. La lutte est ouverte sur ce champ de
bataille économique entre les deux grandes puissances. Qui l'emportera?

Mrs F... parie pour la Russie. Pahlévi, dit-elle, a une grande
vigueur dominatrice, mais pas de cerveau; pouvant et devant rester
chef d'un gouvernement démocratique, il a voulu assumer le rang et les
prérogatives des shahs; il mécontente son peuple par sa pompe et ses
dépenses excessives. Malgré l'appui anglais, sans doute sera-t-il un
jour balayé par un coup d'Etat.

De son pays, elle parle avec amour, mais sans indulgence:

--Toutes ces races mêlées, dit-elle, ont fait perdre à l'Amérique son
ancien idéal un peu puritain. L'argent dont nous sommes gorgés nous
monte à la tête. Quel enfer nous faudra-t-il traverser pour retrouver
notre âme?

Pour le moment, elle est venue voir «ce que la Russie rouge fait pour
le monde».

--En tout cas, le _Paradis retrouvé_ de Milton, ce n'est pas ici! fait
une voix gaîment roucoulante, la voix d'une Russe qui l'accompagne.

Bien typique aussi. Une carrure, une face massive et colorée de boxeur,
et, là-dedans, des yeux de petit enfant, frais, naïfs, qui, tour à
tour, rient, pleurent, lancent des éclairs ou s'attendrissent. Artiste
et lettrée jusqu'aux ongles, poète naturellement et sans effort,
mais pas plus de jugeote qu'un oiseau. Oui, une âme d'oiseau de mer,
généreuse, passionnée, contradictoire, amie de la tempête, s'élançant
d'un coup d'aile depuis les nuées d'orage tout là-haut jusqu'au plus
profond de l'abîme. Une vraie Slave.

De très vieille famille, elle a tout perdu, elle a connu toutes les
douleurs, toutes les misères de la révolution. Mais critique-t-on son
œuvre? Elle retrouve aussitôt bec et ongles pour la défendre.

--Des erreurs, des crimes, il y a eu, il y a encore, fait-elle.
Pourtant, à aucun autre pays je ne voudrais donc appartenir. On
trébuche, on tombe, on se relève, on repart vers l'avenir... Plus
qu'ailleurs on trouve ici de la souffrance, mais aussi de la grandeur...

Nous causons, étrangement réunies, venues toutes trois de points si
opposés de l'horizon du monde et de la pensée. Comme moi, elles vont
visiter Kazan, et nous décidons d'unir nos destinées.

                                   *
                                  * *

Il ne cesse pas de pleuvoir. Nous croisons des files de chalands
chargés de réservoirs de naphte, de pommes de terre, de peaux de
mouton; et souvent, tirés par de minuscules remorqueurs essoufflés,
d'immenses radeaux faits de troncs d'arbres assemblés par des cordes,
portant des femmes et des enfants, des fleurs en pots, des chiens,
des chats, des bancs, des cabanes, toute une ville flottante. Des
bateliers, avec de longues rames, courent de droite, de gauche, se
penchent, le corps et les muscles tendus, rétablissent l'équilibre de
l'énorme masse.

Le commerce des bois de construction a donc repris son activité? Une
partie seulement, me répond-on. Naguère, la petite mère Volga était
beaucoup plus affairée. Sa flotte comptait environ trois cents bateaux
à vapeur. Elle n'en a plus que soixante-quinze. Il est vrai que, l'an
dernier, deux seulement avaient recommencé à fonctionner.

Nous apprenons aussi qu'à part nous trois, il n'y a pas, en première,
de voyageurs payants. Les quelques autres sont des fonctionnaires
ou des délégués de trusts d'Etat. Par exemple, on se rattrape dans
les autres classes, toutes les cabines de seconde sont occupées, les
troisièmes bondées. Le prix des transports pourtant n'est pas plus
élevé qu'en France, mais ici on est plus pauvre.

Le _Tchaïkowsky_ s'arrête de temps à autre--le pays n'est guère
peuplé--devant de petites villes, de grands villages. Les unes ont de
charmantes maisons de bois clair, parées de fleurs, parfois peintes de
rose, de bleu pâle; les autres, des chaumières grises, très pauvres,
de forme circulaire, sous les toits de chaume coniques. Au milieu, la
modeste église dont on voit battre la cloche comme un cœur. Autour du
port, attendent les produits qu'on fabrique dans le district: tonneaux,
cuves, cercles de barriques, carrosseries et cadres de carrioles, de
traîneaux et, par centaines, ces _dougas_ qui inscrivent au-dessus de
la tête des chevaux de si jolis accents circonflexes peints.

Sous l'averse, dégringolent du haut des collines, par des pistes
fangeuses, des paysans bottés, leurs touloupes ouvertes sur des
chemises de cotonnade rose, serrées à la taille par un mouchoir blanc;
de lourdes _babas_, chargées de paniers; des vols d'enfants, pieds
nus, mal mouchés et rieurs. Ils se rangent en double file devant
le débarcadère; tous ont quelque chose à vendre: du lait dans des
bouteilles, des pommes, des œufs, des poulets, des bouquets d'asters
ou de chrysanthèmes. Un homme propose un petit chien-loup, qui sort du
caftan son museau pointu, farouchement retroussé sur de blanches dents
effilées.

Des gens entrent, sortent du bateau, portant à bout de bras, comme des
arrosoirs, leurs samovars de cuivre ou du fer battu, balançant des
valises de bouleau, pliés sous de gros sacs bariolés, ou brandissant,
comme un pennon de victoire, des quartiers de viande au bout de crocs
de fer. Les débardeurs transportent des caisses pareilles à des niches
à chien et des ruches, blondes comme leur miel, d'où s'échappent
des nuages d'abeilles irritées... Autour du paquebot, des barques
chargées de pommes vermeilles, de pastèques marbrées de jaune et de
vert; on dirait, roulés sur leurs anneaux, de gros serpents pythons.
Des bandes de canards tournent en barbotant et en cancanant en chœur;
des oies plongent, puis, toutes ensemble, tendent leur cou, leur bec
jaune indigné, et sifflent. Des cochons, sur le bord, lèvent leur
hure tavelée. Et tous ces yeux petits, grands, fendus en amande ou en
fente oblique, noirs, bruns, bleus, verts, tous ces yeux d'humains ou
d'animaux sont orientés vers le beau navire blanc qui apporte la vie
inconnue.


Je vous jure que je n'y pensais pas du tout: de la cale jaillit tout à
coup, lancé d'une voix robuste, un long cri d'appel, une autre y répond
par un cri plus grave, et une autre encore, le prolongeant de notes
aiguës qui y ajoutent je ne sais quelle crainte et quelle détresse;
puis un chœur s'élève, mélopée d'abord confuse, lamentant en mineur
la souffrance de l'effort, sa vanité, et toute la pitié des pauvres
humains; il s'élargit ensuite peu à peu, prend un accent de lutte et
d'ardent défi, coupé de silences haletants, de hoquets, de ahans de
bûcherons, s'arrêtant, puis reprenant et s'élançant toujours plus
fort, toujours plus haut, jusqu'à l'instant où il prit son essor pour
s'achever en longue clameur encore douloureuse, la clameur triomphante
et meurtrie de tous les enfantements, de toutes les victoires.

Le fameux chant des bateliers de la Volga! Comme, entendu sur cette
rive, si loin des salles de concert, il était éloquent! Quelle lumière
il jetait sur le fond tourmenté de l'âme russe, son besoin éperdu de
sacrifice, de rêve et d'espoir, et la vigueur simple et jeune qui la
soulève, toujours et malgré tout, au-dessus des orages!

Je voulus voir de près ces chanteurs sublimes. Je descendis dans
l'entrepont. Il faisait déjà noir. Je n'aperçus aucun visage, mais
simplement de pauvres être anonymes, cachés sous la terne défroque du
travail, la même sous tous les cieux, même sous les cieux bolcheviques,
groupés et courbés autour d'une masse de bois et de métal qu'ils
avaient poussée jusqu'au débarcadère. Qu'était-ce donc, cette charge
pesante, qui avait fait jaillir le vieux chant séculaire des débardeurs?

--Oh! une machine à battre, me répond quelqu'un, commandée par une
coopérative agricole et qui, naturellement, arrive après la moisson...




XII

KAZAN, CAPITALE DE LA REPUBLIQUE TARTARE


Il n'est pas cinq heures du matin quand nous abordons à Kazan. Nuit
mystérieuse qu'éclairent seules, et si faiblement, les blanches vapeurs
immobiles au-dessus de la Volga endormie.

La ville est à trois ou quatre verstes du port. Nous montons dans
des ombres de _drotschki_, conduits par des cochers invisibles dont
la voix, enveloppée dans un petit nuage rond, sort drôlement d'une
montagne de cache-nez. Le long de la route voilée, de bizarres
créatures grises--hommes ou femmes?--portant sur chaque épaule un long
bâton recourbé, aux deux bouts duquel se balancent des corbeilles
d'osier pleines de légumes, de fruits, de bouteilles de lait, courent
droit devant eux. Ils courent sur la pointe du pied, tête en avant,
jarrets ployés, du pas muet et mou des Asiates. Ils courent par
centaines, nous suivent, nous effleurent d'un flasque frôlement de
chauves-souris, nous dépassent sans un mot, sans un regard. Etrange
impression de rouler ainsi parmi ce peuple de fantômes pressés et qui
ajoute à la tristesse de l'aube humide et froide.

Où sont ses doigts de rose? Revêche comme une servante mal éveillée,
elle se décide enfin à entr'ouvrir vers l'Orient une lucarne où se
glisse doucement une pâle lueur. Alors, là-haut sur sa colline, Kazan,
peu à peu, se révèle, masse confuse hérissée de tours, de coupoles, de
flèches aiguës qui sont des minarets.

Kazan, porte de l'Asie, naguère route des caravanes venant de Sibérie
et de Boukharie, carrefour des deux voies qui fendent la muraille de
l'Oural. Ville tartare, ville musulmane. En 1257, elle est fondée
par un grand chef, Sayan, khan du Kaptchak; elle joue le rôle de
première étoile dans le commerce entre l'Europe et l'Asie, s'enrichit
fastueusement, devient un centre d'art et de culture où se mélangent
les deux civilisations: celle de l'Asie, rayonnant depuis des siècles
et déjà déclinante; celle de l'Europe qui émerge à peine de longues
ténèbres. Elle ne cesse de lutter contre ses voisins les Russes, jaloux
de son éclat, atteint à son apogée au XVe siècle, où elle devient
capitale du Khanat de la Horde d'or. Puis, sans doute amollie, après
plusieurs péripéties sanglantes, se laisse, au XVIe siècle, capturer
par Ivan le Terrible, puissant tsar moscovite.

Elle garda sa religion. Mais les gros propriétaires russes qui vinrent
s'y établir, les fonctionnaires, le clergé orthodoxe tentèrent d'y
faire régner l'ordre et la pensée tsaristes; ils vécurent en assez
bon accord avec la riche bourgeoisie tartare qui, elle, se réserva la
plus importante partie du commerce et de l'industrie. Mais les masses
de travailleurs--paysans et ouvriers--végétaient dans la misère, la
crasse, l'ignorance. Qu'étaient devenues les anciennes traditions, la
culture tartare si particulière et d'essence démocratique?

                                   *
                                  * *

La politique des minorités, un des traits les plus importants et
les moins connus du régime soviétique, vient, me dit-on, de les
ressusciter. Kazan est de nouveau une grande dame, une capitale,
la capitale de la république tartare, qui compte trois millions
d'habitants. C'est une des quatre républiques de la Volga, qui
font elles-mêmes partie de la République fédérale de Russie, une
des trente-quatre républiques autonomes qui composent l'Union des
républiques socialistes et soviétiques fédérées.

Trente-quatre aux avant-dernières nouvelles, car ce chiffre varie tous
les jours: l'Union soviétique, mère très moderne, permet facilement
à ses filles de s'émanciper dès qu'elles atteignent l'âge de raison.
Elle laisse à ces républiques autonomes le droit de disposer de leur
sort,--et même de la quitter, si elles veulent voler de leurs propres
ailes--et de se développer selon leur nature, dans le sens de leurs
aspirations nationales. Elles ont le droit de régler, en ne tenant
compte que des directives générales des organes fédératifs, toutes les
questions d'administration locale: enseignement, justice, agriculture,
travaux publics, santé, prévoyance sociale.

Mais, mère soupçonneuse aussi, elle ne leur lâche pas entièrement la
bride. Si elles allaient faire des sottises? Elle se réserve l'armée,
les affaires étrangères, le contrôle des finances, le système monétaire
et la direction des chemins de fer.

--C'est-à-dire le nerf de la guerre, constatait un Français de
Moscou. Comment, dans ces conditions, ces minuscules républiques
pourraient-elles songer à rompre le lien qui les unit à la puissante
Fédération? Droit tout platonique. Et c'est d'ailleurs la suprême
habileté du système...

Sans compter que, si elles peuvent recourir à Moscou pour lancer ou
développer leurs industries, Moscou, de son côté, prélève une part
qui n'est pas négligeable sur le revenu des plus considérables de ces
industries.

N'importe. Cette politique a permis un véritable essor aux minorités
nationales. Fières d'exister de nouveau, de se manifester, ces
dernières se sont lancées, à corps et à tête perdus, dans un travail
d'émancipation, de réformes sociales et de culture qui commence à
donner de surprenants résultats.

                                   *
                                  * *

Nous approchons de Kazan. Avant d'y pénétrer, quelle zone périlleuse de
gaz asphyxiants ne faut-il pas franchir! Toutes les ordures ménagères
sont là, effroyable ceinture, gluante puanteur. Mais, dès le seuil
de la ville, les chaussées apparaissent, éventrées tout le long des
trottoirs par de grands travaux: Dieu soit loué! Les Soviets font
installer les égouts. Quant à l'électricité, elle fonctionne depuis
quelque temps et les lampes bleues luttent avec le jour.

Où se sont évanouis nos paysans-fantômes? Les maisons ont portes et
fenêtres closes, les rues sont vides. Seuls, au centre, des groupes de
pigeons bleus qui picorent, s'écartant tout juste pour laisser passer
nos vieilles et somnolentes calèches.

Tout à coup, d'un carrefour, s'avance, leur arme sur l'épaule, tout
un régiment de balayeurs, roulés dans des loques jaunes. D'un même
mouvement de balancier, ils se mettent à l'œuvre et semblent balayer
les pigeons qui s'envolent avec la poussière, tournoient un instant
et vont s'abattre plus loin en frémissantes flaques bleues. Des
plates-formes de peintres en bâtiment se balancent, comme à Moscou,
devant les façades.

Je propose qu'à la faucille et au marteau on adjoigne le balai et le
pinceau!

Il y a, naturellement, des églises, beaucoup d'églises; des maisons
d'assez riche apparence, de style vaguement italien; des magasins
peints de couleurs éclatantes. Chacun porte deux inscriptions: l'une
en russe, l'autre, toute fraîche, en cette charmante écriture turque,
permise désormais, et qui évoque des papillons voletant au-dessus des
fleurs. Décidément, c'est bien l'Asie, mais une Asie hivernale et un
peu mélancolique où le gai bariolage des dômes et l'or des coupoles
s'éteint sous la brume lilas d'un ciel délicat du Nord.

Enfin, après plusieurs tentatives infructueuses, voici un hôtel
possible: un majestueux escalier de marbre aux marches disjointes,
d'immenses couloirs voûtés de cathédrale sur lesquels ouvrent des
ruelles noires, encombrées de sacs de plâtre et d'outils, de meubles
cassés, de créatures qui s'agitent vaguement et d'où sortent de
redoutables odeurs ammoniacales. Une porte de palais à double battant:
c'est notre chambre. Je ne me récrie plus, j'ai l'habitude. On dirait
une salle de noces et festins au plafond peint, aux armées de chaises
et de fauteuils. Il y a deux lits, non faits, naturellement. On en
apportera un troisième. Il y a un lavabo minuscule, une cuvette grande
comme une tasse. On apportera des seaux d'eau chaude et froide. On
apporte aussi un samovar pour notre thé. Cela coûte vingt-cinq kopecks.

--Et le restaurant?

--Il y en a un dans l'hôtel, mais je ne vous le conseille pas, prononce
le camarade portier en clignant de l'œil.

--Non, non, vrai! ce n'est pas à conseiller, répète la femme de chambre
qui a une fluxion sous son foulard blanc noué au menton. Vous en
trouverez d'autres dans la ville...

Notre hôtel, cela va sans dire, appartient à l'Etat. Voilà pourquoi,
sans doute, on y dédaigne l'art de la réclame.

                                   *
                                  * *

Kazan est l'un des joyaux de la Russie. Des siècles et des mondes d'art
sont là, étagés sur ces collines, au-dessus de l'immense plaine verte
où la Volga tend son large et lisse ruban bleu, où la légère rivière
Kazanka, avant de se jeter dans les bras de sa plantureuse aînée, brode
ses capricieuses arabesques d'argent.

Monastères, musées d'antiquités bulgares, collection de costumes,
d'armes, de bijoux, église, chef-d'œuvre d'un architecte florentin,
toute peinte comme un coffret précieux; cathédrale aux énormes dômes
jaune d'œuf, pareils à des ballons captifs, et ce quartier tartare
dressant les minarets de ses mosquées autour du lac Koban, sillonné de
fines barques en croissant de lune, comment les décrire tous?

Mais, sommes-nous ici en touristes? Ce sont les institutions nouvelles
qu'il nous faut.

Tous les dirigeants sont au Comité Central Exécutif de la République
dont les séances se tiennent en ce moment au Kremlin. Un guide nous y
conduit.

Comme à Moscou, comme à Nijni, c'est la même enceinte crénelée,
enserrant un hétéroclite assemblage d'églises, de maisons, de palais.
Mais ici elle est couronnée de vieilles tours pointues, l'air farouche,
dont l'une dresse très haut ses sept étages, en forme de tiare.

Au siège du gouvernement, c'est un tourbillon de foule jaune sur
laquelle les toques tartares brodées et bariolées mettent des petites
taches rondes de confetti.

Et voici qu'un misérable gamin d'une quinzaine d'années, qui promène
sur des jambes à soubresauts une pauvre face gonflée et ahurie,
s'attache farouchement à nous; il vient d'avoir une encéphalite
léthargique et cherche le commissaire d'hygiène qui doit le caser dans
une maison de convalescence; il nous suit comme à la laisse à travers
bureaux et salles d'attente et c'est tout juste s'il n'entre pas avec
nous dans le cabinet ministériel.

                                   *
                                  * *

Car c'est le président du Conseil des commissaires du peuple
(_Sovnarkom_), M. Fazlullin, qui veut bien nous recevoir. Un homme
d'une trentaine d'années, élégant dans son veston à la coupe nette,
les traits réguliers, un peu ronds, la voix charmante et un sourire
infiniment courtois où glisse avec douceur je ne sais quelle subtile
ironie:

--Vraiment, dit-il, vous êtes venues voir les sauvages que nous sommes,
les Huns? Croyez-vous toujours que nous mangeons notre viande cuite
entre la croupe et la selle de nos chevaux?... Mais oui, on écrit
encore sur notre compte des choses de ce goût-là...

Puis, plus sérieux:

--Ne vous attendez pas à trouver ici des conditions économiques
normales. Kazan a beaucoup souffert des guerres civiles. A peine
commence-t-elle à panser ses plaies. Il fut un temps, qui n'est pas
éloigné, où chaque jour, elle changeait de frontières et de maîtres...

Et se tournant aimablement vers moi:

--Nous avons même eu, pendant plusieurs mois, une mission militaire
française qui accompagnait l'armée tchéco-slovaque... Elle a fait
exécuter environ sept cents des nôtres, parmi lesquels un de nos plus
ardents patriotes, Vahitoff...

Minute embarrassante. Mais M. Fazlullin n'insiste pas. Il nous donnera
un guide et nous visiterons tout ce que nous voudrons. Et il nous
invite à la séance de clôture du Comité Central Exécutif. Composé de
cent quinze délégués, élus eux-mêmes par environ quatre cents autres
délégués représentant les soviets des villages et ceux des villes, ce
comité forme le Parlement de la République.

Le président nous donne en même temps quelques précisions sur
l'organisation politique assez compliquée du gouvernement soviétique.
Chacune des républiques envoie ses représentants au grand Congrès
des Soviets de l'Union, qui se réunit tous les ans, ou à peu près, à
Moscou. Les paysans, par le moyen des soviets de villages, puis des
soviets de districts et enfin des soviets de province, ont le droit
d'envoyer à ce congrès un délégué par cent vingt-cinq mille habitants.
Les soviets des villes, formés de soviets d'usines, de bureaux,
d'unités productrices, envoient, eux, un délégué par vingt-cinq mille
habitants. Ainsi donc se trouve à peu près rétabli l'équilibre entre
les deux masses si différentes de la population soviétique: les
paysans, qui étaient au dernier recensement cent seize millions sept
cent mille et les citadins vingt-trois millions seulement.

Mais ce grand congrès de l'Union compte plus de seize cents membres.
Comment travailler dans ces conditions? Il se contente donc de fixer
les principes directeurs de la politique générale et laisse le soin
de promulguer les lois et de les faire appliquer au Comité central
exécutif. Celui-ci se compose lui-même, d'une part, de quatre cents
membres élus parmi les délégués au congrès de l'Union et, d'autre part,
de cinq représentants de chaque république autonome, formant le conseil
de nationalités, en tout cinq à six cents membres.

A ce moment-là, je ne puis m'empêcher de faire ouf!

--Attendez, ce n'est pas fini, dit, avec son ton suavement ironique,
M. Fazlullin; ces cinq ou six cents délégués se réunissent à Moscou
quelques jours par an et expédient toutes les affaires importantes. Et
surtout ils élisent parmi eux un præsidium de vingt et un membres qui,
lui, détient le pouvoir suprême.

--Ce sont les ministres?

--Non. Les commissaires du peuple, comme nous les appelons, sont
choisis par le Conseil Central Exécutif... Ne prenez pas cet air
affolé. Je vous assure que tout cela est très simple et que cela
marche fort bien: imaginez une vaste pyramide dont la base est formée
par toute la population soviétique et qui monte en se rétrécissant
graduellement jusqu'à la pointe, formée par le præsidium. Ou encore une
série de cascades dont l'eau va se tarissant...

A ce moment-là, une porte s'entr'ouvre et une pauvre tête tordue et
boursouflée apparaît à travers un rideau. Horreur! C'est le gamin
encéphalitique!

Croyez-vous que le président s'émeut de cette brèche au protocole? Il
pose deux ou trois questions, donne un ordre, et l'enfant est enfin
aiguillé sur la bonne voie:

--A ce soir! nous dit-il, toujours calme et souriant.




XIII

AU COMITÉ EXÉCUTIF CENTRAL DE KAZAN


Point de gardes à la porte du Comité exécutif central tartare, point
d'huissiers à chaîne. Dans l'antichambre, des étalages où l'on vend
journaux et brochures techniques. Des groupes qui causent, comme avant
toutes les assemblées.

La salle est d'ailleurs presque vide encore, une vaste salle très
simple: rangées de chaises, piquets de drapeaux rouges aux murs, et
sur une estrade, longue table drapée de rouge, sur laquelle veillent
le fauteuil du président et une douzaine de hautes chaises sculptées.
Au fond, naturellement, au-dessus d'une magnifique horloge de Boulle,
grand portrait de Lénine, trapu, mains aux poches, avec sa casquette en
auréole et son air le plus contremaître.

Quelques femmes déléguées sont déjà assises. Elles entourent une
vieille paysanne, leur doyenne, dont l'honnête figure rougeaude est
encadrée du foulard blanc traditionnel et les bons yeux bleus tout
épanouis. Elle puise dans la poche de son tablier des amandes et des
noisettes cassées, les épluche avec une attention de ménagère qui ne
veut rien salir, et les mâche avec gourmandise, de ses gencives sans
dents, des gencives roses de petit enfant. Une grand'mère proprette et
gentiment fûtée que l'on aimerait embrasser.

--Elle s'appelle Lépina et représente neuf mille cinq cents paysans
tartares, russes et tchouvaches, nous dit sa voisine.

Celle-ci a une face massive et volontaire aux sourcils froncés sur des
prunelles qui observent et scrutent derrière des lunettes de fer. C'est
à coup sûr une femme de tête. Elle se nomme Alexandra Nicolaievna et a
été déléguée par deux mille cinq cents ouvriers du textile.

--Je n'y tenais pas, fait-elle tranquillement. Mais les camarades l'ont
voulu. Alors j'ai accepté.

Elle est en même temps membre du Conseil suprême de la République: à
ce titre, elle reçoit des appointements qui, combinés avec son salaire
d'ouvrière,--environ trente roubles--font une somme de cent neuf
roubles par mois. Quant à Lépina, qui n'est que membre du Conseil, elle
reçoit uniquement, comme tous les autres, ses frais de déplacement et
de séjour: cent cinquante roubles par an.

Lépina écoute en hochant la tête, avec un bon sourire innocent. On sent
qu'on l'aime ici pour cette simplicité d'esprit qui a toujours été
l'idéal des Russes, même et surtout des plus faisandés de culture, des
plus tourmentés par les problèmes insolubles de la métaphysique...

Quelques autres déléguées se sont rapprochées: deux toutes jeunes,
l'une fraîche comme une tasse de lait froid, son cou charmant découvert
par le châle à fleurs éclatantes des paysannes; l'autre, une ouvrière,
deux nattes sur les épaules, deux petits yeux en jais noir d'oiseau
empaillé, et un faux air de Claudine dans son long sarrau noir
d'écolière. Elle a l'air d'avoir dix-sept ans, elle en a vingt-quatre.

La troisième est une intellectuelle au type bien mongol: larges
pommettes et teint d'ivoire; attachée au service de la propagande
politique de la République, elle fait des tournées dans les campagnes
pour enseigner aux paysannes leur métier d'électrices.

Toutes sont anxieuses de connaître le rôle des femmes dans nos pays.
Elles accablent de questions ma compagne américaine: des représentantes
siègent bien au grand Congrès de l'immense République, n'est-ce pas?
Y ont-elles une bonne influence? Sur les lois sociales? l'ivrognerie?
contre la guerre? N'exercent-elles pas aussi les fonctions de maire? de
gouverneur?

Puis elles se tournent poliment, timidement vers moi. Sans doute, elles
savent déjà. Je n'en dois pas moins faire l'humiliant aveu:

--Non, les Françaises n'ont aucun droit politique...

--Pas même dans les Soviets de village?

--Pas même...

Quelle commisération dans ces prunelles!

--Ici, fait avec orgueil la plus jeune, la Constitution nous traite
absolument comme les hommes!

Une autre demande:

--Mais pourquoi en France...? et puis se tait avec embarras.

Pourquoi, en effet?

Maintenant tous les délégués sont arrivés. La plupart sont en blouse;
beaucoup, comme c'est le soir, et qu'il fait froid, la portent sous un
veston. Il y a des paysans avec la barbe longue, les cheveux coupés à
la nuque et les bottes de feutre; des citadins, barbiche à la Lénine,
et quelques hommes plus âgés aux yeux pensifs, qui ont la chevelure
rejetée en arrière, et la barbe en manchon de Karl Marx. Presque
tous les costumes sont pauvres et fatigués, mais nets et brossés,
et les visages ont été soigneusement rasés, les abondantes toisons
disciplinées.

Les dactylos font leur entrée, élégantes et jolies comme les dactylos
de toutes les latitudes.

Puis, sans pompe, les membres du præsidium, neuf hommes et une
femme--c'est notre camarade Alexandra--viennent s'asseoir derrière
carafes et verres d'eau.

Le président, M. Shaimardanoff, porte la blouse tartare en toile
blanche brodée qui accentue sa carrure. Les traits frustes et
énergiques, il dirige les débats avec un sérieux plein de dignité. A sa
droite sourit M. Fazlullin.

L'un après l'autre, les commissaires vont lire à la tribune les
rapports dont, en cette dernière séance de la session, les conclusions
doivent être adoptées. Les délégués écoutent en silence avec attention,
ou suivent du doigt sur les feuillets dactylographiés qu'on leur a
remis. Puis ceux qui ont des observations à faire se lèvent, prononcent
quelques phrases et se rasseoient. Certains, on le sent, ont de la
peine à s'exprimer, et l'effort se trahit sur leurs traits contractés,
leur front où perle la sueur. Mais nulle raillerie ne les interrompt.

Un jeune blond à lorgnon, l'air satisfait et inspiré de primaire, se
gargarise longuement; un autre, au masque violent, se lance dans une
diatribe passionnée; mais dès que tinte la sonnette du président,
annonçant que les minutes accordées à chaque orateur sont écoulées,
tous deux retombent aussitôt sur leur chaise, comme des pantins
détraqués.

Pourtant, il y a tout de même de la bonhomie dans la salle, de la
cordialité. On rit volontiers, et un sourire glisse parfois sous la
rude moustache américaine du président.

On vote donc successivement une augmentation de salaires pour certains
employés, l'abolition, pour cause d'économie, de bureaux de district,
un décret sur le remaniement de l'administration.

De temps à autre, quelqu'un se lève, va vers la table et se verse
un verre d'eau. On entend çà et là d'étranges craquements: c'est le
Parlement qui croque des noisettes...

Vers la fin, on discute avec animation la création de nouvelles
coopératives.

--Leur rôle ne cesse de grandir en U.R.S.S. me souffle, en un français
sans accent, mon voisin qui, avec sa lavallière noire, a l'air d'un
vieil habitué de brasserie montmartroise.

En somme, la plus sage, la plus disciplinée des assemblées et la plus
appliquée. Les débats, c'est évident, n'ont ni la même ampleur, ni la
même allure qu'au Palais-Bourbon ou à Westminster. On croirait plutôt à
un grand conseil municipal de village. Il est vrai que nous ne sommes
pas à Moscou...

Tous les délégués sont-ils même capables de suivre la discussion? Je
me retourne plusieurs fois vers la vieille paysanne. Elle écoute avec
une bonne volonté touchante, un peu ahurie parfois, et vers la fin
ses bons yeux clignent de sommeil. Sait-elle même lire? Et ces trois
paysans là-bas, aux expressions dociles de bêtes de somme?

--Qu'importe la science, s'ils ont du bon sens? profère encore mon
voisin.

Quand on passe au vote, peu de bras se lèvent. Les compte-t-on
seulement? Parfois, le président se contente même de dire:

--Rien à objecter? Alors, adopté!

--Pourquoi perdre du temps? continue la voix... On fait comme cela
beaucoup de besogne en peu de jours. Que trop de gens aient leur
opinion, c'est dangereux... Bienheureux les pauvres d'esprit...

Et c'est sans doute l'avis du président qui, en terminant, félicite
chaleureusement les délégués.

Soit. Mais si, même en pays prolétarien, il y a d'un côté une foule
passive qui accepte, de l'autre des forts qui commandent, était-ce bien
la peine, était-ce bien la peine assurément...?

--Oui, me répond-on, car les forts, ce sont encore des prolétaires...

                                   *
                                  * *

Le secrétaire qui me guide à travers Kazan conclut ainsi ses
explications:

--En somme, la République tartare essaie de réparer ses ruines;
elle reconstitue peu à peu ses industries, filatures, distilleries,
tanneries et surtout les savonneries qui sont une spécialité de Kazan;
elle étend de nouveau son commerce sur toute la région: au point de
vue communal, elle s'efforce d'améliorer les conditions: transports
en commun que l'on multiplie, électricité que l'on développe,
tout-à-l'égout que l'on installe...

--Oui, oui, nous avons vu... Il était temps!...

--Mais notre effort a surtout porté sur l'instruction publique,
l'enseignement primaire, en particulier, qui piétinait sur place--et
quelle place!--depuis des siècles, et aussi l'enseignement du tartare.
Il n'y avait, par exemple, avant la Révolution, que trente-cinq écoles
primaires tartares. Au 1er janvier 1926, nous en avions mille, deux
mille environ en tout, en comptant les écoles russes et celles des
minorités nationales, en moyenne une école pour deux villages. Et
chaque jour, presque, à mesure que nous avons des maîtres, nous en
fondons de nouvelles: dix mille personnes sont occupées chez nous à
l'éducation des masses. Notre instruction technique a pris aussi une
grande extension, car nous avons besoin de spécialistes dans toutes les
branches: ingénieurs, médecins, agronomes, instituteurs. Et je ne parle
pas de l'enseignement supérieur. Notre université fut toujours une des
plus réputées de Russie...

--Tolstoï y a bien été étudiant?

--En effet. C'est un de nos titres de noblesse. Nous avons, en outre,
organisé un collège pédagogique de culture orientale et une université
communiste. Voulez-vous visiter cette dernière?

Nous voici dans une auto gouvernementale, modeste d'ailleurs, ornée
d'un petit drapeau rouge. Une des seules autos que l'on voie dans
les rues. Elle se fraie un chemin à travers une cohue de véhicules
primitifs, bois et cordes, peuplés de troglodytes à barbes, bonnets de
fourrures, défroques jaunes.

Elle croise une procession qui sort d'une église, étincelante de chapes
d'or et d'emblèmes rutilants.

Je me récrie:

--Comment! Les processions sont donc permises?

--Mais oui, me répond mon guide avec un sourire. Nous enseignons
l'irréligion, mais nous tolérons l'exercice des religions...

Là-dessus, j'aperçois devant un magasin de nouveautés, une longue queue
serrée, des femmes pour la plupart, des paysannes; beaucoup se sont
assises sur les trottoirs boueux, une corbeille sur les genoux, et
attendent avec le patient fatalisme de l'Orient:

--C'est un magasin d'Etat, m'explique le secrétaire, un peu embarrassé;
il a reçu des cotonnades et les vend à prix réduit. Cet après-midi,
sans doute, il n'y en aura plus. Nous ne produisons pas assez, c'est un
fait...

                                   *
                                  * *

Les étudiants de l'Université communiste viennent de rentrer de
vacances et le grand bâtiment vibre de pas et de cris impatients.

Nous sommes pilotés par un jeune professeur d'économie politique.
Trente ans peut-être, israélite sans doute: stricte blouse de serge
bleue, crâne également bleu, austèrement poli, mains et ongles
soignés, lunettes de fer, regard intelligent, mais avec un soupçon
de morgue, sourire aimable, mais sarcastique. Tout à fait le type du
puritain communiste. C'est en excellent anglais qu'il nous donne des
explications.

Le but de cette université est de former des fonctionnaires destinés
aux quatre Républiques de la Volga et aussi des dirigeants communistes.

Il faut, pour être admis, appartenir au parti communiste, être
présenté par les autorités et passer un examen d'entrée, portant sur
le programme des écoles secondaires. Aussi y a-t-il plus d'appelés que
d'élus.

--Cette année, cent vingt candidats se sont présentés; cinquante
seulement possédaient le degré d'instruction nécessaire et ont été
admis, nous dit le gardien de ce sérail.

La préférence, naturellement, est donnée aux ouvriers et aux paysans.

--Ici, continue-t-il, nous prenons soixante pour cent de paysans,
trente pour cent d'ouvriers, dix pour cent d'autres catégories, parce
que nous sommes une région particulièrement agricole. Mais à la même
université communiste de Moscou, la proportion est renversée: il n'y
a plus que quinze pour cent de paysans et quatre-vingts pour cent
d'ouvriers.

--Quel âge ont vos étudiants?

--En général, de vingt-deux à trente-cinq ans. Mais nous en avons eu
quelques-uns de quarante ans.

La redoutable barrière franchie, les voici pour quatre ans à
l'université, où ils sont logés, nourris, habillés gratuitement et
reçoivent par mois dix roubles d'argent de poche. Ils sont en ce moment
trois cents dont environ trente femmes.

Ils étudient d'abord l'histoire et l'économie politique, vues à travers
les lunettes communistes, bien entendu. Puis ils se spécialisent.

--Admettons qu'ils choisissent la politique agraire, explique le jeune
professeur, ils apprendront successivement les principes qui régissent
notre politique, les décrets publiés par le gouvernement, les diverses
formes d'agriculture: exploitations paysannes, fermes soviétiques,
coopératives agricoles.

On s'efforce, assure-t-il, de développer l'individualité. Chaque
étudiant remet tous les mois des travaux personnels, sur des sujets
qu'il a choisis et étudiés. Il y a aussi des conférences, des sociétés
de discussions, dirigées par le professeur.

J'objecte:

--Mais si vos catéchumènes perdent la foi communiste, s'il y a des
schismes? En France, l'esprit critique est si développé que...

Un éclair impérieux jaillit derrière les lunettes de fer:

--Si les professeurs français n'arrivent pas à convaincre leurs
élèves, c'est qu'ils ne connaissent pas leur affaire! riposte d'un ton
péremptoire le jeune puritain.

Puritain ou moine fanatique?

Nous parcourons maintenant laboratoires, salles de conférences,
bibliothèques, aménagés à la moderne, éclairés par des fenêtres donnant
sur un beau parc. Les murs sont ornés de tous ces graphiques, tableaux
statistiques, diagrammes illustrés dont les Soviets font un si copieux
usage. Et il y a aussi la chapelle, c'est-à-dire, le «coin de Lénine»,
où je vois le meilleur portrait du dictateur, penché et scrutant
l'avenir de son regard aigu et pensif.

Toujours plus nombreux, un groupe d'étudiants nous escorte. Du coin de
l'œil, avec un peu de crainte, je les observe. La plupart sont grands,
bien découplés, avec un air de santé et de bonne humeur; plusieurs
portent des blouses ou des chandails garance et s'en vont, les mains
aux poches, d'un air désinvolte. Quel avenir ces jeunes Eliacins rouges
réservent-ils à leur pays et au monde?

Eux-mêmes nous dévisagent, les yeux brillants d'une enfantine
curiosité. Nullement méchante, d'ailleurs. Et tout à coup ils nous
entourent. Et c'est l'ordinaire déluge de questions naïves:

--Que pense-t-on de la Russie, en France, en Amérique? Son exemple ne
sera-t-il pas bientôt suivi?

--A quand la Révolution chez vous?

Tout interloqués quand on leur répond qu'il est vraiment impossible
de fixer une date et que la nécessité d'une révolution ne se fait
d'ailleurs pas absolument sentir. Si interloqués que mieux vaut leur
tirer sa révérence.

Ils sont là, sur le perron, en pyramide rouge; ils sourient, ils
agitent les bras:

--Au revoir! A bientôt, camarades! Et revenez-nous comme délégués de la
presse communiste!...

--Adieu, adieu, belle jeunesse!




XIV

LE CHARME DE MOSCOU


La petite mère Volga, toute livide sous la pluie glacée, a déjà repris
sa sombre humeur d'hiver. La descendre plus avant? Non, Moscou, dont
le charme, comme celui de certaines femmes, grandit avec l'absence, me
rappelle impérieusement.

Jamais ses tours, ses dômes, ses coupoles aériennes à dentelles de
chaînes d'or n'ont brillé d'un plus tendre éclat que par ces jours de
bel automne. Nulle part le ciel, qui a la teinte rare des très pâles
améthystes, n'y est d'une douceur plus angélique. Dans nul ciel non
plus les cloches ne tintent avec un son si pur et si léger.

Moscou, comme un crabe au printemps, a rejeté sa carapace d'échelles
et d'échafaudages. Elle surgit toute fraîche et pimpante. L'Opéra, qui
va rouvrir ses portes, est maintenant d'une jolie nuance bise qui n'a
point l'irritant aspect du neuf. Autour de lui, les édifices de style
Empire sont revêtus, comme naguère, paraît-il, d'une couche de jaune
orangé. Mais les colonnes, les arceaux des portes et des fenêtres s'y
détachent en blanc, ce qui en souligne le pur dessin.

--Je ne sais qui se charge de tous ces travaux de réfection et de
restauration--au Kremlin, par exemple--me dit un Danois, critique d'art
et professeur d'esthétique, mais c'est exécuté avec un goût parfait...

Comme au temps des tsars, les gens s'abordent par ces mots:

--Irez-vous au ballet, la semaine prochaine? Il y aura la _Belle au
bois_ de Tchaïkowsky...

Là-bas, au-dessus des jardins roux, le Kremlin arrondit sa belle
enceinte vermeille. On dirait une rose d'autel au cœur et au feuillage
d'or.

