The Project Gutenberg eBook of Les enchantements de la forêt
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Title: Les enchantements de la forêt
Author: André Theuriet
Release date: February 24, 2026 [eBook #78027]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette, 1881
Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENCHANTEMENTS DE LA FORÊT ***
BIBLIOTHÈQUE
DES ÉCOLES ET DES FAMILLES
LES
ENCHANTEMENTS
DE LA FORÊT
PAR
ANDRÉ THEURIET
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1881
Droits de propriété et de traduction réservés
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
LA PRINCESSE VERTE
A MA FILLEULE GHITA
I
En ce temps-là je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Je passais
une bonne partie de mes journées chez mes grands parents Pâquin, qui
occupaient un petit appartement dans la maison d’un chapelier du nom de
Bonnétée. La maison était située dans une des rues commerçantes de
Juvigny, à côté de la salle de spectacle. Le chapelier occupait tout le
rez-de-chaussée. Je vois encore, comme si c’était hier, les deux corps
de logis séparés par une étroite cour où fleurissaient des balsamines et
des capucines, l’escalier blanchi à la chaux, la galerie à pilastres de
bois qui y faisait suite et conduisait à l’appartement de mes grands
parents, situé au premier étage. De cette galerie, à l’époque où la
troupe ambulante donnait ses représentations, j’entendais parfois, de
l’autre côté d’un gros mur mitoyen, les accords d’un violon et les voix
chantantes des acteurs qui répétaient des vaudevilles;--et je me
forgeais toute sorte d’idées étranges au sujet de ce théâtre des grandes
personnes, où les marionnettes que j’avais vues à la foire étaient
remplacées par des acteurs en chair et en os.
Le logis de mes grands parents Pâquin était la simplicité même. On
entrait tout de go dans la cuisine passablement enfumée, et de là dans
une salle à manger très claire, dont les fenêtres donnaient sur la rue.
Cette seconde pièce était tapissée d’un papier gris à personnages,
représentant des épisodes de la retraite de Russie:--grognards
bivouaquant autour d’un feu où cuisait la soupe, grenadiers chargeant à
la baïonnette des Russes au schako recourbé en pointe, longues files de
cavaliers à manteau traversant une rivière glacée.--Rien qu’à regarder
les murs, j’en avais pour des heures de silencieux amusement. Mais ma
grand’mère n’aimait pas les enfants «musards»; elle m’arrachait à ces
paresseuses contemplations en m’invitant d’un ton bref à venir auprès
d’elle lire à voix haute une page de mon livre de lecture, dont elle
suivait les lignes avec une aiguille à tricoter. Je n’allais pas encore
à l’école et mon aïeule était chargée de m’inculquer les premiers
éléments de lecture et d’écriture.
Elle n’avait pas l’humeur commode, ma grand’mère, et quand j’étais
distrait, l’aiguille à tricoter quittait les lignes du livre pour me
cingler lestement les doigts. C’était une petite femme sèche au teint
bilieux, avec un nez camard, et des yeux bleus renfoncés qui dardaient
un regard sévère à travers des lunettes à branches d’acier. Excellente
ménagère, très active, très propre, elle avait l’esprit méthodique et
positif et n’admettait pas les fantaisies, pas plus celles de mon
grand-père que les miennes. N’importe, malgré ses façons un peu
revêches, je passais de bonnes matinées dans la petite salle, en
attendant l’heure du dîner, qui avait lieu invariablement à la cloche de
midi. En hiver surtout, c’était un plaisir de baguenauder dans cette
pièce si intime, près du poêle de faïence qui ronflait doucement, tandis
que deux canaris, du haut de leur cage accrochée au mur, n’en
finissaient pas de gazouiller. Dans le four du poêle, il y avait
toujours quelque bon petit plat qui mijotait; tout en feuilletant un
almanach à images, je respirais voluptueusement le fumet qui s’échappait
de la porte du four et je cherchais à deviner, d’après l’odeur, quelle
était la surprise culinaire réservée pour le repas de midi.
Tout à coup le bruit d’une canne frappant le parquet résonnait au fond
de la galerie avec l’accompagnement d’une voix de basse, chantant faux,
mais sur un ton très joyeux:--Brum! brum! brum!--C’était le grand-père
qui rentrait de sa promenade matinale. Il ouvrait vivement la porte et
apparaissait enveloppé dans son ample manteau marron à agrafe de métal
et à collet de fourrure. Avec lui entrait une bouffée de jeunesse et de
bonne humeur. Il avait alors près de soixante-huit ans, mais il était
resté gaillard et alerte comme à trente. Grand, sec, droit comme un I et
haut sur jambes, il avait encore tous ses cheveux d’un blanc d’argent,
et toutes ses dents saines, solides, bien rangées; avec cela, l’oreille
rouge, le teint fleuri, les yeux gris et rieurs bridés dans des
paupières ridées, un long nez un peu gobeur, de grosses lèvres rosées, à
l’expression gourmande et bienveillante. Il répandait autour de lui une
atmosphère de bonté et d’honnête jovialité. Son cœur était ouvert à tout
venant comme sa bourse; c’était tout l’opposé de ma grand’mère, qui se
montrait très serrée et fort regardante. Ajoutez à cela une franchise et
une rondeur militaires;--il avait été lieutenant de dragons sous le
premier empire, puis sous-inspecteur des forêts à la restauration,--et
vous aurez le portrait de mon grand-père Pâquin.
Quelquefois, les jours de marché, quand le temps était beau et que le
grand-père était rentré de bonne heure, il me criait de la cuisine, sans
quitter sa houppelande:--Allons, drôle, viens faire un tour de
ville!--Il ne me le disait pas deux fois; j’empoignais ma casquette et
mes moufles, et nous nous en allions gaîment tous deux jusqu’à la place
de la mairie, où les maraîchers étalaient en plein air leurs
_charpagnes_ pleines de légumes, et où des paysannes, assises les pieds
sur leur _couvet_ de cuivre jaune, détaillaient des pains de beurre et
des pots de crème fraîche. Toutes ces denrées exhalaient une savoureuse
odeur de village et d’étable qui me faisait plaisir à respirer. En
chemin, nous nous arrêtions aux devantures des charcutiers et des
marchands de comestibles. Mon grand-père, qui était un tantinet sur sa
bouche, étudiait du regard les bonnes choses exposées à l’étalage: les
champignons, les crépinettes truffées, les galantines enveloppées d’un
manchon de gelée transparente, les andouillettes appétissantes et
dodues. Ses narines se dilataient et ses lèvres gourmandes devenaient
humides. Parfois, quand la tentation était trop forte, il me poussait
dans la boutique et nous jetions notre dévolu sur un friand morceau que
le grand-père payait sans marchander. Seulement, redoutant le courroux
de ma grand’mère et se défiant de ma langue d’enfant terrible, avant de
remonter chez nous, il me faisait la leçon au sujet des questions
insidieuses qu’on ne manquerait pas de nous poser, car la maman Pâquin
n’entendait pas raison sur le chapitre des _extras_. Une fois rentrés et
la table servie, mon grand-père, tout en chantonnant, déballait le plat
de supplément et le déposait d’un air distrait sur une assiette.
--Qu’est-ce que c’est? grommelait ma grand’mère en fronçant les
sourcils, encore une gourmandise!
--Une occasion, répondait-il timidement, j’ai eu cela presque pour rien.
--Pour rien! pour rien!... combien?
--Vingt sous.
--Ça, vingt sous?... menteur!
--Demandez plutôt à ce drôle.
Et le drôle était soumis à un interrogatoire en règle, qui tournait
toujours à la confusion des coupables. Alors éclataient des gronderies
et des récriminations qui se prolongeaient pendant tout le dîner et qui
servaient d’expiation à notre gourmandise. Après le dessert, frugalement
composé de poires _tapées_ et de cerises séchées au four, mon
grand-père, allumant sa pipe, allait lire les _feuilles_ au Casino; moi,
je restais en tête-à-tête avec ma grand’mère et une page blanche que je
devais couvrir de _bâtons_. C’était la portion la moins amusante de la
journée. Heureusement ma grand’mère aimait le jeu;--on n’est pas
parfait.--Vers deux heures arrivaient deux ou trois vieilles dames, ses
contemporaines, et on organisait un loto. Je profitais de l’attention
avec laquelle ces enragées joueuses surveillaient leurs cartons et
poussaient des jetons de verre sur les numéros; je me faufilais
adroitement sur la galerie par une porte entre-bâillée, et de là, en
trois sauts, je gagnais la boutique de mon ami le chapelier.
[Illustration: EN CHEMIN NOUS NOUS ARRÊTIONS AUX DEVANTURES DES
CHARCUTIERS.]
J’aimais cette boutique, bien qu’à première vue elle ne parût pas offrir
grand attrait à un enfant. Dans les vitrines à coulisses qui
garnissaient les murs on ne voyait, de la plinthe aux corniches, que des
spécimens de toutes les coiffures d’homme alors en usage: chapeaux de
soie enveloppés dans une coiffe de papier bleu, chapeaux de paille,
feutres gris, casquettes. La clientèle de Bonnétée étant surtout
composée de gens de la campagne, ces dernières dominaient. Il y en avait
de toutes formes et de toutes couleurs: casquettes plates, curvilignes,
à côtes de melon, ornées de ganses et de passe-poils, fourrées de loutre
ou de vulgaire lapin. Au milieu, dans la boiserie, une glace en deux
morceaux reflétait de longues rangées de couvre-chefs. A gauche de la
porte, régnait le comptoir où s’asseyaient la demoiselle de boutique et
Lise, la fille aînée, cousant des coiffes et piquant des visières. A
droite, derrière une muraille de chapeaux étagés sur un châssis à
claire-voie, se dissimulaient le laboratoire où le père Bonnétée donnait
ses coups de fer et le bureau où il tenait ses écritures. C’était
justement dans ce recoin que gisait pour moi le charme de la boutique,
car, derrière le bureau, il y avait un placard vitré plein de livres
dont on me laissait la libre disposition. Tout le _Cabinet des Fées_
reposait pêle-mêle avec la _Bibliothèque bleue_ dans cette modeste
vitrine; je n’avais qu’à puiser.
Perché sur un haut tabouret de paille, les coudes sur le pupitre, le
front dans les mains, je dévorais l’un après l’autre ces affriolants
volumes recouverts d’un papier à marbrures bleues et rouges. Pendant ce
temps les clients entraient et sortaient; le père Bonnétée essayait des
casquettes sur d’étroits fronts d’enfants ou sur des têtes
embroussaillées de paysans. Le bonhomme s’agitait comme un possédé pour
placer sa marchandise à un prix avantageux; les clients marchandaient
sou à sou la coiffure convoitée. Il y avait des discussions orageuses à
propos d’une casquette ou d’un bonnet fourré. Des dialogues passionnés
s’établissaient sur le pas de la porte:
--C’est votre dernier mot, monsieur Bonnétée?
--Je vous jure sur l’honneur que j’y perds.
--Eh bien, coupons la différence en deux.
--Nenni, je n’en rabattrai pas un liard!
--Au revoir donc, à une autre fois, quand vous serez plus raisonnable.
--Jamais!
Les clients détalaient lentement. Le père Bonnétée s’accrochant d’une
main au chambranle de la porte, penchait sa tête pointue et les suivait
de l’œil, puis, quand ils étaient déjà au tournant du _Café de la
Comédie_, il les rappelait, en leur criant d’un ton désolé:
--Allons, prenez-la, c’est donné!...
Tous ces marchandages comiques, entendus machinalement à travers mes
lectures, ne me troublaient guère. J’étais à cent lieues de la boutique
du chapelier; je voyageais dans le royaume de la féerie. Je vivais en
compagnie de _Gracieuse_ et de _Percinet_, de la _Belle Mélusine_ et de
_Riquet à la houppe_. Je m’enfonçais avec Aladin dans ces vergers
mystérieux où chaque fleur était un diamant et chaque fruit, une
émeraude ou une topaze. Je maudissais la méchante _Truitonne_ et je
soupirais avec _Florine_:
Oiseau bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement!
Et de fait, du haut des rayons poudreux, l’_Oiseau bleu_ descendait pour
moi, ailes déployées, et nous nous envolions ensemble vers un pays
enchanté. Les jardins plantés de fleurs qui chantent, les oiseaux doués
de la parole; les fées jeteuses de sorts qui changent un homme en arbre
et une citrouille en carrosse; les géants qui gardent des fontaines
merveilleuses; les princesses exilées qui mènent paître des dindons, et
les fils de roi qui arrivent de la chasse, juste à point pour les
épouser; c’était mon monde à moi, le seul beau et le seul vrai à mon
sens. Avec cette bonne foi et ce respect du livre imprimé qui
caractérisent l’enfant et le paysan, je croyais que tout ce que je
lisais était arrivé. Je connaissais par cœur les moindres volumes de la
vitrine, je vivais familièrement avec les personnages de Perrault et de
la comtesse d’Aulnoy. Ils avaient pris dans mon imagination une telle
intensité de vie que j’en étais comme halluciné, et j’aurais rencontré
au détour d’une rue la fée Réséda ou la marraine de Cendrillon que la
chose m’eût semblé des plus naturelles. J’avais la mémoire pleine de
leurs propos et de leurs gestes; je voyais devant mes yeux reluire les
robes couleur de lune et couleur de soleil de Peau d’âne.
Un jour, comme je levais le nez de dessus mon livre, je vis tout à coup
à travers le châssis un chatoîment d’étoffes éblouissantes sur le chêne
ciré du comptoir. Il y en avait de jaunes d’or, de vert-pomme, de lilas
et de mordorées. Au milieu de l’obscur magasin c’était comme une fête de
couleurs. Lise et la demoiselle de boutique maniaient doucement ces
étoffes soyeuses et les faisaient miroiter à la lumière; puis elles en
garnissaient des chaperons, des toques et des bonnets pointus,
agrémentés de plumes et de dorloteries. Quel client princier avait pu
commander ces mirifiques coiffures au père Bonnétée? Est-ce que les gens
du pays des fées, sachant le goût du chapelier pour leur histoire, lui
avaient soudain donné leur pratique? Je me décidai à descendre de mon
tabouret et à questionner les demoiselles du comptoir, qui
m’expliquèrent la raison de ce luxueux étalage de taffetas et de
paillon.
Une troupe ambulante jouant la pantomime venait de débarquer à Juvigny.