                                   *
                                  * *

Je revois avec plaisir les bons izvostchicks eux-mêmes, qui, au début,
ont tant abusé de ma candeur. Les voici en file, devant mon hôtel,
juchés sur leurs comiques et lamentables guimbardes. Le dos en arc dans
la grosse touloupe rapiécée, ils somnolent en puant doucement, entre
leur bonnet de fourrure et leur barbe. Mon pas les éveille tous à la
fois. Ils se dressent, saluent comme des marionnettes, sourient de
leurs petits yeux matois, font des offres:

... _Pojalsta! Pojalsta!_ (Je vous prie!...)

--_Patchom?_ (Combien?)

--_Tri... dwa..._ (Deux, trois) roubles, font successivement les doigts
levés.

--_Niet, niet, tovarisch!_

Je m'échappe.

La course vaut à peine soixante-quinze kopecks.

Tous contre-révolutionnaires, dit-on, ces cochers. Une des seules
corporations qui ne soit pas organisée en syndicat. Ils se signent avec
ostentation devant les icônes; ils grommellent contre ce gouvernement
qui multiplie les tramways, importe autobus et taxis, et surtout qui
a supprimé les riches, ceux qui ne lésinaient pas. Ils se révoltent
comme des gens qui se savent condamnés et iront bientôt rejoindre les
vieilles lunes.

Braves et pittoresques izvostchicks! Si je reviens jamais, comme je
vous regretterai, vous et vos marchandages!

                                   *
                                  * *

Harcelée par des mendiants professionnels et de pauvres gamins
impudents traînant leurs guenilles comme des rois leurs manteaux de
cour, je conquiers enfin de haute lutte ma place dans un tramway bondé,
qui emporte des grappes humaines suspendues jusque sur ses marchepieds.

Je regarde la rue entre des épaules, des bras, des visages qui ont
toujours cette étrange expression ardente et soucieuse qu'on ne peut
oublier. Après Kazan et les pauvres villages de la Volga, la foule, en
tenue d'été sous le caressant soleil, me paraît presque élégante. Et
quelles silhouettes amusantes, imprévues!

Voici un pope, sa chevelure graisseuse tombant jusqu'à la ceinture,
relevant d'une main sa longue robe de vieille dame, de l'autre portant
un cabas plein de choux-fleurs. On en rencontre beaucoup dans les
rues, tous laissant couler avec abondance des fleuves de barbe et
de cheveux. L'orthodoxie leur défend, paraît-il, de «diminuer sur
leur face et leur tête l'œuvre divine». Ils coiffent cette œuvre de
couvre-chefs variés; tubes à larges bords, melons de tous les gabarits,
chapeaux mous, chapeaux de l'antique forme Cronstadt, casquettes et
parfois chapeaux pointus sur lesquels retombe un voile noir. Un peu le
bonnet des astrologues. Personne ne sourit ni ne se retourne. Point de
lazzis, comme parfois en France. C'est défendu. Il ne faut pas, dit le
gouvernement, transformer les prêtres en victimes ou en persécutés.

Ici un Chinois, visage pâle et fermé, glisse en anguille entre les
groupes. Là, c'est un Géorgien, beau avec provocation, qui plastronne
dans sa tunique rayée de cartouchières, bottes luisantes, prunelles de
flamme, frisant, d'une main où brille un diamant, sa moustache noire en
croissant de lune.

Et voici encore, l'un après l'autre, un enterrement blanc, puis un
enterrement rouge.

Le blanc, d'abord. C'est celui d'un enfant. Le cercueil, blond comme du
miel, tout cravaté de rubans roses dans un petit chariot à colonnettes
ripoliné de blanc, ressemble, de loin, à une pièce montée,--sucre et
biscuit de Savoie--chef-d'œuvre d'un pâtissier de petite ville. Un
mince cheval le traîne, secouant en cadence un haut plumet neigeux. Sur
le brancard, assise de guingois, une fillette au visage paisible et
clair tient devant sa poitrine une icône d'or. Derrière, un vieux pope
à l'air bon, chantonnant un psaume, trois ou quatre femmes, les cheveux
cachés sous un mouchoir blanc. C'est tout et ce n'est pas triste, c'est
innocent et doux. Quelques personnes s'inclinent en se signant ou se
découvrent. La plupart des passants demeurent indifférents.

Pour l'enterrement rouge, j'ai cru d'abord à quelque réjouissance
de mi-carême: un immense char écarlate à colonnes rehaussées d'or
avance en tanguant. Autour, six hommes en uniforme de piqueur, couleur
écrevisse, portant en goguette sur la tête un bicorne de général ou
de suisse de cathédrale,--les croquemorts. Dans le char, des enfants
rouges, des drapeaux rouges, un orphéon qui souffle dans des clairons,
tape sur des tambours, brandit d'étincelantes cymbales. Quant au héros
de la fête, il disparaît modestement sous tant de fleurs, de festons,
d'astragales de toutes les teintes du vermillon et du carmin qu'on
finit bien par l'oublier... Pas triste non plus, cette cérémonie
funèbre, mais un peu baroque, vraiment.

                                   *
                                  * *

Je descends à la porte Nikitsky, en face du jardin que domine la
statue de pierre du grand savant Timiriazev. Dès les premiers jours,
il s'était donné entièrement et sans réticences à la révolution, et
il a pris sa place d'étoile dans l'empyrée soviétique. Il est debout,
dans sa longue robe d'universitaire, les mains croisées, la tête haute
et fière. Une belle œuvre aux lignes simples, témoignage éloquent en
faveur de la sculpture russe moderne.

C'est à quelques pas de la «_Société panunioniste pour les relations
culturelles avec l'étranger_». Nom rébarbatif, auquel je sais gré
d'être gravé en français--c'est si rare!--sur la plaque de marbre de
l'entrée. Mais institution remarquable, à la fois agence de tourisme et
organe de la plus habile propagande.

A-t-on quelque anicroche de passeport? Veut-on un guide, un interprète?
Visiter seul ou en groupes musées, œuvres sociales, usines, écoles?
Causer avec un spécialiste? Se documenter sur une question? On trouve,
dans les bureaux variés, des femmes charmantes qui vous dirigent
et vous aiguillent, des hommes armés de graphiques et de copieuses
statistiques, tous également souriants, polyglottes et omni-compétents.
Aussi est-on sûr d'y rencontrer chaque jour, alignés et pressés sur des
chaises comme de frileux oiseaux des îles, la plupart des étrangers de
passage. Excellent moyen, en outre, aussi discret qu'élégant, de les
tenir dans le creux de sa main, de connaître les faits et gestes de
chacun, et ses impressions. J'ajouterai que j'ai su échapper à cette
tutelle un peu tyrannique et que nul n'a cherché à me l'imposer.

Des maîtres en propagande, les dirigeants soviétiques!

                                   *
                                  * *

Mais j'ai justement un problème à poser à ces Œdipes officiels.

Dès mon retour, j'ai pu causer, de-ci, de-là, avec d'anciens habitants
de la province de Kazan. Des Russes, naturellement. Ils ne sont guère
satisfaits.

--Depuis des siècles, disent-ils, sans nous mêler avec eux,
naturellement, nous vivions en fort bonne intelligence avec nos voisins
les Tartares. Mais pourquoi leur donner l'hégémonie? C'est vexant pour
nous, c'est humiliant! Evidemment, il y a là-dessous une arrière-pensée
politique: les Soviets veulent-ils faire de ces petites républiques
des centres stratégiques? Se concilier ces minorités nationales? Les
opposer aux anciens maîtres pour mieux diriger? En tout cas, c'est nous
qui payons pour leurs expériences...

Je sens le dépit sous ces récriminations. Evidemment, les Russes
orthodoxes, ceux de la noblesse surtout, devaient garder quelque mépris
pour ces jaunes, ces barbares, ces infidèles.

J'objecte:

--Mais si les Tartares étaient plus nombreux?

--Plus nombreux! Mais il y a dans la république de Kazan quatre fois
plus de Russes!

A l'un des fonctionnaires du Bureau culturel, je pose la question:

--Est-ce vrai?

Un coup de timbre, un dossier:

La population de la R.S.S. des Tartares se compose de 51,1 0/0 de
Tartares et de 49 0/0 de Russes, me répond-il avec une impitoyable
précision. De plus, la majorité des Russes, habitant les villages,
ne peuvent guère s'occuper de politique. Les Tartares sont des
citadins et ils ont toujours eu de rares qualités d'administration et
d'organisation. D'ailleurs les Russes n'ont-ils pas un fort pourcentage
de représentants dans les assemblées? De quoi se plaignent-ils?

En effet. Pourtant, dans la multiplication croissante des petites
républiques, il y a, c'est certain, un plan politique précis et
organisé.

Les Soviets laissent-ils rien au hasard?




XV

LES ROUAGES D'UNE USINE SOVIÉTIQUE


L'usine de textiles Triechgormaïa, la plus importante de Moscou, et,
je crois, de la Russie. Je suis accompagnée par le professeur danois
que j'ai déjà rencontré, muni d'un questionnaire, préparé à l'avance,
qu'il épuise inexorablement, et aussi par l'envoyé de la plus grande
maison d'éditions d'Amérique. Il voyage par toute la Russie pour écrire
une géographie à l'usage des écoles; il transporte plusieurs somptueux
appareils de photographie, gainés de peau de truie, et un photographe
mécanique, bien planté, bien nourri, qui, sur un geste, installe son
appareil, braque, opère, puis semble, lui aussi, réintégrer sa gaine.

Notre usine fait partie du trust d'État qui groupe presque toutes les
filatures. Elle emploie près de huit mille ouvriers et employés: une
ruche gigantesque. On est en train de l'agrandir encore: le drapeau
rouge flotte sur des constructions que l'on va inaugurer. Nous
traversons des cours historiques où, en 1905, retranchés derrière des
barricades, tombèrent des centaines de jeunes ouvriers. Triechgormaïa
joua à Moscou le rôle des usines Poutiloff à Petrograd.

Le professeur danois réclame des précisions et note, son nez myope au
ras de son carnet. Le géographe regrette de ne pouvoir reconstituer et
fixer la scène.

Puis nous parcourons, répartis dans plusieurs immenses bâtiments,
des ateliers de tissage, de filature, de teinturerie, d'impression.
Une bonne partie de l'outillage est neuf, acquis en Amérique ou en
Allemagne. Partout l'air et la lumière entrent à flots; partout aussi
de la propreté, de l'ordre, du silence, et cette même bonne grâce que
j'avais remarquée sur les visages des travailleurs de Kazan. Dans
chaque salle, des contremaîtres, appelés ici «ouvriers aînés», l'air
intelligent et appliqué, en quelques phrases brèves, expliquent les
opérations.

On fabrique par jour dix mille pièces de cotonnade, de quarante mille
mètres chacune. En sortant, elles s'en vont dans des centres de
distribution. Trente pour cent de cette production est réservée aux
paysans. Le reste est réparti dans le pays, sauf une certaine quantité
destinée à l'exportation, particulièrement à la Perse. Je demande:

--Et les salaires?

Je crois comprendre que le travail est payé aux pièces. La moyenne
tourne autour de cinquante roubles par mois. Mais un certain nombre
d'ouvriers qui ont des aptitudes ou des connaissances spéciales peuvent
gagner jusqu'à cent cinquante roubles par mois. Avant la guerre, le
gain mensuel d'un ouvrier était d'environ vingt-huit ou trente roubles
par mois. Mais il n'était que de huit à dix roubles il y a quatre ans,
au moment de la terrible crise économique, avec quelques fournitures en
nature.

--Nos hommes savent qu'ils sont moins payés que leurs camarades
d'Occident ou d'Amérique, nous dit un ingénieur. Mais ils savent aussi
que le temps travaille pour eux et ils ont confiance. Il y a eu des
grèves dans certaines de nos industries, c'est vrai. Mais d'ordinaire
elles se terminent facilement et à l'amiable. Il suffit souvent
d'expliquer aux ouvriers les difficultés; ils comprennent; ils se
rendent compte surtout qu'on ne veut pas les exploiter et que personne
ne vit grassement à leurs dépens.

Autour de cette ville industrielle se groupe tout un faisceau
d'organisations sociales: la crèche, qui reçoit cent cinquante enfants
environ et emploie, des docteurs aux femmes de service, cinquante-huit
personnes. Rien de plus net, de mieux organisé que les chambrettes où
les bébés sont soignés suivant leur âge; rien de plus gai que la belle
salle en rotonde donnant sur un jardin où les mères viennent pendant
une demi-heure se reposer en allaitant leurs enfants.

--C'était autrefois le salon du propriétaire de l'usine, dit
l'infirmière qui nous guide, en indiquant ces groupes de «maternités»
d'une grâce si émouvante. Ne croyez-vous pas que cela vaut mieux ainsi?

Quelle occasion pour le photographe de se déployer!

Nous passons aux jardins d'enfants--il y en a neuf--où les petits de
trois à huit ans, abondamment et judicieusement nourris trois fois
par jour, surtout de laitage, de pâtes et de légumes, demeurent le
plus d'heures possible au grand air. Il y a aussi des salles de
bains et de douches, un restaurant coopératif, des salles de lecture,
de concert, les bibliothèques du club, le «coin de Lénine»; il y a
une école technique pour les apprentis, un musée où les ouvriers ont
disposé eux-mêmes avec goût les «chefs-d'œuvre» de la manufacture
et les travaux des apprentis. Il y a au dehors un hôpital, des
maisons de convalescence, de repos pour les vacances, des habitations
ouvrières--un monde!...

Inutile de dire que, dans toutes les salles, ateliers et autres, se
retrouvent toujours des affiches de propagande, les portraits des
dirigeants, et d'innombrables effigies de Lénine: recevant le serment
des pionniers, visitant des usines, parlant devant des assemblées. Même
dans la salle des nouveau-nés, on le voit à trois ans, petit enfant
blond aux yeux trop graves.

--Partout, toujours, il est avec nous, prononce un jeune secrétaire
d'un ton fervent.

                                   *
                                  * *

Ces œuvres sont régies à la fois par le Comité d'usine élu par les
ouvriers et par le comité représentant la direction. Les frais en sont
couverts en grande partie par le budget de l'usine, mais aussi par des
cotisations ouvrières. Et les jardins d'enfants, par exemple, sont
payants: deux roubles par mois pour chaque petit.

Le comité d'usine est composé de quinze membres, élus pour six mois,
onze hommes et quatre femmes; sept d'entre eux consacrent tout leur
temps à ces fonctions et reçoivent le salaire d'ouvriers qualifiés.
Ils s'occupent, en plus des œuvres sociales, de l'embauchage et du
renvoi des travailleurs, servent d'intermédiaires entre la direction et
eux dans tous les conflits, veillent à l'exécution des lois ouvrières:
conditions et heures de travail--les huit heures étant scrupuleusement
respectées--prévention des accidents.

Mais, des ingénieurs nous le répètent plusieurs fois avec fermeté, ce
comité n'a aucun droit d'intervention dans la gestion et la direction
de l'usine.

A intervalles réguliers, pourtant, certains membres de ce comité
ont, avec les délégués de la direction et les chefs des divers
«départements», des réunions où ils peuvent critiquer les méthodes
de production, suggérer des changements, des améliorations. Parfois,
enfin, il y a des meetings, soit de chaque atelier, soit de tout le
personnel, où administrateurs et ingénieurs exposent aux ouvriers la
marche des affaires, les défauts à éviter, les progrès à effectuer, les
difficultés à vaincre. La discussion amicale et publique y est alors
admise.

--Et la discipline n'en est pas atteinte? demande d'un air
désapprobateur mon Danois, qui a plutôt l'air d'un Prussien.

--Au contraire. Les ouvriers l'acceptent d'autant plus librement qu'ils
la comprennent. Ils ne se sentent plus une machine inerte, mais un
rouage intelligent de la grande œuvre. Et ils sont fiers de collaborer
à son succès...

Enfin, on les pousse aussi à collaborer au _Journal de muraille_,
rédigé tous les mois et où l'on traite sans réticences toutes les
questions qui concernent l'usine et où la critique est non seulement
admise, mais encouragée. Ils peuvent également écrire aux journaux, et
surtout à la _Pravda_ qui consacre chaque jour plusieurs colonnes aux
correspondances des ouvriers et des paysans.

Enfin, il y a, de temps en temps, des congrès par trusts d'industrie,
où chaque usine envoie des délégués, un certain nombre par atelier. Ils
se rencontrent avec d'autres, venus de tous les coins de la Russie,
et quand ils rentrent à l'usine, que d'idées nouvelles pour abaisser
les prix, améliorer la qualité des produits, organiser le travail plus
effectivement, utiliser les facultés des ouvriers qualifiés!

Je demande:

--Il s'agit bien là d'une usine modèle?

--C'est-à-dire qu'elle fut une des premières à être organisée. Mais
toutes les autres, et de plus en plus, sont façonnées sur ce type.

Sans doute, le caractère russe, doux et docile, moins frondeur et
«rouspéteur» que le caractère français, est-il pour beaucoup dans le
succès de ce système.

Mais le système lui-même n'y est-il pas pour quelque chose?




XVI

DES JEUNES GENS S'AMUSENT


J'avais vu les ouvriers à l'usine. Ils y sont occupés huit heures par
jour; les employés ne restent à leur bureau que six à sept heures. Que
font donc de leurs heures de loisir les travailleurs soviétiques?

Il y a d'abord la famille. Il ne faut pas croire qu'elle n'existe plus
en Russie. J'ai vu, de mes yeux vu, des enfants groupés autour de
leurs parents dans la pièce commune. Ils avaient vivement enlevé le
couvert: musique sur le piano, livres sous la lampe, broderie entre
les doigts, l'album de timbres-poste du gamin et entre les mains de la
toute petite, la poupée Petrouchka, avec sa jupe bariolée et ses joues
peintes. C'était, je vous l'affirme, la même atmosphère que chez nous.
Erreur complète de répéter que la vie familiale a été détruite par les
soviets.

Comme chez nous, aussi, je sais des jeunes ménages qui, leurs heures
de bureau terminées, ne songent qu'à se rejoindre, à lire ou à écrire
côte à côte, ou, serrés l'un contre l'autre, à aller au théâtre, à un
concert, chez des amis.

Car l'humeur hospitalière des Russes n'a pas changé. On se reçoit
toujours beaucoup, très simplement, puisque tout le monde est pauvre.
On s'empile gaîment dans les pièces étroites, sur les lits et les
divans, autour de la table où trône le samovar avec quelques fleurs,
des fruits, des cigarettes. Et on joue du piano ou de la mandoline,
on chante, on récite des vers, on discute à perdre haleine, art,
littérature, politique; jusqu'à la pâleur de l'aube, on résout toutes
les énigmes de l'âme et de la vie, l'on se grise éperdument de théories
et de thé rose. Comme autrefois. Un régime transforme-t-il le caractère
d'un peuple?

Pour les vieux ouvriers, il y a toujours également le cabaret, dans les
caves, où l'on s'abrutit de vodka, les bras sur la table, la barbe sur
les bras, et, dans les yeux clignotants, un rêve têtu qui flotte sur la
déchéance.

                                   *
                                  * *

Mais les jeunes? C'est pour eux que les dirigeants des Soviets ont
multiplié les lieux de réunion. Car ils ne s'occupent guère que de la
jeunesse et dans leur pensée, les plaisirs doivent être d'État, comme
les devoirs.

Aussi, chaque usine, chaque ministère, chaque syndicat possèdent-ils,
non seulement dans leurs locaux, salles de club et bibliothèques,
mais autour de chaque ville, des maisons de repos pour les vacances
annuelles, dans d'anciennes propriétés bourgeoises. Et beaucoup ont, en
outre, des maisons de ville pour l'hiver, des maisons pour l'été, avec
terrains de sports.

--Le plus bath en cette saison, c'est le club des travailleurs de
l'État, me dit l'étudiant Boris, que j'ai retrouvé avec plaisir et qui
exhume pour moi son accent le plus faubourien.

Nous y allons par une de ces dernières soirées d'automne, où la
belle saison, avant de s'enfuir, épuise tout ce qu'elle a de grâce
langoureuse et tiède. Faubourg lointain, mal pavé, mal éclairé,
fondrières, terrains vagues pleins de ténébreuses possibilités et,
jetées çà et là, sans raison, petites maisons-joujoux en bois découpé,
où plantes, meubles, profils, à travers les rideaux transparents,
semblent eux-mêmes découpés en bois noir.

Soudain, faisant pâlir de jalousie une maigre petite lune pointue,
monte vers le ciel une buée de lumière rose, avec des cris jeunes et
des rires. Un portail surmonté d'énormes lettres éclairées en rouge,
ces lettres russes, en elles-mêmes si décoratives: c'est là.

Un immense parc onduleux, que de puissants projecteurs divisent en
zones de clarté brutale. La pelouse centrale, sur laquelle le portique
de football étend ses bras de crucifié; les autres pelouses plus
petites, avec leurs filets de tennis, de basket-ball, leurs agrès de
gymnastique, sont d'un vert étrange, irréel, un vert d'aquarium. Vides,
d'ailleurs, car on ne fait de sports que le jour. Seuls, quelques
acharnés châtient à poings fermés les grosses têtes en cuir des
_punching-balls_.

Mais une foule joyeuse, jeunes hommes, jeunes filles, la plupart de
seize à vingt ans, flânent lentement par les allées de sable blond.
Ils sont en groupes ou deux à deux, se tenant par le bras, par
l'épaule; ou bien ils causent, assis sur les bancs. Beaucoup s'arrêtent
devant le «journal de muraille», affiché sous un réflecteur et le
commentent avec gaîté. J'aperçois, entre des épaules, les vives petites
caricatures en encre de plusieurs couleurs.

--Incompréhensible pour les profanes, prononce Boris.

Semés çà et là, des kiosques de bois, de style vaguement suisse ou
chinois. Du plus vaste, surmonté d'une horloge rouge et entièrement
clos, s'échappent des plaintes de violon.

--Ça, c'est le ciné, présente Boris. On y donne beaucoup de films
scientifiques, d'autres qui racontent les industries d'Etat. Ou bien
de l'histoire, surtout celle de nos révolutions. Les grands trucs à
sentiment, chez nous, vous savez, ça ne prend guère.

Les autres kiosques, très éclairés, ne sont fermés que par une
balustrade de bois ajouré; ce qui permet de rester en plein air, même
quand il pleut. Ici, un restaurant-café, où, pour quelques kopecks, on
prend du thé, du cacao, de la pétillante eau de Narzan. Inutile de dire
qu'aucune boisson fermentée n'est admise dans cet innocent cabaret. Là,
une salle de lecture. Sur les tables, journaux, magazines et revues. La
cloison du fond offre des livres, alignés sur des rayons. Les lecteurs
sont si absorbés qu'aucun ne lève les yeux à notre approche.

--Les plus jeunes lisent surtout des ouvrages d'aventure ou de voyage,
nous dit le camarade bibliothécaire, un adolescent qui, d'un joli geste
enfantin, rejette sans cesse une mèche blonde tombée en travers de
ses yeux. Les plus âgés demandent des brochures d'économie politique,
de l'histoire, des biographies de grands hommes... Tout ce qui touche
Lénine les passionne... Des romans? Pas beaucoup... Pas même Tolstoï,
non... Quelques œuvres de nos écrivains modernes, ceux qui ont conté la
reconstruction, le réveil dans les villages, et puis nos poètes, ceux
de la révolution, voilà tout.

Plus silencieux encore, le pavillon des jeux: dames, halma, jacquet,
puzzles, échecs surtout. On voit, penchés sur les figurines, de jeunes
profils froncés paradoxalement graves. Tout autour, des groupes
fascinés, changés en statues de sel, suivent les coups.

--Nos chefs aiment et recommandent les échecs, commente Boris; cela
fait travailler le cerveau, comme là-bas, sur les pelouses, on fait
travailler les muscles. Et il y a entre clubs des matches d'échecs
comme il y a des matches de football ou de cricket. Il y a beaucoup de
concours de mandoline et d'accordéon, avec des prix, car on aime la
musique chez nous!

Tout au fond du parc, en effet, une immense rotonde blanche s'élève
au-dessus d'un perron. C'est le théâtre. On y joue des pièces
classiques, d'autres, composées par des membres du club, les mêmes
sans doute qui rédigent le «journal de muraille». Mais, ce soir, on y
répète des chansons populaires. Les chœurs sont debout, groupés, et
la terrible lumière d'un blanc vert sculpte avec force les visages
attentifs, aux méplats un peu forts, également jeunes, si pareils
dans leurs courtes chevelures, avec leurs beaux cous ronds également
dégagés, qu'on hésite parfois: filles ou garçons? Quelques femmes,
pourtant, ont gardé leurs tresses et celle-ci, au bord de la scène,
couronnée d'un diadème d'or, les yeux levés, les lèvres entr'ouvertes,
n'est-ce pas Hébé elle-même, interrogeant la vie? Un chef d'orchestre,
à peine plus âgé, mais qui, bousculant toutes les traditions musicales,
a le crâne austèrement tondu, dirige avec entrain. Parfois il fait
une réflexion ou une critique, et tous éclatent d'un bon rire, sans
réticence et sans contrainte.

C'est, à l'état pur, la même jeunesse fière et forte, librement
épanouie, que l'on croise si souvent dans les rues de Moscou et qui
est une de ses grâces. La jeunesse est reine ici. Tout est fait par
elle et pour elle. Voilà pourquoi les visages de vingt ans apparaissent
tellement différents de ceux de quarante que ravage trop souvent un
souci tragique. Plus que partout ailleurs, un monde sépare ici les deux
générations...

                                   *
                                  * *

Mais les jeunes gens d'une autre classe, les jeunes «ci-devant»
jouissent-ils des mêmes avantages? Ont-ils pu s'adapter?

C'est à l'ouvrier Micha que j'ai pu poser la question.

Je le voyais souvent à Paris, avant la guerre.

Il avait alors huit ans. Un délicieux gamin aux cheveux d'ambre clair,
au teint de velours incarnat, rayonnant de santé, d'intelligence,
d'ardeur de vivre.

Il habitait avenue du Bois-de-Boulogne. Un superbe chien-loup, une
petite auto se partageaient ses faveurs; un précepteur français, une
gouvernante anglaise, un professeur allemand se le disputaient. Il
parlait déjà les trois langues, avec l'injuste facilité de sa race. Il
faisait aussi des peintures où se révélait un œil juste, hardi, avec le
sens le plus surprenant de la couleur. Et on les donnait à encadrer
comme des tableaux de maître. Gâté? Non. C'était, je vous le dis, un
gosse simple et droit.

Au début de l'été 1914, il partait pour la Russie avec sa grand'mère.
Elle, une femme bonne et charmante, cultivée, comme toutes celles de
sa caste; elle vivait un peu en reine, entourée de femmes de chambre
qui la coiffaient, la déchaussaient, et ne montait dans sa limousine
qu'escortée d'un peuple courbé de serviteurs.

La guerre. Puis la révolution. Un implacable rideau de fer s'était
abattu entre notre monde et celui de Micha et de sa grand'mère. Lui si
petit, elle si vieille, qu'étaient-ils devenus dans le cyclone?

--Il vit. Elle aussi, me dit-on quelques années plus tard.

--Je vous en prie, allez donc voir Micha, fit quelqu'un, au moment de
mon départ! Il est ouvrier aux usines métallurgiques X...

Comment, ouvrier, l'exquis petit Micha aux fines mains de porcelaine?

                                   *
                                  * *

C'était la même adresse à laquelle j'écrivais autrefois. Un quartier
assez lointain; une vaste avenue plantée d'arbres, avec de belles
maisons, l'air un peu déchu dans des jardins émancipés.

La nuit était tombée. Avec surprise, je vis, au-dessus d'un portique
à colonnes Empire, les grandes fenêtres illuminées. Un escalier de
marbre, une porte ouverte: j'étais dans une bibliothèque ou un club,
comme il y en a tant ici. L'ordinaire décor de tables, de jeunes
gens qui lisent les poings aux oreilles, de demoiselles attentives,
circulant ou calligraphiant des fiches.

--Micha Z...? me répond l'une d'elles avec un gentil sourire. On va
vous conduire...

Nous traversons une cour obscure.

Au fond, des communs, un escalier sordide qui sent la cave et le
champignon, conduisant à ce qui dut être les chambres des cochers
et des palefreniers. Une petite servante hébétée m'introduit dans
une pièce blanchie à la chaux où, à la chiche lumière d'une lampe à
pétrole, j'aperçois confusément des vêtements suspendus au mur, des
meubles empilés et, derrière une pauvre table de cuisine, sur un lit
de repos, une forme noire en tas, qui bouge faiblement, des bras
tremblants qui se soulèvent: c'est la grand'mère de Micha.

Elle est paralysée.

Et Micha? Le voici derrière moi. Comme il est long et mince! Pas trop
changé. Pâli, certes; mais les yeux, moins bleus, abrités maintenant
derrière un lorgnon, ont toujours le même regard affectueux et droit.
Et c'est avec une grâce de Prince Charmant qu'il porte sa blouse
d'ouvrier, sa blouse de rude toile bleue. Lui aussi est ému. Ses lèvres
frémissent. Il se tait.

--La première fois que, depuis douze ans, nous revoyons quelqu'un
de notre vie passée! La première fois! répète la vieille dame en
sanglotant.

Des mains qui se serrent, des paroles confuses, des soupirs. L'instant
d'émotion est passé.

                                   *
                                  * *

Micha me conte maintenant l'histoire de ces douze années. En français
très pur. Il s'excuse; il ne le parle que de temps à autre, avec sa
grand'mère. Mais oublie-t-on la langue de sa première enfance?

--Pendant la guerre, me dit-il, tout était comme de coutume, un peu
moins gai, voilà tout.

Il suivait les cours d'un collège impérial, et ils allaient passer les
vacances dans une de leurs terres. Rentrés à Petrograd en octobre 1917,
ils y trouvèrent un hôte inattendu: la révolution. Ils n'avaient rien
prévu. A douze ans et à soixante-dix, peut-on croire à la fin d'un
monde?

Manifestations, perquisitions. Ils sont expulsés de leur grande maison
changée en club. Leurs domestiques les abandonnent. Ils errent de gîte
en gîte, puis obtiennent enfin ce logement, au-dessus de leur ancienne
remise.

--Mais comment viviez-vous?

--Oh! grand'mère avait gardé un peu d'argenterie, quelques bijoux,
des fourrures, des dentelles, ses robes de Paris. Vous savez, elle
s'habillait bien, autrefois... J'allais vendre tout ça au marché, les
jours de congé. Car je continuais à suivre les cours de mon collège,
qui était devenu une école secondaire d'État.

--Ce qu'il a été pour moi, mon Micha, pendant ces affreuses années!
gémit la grand'maman. Si héroïque, si dévoué... Comme il recevait et
éconduisait ces hommes terribles qui venaient perquisitionner!... Moi,
j'étais folle de peur, et je ne savais que pleurer...

--Voyons, calme-toi, grand'mère... Ce que j'ai fait, tout le monde l'a
fait... Ah! par exemple, il y a eu la famine de 1921. Ça, oui, c'était
dur... Comment avons-nous survécu, comment?

                                   *
                                  * *

Un reflet tragique passe sur le jeune visage. Un geste qui chasse, puis:

--Enfin, nous sommes là, n'est-ce pas?... Mais un jour est venu, il y a
trois ans, où il n'est plus rien resté à vendre. J'avais dix-sept ans,
je venais de finir mes classes. Que devenir? Je me suis fait inscrire
sur une liste de chômage. Quelques jours plus tard, j'entrais aux
usines X... Voilà.

--Vous n'avez pas été trop malheureux, trop perdu?

--Les premiers jours, si. Puis, je m'y suis fait. Les deux premières
années, mon travail était bien monotone: percer des plaques de métal
avec une perforeuse... et toujours baigné d'huile noire. Puis, je
n'arrivais pas à gagner plus de quarante à quarante-cinq roubles par
mois. Avec grand'maman, il faut une bonne; vous devinez quelles fins de
mois! Maintenant, par bonheur, je suis dans un laboratoire et j'ai un
salaire d'environ quatre-vingts roubles. La fortune! Je puis même aller
quelquefois au théâtre...

Il rit gaiement. Je demande:

--Et on est content dans votre usine?

--Content? Oui. Naturellement, les ouvriers désireraient être mieux
payés. Mais ils admettent que pour le moment, c'est difficile. Il y
a aussi des divergences politiques, un peu de jalousie envers les
paysans. Cela n'empêche pas la majorité de convenir qu'ils sont
beaucoup plus heureux qu'autrefois. Surtout les jeunes. Ils sont fiers
de compter dans la vie du pays, d'avoir des écoles, des universités à
eux, de savoir qu'ils peuvent monter aux plus hauts postes. Beaucoup
lisent, se cultivent. D'autres discutent les questions sociales...

--Et ils les comprennent?

--Les ouvriers russes ont beaucoup de bon sens et d'esprit de
discipline... Mais enfin, et surtout, ils n'ont plus peur de
l'avenir, ils sont pris dans une armature... S'ils sont malades, par
exemple, ils savent qu'on les soignera aussi bien qu'un commissaire
du peuple. Ainsi, au printemps, j'ai eu la fièvre typhoïde: le
meilleur spécialiste m'a suivi. Et j'ai passé plusieurs semaines de
convalescence dans une belle propriété à la campagne, payé à plein
salaire. Il y a aussi des indemnités d'accident, de chômage, des
pensions d'invalidité, des retraites. Et tout ce qu'on fait pour les
femmes, les enfants... Savez-vous que, pour les assurances sociales,
nous allons même plus loin que l'Allemagne, et sans aucune retenue sur
les salaires ouvriers!

Micha parlait avec chaleur. Vit-il quelque surprise dans mon regard? Il
s'arrêta, rougit:

--Non, fit-il comme en réponse, je n'ai pas adhéré au parti communiste.
D'abord parce que je n'aurais pas eu de temps à passer avec ma
grand'mère. Ensuite parce que je n'accepte pas tout le programme...
Mais je suis secrétaire de la société pour les relations entre ouvriers
et paysans... C'est une question, vous savez, qui préoccupait beaucoup
Lénine... Il faut maintenir l'amitié des deux classes, il le faut...

Avec flamme, il m'expose son plan de propagande. Ses joues se colorent,
ses yeux brillent. Le voici revenu, l'ardent petit Micha du bois de
Boulogne.

                                   *
                                  * *

Il m'accompagnait au tramway, parlant toujours avec animation de sa
vie, de ses camarades, du service militaire prochain. Un seul souci,
mais lourd: que deviendrait sa grand'mère?

Une question me brûlait les lèvres:

--Dites-moi, Micha, fis-je tout à coup, pensez-vous parfois au passé?

Il tressaillit, passa la main sur ses yeux, puis, d'une voix étouffée:

--Parfois... C'est comme un rêve.

--Et... regrettez-vous quelque chose?

Un silence encore. A la lueur d'un bec de gaz, je vis le beau regard
pensif tourné vers une vision intérieure:

--Pour grand'mère, oui, elle est trop vieille pour comprendre... Mais
moi? Je connais le travail... les hommes. Il y en a de très bons... Je
connais la vie. Elle est bien dure quelquefois... Mais c'est la vraie
vie.

Puis, me regardant en face:

--Eh bien! non, je ne regrette rien...

C'était mon tour à présent d'avoir les yeux pleins de larmes. Je
regardais la haute silhouette un peu courbée s'évanouir dans le
brouillard. Et je pensais avec colère:

--Du courage, de la culture, une éducation raffinée, le plus noble
cœur, et voilà tout ce qu'_ils_ trouvent à en faire: un manœuvre
d'atelier! Ah! s'il était né des leurs, s'il n'était pas un «ci-devant»!

Mais puisque Micha semble avoir accepté, pourquoi cette inutile
révolte?




XVII

QU'EST DEVENUE L'ARISTOCRATIE RUSSE?


Micha est jeune. Il a pu s'adapter. Mais il n'est pas seul de sa
classe. Les aristocrates, les bourgeois de naguère, dont les palais et
les fortunes furent nationalisés, n'ont pas tous été massacrés, ils ne
sont pas tous émigrés ni prisonniers. Que sont-ils devenus?

L'aristocratie? Elle semble s'être volatilisée. Certains gentilshommes
campagnards sont tout simplement restés sur les terres qui ne leur
appartiennent plus. Ils y labourent et moissonnent en philosophes,
parmi les paysans, dont leurs enfants, sans doute, ne se distingueront
plus. Mais les autorités locales se montrent parfois sans pitié. La
veuve d'un seigneur, par exemple, après le meurtre de son mari et
l'incendie de son château, s'était réfugiée avec sa fille dans une
chaumière. Depuis plusieurs années, elles y végétaient du lait d'une
vache, du produit d'un troupeau de chèvres. Tout à coup, une décision
du soviet du village les chassa de ce dernier asile. Sans ressources,
les malheureuses viennent d'échouer à Moscou.

Une vieille princesse au nom historique, elle, achève de vivre dans
une cave, où se trouvent encore quelques meubles et objets d'art. Elle
les vend un à un. Quand elle aura tout vendu, il ne lui restera plus
qu'à mourir. En attendant, elle plaisante avec esprit, en fumant des
cigarettes que lui offrent des voisins bolchévistes.

--Notre femme de ménage a épousé un comte, son ancien patron, me disait
quelqu'un. La pauvre femme le nourrit et le soigne avec une dévotion
exaltée; quant à lui, il noie dans la vodka ses brillants souvenirs de
la Cour, des cabarets de nuit et de la Côte d'Azur.

Tandis que je visitais un des plus beaux clubs ouvriers de Moscou, je
me souviens de quel ton de rancune épanouie le secrétaire me dit:

--Des trois fils du propriétaire de cette maison, l'un a émigré,
l'autre est mort alcoolique, le troisième est mendiant...

Enfin, un jour, dans la rue, je demandais un renseignement. Une
femme d'une quarantaine d'années, mise comme une ouvrière modeste,
en excellent français s'offrit à me guider. J'appris qu'elle était
la veuve d'un diplomate. Elle habitait tout près, avec sa mère. Ne
pourrais-je pas entrer quelques minutes chez elle?

Dans un taudis encombré de chiffons, de meubles cassés, de casseroles
sales, je trouvai une vieille dame trônant dans un fauteuil Louis XIV,
comme une reine sur les ruines de son palais. Un drageoir précieux
voisinait sur une petite table avec un verre de cabaret; elle lisait un
roman d'Octave Feuillet, en croquant des pralines. Avec quelle grâce
souveraine elle me parla du Paris d'antan!

Au mur, un grand portrait de général à favoris soignés, la poitrine
constellée de plaques.

--Mon mari, présenta-t-elle, avec un sourire étudié.

Dans un coin, sa fille remuait je ne sais quelle pitance, qui bouillait
sur un réchaud à pétrole. D'un air égaré, elle déploya devant moi un
beau tapis persan:

--Avec cette broche en diamants, c'est tout ce qui nous reste à vendre,
fit-elle à voix basse. Que devenir après?

Un souci tragique balafrait le pauvre visage fané.

--Ne pourriez-vous pas faire quelque chose? demandai-je.

--Je n'ai jamais appris à travailler, gémit-elle vaguement.

Lamentables épaves que personne n'aide et qui, bientôt, achèveront de
sombrer.

                                   *
                                  * *

D'autres, au contraire, luttent avec une belle vaillance. Et c'est plus
intéressant.

Je sais dans quelle petite ville le fils d'un grand-duc vit, sous un
faux nom, d'analyses bactériologiques. Si modestement et paisiblement
que la police le laisse en paix. Il n'a jamais été plus heureux,
prétend-il. Et ce prince de l'industrie, dont l'admirable collection de
tableaux fut nationalisée? Il habite, dit-on, les combles de son hôtel
et a obtenu d'être un des conservateurs de son musée. Des favorisés.
Car il est difficile aux anciens riches de trouver du travail. Sont-ils
candidats à un poste d'État? On objecte qu'ils ne font pas partie
d'un syndicat. Essaient-ils d'entrer dans ce syndicat? On leur oppose
leur manque de connaissances techniques, ou même tout simplement leur
qualité de bourgeois.

Quelle aubaine, s'ils sont capables de donner des leçons, de faire des
traductions ou des travaux de bibliothèque!

Parlent-ils plusieurs langues? Ils peuvent être guides ou interprètes.
Une jeune fille qui porte un des noms les plus glorieux de la
littérature mondiale, nom aristocratique d'ailleurs, conduit des
groupes de touristes au Kremlin ou dans les musées.

--Un travail facile et agréable! soupirait avec envie une femme du même
monde.

Une autre encore me disait:

--Dieu soit loué! Mari et enfants, tout mon monde a des manteaux chauds
pour l'hiver! La première fois depuis sept ans... Vous ne savez pas,
vous autres, ce que cela signifie pour nous.

Enfin ce dialogue entre Russes intellectuels:

L'un:

--Vous savez, la princesse X...? Elle est, à cinquante-cinq ans, garçon
de bureau dans un ministère, ce qui est donc inconvenant...

L'autre:

--Pourquoi inconvenant? Puisqu'elle n'est pas bonne à faire autre
chose...

--Si vous voulez... Mais le chef de bureau, un petit juif de rien,
a osé dire devant elle à un employé: «Envoyez donc cette personne
chercher là-haut le dossier Z.» Parler ainsi d'une femme de son âge, de
son rang! Quelle honte!

--Encore une fois pourquoi? D'abord, est-elle ou n'est-elle pas
garçon de bureau? Ensuite, comment cette princesse X... aurait-elle,
il y a vingt ans, parlé à ce même juif? Sans compter les exils, les
exécutions, les pogromes, oubliez-vous les humiliations, les injustices
accumulées si longtemps contre cette classe? Les rôles ont changé,
voilà tout. _Chacun son tour_...

                                   *
                                  * *

C'est un peu trop le mot de la situation. A part les «ci-devant» qui
ont donné spontanément leur adhésion au nouveau régime--ils sont peu
nombreux, il est vrai--ou ceux qui lui apportent une incontestable
supériorité scientifique ou artistique, les autres, fonctionnaires ou
intellectuels, qui n'ont fait qu'accepter et supporter, sont condamnés
à végéter obscurément dans leur poste, si même ils le conservent.
Spoliés de leur fortune, incertains du lendemain, ne jouissant d'aucun
droit civil, d'aucune exemption, ce sont des parias. Malheur aux
vaincus!

Et non seulement eux, mais leurs enfants. Il y a deux ou trois ans, par
exemple, on décida une épuration et l'on renvoya des écoles techniques
et des universités un certain nombre de jeunes gens issus de l'ancienne
bourgeoisie. Dix-sept suicides suivirent cette mesure. Si bien que,
tout de même, on s'émut. Depuis, on leur a de nouveau ouvert les
portes. Mais si parcimonieusement! Ce sont des comités d'ouvriers et de
paysans qui décident des admissions, et à peine réserve-t-on 10 à 15 %
des places aux classes intellectuelles de naguère.

En pays capitaliste, les enfants du peuple peuvent monter tout en haut
de l'échelle sociale. Nous en avons chez nous assez d'exemples. En pays
prolétarien, à moins qu'il n'ait du génie, ou ne déploie des trésors
d'énergie et de persévérance, c'est aux besognes subalternes qu'est
voué le fils du bourgeois. Injustice à rebours.

--On est en train de changer ça, me dit-on.

Tant mieux si c'est vrai. Car bâtit-on jamais sur la haine?




XVIII

L'INQUIÉTANT PROBLÈME DE L'INDUSTRIALISATION


Parfaitement incongrus sur les lèvres artistes et fantaisistes des
Russes, on ne cesse d'entendre résonner ici des vocables d'un modernisme
barbare: organisation, taylorisation, rationalisation, intensification,
électrification et surtout, surtout, _industrialisation_. C'est
le maître-mot de l'heure. Toute la Russie en rêve et des milliers
d'intelligences s'appliquent avec ténacité à résoudre les multiples
problèmes qu'elle pose.

--C'est pour nous une question de vie ou de mort, répète-t-on. Il
faut intensifier notre production qui ne suffit ni à nos besoins
intérieurs ni à nos marchés extérieurs. Nos paysans, comme nos
clients d'Asie ne réclament-ils pas âprement des objets manufacturés?
Nécessité économique, mais aussi et surtout nécessité politique: un
peuple agricole est toujours rétrograde. A un État communiste il faut
un prolétariat, il faut des centaines et des centaines d'usines qui
multiplient les ouvriers, permettent d'augmenter leurs salaires, des
usines qui attirent dans les centres industriels les paysans des
campagnes surpeuplées. Car nos campagnes ont besoin de se dégorger au
profit des villes...

Où en est donc l'industrie soviétique? Quel est son passé, son avenir?

                                   *
                                  * *

J'ai posé la question aux uns, aux autres. J'ai parcouru les bureaux
de cette ruche immense qu'est le Gosplan. Le Gosplan? Une organisation
à peu près unique au monde, je crois. Seul s'en rapproche le Conseil
d'économie d'État, en Allemagne. C'est un grand comité d'experts, de
techniciens qui ne cessent d'étudier et de préparer des plans d'action
sur toutes les questions scientifiques, industrielles, commerciales.
Ils s'occupent de tout, sauf de politique. Et ils communiquent le
résultat de leurs travaux au Præsidium, qui juge en dernier ressort
sur les applications possibles. En somme, l'état-major économique du
gouvernement.

J'ai causé avec plusieurs de ces savants, demandé l'avis d'hommes
d'affaires étrangers, Américains surtout, puisqu'on ne rencontre guère
ici que des Américains.

Il y a d'abord un fait que nul au monde ne peut ignorer: c'est la
formidable quantité de richesses naturelles de tous genres que possède
l'U.R.S.S.

Pour le naphte, elle occupe la première place dans le monde, tant pour
les réserves en chiffres absolus que pour le délai d'épuisement prévu.
Elle a des ressources en tourbe qui augmentent chaque jour. Elle a des
forêts gigantesques, des mines de manganèse, des phosphates, tous les
métaux, des pierres précieuses, des eaux minérales, les plus variées,
les plus riches en propriétés radioactives; elle détient enfin des
provisions illimitées de minerais.

Le professeur Lazareff, directeur d'un institut de physique appliquée à
la biologie et à la géologie, me disait qu'à la suite de travaux faits
par cet institut sur certains phénomènes magnétiques inexpliqués, une
mission scientifique venait de découvrir dans le gouvernement de Koursk
des gisements contenant, au minimum, vingt milliards de tonnes de fer
pur,--c'est-à-dire plus que dans l'Europe entière, qui n'en possède que
treize milliards de tonnes. M. Lazareff ajoutait:

--Votre grand savant Jean Perrin me disait à ce propos: «Je vous
félicite, mais j'ai un peu peur: le fer et le charbon ne l'oubliez
pas, c'est la guerre... L'Union soviétique, par bonheur, n'a point
d'intentions agressives...»

Toutes ces richesses naturelles sont étudiées et prospectées par de
nombreux instituts scientifiques organisés, multipliés, subventionnés
par le gouvernement. Il y a là un effort considérable qui, à lui seul,
vaudrait une étude spéciale.

Oui, mais jusqu'ici, faute de capitaux, ces ressources fabuleuses
dorment, inutiles, inexploitées, sous terre, au flanc des montagnes.
Qui éveillera toutes ces Belles au Bois, si jamais elles peuvent
s'éveiller?

                                   *
                                  * *

Difficultés de même ordre pour les industries soviétiques. Elles ont
accompli en quelques années un certain progrès. Est-il suffisant?

En 1921, toutes les usines qui, dès le début de la révolution, avaient
été nationalisées, se trouvaient dans un état lamentable. Les guerres
civiles d'abord, puis la famine, l'arrêt des transports et toutes les
autres conséquences de la première politique communiste, les avaient
totalement désorganisées. L'industrie textile était tombée à seize pour
cent du niveau de la production d'avant-guerre; l'industrie de la fonte
et du fer à quatre ou cinq pour cent; celle du sucre à trois pour cent.
Le pétrole seul était resté à quarante-sept pour cent de son ancienne
production.

Avec la nouvelle politique économique qui laissait toute la grande
industrie entre les mains de l'État, mais admettait la liberté du
commerce privé et rétablissait les transactions et les salaires en
argent, les usines se remirent à produire, d'une marche d'abord bien
chancelante, coupée de trébuchements fâcheux et de chutes, mais se
relevant toujours et allant peu à peu s'affermissant.

On les groupa d'abord et rapidement en trusts d'État. En août 1922,
il en existait déjà 418, groupant 3.761 entreprises et plus de
800.000 ouvriers. Si bien que les établissements prospères pouvaient
soutenir les établissements en déficit. Les Bourses de commerce se
multipliaient, les banques se créaient.

Mais l'industrie avait à lutter contre bien des conditions adverses;
elle devait fournir une grande partie de ses produits à divers
départements d'État qui ne les payaient point ou les évaluaient bien
plus bas que les frais de production. Peu ou point d'aide financière;
les crédits fournis par la Banque d'État étaient, et pour cause,
insignifiants. Il y avait enfin et surtout la terrible dépréciation du
papier-monnaie qui atteignait des chiffres vertigineux.

Malgré ces difficultés accumulées, le progrès prit un essor marqué
lorsque apparut un système monétaire stable et unifié.

--Une opération financière d'une hardiesse désespérée et qui a pourtant
réussi, me disait un spécialiste anglais dont la prudence était
éberluée.

Sans s'égarer dans de trop longues statistiques, il suffit de constater
qu'en 1922, la production totale de l'industrie avait augmenté de 53
% sur les chiffres de l'année précédente, de 44 % en 1923, de 30 % en
1924. Et si, pour l'industrie textile et l'industrie métallurgique,
il existe encore un réel écart avec la production d'avant-guerre, la
houille a rejoint cette dernière et le pétrole vient de la dépasser.

Malgré les circonstances et les prévisions défavorables, en dépit du
dicton connu des Ford et des Hoover: «Aucun développement économique
sans individualisme», et des idées courantes sur les monopoles
d'État, destructeurs d'activité et d'initiative, les durs efforts de
l'industrie soviétique ne semblent pas avoir été vains.

                                   *
                                  * *

Succès bien mitigé d'ailleurs et qui subit actuellement un sérieux
temps d'arrêt. Car si ses bénéfices ont permis à cette industrie de
subsister jusqu'ici, ils ne lui permettent pas de s'accroître.

--L'État, me dit-on, ne peut se passer de ressources qui, dans d'autres
conditions, pourraient être employées à augmenter les capitaux de
l'industrie. En ce moment, c'est environ 40 % des entreprises
industrielles qui rentrent directement au fisc, ces fonds de réserve
étant placés dans des emprunts d'État.

N'oublions pas non plus le lourd fardeau de toutes les assurances
ouvrières uniquement supportées par ces industries, le plus lourd
fardeau des heures de travail insuffisantes.

Pourtant, il est indispensable et urgent de remplacer l'outillage usé
et démodé de la plupart des usines, accroître cet outillage, construire
des usines nouvelles; il faudrait aussi renouveler le matériel roulant,
qui commence à être hors d'usage: augmenter le nombre de wagons de
marchandises, réparer ou refaire les traverses, les remblais, les ponts
de chemins de fer qui sont dans un fâcheux état, améliorer les lignes
défectueuses, en construire d'autres. Que ne faudrait-il pas faire?

Mais comment? L'épargne nationale est à peu près nulle. Quant aux
crédits et aux capitaux de l'étranger, est-il possible maintenant d'y
avoir recours? Pourra-t-on, voudra-t-on, en pays capitaliste, prêter
à une nation qui ne paie pas ses dettes? Quelles sécurités auraient
des créanciers qui voient l'opinion publique d'un peuple dressée tout
entière contre la reconnaissance d'anciennes créances, d'un peuple qui
poursuit par tous les moyens la destruction du capitalisme?

L'Angleterre vient de donner le signal d'une guerre économique et
financière qui peut être fatale non seulement à l'industrie des Soviets
mais même à leur régime.

Situation tragique qui suffit peut-être à expliquer, sinon à excuser,
les sanglantes représailles ordonnées par des gens qui se sentent
traqués et répondent à la menace par le défi.

                                   *
                                  * *

Pourtant, dirigeants, savants, ingénieurs continuent une lutte obstinée
qui n'est pas sans grandeur.

Les écoles supérieures, qui se sont multipliées dans toutes les
branches, forment, avec une rapidité peut-être excessive, les
techniciens de tous genres, encore trop rares en Russie. Leur niveau
scientifique atteint-il celui des pays d'Occident? Pas encore, me
dit-on, mais les progrès s'accentuent chaque année.

On améliore aussi le système de distribution des produits qui, au
début, était fort défectueux. On fabriquait alors à outrance et au
petit bonheur, sans s'inquiéter des besoins particuliers des clients.
Ce que n'aurait pas fait un industriel privé, au courant de son
affaire. Puis on envoyait les objets manufacturés dans des centres dits
de distribution.

Qu'arrivait-il? Ils s'y entassaient sans trop d'ordre, y croupissaient
longtemps, s'y détérioraient souvent. Une fois, par exemple, tout
un énorme stock de drap pourrit à l'abandon. Perte de temps, perte
d'argent.

Le commerce privé, le _Nep_, qui venait d'être rétabli, s'évertuait
bien à faire passer les marchandises du producteur au consommateur,
mais un peu aveuglément et avec un souci de gain personnel qui alla
souvent jusqu'à la spéculation. D'ailleurs, après une période fiévreuse
et brillante où beaucoup s'enrichirent copieusement, les _Nepman_
connurent de mauvais jours. Ne disposant pas des ressources fournies
par le gouvernement aux entreprises d'État et aux coopératives, ils
subirent de grosses pertes en 1923, lors de la crise économique et
monétaire.

Depuis, sans détruire le commerce privé qui a, dit-on ici, encore un
rôle de transition à jouer, on s'efforce de transmettre directement les
produits des trusts d'industries d'État aux syndicats qui s'occupent
de la vente en gros et aux coopératives de consommateurs. Celles-ci,
industrielles et agricoles, qui se sont fédérées en une puissante
union, le _Centrosoyous_, jouent en U.R.S.S. un rôle primordial.
Leur chiffre d'affaires, qui atteignait l'an dernier 3.900.000.000
roubles, s'est élevé, pour le premier semestre de 1926, à 3.200.000.000
roubles, c'est-à-dire qu'il a presque doublé. Leur but est d'opérer la
distribution des marchandises sans que ces dernières aient à attendre
dans des entrepôts. Elles jouissent d'ailleurs de faveurs spéciales:
crédits plus larges et à long terme, tandis que les commerçants privés
sont obligés pour la plupart de payer leurs produits au comptant. Une
large exemption d'impôt leur est, en outre, accordée: environ cinquante
pour cent.

On en est également au régime d'économies: il s'agit partout
d'organiser le travail de façon rationnelle, de diminuer les frais
d'administration, de comprimer le personnel des bureaux qui, en
Russie, fut toujours en excès. Aussi y eut-il, ces temps derniers, de
nombreuses suppressions d'emplois.

                                   *
                                  * *

Enfin et surtout, il y a le vaste plan d'électrification, dont
une faible partie est déjà réalisée et qui le sera entièrement,
espère-t-on, dans trois ou quatre ans. Le grand espoir, et pour lequel
l'État se saigne à blanc. Une des idées directrices de Lénine.

--Il y voyait, me dit M. Kogan, le fonctionnaire du Gosplan qui
me renseigne, l'unique moyen d'amener au socialisme la Russie des
campagnes, d'«humaniser» le travail de l'ouvrier en le soulageant
de tout effort pénible, la base de toute notre économie nationale.
L'électrification, voyez-vous, a une importance toute particulière
dans un État qui, comme le nôtre, possède toutes les industries: nous
choisissons pour une station centrale le point qui peut desservir le
plus grand nombre d'usines, et c'est autour d'elle que nous groupons
nos constructions nouvelles...

Le programme, présenté au congrès des Soviets en 1920, prévoyait la
construction de trente centrales régionales, d'une force de 1.750.000
kilowatts.

Je me souvenais, au retour de Kazan, d'avoir vu surgir dans la nuit une
ville éblouissante: la station de Chatoura, qui utilise la tourbe de
la région marécageuse où elle est située, fournit l'énergie électrique
à Moscou et possède une puissance de 48.000 kilowatts. Il y a encore
six autres stations centrales en construction employant les déchets
de charbon, la tourbe ou la force hydraulique: près de Leningrad,
sur l'Oka, à Nijni-Novgorod, dans l'Oural, dans le Donetz; enfin, la
station de Volkov, sur la rivière du même nom, près du lac Ladoga, qui
est une des plus importantes de l'Europe et possédera une puissance
de 56.000 kilowatts. Il y a encore cinq stations moins importantes au
Caucase et dans diverses Républiques.

--Enfin, conclut M. Kogan, avec les petites centrales de village,
l'U.R.S.S. compte 4.891 stations électriques d'une puissance globale
de 1.495.000 kilowatts. C'est encore bien peu de chose, certes, en
comparaison de certains pays, les États-Unis par exemple, et surtout la
Norvège.

«Mais nous comptons que d'ici quelques années nous aurons, dans les
grandes stations seules, plus de 500.000 kilowatts. Nous doublerons
ensuite ce chiffre. Et je ne parle pas des petites centrales de village
qui se multiplieront avec une extrême rapidité... Nous réaliserons
l'idéal de Lénine, ajoute-t-il avec un ton de fierté grave.

                                   *
                                  * *

--Qu'en pensez-vous? demandais-je un instant plus tard à un Américain,
Allan Dry.

Un homme d'affaires qui vend, et fort bien, pour sa maison de New-York,
tracteurs et machines agricoles. Avec sa bonne face de brique rouge,
ses vêtements commodes et impeccables, ses valises en peau de truie, il
apparaît comme la prospérité et le bon sens robuste, équilibrés sur de
vastes souliers _patent_. Nul doute ne doit jamais effleurer son âme.

Il tira quelques bouffées de sa pipe qui porte ses initiales sur plaque
d'or et répondit laconiquement:

--L'électrification? Pourquoi? Cela coûte des sommes énormes et il n'y
a pour ainsi dire pas d'usines à électrifier. La lumière? Les tramways?
Bon! Mais cela peut se faire sans tant d'histoires... Mieux aurait valu
construire des usines un peu partout. Et pas de grandes usines. Juste
pour les produits locaux et pour donner du travail. Ils ont du mazout
en abondance, à bon marché. Tout cela aurait pu fonctionner tout juste
avec l'intérêt de l'argent que coûte une station hydro-électrique. Et
ces stations seraient venues plus tard, en leur temps...

Quelques bouffées de pipe, puis:

--Voyez-vous, je crois, nos amis ici font marcher... une locution
française... la machine à défricher avant...

--Vous voulez dire «la charrue avant les bœufs»?

--Oui! Tenez... Il y a quatre-vingts ou cent ans, les _States_ étaient
comme la Russie: immenses ressources naturelles, organisation presque
nulle, absence de capitaux. Mais, pour en arriver où nous en sommes,
on a travaillé, _by Jove_, qu'on a travaillé! Des dix ou douze heures
par jour. Ce qui a permis de donner à nos ouvriers d'aujourd'hui
les salaires les plus élevés et la vie la plus confortable du monde
entier. Ici, quoi donc? On songe d'abord au bien-être du travailleur.
C'est très humain. Mais ce bien-être est pris sur la production, par
conséquent sur la prospérité de l'entreprise, et par contre-coup sur la
prospérité générale du pays.

--Du fordisme, ça!

--Oui. Je dis que la législation du travail comme chez les Soviets ne
peut s'appliquer avec fruit que dans un pays hautement industrialisé,
possédant toutes les ressources du machinisme. Huit heures par jour,
dans un pays de faible production, ce n'est pas assez. Surtout huit
heures d'ouvrier russe. Je ne veux pas dire du mal: il est doux,
discipliné, intelligent, avec ses idées personnelles.

«Mais il manque souvent d'initiative et de force, de _grit_. Ce n'est
pas sa faute. Comment voulez-vous qu'un homme nourri de farine, de
gruau, de maïs et de chou fournisse autant de travail qu'un homme
nourri de viande, _meat-fed_, comme chez nous, et cela depuis des
générations? Et il y a encore ces meetings, ces clubs, ces discussions
politiques... Quand un ouvrier travaille les problèmes sociaux avec
son cerveau, ses mains se ralentissent, _of course_... Ah! des
hommes bien intelligents, les Russes, mais des théoriciens, pas des
_businessmen_!...

Allan Dry méditait encore, hochant la tête et frappant sa pipe à petits
coups sur la table. Puis, tout à coup, il éclata d'un large rire.

--Qu'y a-t-il?

--Je pense que ces hommes des Soviets ne sont pas raisonnables, mais
pas du tout. Et pourtant, ils peuvent réussir. Ce sont de si curieux
diables, ici!




XIX

COMMENT ON RAPPROCHE OUVRIERS ET PAYSANS


C'est là un des grands problèmes soviétiques.

Dans une pièce toute vivante de portraits et de souvenirs du dictateur,
j'en parle avec madame Oulianowa, la sœur de Lénine.

Comme elle lui ressemble! Mêmes pommettes, même nez un peu kalmouk;
mais, dans les yeux bruns obliques, il y a plus de douceur que
d'inquiète acuité et le pli du sourire, si pareil, n'a point d'amer
sarcasme.

Elle aussi, une militante qui connut la prison et l'exil. Elle habitait
Paris avec Lénine, vers 1909, près du parc Montsouris dont elle garde
un souvenir charmant et mélancolique. Depuis 1917 jusqu'à sa mort
elle a travaillé à côté de celui qui était à la fois son frère et
son maître. Elle ne m'en dit que quelques mots, avec une émouvante
tendresse, une belle simplicité, puis se retranche dans une réserve un
peu farouche.

Autour de nous, sonneries de téléphone, tic tac des dactylos et ce
puissant vrombrissement des machines, semblable à celui d'un paquebot,
et cette odeur d'encre d'imprimerie, enivrante comme celle du goudron.
Car madame Oulianowa est rédactrice en chef de la _Pravda_, organe du
parti communiste russe qui tire à près de 500.000 exemplaires. Elle s'y
occupe spécialement de ce qui constitue un des traits principaux de
la presse russe: la correspondance des ouvriers et des paysans. Cette
institution naquit pendant la guerre. Ouvriers et soldats écrivaient
alors beaucoup aux journaux révolutionnaires. Ils continuèrent après
1917, la plupart des soldats ayant alors troqué l'uniforme contre
la touloupe. Chaque journal compte aujourd'hui deux à trois cents
correspondants de ce genre; il y en a trente mille environ dans
toute l'Union soviétique. Dans les nombreuses colonnes qui leur
sont allouées, ils exercent sans contrainte leur droit de critique,
soulignent les erreurs, signalent les défaillances et les abus de
pouvoir des autorités.

--Et tout cela ouvertement, franchement, me dit madame Oulianowa. Il y
faut un certain courage. Savez-vous que certains ont été pourchassés,
assassinés même, pour avoir osé parler? Des sincères, des purs, qui ne
laissent pas dévier la doctrine. Ainsi s'établissent des liens étroits
et vivants entre la presse et le peuple...

«Dernièrement, cinq cents de ces correspondants se sont réunis en
conférence à Moscou, ont pu prendre contact, discuter, se sentir
les coudes... Les ouvriers s'y trouvaient en plus grand nombre, le
communisme leur étant plus accessible. Mais nous tenons beaucoup à nos
correspondants villageois, qui sont dans les campagnes nos modestes
porte-flambeaux. Nous invitons d'ailleurs tous les paysans à visiter
les villes et surtout Moscou.

«Ils y causent avec les gens du gouvernement. On les promène dans
les musées, les théâtres, les expositions; on leur explique la
Constitution, les problèmes d'ordre général et leurs difficultés
particulières. Connaissez-vous les hôtelleries où nous les recevons,
nos «maisons de paysans»? Il y en a un réseau qui couvre presque toute
l'Union, jusqu'en Asie et au fond de la Sibérie. Ici, à Moscou, nous en
avons deux. Vous verrez, c'est très curieux...

                                   *
                                  * *

En effet. D'abord, par le contraste du cadre élégant et des hôtes
primitifs. Le long des larges escaliers à rampe de fer forgé, dans
les pièces aux voûtes peintes, sur les sièges de belle allure, se
prélassent, non sans une naturelle dignité, des hommes des bois aux
bonnes trognes, envahies de poils rudes, à travers lesquels luisent
deux petits yeux malins. Quelques-uns sont accompagnés de leurs
«babas», et même de leurs enfants qui, pour la circonstance, ont
chaussé des bottes neuves et coiffé de casquettes soviétiques leurs
tignasses de chanvre.

Tous lavés de frais j'espère, car on trouve à l'hôtel diverses formes
d'hydrothérapie. Le restaurant fleure une saine odeur de chou rouge
et de crème aigre et les convives, coudes sur la table, savourent
le contenu de leur écuelle avec une religieuse lenteur. Dans les
chambres--il y en a trois cent quatre-vingts--le jeune galopin qui nous
guide, délégué des employés de l'hôtel, soulève les couvertures des
lits pour montrer les draps blancs--luxe rare en Russie!--et ouvre
avec un orgueil touchant des penderies de pitchpin toutes neuves.

Dans une belle et grande salle, tous les soirs se font des conférences
sur l'agriculture, suivies de discussions. Joutes animées, paraît-il,
entre théoriciens des villes et vétérans barbus des champs. Mais le
musée, qui occupe toute une série de pièces, est un chef-d'œuvre
d'habile propagande: en faveur du système métrique dont l'application
votée depuis deux ans fait regimber le peuple des campagnes; pour les
assurances contre l'incendie, presque inconnues encore, indispensables
pourtant à ces villages de bois qui flambent comme des boîtes
d'allumettes; contre le mépris de l'hygiène, contre l'alcoolisme dont
les effets sont illustrés avec le plus effroyable réalisme. Une pièce
est réservée aux horreurs de la guerre: membres mutilés, visages
broyés, et tous les engins de destruction. Mais, en retour, par une
contradiction bien soviétique, une autre pièce célèbre abondamment
l'armée rouge, ses avions, ses fusils, ses masques contre les gaz et,
sur un mur, on voit s'avancer, à travers la carte de l'Univers, une
immense main rouge aux doigts ouverts et menaçants.

Spectacles plus aimables, voici la salle de puériculture, avec tout
ce qui concerne l'élevage des «petits d'homme», celle de l'hygiène
domestique, puis les forêts et leurs essences variées, les céréales,
les jardins et leurs légumes, les vergers et leurs fruits et toutes les
bêtes du poulailler et de l'étable: graphiques, statistiques, légendes
claires et précises, c'est, en images d'Epinal, toute la vie des champs
qui défile...

N'oublions pas une infirmerie, une vaste officine de dentiste qui ne
doit pas être superflue si j'en crois certaines mâchoires paysannes, et
de nombreux cabinets de consultations juridiques.

Ils ne chôment pas. En les traversant, deux tableaux se gravent dans
ma mémoire: l'un, un moujik écoutant, bouche ouverte, de toutes ses
oreilles poilues, de toutes ses rides anxieuses, un juriste imberbe
et verbeux, le regard condescendant derrière des lunettes d'écaille;
l'autre, un jeune paysan bien net, bien sanglé, déversant, avec une
prolixité un peu agressive, une douche d'arguments sur la tête résignée
d'un infortuné fonctionnaire. Les anciens et les modernes.

                                   *
                                  * *

La «Maison des paysans» possède, naturellement, de nombreuses
effigies de Lénine. On a même campé en face d'une grande peinture
le représentant sur son lit de mort, un buste éclatant de vie où il
semble lancer sur la foule ses paroles véhémentes et son grand rire
sardonique. L'œuvre d'un sculpteur paysan, me dit-on.

Mais près de Lénine mort, il y a Kalénine vivant. Kalénine, président
du Comité central exécutif de l'Union soviétique, c'est-à-dire, en
somme, président de l'immense république prolétarienne.

Une découverte de Lénine. Sverdloff, l'ancien et très populaire
président, venait de mourir. Par qui le remplacer?

--Prenons Kalénine, fit le dictateur.

--On ne le connaissait guère alors, m'explique quelqu'un. A peine
savait-on qu'il avait grandi dans un village du gouvernement de Tver,
qu'il était, à vingt ans, ouvrier aux usines Poutiloff et qu'il
partagea sa vie cahotée, coupée de séjours en prison et en exil,
entre les usines et les champs. On se dit: «C'est l'idée de Lénine,
obéissons!» Comme toujours, il avait vu juste. Dès qu'il fut nommé,
Kalénine prit le bâton de pèlerin et s'en fut par toute la Russie. Il
s'arrêtait dans les villages, causait, questionnait, écoutait surtout.
Au retour, il connaissait à fond les revendications des campagnes et
s'en faisait l'avocat. Aussi est-il devenu l'idole des paysans...

Dans les assemblées, il parle peu. Mais la discussion risque-t-elle
de s'embrouiller ou de s'envenimer, il intervient. Laborieusement,
d'abord. Puis tout à coup, sentence ou boutade, la formule que chacun
attendait obscurément, jaillit.

Un jour, par exemple, irritant débat sur le mariage et le divorce;
les diverses parties des soviets, par les voix de leurs délégués,
échangeaient force horions. Mais le président s'écria soudain: «Unifier
les lois du mariage? Est-ce possible, dans un pays où, suivant les
régions, ce sont les femmes qui achètent leurs maris ou les maris leurs
femmes?» Et tous de se dérider.

--On l'appelle le grand _Starost_ de la Russie, me dit-on encore; de
plus, comme il a été à la fois ouvrier et paysan, il symbolise, à la
tête de l'État, l'union de la faucille et du marteau. Et si bon, si
simple!... Trois fois par semaine, il reçoit les paysans et les pauvres
gens. Si vous pouviez assister à une de ces audiences! Mais ce n'est
pas facile...




XX

M. KALÉNINE, PRÉSIDENT DES RÉPUBLIQUES SOVIÉTIQUES ET SOCIALISTES,
REÇOIT


J'obtiens tout de même la faveur de me glisser dans la salle où M.
Kalénine tient ses réceptions.

Me voici poussant, un peu craintive, la porte de cette présidence
d'une république de cent quarante millions d'âmes. Dans le vestibule,
infiniment moins somptueux que celui de la Maison des paysans, rien
que deux hommes. Deux chemineaux en guenilles poudreuses qui soufflent
doucement, en contemplant leurs pieds, ballots monstrueux, enveloppés
de toile et de cordages. L'un a déposé sur le parquet sa petite valise
de bouleau et sourit, débonnaire, en râtissant de ses dix doigts sa
large barbe grenue. L'autre entr'ouvre sa chemise de cotonnade rose et
se gratte avec délices. Ces messieurs font un brin de toilette. Mais je
ne vois pas cela à l'Élysée.

--Ils sont venus à pied, me dit mon guide; peut-être ont-ils marché six
mois pour arriver jusqu'ici...

Un adolescent rougeaud, en casquette et cache-nez des fortifs, est
assis sur une chaise, de guingois, en travers de l'escalier.

--_Frantzous?_ fait-il en clignant sagacement de l'œil. _K'arracho!
K'arracho!_ Bon! Bon!

Et il consent à ouvrir le passage. Plusieurs antichambres où sont
répandues bien à l'aise des tribus de paysans à loques et à paquets,
puis le bureau du secrétariat. Une dizaine de jeunes femmes, ensachées
jusqu'aux pieds dans des sarraus de toile grise, les cheveux bien
lissés, les joues sans fard, y travaillent en silence, avec un air très
sage. Toutes à la fois lèvent des yeux souriants. Ne se croirait-on pas
dans quelque ancienne institution pour demoiselles de province?

--Nous n'avons aujourd'hui que cent quatre-vingts visiteurs, dit l'une
d'elles; parfois, ils sont plus de deux cent cinquante...

                                   *
                                  * *

Un escalier dérobé. Nous voici dans une vaste pièce en rotonde
qu'éclairent violemment six fenêtres. Un comptoir arrondi de bar la
partage en deux. D'un côté et jusqu'au fond de la salle, ondule et
tourne une foule jaune, d'où monte une confuse rumeur marine et cette
puissante odeur de bottes graissées au suint qui est l'odeur même de la
Russie.

De l'autre, appuyé sur le rebord du comptoir, près d'une jeune femme
en tablier gris, un homme, dont apparaît tout juste le profil,--toison
fauve coupée à l'écuelle, comme celle des paysans, nez fort, et, entre
la moustache et la barbiche, un bon sourire paternel--c'est M. Kalénine.

Debout devant lui, à l'intérieur de la barrière, un soldat sans armes
fait l'office de rocher entre deux ruisseaux de visiteurs. L'un de ces
ruisseaux se dirige vers une table où des employés, sourcils attentifs,
s'efforcent de comprendre des explications souvent embrouillées,
remettent une fiche portant le nom et les indispensables indications.
L'autre coule lentement, avec un temps d'arrêt devant le président.
Questions cordiales, réponses verbeuses ou timides, lecture des papiers
et M. Kalénine se penche vers sa secrétaire qui prend des notes. Il
lui arrive de refuser tout de suite et nettement; le plus souvent, il
renvoie l'affaire à l'un de ses secrétariats; parfois--et c'est le cas
pour les paysans venus de si loin--il les reverra en particulier après
l'audience.

Dans la foule qui piétine en docile troupeau, des gens se haussent
sur la pointe des pieds pour voir, tendent l'oreille, tendent le cou.
Étrange bouquet vraiment, que toutes ces faces rapprochées par le
hasard et l'espoir, et comme il aurait tenté un imagier du moyen âge!
Larges pommettes d'Asie, dures mâchoires d'ouvriers, traits purs et
hardis du Sud, moujiks hébétés sous leurs poils, vieilles que la misère
a sculptées en pierre grise, paysannes aussi rouges que leurs mouchoirs
rouges, veuves aux émouvantes paupières d'ombre, et ces gamins dont
les lèvres éclatent comme des baies d'églantine, et ce vieux Mongol
cadavérique, ivoire fraîchement déterré; tous, toutes orientent vers
celui qui, tout à l'heure, décidera, des regards où tremble un sourire,
tour à tour inquiet et confiant...

                                   *
                                  * *

Dialogues rapides, d'ordinaire. Pas toujours. Voici un jouvenceau,
nu-tête, traits tourmentés, prunelles de diamant noir. Il est venu à
Moscou pour entrer à l'Université: «Plus de place», lui dit-on. Le
président pourrait-il...?

--Étudie dans ton pays, petit, il y a ici vingt mille candidats en
trop...

Le garçon insiste, visage ardent, mains tendues.

--Que veux-tu que je fasse? Je ne peux pourtant pas te caser à
l'Académie des savants?

--Pourquoi pas? clame l'enfant. Et il se tord les bras, et il supplie
à grands cris avec des torrents de larmes qui ne peuvent éteindre les
flammes de ses yeux, mais gagneront peut-être sa cause.

Un vieux à museau de loup-cervier, qui ne cesse de feuilleter des
cahiers crasseux, est vite expédié:

--Va-t-en, tu as assez gagné comme ça, mercanti de malheur!

Mais quelle main de grand'père caresse doucement les boucles de ce
bambin, serré sur la poitrine d'une femme aux yeux clairs de vierge!
Qu'a-t-elle obtenu? On ne sait; elle s'en va, rayonnante et légère...

C'est le tour d'un groupe de grands garçons robustes qui parlent tous
à la fois: des paysans démobilisés. Ils veulent rester à Moscou pour
travailler dans des usines. Seulement, voilà, pas de logements.

--Croyez-vous que j'en aie dans ma poche? demande en riant le grand
Starost.

Ils rient aussi, ripostent avec respect, mais sans gêne. Des enfants
qui parlent à leur père. Allons! cela s'arrangera!... On leur trouvera
bien une niche.

Un matelot passe, de son pas dandinant, son petit calot sur l'oreille.
Puis, qu'y a-t-il? La figure de bonhomie du président durcit
soudain. D'un geste de colère, il rejette des papiers vers une petite
bourgeoise, d'allure modeste:

--Comment osez-vous? L'amnistie pour votre mari? Mais c'est fusillé
qu'il aurait dû être! Allez, qu'on ne vous voie plus!

C'est la femme, paraît-il, d'un ancien membre de la police secrète
tsariste, condamné à six ans de prison. La malheureuse s'abat, la tête
sur le comptoir, et sanglote. Pas un regard du président ne vient à
elle, mais la jeune secrétaire au visage doucement maternel, se penche
et la console.

M. Kalénine exerce assez souvent son droit de grâce. Mais point de
pitié pour les gens d'ancien régime.

Là-dessus éclatent tout à coup des glapissements de chat, la queue
prise dans un tiroir. Une affreuse mégère, agitant en balancier ses
deux bras de sarment noir, siffle des injures entre ses lèvres sans
dents:

«--... Le diable t'emporte, toi, qu'on appelle le président, oui, toi
et toute ta maisonnée!

Explosion de gaîté. M. Kalénine attend sous l'orage, en essuyant ses
lunettes:

--Allons! Allons! se borne-t-il à dire, ne criez pas si fort, la petite
mère, vous n'êtes pas chez le bistrot!

Et avec un haussement d'épaules bonhomme qui prend la foule à témoin:

--C'est la troisième fois qu'on augmente sa pension, fait-il, est-ce ma
faute si elle la boit?

Une vieille mendiante au douloureux visage effondré, ficelée dans un
sac à pommes de terre, achève la série. Elle dévide longuement son
histoire et reçoit, avec de bonnes paroles, un rendez-vous spécial.

                                   *
                                  * *

Un instant plus tard, dans son cabinet de travail de style anglais, un
simple cabinet de chef de bureau de ministère, je vois le président de
face.

Plus jeune que ses portraits; à peine a-t-il franchi la cinquantaine.
Entre la barbe et les cheveux d'or rouge niellé d'argent, la face aux
traits frustes est colorée, tannée par le grand air. Mais, là-dedans,
quel regard! Des petits yeux étroits, sans paupières, qui naissent tout
droit des sourcils touffus, comme des flaques de pluie dans un bois
d'automne, si clairs, si pleins de bonté, si perçants aussi, avec je ne
sais quelle matoiserie paysanne.

Et c'est de ses paysans qu'il parle, bien entendu.

--Eh oui! ils se plaignent, dit-il; personne n'est satisfait de son
sort, les gens des campagnes moins que les autres. Le village russe
a toujours été pauvre; après les guerres et la révolution, ce fut la
misère totale; maintenant, on en est revenu aux conditions d'autrefois.
Et les choses s'améliorent. Mais les paysans trouvent que, pour une
république, cela ne marche pas assez vite. Ils sont devenus exigeants:
ils veulent des marchandises, des écoles, leurs fils à l'Université,
des crédits. J'en ai reçu cinquante hier. Les uns venaient de la Russie
blanche, les autres des frontières de Pologne. Ils réclamaient une
aide financière... On leur donne ce qu'on peut, mais l'État n'est pas
riche...

Les mains du président, ces mains qui ont manié la faucille et le
marteau, sont maintenant blanches et soignées, mais elles ignorent le
repos. Il saisit un crayon, le tourne, le retourne, le remplace par
un coupe-papier. Tandis qu'il m'expose les doléances des campagnes et
comment on encourage les plus pauvres des habitants par des subsides en
les groupant en coopératives contre le _koulak_, le paysan riche qui
vit du travail d'autrui, il caresse l'encrier de cristal et le palpe
dangereusement. Sincère, il admet que la Russie a ses chouans:

--Oui, chez les Cosaques, en Sibérie... Mais si peu de chose en
comparaison de la masse... Du moins, ceux qui veulent le retour
du gouvernement aristocratique... Pour le régime de la propriété
individuelle, il y en a un peu plus...

Lui pose-t-on une question, il se lève, se promène un peu penché, les
bras derrière le dos. Naguère, paraît-il, il était vêtu de la touloupe.
Maintenant, par égard pour ses hautes fonctions, il porte avec aisance
un complet veston gris, de coupe stricte, et même--ô surprise!--une
chemise blanche, au col souple, il est vrai. Répond-il, il rejette en
arrière son épaisse toison et, quand il rit, ses petits yeux pétillent
derrière ses lunettes.