Elle devait donner au théâtre sa première représentation le dimanche
suivant, et le directeur avait commandé au chapelier le plus voisin une
série de coiffures destinées aux figurants. Or savez-vous quelle était
cette attrayante pièce de début? Rien que le titre me remua des pieds à
la tête, quand je lus le jour même, imprimé en lettres grandes comme la
main, sur l’affiche rouge collée au mur du théâtre: «_La Belle au bois
dormant_, ballet-féerie en sept tableaux, avec changements à vue et
costumes entièrement neufs.»--Dans l’après-midi, tandis que j’errais sur
notre galerie, collant mon oreille au mur mitoyen, je distinguai les
sons d’une lointaine musique aérienne, toute différente des flons-flons
de vaudevilles que j’avais entendus jusqu’alors, et cela acheva de me
mettre martel en tête. Le lendemain matin, je manœuvrai de façon à
sortir avec mon grand-père, je l’entraînai devant l’affiche rouge, et je
n’eus de repos qu’après lui avoir arraché la promesse de m’emmener au
spectacle du dimanche.
Le plus difficile fut de faire ratifier cette promesse par ma
grand’mère. Outre son horreur pour les dépenses de luxe, sa sévérité lui
suggérait de nombreuses objections:--on ne devait pas donner sitôt aux
enfants le goût des plaisirs; c’était malsain de veiller; cela me ferait
travailler l’imagination, etc.--Il fallut batailler fort et ferme. Nous
l’emportâmes cependant, et on décida qu’après le spectacle je
reviendrais coucher chez mes grands parents.--Comme vous le pensez, la
journée du dimanche me parut d’une longueur démesurée; enfin le soir
arriva, mon grand-père agrafa son manteau et nous partîmes pour le
théâtre.
La petite salle modestement tapissée d’un papier vert d’eau, avec ses
deux galeries et son étroit parterre, me parut magnifique.
J’écarquillais les yeux pour admirer le lustre qui descendait lentement
du haut des frises et dont les lampistes allumaient un à un les
quinquets fumeux. Je regardais les deux uniques loges, à l’avant-scène:
celle du maire et celle du préfet;--les bancs de l’orchestre où de vieux
amateurs accordaient leurs instruments;--et surtout le grand rideau
rouge masquant la scène et d’où, de temps à autre, par deux trous
pratiqués à hauteur d’appui, des doigts mystérieux s’agitaient
curieusement.--La salle s’emplit peu à peu et devint tumultueuse; le
chef d’orchestre attaqua l’ouverture. Mon cœur battait violemment. Trois
coups résonnèrent sur le théâtre et le rideau se leva.
Je ne vous dirai pas mon éblouissement et mes transports à la vue des
seigneurs et des pages en costumes chatoyants qui peuplaient la scène.
Aux sons d’une musique douce, en sourdine, les fées arrivaient sur des
chars vaporeux. Elles descendaient d’un nuage, aigrette au front,
baguette en main, pirouettaient et faisaient chacune un don à la jeune
princesse. Des cuivres éclataient en accords menaçants: la vieille fée
qu’on avait oubliée apparaissait et prédisait en branlant sa tête
rechignée que la princesse mourrait en se perçant la main d’un fuseau.
Au tintement d’un timbre invisible, le décor changeait et l’on était
transporté dans le galetas d’une fileuse, où la prédiction de la
méchante fée devait s’accomplir.
J’avais le cou tendu vers la scène. Tout ce qui s’y passait constituait
pour moi la réalité; le reste n’existait plus ou ne me semblait qu’un
accessoire désagréable. Les entr’actes m’étaient insupportables et je ne
commençais à vivre que lorsque le rideau se relevait. Mon enivrement fut
au paroxysme quand l’enchantement de la fée Azur commença, et qu’une
fois la princesse évanouie sur son lit à colonnes, toute la cour fut
soudain engourdie.--Les pages accoudés aux portes, les suisses appuyés
sur leur hallebarde, les files de marmitons apportant des plats,--tout
ce monde, sur un coup de baguette, se figea dans le sommeil. Puis le
silence se fit sur le palais endormi, les arbres grandirent tout autour,
le lierre s’étendit sur les fenêtres, jusqu’au moment où le fils du roi
arriva, beau comme le jour, resplendissant dans son costume de velours
pailleté d’acier. Il traversa lentement la scène assoupie, s’agenouilla
au chevet de la belle princesse qui se réveilla et sourit; et
immédiatement les pages s’étirèrent, les hallebardiers firent résonner
leurs piques, les marmitons reprirent leur course affairée; les dames
commencèrent à marcher, à se congratuler et à danser des sarabandes. Un
ballet succéda à la pantomime, avec des trémoussements, des
jetés-battus, des frissonnements de jupes de gaze tournoyantes... Le
rideau était tombé, et je ne bougeais pas, espérant qu’il se relèverait
encore sur un nouveau tableau. Il fallut que mon grand-père m’arrachât
de dessus ma banquette et m’entraînât dehors. Au logis, nous trouvâmes
ma grand’mère, qui nous attendait en tricotant et en bougonnant. Tout
échauffé encore, je voulais lui raconter les merveilles de la
représentation, mais elle ne m’en laissa pas le temps. En un tour de
main, je fus déshabillé et couché dans le lit de la _chambre d’amis_. Je
m’assoupis difficilement; il me semblait toujours être en pleine féerie.
A un certain moment, je me réveillai en sursaut, j’entendis le tintement
grave d’un timbre et j’ouvris les yeux dans l’obscurité, croyant
assister à un nouveau changement de décor... Mais ce n’était que la
sonnerie de la pendule d’albâtre, et je me rendormis du profond sommeil
des enfants.
II
Bien qu’il eût pris sa retraite, mon grand-père avait conservé ses goûts
et ses habitudes de forestier. L’existence casanière du domicile
conjugal et même les plaisirs du cercle ne lui allaient pas longtemps;
pendant l’étroite réclusion des jours d’hiver, il souffrait visiblement
de la nostalgie des arbres. Il fallait toujours à ses poumons l’air et
l’odeur des forêts où il avait vécu pendant les années de sa verte
maturité. Aussi, dès son installation à Juvigny, s’était-il empressé
d’acheter sur le haut plateau de Véel un taillis d’environ trois arpents
où, de mars à novembre, il passait le meilleur de ses journées, et où je
l’accompagnais, le jeudi, quand ma grand’mère voulait bien me donner
_campos_.
Après mes longues stations dans la chapellerie en compagnie des contes
de fées, ces excursions au bois du Juré faisaient mes délices. Dès la
fin de février, quand j’entendais les merles siffler et que je voyais
jaunir les chatons du noisetier de notre jardin, je ne manquais pas
chaque matin de demander: «Grand-père, le beau temps est-il revenu, et
irons-nous bientôt au bois?» Mais lui, aspirant l’air humide et
regardant la terre détrempée par le dernier dégel, répondait en hochant
la tête: «Attendons un peu, il fait encore trop mauvais marcher.»
Enfin un soir, après avoir interrogé le baromètre et regardé le
couchant, il me criait:--Il fera beau temps demain, drôle; lève-toi de
bonne heure, nous irons au bois.
Le lendemain, à huit heures, j’étais prêt. Le grand-père fourrait dans
son vaste carnier de cuir son tabac, sa serpette, le pain et le
jambonneau du déjeuner; il boutonnait autour de ses longues jambes des
houseaux de toile bleue, passait sa blouse, coiffait sa casquette de
cuir et nous partions.
Laissant derrière nous le faubourg de Véel tout résonnant du bruit sec
des métiers de tisserands, nous montions une côte resserrée entre deux
talus de vignes; au bout d’une demi-heure, nous arrivions à la plaine,
où les alouettes chantaient déjà et d’où l’on voyait fuir la lisière
violette des taillis.
Notre bois était le quatrième à gauche. Un pommier sauvage en marquait
l’entrée. Au milieu se dressait une baraque en planches où il y avait
une cheminée, un trou servant de cave, une citerne, et où l’on pouvait
faire la cuisine au besoin. Entre deux rangs de cerisiers, un petit
parterre planté de troènes et de roses paysannes égayait l’accès de la
maisonnette, puis à droite et à gauche s’étendait le taillis, percé de
sentiers sinueux, où, en automne, on tendait aux petits oiseaux. C’était
là le royaume de grand-père et le mien.
Sitôt la porte de la baraque ouverte, nous allumions un feu de branches
sèches; le grand-père, tout en fumant, écussonnait des églantiers,
taillait des pieux ou élaguait les branches qui obstruaient les
_sentes_, et moi, la bride sur le cou, je prenais ma course à travers le
taillis, qui me paraissait immense.
[Illustration: NOUS ARRIVAMES A LA PLAINE.]
Presque toujours seul pendant ces longues et claires journées
printanières, je liais connaissance avec les arbres et les fleurs du
bois. Tout le monde forestier se révélait à moi brin à brin, j’y faisais
à chaque visite des découvertes qui me transportaient de joie. Tantôt
c’était un chaton de saule à l’odeur mielleuse, aux étamines de poudre
d’or; tantôt une anémone blanche qui fleurait l’amande, ou les premiers
boutons roses du joli-bois s’épanouissant sur la tige encore veuve de
feuilles. A l’âge où j’étais, tout est surprise et enchantement: le nid
d’un oiseau ou d’une guêpe, la chrysalide d’un papillon, les
excroissances d’une feuille de chêne, la semence qui sort de la terre,
le fruit qui se noue sous la fleur, les fils d’araignée qui flottent
dans l’air. L’enfant qui arrive au milieu de la nature, et qui ouvre
pour la première fois tout grands ses yeux et ses oreilles au spectacle
de la vie extérieure, l’enfant a les surprises, les soudaines frayeurs,
les splendides éblouissements de l’homme primitif. Mes sens
s’épanouissaient dans cette existence en plein bois. Je voulais toucher
à tout et goûter de tout. Pareil à un cabri sauvage, je broutais à même
les jeunes pousses, essayant mes dents et mon palais à toutes sortes
d’aliments forestiers! Mûres des friches, senelles des haies, baies
juteuses et sucrées de la bourdaine, tiges de la douce-amère, fraises et
framboises des bois, alises, faînes et noisettes, j’avais une insatiable
curiosité gourmande, et je l’expiai cruellement une fois où, trompé par
l’apparence appétissante de la sève de l’euphorbe commune, je me brûlai
la langue en suçant les tiges laiteuses. La tête pleine de mes histoires
de fées et d’enchanteurs, je peuplais le bois d’êtres imaginaires. Grisé
par la solitude, j’évoquais tout haut les fées dont j’avais lu les
aventures. Souvent assis au bord d’une petite mare, entourée de joncs et
de menthes, ombragée de noisetiers et d’érables, j’attendais avec
confiance le moment où une fée viendrait y puiser de l’eau, espérant
que, charmée de ma bonne grâce et de ma politesse, elle me ferait
quelque don merveilleux, comme par exemple de ne point ouvrir la bouche
sans en voir sortir une fleur ou une pierre précieuse. Je la suppliais
mentalement d’accourir et d’exaucer ma prière; parfois même je
m’imaginais que le don m’était déjà octroyé, et je parlais tout haut
pour voir si mes lèvres n’allaient pas laisser tomber quelques joyaux...
Mais rien!--Dépité de cette attente trompée, je frappais du pied la
terre, en maugréant tout bas:--Bête de fée!--Puis, saisi d’une subite
terreur à la pensée que la fée ainsi injuriée était capable de me punir
d’une façon exemplaire, je m’enfuyais épouvanté de mon irrévérencieuse
audace.
A la lisière du taillis, il y avait un grand champ de blé, puis une
sorte de friche envahie par les fougères et les ronces qui ondulaient,
vertes et blondes, sous le ciel; tout au loin, à une distance qui me
semblait infranchissable, le terrain se relevait et les bois
recommençaient. Mon grand-père appelait cette lointaine forêt
moutonnante «le grand bois» et rien que le nom faisait germer dans ma
tête un monde de suppositions mystérieuses. J’avais fini par imaginer
que ce «grand bois», devait être le véritable séjour des fées et des
princesses enchantées qui dédaignaient de venir dans notre taillis trop
modeste. Pendant de longues après-midi, je regardais avec des yeux
pleins de convoitise et d’anxiété cette masse boisée et brumeuse où des
arbres de haute futaie s’élevaient de distance en distance comme des
nuages verdoyants. Le soir surtout, quand les ombres grandissaient au
soleil couchant, quand les vapeurs s’élevaient, je me sentais pris d’un
vague et tourmentant désir de franchir les blés et les friches et
d’aller chercher aventure dans cet inconnu.
[Illustration: PARFOIS UN BERGER ENVELOPPÉ DANS SA LIMOUSINE.]
Le vent murmurait faiblement dans les chaumes; des ramiers à l’aile
mélodieuse traversaient lentement le ciel marbré de nuages roses, les
geais se remisaient dans le taillis en se chamaillant; parfois un
berger, enveloppé dans sa limousine, apparaissait dans l’espace
découvert, poussant lentement devant lui ses moutons serrés les uns
contre les autres. Et je rêvais à la fabuleuse princesse qui devait
habiter sans doute quelque palais enchanté dans le plus profond de cette
forêt ténébreuse. A force d’y rêver, j’en étais arrivé à me persuader
que la princesse existait réellement. Mes yeux, constamment fixés sur le
même point de l’horizon, finissaient par avoir des visions qui tenaient
du mirage. Je croyais, comme dans le conte de _la Belle au bois
dormant_, apercevoir au-dessus des cimes des arbres, les vagues formes
des tourelles pointues et les toits aigus d’un château fantastique.
J’avais même rétabli toute l’histoire merveilleuse de ma princesse
inconnue. Elle s’appelait la _Princesse Verte_. On l’avait ainsi nommée
parce qu’elle était vêtue d’une tunique de soie verte et qu’elle avait
dans ses cheveux blonds un diadème d’émeraudes. Un enchanteur, ennemi de
sa famille, l’avait enlevée à son père et à sa mère, le roi et la reine
du Kurdistan, et l’avait enfermée au fond des bois, dans ce château dont
l’accès était défendu par des dragons et des salamandres.