Mais il cesse de rire quand, à propos de la France, revient l'éternelle
question des dettes. Je dis:

--Ce sont des paysans, des travailleurs de chez nous, de pauvres gens,
comme ceux que vous aimez et défendez, qui ont perdu toutes leurs
économies. Est-ce juste?

Trois tours, du bureau à la cheminée, de la cheminée au bureau. Le
président Kalénine hoche la tête avec tristesse:

--Je sais, fait-il, nous savons tous, parmi les chefs. Mais ici, c'est
la masse qui dirige. Et la masse ne comprend pas. Elle répond: «Cet
argent, à qui fut-il prêté? A un gouvernement ennemi... Et ces peuples
qui réclament, n'ont-ils pas aidé les guerres civiles qui ont tout
ruiné chez nous?...» Mais laissons faire les experts... Attendons...

Toujours le même refrain! Le président se tait. Nous nous taisons. Qu'y
a-t-il à dire?




XXI

L'ÉCOLE SOVIÉTIQUE, ÉCOLE DE COMMUNISME


Un des traits marquants de la vie des rues à Moscou, ce sont ces
groupes d'enfants qui s'en vont, les yeux brillants, le pas élastique,
derrière un drapeau rouge. Comment les forme-t-on à l'école?

Un «sympathisant» étranger, qui habite Moscou depuis un certain temps
et s'occupe d'enseignement, me dit d'un air de doute:

--On a fait ici des efforts méritoires pour l'instruction populaire.
Mais la tâche est gigantesque, les ressources sont maigres: manque de
locaux, manque de matériel, manque de maîtres, on se débat dans un
océan de difficultés. Il faudrait, d'après le ministre Lounatcharsky
lui-même, environ deux cent mille instituteurs de plus. Et ceux qu'on
a formés, un peu à la grosse, ont beaucoup de bonne volonté, certes.
Certains se tuent à la besogne. Mais le zèle supplée-t-il à la science
et à l'expérience? Il y a aussi les méthodes pédagogiques nouvelles
et surtout une certaine méthode Dalton, qui préconise l'enseignement
direct, sans livres. Le jeune gouvernement a voulu secouer le poids
des traditions et des préjugés, s'élancer dans une voie neuve. Désir
touchant, mais naïf. Improvise-t-on un système aussi vaste, aussi
complexe? Les résultats?... Enfin, vous verrez...

Et il secoue une tête affligée.

                                   *
                                  * *

Pour un pareil sujet, il faudrait une enquête spéciale. Je n'ai donc
pas vu, je n'ai fait qu'entrevoir.

On m'aiguille d'abord vers le ministère de l'Instruction publique, où
un «technicien» doit me donner les grandes lignes du plan directeur.
Ce ministère a déjà déménagé trois fois, pour cause de croissance. En
bas, tables couvertes de brochures et de tracts et, dans l'escalier,
l'ordinaire et paradoxal grouillement oriental. Que viennent faire ici,
dans ce temple de la science, ces vieux mendiants à barbe, ces braves
femmes en camisole, ces gamins assis sur les marches et serrant des
paquets entre leurs bras?

Dans un bureau, deux jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans sont chacun
assis devant une table. En face de l'un d'eux, le professeur danois que
j'ai plusieurs fois rencontré. J'arrive tout juste pour cueillir ce
dialogue:

--Alors, chez vous,--c'est le professeur qui parle--le cycle scolaire
complet n'est que de neuf ans? En Allemagne comme au Danemark, nous
estimons que douze suffisent à peine...

Le «technicien» se redresse avec une fierté de jeune coq:

--Oui, seulement nos enfants ne sont pas comme les vôtres: on éveille
leur initiative, ils réfléchissent, ce sont déjà des citoyens, eux!

--Mais c'est là du nationalisme, tovarisch!

Rengorgement offusqué:

--... Du nationalisme soviétique, c'est très différent!

Je préfère m'asseoir en face de l'autre éphèbe, spécialiste de
l'enseignement primaire. En austère blouse noire, dépourvue de tout
col, il a une figure massive crêtée de cheveux blonds, des petits yeux
ingénus et satisfaits.

L'école primaire est obligatoire et gratuite de huit à douze ans pour
les villes, de neuf à douze pour les campagnes. Obligatoire, mais sans
répression.

--Il n'y a pas besoin de sévir, dit-il, les enfants des villages sont
tous affamés d'instruction. C'est nous, au contraire, qui n'avons
pas assez d'écoles pour les admettre tous. Nous envisageons, pour
1930 seulement, un réseau qui pourrait, à la rigueur, couvrir toute
l'Union. Les écoles sont mixtes partout. Chacune comporte deux ou trois
groupes de cinquante à soixante élèves. Il y a en moyenne quatre heures
de travail intellectuel par jour. Le reste est consacré au travail
manuel, jardinage, menuiserie, vannerie, aux promenades, aux lectures
en commun, au club dramatique. Nous poussons beaucoup les enfants
à organiser des représentations théâtrales. Quelques-uns composent
eux-mêmes des pièces...

Quatre heures seulement de vrai travail dans une journée! Et si on
apprend aux enfants à écrire, à lire, à compter, la plus grosse part
de l'enseignement, semble-t-il, est réservée aux questions politiques.
On s'occupe d'abord du gouvernement local; le président du soviet du
village vient en démonter les rouages devant les élèves; ils assistent
aux réunions, lisent des journaux et les commentent. Puis on leur parle
des organes de canton, de district et l'on remonte ainsi jusqu'aux
grands conseils, de Moscou.

On leur indique aussi les causes de la révolution, la lutte séculaire
contre le capitalisme bourgeois. On souligne les avantages que
l'État soviétique a déjà procurés au peuple, les progrès qu'il reste
à réaliser. Jette-t-on un coup d'œil sur les autres pays, c'est
uniquement pour signaler leur supériorité technique, l'étudier, faire
ressortir cette supériorité mise au service du prolétariat.

Et si pour les plus âgés on effleure l'histoire du passé, elle n'est
envisagée qu'au seul point de vue économique: ils apprennent, par
exemple, quels furent, au cours des âges, les divers produits de la
Russie, les prix qu'ils atteignaient et les répercussions de ces prix
au point de vue social. Le reste est ignoré ou observé à travers des
lunettes soviétiques. Mais pour la plupart des enfants, le monde
commence avec le régime nouveau.

Une fillette, me contait-on, entendant parler du déluge, demandait
gravement:

--Était-ce avant la révolution, maman?

En somme, une bizarre salade russe des théories de Rousseau, de celles
de Kropotkine et de Tolstoï, copieusement assaisonnées de marxisme. O
horreur! La barbe de Marx--et quelle barbe!--au menton de gosses de
douze ans!

Point de religion. Ou plutôt, si: l'enseignement dans les écoles de
tous les degrés est franchement antireligieux.

--Les parents vont encore à l'église, les enfants n'y pensent même
plus, me dit fièrement le jeune pédagogue.

Quant à la morale, c'est bien simple: le bien, c'est tout ce qui sert
l'État et la collectivité; le mal, tout ce qui lui nuit.

Je demande:

--Croyez-vous que cela suffise? Ne craignez-vous pas de dessécher la
sensibilité des enfants, d'en faire de durs petits mécanismes sans
humanité?

Riposte vive:

--Oh! mais nous nous arrangeons pour développer la bonté. Envers les
animaux d'abord, que nous défendons de frapper, d'exploiter. Ensuite,
dans chaque village, il y a bien des malades, des infirmes, des
vieillards, n'est-ce pas? Eh bien! on réunit les enfants de temps à
autre pour leur demander quelle conduite humaine et raisonnable on doit
tenir à l'égard de ces déshérités...

Et, plus enchanté que jamais, le gamin me décoche un sourire
péremptoire.

                                   *
                                  * *

Pourtant, j'ai vu dans un village une petite école très sympathique.
Les enfants, dehors, cultivaient leur jardinet.

L'instituteur, tout jeune, l'air avenant et gai, tint à nous montrer
ses classes. Deux petites pièces bien modestes, de longues planches
servant de bancs et de pupitres, une chaise de paille pour le maître.
Quand le temps le permet, d'ailleurs, les classes ont lieu en plein air.

Les enfants doivent surtout apprendre la vie, dit-il. Ces jours-ci
nous étudions toutes les occupations des champs en automne: les
labours, la conservation des récoltes, les soins à donner aux animaux.
Il y a quelque temps, à la suite de leçons d'hygiène, nous avons opéré
une visite sanitaire du village, des maisons. Les élèves ont ensuite
exposé leurs critiques aux membres du soviet. Ils n'en menaient pas
large, je vous assure!

Le jeune homme fit ensuite les honneurs de ce qu'il appelait le «musée»
de l'école. De petits objets en bois, en corde, en paille, fabriqués
par les enfants, représentant des animaux, des charrues, des métiers
à tisser, des machines agricoles; un herbier, des insectes, une
collection de papillons, une grenouille dans un bocal, des dessins
naïfs, du modelage. Comme il en était fier et quelle ardeur dans sa
voix lorsqu'il exposait les réformes, les progrès à réaliser!

--Ils sont si désireux d'apprendre! répétait-il en regardant les
enfants qui lui souriaient avec une naïve confiance...

L'autre école primaire, où le hasard d'une promenade me fit pénétrer,
dans un faubourg de Moscou, était peut-être plus pauvre encore, les
pupitres et les bancs plus vétustes, les vitres pansées de papier
huilé. Mais les enfants n'étaient pas moins joyeux, et sous d'humbles
portraits de Lénine et de Marx éclatait un beau bouquet de fougères et
de baies d'automne.

On lisait sur les murs écaillés, ces inscriptions peintes en
rouge: _Tout être humain doit travailler. La science est la grande
victorieuse._ Et ces trente-cinq petits de sept à huit ans, suçant leur
crayon avec enthousiasme, le nez sur leur cahier, travaillaient bien,
mais c'est l'art qui, en l'occurrence, était le victorieux.

D'accord avec la maîtresse, ils avaient choisi le mot _chat_ et chacun
avait dessiné le félin élu. Que d'oreilles pointues, de moustaches en
colère, quelles queues en panache! Il s'agissait maintenant d'écrire
le mot au-dessous, de dessiner ensuite tout ce que peut éveiller le
mot chat: une souris, une jatte de lait, la corbeille où il dort en
rond. Et chacun aurait bien ensuite quelques belles histoires à conter
à ce sujet, quelques leçons de choses à donner. Toutes les frimousses,
quelques-unes trop jaunes ou trop nacrées, exprimaient la plus radieuse
bonne volonté.

La maîtresse qui enseigne à Moscou depuis vingt-cinq ans, une femme aux
cheveux gris, au doux visage épuisé, semblait moins enchantée:

--Évidemment, dit-elle, pour les enfants, ce système est plus vivant,
plus amusant; il développe l'esprit d'initiative et, du moins pour
les petits, il donne d'assez bons résultats. Mais quelle fatigue pour
les maîtres! Autrefois, il n'y avait qu'à prendre un livre, et à
aller d'un bout à l'autre, en ajoutant les explications nécessaires.
Aujourd'hui, c'est chaque jour un problème nouveau qui se pose. Élèves
et professeurs choisissent en commun le projet: dessin, promenade,
sculpture, lecture. Il faut ensuite le réaliser, ce qui n'est pas
toujours commode... Et quand les enfants grandissent, les questions
qu'il faut leur faire traiter par la méthode directe deviennent si
complexes qu'on en perd la tête!

Le système Dalton, c'est évident, n'a pas que des zélateurs. Quant au
dogme d'État, il était incarné par des images en couleurs violentes:
Lénine au milieu des écoliers; une manifestation scolaire sur la place
Rouge; par des maquettes symbolisant les principes essentiels: des
bourgeois obèses attablés devant de faméliques ouvriers, un boyard
faisant appliquer le knout à des paysans décharnés, un ouvrier et
un paysan se serrant la main entre une machine et un tracteur. Et
chaque jour la maîtresse doit expliquer et exalter les bienfaits de la
Constitution à ces bambins qu'il faut encore moucher.

Mais l'école est-elle faite pour former des communistes ou tout
simplement des hommes?

                                   *
                                  * *

Même conception pour les internats secondaires. Je n'en ai visité qu'un
seul à une ou deux heures de Moscou. C'est dans une délicieuse maison
de campagne, blanche, à terrasse, sous une colonnade Empire. Appuyée de
l'épaule à des collines vermeilles, elle sourit aux pelouses qui fuient
vers les saules d'une rivière, toute bleue sous ses voiles d'or.

On a réuni dans cette école quatre-vingts enfants de huit à dix-sept
ans, des orphelins pour la plupart, qui témoignent de dispositions pour
la peinture ou la musique. Garçons et filles, vêtus de toile bleue avec
un mouchoir rouge en travers des épaules, viennent nous chercher à la
gare. Cou nu, jambes nues, ils sont bien plantés, l'air éveillé et
heureux. D'une courtoisie gentille aussi.

On célèbre je ne sais quel anniversaire. Ils ont décoré la maison de
fleurs et de guirlandes de feuillage. Ils apportent des chaises, aident
au service de la table, dressée sur une terrasse. Des rires fusent
bien de la salle à manger où ils déjeunent, sous de violentes fresques
futuristes et révolutionnaires, représentant des foules cosmopolites
en marche sous le drapeau rouge. Mais cette gaieté ne prend jamais des
allures d'émeute. Et quand ils l'adressent au directeur et à sa femme,
deux artistes de talent, leur franche familiarité ne dépasse pas les
bornes du respect. Une grande famille.

Une arche de Noé aussi. Chaque élève semble avoir droit à un favori à
deux ou à quatre pattes: non seulement chiens, chats, oiseaux, mais
souris blanches, cobayes aux nez importants de banquiers, lapins
philosophes. Et une douce fillette aux longues nattes cendrées
dispute à un gamin--dents éclatantes dans un teint d'abricot mûr--un
écureuil-anguille, qui joue à cache-cache sous son plumet de queue
rousse.

Que penseraient de cette brèche à l'ordre et à la propreté nos
directeurs et directrices de lycée?

Ces élèves, pendant leurs quatre heures quotidiennes de travail,
qu'apprennent-ils? L'orthographe, de l'histoire à la bolcheviste, une
teinture de lettres, les mathématiques, la physique, la chimie et
soit un peu d'allemand, soit un peu de français. On use également ici
de la fameuse méthode directe: les plus âgés des élèves sont divisés
en groupes qui, d'accord avec le professeur, choisissent le sujet à
étudier, les objets et les livres qu'il leur faut consulter, le but
qu'ils doivent atteindre. Et d'après ce programme ils travaillent
librement, comme et quand il leur convient. N'abusent-ils pas de cette
liberté? Ils seraient contre nature s'ils ne faisaient qu'en user...

Mais la majeure partie de leur temps et de leurs efforts est consacrée
à la peinture, à la sculpture, à la musique. Dans une salle sont
exposées les productions de ces bourgeons d'artistes. Dirai-je que je
regrette de n'y pas trouver assez de cette divine naïveté qui pénètre
les œuvres des peintres paysans? Trop de science, déjà trop de science!

Beaucoup de ces appelés ne seront pas élus. A peine en dirigera-t-on
quatre ou cinq vers l'Ecole des beaux-arts ou le Conservatoire. Les
autres entreront dans des écoles techniques ou des bureaux. Tentative
intéressante néanmoins que de chercher à attiser la petite flamme d'art
qui vacille dans l'esprit de tant d'enfants du peuple...

Dans l'après-midi, on nous régale d'un concert. De beaux chants
populaires des pays variés, si étrangement rassemblés sous le drapeau
rouge: cris rauques et lourdauds des Kalmouks, mélopée nostalgique des
Arméniens, nasillements orientaux des Tchouvaches, et le long cri de
douleur des gens du Turkestan...

On termine par l'air que Lénine aimait entre tous--composé en prison
par un révolutionnaire connu--palpitation d'une âme qui essaie de
briser ses chaînes...

L'été, l'orchestre de cette école et l'école entière se transportent
au Caucase. Ils s'en vont, de village en village, jouant, dans des
décors peints par eux-mêmes, des actes d'opéra de compositeurs connus;
Tchaïkowsky, Rubinstein, Borodine, Mussorgsky. Et non seulement ils
couvrent tous leurs frais de voyage, mais ils font des bénéfices. Vous
devinez la joie de pareilles vacances! L'impresario est un grand garçon
de dix-huit ans, allègre et hardi. Il part en avance, conclut tous les
arrangements, dirige, entraîne. Un jeune chef, pôle magnétique de
toutes ces prunelles enfantines, président du Soviet de l'école.

                                   *
                                  * *

Car chaque école possède son soviet de huit ou dix membres, élus par
l'assemblée plénière des élèves et qui, lui-même, choisit son leader.
Elle a aussi des groupes de «pionniers», habillés en boys-scouts ou en
éclaireurs, soumis aux mêmes préceptes et aux mêmes exercices, mais qui
forment en outre les pépinières communistes. Chacune de ces «cellules»
est dirigée par un moniteur appartenant aux _Jeunesses communistes
(Konsomol)_, berger responsable et attentif de ces petites brebis
rouges.

Au soviet d'arrêter l'ordre du jour des réunions où l'on discute
certaines questions politiques et où--ne riez pas!--l'on commente les
journaux. Il est vrai que les journaux étant d'Etat, leur lecture reste
orthodoxe: comme l'a dit quelqu'un, c'est l'évangile quotidien. Au
soviet encore de régler le service intérieur de la maison, de résoudre
les problèmes de discipline. D'ordinaire, il le fait avec bon sens
et équité, et ses décisions sont acceptées sans révolte. Y a-t-il
conflit, on le porte devant un tribunal suprême qui, celui-là, veut
bien admettre quelques professeurs et parents, mais toujours avec une
majorité de lévites du communisme.

Voulez-vous une sentence de soviet enfantin? Une fillette, dépit ou
jalousie, avait saccagé le jardinet d'un camarade. Elle fut mise en
quarantaine jusqu'au moment où elle eut elle-même, avec les plantes de
son propre jardin, réparé tout le dommage. Mais un gamin qui avait volé
à plusieurs reprises les poires d'un voisin, en laissant s'égarer les
soupçons sur un jardinier, ne dut qu'à l'intervention du directeur de
ne pas être expulsé.

--Il a souillé l'honneur de l'école! s'écriait en chœur le soviet
indigné.

Et les maîtres, punissent-ils?

--Jamais, me répond-on, puisque ce sont les enfants qui s'en chargent.

--Mais si un élève est atteint d'irréductible paresse?

--Tant pis pour lui. On le prévient de l'influence que cette paresse
exercera sur sa carrière. Le reste le regarde...

Soit! Mais à douze ans, l'avenir existe-t-il?

Quant à la coéducation, il y eut bien, au début, quelques «accidents».
Et les hôpitaux reçurent parfois de trop jeunes mères. Mais maintenant,
habitués à vivre côte à côte, les enfants ignorent, paraît-il, les
dangers de la cristallisation.

--D'ailleurs, me dit un professeur, les passions politiques, chez
nous, l'emportent sur les passionnettes... L'instinct se _sublimise_.
Deviennent-ils vraiment amoureux? Nous n'y voyons pas d'inconvénient.
L'amour n'est-il pas un éperon?

Parfait. Mais si le cheval s'emballe?

                                   *
                                  * *

Et les parents, que pensent-ils de l'école soviétique? En général, ils
reconnaissent que la discipline a fait de grands progrès.

--Si vous aviez vu les premières années! me confiait une maman. Pour
initier les enfants à la beauté, on avait apporté dans les écoles des
meubles magnifiques. Je les revois, filles et garçons, vautrés, avec
leurs souliers sales, sur des canapés de style. Une horreur! Maintenant
il y a du mieux. Les manières sont redevenues excellentes et les
écoliers ont même un regard et un ton de franchise qu'ils n'avaient pas
autrefois. De l'impertinence parfois, jamais de sournoise hypocrisie.

A propos de l'instruction, par exemple, il n'y a qu'une voix, ou plutôt
qu'un cri:

--Nos enfants ne savent rien! gémit le chœur des parents. Cette méthode
directe peut être excellente pour quelques êtres choisis ou précocement
mûris dont elle développe la personnalité. Mais les autres? Quel
tohu-bohu dans ces petites cervelles! Quels abîmes d'ignorance, quel
manque de proportions dans les connaissances, quels préjugés à rebours!
Que deviendront-ils s'il leur faut, plus tard, se mesurer avec des
esprits d'Occident? Et que va devenir notre pauvre pays?

Peut-être le mal n'est-il pas irrémédiable. Car les professeurs
ont, eux aussi, poussé le cri d'alarme. Les examens d'admission à
l'Université, disent-ils, ont été cette année très inférieurs à la
moyenne. Et Madame Kroupskaia, veuve de Lénine, un des fonctionnaires
les plus distingués de l'Instruction publique, a elle-même proclamé
avec une courageuse sincérité, sinon la faillite, du moins l'insuccès
transitoire de l'école soviétique. Et elle demande qu'on fasse machine
arrière.

Il en est temps. Car ces enfants, uniquement pourris de politique et de
marxisme, élevés dans l'ignorance hostile des autres peuples et des
autres dogmes, dans l'orgueil de l'orthodoxie rouge, ne risquent-ils
pas de se trouver tout à coup aussi isolés dans le monde que des Papous
ou des Patagons?




XXII

LES TROIS CENT MILLE ENFANTS PARIAS


Donc, l'Union soviétique est le pays de l'enfance heureuse et
souveraine, de l'enfant-roi, mais c'est le pays aussi de l'enfance la
plus misérablement abandonnée--de l'enfant-paria.

Une scène entre mille. Sur l'immense place Rouge presque déserte,
une dizaine de gamins aux haillons sinistres, aux visages crasseux
et impudents sont là, groupés en soviet. Tout à coup, sur la pointe
de leurs pieds noirs et nus, ils courent, ils volent d'un pas muet,
s'abattent sur le panier d'une vieille marchande qui somnole au coin
du trottoir, empoignent à pleines mains beignets et gâteaux, et vrrrt!
en une seconde leur vol pillard et ricanant est loin, tandis que la
vieille jette de faibles cris éperdus.

Sans pudeur, ils s'arrêtent face au sanctuaire de Lénine. D'autres
moineaux effrontés surgissent, venus d'où? On partage en frères.
Mastication rapide à joues gonflées. Pas longtemps. Trois innocentes
jeunes filles traversent la place. Nouvelle envolée silencieuse,
bonds: violemment saisies par leurs nattes, les fillettes poussent des
cris d'effroi. Danse guerrière d'apaches, hurlements de triomphe, et
vrrrt! la bande prend d'assaut l'arrière et les marchepieds de deux
tramways en pleine vitesse, s'y suspend en essaim. Ni vu ni connu, elle
s'est évanouie!

Le tout, film-éclair, n'a pas duré deux minutes.

Une autre fois. J'attends un tramway, place Sverdloff. Une patte
sordide surgit soudain à deux pouces de ma figure. D'un geste
instinctif, je la repousse. Alors apparaît une face gourmeuse, des
dents blanches, aiguës, qui happent, un claquement sec des mâchoires,
j'ai tout juste le temps de retirer ma main...

La veille, on m'avait dit:

--Ces enfants sont tous malades, vous devinez de quelle maladie. Ils
se savent contagieux et _ils mordent_. Ces jours-ci, il y a dans
les hôpitaux de nombreux malades auxquels ils ont inoculé le virus.
Méfiez-vous!

Entourée de foule, j'ai peur, je cache mes mains. Et campé en face de
moi, il rit, le pauvre gosse, il rit terriblement, en montrant ses
dents avec des yeux étincelants de jeune loup. Si pitoyable dans son
insolence et sa révolte, qu'on voudrait lui entourer les épaules, lui
murmurer des mots de tendresse et de compassion que sa petite oreille
souillée n'a jamais entendus...

Et dire que, si l'U.R.S.S. en a déjà recueilli près de six cent mille,
c'est trois cent mille encore de ces petits _besprizorni_ qui restent
sans tutelle et sans abri!

                                   *
                                  * *

D'où viennent-ils? J'ai souvent entendu reprocher au régime des
Soviets l'abandon de ces enfants. C'est inexact et injuste. Les
plus âgés datent des avances allemandes de 1915-1916, alors qu'une
vague de terreur balayait des territoires plus grands que la France,
poussant devant elle des peuples de paysans affolés. Les autres sont
des orphelins des guerres civiles, de la famine, du typhus qui,
successivement, vidèrent villages, villes, régions. Quelques-uns,
paraît-il, seraient du plus noble sang.

Personne alors ne pensait à eux. Pouvait-on? Combien dut-il en mourir?
Ceux qui ont survécu sont vraiment les enfants du miracle. Seulement,
il y a trois cent mille miracles.

Ils vivent en groupes dans les terrains vagues, dans les maisons en
construction ou en ruines, surtout dans les wagons hors d'usage, où
ils forment de véritables colonies. Quoique, par bonheur, il y ait
parmi eux très peu de fillettes,--car elles se laissent plus facilement
domestiquer,--quelques jeunes couples se mettent en ménage et pour
pendre la crémaillère, achètent un samovar. Les plus sérieux se
procurent un banc de cireur ou un éventaire de camelot et se lancent
dans les affaires. Mais la plupart s'en tiennent au vagabondage.

Obéissant à un mystérieux mot d'ordre, l'été ils s'envolent vers
les champs, descendent jusqu'aux eaux minérales du Caucase, où se
transporte l'élite soviétique, s'accrochant aux trains, glissant entre
les bagages, s'aplatissant sur la voûte des wagons. Quand le voyage les
fatigue, ils sautent par terre à une station, mettent le pays en coupe
réglée, reprennent leur route quand cela leur chante.

Un jour de cet été, le train s'ébranlant, un de mes amis vit un petit
bras guenilleux s'insinuer par la fenêtre et cueillir gracieusement
sa valise: quatre _besprizorni_ s'enfuyaient avec leur butin, en lui
faisant la nique. A mon passage à Kazan, la ville était terrifiée:
plusieurs milliers de ces petits bandits venaient d'y prendre leurs
quartiers d'hiver.

Ils sont organisés en bandes, ont leurs chefs, leur solidarité
touchante, leur impitoyable discipline. Ils ont les lois secrètes de
leur jungle enfantine.

Pauvres petites victimes d'effroyables cataclysmes, ils sont à la fois
des remords vivants et des fléaux.

                                   *
                                  * *

On reproche encore aux Soviets de ne rien faire pour guérir cette
plaie honteuse. Injustice. L'Ukraine, en particulier, a fait de grands
efforts. Des bureaux spéciaux sont chargés de rechercher les familles
des _besprizorni_. On en retrouve en Suisse, en Allemagne, en Chine.
Les enfants qui restent sont les irréductibles. On lutte partout. Que
d'essais m'ont été contés!

Voici un exemple: une circulaire, il y a quelques mois, annonçait à
nombre d'organisations d'Etat que chacune d'elles recevrait comme
grooms quelques petits abandonnés. Les employés devaient s'en
accommoder, on les maintiendrait à tout prix. Décrassés de frais, vêtus
de neuf, les jeunes phénomènes faisaient une sensationnelle entrée.
Quelques jours plus tard, après une râfle soigneuse de tout ce qui
était transportable dans les bureaux, ils s'éclipsaient en corps...

Ils se sauvent également de tout ce qui est internat avec une
discipline précise. A peine, lorsqu'il fait trop froid ou qu'ils sont
trop misérables, admettent-ils les refuges, les «foyers d'enfants» où
ils peuvent trouver des repas, des lits, une direction intelligente
et pleine de tact qui sait apprivoiser leur farouche indépendance de
petits fauves. Je connais d'admirables femmes qui se sont entièrement
consacrées à eux. Elles n'essaient pas de les retenir. Mais elles leur
parlent avec bonté, les reçoivent à bras ouverts après une fugue.
Si bien que beaucoup reviennent. Et les ateliers libres où on leur
enseigne un métier et où leur travail est rétribué obtiennent aussi
quelque succès, surtout la cordonnerie, qui semble les enchanter.

Anormaux souvent, les pauvres gosses, mais souvent aussi si
admirablement doués! On m'a parlé d'une représentation où un groupe de
_besprizorni_ avaient joué des scènes de journal parlé, composées par
eux, stupéfiantes d'esprit d'observation et d'amertume.

Le placement à la campagne, chez des paysans, auxquels on accorde en
surcroît des lopins de terre qui, à sa majorité ou à son mariage,
doivent retourner à l'enfant, donne bien quelques résultats, mais
souvent le système ne plaît à aucun des intéressés. Le paysan n'est pas
tendre pour les vagabonds.

Il y a aussi des asiles, dont quelques-uns abritent jusqu'à six cents
enfants. On leur fait subir des examens physiologique et psychologique,
et, suivant leurs aptitudes, ils suivent les cours de l'école ou
apprennent un métier manuel. Cela pendant trois ou quatre heures par
jour seulement. Le reste du temps, récréations, gymnastique, sorties
en ville tous les après-midi. Le soir, distractions du club, lecture,
dessin, musique et surtout, ce qui les passionne, représentations
dramatiques. Chaque Russe est un acteur né.

A leur sortie, on leur trouve, suivant leurs facultés, une place dans
une usine ou dans un bureau, on les loge dans une maison ouvrière
où ils sont encore guidés et protégés. Rien de plus paternellement
indulgent que cette discipline. Elle pèse néanmoins à beaucoup de ces
petits sauvages.

--Que te manque-t-il? demandait-on à l'un.

--La liberté, répondit-il d'un air farouche.

Et, de fait, ils prennent souvent la clef des champs...

Mais non moins souvent ils reviennent.

Pourtant, le plus grand succès, jusqu'ici, est allé aux colonies
agricoles, véritables petites républiques où les professeurs ne sont
plus que des conseillers, où toute la discipline repose entièrement
entre les mains des enfants. Eux-mêmes sont les premiers, paraît-il,
à demander l'expulsion ou l'internement des cas irréductibles. Ils
rapprennent ainsi la vie sociale. Ou, du moins, l'espère-t-on.

Mais refuges, asiles, colonies, trop peu nombreux, ne sont encore que
des palliatifs, impuissants à combattre le mal. On a ébauché divers
projets de grande envergure: il faudrait, pour les réaliser, soixante
millions de roubles, plus d'un milliard de francs. Où et comment les
trouver?

En attendant, on lance des loteries, des listes de souscription. On
discute, on se dispute. On parle de transporter ces enfants dans une
île en leur donnant les moyens de s'y organiser. On parle... Que ne
dit-on pas?

Un des dirigeants murmurait l'autre jour:

--La solution du problème, voyez-vous, c'est la chambre léthale...

En attendant aussi, les pauvres petits _besprizorni_ grandissent. Et
avec eux grandit le danger. Dans quelques années, ce seront des hommes.
Trois cent mille hommes. Trois cent mille bandits. Une formidable
armée. N'y a-t-il pas de quoi émouvoir l'Europe?




XXIII

LA JUSTICE SOVIÉTIQUE, JUSTICE DE CLASSE


Dans le guide officiel de l'_Union soviétique_, que l'on peut se
procurer à la _Société des relations culturelles_, au cours des pages
consacrées à la Constitution, on lit ces lignes: «Les tribunaux du
Peuple, base du système judiciaire de l'Union et qui disposent de 90 0/0
des cas, sont franchement constitués sur des principes politiques.»
Aveu sans détour. Ici donc, la justice ne plane pas; comme l'usine,
comme l'école, elle est d'essence bolchéviste. C'est l'Etat soviétique
qui tient les balances de Thémis.

Voici le tribunal criminel du gouvernement de Moscou. Décor ordinaire
d'opulence délabrée et de simplicité voulue. De beaux plafonds
dix-huitième à peintures mythologiques qu'encadrent des rinceaux
écaillés et dédorés. Sur un parquet de mosaïque en bois précieux,
de misérables bancs de planches où se serre un public aux grises
défroques. Contre une magnifique cheminée de porphyre, surmontée d'un
délicat trumeau, sont appuyés des jeunes gens en blouse qui suivent
les débats avec une attention passionnée: des étudiants, sans doute.

Au fond, une tribune de bois brut et, sous la trinité des
portraits--Lénine, Marx, béat, dans son buisson ardent, Trotsky
aux traits d'une précision un peu cruelle--une table drapée d'une
vulgaire andrinople rouge, derrière laquelle siègent trois hommes de
mise modeste. L'un, en veston, a une figure d'intellectuel aux traits
ascétiques, au regard indulgent et pénétrant; les deux autres, en
blouse, offrent des têtes frustes et appliquées. Ils serrent leurs bras
contre leur poitrine, leur front se contracte d'effort. Tantôt leurs
yeux s'agrandissent et se fixent, tantôt ils clignotent désespérément.
Le buste vautré sur la table, une main dans ses cheveux une jeune femme
fait office de secrétaire ou de greffier.

Où êtes-vous, perruques anglaises poudrées, robes rouges ou noires de
France, toques, huissiers et toute la pompeuse et terrifiante majesté
des palais de justice occidentaux?

                                   *
                                  * *

Hautes bottes noires en cuir souple, blouse de satinette, boutonnée
au cou, l'emblème des jeunes communistes à la boutonnière, mon voisin
de banc, un étudiant en droit, futur magistrat, aux traits fermes et
sévères, me donne des explications:

--Celui du milieu, dit-il, est un juge professionnel; il y en a un dans
chaque tribunal, élu par le Comité Central Exécutif des républiques;
quant aux assesseurs, ils sont choisis sur les listes des soviets
locaux et on les change chaque semaine; ce sont des ouvriers ou des
paysans.

--Y a-t-il un recours à leurs sentences?

--Oui, la cassation où siègent trois juges professionnels. Mais pour
les affaires importantes, la cour de cassation se transforme en Haute
Cour et les juges doivent être des membres du comité central.

--Même pour les affaires qui ne concernent pas des parlementaires?

--Même pour celles-là.

                                   *
                                  * *

Et l'accusé? Il n'est ni enfermé dans un box, ni entouré de gendarmes,
mais debout devant la table, tournant sa casquette entre ses doigts.

C'est un gros bonhomme en veste de cuir, un agent au service d'une
distillerie d'Etat. Il était chargé d'acheter des fruits et des baies
de sorbier, pour la distillation, à des prix fixés par l'État et en
s'adressant à des coopératives agricoles. Or il a dépassé les prix et a
fait affaire avec des commerçants privés.

--Avez-vous pensé au détriment que vous causiez à l'Etat? demande le
président avec une austère douceur.

--Je n'y ai pas pensé, balbutie le coupable.

--Là est votre crime! crie avec une rude indignation l'un des
assesseurs.

Près de l'accusé, un ingénieur, directeur adjoint de l'usine, est
poursuivi pour n'avoir pas veillé à l'application des instructions
du Conseil suprême d'Économie d'Etat. Il se défend avec habileté en
faisant le procès des coopératives et de la bureaucratie. Sans trop de
succès, je crois.

                                   *
                                  * *

Ici le procès commence. Dans la salle voisine, énorme celle-là, avec
une coupole et des colonnes, un autre procès finit. Au-dessus de
l'estrade, cette inscription en grosses lettres rouges: «_Qu'il dure
éternellement ce tribunal des ouvriers et des paysans._»

On juge encore un délit contre l'Etat, mais plus grave. Il s'agit
d'un grand négociant en bois qui, pour obtenir des commandes du
gouvernement, semait çà et là des pots-de-vin. L'un des fonctionnaires
qu'il tentait de suborner l'a dénoncé. Les autres, ceux qui ont cédé,
sont effondrés sur des chaises, la tête dans leurs mains.

L'accusé principal, le corrupteur, les épaules carrées sous un
pardessus mal coupé de petit bourgeois, face blonde, grasse et barbue,
présente lui-même sa défense avant la délibération. Il dévide pendant
une demi-heure un interminable écheveau de paroles, avec l'abondante
facilité des Russes, avec des gestes aisés. A peine s'arrête-t-il pour
respirer ou essuyer sa barbe humectée de salive. Il conte toute sa vie,
une vie de travail et de probité, dit-il, et demande pitié.

--C'est vrai, j'ai voulu être riche, confesse-t-il en se frappant la
poitrine des deux poings, c'est mon crime. Mais moi aussi, je suis
né du peuple, moi aussi, je suis comme vous fils de paysans. Frères,
jugez-moi en frère!

Les assesseurs, de vieux ouvriers aux vêtements usés, visages ravinés,
mains crevassées, l'écoutent avec une attention polie, mais sans
douceur. Le regard ironique, le président tourmente sa petite barbiche
à la Lénine.

Quand ils se retirent pour délibérer, je demande à l'apprenti juriste:

--Que risque cet homme?

--Autrefois--je dis _autrefois_--il aurait tout simplement risqué la
mort...

--Comment, la mort? Mais alors, pour un assassinat?

Haussement d'épaules.

--Un assassinat? On s'en tire souvent avec dix ans de travaux forcés.
Supprimer un individu, c'est fâcheux, mais nuire à la collectivité,
voilà qui est autrement grave. Un homme compte-t-il, à côté de l'Etat?
Trahir la confiance du gouvernement, pour nous, voyez-vous, c'est le
crime suprême. Et par malheur, la corruption viciait jusqu'aux moelles
la bureaucratie tsariste. Elle était entrée dans les traditions de la
race. Du général au petit fonctionnaire, on en usait. Vous connaissez
notre mot classique: «Tu voles trop pour ton grade»? Au début de la
révolution, le désarroi moral dépassait toutes les bornes. Du haut
en bas de l'échelle, des gens vendaient, achetaient des consciences,
trafiquaient des fonds publics. Partout, la prévarication. Pour le fait
lui-même, et surtout pour l'exemple, on dut sévir avec une impitoyable
rigueur. Les condamnations à mort se multipliaient.

--Et maintenant?

--Oh! cela va bien mieux. Pourtant, il y a deux ou trois ans, un homme
fort connu, ancien président d'une de nos républiques, directeur d'une
banque importante, fut arrêté et jugé. Pourquoi? Parce qu'il vivait
avec un luxe excessif pour un fonctionnaire communiste. On ne put rien
trouver de précis contre lui. Il n'en fut pas moins condamné à six ou
huit ans de prison. Plus l'homme s'élève, plus il doit être au-dessus
du soupçon. Et dans toutes les causes, quelles qu'elles soient,
l'intérêt de l'Etat prime et domine.

Le profil grave s'était durci, une flamme inquiétante brûlait dans les
sombres prunelles.

--Quant à cette canaille de marchand de bois, on n'en est plus
aux temps héroïques, et ce n'est qu'un bien petit personnage! Par
conséquent...

Les juges rentraient:

--Six ans de prison, murmura quelqu'un.

--Vraiment, c'est donné! fit avec une grimace de dégoût le futur
magistrat.

Et je pensais: justice de classe. Notre révolution avait proclamé les
droits de l'homme; pour la révolution soviétique, il n'y a plus que les
droits de l'Etat.

                                   *
                                  * *

Dans un des plus charmants faubourgs de Moscou, peuplé de jardins et
de petites maisons de bois, une vaste enceinte crénelée de monastère
avec quatre tours pointues, comme les pigeonniers de nos vieux
manoirs. Là-dedans, un parc planté d'arbres blonds, des massifs de
chrysanthèmes, de longues maisons basses aux fenêtres ouvertes, une
petite église à coupole bleue, un cimetière sans tristesse dont les
tombes envahies de fleurs portent parfois une icône d'or et sa petite
veilleuse--tout un village empli de sérénité.

Il y a un potager, un verger aux pommes vermeilles, des chiens étendus
au soleil, des chats rentrés dans leur fourrure, des vols de pigeons
bleus. Une cloche au son très pur se met à tinter, et tout à coup, de
plusieurs portes, sortent des femmes. Elles avancent d'un pas léger,
en chantant. Beaucoup sont jeunes, vêtues de cotonnades claires, de
mousselines, des châles éclatants en travers des épaules. Quelques-unes
bercent des enfants dans leurs bras, d'autres en traînent, accrochés
à leurs jupes ou, tenant leurs menottes à deux mains, elles les font
danser.

L'une d'elles, en passant, crie gaîment au portier qui nous guide:

--Puisqu'il y a des visiteurs, aurons-nous quelque chose de bon à
déjeuner?

Au portier? Non, au geôlier. Car ce bienheureux asile, qui tient de la
pension de jeunes filles et du béguinage est, paraît-il, une prison.
Les détenues y travaillent huit heures par jour à des travaux de
confection pour lesquels on leur laisse cinquante pour cent de leur
gain, une dizaine de roubles par mois. Les mamans peuvent garder près
d'elles leurs enfants de moins de trois ans qui, pendant des heures
de travail, sont confiés à la crèche de la prison. Au-dessus de trois
ans, ils sont placés dans des internats. Toutes les prisonnières ont le
droit de recevoir des visites deux fois par semaine. Et les plus sages,
celles de la première classe--il y en a trois--obtiennent un congé de
deux ou trois jours par mois, dans leur famille. Oui, toujours comme
des couventines.

A propos des prisons d'hommes, on m'avait déjà parlé de ces sorties:

--Et si les permissionnaires prennent la clef des champs? avais-je
demandé.

--Ils n'oseraient pas, me répond-on. Il y a, dans les prisons, de
vieux habitués réunis en syndicat et qui ne badinent pas au sujet des
avantages qu'ils ont conquis. Une petite frasque de ce genre peut se
payer cher. On trouve souvent des vagabonds pendus ou bien un couteau
fiché en plein cœur... D'ailleurs, pourquoi s'évader? Ils ne sont pas
malheureux en prison...

Mes condamnées ne jouissent pas du même luxe que leurs camarades
masculins de l'_Institut modèle de réforme_ de Portovo. Point de club,
de salle de jeux ni de bibliothèque; point de concerts; mais dans les
chambres, où elles vivent groupées par quatre ou cinq, quelle aimable
liberté! Elles sont en train de déjeuner ou plutôt de faire la dînette.
Elles peuvent recevoir des provisions du dehors. Voici de belles
pommes, du caviar; une jeune fille blonde, de ses beaux bras ronds
tourne du caramel sur une lampe à essence, en chantonnant doucement:

  _Il a quitté son nid, le cygne de neige...
  Il suit le jars noir, le cygne de neige..._

Une autre, avec des chiffons de couleur, habille des poupées qu'un
magasin lui achète. Toutes nous regardent en souriant, avec un brin
d'effronterie, et c'est sans honte qu'elles répondent aux questions.

Point de grandes criminelles, il est vrai, mais des condamnées de un à
dix ans: pour vols, pour fraudes, pour concussions.

--J'ai vendu de la vodka, disent beaucoup d'entre elles.

C'était au temps où la vente en était interdite. D'autres ont spéculé,
ou tenté de suborner des fonctionnaires. Quelques-unes disent
simplement:

--Je suis sage-femme.

Des «faiseuses d'anges». Car l'avortement n'est légal que dans
certaines conditions et toujours interdit aux sages-femmes.

Une seule, plus fine que les autres, tourne le dos et pleure: c'est une
jeune employée des postes qui a puisé dans la caisse.

Ici, on fume, en jouant aux dames; là, on caresse une chatte qui
allaite ses petits, en rond dans une corbeille. Partout, un désordre
heureux. Il y a des oiseaux dans une cage, des fleurs dans des vases,
des odeurs de sueur et de musc. Aux murs, des sacs brodés, des
photographies, et au coin de la plupart des oreillers, un flot de
rubans ou une petite rose touchante, comme sur les lits d'innocentes
fillettes.

Dans mainte grande ville d'Europe et de Russie, où l'on voit tant de
guenilleuse misère, de braves ouvriers pourraient envier le sort de ces
délinquantes.

Prison d'opéra-comique.

                                   *
                                  * *

Il y en a de plus tragiques.

Après mes félicitations pour sa mansuétude à l'un des directeurs de
cette aimable retraite, je demande:

--Et les prisons politiques, ne pourrais-je pas en visiter une?

Cet homme souriant se rembrunit soudain. Il regarde craintivement
autour de lui, comme si quelqu'un avait surpris mon séditieux propos:

--Ce n'est guère possible..., déclare-t-il laconiquement.

Et, après un silence:

--Mais c'est le même régime que dans les autres prisons, ou à peu près:
pour les chambres, la nourriture, les lectures...

Je n'insiste pas, car je sais.

Il y a quelques jours, le professeur danois que j'ai plusieurs fois
rencontré, m'abordait. Sa figure placide était bouleversée:

--Il se passe des choses effrayantes ici, me dit-il. Des amis à moi,
des professeurs qui ne sont pas partisans du régime, se voient épiés,
guettés, traqués. La fille de l'un d'eux a disparu subitement, il y a
deux mois. Vous devinez ce qu'il a pu souffrir. Elle vient seulement de
revenir. Elle était restée au secret. Elle a failli devenir folle de
terreur.

Et, se penchant à mon oreille:

--Le Guépéou... souffla-t-il.

Je revois le grand édifice qui règne sur la place Lubianska et, chaque
soir, allume en face de ma fenêtre son œil sanglant de cyclope. Les
gens plient le dos et hâtent le pas en longeant la façade. Le Guépéou,
héritier de la sinistre Tcheka, hydre aux cent têtes anonymes, pouvoir
occulte et souverain, indépendant du Præsidium lui-même et plus
puissant que lui.

Dans le train qui me ramenait de Kazan se trouvaient trois femmes aux
yeux rougis: elles venaient à Moscou tâcher de retrouver la trace de
leurs maris, qui, eux aussi, avaient disparu.

Dans une grande rue, non loin du _Narcomindiel_, chaque matin, de
bonne heure, on voit des groupes anxieux, parlant à voix basse.
Pour connaître le sort d'êtres qui leur sont chers, ils attendent
l'ouverture des bureaux de la Croix-Rouge politique, où l'on peut
trouver des renseignements sur les disparus, comme sur les prisonniers
pendant la guerre. Et jamais cette Croix-Rouge ne chôme.

Le temps des exécutions semble passé en Russie, du moins des exécutions
sommaires et secrètes. Mais on arrête encore. On arrête au petit
bonheur, pour des propos imprudents, une visite intempestive, parfois
une simple attitude de désaveu, un regard frondeur. Et l'on garde en
observation celui qui eut le malheur de déplaire, quinze jours, un
mois, deux mois, sans qu'il puisse communiquer avec aucun avocat, aucun
juge, aucun membre de sa famille. Puis on le relâche, sans excuse:

--On s'était trompé, lui dit-on. Tâchez d'être plus prudent.

Mais il arrive qu'on le garde. Il y a Boutirki, l'immense et triste
prison de Moscou; il y a le sinistre Sobielsky, dans une île glaciale
près d'Arkhangel; ou l'exil dans les solitudes du Nord ou de l'Est; il
y a la Sibérie, oui, comme autrefois.

Et dans les prisons politiques, non seulement point de sorties--qui
donc y songerait?--mais point de visites, point de lettres, point de
journaux... Pas même de promenades dans les jardins. Tout juste le
droit de faire quelques tours, sous les yeux d'un gardien, dans un
préau clos de murs et profond comme un puits. Les prisonniers ne sont
pas isolés. D'ordinaire, ils vivent à trois ou quatre dans une cellule;
ils peuvent causer, ils peuvent lire. Mais ils sont retranchés du
nombre des vivants. C'est l'in-pace, l'in-pace moral, tout au moins.

Aux condamnés de droit commun, aux brutes déchaînées ou dégradées,
toutes les indulgences. Aux êtres conscients, qui ont une opinion et le
courage de la manifester, toutes les rigueurs.

Et cela sous un gouvernement dont les chefs--dont beaucoup sont des
hommes d'esprit et de cœur--furent jusqu'à la nausée victimes de
l'espionnage, connurent les souffrances de la prison, les douleurs de
l'exil, toutes les tortures physiques et morales.

Un gouvernement qui, dans chaque ville, possède un musée de la
Révolution, perpétuant le souvenir de ces sinistres persécutions,
un musée qui y cloue au pilori les dossiers de la police secrète
tsariste sur ses héros morts et vivants. Et c'est le même qui autorise
des persécutions analogues et qui permet à la police bolchéviste
d'accumuler des dossiers semblables!

Peut-être la même police--qui sait?--comme ce sont les mêmes cachots.

--Pourquoi? ai-je demandé aux uns, aux autres.

Et l'on m'a répondu vaguement:

--Il faut bien défendre des conquêtes qui ont coûté tant de sacrifices
et tant de sang... La sûreté de l'Etat avant tout.

Toujours, hélas! l'Etat Moloch.




XXIV

LE THÉATRE, CULTE D'ÉTAT


L'Etat soviétique pénètre donc toute la vie des citoyens de l'Union, du
berceau à la tombe. Ecole, université, usine, bureau, justice, partout
il règne et imprègne. Les plaisirs eux-mêmes sont d'Etat.

Aussi les prend-on gravement.

Il y a les sports, tous les sports, pratiqués avec une discipline
aussi scientifique qu'en Angleterre, les innombrables clubs et leurs
discussions sociales; les bibliothèques, aussi innombrables, et qui
ne désemplissent pas. Jusqu'aux cinémas qui ont converti leurs salles
d'attente en salles de lecture! Car le prolétaire russe--c'est ici le
trait le plus saillant--est dévoré de la soif de s'instruire.

--Avez-vous remarqué le nombre de librairies de Moscou? me disait le
géographe, envoyé d'une puissante maison d'éditions de New-York. Il y
en a plus que dans aucune capitale du monde.

C'est vrai: des centaines de magasins de livres pour quelques
misérables boutiques de bijoutiers.

Il y a aussi les musées auxquels il faudrait consacrer une étude
spéciale. Ils se sont magiquement multipliés et enrichis des
magnifiques collections privées dont on s'est emparé,--acquisitions
nouvelles, disent, avec une pudique modestie, les conservateurs. Et
quel art dans la présentation! Très fréquentés, on y rencontre sans
cesse des groupes de jeunes gens et de soldats qui écoutent avec
avidité les explications d'un mentor qualifié.

Il y a l'Opéra, aussi goûté qu'au temps du tsarisme, l'Opéra, ses
ballerines, délicieuses de grâce et de fraîcheur, sa salle somptueuse,
ses loges impériales rehaussées d'or et de pourpre où se prélassent des
paysans en peaux de mouton et des ouvrières en cheveux. Rien de plus
étrange que ce contraste du riche décor avec les spectateurs, tous en
vêtements de travail.

Enfin et surtout, il y a les spectacles élevés à la hauteur d'un culte
d'Etat.

D'abord le cinéma, dont les créations, toujours plus nombreuses, sont
remarquables par leur audace et leur réalisme. Quant au cirque, très
apprécié, ne vient-on pas d'ouvrir à Moscou une école supérieure pour
les clowns? Ils y recevront «des éléments d'instruction politique»,
car, dit la circulaire officielle, «le clown contemporain doit mettre
en œuvre les matériaux littéraires et économiques, cesser d'être un
paillasse pour devenir un satiriste». Ne souriez pas. Rien ne se perd
en pays soviétique. L'ineffable «porquoi?» de Grock, les grimaces des
Fratellini, nationalisés? Mais oui! Le rire lui-même est embauché par
cet Argus aux cent regards, aux cent cerveaux qu'est la propagande
bolchevique.

Mais c'est dans le théâtre qu'elle triomphe. Considéré comme un
organisme de combat, il doit incarner, sous une forme accessible au
peuple, à la fois l'histoire et le dogme de la révolution. Quant aux
acteurs, ils cessent d'être de simples interprètes pour devenir des
apôtres de la religion nouvelle.

Ajoutez que l'art dramatique est dans le génie de la Russie, que tout
Russe naît acteur, qu'il a le sens et la passion de la scène; ajoutez
encore que le ministre de l'Instruction publique, M. Lounatcharsky,
lui-même auteur dramatique, a donné aux entreprises théâtrales tout
l'appui du gouvernement, qu'il a été aidé par deux directeurs-metteurs
en scène, MM. Stanislavsky et Meierhold, très différents, mais d'une
égale maîtrise, et vous comprendrez d'abord la prodigieuse floraison
du théâtre soviétique: six mille scènes environ en Russie, plus de
trois mille dans les villages, deux mille théâtres subventionnés par
l'État dans les organisations populaires, les usines, les clubs. Vous
comprendrez aussi son originalité: à monde neuf, théâtre neuf.

                                   *
                                  * *

Par exemple, il n'y faut pas aller, comme nos bons bourgeois aux
théâtres du boulevard, pour épanouir sa rate et s'exciter doucement en
digérant avec béatitude.

Non, le théâtre soviétique n'est pas précisément folâtre. Outre
les chefs-d'œuvre du théâtre classique russe, Gogol, Dostoievsky,
Pouchkine, Ostrowsky, on y joue Bernard Shaw, Hauptmann, Oscar Wilde,
Maeterlinck, Romain Rolland, Claudel, qui ne passent point, n'est-ce
pas, pour des auteurs gais. Mais on y donne aussi des pièces modernes.

Beaucoup rappellent les mystères du moyen âge. Mêmes effets de foule,
même simplicité, même foi, même émotion. Au lieu de la Passion et
de la vie des saints, on y retrace les étapes diverses de la lutte
contre le tsarisme--1825, 1881, 1905. Les héros de la Révolution y
sont représentés avec leur figure, leurs vêtements, leur sourire, leur
voix. J'ai vu trois ou quatre de ces pièces. Et, si je compte bien,
en dehors des explosions de bombes, des foules hurlantes décimées par
le canon, des complots, des arrestations, des procès, c'est à une
quinzaine d'exécutions variées--pendaison, garrot, fusillades--que j'ai
dû assister. Pire qu'au Grand-Guignol, puisqu'il s'agit là de choses
vécues. Et jouées avec quelle perfection dans la douleur et l'élan
mystique! Mais ce ne sont pas spectacles pour sujets nerveux...

Dans les _Décabristes_ d'Alexis Tolstoï, par exemple, récit de cette
conspiration de 1825, fomentée par des nobles et de jeunes officiers
contre les excès de l'autocratie, on est témoin, dans cinq cellules
différentes, de cinq réveils de condamnés à mort. Suivant sa nature,
chacun d'eux a fait le dur sacrifice. Puis, petit jour lugubre,
lanternes sourdes qui se balancent, pelotons de soldats, le fusil sur
l'épaule, et voici les cinq victimes, silhouettes de bure brune, qui
s'étreignent, baisent la croix que leur présente le pope, marchent en
se soutenant, en se serrant les uns contre les autres.

La salle est plongée dans l'ombre. Un frémissement la parcourt, on
entend des sanglots contenus de femmes. Que de gens sont là pour
lesquels ces scènes évoquent des souvenirs précis et poignants!
Roulements de tambour, ordres militaires, coups de feu, c'est fini.
Aux accents de la marche funèbre de Chopin, pâles et silencieux, les
spectateurs se dispersent.

Voilà comment on s'amuse à Moscou...

                                   *
                                  * *

Mais c'est chez Meierhold, maître audacieux du théâtre révolutionnaire,
que j'ai éprouvé la plus forte impression. Le nom de la pièce? _Hurle
la Chine_. Une histoire vraie, paraît-il.

La salle est d'une simplicité puritaine. Point de rideau. Toute
l'action se déroulera dans le même décor: au fond, l'avant d'un
croiseur,--le _Cockchafer_--trois ponts surmontés d'une dunette, un
bateau tout blanc aux lignes simples et géométriques. Peuplé d'hommes
d'affaires américains, de lords, d'officiers et de pasteurs anglais, de
femmes oisives et fardées, il est le symbole de la société capitaliste.

Au premier plan, le quai, encombré de machines, de caisses
gigantesques, de tonneaux.

Coup de klakson, cris plaintifs, glapissements en mineur, bruit chinois
et une foule jaune vêtue de toile bleue, ployée sous des fardeaux,
envahit soudain le quai, peine, souffre et geint. Une foule dont
chaque individu anonyme réalise une création qui, étonnante de vérité,
admirable de religieuse ardeur, restera l'unique et multiple personnage
incarnant le plus lamentable prolétariat du monde: celui des coolies
chinois.

Désormais, la pièce sera découpée en tableaux alternés; comme cadre, le
paquebot ou le quai, les capitalistes ou les prolétaires. Quand l'effet
tendra l'émotion jusqu'à l'angoisse, en haut, des couples élégants
danseront le fox-trot, en bas, des acrobates jaunes feront des culbutes.

Qu'importe l'intrigue? Elle est simple, d'ailleurs. Un mercanti
américain, qui exploite et rudoie les coolies, est retrouvé noyé.
Sans doute par son batelier qui s'est enfui. Si trois coolies ne sont
aussitôt pendus, le croiseur bombardera la ville, tel est l'ukase.
Désignés par le sort, un vieux s'affaisse accablé, un père de famille
se révolte, lutte contre les bourreaux, un adolescent crie d'une voix
déchirante: «Toute ma vie, j'ai travaillé, j'ai eu faim, et on va me
tuer?»

Devant les marins anglais, alignés, impassibles, devant la foule figée
d'horreur et de terreur, c'est l'exécution, dont aucun macabre détail
ne nous est épargné. Mais, à peine le détachement britannique a-t-il
disparu qu'une formidable vague de révolte soulève irrésistiblement
cette foule prostrée. Les bateliers, d'un seul geste, fracassent
leurs rames, les corps montent en pyramide, portant à leur faîte un
harangueur passionné, les bras farouches se tendent et, de toutes
les bouches noires, ouvertes dans les faces jaunes, jaillit un cri
douloureux et sauvage: «A Changhaï, à Changhaï!»

Drame d'une redoutable actualité.

                                   *
                                  * *

Mais les amateurs de pièces à lits de milieu, à caleçons et à
déshabillés affriolants et même ceux de complexes problèmes de
psychologie amoureuse seraient fort déçus à Moscou. Que ce soit dans
les «mystères» du théâtre de la Révolution ou dans les œuvres plus
littéraires et plus nuancées de jeunes auteurs de talent, tels que
Leonev ou Boulgakof, l'amour ne joue aucun rôle ou ne joue qu'un rôle
épisodique. L'amour est banni du théâtre soviétique.




XXV

QU'EST DEVENU L'AMOUR?


Le communisme l'a-t-il tué?

En tout cas, il l'a transformé. Ou du moins, ce que, nous autres
Français, entendons par amour.

Je m'en rendis compte pour la première fois dans un cinéma de Moscou.
On y donnait je ne sais quel film américain: un jeune et riche
patron demande en mariage sa dactylo. Elle accepte après une longue
résistance. C'est qu'il y a eu un premier homme dans sa vie, et, au
cours du voyage de noces, ce quelqu'un trouble la fête. Le mari veut
tuer sa femme, l'ex-amant de sa femme, veut se tuer et finit tout
simplement par s'endormir. L'héroïne le baise au front, prend son
chapeau, prend la porte... pour toujours. Rien là-dedans qui dépasse
l'ordinaire et sentimentale niaiserie.

Pourtant, dans la salle, haussements d'épaules, cris, rires, sifflets!

--Ridicule! absurde! ricanait-on derrière moi. Lui devait-elle des
comptes pour son passé? Etait-il donc un agneau sans tache, ce
capitaliste? Et surtout, que de bruit pour rien!...

Evidemment, on ne garde plus en Russie la superstition de la virginité.

Autre chose. Sur la foi de racontars variés, je m'attendais à
trouver à Moscou des faits et des spectacles propres à offenser la
pudeur occidentale. Jamais, au contraire, je ne vis capitale plus
vertueuse. Dans ses rues, tout au moins le soir, aucun de ces vols
de papillons nocturnes qui s'abattent sur nos boulevards, et plus
encore sur certaines voies de la pudique Albion. Quant à Berlin, n'en
parlons pas... Aux devantures des kiosques, pas le moindre petit
dessin égrillard. L'abbé Bethléem n'y trouverait aucun prétexte à ses
autodafés. Les illustrés soviétiques sont d'une redoutable austérité.

Un jour, à propos de fox-trot, de shimmy, de charleston:

--Nos dirigeants les ont interdits, me dit-on,

--Pourquoi, mon Dieu? Et de quoi se mêlent-ils?

--Ils ont eu raison: notre peuple est trop oriental pour ces danses
sensuelles. Quant aux jeunes gens frondeurs et excités, qui ont voulu
passer outre, on les a envoyés se calmer en prison...

On ne badine pas ici avec le libertinage. Mais l'amour, qu'en fait-on?

                                   *
                                  * *

Partout, dans la rue, au théâtre, dans ces clubs ouvriers où l'on passe
la soirée parmi de beaux parcs illuminés, j'ai vu, mêlés, des jeunes
hommes des jeunes filles. J'ai aiguisé mes regards, je me suis fait les
prunelles et l'âme de feu le sénateur Bérenger. Vainement. Impossible
de noter un geste équivoque, un enlacement, pas même un de ces regards
vaincus ou ingénument provocants qui dénoncent dans une jeune âme
l'éveil du plus naturel émoi.

Un soir surtout. Il y avait dans l'air cette douceur alanguie des
dernières heures d'automne; la lune souriait de toute sa large face
bienveillante; des pelouses montait l'odeur des feuilles mortes et des
chrysanthèmes. Dans les coins obscurs, des bancs: ils étaient vides!
Pourtant, par les allées, flânaient des couples de grands garçons,
de grandes filles. Et ils discutaient, sérieusement, avec passion.
De quoi? Sans doute, les malheureux, de la dernière conférence de
Radek, de l'acte d'indiscipline de Zinovieff et de Kameneff qui,
sans autorisation, étaient allés porter dans les clubs la parole de
l'opposition, qui sait? Peut-être s'agissait-il même d'électrification?
Ils discutaient comme naguère ils jouaient--en camarades.

Ma parole! je commençais à trouver cela inconvenant. Et je le dis tout
cru à mon apprenti juriste du tribunal.

Il le prit avec son ordinaire, sa désespérante gravité.

--Ne vous y trompez pas, fit-il; parmi cette jeunesse, il y avait
bien des couples, légitimes ou non. Evidemment, on n'en est plus aux
manifestations puériles du début: vous savez, ces adolescents qui
avaient jugé intelligent de s'exhiber en costume de paradis terrestre?
Mais nous sommes loin du puritanisme.

Il réfléchit un instant, la tête très droite, le regard assuré, puis:

--Nous avons tout de même changé quelque chose, continua-t-il. Nous
avons donc à sa vraie place remis l'amour: l'amour romantique,
l'amour sentiment, imaginations de «bourjouis» dilettantes! Nous le
considérons surtout, nous, comme une fonction naturelle, «un processus
biochimique», comme a dit quelqu'un. On satisfait cet instinct quand il
le faut, puisqu'il le faut, mais on ne le laisse pas envahir sa vie.
Et on le place au-dessous de l'amitié, de l'estime qui peuvent, qui
doivent exister entre l'homme et la femme.

«Pour beaucoup de vos écrivains, l'amour était une maladie. Pour nous,
ce n'est plus même une maladie puisque nous avons trouvé le remède:
l'activité sociale...

Le remède! J'aurais voulu secouer ce catégorique jouvenceau.

--Laissez-moi en douter, fis-je. Aucun régime politique ne change le
cœur d'un peuple. N'est-ce plus ici le pays d'Anna Karénine?

--Oh! je ne dis pas que les drames passionnels et les suicides à la
Werther n'existent plus. Mais ils sont rares. Qu'est-ce qui cause
l'amour et la mort d'Anna Karénine? D'abord son oisiveté de femme riche
qui lui permet de s'exalter et de cristalliser. Puis, l'armature rigide
des mœurs de la société qui faisaient de l'amour illicite un crime
et interdisaient le divorce. Maintenant, nous avons brisé toutes les
chaînes, ouvert toutes les portes...

                                   *
                                  * *

C'est vrai, pensais-je, et, du même coup, supprimé l'attrait et le
mystère.

Poursuite ardente de l'amant, ruses et subterfuges, espoirs
frémissants, joies de la conquête, fuite, défense éperdue de l'amante,
et ses pudeurs, et ses terreurs, et ses remords, où sont-ils? Où sont
la suprême poésie de l'amour et sa mortelle ivresse?

L'État a pris dans ses gros doigts le petit dieu Eros, rival dangereux.
Il l'a dépouillé de sa couronne de roses et de ses flèches. Il l'a
couché, épinglé sur une feuille de liège. Au-dessous, en latin
peut-être, il a inscrit: «Instinct de reproduction»; puis il a tourné
le dos.

Eros, captif, est toujours vivant, ses ailes palpitent encore. Mais
elles ont perdu leur belle poussière diaprée et leur merveilleux essor.
L'amour, le vagabond, le fantaisiste, le divin amour est, lui aussi,
nationalisé.




XXVI

MARIAGE, DIVORCE, AVORTEMENT


Si en U.R.S.S. l'amour a perdu quelque peu de son auréole, on s'y
marie pourtant, on s'y marie beaucoup, et très jeune. Il suffit de se
présenter, avec deux témoins, à un bureau d'enregistrement, d'avoir
seize ans accomplis pour les filles, dix-huit pour les garçons, et l'on
est unis... pour quelque temps du moins.

La conception du mariage, de la famille, en pays soviétique, est, il
est vrai, assez différente de la nôtre. On y trouve toujours, comme
partout, des foyers où parents et enfants, après le travail quotidien,
se serrent, le soir, sous la lampe de la pièce commune. Beaucoup plus
qu'on ne le croit chez nous. Et aussi des couples qui ne songent qu'à
vivre et lutter côte à côte. Mais beaucoup ne craignent pas de se
séparer.

Je me souviens d'un tout jeune diplomate rencontré à l'étranger. Ce
n'est pas sans mélancolie qu'il évoquait sa femme, restée depuis deux
ans à Moscou:

--Elle y a son métier, ses amis, me dit-il, je ne pouvais lui demander
de tout quitter pour moi.

--Pourquoi pas?

--Non, non, fit-il vivement; j'en souffre, mais c'est très bien ainsi.
Trop longtemps les femmes ont sacrifié leur indépendance et leur
carrière aux hommes...

J'ai connu aussi dans diverses villes et dans des fonctions variées des
jeunes femmes également éloignées de leurs maris.

L'une avait d'abord suivi le sien, qui occupait un poste élevé dans un
pays limitrophe:

--Mais, à cause de son grade, me dit-elle, je ne pouvais prendre
un métier inférieur, et d'autre il n'y avait pas. Sans travail, je
n'aimais pas vivre... Ici, nous ne sommes donc qu'à soixante heures
de distance. Tous les trois mois il vient ou je vais là-bas avec
l'enfant... Quelques jours heureux nous passons ensemble et c'est
toujours pour nous la lune de miel...

--Croyez-moi, me disait pourtant un fonctionnaire soviétique, c'est
la difficulté de la vie plus que le choix qui cause ces séparations.
Nous sommes pauvres. Les femmes de nos dirigeants les plus illustres
doivent elles-mêmes travailler. Et les carrières ont leur exigences,
douloureuses parfois...

                                   *
                                  * *

Dangereuses aussi. Inutile de dire qu'on divorce ici presque autant
qu'on se marie.

--Naturellement, j'ai donc déjà divorcé deux fois...

C'est une gracieuse jeune doctoresse de vingt-huit ans qui énonçait ce
fait avec une roucoulante nonchalance. Une autre femme, il est vrai, à
peine plus âgée, me confiait quelques jours plus tard:

--Au début, nous autres jeunes, nous étions grisées de liberté, mais
beaucoup ont reconnu comme moi que le bonheur n'est pas dans le
changement. Pour la femme, le foyer, c'est une chose de la nature,
comme le nid. Je vous assure, les divorces sont bien moins nombreux...

Ils n'en sont pas moins faciles. Si le couple est d'accord, il suffit
d'un simple enregistrement, comme pour le mariage. L'un des deux
époux fait-il opposition, c'est le tribunal qui prononce le divorce.
La question des enfants se règle d'ordinaire à l'amiable. A défaut
d'entente, ils sont confiés à la mère, car on estime en pays soviétique
que les droits de cette dernière doivent toujours primer. Aussi, même
en cas de mariage, l'enfant est-il indifféremment déclaré sous le nom
de sa mère ou sous celui de son père, à moins que ce ne soit sous les
deux noms.

Quant à l'entretien matériel, il incombe toujours au père. Est-il
ouvrier ou employé d'État--ce qui arrive neuf fois sur dix--la pension
est d'office prélevée sur son salaire, même en dehors du mariage.

Car il n'y a en Russie ni bâtards, ni enfants adultérins. Tous,
considérés comme légitimes, sont égaux devant la loi. Le père présumé
proteste-t-il pour le paiement des frais d'éducation, on prescrit une
enquête rigoureuse. La recherche de la paternité n'est pas ici une
illusoire comédie. La cohabitation au moment de la conception suffit
à en consacrer les suites. S'il n'y a pas eu cohabitation, si le père
présumé ne prend pas lui-même ses responsabilités, est-il prouvé que
plusieurs hommes ont eu, à la même époque, des relations avec la mère,
tous doivent partager la somme nécessaire aux besoins de l'enfant. Il y
a parfois trois pères pour un enfant.

--Voilà qui ferait la joie de nos vaudevillistes, disais-je à un
communiste.

--Je sais, me répondit-il en souriant. Mais nous n'avons pas l'esprit
parisien. A un enfant sans père, cette honte de la civilisation, nous
préférons plusieurs pères pour un enfant. Qu'on en rie, peu nous
importe!

--Mais, ici comme ailleurs, il y a des femmes sans scrupules. Cette loi
n'est-elle pas une prime au chantage féminin?

--Possible et tant pis. Il y a eu dans le passé tant de primes au
libertinage masculin! Les hommes seront plus prudents dans leurs
relations avec les femmes. Ce que nous faisons, en somme, c'est de la
prophylaxie morale. Et nous protégeons les faibles, c'est-à-dire la
femme et l'enfant...

                                   *
                                  * *

Voilà, me semble-t-il, qui ne manque pas de justice ni de bon sens.
C'est avec franchise que, chez les Soviets, on regarde et résout les
questions sexuelles. Et l'on ne peut qu'admirer sans réserves leurs
efforts en faveur de la maternité et de l'enfance.

D'abord, deux mois de congé avant les couches, deux mois de congé
après sont accordés, avec plein salaire, aux ouvrières manuelles; six
semaines avant, six semaines après, aux employées de bureau et aux
intellectuelles. Ces congés, elles peuvent les passer, soit chez
elles, avec l'aide des consultations pour femmes enceintes, répandues
partout et qui se tiennent dans les mêmes locaux que les consultations
pour nourrissons et les «Gouttes de lait»; soit, si elles sont isolées
ou délicates, dans les nombreuses «Maisons de la mère et de l'enfant».
On les y garde même, si elles veulent, toute la durée de l'allaitement;
pendant ce temps, on leur enseigne un métier, on leur procure du
travail.

Pour les accouchements, chaque grande ville possède des Maternités
modèles, que les spécialistes étrangers déclarent organisées suivant
les meilleurs principes d'hygiène et de prophylaxie. Des crèches,
aussi, bien ordonnées, des garderies sont toujours adjointes aux
usines, aux administrations, afin que la mère puisse allaiter son
enfant tout en continuant son travail, et n'en soit pas séparée quand
il est sevré; d'autres sont semées dans tous les quartiers. Elles
deviennent un foyer de culture pour les mères qu'elles instruisent et
intéressent à leurs devoirs.

Des infirmières ou «sœurs visiteuses» font en outre des rondes dans
les familles pour donner des conseils aux parents, soigner les enfants
maladifs, rechercher les prétuberculeux et les faire diriger sur
des sanatoria. Ajoutez encore dans toutes les villes importantes un
grand «Musée de la protection de la mère et de l'enfant», centre
d'enseignement où, à côté des images et des modelages illustrant tout
ce qui concerne ces questions, on donne des cours de puériculture.
Les jeunes filles des écoles visitent ce musée en groupes, assistent
aux cours, font elles-mêmes, sur des mannequins ou des bébés, leur
apprentissage de futures mamans.

On s'efforce maintenant d'étendre à tous les villages les mêmes
institutions. Les soviets locaux, d'ailleurs, s'occupent de leur
création, subviennent à leurs dépenses. Partout, des efforts sérieux et
coordonnés, une politique _méthodique_ de la maternité. En 1924-1925,
l'État soviétique avait dépensé pour ces œuvres la somme de dix
millions de roubles (cent cinquante millions de francs), et depuis, ce
budget n'a cessé de croître. Où en trouve-t-on autant?

                                   *
                                  * *

Mais n'est-il pas presque incompréhensible que le pays où l'on
fait tant d'intelligents sacrifices pour ces œuvres de la mère et
de l'enfant soit justement le seul où l'on pratique ouvertement et
légalement l'avortement.

--Pourquoi? Comment? ai-je demandé à ma jeune doctoresse.

Elle en perdit aussitôt sa charmante langueur, redressa sa petite tête
au front très haut et me regarda bien en face de ses yeux bleu sombre,
attentifs et paisibles:

--Tout simplement parce que nous envisageons ce triste problème sans
hypocrisie, en nous efforçant de le résoudre avec bon sens et justice.
Vous savez fort bien que dans tous les pays où l'on punit l'avortement
on ne l'en pratique pas moins: il y a une moyenne de 80.000 avortements
par an à New-York seulement, 400.000 en Allemagne; quant au chiffre de
la France, il n'est pas moins considérable, croyez-le. Seulement là où
la répression existe, les femmes ont recours à des opérations secrètes,
elles sont victimes des «faiseuses d'anges», comme vous dites,
d'herboristes, de mégères quelconques. Résultat: cinquante pour cent
d'entre elles sont abîmées, contaminées, quatre pour cent en meurent.
Qu'en pensez-vous?

Que répondre? Je connais le terrible mal.

--Après la révolution, continue-t-elle, au temps du pire
bouleversement, de la famine, nous avions dans nos hôpitaux tant de
malades par suite d'avortements défectueux qu'il ne restait plus de
lits pour les mères. Il a bien fallu aviser. Ajoutez que si, en France,
vous souffrez de dépopulation, nous avons, nous avions, surtout à ce
moment-là, une surpopulation qu'il nous était impossible de nourrir.
Pouvions-nous demander aux femmes de faire des enfants, alors que nous
enterrions chaque année des millions de bébés? Croyez-moi, en Russie
soviétique, ce n'est pas en faveur de la fécondité que nous devons
diriger notre propagande, notre population fait chaque année des bonds
assez gigantesques, c'est sur la lutte contre la mortalité infantile,
cause d'une dilapidation inutile et insensée de l'énergie psychique et
matérielle du pays.

--Oui, mais détruire tant de petites vies!

--N'allez pas croire, reprit-elle vivement, qu'on pratique l'opération
aveuglément et sans contrôle. Dans chaque république, des commissions,
où siègent obligatoirement des médecins, sont nommées par le
Commissariat de la Santé publique. Et si, au début, les autorisations
d'avortement étaient aisément accordées, à mesure que les conditions
économiques du pays s'améliorent, elles le sont plus difficilement.
Ainsi, par exemple, une femme mariée ne peut, sauf exception, venir
exposer son cas qu'après son quatrième enfant. Et on examine avec soin
les raisons de santé, l'âge de la femme,--qu'elle soit trop jeune ou
trop âgée--sa situation matérielle, ou même les problèmes moraux qui
peuvent se présenter, et Dieu sait s'il y en a! Tout cela on le pèse
très attentivement, avant de conclure. L'opération est-elle décidée,
elle est alors pratiquée gratuitement et librement dans nos hôpitaux,
et dans les meilleures conditions de sécurité. Quant aux sages-femmes,
il leur est interdit, sous peine de privation de leur licence et de
peines sévères, de s'occuper d'avortements. De même, pour le médecin
qui opérerait une cliente particulière sans autorisation. Car nous
estimons défendre les intérêts de la femme et ceux de la race en
détruisant le charlatanisme ignorant et coupable que vous êtes bien
forcés de supporter chez vous.

«Mais même dans ces conditions, autoriser l'avortement n'est pas
l'encourager. Et nous jugeons, croyez-le bien, qu'il demeure toujours
un fléau social. Aussi, nous autres, jeunes médecins, étudions-nous
aussi la question des moyens propres à éviter la conception d'une façon
scientifique. Et nous ne croyons nullement nous mettre au ban de la
morale humaine parce que nous envisageons ce problème avec franchise et
gravité.

«Nous espérons que la voie dans laquelle s'est engagée la République
soviétique, voie d'une large protection de la mère et de l'enfant,
pourra seule, en même temps que la prospérité économique et sociale
s'établira, mener à la solution de cet angoissant problème.

Puis après un silence:

--Nous en sommes encore loin, hélas! conclut tristement ma jeune
doctoresse.




XXVII

MADAME ALEXANDRA KOLLONTAI, AMBASSADRICE DES SOVIETS AU MEXIQUE,
PARLE DE LA SITUATION DE LA FEMME EN U.R.S.S.


--Le rôle de la femme chez nous? Pour le connaître, adressez-vous donc
à Alexandra Kollontai, me dit-on de tous côtés, avec des intonations
diverses, qui vont de l'ironie à l'enthousiasme.

C'est elle, en effet, qui, par son influence, a contribué à lancer
l'État soviétique dans la voie du féminisme le plus hardi. «Hardi
jusqu'à la témérité», murmurent quelques esprits timorés.

Quelle que soit l'opinion qu'on ait d'elle ou de son œuvre, c'est une
personnalité qui s'impose. Elle présente le type de ces jeunes femmes
des classes élevées qui, vers le commencement du siècle, allaient
généreusement au peuple. Ayant épousé un général, elle n'en militait
pas moins dans les organisations secrètes, risquant ainsi sa situation
sociale, sa liberté, sa vie. Emprisonnée à plusieurs reprises,
puis exilée, dans tous les pays où elle passe elle crée des foyers
d'agitation. A Paris, en 1911, ne se fit-elle pas arrêter au cours de
cette croisade, sympathique d'ailleurs, que fut la grève des ménagères?

De retour en Russie, à la chute du tsarisme, elle lutte contre Kerensky
et se donne aussitôt avec enthousiasme au bolchévisme qui, de son
côté, lui confie d'importantes missions. Elle est à la fois la Muse
et l'Égérie des dirigeants, et joue dans le nouveau régime à peu près
le même rôle que Mme Rolland au début de notre révolution. Mais, plus
heureuse ou plus avisée, elle sait garder sa tête et gagner places et
honneurs. Une conquérante.

Elle soulève encore l'opinion et les passions. A peine son nom est-il
prononcé qu'on discute et se dispute. Car elle est l'auteur des
_Abeilles diligentes_, cet évangile du féminisme nouveau qui, entre
autres théories, bannit l'amour-sentiment de la vie sociale, et le
rabaisse au niveau d'une fonction physique:

--Une horreur! me confiait, en levant au ciel des yeux et des bras
épouvantés, une douce créature d'autrefois.

Tandis qu'une jeune femme, apprenant que j'allais voir madame
Kollontai, s'écriait avec extase:

--Comme je vous envie! Nous lui devons tout. C'est notre libératrice.

                                   *
                                  * *

Nommée ambassadrice au Mexique, elle était à la veille de rejoindre
son poste, quand, dans un bel hôtel des bords de la Moskowa, logis
des diplomates soviétiques pendant leur séjour à Moscou, je pus
m'entretenir avec elle.

Le temps d'un regard à la grande pièce avenante, mais un peu
hétéroclite où, comme dans tous les appartements de Moscou, le lit
voisine avec la table à écrire et à manger, le samovar avec les papiers
d'État, elle était devant moi.

Quelle surprise! Je m'attendais à une virago énergique et combative.
Je trouve une femme aux cheveux gris, dans tout l'épanouissement d'une
sereine maturité, et dont le sourire indulgent et mélancolique adoucit
la flamme des grands yeux bleus si jeunes.

Elle me parle d'abord des œuvres pour l'enfance et la maternité d'une
voix pleine et mélodieuse. Elles la préoccupent toujours, depuis le
temps où, commissaire du peuple à l'Assistance publique, elle leur
donna la première impulsion.

Son idée profonde, c'est de stimuler et de développer les sentiments
maternels, d'y joindre l'art et la science de l'enfant, mais en même
temps d'alléger, avant et après la naissance, ce fardeau que doit
porter la mère. De là, l'importance des crèches, des garderies, des
jardins d'enfants.