A partir de ce moment, tout ce qui m’arrivait de bon et de mauvais, je
le rapportais à la Princesse Verte. Quand ma grand’mère m’avait
fortement semoncé à l’occasion d’une leçon mal sue ou d’une page
d’écriture «sagouinée», je rêvais de me sauver du logis, de courir à la
recherche de la princesse et de la délivrer de son enchantement. Mon
plan était fait. Je partirais de grand matin et je serais certainement
guidé vers la forêt par quelque geai ou quelque corbeau de bon conseil,
avec lequel j’aurais lié amitié en route, comme le _Prince Avenant_.
Grâce à cet oiseau charitable, j’arriverais sain et sauf jusqu’au
château de l’enchanteur. J’endormirais les dragons en leur jetant
quelques gâteaux de mon dessert de la veille, que j’aurais eu soin
d’emporter dans mon mouchoir, et je me glisserais ensuite jusqu’à la
salle d’honneur, où je trouverais la petite Princesse Verte occupée à
peigner ses cheveux blonds avec un peigne d’or.
En attendant la mise à exécution de ce beau projet, je me livrais à des
extravagances préparatoires qui avaient le don d’exaspérer l’humeur déjà
passablement revêche de ma grand’mère. Une des choses qui m’avaient le
plus frappé dans la représentation de _la Belle au bois dormant_,
c’était la façon toute naturelle avec laquelle les génies descendaient
des frises et y remontaient en agitant leurs ailes arrondies. J’étais
assez éloigné de la scène pour ne pas distinguer les fils de fer qui
servaient à l’exécution de ce truc, et je ne pouvais m’empêcher
d’admirer la légèreté aisée avec laquelle les personnages prenaient
tranquillement leur essor. Cela tenait-il à la forme des ailes ou à
quelque magie particulière? Depuis cette fameuse soirée, je passais des
heures à _apprendre à voler_: j’avais découpé dans deux feuilles de gros
papier des ailes pareilles à celles des papillons, je les avais
épinglées à mon dos, et, armé de cet appendice, je m’exerçais à
m’élancer dans le vide du haut des trois premières marches de notre
escalier. Quand il s’agissait de descendre, cela allait assez bien, mais
pour remonter c’était une autre affaire. J’avais beau me trémousser et
prendre mon élan, les lois de la pesanteur me faisaient lourdement
retomber sur le sol. Les voisins qui m’examinaient à la dérobée ne
comprenaient rien à cet amusement bizarre; ils haussaient les épaules et
n’étaient pas éloignés de me croire un peu timbré. Ce qui achevait de
leur donner des doutes sur la solidité de mon cerveau, c’est que je
parlais tout seul et tout haut. Il n’était pas rare de m’entendre crier
d’une voix de tête:
Oiseau bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement!
Ou bien, après avoir bataillé dans la cour contre un vieux banc qui n’en
pouvait mais, j’allais tout essoufflé ouvrir la petite porte à
claire-voie du bûcher, et, mettant bas ma casquette, je m’écriais
poliment:--Ne craignez plus rien, belle princesse, j’ai tué le dragon,
et vous êtes libre!...
Je venais de lire chez le chapelier _la Belle aux cheveux d’or_, et j’en
avais appris des passages par cœur. Un seul point m’embarrassait:
l’auteur avait omis de dire en quel pays se trouvait le château de cette
dame. Peut-être ne faisait-elle qu’une seule et même personne avec ma
Princesse Verte. Cela m’inquiétait fort, car elles avaient certains
traits de ressemblance, et j’aurais volontiers donné les confitures de
mon goûter pour être renseigné sur ce détail important. Une après-midi,
tandis que ma grand’mère me faisait réciter une page de la géographie de
l’abbé Gaultier, je l’interrompis brusquement au milieu d’une des
phrases du questionnaire: «Quelle est la ville, située sur le cours d’un
grand fleuve, qui possède une cathédrale, etc.?»
--Bonne maman, demandai-je, quel était le pays de la _Belle aux cheveux
d’or_?
Ma grand’mère ébaubie agita son aiguille à tricoter, et me regardant
sévèrement à travers ses lunettes:
--Soyez plus appliqué à votre leçon, monsieur, et ne me coupez point la
parole pour me conter des âneries.
--Mais, bonne maman, ce ne sont pas des âneries, puisque c’est arrivé.
--Qu’est-ce qui est arrivé?
--L’histoire du _Prince Avenant_ et de la _Belle aux cheveux d’or_.
--Des contes à dormir debout!
--Je vous assure, bonne maman, qu’ils ne font pas dormir... Seulement,
on a oublié de dire dans le livre où était le château de la princesse,
et j’ai pensé que peut-être je le trouverais dans ma géographie.
--La géographie ne s’occupe point de pareilles menteries.
--Mais puisque c’est dans un livre, dans le même livre qui parle de
l’_Oiseau bleu_ et de la fée _Soussio_.
--Balivernes, monsieur; il n’y a point de fées.
--Cela vous plaît à dire, bonne maman, répliquai-je en la regardant de
l’air de quelqu’un qui ne veut pas être pris pour dupe.
--J’en ai menti, alors! s’écria sèchement la maman Pâquin. En avez-vous
jamais vu des fées, vous, monsieur le drôle?
--Certainement.
--Et où cela? reprit-elle en ricanant.
--Mais l’autre soir, au spectacle... De jolies fées en robes d’or et
d’argent, assises sur des chars traînés par des oiseaux... Je les ai
vues comme je vous vois.
--En vérité!
Ma grand’mère avait fermé le livre, elle me regardait d’un air méfiant
et renfrogné, et à part moi je me demandais si elle-même n’était pas une
fée, et des plus maussades.
Les vieilles gens qui croient imposer une sage terreur aux enfants rien
que par leur mine rébarbative se font de grossières illusions; ils ne
s’imaginent pas avec quelle irrévérence leur propre personnalité est
analysée, disséquée et jugée par ces petites cervelles impitoyables.
Mon aïeule avait repris son tricot et m’avait tourné le dos. Le soir,
quand mon père vint me chercher, elle lui dit:
--On élève cet enfant comme un païen; à huit ans, quand il devrait déjà
savoir son catéchisme, sa tête n’est farcie que de contes de nourrice...
Il est grand temps de lui apprendre des choses raisonnables, et vous
devriez le conduire à l’école des sœurs de la Doctrine.
III
Le soir même, il fut décidé en famille que le moment était venu de
songer sérieusement à mon instruction et que j’irais en classe chez les
sœurs, le lundi suivant.--Cette perspective ne me souriait guère.
L’école des sœurs de la Doctrine chrétienne ne me disait rien qui
vaille, et la vue seule du costume de ces religieuses me causait une
insurmontable répulsion. Avec leur cornette noire et blanche relevée en
pointe sur le front, leur pectoral de linge empesé retombant carrément
sur le corsage comme un énorme rabat, leur jupe noire où cliquetait un
chapelet, ces sœurs me faisaient l’effet des corneilles et des pies que
je rencontrais dans la plaine de Véel.
Malgré mes répugnances, le lundi, après le dîner de midi, ma grand’mère,
ayant déposé au fond de mon panier deux tartines de confitures, confia à
mon grand-père le soin de me conduire chez les sœurs, dont la maison
était située rue du Bourg. J’allais lentement, inventant je ne sais
quels prétextes pour retarder le moment de l’entrée à l’école. Tout à
coup, au détour de la rue, j’aperçus sur le seuil d’une porte le costume
noir et blanc.
--Voici la sœur qui nous attend, murmura mon grand-père.
La peur me prit; d’un mouvement brusque, je lâchai la main du père
Pâquin, et prenant mes jambes à mon cou, j’allai me réfugier dans la
remise d’un commissionnaire de roulage, où je m’enfouis entre deux
ballots. On eut toutes les peines à m’en tirer; je me débattais et je
pleurais à chaudes larmes. La sœur, qui était venue au-devant de nous,
essayait en vain de me calmer par des caresses, et mon grand-père, ému
de mon désespoir, avait bonne envie de me ramener à la maison; mais il
craignit probablement le courroux de ma grand’mère et finit par me
déposer entre les mains de la religieuse.
Les sœurs de la Doctrine tenaient une école de filles à laquelle était
annexée une classe de bambins de mon âge. Afin de m’apprivoiser, on me
laissa d’abord chez la sœur Alexis, qui était fort douce et qui
apprenait à lire aux plus petites filles. Ce séjour dans la petite
classe, ces blondinettes à figures roses au milieu desquelles j’étais le
seul garçon, l’agréable physionomie ouverte de la sœur qui avait une
bouche pleine de bonté et deux grands yeux bleus souriants, me firent
trouver ce régime beaucoup plus supportable que je ne l’aurais cru. Je
commençais à m’y plaire, quand les religieuses, me jugeant sans doute
suffisamment habitué à l’école, décidèrent que je passerais dans la
classe des garçons, tenue par la sœur Euloge, et alors seulement
commença pour moi le désagréable apprentissage de l’existence scolaire.
La classe des garçons était située au rez-de-chaussée, sur la rue, dans
une pièce enfumée et peinte en jaune à la détrempe. Le long des murs
s’alignaient des bancs de bois, sur lesquels étaient assis, leur livre à
la main, une vingtaine de garçons, dont les plus jeunes avaient six ans
et les aînés neuf à peine.
A l’extrémité opposée à la fenêtre, au-dessous d’un crucifix orné d’un
rameau de buis, se dressaient sur une estrade la table et le pupitre de
la sœur Euloge.
Celle-ci était une fille de trente-cinq ans, au teint bis, aux yeux
noirs surmontés d’épais sourcils, à la lèvre chagrine, au geste brusque,
à la voix masculine et dure.
Sur sa table, à côté d’une pile de livres, il y avait une règle plate et
un _signal_ en fer qu’elle faisait retentir de temps en temps pour
obtenir le silence.
Elle ne perdait pas de vue ses élèves, qui la craignaient comme le feu
et ne bronchaient pas. Ces vingt bambins, dont quelques-uns étaient
assez mal élevés et mal accoutrés, contrastaient trop avec les jolies et
tranquilles petites filles blondes de la sœur Alexis pour que je ne me
sentisse pas tout d’abord mal à mon aise et dépaysé. J’avais le cœur
gros et je renfonçais difficilement mes larmes. La sœur me mit dans les
mains une _Histoire sainte_ par demandes et par réponses, et de sa voix
rude m’indiqua un bout de banc où elle m’invita à m’asseoir, après avoir
marqué de l’ongle la page que je devais apprendre par cœur.
Mon voisin sur ce banc était un garçon de neuf ans à la tête toute
frisée, à la mine joufflue, à l’air remuant et de bonne humeur, qui se
nommait Claude Bigeard. Il me regardait avec de gros yeux étonnés et
curieux; ma toilette soignée lui inspira sans doute une certaine
déférence, car il se serra complaisamment pour me faire place et
m’instruisit en quelques mots de l’heure à laquelle on récitait les
leçons et des précautions à prendre pour ne pas exciter l’humeur très
irritable de la sœur Euloge. Sa jovialité, son admiration non dissimulée
pour ma veste de drap et mes bottines me gagnèrent incontinent le cœur,
et après quelques jours nous devînmes une paire d’amis. Bigeard était le
fils d’un menuisier du voisinage; il n’avait pas grand goût pour la
lecture, mais il était fort adroit de ses mains et savait confectionner
quantité de jouets très divertissants. Nul mieux que lui ne s’entendait
à métamorphoser un carré de papier en cocote, en double bateau et
finalement en nacelle à deux bancs. Il avait encore une industrie qui
m’émerveillait: avec un canif et un morceau de bristol, il
confectionnait d’élégantes boîtes à mouches, hermétiquement closes, où
il pratiquait adroitement une petite porte, d’étroites fenêtres, et où
pendant les récréations il enfermait une dizaine de ces insectes, que
nous nourrissions consciencieusement avec de la mie de pain. En
revanche, moi je lui débitais toutes mes histoires de fées; c’était un
auditeur excellent, très naïf, très crédule et qui ne se lassait jamais
d’écouter. Avec lui, je lâchais la bride à mon imagination et je ne
restais jamais à court. Je lui ressassais mes contes les plus
merveilleux de génies, d’enchanteurs, d’ogres et de princesses. Il
écoutait cela, les yeux écarquillés, se grattant la tête. Parfois mes
histoires devenaient tellement fantastiques, que son gros bon sens se
rebiffait, et alors il hasardait timidement une objection bien triviale
qui m’embarrassait un peu; mais je ne me laissais pas démonter
facilement.
--Je te dis que je l’ai lu dans un livre, répliquais-je, et les livres
ne mentent jamais.
C’était surtout ma mystérieuse Princesse Verte qui défrayait nos
conversations. A force de lui en parler, j’avais fini moi-même par
croire que tout ce que je contais existait réellement.
--Et tu l’as vue, cette princesse? me demandait Bigeard en ouvrant ses
gros yeux, tu l’as vue, Jacques?
--Non, répondais-je, pas encore, mais je sais où elle demeure... là-bas,
dans le grand bois du Juré, et du haut d’un arbre où je suis monté, j’ai
aperçu un soir, comme je te vois, les tours de son château... Un jour
j’irai la visiter, et si tu veux, je t’emmènerai.
Au bout d’un mois, nous avions si bien creusé ce sujet, que l’existence
de la Princesse Verte ne faisait plus de doute ni pour lui ni pour moi;
c’était le thème de toutes nos conversations chuchotées en catimini dans
la classe, au milieu d’un chapitre d’histoire sainte. Ces
demi-confidences, dont le charme était encore augmenté par le soin que
nous prenions d’échapper à l’œil vigilant de la sœur Euloge, étaient une
de mes meilleures distractions, surtout dans les matinées d’hiver. Le
poêle ronflait gaiement et jetait une lueur rose sur le crépi jaune du
mur. On entendait au dehors le clic-clac des sabots des passants sur le
pavé de la rue; au-dedans, le bourdonnement sourd des élèves répétant
leurs leçons à mi-voix. Une odeur de pain brûlé et de pommes roussies se
répandait dans la classe et l’emplissait d’une atmosphère somnolente à
laquelle la sœur Euloge elle-même avait grand’peine à résister. Et
pendant ce temps-là mes histoires allaient leur train.
--Le château, disais-je, est bâti tout en marbre et en agate; au milieu,
il y a une salle entièrement revêtue de miroirs, et c’est là que se
tient la princesse.
--Oui; mais, objectait prosaïquement Bigeard, si tout est aussi bien que
ça chez elle, ce doit être une grande dame, et elle nous fera mettre à
la porte quand nous arriverons tout crottés et mal habillés.
--Non, tu ne comprends pas... Elle est enchantée, et quand j’aurai tué
les dragons qui la gardent, elle sera trop heureuse de nous prouver sa
reconnaissance en nous invitant à dîner.
--Qu’est-ce que c’est que des dragons?
--De grandes bêtes vertes qui jettent du feu par les narines.
--Et avec quoi les tueras-tu? Tu n’as seulement pas un couteau!
--J’ai un talisman, et je les endormirai...
Patatra!... nous étions réveillés en pleine féerie par un bruit
significatif. C’était la règle plate de la sœur Euloge, tombant avec
fracas à nos pieds. En pareil cas, il fallait rapporter la règle à la
sœur, qui vous en déchargerait un bon coup sur la paume de la main. Nous
regardions avec terreur, Bigeard et moi, la fatale règle tombée entre
nous deux, et lui, me poussant du coude, murmurait:
--C’est pour toi, vas-y!
--Non, vas-y, toi!
--Venez tous les deux! s’écriait la sœur; voilà un quart d’heure que
vous me faites bouillir le sang avec vos bavardages... Monsieur Jacques,
rapportez la règle!
Et il fallait la rapporter! Piteux et penauds, Bigeard et moi nous nous
acheminions lentement vers la table de la sœur Euloge, et je remettais
d’un air contrit à la terrible fille l’instrument de notre supplice.
Elle ne se laissait pas fléchir par nos mines repentantes, et à tour de
rôle nous tendions la main pour recevoir un coup bien appliqué. Bigeard
faisait des façons, il avançait sa main, puis la retirait, et finalement
attrapait le taillant de la règle sur le bout des doigts: ce qui lui
faisait pousser des cris de chouette. Moi, plus stoïque, je présentais
ma main ouverte sans barguigner, et je recevais silencieusement la
férule. J’étouffais mon envie de crier, je renfonçais mes larmes, mais
en mon par-dedans je vouais la féroce sœur Euloge à toutes les
vengeances des enchanteurs et des fées de ma connaissance.
Un supplice qui me semblait bien autrement cruel que le plat de la règle
d’acajou, c’était l’obligation d’apprendre des pages entières de
l’histoire sainte. Au sortir de mes contes de fées, les récits des
aventures du peuple d’Israël me paraissaient froids et terre à terre. A
mon sens, Joseph vendu par ses frères ne valait pas _Cendrillon_. Les
raisins de la terre promise me paraissaient moins merveilleux que les
fleurs de diamant des fameux vergers d’Aladin. Le combat de David avec
Goliath me charmait moins que la lutte rusée du Petit-Poucet avec
l’Ogre, et je n’avais qu’une médiocre estime pour les miracles opérés
par Moïse dans le désert. Les fées en faisaient bien d’autres! Je ne
cachais pas mon peu d’enthousiasme pour ces histoires sacrées, et la
sœur Euloge se vengeait de mes airs irrespectueux, en doublant la
longueur des morceaux qu’elle me condamnait à apprendre. Un matin que
j’avais exprimé tout haut mon dédain pour les tours que David jouait à
Saül, et que Bigeard, comme un écho, avait cru devoir manifester la même
opinion, elle nous donna comme pensum deux pages de l’histoire
d’Absalon. Il fallait les savoir pour onze heures, sinon nous devions
rester à l’école après les autres. Onze heures allaient sonner, et je
n’avais pas encore pu me mettre dans la tête deux lignes de ce texte
ennuyeux. La sœur nous appela près de sa table et ordonna à Bigeard de
commencer. Il récita les dix premières lignes tout d’une haleine, puis
s’arrêta essoufflé, bouche béante, et il fut impossible de lui soutirer
un mot de plus.
--A vous, monsieur Jacques, dit la sœur; qu’advint-il d’Absalon?
Ce qu’il advint d’Absalon, je l’ai su depuis, et je vous jure que son
supplice n’était rien auprès de celui que je souffrais en contemplant la
figure menaçante de mon interrogatrice. J’entendais onze heures sonner à
toutes les horloges; les autres élèves rassemblaient leurs cahiers et
leurs livres et quittaient bruyamment la classe; je me disais que mon
grand-père m’attendait pour me faire faire le tour de la foire, qui
était ce jour-là dans tout son éclat, et, nouvel Absalon, je restais
mentalement accroché au livre que la sœur Euloge agitait nerveusement
dans ses doigts, en me répétant d’un ton comminatoire:
--Qu’advint-il d’Absalon?
Je finis par répondre effrontément:--Je n’en sais rien, chère sœur.
--Ah! vous n’en savez rien, reprit la sœur, en fermant le livre; eh
bien, vous resterez ici avec votre ami Bigeard jusqu’à ce que vous le
sachiez... Et si vous ne le savez pas pour midi, vous dînerez par cœur,
monsieur!
Là-dessus elle se leva, défripa sa jupe et sortit de la classe après
nous y avoir enfermés à double tour. Nous nous regardions, Bigeard et
moi, d’un air complètement décontenancé. Mon compagnon de captivité
lança avec fureur son histoire sainte au plafond, j’en fis autant, et
nous nous mîmes à trépigner rageusement sur nos malheureux bouquins.
Quand le premier moment de colère fut passé, l’industrieux Bigeard alla
examiner la serrure, et voyant qu’elle ne cédait pas, il revint vers moi
et me dit d’un ton convaincu:
--Si tu appelais à notre secours un de ces enchanteurs qui n’ont qu’à
souffler sur une porte pour l’ouvrir?... Ce serait le moment, toi qui es
bien avec eux!
Oui, c’était le cas ou jamais d’appeler la féerie à notre aide, mais je
n’étais pas bien sûr que la féerie répondît à mon appel. Pourtant,
voulant conserver mon prestige aux yeux de Bigeard, je répondis avec
aplomb:
--Les enchanteurs que je connais sont occupés à dîner, et ils ne se
dérangent jamais à l’heure des repas.
--Ils mangent, eux, soupira Bigeard; ils ont de la chance!... Nous, nous
dînerons par cœur.
Hélas! et pour surcroît d’ennui, il faisait un beau soleil de juin; nous
entendions les exclamations joyeuses des enfants qui jouaient dans la
rue, et je songeais avec tristesse aux pains d’épice de la foire. Mon
grand-père m’en aurait certainement acheté un aux amandes.
--Maudite porte! m’écriai-je en essayant une poussée contre les
battants.
--Il y a la fenêtre, insinua diaboliquement Bigeard; elle n’est pas bien
haute.
--Je n’oserai jamais.
--Bah! j’en ai escaladé bien d’autres; en deux sauts nous serons dans la
rue; tu vas voir...
Il monta sur un banc, fit jouer l’espagnolette et sauta dans
l’embrasure:
--Viens donc, murmura-t-il, il n’y a rien de plus aisé, et personne ne
nous voit.
L’occasion était trop belle, je le suivis, et nous nous élançâmes sur le
pavé. Une seconde après, nous tirions chacun de notre côté, et j’allais
rejoindre mon grand-père sur le champ de foire.
En me promenant dans les allées des boutiques, j’oubliai vite Absalon et
la sœur Euloge, mais quand, à midi, je fus assis à table entre mes
grands parents, l’idée de rentrer à l’école se présenta à mes yeux sous
des couleurs terriblement noires. Je regardais la pendule avec effroi et
je trouvais que les aiguilles couraient avec un train d’enfer vers une
heure.
--Qu’a donc ce drôle? disait mon grand-père; il ne mange pas.
--Je crois que j’ai un peu mal à la tête, répondis-je hypocritement.
--Bah! ce sont des _giries_, s’écria ma grand’mère; dépêchez-vous,
monsieur, voilà l’heure de l’école... On vous mettra votre dessert dans
votre sac et vous le mangerez là-bas.
J’eus beau essayer de gagner du temps en cherchant mes livres, il fallut
se décider à partir. Je regardais tristement les personnages de la
tapisserie, je les enviais de pouvoir rester là en compagnie des canaris
et de ne pas être obligés de faire connaissance avec la sœur Euloge. Une
heure sonnait à la ville, que j’étais encore dans la galerie. Enfin, je
pris tristement le chemin de l’école et j’entrai dans la classe quand
tout le monde était déjà debout, le long des bancs, et en train de dire
la prière. Je cherchai des yeux mon complice Bigeard; le traître n’était
pas là.
--Ah! vous voici, monsieur Jacques, fit la sœur Euloge, une fois la
prière terminée; veuillez avoir l’obligeance de me dire comment vous
êtes sorti de la classe malgré ma défense?
--Par la fenêtre, chère sœur.
--Vraiment, vous n’êtes pas honteux! Et comment avez-vous osé passer par
la fenêtre comme un voleur?
--J’ai fait comme Bigeard, ma sœur.
--Et si Bigeard vous avait dit de vous jeter à l’eau, vous l’auriez fait
aussi, n’est-ce pas?... Eh bien, je l’ai mis à la porte, allez le
retrouver!
Et la sœur, me prenant par le bras, me mit honteusement dans le couloir.
Ce couloir, large, humide et noir, n’était éclairé que par le jour
venant d’une cour intérieure. Dès que mes yeux se furent habitués à
l’obscurité, je cherchai d’abord si Bigeard n’était pas là; mais le
corridor était désert, les sœurs étaient dans leurs classes, on
n’entendait dans toute la maison que le bourdonnement sourd des leçons
qu’on répétait. Où avait bien pu se nicher Bigeard? Je restai un moment
indécis, frottant mes talons l’un contre l’autre, et me demandant ce que
j’allais faire. Des gloussements de poules, partant des bâtiments situés
de l’autre côté de la cour, me rappelèrent qu’il y avait là-bas une
ancienne _foulerie_ peu fréquentée et transformée par les sœurs en
poulailler. De vieux tonneaux et des caisses vides étaient entassés dans
cette sombre remise, et on pouvait, au besoin, s’y cacher de façon à
éviter d’être surpris par une ronde de la supérieure. Je m’éloignai donc
sur la pointe des pieds, je traversai rapidement la cour ensoleillée et
j’arrivai sain et sauf dans la foulerie.
Les poules gloussaient toujours bruyamment; en me tournant du côté du
poulailler, je distinguai Bigeard qui furetait dans l’intérieur du
_caget_ et qui agaçait les malheureuses volatiles avec un brin de fagot.
--Finis donc, murmurai-je, tu vas faire venir la supérieure!
Il referma brusquement la petite porte et me regarda en rajustant la
ceinture de sa blouse.
--Aïe! dit-il, c’est toi, Jacques! tu m’as fait peur.
Les poules ne geignaient plus que faiblement et tout redevenait
silencieux.
--Est-ce qu’on t’a renvoyé aussi? continua Bigeard.
Je répondis affirmativement, et nous nous regardâmes d’un air
mélancolique.
--Nous voilà dans de beaux draps, reprit Bigeard, en grattant sa tête
frisée; les sœurs vont prévenir nos parents... Moi, je sais ce qui
m’attend chez nous. J’aurai une _danse_; aussi je ne suis pas pressé de
rentrer.
De mon côté, je ne songeais pas sans angoisse à la façon dont je serais
reçu dans ma famille. J’entendais d’avance les cris de ma grand’mère,
sans compter que mon père n’était pas plus endurant que celui de
Bigeard.--Qu’allons-nous devenir? murmurai-je; nous ne pouvons pas
rester ici jusqu’à quatre heures... D’ailleurs ça n’est pas amusant!
--Nous pourrions ouvrir la porte de la foulerie, et aller nous promener
sur le champ de foire, insinua Bigeard.
--Non, répliquai-je en hochant la tête, nous n’aurions qu’à rencontrer
quelqu’un de chez nous.
--En ce cas, allons au bois.
--Au bois!--Une idée lumineuse et triomphante venait de pousser dans mon
cerveau.--Écoute, dis-je à Bigeard d’un air inspiré en lui prenant le
bras, tu n’as pas peur?
--Non, mais je veux m’en aller d’ici.
--Eh bien, partons!... Montons au bois du Juré, et là, si tu n’es pas
capon, nous irons tout droit jusqu’au château de la Princesse Verte. Les
jours sont longs, et il n’est pas deux heures; avant que le soleil soit
couché, nous serons arrivés dans le château. Là, je me charge d’entrer,
et, une fois dedans, nous n’avons plus rien à craindre. La princesse
nous donnera ses trésors, nous serons aussi riches que des rois, et nos
parents seront trop heureux que nous revenions partager nos richesses
avec eux. Quant aux sœurs, elles n’auront qu’à filer doux, et nous nous
moquerons joliment de leurs punitions... Ça y est-il?
Bigeard hésitait encore.--Es-tu sûr que la princesse nous ouvre la
porte?
--Très sûr; d’ailleurs j’ai mon talisman.
--Montre voir!
Je fouillai dans ma poche, et j’en tirai un caillou blanc veiné de rose,
que j’avais trouvé dans le pupitre de mon grand-père et auquel
j’attribuais des vertus merveilleuses. La vue de cette jolie pierre
veinée parut décider Bigeard. Mon air convaincu et mon enthousiasme
triomphèrent de ses derniers doutes.
--Soit, filons! dit-il à mi-voix.
Nous soulevâmes doucement, doucement, la _clanche_ de la porte de la
foulerie et nous nous trouvâmes dans la rue pleine de soleil.
--Maintenant, m’écriai-je, de l’air de Fernand Cortez partant pour
Mexico, suis-moi et allons délivrer la Princesse Verte!
IV
Il faisait une des plus chaudes journées de la fin de juin. Tandis que
nous montions la côte pierreuse et peu abritée de la Chalaide, nous
recevions, Bigeard et moi, un soleil torride tombant presque droit d’un
ciel sans nuages. A droite et à gauche, les versants caillouteux des
vignes nous renvoyaient la chaleur; nous entendions de toutes parts ce
bruissement rhythmé des sauterelles, qui semble la vibration de l’air
chaud et tremblotant; de temps à autre, par-dessus nos têtes mouillées
de sueur, nous voyions quelques-uns de ces insectes passer, déployant
leurs ailes rouges ou bleues, qui tranchaient sur le vert intense des
vignes. Mais nous nous moquions de la chaleur; heureux d’être
débarrassés de la sœur Euloge et de vagabonder en plein air, nous nous
amusions de tout, cueillant des seneçons jaunes le long des talus,
courant après les papillons bleus qui tourbillonnaient au bord des
fossés, nous livrant en un mot à toutes les voluptés de l’école
buissonnière.