--Nous suivons en ceci, me dit-elle, des principes opposés à ceux de
l'étranger. Si nous protégeons la femme, ce n'est pas pour l'entraver,
mais au contraire pour lui permettre une activité plus féconde. Non
seulement, la considérons-nous comme une force nécessaire à la société,
mais à la fois pour elle-même et pour la famille, nous estimons
dangereux de l'arracher à la production.

--Pour la famille? dis-je. En êtes-vous bien sûre? Le travail
quotidien, du moins pendant le premier âge des enfants, ne nuit-il pas
à ce chaud foyer d'amour que crée la femme en lui consacrant tout son
temps et toutes ses pensées?

Sans doute, il y a quelques années, madame Kollontai m'aurait-elle
répondu que peu importaient le foyer, et même le couple, si la femme
jouait son rôle social, si elle demeurait une unité de travail. L'âge
et l'expérience l'ont-ils fait évoluer? Elle ne nie plus l'importance
de la famille. Mais, même à cet égard, elle insiste sur ce point que
l'indépendance économique permet à la femme de choisir plus librement,
en égale, le compagnon de sa vie, qu'elle ajoute à la dignité de
l'épouse et de la mère.

--J'ajouterai, dit-elle, que le travail a une influence moralisatrice.
Si, au début de la révolution, notre jeunesse, brusquement émancipée,
s'est trop souvent abandonnée au désordre et à la licence, surtout dans
les classes intellectuelles, c'est parce qu'elle n'avait pas encore
pris l'habitude d'occupations régulières. Elle a maintenant, grâce au
travail, à peu près retrouvé son équilibre: les unions prématurées et
passagères, les divorces se font chaque année moins nombreux. Quant
aux classes laborieuses, elles ont conservé les vieilles traditions;
ouvrières et paysannes, comme autrefois, travaillent dans leur ménage
et hors de leur ménage. Sauf qu'à l'usine, comme au village, nous nous
efforçons de les aider dans leur double labeur, rien n'est changé...

                                   *
                                  * *

Par contre, au point de vue civil et politique, la situation de la
femme est entièrement transformée. «A travail égal, non seulement
salaire égal, mais droits égaux» tel est le principe, me dit madame
Kollontai.

Dans les écoles primaires et secondaires, les filles reçoivent, à côté
des garçons, le même enseignement. Dans les universités et les écoles
supérieures, il y a trente-quatre pour cent d'étudiantes. Elles font
partie de tous les syndicats, reçoivent le même salaire que l'homme
pour une tâche identique; on leur réserve, dans toutes les entreprises,
dans toutes les administrations, une partie des fonctions: elles
jouent un rôle important dans les coopératives urbaines et rurales,
non seulement comme sociétaires et employées, mais comme membres des
directions et des commissions de contrôle; toutes les carrières d'État
leur sont ouvertes: ingénieur, avocat, juge d'instruction, procureur;
les femmes médecins prennent une part prépondérante dans les œuvres
d'assistance.

Enfin, dès 1918, le premier congrès ouvrier et paysan conférait aux
femmes, à partir de dix-huit ans, comme aux hommes, l'électorat et
l'éligibilité.

Elles se montrent, paraît-il, d'une précieuse utilité dans les soviets
locaux, où elles s'occupent du grand ménage public: services d'hygiène,
construction des routes, des égouts, création d'écoles, de cliniques,
d'hôpitaux. Mais elles sont également admises aux plus hauts postes
de l'Union; elles forment environ vingt-cinq pour cent de l'effectif
du Comité central exécutif, et plusieurs d'entre elles siègent au
Conseil des commissaires du peuple. Elles apportent, dit-on, dans leurs
fonctions une conscience et un enthousiasme qui sont d'un très heureux
exemple.

Aussi n'ai-je pas rencontré d'ennemie du régime qui, après les attaques
les plus vives, ne se soit apaisée pour dire:

--Il faut avouer que ce qu'il a fait pour les femmes, aucun autre
gouvernement ne l'avait tenté...

--Nous avons même plusieurs commandantes de navire qui ont obtenu leur
brevet de capitaine au long cours, ajoute en souriant madame Kollontai,
et, ce qui est assez surprenant, n'est-ce pas? deux diplômées de
l'école d'état-major de l'armée rouge.

Puis, terminant ce bulletin de victoire:

--Il n'existe que deux pays au monde où les femmes aient vraiment
conquis tous les droits, continue-t-elle: l'Amérique et la Russie.
Seulement, en Amérique, les hommes les ont élevées sur un piédestal, en
ont fait des idoles auxquelles on n'offre que les roses et les plaisirs
de la vie. Chez nous, au contraire, ils les ont prises par la main,
admises à partager leurs travaux, leurs peines, leurs responsabilités.
C'est en égales, en citoyennes qu'ils les traitent. Quel système est le
meilleur, pensez-vous? demande avec une fierté paisible Mme Kollontai.

Y aura-t-il une femme qui hésitera pour la réponse?




XXVIII

CE QU'EST LE PARTI COMMUNISTE RUSSE


Il faut bien en parler. Depuis mon arrivée en Russie, j'avais éprouvé
sa toute-puissance. Il est la force du régime. Qu'est-ce donc que ce
parti et comment se recrute-t-il?

En arrivant à Moscou, je m'imaginais naïvement que la plupart des
innombrables fonctionnaires et employés d'organisations soviétiques
devaient en être adhérents. Quelle erreur! A ma question: «Êtes-vous
communiste?». Neuf fois sur dix me répondait ce cri: «Moi du parti?
Ah! non...» Oui, même parmi les sympathisants du bolchevisme. Puis
venaient les prétextes. L'un: «On ne voudrait pas de moi; j'appartiens
à une famille de ci-devant»... L'autre: «Je ne suis pas assez _pur_»
ou bien: «Je suis trop paresseux. Savez-vous ce qu'est la vie d'un
communiste?» Ou encore: «Jamais! Je tiens trop à mon indépendance...»
Enfin quelqu'un s'écriait: «Je n'ai aucun goût pour le cloître. Adhérer
au parti communiste, c'est entrer au couvent... Un couvent qui serait
une caserne...»

Sauf toutefois qu'on y entre moins aisément. Surtout maintenant. Au
début de l'affreuse tourmente, il fallut ajouter des adhérents au noyau
des quinze ou vingt mille vétérans passés à l'épreuve des persécutions
et de l'exil, levain et sève des temps nouveaux. On n'eut guère le
temps de choisir; quiconque braillait haut et fort était admis au
petit bonheur. La révolution, comme toutes les grandes vagues, avait
soulevé beaucoup de boue; et dans cette boue grouillaient, croissaient
et se multipliaient merveilleusement tares et crimes. Non seulement
le meurtre et les cruautés mais dans le parti et hors du parti, ce
n'étaient que concussions et pots de vin. Le gouvernement s'efforçait
de réagir, de freiner:

--Ah! ce n'était pas facile, me disait un dirigeant. Imaginez un
cheval emporté. Tout juste avions-nous la force de nous cramponner à
sa crinière. Mais comment l'empêcher de ruer, de tout saccager sur son
passage?

On sévissait pourtant avec d'autant plus de rigueur que les coupables
étaient membres du parti. Comme me le disait le jeune apprenti juriste,
les condamnations à mort pour fautes contre l'État remplissaient les
chroniques judiciaires. Il y avait, en outre, il y a encore, presque
chaque année des «épurations».

En 1922 seulement, par exemple, on procédait à 175.000 exclusions,
près d'un tiers des effectifs. Et maintenant on ne compte guère plus
de 600.000 adhérents du parti communiste pour une énorme masse de cent
quarante millions d'individus.

C'est que l'admission est précédée de redoutables épreuves. Il faut
d'abord être présenté à la section de son organisation ou de son
district par trois membres du parti qui répondent de votre passé, de
votre caractère, de l'ardeur et de la sincérité de vos convictions. Et
le noviciat dure environ trois ans, pendant lesquels on est soumis à
une sévère surveillance, passé par des cribles diversement astucieux.
Alors et alors seulement prononce-t-on le _dignus intrare_. Admission
toujours sujette à révocation. Il est plus facile d'être banni du parti
que d'y pénétrer.

A présent, d'ailleurs, les chefs préfèrent choisir leurs élus parmi les
jeunes lévites, élevés et nourris dans le temple, et dont les premières
générations arrivent à l'âge d'homme. Dès l'enfance, ils font partie
des sociétés de pionniers--garçons et filles--très semblables aux
associations de boy-scouts. Mais aux principes ordinaires d'honneur
et de solidarité, on ajoute le serment de fidélité aux Soviets. Et
les promenades, l'innocent camping ne sont souvent qu'un prétexte
aux réunions et manifestations politiques, aux discussions sociales.
Sans pourtant que le côté sportif soit négligé. On tient beaucoup au
développement du corps en pays soviétique et on y veille.

L'élite physique et intellectuelle des pionniers passe donc ensuite aux
«Jeunesses communistes» (_Konsomols_). Enfermés en serre chaude ils
sont soumis à la culture communiste la plus intensive. Et c'est dans
cette pépinière de choix que se recrutent les jeunes pousses du parti,
celles qui, à leur heure, prendront les responsabilités du régime.

J'objectai à un des chefs:

--Ne craignez-vous pas de confier l'avenir du pays à ces jeunes gens,
auxquels vous mettez des œillères, et dont toute l'éducation à l'école
et hors de l'école tend à faire des esprits fanatiques et bornés? Vous
autres, les anciens, vous étiez mûris par la persécution. L'exil vous
avait forcés à voyager, à comparer divers pays, divers systèmes. Vous
connaissiez le monde, ils l'ignorent...

--Peu importe pour la plupart, pour la troupe, me répondit-il. Qu'ils
soient sincères, ardents, dévoués, qu'ils obéissent, cela suffit. Quant
aux leaders futurs, ne craignez rien: qu'un jeune membre du parti se
distingue, nous le prenons auprès de nous, nous l'informons et le
formons, nous l'envoyons en Occident, en Orient...

--Et vous n'avez pas peur que, libéré de son bandeau, il ne soit
ébloui, grisé par la lumière?

Le chef eut un singulier sourire où se mêlaient l'ironie et l'orgueil.

--Les jeunes aigles ne regardent-ils pas le soleil en face? répondit-il.

                                   *
                                  * *

Voilà donc le novice admis à prononcer ses vœux. Tous, sauf le vœu de
chasteté. Encore sera-t-il si occupé qu'il ne pourra guère songer à la
bagatelle.

Vœu d'obéissance: il est soumis à une discipline de fer. Non seulement
doit-il assister à toutes les réunions de sa «cellule», mais il doit
y travailler. Il est chargé d'études, de missions sociales. Son
activité prend toutes les formes. En dehors des heures consacrées à
son gagne-pain de l'usine ou du bureau, son temps n'est plus à lui. Il
appartient au Parti. Et en aucun cas, il n'a le droit d'en discuter les
ordres.

Vœu de pauvreté: arrive-t-il plus tard aux plus hautes dignités, le
membre du Parti ne doit jamais recevoir comme salaire plus de deux cent
cinquante roubles par mois. Même s'il s'agit d'un technicien de valeur.
Alors que le même technicien, s'il n'est pas communiste, peut gagner
des deux et même trois mille roubles par mois. A peine, pour des postes
en dehors de la Russie, des indemnités sont-elles attribuées, non pas à
l'homme mais à la fonction.

Il est vrai que ne sont pas comptées comme salaire les sommes obtenues
pour des travaux supplémentaires. Si certains ne se font pas faute,
me dit-on, d'échapper par cette porte au règlement draconien, parmi
les dirigeants, la plupart vivent simplement, pauvrement. Leurs femmes
travaillent. Celle d'un des plus fameux commissaires du peuple dont le
nom s'étale au bas de documents d'une importance mondiale, donne des
leçons du matin au soir. Tous deux sont parqués comme tout le monde
dans des appartements où l'espace est mesuré au compte-gouttes. J'en
sais un qui, occupant trois pièces avec sa femme et ses deux fils, en
rendit une lorsque ces deux fils quittèrent la Russie pour terminer
leurs études. Beaucoup ne peuvent aller en soirée dans les ambassades
car ils ne possèdent point de smoking ni même de jaquette. Partent-ils
en mission à l'étranger? Le gouvernement les habille de pied en cap.

Et je vois encore un des personnages les plus considérables du
_Narcomindiel_, flattant avec un tendre respect la serge de son vieux
complet, acheté à Londres, il y a quatorze ans: «Quelle étoffe!
soupirait-il. Jamais je n'aurai un costume pareil!...

Vœu d'humilité: beaucoup de ces membres du Parti qui travaillent
dix-huit à vingt heures par jour sont ignorés de tous et le seront
toujours. Certes, leur influence est parfois plus considérable que
celle des premiers rôles. Il y a nombre d'éminences grises chez les
Soviets. Mais, à part l'orgueil d'une domination secrète, la gloire
comme la fortune leur sont interdites. Parviennent-ils au faîte des
honneurs? Il suffit d'une décision du Parti pour qu'ils retombent dans
le rang. Pour ne citer qu'un seul exemple, Trotsky, émule de Lénine,
Trotsky qui était tout, qu'est-il aujourd'hui? Une seule puissance
compte: le Parti. Les hommes n'existent que pour lui et par lui.

Mais cette abdication de l'individu, cette hostilité envers celui qui
s'élève au-dessus de la masse, n'est-ce pas justement un des caractères
profonds et permanents de l'âme russe?

--Il y a trois ou quatre ans, me contait un Français de Moscou, j'avise
un brave ivrogne. Il s'était planté devant la statue d'Alexandre III
qu'on était en train de déboulonner. Il souriait. Puis tout à coup, le
bras tendu, il bégaya: «_K'arracho!_» C'est bien. N'en faut plus, des
Alexandres! N'en faut plus, des Nicolas!» Puis, après un silence, à
demi-voix d'un ton apeuré de sacrilège, il ajouta: Des Lénines, n'en
faut pas non plus!»

Si Lénine a échappé au sort commun, c'est qu'il est mort à temps, c'est
qu'il a cessé d'être homme et qu'on en a fait un dieu.

On la retrouve, cette abnégation intellectuelle et morale, dans toute
l'œuvre de Tolstoï. Le comte Pierre Bezouchoff, un des héros de _Guerre
et Paix_, esprit cultivé, compliqué, ne se met-il pas volontairement à
l'école de Platon Karataief, un humble soldat à l'âme obscure, au bon
sourire innocent, qui reçoit la mort avec la résignation d'une bête
de boucherie? Il y a là, disait de Vogué, «le vertige séculaire de
l'ascétisme oriental et tout le renoncement de l'Asie».

Et voilà pourquoi le système du Parti communiste russe, difficilement
applicable dans les pays individualistes d'Occident et surtout dans le
nôtre, convient au contraire admirablement au caractère russe.

J'ai rencontré un peu partout dans les usines, les comités, les
organisations, des hommes qui représentaient l'élite de ce Parti. La
plupart étaient jeunes, des «moins de trente ans». J'ai été frappée
par leur air de famille. D'abord dans la tenue: chevelures soignées,
vêtements pauvres mais méticuleusement brossés, mains et visages d'une
irréprochable netteté, tout cela en contraste parfait avec les faces
hirsutes, les défroques sales et débraillées des vieux ouvriers.
Ensuite, dans la dignité courtoise de leur attitude, dénotant le
respect de soi-même et des autres. Et dans les regards, les propos,
quelle ardeur, quelle flamme enthousiaste!

De l'orgueil aussi, et parfois un fanatisme assez enfantin, l'illusion
naïve de posséder la vérité absolue et de l'apporter au monde. Mais
n'est-ce pas le fait de tous les néophytes? Les premiers chrétiens
avaient aussi leur fierté et leur exaltation, qui fit sourire les
Romains, sceptiques et blasés, jusqu'au jour où ils en comprirent
le danger. L'État, c'est la religion de ces jeunes gens, et ils s'y
consacrent avec tout le mysticisme de leur race, sa soif de dévouement
et de sacrifice.

                                   *
                                  * *

C'est donc cette oligarchie, cette congrégation de six ou sept cent
mille individus, sortis du même moule, formés par la même doctrine et
la même discipline, qui tient et dirige l'ensemble des républiques
soviétiques. Car, si en droit tout fonctionnaire, tout député, tout
commissaire du peuple n'appartient pas forcément au parti communiste,
en fait, tous les postes élevés sont réservés aux membres de ce Parti.

Ceux-ci, techniciens pour la plupart, en contact étroit avec les
réalités quotidiennes, élus par l'estime et la confiance de leurs
pairs, sur lesquels ils exercent une sérieuse influence, remplacent peu
à peu les théoriciens et les agitateurs du début.

Issue des rangs prolétariens, c'est une nouvelle classe moyenne qui est
en création. L'armature qu'elle forme est à la fois souple et solide
puisque, à mesure que de nouveaux éléments pénètrent dans le parti,
elle peut évoluer et se modifier sans heurt et sans cassure.

Aucun de ces risques qui menacent les pays de dictature individuelle.
Qu'un Mussolini, un Mustapha Kemal disparaissent, que deviendrait leur
œuvre qui est l'œuvre d'un seul homme? Que deviendraient l'Italie
et la Turquie? Rien à redouter de ce genre en Russie. Un des chefs
tombe-t-il, dix sont là pour le remplacer. La mort de Lénine lui-même,
initiateur, organisateur suprême, n'a pu ébranler le régime.

                                   *
                                  * *

J'ai voulu voir dans son mausolée l'homme qui a édifié cette œuvre,
l'homme qu'une partie de l'humanité considère comme un dément furieux,
l'autre comme un génie bienfaisant et dont le seul nom soulève tant
d'explosions de haine et d'amour.

Il faisait presque nuit. Les hautes murailles roses s'éteignaient et
là-haut, le drapeau rouge ondulait faiblement. On allait fermer les
portes de fer. La foule sortait. De chaque côté du mausolée, debout,
deux soldats géants, le regard caché par le casque mongol étoilé de
rouge. Un couloir à la lourde atmosphère, tendu de soie rouge, une
lumière d'aquarium, des sentinelles alignées, puis quelques marches,
une nouvelle porte, c'est là... C'est la chambre funèbre, petite, ronde
et basse, entièrement tendue de soie, rouge comme l'intérieur d'un
rubis; une clarté surnaturelle s'abat violente et droite sur la châsse
de verre où est étendu Lénine, monte des ampoules électriques qui
l'entourent comme une rampe de théâtre. Une barrière de bois l'isole. A
la tête et aux pieds, encore deux grands soldats figés, baïonnette au
canon.

Je m'attendais à une momie jaune et desséchée. L'homme qui m'apparaît
a conservé à tel point les apparences de la vie que j'en frissonne
d'émotion et presque de terreur. Je n'aperçois d'abord, enfoncée dans
un coussin de soie cramoisie, que la tête au vaste front en coupole,
ivoirin et nu, puis le buste réduit, vêtu d'une chemise beige sur
laquelle brillent des insignes, le corps fuyant sous les plis d'un
drapeau rouge,--le drapeau de la commune de Paris,--et, au-dessus, la
Faucille et le Marteau, soulignés d'un rayon ardent.

Puis je reviens au visage: les paupières semblent palpiter au-dessus
d'un regard intérieur, un léger sourire flotte le long des joues
encore colorées, relève mystérieusement, au-dessus de la mince
barbiche, le coin des lèvres rosées. Et non pas le sourire que j'ai vu
si souvent dans les portraits, les bustes, au cinéma, ce sourire au
double pli sarcastique balafrant l'ovale; et non pas le regard aigu
comme une lame qui s'efforce de pénétrer et de galvaniser.

Non, le masque de combat a disparu. Une étrange expression de sérénité,
doucement ironique et rêveuse, règne sur les traits endormis; et,
au bout des bras simplement allongés, les mains, qui si souvent se
crispèrent de colère et de menace, sont ouvertes et détendues...

Ah! comme ils savent ce qu'ils font, ceux qui proposent à la vénération
des foules ce beau cadavre calme et fardé! Celui dont la doctrine a
bouleversé et continue de bouleverser le monde a transmis le lourd
héritage. Il a passé le flambeau ou plutôt la torche. Et sans remords,
sans regret, comme un bon ouvrier au soir de sa journée, l'organisateur
du Parti communiste russe dort, paisiblement...




XXIX

LENINGRAD, CAPITALE DÉCHUE


Étrange destinée que celle de cette ville, jaillie soudain,
artificiellement et magnifiquement, du cerveau d'un homme et par sa
volonté, puis, deux siècles plus tard, dépouillée de son titre et de
ses privilèges, décrétée de déchéance par la volonté d'un autre homme:
Petrograd, ville de Pierre, dont le caprice lui insuffla vie et gloire;
Leningrad, ville de Lénine, qui, d'un acte réfléchi, la découronna.
Toute l'histoire brillante et tragique de l'ancienne capitale tient
entre ces deux noms.

Se doute-t-on d'abord de cette déchéance? A l'hôtel de l'Europe, le
plus vaste et le plus somptueux de Russie, la salle à manger presque
vide brille de tout l'éclat des fleurs, de l'argenterie, des cristaux;
les accents d'un orchestre perpétuel s'élèvent vers la coupole de
marbre, par les escaliers déserts, et si les rats dans les chambres
sont seuls à danser leur sarabande, si les portes manquent de serrures,
s'il n'y a pas de robinets dans les salles de bains, des meubles de
style et des tableaux anciens peuplent les grands salons morts.

Dehors, les rues centrales, groupées autour de la belle Perspective
Newsky, sont vivantes, animées, parcourues de tramways et de nombreuses
autos; les magasins plus élégants, disposés avec plus de charme
ingénieux qu'à Moscou. Nulle part cette atmosphère fiévreuse et
gravement ardente de la nouvelle capitale. Les dirigeants sont loin.
L'austère Zinoview qui, les premières années, avait écrasé Petrograd
sous sa dictature de fer, a quitté la présidence du soviet et la région
elle-même. La ville respire, s'étire, esquisse un sourire.

Et, par les soirs de fin d'automne, avec ses restaurants qui étalent de
délicates charcuteries, des poissons fumés, des buissons d'écrevisses,
toute la variété des _zakouski_, parés avec un art affriolant; avec ses
théâtres et ses cinémas aux feux bariolés, ses haut-parleurs jetant,
sur la foule qui flâne, airs d'opéras, nouvelles, refrains d'opérette,
Leningrad offre je ne sais quelle grâce frivole, qui est comme un
reflet des anciens jours.

L'activité renaît aussi dans les quartiers ouvriers, dans les
manufactures qui entourent la ville, et, sans avoir retrouvé leur
ancienne prospérité qu'elles devaient surtout aux industries de guerre,
les usines Poutiloff, par exemple, ont augmenté leur production
d'environ soixante pour cent au cours de ces deux ou trois dernières
années.

                                   *
                                  * *

Mais si, à travers les rues au beau dessin logique, les ponts, jetés
au-dessus des canaux qui, de leurs lignes d'acier bleu, découpent
cette Venise du Nord, on parvient à ce qui fut, avant la révolution, le
centre du gouvernement et de la Cour, quel spectacle inouï de majesté
grandiose et de solitude abandonnée!

Plus émouvant peut-être que des ruines. On poursuit depuis deux ou
trois ans la réfection de ce quartier. Des décombres ont été emportés,
des palais reconstruits et, à ce moment même, des ouvriers repavaient
le quai et en réparaient les balustrades. La crise des logements ne
sévit certes pas à Leningrad. Mais si l'on a transformé en admirables
sanatoria, en maisons de repos, les hôtels particuliers et les villas
de ces faubourgs élégants qu'on appelle les Iles, on n'a pu ranimer
encore les édifices naguère consacrés aux services publics. Le corps
intact est là, seulement c'est un corps momifié dont l'âme a disparu.

L'herbe pousse entre les pavés des larges voies. Dans les jardins
merveilleux et négligés où se croisaient jadis cavaliers, amazones,
équipages, promeneurs irréprochables, cadre de choix pour le luxe
de la plus fastueuse aristocratie du monde, on n'aperçoit que des
groupes d'enfants du peuple, sous la conduite de leurs maîtres. Le
long des quais à l'altière ordonnance s'allongent les façades muettes
des monuments dépeuplés où régnaient les ministres et la puissante
bureaucratie de l'Empire.

Et, sur un terre-plein en pente qu'achèvent deux imposants escaliers
de marbre descendant à la Néva, la statue gigantesque et fougueuse de
Pierre le Grand domine bien toujours. Car les Soviets considèrent comme
un des ancêtres de leur pensée le menuisier de Saardam qui travailla
de ses mains, fit tomber la tête des courtisans oisifs et factieux et
lança la Russie sur la voie du progrès économique. Mais, campé sur son
cheval superbement cabré, profil acerbe, geste impérieux, la statue
du grand empereur par Falconet ne désigne qu'un fleuve dont le cours
majestueux et morne n'entraîne plus les milliers de bateaux qu'avait
prévus son rêve.

Quant à l'ancienne place Alexandre-II, devenue la place Rouge, ce n'est
plus qu'un immense désert. A peine, de temps à autre, une bicyclette
au grelot frêle, un vieux drotschki trottinant la traversent-ils. Au
centre, la colonne Alexandre-Ier, qui, les jours de fête, sert de
mât triomphal aux drapeaux soviétiques. D'un côté, le grand édifice
arrondi de l'État-major et sa colonnade Empire, nouvellement restauré
et repeint. De l'autre, énorme, pesante, d'une sinistre couleur de
sang figé, la masse du Palais d'hiver, ancienne résidence des tsars.
On ne l'a pas encore touché: façade écaillée, blessée par les obus,
gouttières qui pendent, balcons rouillés qui s'effritent, il semble,
de ses fenêtres aux pansements de planches, contempler à ses pieds
la petite tribune de bois peint, couleur de sang vif, où parlèrent
dès le début les chefs bolchevistes et d'où s'élança la révolution
d'octobre 1917. D'ailleurs, ô ironie, à laquelle se complaisent les
dirigeants, de cette citadelle tsariste, n'a-t-on pas fait le musée de
la Révolution?

Les musées? Il n'en manque pas à Leningrad.

L'Ermitage seul suffira toujours à attirer vers son sanctuaire les
pèlerins d'art de tous pays. Non seulement n'a-t-il pas perdu un seul
fleuron de sa couronne, mais il s'est prodigieusement enrichi et,
aidés par une jeune et enthousiaste pléiade, les mêmes conservateurs
qu'autrefois veillent sur ses splendeurs. On y voit les plus beaux
Rembrandt qui soient, un admirable Rubens, des chefs-d'œuvre de notre
dix-huitième et des paysagistes de Fontainebleau; enfin, jalousement
gardés dans des chambres blindées, le trésor de Kerch et d'autres
collections uniques de ces arts scythe et sibérien encore si peu
connus, et qui sont parmi les plus anciens et les plus nobles du monde.
De grosses sommes sont consacrées à des acquisitions nouvelles, à
des missions d'art, à des fouilles. Toute la vie, ici, semble s'être
réfugiée et concentrée dans le passé.

                                   *
                                  * *

Dans le souvenir aussi: à une demi-heure de Leningrad se trouve
Tsarkoie Selo, le Versailles russe. Des palais fastueux y sont
mélancoliquement endormis dans des parcs vermeils. Le plus simple est
celui qu'habitaient Nicolas II et sa famille, celui qu'ils quittèrent
pour aller vers leur destin. Rien n'y est changé depuis cette date du
31 juillet 1917 qu'indique encore, sur le bureau du tsar, un calendrier
jaune.

Les appartements, aux meubles modernes sans trop de style ni de
goût, aux tableaux sans génie, aux bibelots naïfs qui n'ont d'autre
mérite que celui de rappeler des dates heureuses, semblent attendre
le retour de bourgeois paisibles, partis pour leurs vacances. Partout
des témoignages d'une existence d'intimité. Une broderie commencée est
pliée sur une table à ouvrage, une aquarelle ébauchée est posée sur
un chevalet. Des livres sont prêts à s'ouvrir. J'en regarde un: c'est
l'_Histoire de la Commune_, par Maxime du Camp.

Dans ce cadre quotidien, un peu mesquin, la lugubre tragédie n'en
paraît-elle pas plus incompréhensible et plus démesurée?

Le vieux serviteur qui nous guide indique dans un salon une grande
tapisserie des Gobelins, représentant Marie-Antoinette debout, en face
du portrait en pied de la tsarine:

--C'est elle qui a choisi cette tapisserie à Paris, dit-il; elle la
regardait souvent.

Elle la regarde toujours, et dans le soir qui tombe, ce tête-à-tête des
deux souveraines, au sort si effroyablement pareil, étreint et glace le
cœur.

Dans la salle en rotonde, dont une porte-fenêtre est ouverte sur des
allées en ogives d'or, le vieux dit encore avec solennité:

--C'est par cette porte qu'Alexandre Ier entra dans le palais, par
cette même porte qu'en est sorti Nicolas...

Puis les chambres d'enfants: dans celles des jeunes filles, au-dessus
des lits blancs, ces images puériles, ces œufs de Pâques aux glands de
soie, ces petits tambourins, ces étoiles frisées d'argent enlevés aux
arbres de Noël; dans celle du tsarévitch, cette auto de bois, cette
patinette, ce gros ours de peluche au museau tout usé qui ouvre les
bras sur le vide, tous ces témoignages touchants d'enfances innocentes
et choyées, non, c'est trop poignant, on ne peut plus, il faut sortir,
il faut respirer...

Dehors, dans les jardins des belles villas changées en maisons de
convalescence, en écoles de plein air, les yeux vifs, les joues roses,
des bandes de gamins, de gamines jouent et courent. Car Tsarkoie Selo
s'appelle maintenant Dietkoie Selo, le village des enfants, et il y
en aura bientôt par milliers qui viendront ici trouver la santé, la
gaieté. C'est parfait.

Mais pourquoi faut-il qu'à travers leurs rires et leurs cris de joie on
entende les cris--de souffrance et de terreur ceux-là, d'autres enfants
qui, n'ayant commis que le crime de naître, furent si inutilement et
sauvagement massacrés?




XXX

DE LA NEIGE AUX PALMIERS


Retour à Moscou, puis départ vers le Caucase--près de quatre jours de
route jusqu'à Bakou, sur cette Caspienne qui fait, là-bas, cavalier
seul entre les ultimes montagnes de l'Europe et les grands déserts
fauves de l'Asie.

Pendant plus de cinquante heures, le train, l'un des meilleurs de
l'Union, trace d'abord tout droit son sillage à travers l'immense mer
des steppes aux longues et monotones ondulations de blé vert, dont les
villages de bois gris sont les cargos, les moulins à vent, les barques
mâtées, les églises, les phares blancs aux lanternes en bulbes. Ce
blé, qui passera l'hiver sous la neige et blondira dès l'explosion du
printemps si court, il y en a là plus que dans la France entière. Et
les mêmes convois qui, en ce moment, emportent par milliers des wagons
de choux admirablement pommés, passant aux fenêtres leurs rondes têtes
joufflues, charrieront les sacs de grain à travers toutes les veines de
la Russie.

A Moscou, c'était l'âpre hiver, soudain survenu: ciel noir, neige
cinglante, bise qui hurle et mord. A Kharkow, sous un grand ciel clair,
c'est encore l'automne aux bouleaux d'or cloutés d'argent, aux érables
roses comme des pêchers en fleurs. A Rostow, c'est toujours l'été, une
tiède soirée d'été pleine d'odeurs marines envoyées par la toute petite
mer d'Azow et qui sentent bon les vacances et les heureux loisirs. On
débite sur le quai des poissons fumés couleur d'ambre, gros comme des
petits veaux, et la foule, aux modes attardées--on y voit des femmes
à robes assez longues, à hautes cannes et à talons rouges--venue pour
contempler les étrangers, flâne et bruisse avec une aimable nonchalance.

Puis, le lendemain matin, ayant piqué du nez contre la dure échine du
Caucase, le train, tournant le dos à la mer Noire, à l'Europe, s'en va,
courant, vers la Caspienne.

Un véritable caravansérail, ce train, mais où on mène une vie
confortable et ordonnée. Dans chaque voiture, deux serviteurs empressés
et souriants: l'un propose sans cesse du thé et des gâteaux, l'autre
ne cesse de balayer et d'essuyer avec passion. De temps à autre, on
peut se dégourdir les jambes aux stations. Des voyageurs courent avec
leur samovar au robinet d'eau chaude de la machine. D'autres font leur
marché, achètent œufs, poulets rôtis, fruits et des bottes de radis
roses, fermes et piquants à souhait, à des paysans tout en poils, leurs
yeux et leur nez camard retroussés par le plus narquois des rires; des
enfants loqueteux, des chiens gris, museau pointu, maigres flancs de
loup, rôdent et flairent, cherchant leur vie.

Vers trois heures, tout le monde se réunit pour le copieux dîner
russe dans le vaste restaurant aux voûtes d'acajou cintré, aux larges
fauteuils tournants. Il y a une tribu de Persans qui retournent chez
eux _via_ Bakou-Inzeli, et vivent, traînant des babouches, sans col,
leurs faces rondes et luisantes chaque jour plus barbouillées de barbe.
Une jeune Persane, après six mois de Paris et de Londres, se lamente
en songeant au voile épais, véritable masque en crin de cheval, sous
lequel, dès la frontière natale, elle devra se cacher.

Il y a, obèse et rouge, un docteur allemand de Tiflis et sa smala; à
chaque gare, il vole aux provisions et revient brandissant par les
pattes, des poulets rôtis, tandis que ses gamins sautent en poussant
des cris de petits goélands. Un autre Allemand, ancien propriétaire de
mines de pétrole que les bolcheviks ont confisquées, ne cesse d'exhaler
sa colère contre ce régime de voleurs.

Il y a encore une demi-douzaine de très jeunes et très graves
fonctionnaires soviétiques, blouses de serge bleue bien brossées,
ceintures de cuir, bottes luisantes. Ils se contentent d'eau minérale
ou de thé, et s'ils ne discutent pas, ils ouvrent leurs portefeuilles
à serrures, saisissent un des deux stylos qui les décorent et, même en
mangeant, se plongent dans des dossiers.

Enfin, il y a un vieux gentleman anglais qui, tous les matins, sort de
son coupé un visage d'une fraîcheur de rose, dans un col blanc comme un
papier de fleuriste. Il vit depuis trente-huit ans en Perse et surtout
au Caucase, et revient d'un long congé en Angleterre.

Nous parlons de cette Transcaucasie, pont naturel entre l'Europe
et l'Asie et dont l'importance est primordiale. D'abord par ses
richesses. Agricole: blé, vigne, coton, thé, soie, olives, tabac, bois
en quantités formidables. Minérale: du naphte, plus qu'il n'y en a dans
toute l'Europe; des mines de tous genres, presque inexploitées encore:
charbon, cuivre, zinc, fer, antimoine, soufre; le plus considérable
gisement de manganèse qui soit au monde et deux cents sources d'eaux
minérales parmi les plus radioactives.

Importante encore, et surtout, cette Transcaucasie, par sa situation
géographique: c'est, par l'excellent chemin de fer qui, le long de
la chaîne de montagnes, relie la Caspienne à la mer Noire, le plus
court chemin de transit pour tout le trafic asiatique, pour la Perse,
l'Afghanistan et les immenses territoires au nord de ces pays. Route
commerciale qui peut, à l'occasion, se muer en redoutable route
stratégique...

Mon Anglais a, depuis la guerre, assisté à tous les bouleversements
variés qui s'y sont succédé avec une rapidité de films. Il en parle
avec bon sens et équité:

--Drôle de pays! fait-il; dans les montagnes, plus de cinquante
races, cinquante dialectes, cinquante façons de ne pas s'entendre...
Mais trois peuples surtout, si différents de caractère, de langue,
de religion: les Tartares de l'Azerbeidjan, Turcs de l'Orient,
agriculteurs, nomades et musulmans; les Géorgiens, des guerriers
surtout, artistes et fastueux et qui pratiquent la religion de rite
grec; enfin, les Arméniens, commerçants dans l'âme, âpres au travail
et au gain, avec leur religion nationale et leur _catholixos_ qui est
leur pape. Autrefois ces trois peuples ne cessaient de se battre. La
politique tsariste consistait d'ailleurs à les diviser pour régner.
Maintenant peut-être se haïssent-ils toujours, mais, avec le système
bolchevique, ils ne peuvent plus se le prouver...

                                   *
                                  * *

Tout à coup, voici l'Elbrouz, géant du Caucase. Il dresse dans le
ciel de saphir sa tête altière coiffée en pointe d'un casque de neige
éclatant. L'air est léger, mousseux comme cette eau de Narzan qu'aux
stations on boit dans des kiosques à dentelles de bois vert. Le soleil
tiédit. Les petits Allemands échangent leurs chandails de laine contre
des costumes de toile. Les pastèques s'amoncellent sur les quais comme
des boas enlacés. Les villages ne sont plus en bois gris, mais en
brique rose.

Mais dans les gares, soudain, quelles silhouettes farouches! Ensachés
dans des peaux de mouton, faces ravinées et crasseuses sous d'énormes
bonnets dont la laine pendante se mêle aux mèches rudes et aux barbes
embrouillées, quelles sont ces gens qui nous dévisagent de leurs
petits yeux durs? Ils ont de si belles trognes de brigands qu'on se
demande s'ils sont vrais, si on ne les a pas camouflés pour le cinéma.
Nullement, car des soldats armés jusqu'aux dents escaladent le train. A
deux reprises, ce mois-ci, il fut attaqué, les voyageurs détroussés...

Encore une nuit. A l'aube, je soulève mon rideau: un immense ciel
lumineux, un immense désert de sable rose et soyeux, deux palmiers qui
agitent doucement leur éventail vert, et, derrière un homme en robe de
bure brune, un grand bâton à la main, comme les bergers de l'Histoire
Sainte, quoi donc? Un chameau cocasse, qui nous regarde, l'air si
distingué! Il ne lui manque qu'un face-à-main...

Cette fois, c'est bien l'Asie.




XXXI

BAKOU, CAPITALE DU PÉTROLE EUROPÉEN


Quelques heures encore le train roule à travers l'immense désert fauve.
Tout à coup, dans le ciel de clair azur, là-bas, à l'horizon, voici de
lourds nuages couleur de soufre couronnant une forêt de grands sapins
noirs qui, serrés en sombre et dure armée, descendent jusqu'à la mer
huileuse où d'énormes éléphants baignent leur ventre gris. Autour de la
baie, une autre armée de bateaux noirs, soufflant des fumées grasses,
une autre forêt de mâts pressés. Au centre, étagée sur d'arides
collines qu'escaladent avec énergie des maisons sèches aux toits plats,
une ville. Une âcre odeur de garage se répand au loin, envahit nez et
gorge, fait pleurer les yeux.

Qu'est-ce donc? La presqu'île d'Apchéron, me dit-on. Apchéron,
Achéron... L'enfer, alors? Non, mais quelque chose de presque aussi
considérable: ces sapins sont des _derricks_--les chevalements qui
surmontent les puits d'extraction--ces éléphants, des tanks géants;
cette flotte est composée de bateaux-réservoirs; cette ville, c'est
Bakou, capitale de l'Azerbeidjan, capitale aussi du pétrole, et qui
en produit à elle seule plus que l'Europe entière. Le pétrole, chef
du mouvement, seigneur de la vitesse, pour lequel des peuples luttent
par l'argent et par le fer; maître de la paix et de la guerre, roi des
temps modernes...

Bakou, jadis une ville de milliardaires. Il y avait là des sociétés
allemandes, anglaises, françaises, turques; il y avait la puissante
compagnie Nobel et les raffineries Rothschild. Suivant l'ordinaire et
sommaire procédé, toutes ont été «nationalisées». Il n'existe plus
maintenant qu'un unique propriétaire: l'État soviétique. Qu'a-t-il fait
de Bakou?

                                   *
                                  * *

Au _Narcomindiel_ de la ville, on me dit:

--Le camarade Sérébrovsky, directeur de l'_Asnieft_, le trust local,
vient d'être nommé directeur général des pétroles pour l'U. R. S. S.
Avant de quitter Bakou, il fait demain, en train spécial, une dernière
tournée. Il vous invite à l'accompagner.

A l'heure dite, un ingénieur vient me chercher. Nous partons en auto.

--Je suis un «sans-parti», me déclare-t-il tout de suite, et, avant la
révolution, j'étais déjà attaché à l'une des sociétés. Un des mérites
de Sérébrovsky est d'avoir su lutter contre vents et marées pour
conserver les techniciens d'autrefois. Ce n'est pas son seul mérite...

Et il me parle de son chef avec enthousiasme. Il y a vingt ans,
paraît-il, ce dernier était tout jeune ouvrier à Bakou. Comment? On ne
sait trop, mais il parvint à faire ses études en Belgique, à voyager
un peu partout en travaillant de ses mains. Avant la guerre, il était
déjà ingénieur ici; il y revint après la révolution, s'éleva très vite,
s'imposa.

--Un as, conclut mon guide, et si bon, si simple! N'importe où, il
pourrait gagner des millions et il se contente de deux cent cinquante
roubles par mois, le maximum des appointements pour les communistes,
beaucoup moins que la plupart de ses subordonnés...

L'auto stoppe devant un trottoir. Un homme en veste de cuir écorchée
et jaunie, aux souliers rapiécés, nous salue en effleurant des doigts
la visière de sa vieille casquette, et saute à côté du chauffeur. Un
camarade en chômage, sans doute.

Quelques minutes encore et nous voici devant le train spécial qui
nous attend. Une quinzaine d'ingénieurs d'une sobre élégance sont là,
au port d'armes, et se découvrent soudain, tous à la fois, d'un air
déférent. Le chauffeur aux souliers rapiécés s'avance, souriant, la
main tendue. Jeune--trente-huit ans au plus--un visage fin et fatigué
d'intellectuel, des yeux très clairs et tristes, des mains d'ouvrier:
c'est Sérébrovsky.

                                   *
                                  * *

Pendant trois heures, le train décrit un large circuit de cent vingt
verstes--cent quarante kilomètres--à travers le plus formidable,
le plus prodigieusement étrange des paysages: forêts dantesques de
_derricks_ dont les pyramides de bois ajouré se déroulent à l'infini
jusqu'à l'horizon où elles s'évanouissent sous des vapeurs cuivrées.
Tantôt leurs sombres cohortes se mirent dans de singuliers étangs
noirs, aux eaux lourdes et fuligineuses, moirées de pourpre et de
rouille, paysage romantique ou martien; tantôt elles longent des
rivières où l'eau se mêle au naphte, ou bien elles s'enfuient pour
céder la place à des avenues de réservoirs pansus où le pétrole extrait
des puits est emmagasiné, à de gigantesques usines d'où s'échappent de
puissants vrombissements, à des petites villes.

Debout sur l'avant du train, M. Sérébrovsky me donne, en français, en
anglais, de brèves indications: ici, de vieux puits abandonnés; là,
tout un quartier neuf où des puits fonctionnent depuis plus ou moins
longtemps; là encore, des kilomètres où l'on pratique des travaux de
forage, d'autres travaux de sondages pour découvrir la nappe de pétrole.

--On a pu, me dit-il, réaliser de grands progrès dans ces travaux et
dans l'outillage. Le nombre des pompes profondes, insignifiant avant
la révolution, a depuis longtemps dépassé deux mille; des machines
mobiles sont utilisées pour le nettoyage des puits; on a introduit un
système de captage pour les sources jaillissantes, les _gushers_, ce
qui a amené une sérieuse économie de naphte et empêche l'évaporation
de ses parties légères. Enfin, des stations électriques nouvellement
construites fournissent l'énergie à quatre-vingt-quinze pour cent des
puits, proportion qui, non seulement n'a été atteinte nulle part, mais
dépasse celle des gisements pétrolifères américains.

«Tout cela, conclut-il laconiquement, aurait été impossible à
obtenir avec les propriétés privées. Voilà les avantages de la
nationalisation...

Au passage, il me désigne des usines de tous genres dont beaucoup sont
neuves, d'autres en construction: raffineries pour la kérosine, la
benzine, les huiles de graissage, cimenteries, stations électriques et
radio-électriques, constructions mécaniques, usines métallurgiques où
l'on utilise tous les déchets métalliques, et où fonctionnent des fours
Martin--un monde!

--Ici, nous ne laissons rien perdre, dit Sérébrovsky.

                                   *
                                  * *

De temps à autre, le train s'arrête. Nous parcourons hangars,
chantiers, ateliers de réparations, dépôts de machines, admirons de
jolis trains électriques tout neufs; partout le chef inspecte de
son clair regard aigu, cause avec les ingénieurs, serre la main des
ouvriers qui le regardent, s'adressent à lui sans timidité. Avec une
compatissante affection aussi, car il a perdu sa jeune femme, il y a
quelques jours. De là sa tristesse.

--Vous avez maigri, lui dit l'un d'eux.

--Que ferons-nous sans vous? ajoute un autre, les larmes aux yeux.

Et c'est de ces travailleurs qu'il me parle ensuite, soulignant ce
qui a été fait, ce que l'on espère accomplir encore. Ils sont près
de 50.000, 53 % de Russes, 35 % de Turcs; le salaire moyen est de 78
roubles, mais les ouvriers qualifiés gagnent bien davantage.

Nous traversons plusieurs des neuf villes semées à travers
l'exploitation: Tcherni-Gorod, la Ville-Noire, Belu-Gorod, la
Ville-Blanche, Binagadi, Balachani, d'autres encore; chacune a sa
petite gare, pareille à un chalet suisse. Autour des vieilles et
horribles maisonnettes d'autrefois, poussent d'élégants cottages aux
formes variées, aux larges baies vitrées, aux jardinets attendrissants
où, soignées avec amour, quelques fleurs s'efforcent de vivre dans
cette âcre atmosphère. Des rues, des avenues s'ébauchent, ourlées
d'embryons d'arbres. Là s'élèvent aussi des groupes d'écoles toutes
neuves, des maisons communes avec leurs clubs, des crèches, des
garderies. Au centre, un grand hôpital modèle. Autour, des terrains de
sports.

M'indiquant un point de l'horizon où, à travers la fumée, transparaît
la robe bleue de la mer:

--A dix kilomètres d'ici, fait encore Sérébrovsky, se trouve une plage,
autrefois très à la mode. Les hôtels et les villas réservés alors
aux millionnaires servent maintenant de maisons de convalescence à
nos travailleurs, de maisons de repos pour leurs vacances, d'écoles
pour les enfants délicats. Dans les montagnes, nous avons aussi des
sanatoria pour tuberculeux...

Il se tait, mais un éclair d'émotion passe dans les yeux bleus si
tristes. Et je me rappelle qu'on me disait de lui tout à l'heure:

--Pendant la famine, il s'est tué pour organiser le ravitaillement,
chercher du lait pour les petits, du pain pour les vieux...

Le voyage est fini. Un groupe, près de notre auto, attend le grand
chef. Mais le voici qui court: un sourire, un adieu de la main, il a
sauté dans un tramway en marche: on l'aperçoit déjà, assis et causant
avec des ouvriers.

--Il a dû penser qu'il n'y avait pas de place pour tous. Ça, c'est tout
Sérébrovsky, fait en souriant un des ingénieurs.

                                   *
                                  * *

Un autre, quelques instants plus tard, dans les bureaux de l'_Asnieft_,
me donnait les chiffres d'extraction:

--Nous avons, me dit-il, dépassé maintenant non seulement le
niveau d'avant la révolution--les mines étaient alors en pleine
désorganisation--mais le niveau d'avant-guerre: on a extrait en
1920-21 2.486.257 tonnes métriques; en 1924-25, 4 millions 746.743;
on atteindra, cette année, environ sept millions de tonnes; et nous
tenons, en outre, le record du forage: il était en 1924-25, de 117.000
mètres; il est déjà en ce moment à 195.000 mètres.

La situation économique, si inquiétante sur d'autres points et dans
d'autres industries de l'Union, serait-elle favorable ici?

--Je n'ai aucune raison de chanter victoire, dit encore mon ingénieur;
j'étais autrefois propriétaire de puits, je ne suis plus qu'un employé.
Mais la vérité est la vérité: à Hemba, à Grosny, les deux autres
stations pétrolifères, l'exploitation est, comme à Bakou, en plein
succès...

Ce succès suffira-t-il à enrayer les graves difficultés économiques qui
assaillent le régime soviétique?

                                   *
                                  * *

Bakou fut toujours un des centres les plus ardents de propagande et
d'action révolutionnaire. Dès le début du siècle, on y complotait sous
les _derricks_, à la lueur des lanternes sourdes. Staline et Krassine
y militèrent. 1905 y vit des bombes jetées sur le gouverneur tsariste,
une répression sauvage. En 1908 seulement, il y eut 1.340 pendaisons
de socialistes. La révolution n'y continua pas moins à brûler sous la
cendre.

Aussi, dès le début de 1918, les ouvriers se donnèrent-ils un
gouvernement révolutionnaire (où dominait déjà l'élément communiste),
présidé par le vieux et populaire leader Stephan Chaumian. Mais
il y avait aussi un parti arménien, et surtout, sans compter les
Russes blancs et mencheviks, un puissant parti nationaliste de Turcs
orientaux qui rêvaient d'un retour à la mère patrie, à la Turquie
musulmane. Profitant de l'avance des troupes germano-turques, ces
trois partis s'unirent provisoirement pour arrêter les vingt et un
commissaires du peuple. Transportés en Transcaspie, ceux-ci furent, à
la suite de circonstances mystérieuses, conduits en pleine campagne et
fusillés sans jugement, en présence, dit-on, d'agents du gouvernement
transcaspien et d'agents anglais. Sanglant épisode d'une période
sanglante.

Prise de Bakou par les Turcs, prise du pouvoir par les nationalistes
musulmans et, naturellement, copieux massacre d'Arméniens, batailles
meurtrières dans les rues. A l'armistice, Turcs et Allemands s'étant
retirés, l'occupation anglaise s'efforça de maintenir le calme.
Inutile de dire que ce royaume du pétrole intéressait prodigieusement
l'Angleterre et qu'elle n'éprouvait nul désir de le quitter. Mais en
avril 1920, un nouveau coup d'État communiste ouvrait les portes de la
ville à l'armée rouge qui y entrait, d'ailleurs, sans coup férir. Deux
mois plus tard, à Elisabethpol, où ils s'étaient retranchés, défaite
finale des nationalistes turcs qui s'enfuient au Daghestan ou dans les
montagnes escarpées du Caucase méridional. Depuis cette époque, le
groupe ouvrier de Bakou joue dans les conseils suprêmes de Moscou un
rôle important et d'ailleurs d'une sagesse pondérée, et la république
socialiste et soviétique d'Azerbeidjan n'a plus d'histoire.

                                   *
                                  * *

Que pensent du nouveau régime les agriculteurs musulmans, ceux qui
cultivent le blé, l'orge et le maïs dans le Nord, ceux du Sud où l'on
récolte le coton sur 160.000 hectares, où poussent aussi le thé, le riz
et cette nouvelle plante textile, la kenaf--pays fertile et sauvage où
se promènent encore panthères et tigres?

Qui peut le savoir au juste?

Sans doute l'entente, plus solide qu'on ne pense, entre l'U.R.S.S. et
la Turquie de Mustapha Kemal a-t-elle, pour le moment, coupé les ailes
au rêve pantouranien de leurs chefs nationalistes.

En tout cas, les dirigeants soviétiques, anxieux de conserver cette
fabuleuse richesse, leur seule industrie qui prospère, semblent avoir
suivi à l'égard de la population turque une assez habile politique.
Point de persécution religieuse contre les musulmans, majorité de
Turcs dans les soviets de la République, sauf dans celui de Bakou où
les ouvriers russes, plus nombreux d'ailleurs, ont une proportion de
quarante-deux pour cent contre trente-cinq pour cent aux Turcs. Tous
les commissaires du peuple, nommés par le Conseil central exécutif
local, sont des Turcs. Turcs également le président de la République,
Agamaly Ogly, et le président du Conseil, Mirza Divoud. Université
turque, écoles turques, musée et collections d'art musulman.

Mais la ville--ce paradis tant convoité--dressée au-dessus du
désert sur sa colline aride, dominée par une immense tour aveugle,
farouchement massive, d'un rouge sinistre, et dont l'origine est aussi
mystérieuse que sa légende, la ville et ses maisons d'ardoise aux toits
plats, sans arbres, sans promenades, sans couleur, n'a certes rien de
la grâce et du laisser-aller de l'Orient. Elle est puissante, coriace,
laide et riche.

Les rues, dont beaucoup viennent d'être élargies, sont ordonnées,
géométriques, ennuyeuses. On a installé l'électricité et le
tout-à-l'égout. La jetée grise est d'une désolante propreté, la plage
est couleur de suie, la mer sent la vieille lampe. Les jardins que
l'on vient de créer tout le long du port et que l'on entretient à
grands frais, l'eau étant ici plus précieuse que la vodka, ont un air
artificiel et discipliné. S'ils brillent et embaument, c'est par ordre.

Par contre, les voitures qu'on appelle ici «phaétons» écraseraient de
leur luxe les vieux drotschki moscovites: vernies, astiquées, doublées
de velours rouge, elles sont traînées par de beaux chevaux caucasiens,
aux harnais somptueux, conduites par de superbes animaux humains,
profil impeccable, moustache agressive, prunelles de braise sous la
toque d'astrakan. Les passants sont aussi mieux vêtus qu'à Moscou,
les magasins plus cossus. Il y a même pléthore de bijouteries devant
lesquelles rêvent de jolies alouettes turques.

                                   *
                                  * *

Car on en rencontre dans ce décor de cité manufacturière nordique.
Et elles sont encore drapées dans de longs voiles légers, blancs,
mauves, noirs qui prêtent à leurs visages et à leurs gestes une grâce
tanagréenne. Mais si les vieilles ramènent d'une main craintive un pan
d'étoffe sur leurs faces ravinées, les jeunes s'en vont de leur pas
souple et fier, regardant bien en face, de leurs beaux yeux calmes et
droits. Et ces esclaves d'hier votent, paraît-il, et elles ont leur
club qui compte près de trois mille membres dont le nombre s'accroît
tous les jours.

C'est dans un grand palais au double escalier de marbre qui, jadis,
appartenait à un riche propriétaire de pétroles. Il y a un ouvroir,
avec une cinquantaine de machines à coudre, où, à ces femmes qui ne
savaient rien, on apprend la couture et la coupe, on donne du travail
bien rétribué à faire chez elles. Il y a des écoles techniques de
broderie, de cordonnerie, de reliure, de sculpture sur bois, de tapis.
Il y a une bibliothèque, un «journal de muraille», un théâtre où
elles-mêmes organisent et donnent des concerts et des représentations
théâtrales; car ce club est à la fois un centre de travail et de
récréation.

Enfin et surtout, avec les ordinaires conférences de puériculture, il y
a une école de sages-femmes dont les cours durent deux ans et demi et
que suivent deux cents étudiantes turques. Elles sont ensuite envoyées
dans les villages de la république.

--Et comme les médecins n'y sont pas encore admis auprès des femmes,
me dit-on, que de vies elles sauvent! Elles sont en même temps des
missionnaires d'hygiène et des émancipatrices...

Une porte s'entr'ouvre: en face d'images qui retracent, avec un
effroyable réalisme, les phases diverses de l'arrivée d'un être humain
en ce bas monde, des adolescentes qui ressemblent à la Samaritaine ou à
la Sulamite, écoutent de toutes leurs oreilles, de tous leurs yeux, un
jeune docteur en blouse blanche.

Une odalisque, sage-femme! Quel coup pour les amateurs de poétiques
turqueries!

Bien plus: ces odalisques envoient treize déléguées au soviet de Bakou.

                                   *
                                  * *

J'ai assisté à une des séances de ce soviet. D'abord, impression de
cohue, car il compte environ douze cents membres; mais cette foule
jeune, composée d'ouvriers et d'ouvrières, dont quelques-unes tiennent
leur bébé entre leurs bras, est pleine de gaîté et d'intelligente
ardeur. Le véritable travail se fait d'ailleurs dans les commissions
dont ces assemblées ne font que ratifier les décisions.

Dans une belle et grande salle de théâtre, c'est l'ordinaire estrade
drapée de rouge, décorée de portraits, de plantes vertes, de drapeaux.
Le maire de Bakou, un ouvrier à tête honnête qui a l'estime de tous,
préside, entouré du bureau; des orateurs parlent tour à tour des
habitations ouvrières puis du problème des enfants abandonnés que Bakou
a presque résolu. On les écoute avec une discipline attentive.

Mais le spectacle est dans les salles d'attente où, assis, debout,
les délégués discutent par groupes avec une cordialité sérieuse.
Plusieurs d'entre eux, casquette sur la nuque, blouse très propre,
m'entourent pour me parler de leur œuvre. L'un est adjoint au ministre
de l'Intérieur; les autres sont de simples ouvriers. Ils m'indiquent
avec une fierté touchante ceux des leurs parvenus aux postes élevés.

--Il n'y a pas que notre Sérébrovsky, disent-ils: ce petit, là-bas,
un serrurier, est maintenant un des directeurs de l'_Asnieft_. Et cet
autre qu'on dirait encore apprenti, eh bien, il est à la tête de toutes
les compagnies de bateaux de la Caspienne... S'ils réussissent? Sûr!
Les résultats sont là...

C'est de leurs écoles maintenant qu'ils parlent avec émotion, de la
lutte contre l'analphabétisme: cinq mille ouvriers de l'Asnieft, des
vieux, des vieilles, apprennent en ce moment à lire, à écrire, avec
quelle joie!

--Dans trois ans, nous n'aurons plus d'illettrés. Quant aux universités
ouvrières, elles débordent!

Ils m'entraînent au dehors, dans des clubs, des bibliothèques
lumineuses où de jeunes têtes graves sont courbées sur des livres, dans
des salles de conférences. Ils me mènent admirer leur gare électrique
de style mauresque, toute neuve, et les trains ouvriers pour l'Asnieft,
neufs également, dont la pimpante élégance les ravit. Nous roulons
en pleine nuit, à travers ce paysage infernal fait de ténèbres et de
flammes. Et, au retour, quand apparaît, étincelant de mille feux, le
triste et dur Bakou:

--N'est-ce pas qu'elle est belle notre ville? murmure l'un d'eux avec
un tendre orgueil.




XXXII

TIFLIS, BELLE CAPITALE DE LA RÉPUBLIQUE GÉORGIENNE


Tiflis, au doux nom de soie qu'on froisse, et dont je rêvais déjà
lorsque, enfant, mon doigt suivait entre les deux mers bleues--la
dansante Caspienne, la mer Noire qui fait un peu peur--cette blonde
échine cabrée du grand Caucase,--Tiflis plus douce encore que son
nom... Lorsque le train s'approche en la dominant, elle apparaît à
la lumière du matin comme une perle rose dans le cercle d'or de ses
montagnes.

Comment décrire son charme, et où réside-t-il? Est-ce dans ses larges
avenues modernes, bordées de lauriers-roses, de palais aux blanches
façades, d'églises russes, fleuries de coupoles en tulipes d'or ou
d'azur? Dans sa vieille cathédrale, mi-byzantine, mi-romane, modèle
parfait d'une des plus nobles architectures du monde? Ou bien dans ses
rues géorgiennes, arrondies comme des berceaux, sur lesquelles des
acacias inclinés font pleuvoir leurs dernières feuilles d'or et où
claque si allègrement le trot des petits ânes gris? Maisons aux toits
de briques, aux profondes terrasses, plantées de verts arbustes que
soutiennent des colonnes de bois, aux salles fraîches, un peu obscures,
où luit faiblement l'eau d'argent trouble d'un vieux miroir.

N'est-ce pas dans ces étroites ruelles tartares qui abritent la vie et
les songes bariolés de l'Orient, avec son «bazar» aux belles broderies,
aux vases de cuivre épanouis dans l'ombre bleue, avec les longs murs
paisibles des antiques demeures musulmanes, au portail clouté, mi-clos
sur le mystère? Dans ces marchés odorants dont les légumes et les
fruits gonflés ont un si moelleux éclat? Ou encore, dans ces maisons
de bois, se bousculant gaîment en haut des collines à pic, pour mieux
admirer la capricieuse rivière Koura, qui rit et brille ici, gronde
et bouillonne là, puis tout à coup alanguie, s'allonge sur un îlot de
sable fin?

Oui, il y a de tout cela dans le sortilège de son charme: Tiflis,
changeante, diverse, mais à laquelle son ciel d'un azur presque
argenté, son air vif et transparent, son soleil qui caresse et dore
sans jamais brûler, prêtent l'unité, la divine harmonie des pays
classiques.

Et que dire de sa foule, si variée, si amusante? Persans en toque
d'astrakan, Russes blonds du Nord en blouse et en casquette, Arméniens
au profil caprin, montagnards du Daghestan avec leurs énormes bonnets
aux laines pendantes qui leur font des têtes de Gorgones, Géorgiens
surtout: larges d'épaules, cambrés dans le long caftan cintré tombant
sur les bottes, tout bardés et chamarrés de cartouches ciselées, de
poignards damasquinés, de yatagans courbes, avec leurs nez d'aigle,
glorieux et agressifs, leurs grands yeux hardis, leurs triomphales
moustaches, ils seraient vraiment d'une beauté révoltante si les
Géorgiennes n'étaient plus belles encore. Les poètes du monde entier
les célébrèrent. Lamartine les admira. En les voyant, tous les termes
consacrés fleurissent implacablement sur les lèvres: front d'albâtre,
étroit et pur, aux fins sourcils déliés, prunelles de diamant noir,
petites bouches charnues à l'arc dédaigneux, taille à la sveltesse
pleine et souple, elles se ressemblent étonnamment et, qu'elles portent
encore l'étroit diadème d'où flotte sur les épaules, comme le nuage
des divinités, un léger voile de tulle blanc, ou qu'elles arborent
avec élégance une toilette à l'avant-dernière mode de Paris, ce sont,
suivant les âges, des Junons, des Vénus, des Dianes, mais, toujours et
partout, des déesses.

Race généreuse et fière, faite pour la guerre, l'amour, les festins et
la joie, l'une des plus pures, des plus anciennes races du monde.

                                   *
                                  * *

Car le petit royaume de Géorgie, scellé comme un joyau au point vital
où se rencontrent l'Europe et l'Asie, et qui portait, dans l'antiquité,
le nom de Colchide, terre merveilleuse où Jason et ses Argonautes
poursuivirent la Toison d'Or, la Géorgie était chrétienne et civilisée
au quatrième siècle, guerroyait aux croisades avec nos chevaliers,
atteignait au douzième siècle le faîte de sa gloire et de sa culture
qui rayonnait jusqu'aux confins de l'Occident.

Mais la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453, la retranchait
bientôt du monde chrétien et, bel îlot fertile battu par les vagues
asiatiques, pendant près de cinq siècles, elle lutte inégalement,
héroïquement contre les conquérants mongols, perses, turcs, qui tour à
tour l'envahissent sans qu'elle se laisse jamais arracher le trésor de
sa religion et de sa civilisation.

Pourtant, à bout de souffle, en 1783, par la voix de son avant-dernier
tsar Hiraclès II, elle s'assure l'appui nécessaire de la Russie. Et
c'est son esclavage qu'elle signe avec le traité. Réduite, quelques
années plus tard, au rang de simple province du grand Empire,
russifiée, opprimée, elle ne cesse, pendant cent vingt ans, de
protester et d'attendre l'heure de l'indépendance.

                                   *
                                  * *

Elle espérait l'avoir atteinte. Un beau rêve. Après la révolution
de novembre 1917, Géorgiens, Arméniens, Turcs de l'Azerbeidjan,
réunis à Tiflis, avaient formé une Diète transcaucasienne, que refusa
d'ailleurs de reconnaître le gouvernement de Kerensky. Mais caractères,
politique, intérêts des trois peuples s'opposèrent aussitôt avec
tant d'éclat qu'à peine formée cette Diète reconnut elle-même la
nécessité de se dissoudre. La république de Géorgie, restée seule, par
la voix de son Assemblée constituante, proclama donc solennellement
son indépendance. Quelle allégresse dans tout le pays! Le peuple
s'épanouissait, «aspirant de tous ses poumons avides la liberté
rêvée», comme l'écrivait avec enthousiasme une patriote, la princesse
Orbeliani. Et des banquets, des fêtes, des danses célébrèrent partout,
dans villes et villages, cette délivrance miraculeuse de la patrie.
Le gouvernement avait à sa tête des hommes connus, estimés, dont
certains avaient siégé aux deux premières Doumas de 1906 et 1907: le
président Jordania, un vieux lutteur; Tseretelli, fin lettré, militant
héroïque, lui aussi, qui passa par les geôles russes et fut exilé en
Sibérie; Tcheidzé, ancien président du Soviet de Petrograd, «un peu
fruste et bourru», disait Albert Thomas, mais avec une intelligence
aiguë; d'autres encore. Tous appartenaient à ce parti socialiste
révolutionnaire--menchevik--qui se sépara du parti bolcheviste en
novembre 1917.

Ils promulguèrent une Constitution démocratique et socialiste, firent
voter une réforme agraire hardie qui procédait à un nouveau partage des
terres, s'efforcèrent de réorganiser sur des bases nouvelles l'armée,
les finances, la situation économique, de créer de nouveaux organismes.
Ils signaient en 1920 un traité avec leurs voisins, et même avec les
Soviets qui reconnurent alors l'indépendance de la Géorgie.

Sans doute, pour se protéger des Turcs qui, à la suite du traité
de Brest-Litovsk, revendiquaient Batoum et les menaçaient, ils se
placèrent jusqu'à l'armistice sous la protection et le patronage des
troupes allemandes et de l'Allemagne elle-même qui y garda une réelle
influence. Puis, plus tard, ils s'adressèrent à l'Angleterre à laquelle
ils offrirent comme base navale le port de Batoum. Mais la nouvelle
république était, pour des raisons diverses, en mauvais termes avec
ses voisines, l'Azerbeidjan, et l'Arménie, qui l'une après l'autre,
passèrent aux mains des bolcheviks. Et elle se heurtait à de multiples
difficultés intérieures.

Quoi qu'il en soit, après la visite d'une mission Internationale, le
27 janvier 1921, la conférence interalliée de Paris reconnaissait
l'indépendance _de jure_ de la république géorgienne qui, à la paix,
s'était rapprochée de l'Entente; mais, lorsque le 25 février 1921
M. Tchenkeli, son ministre plénipotentiaire, remettait ses lettres
de créance au Président de la République française, l'armée rouge
avait depuis quatre jours déjà fait son entrée dans la capitale de la
Géorgie. A l'heure qu'il est, les Soviets y règnent toujours.

Et chaque soir, tout en haut de la montagne dominant la ville,
s'allument tout à coup des contours étincelants; l'étoile bolchéviste
que Tiflis, la douce Tiflis, porte avec tant de grâce sur son beau
front.




XXXIII

POURQUOI, COMMENT LA GÉORGIE PERDIT-ELLE SON INDÉPENDANCE?


Voilà ce que j'ai demandé à la fois aux adversaires et aux partisans
du régime soviétique, car la question géorgienne est l'une des plus
discutées, des plus douloureuses. Mais je me suis surtout adressée à
plusieurs personnalités étrangères. L'une d'elles qui a rempli ici,
depuis une dizaine d'années, d'importantes missions philanthropiques
et que tous aiment et estiment, m'a donné, semble-t-il, un résumé
impartial des événements dont elle fut le témoin averti.

--Le gouvernement socialiste menchevik, m'a-t-elle dit, comptait bien
des hommes de valeur et de haute conscience, animés des meilleures
intentions. Mais est-ce par suite de la difficulté des temps, du
désordre amené par la grande guerre, les guerres civiles, et même par
la famine dont le contre-coup se fit sentir jusqu'au delà du Caucase?
Est-ce plutôt à cause du caractère des Géorgiens? Braves, généreux,
d'intelligence brillante, ceux-ci, en effet, manquent trop souvent
d'esprit d'organisation et de suite...

De tout temps, la noblesse et la bourgeoisie géorgiennes--ce qui est
tout un, les Russes ayant décerné d'un seul coup le titre de prince à
tous les notables du pays--avaient abandonné les affaires sérieuses et
surtout le commerce et l'industrie aux Arméniens qui, peu à peu et fort
honnêtement, les dépouillaient de leurs biens. Ruinés, les Géorgiens
se fâchaient parfois tout rouge contre ces excellents commerçants et
leur faisaient payer cher le crime d'avoir trop travaillé, pendant
qu'eux-mêmes guerroyaient, montaient à cheval et dansaient.

Le fait est que l'avènement tant souhaité de leur république ne changea
pas leur nature. Ils l'aimèrent avec passion, la célébrèrent avec
enthousiasme, mais, malgré les efforts des chefs, ne mirent ni la même
ardeur ni la même ténacité à l'établir sur des bases solides. Les
cadres et l'ordre tsaristes détruits, on essaya bien de les remplacer;
y parvint-on?

--Trois ans après la proclamation de la république, m'expliqua mon
observateur étranger, et surtout après le départ des Allemands qui
assuraient les transports, contrôlaient les chemins de fer et avaient
même, concurremment avec la monnaie du pays fortement dépréciée, admis
et réglé le cours de devises allemandes, il fallut bien constater que
rien ne marchait: finances déplorables, batailles constantes avec les
Arméniens et jusque dans les rues de la ville, arrêt fréquent des
chemins de fer, absence de commerce extérieur et intérieur, nourriture
rare et chère, disparition des tramways, de l'électricité. La vie était
arrêtée, la misère profonde...

«Les classes élevées prenaient en patience ce mal qu'elles espéraient
transitoire, mais le peuple, désillusionné, commençait à se fâcher.
Or il y avait toujours eu, même dans la noblesse, des hommes qui, dès
le début du siècle, avaient adhéré au parti bolcheviste. De plus, des
infiltrations, venues de l'Azerbeidjan, puis de l'Arménie, passées
l'une après l'autre aux Soviets, venaient chaque jour accroître le
nombre des ouvriers et des paysans communistes. Ajoutez que les Turcs
n'étaient pas loin, guettant cette belle proie tant convoitée, qu'ils
avaient occupé Batoum en 1918 et y avaient laissé des agents qui
attendaient leur heure.

«Bref, un beau jour, un groupe bolcheviste, dit-on, fit appel à l'armée
des Soviets. Oh! ceux-ci ne se firent pas prier pour accourir et
n'hésitèrent pas à violer le traité de paix de l'année précédente. Pour
eux, la Géorgie, ce n'était pas le pétrole lui-même puisque les puits
sont à Bakou, mais c'est tout de même le chemin que suit le pétrole à
travers le Caucase pour arriver à Batoum, port d'exportation. Eux aussi
attendaient et guettaient. Ils pénétrèrent en Géorgie à la fois par le
nord et par le sud.

Les Géorgiens se défendirent vaillamment pendant onze jours, puis les
dirigeants menchevistes durent quitter le pays pour se réfugier en
France et le petit peuple accueillit sans trop de révolte le nouveau
régime.

--Mais les classes bourgeoises et intellectuelles?

--Ah! cela, c'est différent. Il y eut un certain nombre d'émigrants. Et
parmi ceux qui sont restés, beaucoup n'acceptent pas encore. Du moins
l'ancienne génération, car la nouvelle commence à s'adapter et, même
dans certaines familles de l'opposition, il y a des jeunes gens qui
occupent des postes dans l'administration soviétique.

«Il y eut pourtant des épisodes regrettables: au début, le nouveau
gouvernement s'était montré à la fois très tolérant et très habile.
Mais des émissaires, des émigrés d'Occident fomentèrent des complots
avec une telle maladresse que moi-même, qui ne dispose pourtant
d'aucune police, j'étais au courant de leurs démarches. Les dirigeants
laissèrent les conspirateurs continuer, s'enferrer, et, au moment où
ces derniers, ayant réuni près de Kutais une petite armée de paysans et
de montagnards, donnaient le signal de la révolte, ils étaient aussitôt
entourés et écrasés. On a parlé de massacres dans des régions entières.
C'est exagéré. Mais il est certain qu'on amena des mitrailleuses contre
deux ou trois villages où s'étaient retranchés les patriotes rebelles.
Et il y eut des exécutions sans pitié. Par exemple, un des révoltés
ayant, plus tard, assassiné un commissaire du peuple, on fusilla
aussitôt vingt et un des prisonniers politiques, emprisonnés au moment
de la rébellion. Acte inutile et cruel. C'était la terreur. Ce peuple
doux et facile n'osait plus respirer.

--Et maintenant?

--Tout s'est calmé. On voit même les habitants réparer leurs maisons,
les repeindre, ce qu'ils n'avaient pas fait depuis bien longtemps. La
vie est normale, le bien-être augmente. Il y a encore des chômeurs,
mais moins qu'autrefois. Et si Moscou a fourni l'armature, prêté son
aide aux finances, le gouvernement, lui, est géorgien...

«Les Géorgiens, d'ailleurs, jouent un rôle prépondérant dans les
conseils de Moscou, car ils possèdent à la fois l'énergie dominatrice
et une magnifique éloquence. Staline, par exemple, président des
commissaires du peuple de Moscou, est un Géorgien. Egalement les
deux présidents adjoints: Ordjonikidzé, Orakilachvili, qui est aussi
président du conseil de la Fédération transcaucasienne, et sans compter
plusieurs autres qui appartiennent au præsidium. Notamment Charles
Eliava, très populaire, qui est ici président du conseil. Et tous sont
profondément attachés à leur petite patrie.

«J'ajouterai même qu'à mon avis on «géorgianise» avec excès: écoles
géorgiennes où, il est vrai, le russe est enseigné comme langue
obligatoire à partir de la troisième année, universités géorgiennes,
journaux géorgiens, enseignes géorgiennes, opéras et théâtre géorgiens,
artistes géorgiens aux places d'honneur des musées! Les fonctionnaires
les plus modestes eux-mêmes, les contrôleurs de tramways, par exemple,
doivent employer le géorgien. En réalité, les bolcheviks sont plus
intransigeants sur cette question géorgienne que ne l'ont jamais été
les mencheviks.

                                   *
                                  * *

--De quoi vous plaignez-vous donc? demandais-je quelques instants plus
tard à un irréductible.

Après quelques arguments dont lui-même reconnut la faiblesse, il
s'écria tout à coup passionnément:

--Comment voulez-vous qu'un pays qui a joui pendant trois ans d'une
liberté entière accepte, de plein gré, un vasselage, même modéré? Pour
nous, il n'y a ni rouges ni blancs. Ce que nous regrettons, ce que
nous voulons, c'est notre indépendance!

Ce cri émouvant, je l'entendais, il y a quelques années, poussé par
les républicains d'Irlande. Eux aussi, ayant fait le même beau rêve,
s'étaient héroïquement dressés contre ceux d'entre eux qui avaient
accepté le statut des dominions britanniques, contre l'État libre
d'Irlande. Mais eux aussi, après une vaine révolte et une sanglante
répression ordonnée par leurs propres frères d'armes,--soixante-quinze
exécutions en deux mois!--ont dû accepter le nouveau régime. Comme
les Géorgiens, ils ont été réduits au silence et à la soumission. Que
vaut-il mieux pour leur pays?




XXXIV

LA GÉORGIE PEUT-ELLE ÊTRE INDUSTRIALISÉE?


Dans le grand palais voué naguère aux pompes du fastueux vice-roi
tsariste, après avoir parlementé avec de jeunes guerriers aux yeux
étincelants, qui ne savent que le géorgien, je vois le président du
Conseil, M. Eliava.

Port majestueux, les grands traits nobles et fiers de sa race, barbiche
qui rappelle non pas Lénine mais Clouet, bottes molles, blouse blanche,
haut boutonnée au col et serrée à la taille comme un pourpoint, est-ce
un dirigeant soviétique ou un capitaine des mousquetaires du Roy?

Un gentilhomme, en tout cas, d'une vieille famille de l'Ouest géorgien;
mais gentilhomme communiste, ainsi que cette région en produisit
beaucoup. Doublement victimes comme hommes et comme patriotes de
l'impérialisme russe, n'étaient-ils pas prédestinés à la révolte? De
1903 à 1917, le président Eliava fit donc une copieuse moisson d'années
de prison et d'exil, combattit ensuite pendant quatre ans de guerre
civile sur plusieurs fronts de l'armée rouge, lutte maintenant en
soldat sur un autre champ de bataille qui doit lui être moins familier,
celui de l'industrialisation.

--Nous sommes surtout un peuple agricole, me dit-il, mais nos campagnes
sont surpeuplées, il n'y a pas de terre pour tous. Nous avons encore
30.000 chômeurs auxquels il importe de trouver du travail, nous
possédons de prodigieuses richesses naturelles qu'il faut utiliser; à
part nos mines de manganèse exploitées par la société Harrimann, nous
possédons du charbon, du naphte, du minerai de fer, du cuivre pour
lesquels un trust métallurgique s'organise; nous avons déjà construit
fabriques de drap, distilleries, savonneries, scieries mécaniques,
filatures de soie. Nous sommes arrivés à donner à nos ouvriers un
salaire moyen de 60 roubles. D'autres usines sont en construction. Nous
avons aussi pensé à l'électrification...

Et, s'inclinant avec courtoisie:

--Nous inaugurons demain une station hydro-électrique de 20.000
kilowatts. Voulez-vous venir lui apporter vos souhaits de bienvenue?

                                   *
                                  * *

C'est à quelques kilomètres en amont de la Koura, que se trouve cette
station dans un pur paysage de montagnes fauves et dépouillées.
Une vieille forteresse, rousse comme le roc qu'elle achève en tour
farouche, se penche pour contempler le pont métallique tout neuf qui,
sur cent mètres de longueur, s'élance hardiment à travers le fleuve.

Sous un arc de triomphe, feuillages d'automne et fleurs écarlates,
voici le maire de Tiflis, jeune ouvrier métallurgiste aux traits
frustes et énergiques, le ministre de l'intérieur, avec ses vingt-cinq
ans, sa culotte courte et son chandail de champion cycliste, puis,
souriant, affable, le président Eliava qui caresse superbement sa
moustache un peu railleuse et porte sa casquette soviétique comme un
feutre empanaché. Autour d'eux, des groupes d'ingénieurs, d'ouvriers;
des paysans aussi qui ont arrêté leur char à buffles pour assister à la
cérémonie, des paysannes au voile flottant.

Puis la station hydro-électrique: d'un côté, les eaux matées de cette
petite folle de Koura s'étalent paisibles, comme un lac bleu, moiré
d'or: de l'autre, stimulées par les puissants éperons de pierre du
barrage, elles grondent, bouillonnent et s'élancent en écumeuse cascade
dans un étroit chenal qui, de toute sa force cabrée, s'en va là-bas,
plus loin, actionner les turbines électriques.

Au fond, une pittoresque bourgade que domine le beau clocher circulaire
d'une vieille église géorgienne:

--C'est Mzkhet, me dit le président Eliava, l'ancienne capitale de la
Géorgie, notre ville sainte, où, dans cette basilique, sont enterrés
tous nos rois, du VIe au XVIIIe siècle.

Puis, se retournant vers un immense piédestal aux lignes simples et
géométriques:

--Et c'est ici, juste en face, que se dressera la statue monumentale de
Lénine. Entre eux, la station hydro-électrique: le passé et le présent
de notre bien-aimé pays, conclut le président avec un soupçon d'emphase
à la d'Artagnan.

Les Soviets, une fois de plus, ne sont-ils pas d'incomparables metteurs
en scène?

                                   *
                                  * *

--Oui, très beau décor, cette station électrique, me dit, au retour, un
des hommes d'affaires américains que l'on trouve en nombre à Tiflis,
comme partout en Russie. Mais il y a le revers: elle a coûté le double
de ce qu'elle aurait dû; commencée par des ingénieurs russes, elle a
été achevée avec le concours d'Allemands qui ont apporté leurs plans
et leurs modifications. Or, il n'y a que peu ou point d'usines à
électrifier. Combien Tiflis devra-t-elle payer sa lumière pour couvrir
les intérêts de la somme engagée?