Au tournant de la côte, les notes aigrelettes et sautillantes d’un
flageolet arrivèrent jusqu’à nous.
--Ça ne peut être que Césarin, dit Bigeard en hâtant le pas, je
reconnais son flageolet... Nous allons nous amuser!
En effet, au bout d’une vingtaine de pas, nous vîmes devant nous le
personnage en question.
Ce Césarin était un gros garçon de trente ans environ, portefaix à ses
heures et vagabond les trois quarts du temps. Il jouissait à Juvigny
d’une grande popularité, due à sa bonne humeur, à son indépendance
d’allures et à sa vie excentrique. Bien que les bourgeois le tinssent
pour un propre à rien et un gueux, on lui passait de nombreuses
peccadilles à cause de son caractère inoffensif et de son entrain. Son
principal défaut était d’aimer plus que de raison le vin gris du cru.
Dès qu’il avait gagné une pièce de trente sous à rentrer du bois ou à
porter les colis du roulage, il plantait là sa besogne pour courir les
bouchons du faubourg et lézarder au soleil; alors c’étaient de franches
lippées et des flûteries sans fin. Il avait la langue bien pendue et
disait aux gens leurs vérités avec cette franchise expansive que donne
une demi-ébriété; les rues retentissaient de ses larges éclats de rire
et des fioritures de son flageolet. Puis, quand il avait dépensé son
dernier sou, il devenait morose, muet comme un poisson, et s’en allait
faire un somme sous un arbre ou sous un auvent. Dès le lendemain, il se
remettait énergiquement au travail, besognant comme un cheval, jusqu’à
ce qu’il eût ramassé de quoi recommencer à gueuser au soleil.
Il s’était arrêté au milieu de la côte et continuait de flûter. Comme
mes parents ne me laissaient pas courir les rues, je ne l’avais jamais
vu de si près et je le contemplais curieusement. C’était un gars solide,
bien musclé, aux robustes épaules, à la figure rubiconde, avec de gros
yeux bleus à fleur de tête et de grosses lèvres sensuelles que cachait à
demi une barbe blonde. Ses cheveux emmêlés sortaient par mèches épaisses
de sa casquette sans visière; sa blouse déchirée montrait une chemise
plus misérable encore, et ses pieds nus passaient à travers les
crevasses de ses souliers ferrés. Bigeard bondissait autour de lui en
criant:
--Césarin, oh! Césarin, joue-nous un air!
Quittant son flageolet et essuyant du revers de sa manche ses lèvres
humides, il nous répondit avec un large sourire:
--De quoi? Eh bien, oui, c’est le Césarin...
Il nous expliqua qu’il allait dans les friches de Véel cueillir de
l’armoise pour M. Péchoin, le pharmacien d’Entre-Deux-Ponts.
--C’est moi qui lui pile ses herbes, poursuivit-il, mais aujourd’hui il
faisait un tel chaud que je ne pouvais plus avaler ma salive, et j’ai bu
un litre chez la mère Surloppe, avant de monter la côte... Ça ne fait de
mal à personne et ça fait du bien à Césarin.--Puis, tout d’un coup
agitant son flageolet et se redressant en face de nous, il s’écria d’une
voix de Stentor:
--Par le flanc gauche, en avant! marche!
Et replaçant le flageolet sur ses lèvres, il se mit à jouer _la
Parisienne_, marquant la mesure de la tête et des bras, tandis que nous
emboîtions le pas derrière lui.
Nous allâmes ainsi jusqu’au sommet de la côte, lui toujours jouant, nous
le suivant docilement au pas militaire. Quand nous fûmes dans les
friches, près d’un bouquet de saules, il s’arrêta essoufflé et
cramoisi.--Halte! commanda-t-il.--Sa large face s’épanouit et il
ajouta:--Faut bien rire!--Puis il s’étendit sur le gazon et nous en
fîmes autant. Nous étions abrités par les saules et fort aises de nous
divertir en si joviale compagnie. Césarin arracha une feuille à un
lierre qui rampait à portée de sa main, et, fier de notre admiration,
plaçant la feuille entre ses lèvres, il en tira des sons mélodieux qui
nous plongèrent dans le ravissement. Il imitait successivement le
loriot, l’alouette et le rossignol. Nous ne bougions plus, et je n’étais
pas éloigné de croire Césarin un peu sorcier. Pendant que nous
l’écoutions, il s’était levé de nouveau et se dirigeait, toujours
rossignolant, vers une rangée de cerisiers dont on distinguait les
fruits mûrs et rougissants parmi les branches.
Il suspendit sa musique, guigna les cerises:--Ce sont des bigarreaux,
dit-il en faisant claquer sa langue.--Il tourna la tête à droite et à
gauche, nous lança une œillade significative en posant un doigt sur sa
bouche, puis il embrassa l’un des cerisiers et, jouant des coudes et des
genoux, en un clin d’œil il grimpa jusqu’à la fourche des maîtresses
branches.
Une fois en haut, il happa coup sur coup avec ses lèvres une douzaine de
cerises juteuses qu’il croquait sans même rejeter les noyaux. Quand son
gosier fut suffisamment humecté, il songea enfin à nous, et, cassant des
branches vertes toutes panachées de fruits rouges, il nous les jeta, en
répétant de sa grosse voix joviale:--A vous, petiots! faut bien rire!
Il riait en effet, en continuant de se gargariser avec des bigarreaux.
Nous l’imitions, picorant avec délices les cerises fermes et fraîches
dont les queues faisaient clap! en se détachant du fruit, et nous
criions:--Encore! encore!--à Césarin, qui se balançait dans l’arbre,
tandis que les branches craquaient sous son poids. Il faut croire qu’il
était de la nature des loriots, et que le jus des bigarreaux lui
redonnait de la voix, car tout d’un coup il recommença de faire
l’alouette et le rossignol, et, comme nous nous tenions cois sous les
saules, les oiseaux épars dans la saulaie vinrent, attirés par un
charme, voleter autour des cerisiers. Il y en avait de toute espèce: des
fauvettes à tête noire, des pinsons aux ailes marquées de brun, des
chardonnerets aux plumes ébouriffées, et jusqu’à un gros merle au bec
jaune, qui s’arrêta effrontément sur un cerisier voisin.
J’étais émerveillé, et pour moi cette aventure prenait déjà un air de
féerie.--Césarin est sorcier, murmurai-je à Bigeard; si nous l’emmenions
avec nous chez la Princesse Verte?
Mon camarade cligna de l’œil d’une façon ironique:--Oïe! oïe! oïe!
Césarin chez une princesse! Elle nous mettra à la porte, si elle nous
voit arriver avec un portefaix en souliers percés.
--Pourtant les cerisiers sont à lui.
--A lui? Des belles!... ce sont les cerisiers de Minot-Dourche, le
marchand de toile.
--Mais alors il n’a pas le droit de monter à l’arbre et de manger les
cerises?
--Dame! ni nous non plus... Nous sommes en maraude; si le garde
arrivait, nous serions pincés et nous irions coucher aux _pompes_.
Cette révélation de Bigeard me coupa l’appétit. Les _pompes_ étaient une
sorte de _violon_ où les sapeurs-pompiers remisaient leurs machines et
où la police enfermait parfois les vagabonds et les ivrognes. L’idée de
coucher là avec Césarin me faisait froid dans le dos. Je n’osais plus
toucher aux cerises; je sondais avec inquiétude la grise étendue de la
plaine de Véel. Au bout de quelques minutes, je distinguai un point noir
qui émergeait d’un pli de terrain et qui grossissait à vue d’œil.
--Bigeard, chuchotai-je d’une voix tremblante, vois-tu là-bas?
Mon compagnon releva la tête, mit la main en abat-jour sur ses yeux, et
dit, la bouche pleine:--Oui, je vois un homme qui vient vers nous.
--C’est peut-être Minot-Dourche... ou le garde?
Tandis que Césarin, sur son cerisier, continuait à se balancer en
sifflant à tire-larigot, l’homme devenait de plus en plus distinct; il
avançait visiblement dans notre direction. Bigeard me saisit le bras:
--C’est le garde! reprit-il d’une voix mal assurée, je vois sa plaque
qui reluit au soleil... Sauvons-nous!
--Mais Césarin?
--Tant pis! c’est son affaire... Sauvons-nous, ou gare les _pompes_!
Il avait déjà décampé; je me décidai à le suivre. Toutefois, ému de
compassion pour notre camarade du cerisier, je lui criai de toutes mes
forces:
--Césarin, voici le garde!
Et, levant le pied, je rejoignis Bigeard, qui filait comme un dératé à
travers la plaine.
Pendant un bon quart d’heure, nous trottâmes droit devant nous. Les
champs de blé ou d’avoine, les longs carrés de trèfle incarnat, les
jachères enchevêtrées de ronces, les hautes fougères qui nous montaient
jusqu’à mi-corps, rien ne nous arrêtait. Enfin, haletants, tout en nage
et n’ayant plus de jambes, nous nous rasâmes derrière un buisson pour
reprendre haleine. Après m’être épongé le front, je hasardai la tête
hors du hallier pour examiner les entours. La saulaie, les cerisiers et
le garde avaient disparu; solitude complète. Derrière nous, la plaine
ondulait à perte de vue; à gauche, vers l’horizon, un clocher de village
s’élançait d’un pli de terrain; non loin tourbillonnait un vol de
ramiers. Au-dessus de nos têtes, dans le ciel bleu, des alouettes
montaient en gazouillant toujours plus haut, toujours... comme pour se
baigner plus longtemps dans la lumière du soleil déclinant. Devant nous,
à cent pas, pareilles à une haute muraille verdoyante, s’allongeaient
les lisières du grand bois. Nous pouvions distinguer le fossé, envahi
par des herbes frissonnantes, qui délimitait la forêt du côté de la
plaine. Au delà du talus se dressaient de distance en distance, comme
des sentinelles, les fûts blanchâtres des hêtres de bordure; et, entre
deux bornes grises marbrées de lierre, une tranchée s’ouvrant presque en
face de nous s’enfonçait mystérieusement en pleine futaie.
A la vue de ces vertes profondeurs dont l’ombre fraîche avait quelque
chose d’invitant et où les branches inclinées au vent semblaient nous
faire signe, je me pensais: «La voilà donc, cette forêt aux
enchantements!» En même temps le cœur me battait bien fort à l’idée
d’entrer dans cet inconnu. Le dénouement de l’aventure des cerisiers
m’avait rendu plus réfléchi, et je ne songeais pas sans embarras à la
façon dont je m’y prendrais pour trouver le château de la princesse. Ce
qui me rassurait un peu, c’est que dans mes contes on trouvait toujours
à point un oiseau secourable ou une bonne fée qui vous mettait sur le
droit chemin et vous donnait soit un anneau magique, soit un œuf
enchanté, à l’aide duquel on venait à bout de tous les obstacles. «C’est
égal, me disais-je, en supposant que je trouve le palais de la
princesse, comment m’y prendrai-je pour tuer les dragons qui en gardent
l’entrée?» La vue de Bigeard, qui était en train de se tailler à coups
de couteau une canne dans une cépée d’érables, me redonna de l’aplomb,
et, me dressant droit sur mes pieds, je dis à mon camarade:
--Voici la forêt où demeure la Princesse Verte.
--Ah! reprit-il avec un flegme qui me surprit, tant mieux! ce n’est pas
trop tôt.
--Garde soigneusement ton bâton, ajoutai-je; il nous servira tout à
l’heure.
Il remit son couteau dans la poche de son pantalon, brandit sa canne,
et, franchissant en quelques minutes l’espace qui nous séparait de la
lisière, nous entrâmes enfin dans la tranchée. Nous avions à peine fait
vingt pas que nous nous arrêtâmes de nouveau comme éblouis.
Il y avait de quoi. Jamais rien de plus beau et de plus imposant ne
s’était encore offert à mes yeux. A droite et à gauche, de magnifiques
arbres formaient une sorte de colonnade le long de cette verte avenue
qui fuyait au loin, se rétrécissant toujours, et qui semblait ne
devoir pas finir. Au milieu, un gazon fin et dru recouvrait le sol; au
bord des talus, de grandes digitales élançaient leurs tiges sveltes
chargées de fleurs purpurines et transformaient cette tranchée en une
véritable allée de jardin. Tout au bout, juste dans l’axe du chemin,
le soleil se couchait dans des vapeurs rouges et jetait de longues
flambées de rayons obliques sous les ramures de la futaie déjà plus
sombre. Des papillons aux ailes nacrées passaient et repassaient dans
cette lumière, des insectes bourdonnaient au-dessus des ronces, et
parmi les branches on entendait des gazouillements d’oiseaux,
entrecoupés de mélodieux battements d’ailes.--L’émotion me gagnait, je
reprenais confiance, je croyais plus fermement à mes rêves de féerie
et d’enchantements.--Assurément, si la Princesse Verte habitait
quelque part, ce devait être au fond de cette forêt fleurie, là-bas où
le soleil poudroyait dans une buée de pourpre. Les rougeurs qui
coloraient l’extrémité de l’avenue devaient être le reflet des
toitures d’or d’un palais enchanté...
--J’ai faim! s’exclama tout à coup le prosaïque Bigeard; est-ce que
c’est encore loin chez ta princesse?
--Je ne crois pas, répondis-je choqué d’une aussi vulgaire
préoccupation. Mais attends... j’ai encore les deux tartines de mon
goûter: nous allons les partager.
Je tirai de mon sac les deux minces tartines de pain rassis que mon
économe grand’mère avait sobrement enduites de confiture et qui étaient
enveloppées dans un lambeau de journal. Bigeard les lorgnait
sournoisement et, en même temps, il enfonçait d’un air mystérieux ses
mains dans les poches de sa blouse. Au bout d’un instant:
--Moi aussi, murmura-t-il en se dandinant alternativement sur chacun de
ses pieds, moi aussi j’ai quelque chose!...
--Quoi donc?
--Devine! continua-t-il en tirant la langue et en sautant à cloche-pied.
--Montre vite! m’écriai-je impatienté.
--Deux œufs frais que j’ai chipés dans le poulailler des chères sœurs...
Voilà!
Il se décida à en tirer un de chacune de ses poches et à me les laisser
voir de loin. A l’aspect des œufs blancs et frais pondus, l’histoire de
l’_Oiseau bleu_ me revint en mémoire, et je songeai aux merveilleuses
surprises que contenaient les œufs donnés par une bonne fée à Florine.
--Écoute! criai-je à Bigeard, qui s’apprêtait déjà à en percer un pour
le gober... Ces œufs sont peut-être enchantés comme ceux de Florine. Que
dirais-tu si, en les cassant, j’en faisais sortir un carrosse doré ou un
char volant, traîné par des pigeons qui nous conduiraient sans s’arrêter
jusque chez la princesse?
--Hein? répondit Bigeard, en hochant la tête; vas-tu me faire accroire
qu’on puisse tirer un chariot d’un œuf de poule?
--Certainement, affirmai-je; c’est toujours ainsi que les choses se
passent au pays des fées.
--Les œufs des fées, c’est possible; mais les œufs des chères sœurs, je
ne m’y fie pas, et j’aime mieux les avaler.
Afin de le décider, je lui contai tout au long le conte de _l’Oiseau
bleu_. Il ne paraissait qu’à demi convaincu; pourtant je finis par le
fléchir, et il consentit à me confier un œuf, en rechignant.
--Essaye d’abord sur celui-là, dit-il avec méfiance.
Je déposai mes deux tartines sur une pierre plate, puis ayant frotté la
coquille avec mon talisman, je m’écriai:
--Je veux qu’il sorte de cet œuf un carrosse d’acier poli, garni d’or et
attelé de six pigeons ramiers!
Bigeard ouvrait de grands yeux. Je cassai gravement la coquille contre
une pierre... Hélas! il ne sortit que du blanc et du jaune liquides, qui
engluèrent mes doigts et se répandirent sur les ronces. J’étais un peu
penaud de n’avoir pas été mieux servi par les enchanteurs. Quant à
Bigeard, il regardait d’un œil furibond les ronces toutes dégouttantes
de jaune d’œuf.
--Imbécile! s’exclama-t-il irrévérencieusement, te voilà bien avancé, et
mon œuf est perdu!
--C’est à recommencer, répondis-je dépité; peut-être que l’autre...
--L’autre?... viens le prendre un peu voir! L’autre n’est pas pour ton
nez, espèce de Nicodème!
Être appelé Nicodème par ce petit menuisier! c’était trop fort, et je
devins furieux à mon tour.
--Je l’aurai! m’écriai-je d’un ton rageur.
Et je m’élançai vers Bigeard, qui me reçut avec une bourrade. Je la lui
rendis, nous nous prîmes à bras-le-corps, et l’instant d’après nous
roulions sur le gazon, tant et si bien que l’œuf, objet du litige, se
brisa dans la poche de mon adversaire. Cet incident mit fin au combat.
Nous nous relevâmes rouges comme deux coqs, et nous lançant en dessous
des regards irrités.
Bigeard ne pouvait me pardonner la perte de ses deux œufs.
--Je ne joue plus! grogna-t-il d’une voix boudeuse, j’en ai assez, et je
m’en retourne chez nous!... Au moins j’aurai à souper.
--Tu auras le fouet aussi! répliquai-je ironiquement.
Cela le rendit rêveur. Je vis qu’il hésitait, et afin de le reconquérir
tout à fait, je lui abandonnai mes tartines. Il n’en fit que deux
goulées, puis essuyant sa bouche avec sa main:
--Maintenant, dit-il, il ne s’agit plus de s’amuser en route... Où est
le chemin qui mène chez ta princesse?
L’insuccès de l’expérience des œufs avait jeté un peu d’eau glacée sur
mon enthousiasme; néanmoins, sous peine de perdre tout prestige aux yeux
de Bigeard, il fallait payer d’audace, et étendant ma main avec un geste
solennel vers le couchant couleur de rose:
--C’est par là, répondis-je gravement; marchons!
V
Nous marchions, nous marchions, et nous n’avions pas encore atteint le
bout de la tranchée; à la place où des rougeurs intenses illuminaient
tout à l’heure l’extrémité de l’avenue, il n’y avait plus que des nuages
passant du rose tendre au jaune safran, puis au lilas pâle: entre les
nuées de plus en plus décolorées, le ciel avait pris des tons vert
d’eau, et une première étoile venait d’y briller comme une paillette
d’argent. Sous les branches de la futaie, il faisait déjà nuit noire, et
dans la tranchée elle-même les objets devenaient plus confus.
--Serons-nous bientôt arrivés? dit Bigeard plaintivement, en traînant
les pieds.
--Dans un petit quart d’heure, répondis-je à tout hasard.
J’essayais encore de faire le brave, mais j’étais fort inquiet, et la
physionomie sévère que prennent les bois au crépuscule m’emplissait
d’une terreur secrète. Par ces longues journées de juin, je m’étais
imaginé que la nuit ne viendrait jamais, ou du moins j’espérais que
quelque agréable aventure nous surprendrait avant la tombée du jour;
mais rien ne se montrait, et je commençais à sentir lourdement le poids
de la responsabilité que j’avais assumée en entraînant Bigeard dans le
«grand bois». Ajoutez à cela que je n’étais pas chaussé pour de longues
courses, et que mes pieds gonflés me faisaient cruellement souffrir. Je
fus tiré de mes préoccupations par une nouvelle exclamation de mon
camarade. Je relevai la tête; nous nous trouvions au milieu d’un
carrefour en étoile, d’où rayonnaient cinq sentiers s’enfonçant sous la
futaie dans des directions opposées.
--Quel chemin faut-il prendre? geignait Bigeard d’un ton grognon.
Je regardais ahuri les cinq sentiers pleins d’une ombre mystérieuse et
je me sentais fort perplexe. A tout hasard, je lui en désignai un à
gauche.
--Je crois, murmurai-je, que c’est celui-ci.
--Comment! tu crois? s’écria-t-il avec humeur; tu n’en es donc pas sûr?
Tu ne connais donc pas ta route?
--Si, si, répondis-je tout en frémissant intérieurement; c’est bien ce
chemin-là.
Je n’avais pas eu de flair: à mesure que nous marchions, ce maudit
sentier devenait plus étroit et plus couvert. La lune n’était pas levée,
et la futaie était complètement ténébreuse; nous ne voyions plus à deux
pas devant nous. Pour comble de male chance, nous entendîmes tout à coup
au loin, dans les profondeurs du bois, un cri lugubre et
prolongé.--Chou! hou! hou!... C’était le cri de la hulotte, qui
ressemble à la plainte d’un enfant en détresse. Je n’étais jamais venu
dans le bois à pareille heure et par conséquent je ne pouvais me rendre
compte de cette clameur pleine d’épouvante. Un frisson me courait dans
le dos et ma gorge se séchait. Bigeard se serrait contre moi et se
cramponnait à mon bras.
--J’ai peur! s’écria-t-il d’une voix larmoyante. Où est le château? où
me mènes-tu?... Je veux m’en aller, je veux retourner chez nous!
Chez nous!... Comme il devait faire bon chez nous, et comme dans ce
moment j’aurais donné toutes les princesses et toutes les fées pour être
assis dans la petite salle à manger de mon grand-père Pâquin, sous la
cage des canaris et en compagnie des personnages du papier de tenture!
Dans la journée, au milieu des distractions et des émotions qui avaient
suivi notre départ de l’école, je n’avais pas trop pensé à la maison.
Maintenant le souvenir des calmes soupers qu’on faisait le soir en
famille m’empoignait en même temps qu’un cuisant remords de ma damnable
conduite. Je me peignais l’inquiétude où ma disparition ne manquerait
pas de plonger mes parents; il me semblait entendre ma grand’mère jeter
les hauts cris et mon brave grand-père se désoler. Plus je pensais à
tout cela, plus je me sentais le cœur gros; fouillant des yeux la futaie
ténébreuse et peu sûre, le sol pierreux, les fourrés pleins de
frémissements équivoques, je songeais avec un chagrin profond au cabinet
vitré où s’étendait, sous des rideaux bleus, mon petit lit bien clos et
bien douillet, et tout à coup je me mis à fondre en larmes.
--Nous sommes perdus! dis-je à Bigeard entre deux sanglots, perdus comme
le pauvre petit Poucet!
Il est probable que Bigeard était tourmenté des mêmes regrets et des
mêmes remords, car il éclata à son tour, et durant un bon moment nous
restâmes là, nous tenant par la main et pleurant comme deux veaux.
Pendant ce temps la hulotte continuait à jeter par intervalles sa
plainte retentissante, qui nous glaçait jusqu’aux os.
--Ça doit être des loups, pleurnichait Bigeard; s’ils viennent,
qu’est-ce que nous ferons? Les loups mangent le monde quand ils ont
faim.
--Crois-tu? soupirai-je plus mort que vif; et après un moment de
réflexion, j’ajoutai:
--Nous pourrions monter sur un arbre. Sais-tu grimper, toi?
--Oui... quand il fait jour, répondit mon camarade, qui était un enragé
dénicheur d’oiseaux.
Le souvenir de mes lectures me revenait encore au milieu de mes frayeurs
et l’histoire du petit Poucet me suggéra l’idée d’utiliser le talent de
Bigeard, bien que cela me parût terrible de rester seul, tandis qu’il
monterait à la cime d’un chêne.
--Eh bien, repris-je, si tu grimpais tout au haut de l’un de ces arbres,
peut-être découvrirais-tu quelque lumière, et nous irions du côté où
elle luirait demander aux gens de nous laisser passer la nuit dans leur
maison... Essaye, continuai-je d’un ton insinuant, mais ne reste pas
trop longtemps là-haut!
Le conseil parut sage sans doute à Bigeard, car il se décida à tenter la
chose; après avoir tâté plusieurs arbres, il en choisit un dont le tronc
n’était pas trop gros et qui semblait suffisamment élevé. Puis il cracha
bravement dans ses mains et se mit en devoir de grimper. Blotti dans
l’herbe au bord du sentier, j’écarquillais les yeux pour tâcher de le
suivre dans son ascension; mais je ne distinguais pas grand’chose, et
j’en fus réduit à juger du succès de ses efforts par le frottement de
ses talons contre l’écorce rugueuse.
Au bout de deux minutes interminables, la voix de mon compagnon résonna
tout en haut d’une cime ténébreuse.
--Jacques! disait-il, je vois une lumière... là-bas... dans le fond!
--Écoute, lui criai-je à mon tour, remarque bien de quel côté elle
brille et descends vite... Nous irons de ce côté-là.
Peu après je l’entendis qui dégringolait. Le malheureux descendait plus
vite qu’il n’aurait voulu et laissait à l’arbre une bonne partie de son
fond de culotte. Quand il fut en bas, je l’interrogeai sur la direction
de la lumière, mais il lui fut impossible de s’orienter.
C’est alors que je reconnus la différence notable qui existe entre la
poésie et la réalité. Dans le conte de Perrault, le petit Poucet, une
fois au bas de l’arbre, retrouvait facilement «la lueur de chandelle»
qu’il avait aperçue d’en haut. Dans la pratique, le cas était plus
embarrassant. Cependant, comme Bigeard assurait que la lumière devait se
trouver à l’extrémité du sentier, nous résolûmes d’aller de ce côté-là,
et nous nous remîmes en marche, serrés l’un contre l’autre, butant à
chaque minute contre des souches et tressaillant au moindre froissement
des feuilles. A force de marcher, nous atteignîmes enfin un endroit où
le bois s’éclaircissait, et tout d’un coup, entre des feuillages, je vis
la lumière qu’avait aperçue Bigeard du haut de son arbre.
[Illustration: SAIS-TU GRIMPER A UN ARBRE?]
En cet endroit, le bois avait été coupé et le regard pouvait s’étendre
fort loin sur un terrain légèrement incliné, où restaient debout, très
clairsemés, les baliveaux et les _anciens_ qui avaient échappé à la
cognée. De distance en distance, des rangées de rondins empilés se
dressaient comme des murs noirs sur le sol de la coupe, et au delà, à un
bon quart de lieue, la lumière flamboyait, envoyant vers nous un
vaporeux rayonnement qui mettait puissamment en relief les piles de bois
et les arbres épars. Ce n’était pas une maigre clarté comme celle que
jette dans la nuit une lampe ou une chandelle vacillante, mais une lueur
rougeoyante pareille à celle qui s’échappe de la gueule d’un four. Même,
à mesure que nous avancions, il nous semblait que cette lueur se
multipliait, et nous pûmes bientôt compter trois ou quatre foyers
lumineux autour desquels des formes étranges passaient et repassaient
comme des ombres chinoises. En même temps une odeur de fumée âcre se
répandait dans l’air.
Nous nous étions arrêtés indécis, et peu rassurés.
--Ce sont peut-être des ogres qui font cuire de la chair fraîche!
murmurai-je à Bigeard en lui saisissant le bras.
--Laisse-moi donc tranquille avec tes ogres! répliqua mon camarade
impatienté; ça doit être tout bonnement des bûcherons qui font cuire
leur souper; j’en ai déjà vu, un soir que j’étais allé avec mon père
charger un lot de planches dans une coupe. Écoute!... en voilà un qui
chante...
En effet les paroles d’une chanson entonnée d’une voix pleine et
traînante arrivèrent jusqu’à nous:
Dessous un blanc rosier il y a-t-une princesse
Blanche comme la neige, belle comme le jour;
Trois jolis capitaines vont lui faire la cour.
Le plus jeune des trois la prit par sa main blanche.
--Montez, montez, princesse, dessus mon cheval gris
Et je vous mènerai dans un fort beau logis...
Je ne sais pas pourquoi, mais cette chanson me rendit confiance. On y
parlait d’une princesse, «belle comme le jour», et il me sembla que ce
ne pouvait être que ma Princesse Verte.
--Allons-y, dis-je à Bigeard.
Nous nous dirigeâmes vers les feux, et nous tombâmes dans une _vente_ de
charbonniers; ils étaient assis non loin de leurs fourneaux, autour
d’une marmite où cuisait leur souper.
--Qui va là? s’écria le chanteur, interrompant sa chanson.
--Ne nous faites pas de mal, messieurs, dis-je en m’approchant et en
leur ôtant ma casquette; nous nous sommes perdus dans le bois et nous
sommes fatigués; permettez-nous de nous asseoir auprès de votre feu.
--Tiens, ce sont des gamins de la ville, s’exclama un vieux qui devait
être le maître charbonnier; les ronciers les ont mis dans un bel
état!... Allons, asseyez-vous, les moutards, nous ne vous mangerons
pas... Vous avez grand’faim, je suis sûr?