--Fort intelligents, les Géorgiens! fait un autre Américain, qui
installe une ligne télégraphique rapide entre Tiflis et Moscou. Ils ont
compris aussitôt le maniement assez compliqué de mes appareils. Mais
ils n'aiment pas l'effort continu.

--Aux mines de manganèse de Tchiotouri, ajoute un troisième, nous
avons toutes les peines du monde à obtenir d'eux un travail suivi. Que
deviendrions-nous sans les Arméniens? Par contre, comme gardien du
camp ouvrier, nous avons un prince géorgien. Il faut le voir parader
avec son fusil damasquiné à l'épaule, poitrinant magnifiquement
sous sa double rangée de cartouches, son bonnet d'astrakan sur le
sourcil droit! Et quelles bottes! Elles ont dû lui coûter tous ses
appointements d'un mois...

                                   *
                                  * *

Nous parlons de cette compagnie de manganèse géorgien de Tchiotouri,
le plus important gisement du monde. Formée en 1925 par un syndicat des
anciens propriétaires, financée par Harrimann, dirigée par dix-huit
ingénieurs américains et vingt-cinq russes, pourquoi ne prospère-t-elle
pas?

Le contrat est, paraît-il, trop onéreux. La société doit payer
au gouvernement trois dollars par tonne extraite et un certain
pourcentage sur les bénéfices. Jusque-là rien que d'aisé. Mais elle
s'est, en outre, engagée à remettre en état deux lignes de chemin
de fer, notamment celle de Sherapan au port de Poti, sur la mer
Noire, à effectuer dans ce même port des travaux considérables, à
moderniser les mines. Avec toutes les difficultés dues à la nature
du sol, au personnel ouvrier dont le rendement est insuffisant, y
parviendra-t-elle? Si non, l'exploitation reviendra à l'Etat.

Enfin, le gouvernement, qui s'est réservé le droit de prélever à
prix coûtant une certaine quantité de manganèse, le vend lui-même à
l'Allemagne. Il fait ainsi concurrence à la société dont l'Allemagne
est, avec l'Angleterre et, à un moindre degré, la Belgique, le
principal marché.

Incurie ou calcul profond?

Un dernier Américain qui vend des constructions mécaniques et vient
d'installer des scieries, des moulins, des cimenteries, conclut avec
laconisme:

--Pas mauvais pour les affaires, la Géorgie. Mais à une condition,
c'est que les Géorgiens, qui sont les gens les plus charmants _in the
world_, veuillent bien ne pas s'en mêler!




XXXV

A TRAVERS LE CAUCASE


Nous voici sur cette route militaire de Tiflis à Vladicaucase qui, sur
deux cent cinquante kilomètres, fend en deux la chaîne du Caucase,
comme avec un glaive d'or.

--Depuis la plus haute antiquité, une des routes de la civilisation,
m'avait-on dit avec orgueil, et peut-être la plus belle route du monde.

J'ai pour compagnes, dans l'auto présidentielle, une jeune Russe au
blond type chiffonné, qui, secrétaire du _Narcomindiel_, a fait ses
études à la Sorbonne et roucoule gentiment: «J'étais donc un peu
amoureuse de mes professeurs...», et une non moins jeune Géorgienne, au
nez impérieux d'aiglonne, aux yeux très doux de gazelle. Il y a aussi
deux chauffeurs qui, pour cette route dangereuse, se relaieront toutes
les heures: l'un, type hardi de Géorgien, l'autre, face d'Asiatique,
sculptée dans du buis.

D'abord, la souriante vallée de la Koura. Nous croisons des chars
à buffles aux primitifs attelages de bois et de cordes, portant
d'immenses jarres d'argile, de forme grecque, pleines de vin ou
d'huile, ou bien, de vastes corbeilles d'osier, d'où sortent de
pénétrantes odeurs de pommes mûres. D'autres buffles se baignent et
l'on voit luire, au-dessus de l'eau couleur d'opale, leur croupe noire
et leur museau dressé, sous les cornes en double croissant de lune. Des
âniers lèvent leurs bâtons en criant; des cavaliers s'en vont chantant,
sous leurs grands manteaux de feutre brun sans manches, le _bourka_,
rigide comme une guérite. Des troupeaux de centaines de dindons,
serrés, effarés par l'auto, forment çà et là de larges fleurs noires
dont les têtes rapprochées sont le cœur rose.

Des villages aux maisons à piliers de bois et à terrasses fleuries
semblent suspendus aux pentes. Sur les pics, des tours à signaux, de
vieux monastères fortifiés.

Puis, une falaise escarpée qu'escalade soudain la route en zigzags
très courts, à tournants brusques; à droite, le roc abrupt; à gauche,
l'abîme qui se creuse, la vallée de l'Aragua, où les hameaux ont l'air
de joujoux, les troupeaux, de grains de café ou de riz.

                                   *
                                  * *

A Passanaour, frais village alpestre au bord d'un torrent, tapi entre
des parois chaudement revêtues d'une fauve toison de chênes, nous nous
arrêtons dans une auberge, à la véranda de bois que des vignes vierges
ourlent de festons vermeils. Elle est toute pareille à une auberge des
Pyrénées ou de Savoie. A la porte, deux chiens bourrus sont enchaînés.
Des chiens? Non, des oursons! De délicieux ours en peluche qu'on
a trouvés dans la montagne. Debout sur leurs jambes courtes, avec
d'impayables petites mines et des grognements, ils quêtent du pain ou
des noix, une main tendue, une autre plaquée sur le cœur.

Délicieux repas de bortsch, de truites et de gibier que nous
partageons, naturellement, avec les chauffeurs et deux ou trois
paysans, démocratiquement recueillis au passage par notre auto.
Toasts chaleureux, improvisés avec une faconde et une galanterie
toutes géorgiennes. Toasts, hélas! à l'eau de Narzan. Depuis certains
accidents d'auto dus à des libations excessives de ce merveilleux vin
de Kakhétie, les autorités ont formellement interdit sur ce parcours la
vente des boissons fermentées. Et l'on ne se grise plus que d'éloquence.

On repart. Sur un impertinent petit pic, voici des ruines: c'est
un des châteaux de la reine Thamara, l'héroïne nationale qui lutta
victorieusement contre la Perse et dont le règne, au XIIe siècle,
marqua l'apogée de la splendeur géorgienne. Elle aimait la guerre, la
gloire, l'amour. C'est à elle et à sainte Nina, qui apporta ici le
christianisme et fit une croix de deux ceps de vigne, noués avec ses
cheveux, que les femmes doivent la faveur dont elles ont toujours joui
dans le pays.

On me conte aussi des histoires sur les tribus qui vivent là-haut, dans
les replis secrets de la montagne, comme elles vivaient au moyen âge,
se nourrissant de lait et de fromage, filant, pour se vêtir, la laine
de leurs troupeaux.

M'indiquant un sentier qui court comme une veine sur le sombre flanc
d'un mont:

--Ceux qui habitent par là, me dit le chauffeur géorgien, ne sont
souvent jamais descendus dans la plaine. Ils ne peuvent souffrir le
contact de l'eau, mais ils se frottent le corps avec du beurre. Quand
une de leurs femmes est près d'accoucher, elle doit quitter le village
et s'en aller toute seule dans la forêt. Si elle ne revient pas ou
si elle revient sans l'enfant, sans doute est-ce, pensent-ils, parce
qu'elle avait fauté ou qu'on lui avait jeté un sort. Et tout est bien...

                                   *
                                  * *

Soudain apparaît, dominant un petit village gris, le géant Kasbek dont
la tête neigeuse est toute rose de soleil couchant, et qui porte,
serrée sur sa poitrine, un immense couvent aux tours coniques. Arrêt
pour boire, à la fontaine même, une eau minérale qui sort toute chaude,
avec une étrange saveur piquante de fer et de soufre. Une auberge est
là, très primitive; mais dans la grande pièce, sur les murs blanchis à
la chaux, sur les bancs de pierre et les lits sont étendus d'admirables
tapis aux tons chauds, dans toutes les teintes du rouge automnal
et du mordoré. On les appelle, je crois, des _téké_. Et en voici
d'autres, aux couleurs vives et tendres qui chatoient comme des pierres
précieuses.

Une pièce voisine est pleine de meubles modernes, riches mais sans
beauté. Tapis et meubles appartenaient, paraît-il, à des habitants des
villes qui, au temps de la famine, les troquèrent contre des sacs de
farine ou des quartiers de viande...

Avec la nuit qui tombe, descente au-dessus de gouffres dont le fond
lointain, à travers des écharpes de brume, apparaît comme le vide même,
défilés rocheux, murailles penchantes et menaçantes, cirques aux
flancs éboulés et s'ouvrant tout à coup, cette large vallée où le Térek
luit comme une frétillante petite couleuvre.

Çà et là, sur le chemin, des chariots dételés, des feux jetant de
sinistres lueurs sur des faces crasseuses, coiffées de bonnets
hirsutes, aux yeux sauvages, aux bouches ouvertes qui lancent des
cris gutturaux; sur des femmes bariolées dont brillent les étranges
coiffures de sequins et retentit la voix barbare. Une silhouette
farouche bondit et jette un long bâton en travers de nos roues.

Nous avions quitté Tiflis par un temps d'or, c'est sous la grêle et la
neige que nous entrons dans Vladicaucase, petite cité russe militaire
et ordonnée, tout assoupie par le froid dans son cadre de cimes
blanches...

                                   *
                                  * *

Au retour, mes amis américains me demandent d'un ton singulier:

--Alors, tout s'est bien passé?

Deux mois plus tôt, ils tentaient la même expédition. A l'un des plus
périlleux tournants, une dizaine de bandits armés surgissaient et les
dépouillaient fort galamment.

--Et moi qui avais cinq cents dollars! soupire un des _businessmen_.

Mais que dire de l'aventure survenue cet été à quelques touristes
allemands et russes qui, malgré tous les avertissements, s'obstinèrent
à vouloir faire du camping dans les hauteurs? Ils partirent avec
mulets, provisions et guides. Quinze jours plus tard, un délégué du
gouvernement en tournée les rencontrait par hasard. On leur avait tout
enlevé, même leurs vêtements. Les hommes étaient pareils au candide
Vendredi. Aux femmes, on avait laissé, par pudeur, leur dernier voile
et, par galanterie, leurs souliers. Ils erraient lamentablement et
s'ils n'avaient trouvé des fraises, quelques baies et quelques racines,
ils seraient morts de faim...

--Rien à faire avec ces Kurdes de la montagne, me dit-on. Quand cela
leur chante, ils arrêtent même les trains. L'autre jour, sur la ligne
Tiflis-Batoum, ils ont enlevé les rails sur une longueur de cent
mètres. Et tous les voyageurs ont été détroussés. Un fléau! Savent-ils
seulement qu'on a passé du tsarisme au bolchevisme? Pour eux,
aujourd'hui, comme il y a cent ans, c'est toujours le brigandage...

De même que, malgré le régime soviétique, la Géorgie reste toujours la
Géorgie.




XXXVI

LE VISAGE PATIENT ET LABORIEUX DE L'ARMÉNIE EN DEUIL


Les heures de crise ne sont-elles pas la pierre de touche des
caractères? C'est à travers la plus terrible des catastrophes que m'est
apparue l'âme brave, patiente et laborieuse de l'Arménie.

Quel contraste au sortir de la rose Tiflis, parée de ses fleurs, de ses
fruits éclatants, Tiflis la fière, la caracolante!

Il n'y avait pas quinze heures qu'un tremblement de terre avait
presque entièrement détruit Léninakan, l'ancienne Alexandropol, cité
prospère de 55.000 habitants, lorsque, à l'aube, je pus y parvenir.
Déjà, l'ordre y était rétabli. Les maisons avaient été évacuées. De
gigantesques campements en plein air s'étaient organisés sur les
collines environnantes; les habitants y avaient transporté leurs
humbles ustensiles de ménage, leurs animaux; partout se dressaient des
tentes improvisées avec les tapis magnifiques, tissés dans la région,
et la ville morte était entourée d'une somptueuse ceinture mouvante et
bariolée.

Une foule aux visages anxieux mais calmes attendait, en essaims
muets, autour de la maison du gouvernement, restée debout, où deux
ministres et leurs collaborateurs, venus d'Erivan, des hommes modestes
aux vêtements élimés, donnaient méthodiquement des instructions.
La poste et le télégraphe fonctionnaient déjà sous une tente. Des
soldats faisaient la police, gardaient les troupeaux assemblés sur la
plaine. Des autos-ambulances avec docteurs et infirmières, des camions
pleins de pompiers munis de pelles, de pics et de cordes s'élançaient
vers les villages effondrés. Sur les places et dans les parcs, des
cantines préparaient les repas; les pains réquisitionnés à la capitale
s'alignaient sur des planches.

Les tentes d'un hôpital, où quatre cents blessés recevaient des
soins, couronnaient le faîte d'une colline; une salle d'opération y
fonctionnait nuit et jour; trois enfants étaient nés là, pendant la
nuit, sous les étoiles.

Sur une autre colline, leurs matelas à même le sol fauve, sagement
étendus sous des couvertures, dormaient encore les six mille enfants
des orphelinats américains. Quelques-uns se soulevaient en souriant,
jetant des bonjours de leurs voix de cristal, tandis que la clarté
de l'aube faisait briller leurs grands yeux pathétiques. Mais ils ne
bougeaient pas, car, eux aussi, possèdent l'esprit de discipline de
leur race. Et leur vie si courte fut affreusement riche en expérience
et en souffrances.

                                   *
                                  * *

Le capitaine Yarrow et M. Beach, l'ancien et le nouveau directeurs,
à Léninakan, de ce Comité américain du secours en proche-Orient qui,
depuis 1916, y a poursuivi et y poursuit encore une œuvre admirable et
trop peu connue, me content les tragédies successives qui, en quelques
années, s'abattirent sur ce malheureux peuple.

Trois cent mille Arméniens, chassés de Turquie, se réfugiaient dans
cette région, à la fin de 1915. Ils ne possédaient rien que leurs
bras. Il fallut leur trouver du pain, du travail. A peine avaient-ils
commencé à bâtir des maisons, à défricher des champs qu'en 1918,
l'armée turque qui poussa jusqu'à Bakou s'emparait de presque toute
l'Arménie. Elle se retira bien à l'armistice, mais en détruisant, en
ravageant tout sur son passage, emportant blé, bestiaux, vêtements,
laissant derrière elle le désespoir, la famine, le typhus. Les rues de
la ville étaient pleines de morts et de mourants. Deux cents enfants
par jour expiraient, faute de lait et de soins. L'Amérique envoya
alors douze millions de dollars de farine; elle envoya cent cinquante
délégués qui luttèrent de toutes leurs forces, de tout leur dévouement.
De nouveau, on réunit les orphelins, on construisit des abris, des
villages s'ébauchèrent.

Mais, hélas! de nouveau aussi, en 1920, retour des Turcs dans la pauvre
Arménie, que le départ des alliés avait laissée sans défense. Non pas
que les Arméniens soient des agneaux bêlants qui tendent leur gorge au
couteau. Ce sont, au contraire, d'excellents soldats. Et ils savent
fort bien rendre les coups.

--Il faut avouer qu'à l'occasion, nous aussi avons massacré les Turcs,
me disait l'un d'eux avec une certaine fierté. Deux yeux pour un œil et
pour une dent toute la mâchoire! Mais il faut pouvoir...

Epuisés, sans armes, sans argent, que pouvaient-ils? Lorsque, à bout
de forces et de souffle, ils firent appel aux Soviets, lorsque l'armée
rouge, accueillie en libératrice, pénétra dans le pays, elle ne trouva
plus qu'un désert. Cette fois encore les Turcs, en se retirant, avaient
tout détruit, tout emporté, jusqu'aux portes, aux fenêtres, aux volets;
ils avaient en outre emmené environ 20 à 25.000 Arméniens, hommes et
femmes, qu'ils égorgèrent dans les défilés des montagnes, et dont les
torrents roulent encore les os.

--Quel moment! dit le capitaine Yarrow. Nous perdions alors jusqu'à
trois cents enfants par jour. Pourtant il ne nous resta pas moins de
trente mille orphelins.

Et, petit à petit, avec la collaboration du nouveau gouvernement
arménien, ce fut la construction et l'organisation des orphelinats
américains, écoles primaires, écoles techniques où les enfants
apprenaient des métiers--menuisiers, cordonniers, maçons, charrons,
couturières,--écoles d'agriculture et d'élevage, écoles d'infirmières
qui servent maintenant dans les hôpitaux arméniens ou comme déléguées
d'hygiène dans les villages. On donna aux habitants des semences, des
outils, quelques animaux. Ils se remirent aussitôt au travail.

--Et avec quelle énergie tenace, quel _grit_! dit encore le capitaine
Yarrow. Songez qu'en cinq ans, nous avons pu replacer chez des parents
souvent éloignés, mais qui les recevaient à bras ouverts, 24.000 de
nos enfants. Ces pauvres gens respiraient enfin, s'épanouissaient. Il a
fallu cette catastrophe pour ramener le deuil et les ruines.

                                   *
                                  * *

Mais, même à travers ce deuil et ces ruines, apparaissent les efforts
anciens, se devinent les efforts futurs.

Semés à travers l'immense plaine s'étendant, fauve et désolée, jusqu'à
la rivière Araxe, qui marque la frontière turque, les trente-sept
villages, dont douze ont été broyés par le tremblement de terre comme
par une main géante, avaient poussé en quelques années avec le plus bel
élan. Les maisons de pierre, bien primitives encore, il est vrai, s'y
multipliaient; beaucoup de ces bourgades avaient des églises neuves et
la plupart de belles écoles dont quelques-unes ont résisté au choc.

Quant à ces pauvres êtres, couleur de terre, sous des mosaïques de
haillons, ils avaient su défricher cette terre aride, amasser ces
troupeaux, leur principale richesse.

Il y a cinq ans, chaque village reçut des Soviets de cinq à dix têtes
de bétail. Avant le tremblement de terre, vingt-sept de ces villages en
comptaient trente mille.

Lorsque, après trois jours, je partis de Léninakan pour Erivan, des
tertres de terre fraîche indiquaient sur la colline la place où
reposaient les morts aux membres disloqués. Mais les survivants avaient
déjà repris courage et confiance. Sous la neige cinglante, aidés par
des soldats et des équipes d'orphelins, avec des gestes patients,
ils fouillaient les décombres, exhumaient et triaient les matériaux
utilisables, et sous la direction d'ingénieurs de l'État, élevaient des
abris, montaient des baraquements. De vieilles femmes faisaient cuire
des galettes de blé dans les primitifs fours d'argile, enfoncés à même
la terre; les jeunes avaient repris leurs quenouilles, et leurs rouets,
berçant des genoux leurs petits enfants qui toussaient.

La ville elle-même avait perdu son aspect de ruine séculaire. Les
étais de bois s'étendaient entre les murs écroulés, des éventaires
s'improvisaient, quartiers de viande pendus à des ficelles et à des
clous, fruits et légumes luisant comme des joyaux au milieu des
éboulis. On recommençait à vendre et à acheter, ce qui est la raison de
vivre de ce peuple de commerçants. Tous s'apprêtaient à lutter contre
le dur hiver et la fortune adverse, à lutter une fois de plus...




XXXVII

ERIVAN, CAPITALE HEUREUSE


En auto, de Leninakan à Erivan, j'ai parcouru deux cent soixante
kilomètres à travers les hauts plateaux de l'Arménie, seule avec le
chauffeur Corcot. Ils se suivent sans se ressembler, les chauffeurs:
le Géorgien, poète, ne songeait qu'aux légendes. Celui-ci, visage
précis aux perçantes prunelles de jeune épervier, Arménien jusque dans
l'ordinaire tragédie de sa race--toute sa famille a été massacrée par
les Turcs--est avant tout un homme d'affaires.

A la sortie de la ville, dédaigneux des tristes cortèges de charrettes
chargées de meubles, de pauvres ustensiles, de vieux et d'enfants
effarés, fuyant le tremblement de terre et les ruines, d'un geste bref,
il désigne une grande usine textile toute neuve.

--Pas étonnant qu'elle ait résisté, fait-il en anglais, une si bonne
construction!

Sur les hauts plateaux, entourés d'un cirque aux pentes rousses et
lisses, où les nuages traînent leurs ombres bleues, tandis que
j'espère la terrible histoire des égorgements dans ces replis noirs où
les torrents furent séchés sous des milliers de morts, il n'a d'yeux
que pour les canaux d'irrigation qui, de leurs lames d'acier, découpent
le sol raboteux en tranches égales.

--On en a déjà creusé quinze à vingt mille kilomètres en quatre ans,
prononce-t-il avec orgueil.

Croisons-nous des chars à buffles, arrondis comme des berceaux et
peints en rose tendre, il me parle des autos qui se multiplient;
des américaines, commodes sur ces mauvais chemins, mais surtout des
italiennes parce que l'Italie consent de longs crédits. A Diligeon,
gracieuse petite ville alpestre ou pyrénéenne, il vante les sanatoria
installés à la moderne par le gouvernement soviétique, avec chauffage
central et galeries de cure. Devant l'immense, le surprenant lac
Servan, magnifiquement désert dans l'imposant décor de ses montagnes
aux sombres lignes, il célèbre les délicieux poissons qui pourraient
être d'une bonne vente, il annonce les poissonneries du prochain
avenir, les rapides services de camions. Et quand au détour d'un col,
je pousse un cri de stupeur en voyant tout à coup surgir, éblouissant
et gigantesque, ce légendaire Ararat dont le pic immaculé accueillit,
dit-on, Noé et son arche, quand, à sa base, où elle est fixée comme un
clou d'or, je m'extasie devant la blonde et ronde Erivan, couronnée
d'un diadème de palmiers embrasés par le couchant, c'est avec un égal
enthousiasme qu'il s'écrie:

--Oh! de près, c'est bien autre chose: un véritable chantier, vous
verrez!

                                   *
                                  * *

Je vois, hélas! Rues défoncées, cloaques de boue, bâtiments en
construction où, parmi les échafaudages, s'affairent des centaines de
maçons, à moins que des escouades de peintres ne soient suspendues
en festons devant les façades; tas de pierres et de briques, camions
transportant poutres et moellons, cris, jurons, rires, c'est partout
le chaos, mais un chaos méthodique et voulu, une activité fiévreuse
et joyeuse. A peine reste-t-il quelques vieilles rues ombragées, aux
eaux courantes, aux fraîches maisons persanes, aux boutiques parées de
melons suspendus, comme des cabochons d'émeraude, dans des montures
d'osier, enguirlandées de raisins aux grains de cornaline--rues qui
sont le dernier asile contre ce flot tumultueux d'énergie créatrice.

Même impression d'ardeur dans la maison du gouvernement. Plusieurs des
ministres sont à Leninakan, luttant contre le fléau, le président du
conseil est parti pour la session du comité central à Moscou. Débordé
de travail, M. Mvradian, ministre de l'Instruction publique, qui le
remplace, trouve pourtant le moyen de me recevoir aussitôt, dans son
bureau, modeste et pratique comme celui d'un chef d'industrie.

Veston boutonné en dolman, profil busqué, lorgnon aigu, c'est aussi en
chef d'industrie qu'il parle. A mes condoléances sur la catastrophe:

--Elle a tout au moins un mérite, répond-il de sa voix brève et
métallique, celui de prouver la solidarité nouvelle des trois
républiques, naguère constamment hostiles. Bakou nous a déjà envoyé
plusieurs centaines de mille roubles; Tiflis ses soldats, ses
pompiers, sa Croix-Rouge, ses docteurs. Signe des temps.

Puis, après un silence:

--Ce que nous avons fait depuis 1921? reprend-il. D'abord la paix
avec nos voisins, avec les Turcs surtout, ce qui était l'essentiel.
Puis leur rapatriement: ils pullulaient ici il y a cinq ans; la
plupart sont maintenant repartis chez eux ou en Azerbeidjan. En même
temps, le plus pressé était de donner aux paysans le moyen de vivre:
instruments de travail, semences, animaux. Seuls, dans l'état de ruine
où nous étions, impossible d'y parvenir. Mais Moscou nous a alors
envoyé, avec des fournitures diverses, 1.500.000 roubles qui nous
ont permis de reprendre pied, et, plus tard, une somme à peu près
égale pour les travaux d'irrigation indispensables à nos campagnes. A
partir de 1923, nous avons pu songer à l'industrie: usines textiles,
manufactures de tapis, d'étoffes de laine, scieries, cimenteries,
usines de superphosphates, donnant du travail chacune à cinq cents ou
mille ouvriers, sont construites ou en construction. Nos rivières étant
nombreuses, nous comptons user de l'énergie électrique. Une station
de 7.000 kilowatts fonctionne déjà près d'Erivan; un certain nombre
d'autres petites stations, 30.000 kilowatts en tout, semées à travers
le pays, sont en voie d'achèvement...

--Et du côté agricole?

--Nous développons la culture du tabac, du coton, de nos raisins, qui
sont, je crois, les meilleurs du monde, et sur les hauts plateaux,
l'élevage des bestiaux, appelé au plus grand avenir. Nous groupons nos
paysans en _artels_ coopératifs pour les instruments agricoles et la
main-d'œuvre.

Et toujours plus vite:

--Santé publique? continue M. Mvradian, les épidémies sont enrayées,
la malaria, cette plaie de notre pays est en train de disparaître. A
part notre institut, nous avons quinze stations antimalariennes. Nos
sanatoria antituberculeux, vous les avez vus? Ils sont gratuits. Et
nous offrons aux travailleurs, gratuitement aussi, quinze jours de
séjour dans nos maisons de repos. Quant à nos écoles primaires, leur
nombre a triplé; nous avons créé tout un réseau d'écoles techniques,
et notre université, fondée il y a cinq ans, nous donne en ce moment
sa première moisson. Ajoutez que d'Europe, d'Amérique, de tous les
pays nous arrivent de jeunes compatriotes de talent, professeurs,
ingénieurs, docteurs qui abandonnent de belles situations pour venir
travailler ici à des salaires infiniment moindres. Tous tiennent à
apporter leur pierre à l'édifice de la patrie...

Une note d'émotion, semble-t-il, fêle un peu le métal de la voix. Mais
M. Mvradian n'insiste pas:

--Quant à la cité, conclut-il, vous allez la voir. Un seul détail:
en trois ans, sa population a doublé. De même pour la population des
campagnes...

                                   *
                                  * *

Dans une auto dont les ressorts grincent et les roues s'enlisent, nous
faisons le tour de cette ville en pleine croissance. Le plan en est
simple et clair.

Au centre, sur une grande place où régnera, comme de juste, la
statue de Lénine, se dressent une dizaine de monuments neufs, d'une
ordonnance classique mais sans faste inutile, destinés aux services
publics. Une vingtaine d'autres, hôpitaux, grandes écoles, musées,
théâtres d'État, Opéra, sont distribués çà et là. L'université,
composée d'édifices spacieux pour les laboratoires, les logements
des professeurs et des étudiants, s'étend dans un faubourg; dans les
autres s'élèvent une foule d'habitations ouvrières de tous les types,
grands bâtiments à terrasses, ou petits cottages bâtis soit par des
organisations diverses, soit par le soviet de la cité, sur des fonds
prêtés par les banques. Des particuliers peuvent aussi se construire
des logis qui leur appartiendront pendant quarante ans. Quant à la
Maison des paysans, vaste et charmante, c'est un véritable centre
d'instruction agricole. Enfin la ville sera entourée d'une ceinture de
jardins, de terrains de jeux et de sports qui iront doucement rejoindre
les pentes boisées des collines. A la place même où abordait l'arche
grandit une cité moderne...

--Oui, pour la première fois depuis des siècles, me disait ce soir même
un Anglais qui habite Erivan, l'Arménie, gouvernée par des hommes de
sa race et de son choix, peut se développer suivant sa nature et ses
traditions. Elle possède à la fois la liberté et ce bien inestimable:
la sécurité.

J'objecte:

--Comment, la liberté? Et Moscou? Et le communisme?

--Oh! Moscou est loin. Elle s'est bornée à donner les fonds,
l'impulsion initiale, les directives. Quant au communisme, l'État
a bien le monopole de la grande industrie, mais à part cela, comme
partout, on vend, on achète; il y a des banques; on peut avoir des
propriétés, les laisser à ses enfants... Il n'existe pas de grosses
fortunes, c'est vrai, mais commerçants, employés, ouvriers, paysans
vivent-ils autrement qu'ailleurs? En tout cas, république communiste
ou simplement socialiste, l'Arménie est heureuse, elle a réalisé son
rêve...




XXXVIII

BATOUM, CITÉ INDUSTRIELLE ET TROPICALE


Batoum, tête sur la mer Noire de ce pont naturel que forme, entre
l'Europe et l'Asie, la chaîne du Caucase, et dont l'autre tête est
Bakou, sur la Caspienne. Mais Bakou est le départ. Batoum, le point
d'arrivée, la clef d'or qui ouvre, ou devrait ouvrir, aux richesses
de l'Orient la porte de l'Occident, le port le plus vaste et le mieux
abrité de la côte; c'est là aussi que, par des _pipe-lines_ de mille
kilomètres, la rivière de pétrole qui prend sa source à Bakou dans les
immenses domaines du naphte, vient déboucher pour être embarquée et
distribuée à travers l'Europe.

Riche proie que depuis dix ans se disputent bien des convoitises: les
Allemands, puis les Anglais l'occupèrent, les Turcs, qui l'avaient
obtenue par le traité de Brest-Litovsk, la revendiquèrent longtemps,
la Géorgie indépendante la posséda un instant, l'Arménie, qui n'a
pas d'ouverture sur la mer, la désirait avec violence. Sans doute
est-ce pour apaiser les rivalités de ces deux derniers pays que, fort
habilement, les Soviets en firent la capitale d'une petite république
indépendante, l'Adjaristan. Les Adjars, Géorgiens d'origine, mais ayant
passé trois siècles sous la domination turque et adopté la religion
musulmane, forment d'ailleurs une race à part, une des plus arriérées
du Caucase.

                                   *
                                  * *

Étrange beauté que celle de Batoum! Une ville du Nord--ô
paradoxe!--dans un décor tropical. Les rues géométriques avec leurs
maisons peintes à la russe et leurs églises à coupoles et à bulbes sont
plantées de palmiers géants, de camphriers, d'eucalyptus, de mimosas
hauts comme des chênes: les jardins arrondissent des coupes débordantes
de plantes gorgées de sève, s'épanouissent en fleurs colossales,
dont les couleurs éblouissent et les parfums étourdissent. En plein
hiver, sous les cimes neigeuses du Caucase, partout, à la fois, roses,
chrysanthèmes, camélias, sans compter toutes sortes de corolles
inconnues qui sentent la bassine de confitures.

Et que dire des environs? Au-dessus des criques d'or à la mer d'émail
bleu, aux flancs des collines, au fond des vallées qui soufflent
une buée chaude comme une haleine, c'est un effrayant et magnifique
soulèvement de la nature. De la molle terre couleur d'ocre, des
chênes gigantesques, des hêtres en colonnes sveltes, des châtaigniers
bizarrement mêlés aux oliviers, aux aloès, aux palmiers, aux orangers,
jaillissent de buissons d'hortensias, d'azalées, de rhododendrons,
des cascades de plantes grimpantes, et de lianes, tandis que, sur les
sommets se dressent des pins noirs, des mélèzes, des bouleaux d'argent,
tous les arbres du Nord. Ce n'est qu'à Cintra, en Portugal, que j'ai
vu cet étonnant mélange des arbres de tous les climats.

Mais on a discipliné cette fougue: des centaines d'hectares sont
couverts de plantations qui produisent près de trois millions de
livres de thé par an et s'accroissent tous les jours; il y a aussi des
plantations d'excellent tabac, tabac turc de Sansoum et de Trébizonde,
sans compter d'immenses cultures de bambous dont la canne est si large
qu'on en fait des vases de fleurs et qui poussent, à certaines époques,
de dix centimètres en une nuit.

Un paradis. Mais il a son serpent: la fièvre. Elle sévit surtout de
mai à juillet lorsque, après les pluies qui durent les trois quarts de
l'année, les fleurs, faisant une explosion soudaine dans un air moite
et lourd de bain de vapeur trop parfumé, il est vraiment impossible de
respirer et presque d'exister. Malgré les stations antipaludiques que
l'on multiplie, on n'a pu encore couper les têtes multiples de l'hydre
qui rôde dans les bas-fonds. Et dans cette nature à la triomphante
beauté, les hommes sont chétifs, jaunes et tristes, comme épuisés par
l'inégal combat.

                                   *
                                  * *

Autre paradoxe: ces montagnards encore accoutrés comme des personnages
de l'Histoire sainte, ces femmes drapées d'étoffes bariolées, la tête
insolente sous leurs hauts diadèmes rouges à sequins, campent avec
leurs animaux à quelques pas du vaste quartier industriel qui, pareil
à quelque cité de la moderne Amérique, couronné de fumées noires,
trépidant du halètement des machines, longe la mer et le port. C'est
là que le dur et sombre Bakou a sa succursale de l'Asnieft, qui
appartenait naguère à la compagnie Nobel et a gardé le même directeur.

Cent trente-cinq tanks-réservoirs y sont alignés comme une armée de
mastodontes. Ils contiennent: mazout, pétrole, benzine, huiles de
graissage et de chauffage, venus soit par le pipe-line de Bakou que des
stations de pompes actionnent tous les cinquante kilomètres, soit par
des citernes roulantes que transportent des trains. De ces réservoirs,
des canalisations acheminent le liquide jusque dans les cales doublées
de fer des bateaux pétroliers.

Mais pour messieurs les Turcs, il faut mettre le pétrole en bidons,
qui sont fabriqués dans plusieurs grands ateliers: sept mille cinq
cents par jour. On en fabriquait trois fois plus avant la guerre, car
certaines régions de Turquie ont pris l'habitude de se fournir en
Amérique et la puissante Standard Oil n'a pas l'intention d'abandonner
sa clientèle. Autrefois la Turquie était, avec l'Angleterre, la
meilleure cliente de l'Asnieft; maintenant c'est l'Italie d'abord, puis
la France. Pourtant l'exportation totale du naphte commencerait, me
dit-on, à dépasser les chiffres d'avant-guerre.

Autour des usines, des ateliers, des laboratoires, se groupent comme
d'ordinaire le club, la salle de théâtres, le restaurant, la crèche,
le jardin d'enfants. Et vingt-cinq grandes maisons ouvrières, du type
le plus moderne, contenant chacune une dizaine de logements, sont en
construction.

                                   *
                                  * *

--Tout cela est fort bien, très philanthropique, me disait après la
visite un ingénieur étranger. Mais tout en songeant au bien-être des
ouvriers, il faudrait pourtant leur demander un effort plus intense
de production. C'est en grande partie pour leur accorder confort et
loisirs que la plupart des industries de l'U. R. S. S. sont en perte.
Ces pétroles de Bakou et de Batoum, eux-mêmes, ne font que peu ou
point de bénéfices. Je sais bien que l'Asnieft a dû faire de grosses
dépenses d'outillage et d'électrification. Mais d'autres s'imposent:
par exemple les pompes sur le parcours du pipe-line Bakou-Batoum sont
usées; quelques-unes ne fonctionnent déjà plus. D'ici un ou deux
ans il faudrait renouveler ce matériel. Cela coûtera environ deux
cent millions de roubles. Où trouver l'argent? Toujours la terrible
question!...

De même pour le port de Batoum. Il s'y faisait, il devrait plus encore
s'y faire un trafic considérable. Mais l'État soviétique règle et
restreint avec rigueur exportations et importations. La Perse, en
outre, ne pouvant pas--à moins que le prochain traité commercial avec
la Russie ne l'y autorise--expédier ses marchandises en transit, vers
l'Europe, par la voie Bakou-Batoum, le mouvement du port s'en trouve
ralenti, et par suite son importance et sa prospérité.»

La capiteuse Batoum tient toujours, dans sa main, la clef d'or du pont
par où pourraient s'échanger les richesses de l'Europe et de l'Asie,
mais elle n'a pas le droit d'en ouvrir la porte: troisième paradoxe.

                                   *
                                  * *

C'est fini, je vais partir. Depuis Paris, je redoutais fort, pour mes
papiers et pour mes notes, cet instant du départ.

--Vous verrez, on vous confisquera tout, m'avait-on dit.

Le délégué à Batoum du _Narcomindiel_ de Moscou, auquel j'apporte mes
bagages et mes inquiétudes, se met à rire. Puis avec une parfaite bonne
grâce:

--Vos valises ne seront même pas ouvertes, me dit-il, c'est en toute
liberté que vous quitterez la Russie.

Maintenant, à bord du blanc petit vapeur _Carinthia_, encore immobile
mais déjà frémissant, je contemple, avec une émotion profonde,
allongée sur sa côte éclatante, la molle Batoum, pointe extrême de
l'Union soviétique. J'ai les bras pleins de fleurs, le cœur plein
de souvenirs et d'images. Je pense à cette immense contrée, dont
nous allons nous détacher, infiniment diverse et complexe, ardente,
passive, douloureuse, bouleversée par les tortures et les espoirs du
plus prodigieux enfantement qui fut jamais. Contrée qui tour à tour
étonne, attire, rebute, indigne, enthousiasme, mais ne peut laisser
indifférent, je l'aime malgré ses erreurs. Et en la quittant je n'ai
qu'un regret: ne pas l'avoir mieux pénétrée, un espoir: y revenir...


FIN




  TABLE


                                                            Pages.

            PRÉFACE.                                             9

       I.--A travers la barrière rouge.                         15

      II.--Premier regard.                                      25

     III.--Ce qu'on voit dans les rues de Moscou.               37

      IV.--Comment ils mangent.                                 49

       V.--La grande pitié des logements.                       54

      VI.--M. Tchitcherine parle de l'opposition.               61

     VII.--L'Asie nouvelle à Nijni-Novgorod.                    70

    VIII.--La bourse des produits.                              76

      IX.--Pourquoi l'Asie vient à Nijni.                       81

       X.--Ce qu'on voit au village russe.                      88

      XI.--Au fil de la «petite mère Volga»                    101

     XII.--Kazan, capitale de la République Tartare.           116

    XIII.--Au comité exécutif central de Kazan.                126

     XIV.--Le charme de Moscou.                                137

      XV.--Les rouages d'une usine soviétique.                 144

     XVI.--Des jeunes gens s'amusent.                          150

    XVII.--Qu'est devenue l'aristocratie russe?                162

   XVIII.--L'inquiétant problème de l'industrialisation.       168

     XIX.--Comment on rapproche ouvriers et paysans.           180

      XX.--M. Kalénine, président des républiques
             soviétiques et socialistes, reçoit.               186

     XXI.--L'école soviétique école de communisme.             194

    XXII.--Les trois cent mille enfants parias.                208

   XXIII.--La justice soviétique, justice de classe.           215

    XXIV.--Le théâtre, culte d'Etat.                           227

     XXV.--Qu'est devenu l'amour?                              233

    XXVI.--Mariage, divorce, avortement.                       238

   XXVII.--Mme Alexandra Kollontai, ambassadrice des
             soviets au Mexique, parle de la situation
             de la femme en U.R.S.S.                           246

  XXVIII.--Ce qu'est le parti communiste russe.                252

    XXIX.--Leningrad, capitale déchue.                         262

     XXX.--De la neige aux palmiers.                           269

    XXXI.--Bakou, capitale du pétrole européen.                275

   XXXII.--Tiflis, belle capitale de la République
             Géorgienne.                                       288

  XXXIII.--Pourquoi, comment la Géorgie perdit-elle son
             indépendance.                                     294

   XXXIV.--La Géorgie peut-elle être industrialisée?           300

    XXXV.--A travers le Caucase.                               305

   XXXVI.--Le visage patient et laborieux de l'Arménie
             en deuil.                                         311

  XXXVII.--Erivan, capitale heureuse.                          317

 XXXVIII.--Batoum, cité industrielle et tropicale.             332


  ACHEVÉ D'IMPRIMER
  LE 30 NOVEMBRE 1927
  PAR EMMANUEL GREVIN
  A LAGNY-SUR-MARNE



*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SEULE EN RUSSIE ***


    

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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

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