--Oh oui! soupira Bigeard en s’agenouillant sur un sac vide.
--Les pommes de terre doivent être cuites, reprit le maître. Zacharie,
donne-leur-en à chacun une couple, et coupe-leur un morceau de la miche.
Zacharie souleva le couvercle de la marmite fumante, et nous distribua à
chacun notre ration avec une croûte de pain. Bigeard dévorait; moi, bien
que je fusse fort affamé, je m’interrompais entre chaque bouchée pour
examiner nos hôtes. Leurs longues figures maigres et noircies, leurs
yeux brillants sous la poussière du charbon, me causaient une vague
inquiétude, et je ne touchais qu’avec méfiance à la nourriture qu’ils
nous offraient. La seule boisson était de l’eau fraîche contenue dans un
gros broc de terre brune, au goulot duquel chacun appliquait ses lèvres,
et quand ce fut mon tour, j’éprouvai une désagréable impression à boire
à ce goulot auquel s’étaient mouillées toutes ces bouches noires.
--Allons, petiot, me cria ironiquement Zacharie, ne fais pas de
façons... Avale une gorgée de ce vin de grenouilles;... nous n’avons pas
la gale, _mon fi_!
Ces grosses plaisanteries redoublaient encore mon trouble.
--Ah çà! reprit le maître charbonnier, dites-moi, mes drôles, que
faisiez-vous dans le bois à pareille heure?
--Nous cherchions quelqu’un, répondis-je prudemment.
--Oui, ajouta Bigeard avec une nuance d’incrédulité dans la voix, nous
cherchons la Princesse Verte; savez-vous où elle est?
Les charbonniers se regardèrent avec des sourires qui me parurent
étranges.
--Vous parliez tout à l’heure d’une princesse dans votre chanson,
demandai-je naïvement à celui qui avait chanté; c’est peut-être
celle-là; la connaissez-vous?
--Pardi! oui, je la connais, repartit ce dernier en éclatant de rire.
--Ah!... où demeure-t-elle?
--Dans mon œil, fit-il gravement en portant le doigt à sa paupière.
Je le regardai d’un air effaré, cherchant à comprendre. Il tenait si
bien son sérieux que je m’imaginai qu’il devait y avoir là-dessous
quelque effrayant mystère, et je n’osai plus souffler mot.
Pendant ce temps le charbonnier nous pressait de questions. Il voulait
savoir d’où nous venions et qui nous étions. Bigeard, qui tombait de
sommeil, ne répondait plus qu’en bâillant; moi je me tenais sur la
réserve.
--Allons, je devine ce que c’est, murmura le maître: ce sont deux gamins
qui se sont sauvés de l’école et qui n’osent plus rentrer chez leurs
parents, de peur d’avoir le fouet... Nous en recauserons demain au
jour... En ce moment, ils ont sommeil, et on n’en peut rien tirer... On
va leur préparer un lit avec des sacs et de la bruyère, et ils y
dormiront comme des loirs.
En effet, ils étendirent pour nous, sous un hangar, des bottes de
bruyère et des sacs à charbon vides, où nous nous couchâmes. Bigeard
dormait déjà, et moi je fermais à demi les yeux, guignant les étoiles et
bercé par la voix du compagnon charbonnier qui avait repris sa chanson:
Au milieu du repas la belle a tombé morte;
Sonnez, sonnez, trompettes, tambours du régiment:
Voilà la belle qu’est morte, j’en ai le cœur dolent.
Où faudra l’enterrer, cette aimable princesse?
Au jardin de son père il y a trois fleurs de lis;
Nous prierons Dieu pour elle, qu’elle aille en paradis...
[Illustration: C’ÉTAIT UN GRAND DIABLE ÉLANCÉ COMME UNE GAULE.]
Cette mélancolique chanson, modulée sur un ton de complainte, ne me
donnait pas beaucoup de confiance. Pourtant je finis par m’assoupir. Je
ne sais pas au juste combien de temps je dormis, mais je fus réveillé
brusquement par une sensation de fraîcheur à laquelle je n’étais pas
accoutumé. La nuit devait déjà être avancée, car le dernier quartier de
la lune se levait tout rouge au-dessus des arbres, à l’extrémité de la
coupe. Tandis que j’ouvrais les yeux, sans trop me rendre compte de
l’endroit où je me trouvais, j’entendis un bruit de voix non loin du
hangar, et, à l’obscure lueur lunaire, je distinguai le maître
charbonnier qui causait avec un inconnu, dont la mine étrange me frappa
et me réveilla complètement.
C’était un grand diable élancé comme une gaule et maigre à l’avenant; il
portait en sautoir un de ces longs fusils qu’on nomme _canardières_; il
était vêtu de deux peaux de bique et coiffé d’un méchant feutre
recroquevillé; ses pieds étaient enveloppés dans des feuilles de
fougères ficelées avec des brins de joncs et destinées sans doute à
amortir le bruit de ses pas.
Le charbonnier et lui s’entretenaient à mi-voix, mais dans le silence de
la nuit on distinguait parfaitement les paroles qu’ils échangeaient. Je
prêtai l’oreille, et voici ce que j’entendis:
--Où sont-ils? demandait l’homme aux brodequins de fougères.
--Là, sous le hangar, dans la bruyère, répondit le maître.
«Sous le hangar...» c’était de nous sans doute qu’il s’agissait, et je
redoublai d’attention.
--Bon!... il faudra les décarcasser cette nuit, de peur des gardes...
as-tu un bon couteau?
--Oui, Zacharie l’a aiguisé hier contre une _pierre morte_, et il coupe
comme un _damas_... Tu emporteras les quatre membres au village, et nous
garderons les bas morceaux pour faire une fricassée.
Je sentais mes cheveux se hérisser d’horreur. Assurément ces gens-là
étaient des ogres, ainsi que je l’avais craint, et il n’était question
ni plus ni moins que de nous hacher menu comme chair à pâté.
Je commençais à trembler de tous mes membres, quand le charbonnier
reprit:
--Avant de te mettre à la besogne, viens boire un coup dans la hutte. Il
n’y a rien de tel qu’une lampée d’eau-de-vie de marc pour donner du
nerf...
Je les vis tourner autour des fourneaux et gagner la hutte, qui était
située à l’autre extrémité du chantier.
Dès qu’ils eurent disparu, je secouai Bigeard, qui dormait à poings
fermés, et je le réveillai.
--Hein! quoi encore? grogna-t-il en s’étirant... Qu’est-ce qu’il y a?
--Parle plus bas, murmurai-je d’une voix étranglée... Il y a que nous
sommes chez des ogres et qu’ils veulent nous manger.
--Tu es bête avec tes ogres, fit-il pour toute réponse en se retournant
sur la bruyère; laisse-moi dormir!
Mais j’insistai et, pour le convaincre, je lui contai brièvement ce que
j’avais entendu de la conversation du charbonnier avec le grand diable à
la canardière. Cela finit cependant par le remuer.
--Ce sont des brigands, dit-il en se dressant sur son séant et tout d’un
coup il se mit à pleurer tout bas.
--Il ne s’agit pas de chigner, repris-je énergiquement, mais de profiter
de ce qu’ils ont le dos tourné. Nous pouvons nous glisser derrière les
piles de rondins et de là gagner la forêt... Sauvons-nous vite!
Je parvins à le mettre sur ses pieds, je lui pris la main, et tous deux,
courbant le dos, nous sortîmes du hangar et nous nous glissâmes dans la
grande herbe humide de rosée... Nous marchions quasi à quatre pattes,
retenant notre souffle et choisissant de préférence les endroits herbus
qui pouvaient amortir le bruit de nos pas. Nous nous piquions les doigts
aux ronces et aux pieds de chardons, mais la peur nous empêchait d’être
douillets. Nous pûmes enfin atteindre sans encombre une lisière et, une
fois sous bois, nous nous redressâmes. Je me retournai.--Au sommet de la
coupe, les six fourneaux à charbon découpaient leurs masses noires
piquetées de points rouges, et, entre deux grands arbres ébranchés, la
lune à demi rongée nous regardait d’un air ironique.
--Ils ne se sont encore aperçus de rien, dis-je à Bigeard. Maintenant
prenons nos jambes à notre cou, et filons.
VI
A la fin de juin, les nuits sont courtes. Nous étions sous bois depuis
une heure à peine, que l’aube commença de blanchir entre les hautes
branches des hêtres et que les oiseaux réveillés se mirent à gazouiller.
Nous deux, nous ne disions rien; nous marchions, encore étourdis par la
peur et par ce brusque réveil. Je me sentais fort capot, et regardant de
côté mon camarade, je devinais à sa mine renfrognée et grognonne qu’il
était furieux contre moi. Peu à peu les arbres s’éclaircirent, et nous
arrivâmes à une lisière. Là, d’un commun accord, sans desserrer les
dents, nous nous laissâmes choir sur la mousse du fossé, et, balançant
machinalement nos genoux écartés, nous demeurâmes silencieux, occupés
chacun de notre côté à songer à notre triste situation. La mésaventure
de la nuit avait singulièrement refroidi mon zèle pour la recherche de
la Princesse Verte. D’un autre côté, la perspective d’un retour à
Juvigny, après notre escapade de la veille, n’avait rien de bien
réjouissant. Je m’imaginais avoir commis, en fuyant la classe de la sœur
Euloge et le logis paternel, une de ces fautes impardonnables à la suite
desquelles on n’a plus qu’à désespérer de la miséricorde de Dieu et des
hommes. S’il n’y avait eu que mon grand-père, je n’aurais pas eu de
pareilles hésitations; le brave homme m’aimait trop pour ne pas m’ouvrir
les bras tout grands dès qu’il m’apercevrait. Mais il y avait mon père
et ma grand’mère; je me représentais leur accueil courroucé et la
punition rigoureuse qu’ils ne manqueraient pas de m’infliger. Je me
voyais enfermé dans un cabinet noir, condamné au pain sec et à l’eau
pour des années, et l’idée d’un pareil châtiment ne m’inclinait guère à
retourner chez nous. D’ailleurs où était-ce _chez nous_? Nos marches et
nos contre-marches dans la forêt m’avaient complètement désorienté, et
avec cette propension des enfants à tout grossir, je me croyais déjà
bien loin, bien loin de Juvigny.
Le pays que nous avions devant les yeux m’était totalement inconnu. A
nos pieds, une friche semée de genévriers descendait jusque dans une
gorge profonde, dont le creux était sans doute arrosé par un ruisseau,
car il s’en dégageait un ruban de brouillard qui serpentait comme une
fumée au pied du coteau et nous voilait le fond du vallon. La colline
d’en face était couverte de vignes, et au-dessus de nos têtes, dans le
ciel d’un bleu fin, il y avait déjà une musique d’alouettes. Au fond de
la vallée brumeuse, une horloge d’église sonna cinq heures. Le soleil se
montra tout rouge au-dessus des vignes mouillées de rosée; puis ses
rayons glissèrent le long de la côte dans le brouillard, qui s’argenta
tout à coup, se déchira, s’enleva en minces flocons blancs et finalement
se dissipa pour nous laisser voir un ruisseau qui miroitait, des prés
tout jaunes et violets dans leur pleine maturité, enfin au loin, à
l’entrée de la gorge, un village dont les vitres roses étincelaient. En
même temps des coqs chantèrent, la corne d’un pâtre résonna dans les
rues du village et des mugissements de vaches lui répondirent du fond
des étables.
Ce gai soleil, ces prés en fleur, la musique des alouettes, tout ce
tapage du réveil me redonnèrent un peu de courage. Le brouillard que je
sentais au fond de moi se dissipa à son tour; il me semblait impossible
que cette belle matinée ne nous apportât pas enfin quelque agréable
compensation.
--Bigeard, dis-je timidement, tu fais la mine, est-ce que tu m’en veux?
Bigeard secoua les épaules avec un geste boudeur.
--Tu m’ennuies, grogna-t-il; oui, je t’en veux et je suis bien fâché de
t’avoir écouté... Toutes tes histoires de fées ne sont que des
menteries, et je suis une bête d’y avoir cru... En voilà un métier!
toujours courir dans les épines, ne pas manger son soûl ni dormir son
comptant, merci!... Je n’ai plus qu’une envie, c’est de m’en aller chez
nous.
Je remontrai à Bigeard que l’accueil que nous recevrions chez nous
n’avait rien de bien engageant, et je n’eus pas trop de peine à l’en
convaincre. Alors, le voyant rêveur, j’insinuai sournoisement que
peut-être ferions-nous mieux de poursuivre notre aventure et de nous
mettre sous la protection des fées de la forêt; mais cette réflexion
n’eut d’autre résultat que de rallumer sa colère.
--Les fées! s’écria-t-il, laisse-moi donc tranquille avec tes fées!...
Si elles avaient un peu de cœur, elles nous enverraient un bon
déjeuner... Mais elles se moquent de nous, et moi aussi je me fiche pas
mal d’elles ainsi que de ta princesse! Qu’est-ce que ça me fait, à moi,
qu’elle soit enchantée? Si quelqu’un la désenchante, ce ne sera pas
moi!... Ah! que je voudrais être chez nous, devant la table de notre
cuisine, avec mon bol de café au lait!... Tu n’as donc pas faim, toi?
--Si fait, répondis-je, nous pourrions descendre au village pour y
acheter du pain et des cerises... J’ai de l’argent.
Les yeux de Bigeard s’illuminèrent et sa figure se désembrunit:
--Combien as-tu?
--Cinq sous, répliquai-je fièrement en faisant tinter le billon dans ma
poche, et toi, qu’est-ce que tu as?
--Moi, murmura-t-il tout confus, pas grand’chose.
Il retourna ses poches et en tira son couteau, un bout de ficelle, trois
billes et un vieux clou.
--Ça ne fait rien, dis-je d’un ton magnanime; avec cinq sous, nous
pouvons très bien déjeuner... Arrive!
La perspective d’un déjeuner avait remis Bigeard en meilleure humeur.
Nous descendîmes par un petit _grippelot_ qui zigzaguait entre les bois
et des champs de luzerne: puis, après avoir bu un bon coup d’eau fraîche
au ruisseau, nous entrâmes dans le village. Une fois dans la grand’rue,
nous remarquâmes une animation peu ordinaire. Sur le pas des portes, les
femmes étaient affairées à plumer des canards; dans l’intérieur des
maisons, d’autres ménagères, debout, les manches retroussées devant la
_maie_, pétrissaient de la pâte ou bien garnissaient de cerises de
larges tartes aux bords jaunis à l’œuf, tandis que par les vitres des
fournils on voyait le four béant flamboyer. Ce spectacle de volailles
plumées et de pâtisseries bien affruitées augmentait encore les
tiraillements de notre estomac délabré.
--Voilà un pays où on a l’air d’aimer les bonnes choses, dis-je à
Bigeard, dont les yeux ronds et gourmands semblaient sortir de l’orbite.
--Ça doit être la fête, remarqua mon compagnon en suivant du regard une
paysanne qui traversait la rue, portant sur une plaque de tôle deux
tartes qui laissaient derrière elle une appétissante odeur de cerises
cuites.
Ce fut bien pis quand nous arrivâmes devant l’auberge, située en face de
l’église et de la maison commune. Là, on avait fait main basse sur les
volatiles de la basse-cour. Une demi-douzaine de poulets égorgés
pendaient aux barreaux des fenêtres. Des canards se sauvaient vers le
ruisseau en emportant au bec des entrailles de volailles vidées, tandis
que sur les marches un gros matou jaune grondait sourdement en se gavant
de débris de gésiers. Par la porte large ouverte on apercevait, devant
une claire flambée, le tournebroche où rôtissaient des carrés de porc
frais, en compagnie de canetons bardés de lard.
--C’est bon tout ça, Jacques! dit Bigeard en reniflant; entrons voir!...
Surtout ne va pas parler de ta princesse à ces gens-là, ils nous
mettraient à la porte.
L’hôtesse,--une petite femme maigre, délurée, à la voix
glapissante,--trottait par la cuisine, secouant une casserole, donnant
un coup de pied à un chat et un coup de fourgon dans la braise. Sur le
seuil, deux garçonnets de notre âge lorgnaient une _coquelle_ fumante de
panade à la crème et apprêtaient leur cuiller et leur écuelle. Rien qu’à
voir la panade et les mines de ces gamins, l’eau nous venait à la
bouche.
--Qu’est-ce que vous voulez, mes _gachenets_? nous cria l’hôtesse.
Je demandai du pain et des cerises pour mes cinq sous, que je fis tinter
sur la table.
--Du pain tant que vous voudrez, répondit-elle, je vais vous en couper à
la miche. Pour ce qui est des cerises, je n’en ai pas seulement ce qui
ferait mal dans un œil.
Elle nous tailla deux morceaux de pain de ménage, prit nos sous sans
cérémonie, puis se retournant vers un homme déjà mûr, à l’air grave, qui
rôdait autour des fourneaux en flairant les casseroles:
--Croiriez-vous, monsieur le maître, qu’on a tant cuit de tartes pour la
Saint-Jean, qu’on ne trouve plus une cerise dans tout le finage?
--Je le croirais, répondit l’autre en ouvrant sa tabatière et en humant
une prise, et avec cela il y a les maraudeurs qui ne respectent rien...
Hier encore, le garde en a pincé un qui dévalisait les cerisiers de la
plaine de Véel, en compagnie de deux petits vagabonds... Les petits
drôles ont pu se sauver, mais Saudax a empoigné le voleur au moment où
il dégringolait du cerisier, et l’a conduit ici pour verbaliser devant
M. le maire... Il a passé la nuit dans le bûcher de la mairie, et on va
le reconduire ce matin à Juvigny, où on lui fera son affaire.
--Tant mieux! s’écria l’aubergiste, en vidant la panade dans les
écuelles de ses garçons, je voudrais que ces maraudeurs fussent tous aux
galères.
[Illustration: JE DEMANDAI DU PAIN ET DES CERISES POUR MES CINQ SOUS.]
Je n’avais plus une goutte de sang dans les veines.--Dans ce pays où
l’on fabrique beaucoup de kirsch, les gens sont très jaloux de leurs
cerises, et la maraude est punie sévèrement. D’après ce qu’avait dit le
maître d’école, il était évident qu’il s’agissait de Césarin, et si on
nous reconnaissait, les choses menaçaient de mal tourner pour nous. Je
tirai Bigeard par la blouse; il cligna de l’œil; nous avions eu tous les
deux la même pensée et nous cherchions à nous esquiver, quand sur le pas
de la porte apparut un nouvel arrivant dont l’aspect augmenta encore mes
transes.
Ce n’était ni plus ni moins que le grand diable vêtu de peau de bique,
dont j’avais surpris, la nuit dernière, la conversation avec le maître
charbonnier; il s’était débarrassé de sa canardière et il avait troqué
ses brodequins de fougère contre de gros souliers ferrés. Il portait au
bras un large panier recouvert d’un linge blanc.
--Bonjour donc, Pitoiset, cria l’hôtesse; qu’est-ce que vous m’apportez,
mon brave homme?
--J’apporte de la chair fraîche, répondit celui-ci d’un ton mystérieux
et avec une grimace qui me firent frémir.
En même temps il souleva le linge qui voilait le panier, et, à ma grande
surprise, j’y aperçus deux cuissots de chevreuil, que l’hôtesse se hâta
de recouvrir soigneusement.
--Il faut mettre ça à l’ombre, de peur des gendarmes, dit-elle en
baissant le ton; je vas vous conduire à la cave.
Mais, tandis qu’elle décrochait un trousseau de clefs, son attention fut
attirée par une bruyante dispute des deux gamins occupés à manger leur
panade. L’aîné ayant quitté de l’œil la _coquelle_ pour contempler
l’homme au panier, le plus jeune, qu’on nommait _le Frisé_, avait
profité de sa distraction pour s’adjuger le gratin de la panade, qu’il
râclait sournoisement avec sa cuiller. Quand l’aîné s’aperçut de cet
abus de confiance, il poussa des cris de perroquet:
--Maman! geignait-il, maman! _le Frisé_ mange tout le gratin.
--Tant pis pour toi! répliqua l’hôtesse affairée.
--Eh ben! eh ben! continuait de gémir l’aîné en sanglotant, qu’est-ce
que j’aurai, moi? qu’est-ce que j’aurai?
--Tiens, voilà ce que tu auras! glapit l’aubergiste impatientée, en lui
allongeant une maîtresse claque, au moins tu chigneras pour quelque
chose!...
Il y eut alors un affreux tapage: les enfants, les chiens, le maître
d’école, l’aubergiste s’agitaient à qui mieux mieux.
--Il ne fait pas bon ici, murmurai-je à Bigeard; sauvons-nous!
Et je l’entraînai dans la rue, tandis que M. le maître haranguait _le
Frisé_.
Mais je n’étais pas au bout de mes angoisses. Au moment où nous passions
devant la maison commune, voilà qu’une petite porte s’ouvre, et qui en
voyons-nous sortir, au milieu d’un groupe de curieux?--Le pauvre
Césarin, flanqué d’un côté par le garde champêtre, et de l’autre par
l’appariteur.
Le malheureux ne pensait plus à rire ni à jouer du flageolet. Il
regardait d’un air piteux le clair soleil, les tilleuls en fleurs, l’eau
courante du ruisseau, et il faisait une grimace mélancolique.
--Oïe! oïe! oïe! s’exclama Bigeard, en ouvrant ses yeux ronds.
Je lui administrai un coup de coude pour l’inviter à se taire.
--Le voilà, le _manre_ sujet! Ah! le propre à rien! s’écriaient les
femmes à la vue du maraudeur. On va le mener en prison, _ç’a ben fait_!
Moi, je me disais avec une sueur froide dans le dos:--Il va nous
reconnaître, et on nous emmènera avec lui.
Il nous reconnut en effet; ses gros yeux bleus se tournèrent un instant
vers nous... Mais le brave garçon avait bon cœur; il ne voulut pas nous
mettre dans la peine. Il se contenta de cligner de l’œil à la dérobée,
puis tout d’un coup s’adressant à son escorte, il leva un bras et cria
de sa voix de stentor:--Par le flanc gauche, en avant, marche!
--Ah! le _malabre_! ah! l’effronté! murmuraient les commères
scandalisées.
On l’emmena, et tandis qu’on le suivait, nous pûmes nous dérober par une
ruelle transversale et regagner le _grippelot_ qui conduisait au bois.
Le spectacle de l’arrestation de Césarin avait produit sur moi une
impression pénible. Son silence charitable m’avait touché, et je
marchais sans mot dire en mordant d’un air morne dans mon morceau de
pain. Derrière moi, Bigeard montait en rechignant et poussait du pied
chaque caillou qu’il rencontrait. Quand nous fûmes à l’orée du bois, il
croisa les bras, et s’arrêtant:
--Ah çà! fit-il, où vas-tu encore me conduire?... Tu sais que j’en ai
plein le dos de ta Princesse Verte!... Je veux rentrer en ville, moi!
--Bigeard, m’écriai-je, si nous rentrons, on est capable de nous prendre
comme Césarin et de nous faire coucher aux _pompes_!
--Ça m’est égal, j’aime mieux encore ça que de coucher sous un arbre...
Si tu recommences le métier d’hier, je te plante là et je m’en retourne
tout seul.
--Tu n’aurais pas le cœur de me laisser, moi qui t’ai donné mes
tartines?
--Tu me devais bien ça, après avoir cassé mes deux œufs!
--Je t’ai aussi donné mes sous pour le déjeuner!
--Il était joli, le déjeuner, du pain sec!
--Si nous rentrons, repris-je en tentant un suprême effort, je connais
ton père... Tu auras la _schlague_, et moi aussi, sans compter qu’on
nous fourrera en prison après... Tandis que, si nous retournions au
bois... dame! nous aurions peut-être chance de trouver...
--Trouver quoi?
Je n’osais plus parler de la princesse, mais la forêt pleine de soleil,
de fleurs et de papillons me paraissait encore une perspective plus
agréable que notre rentrée au logis paternel.
--Nous pourrions trouver quelqu’un qui nous inviterait à dîner dans son
château, continuai-je... Tiens, si tu veux rester avec moi, je te
donnerai quelque chose.
--Quoi?
Je fouillai dans ma poche; j’en tirai une mignonne toupie en buis,--ma
préférée,--ainsi que la fine et solide ficelle câblée qui servait à la
faire virer, et je montrai le tout à Bigeard.
--Voilà, dis-je, ce que tu auras si tu veux m’accompagner.
Ses yeux brillèrent:
--L’_étrebi_ (la toupie)! s’écria-t-il... Et la ficelle avec?...
--Et la ficelle avec.
--Donne-la tout de suite, dit le méfiant Bigeard en tendant la main.
J’y consentis; il empocha ma toupie,--avec la ficelle câblée,--puis d’un
ton très décidé:
--Soit! murmura-t-il, j’irai encore avec toi; mais si d’ici à une petite
heure nous ne trouvons rien, tu me promets que nous retournerons chez
nous?
Je répondis par un geste résigné et affirmatif.
--Ta parole la plus sacrée?
--Ma parole!
Et je fis le serment sacramentel des enfants, qui consiste dans le
simulacre de se couper la poitrine en croix.
Nous rentrâmes dans la forêt par une belle allée bien verte, semée de
plantains en fleurs et surtout de fraisiers sauvages, parmi lesquels
Bigeard et moi nous glanâmes quelques fraises mûres. Tant que durèrent
les fraisiers, la gourmandise de mon compagnon étant en jeu, il ne
trouva pas le temps long; mais l’allée devint plus ombreuse et presque
humide, les fraisiers disparurent, nous ne vîmes plus que des plantains,
et le camarade recommença de geindre.
[Illustration: J’OCCUPAI MES LOISIRS A EXAMINER LE MANÈGE DES FOURMIS.]
--Nous n’arriverons donc jamais?... Tu vois bien qu’il n’y a pas plus de
château que sur ma main.
--Poussons encore un peu plus loin, insinuai-je, tiens, seulement
jusqu’à ce gros arbre qui est là-bas!
Quand nous fûmes au gros arbre, il se trouva que le chemin se bifurquait
en deux sentiers, dont l’un redescendait dans la direction du village et
dont l’autre s’enfonçait dans l’épaisseur du bois. Nous discutâmes un
moment sur le choix à faire. Bigeard soutenait qu’il fallait prendre le
premier; j’avais beau lui démontrer que nous retournerions sur nos pas,
il s’entêtait dans son idée.
--Eh bien, fit-il brusquement, attends-moi ici, au pied de l’arbre... Je
vais suivre le sentier jusqu’au premier tournant pour voir s’il va au
village, et je viendrai te le dire.
J’avais chaud, la mousse était douillette au pied du hêtre, et je
n’étais pas fâché de me reposer. Je m’assis donc, plein de confiance, et
j’occupai mes loisirs à examiner le manège des fourmis parmi les débris
de faînes qui jonchaient le sol autour de l’arbre.
J’attendis un quart d’heure, une demi-heure... Point de Bigeard. C’était
étrange.--Se serait-il perdu? me dis-je en me levant, et je me mis à
hucher:--Bigeard!
Silence profond. Alors j’enfilai à mon tour le sentier tournant.--Nulle
trace de mon camarade!--Je m’égosillais à appeler... Les loriots seuls
me répondaient par des sifflets ironiques... Le sentier tombait sur une
route forestière,--et cette route était déserte.
Il n’y avait plus de doute: le traître Bigeard m’avait abandonné.
VII
Parti, après m’avoir enlevé ma toupie et ma ficelle!...
--Ah! faut-il?... faut-il? m’écriai-je indigné.
En même temps de grosses larmes roulaient dans mes yeux, des larmes où
il y avait à la fois de la colère et de l’angoisse. Qu’allais-je devenir
désormais? Tout le temps que j’avais été en compagnie de Bigeard, je ne
m’étais pas cru absolument détaché de Juvigny. Au milieu de cette forêt
où nous nous trouvions perdus, la naïve et gourmande personnalité de mon
compagnon avait pour moi quelque chose de familier qui me donnait de
l’assurance. Bigeard était comme une sorte de fil intermédiaire entre la
maison paternelle et le monde étrange, inconnu, du «grand bois».
Maintenant le fil était rompu, et je restais seul dans le désert
verdoyant de la forêt.
Retourner du côté du village, c’était risquer d’être pris pour un
vagabond et d’avoir le sort de Césarin; m’enfoncer dans la futaie,
c’était peut-être m’exposer à mourir de faim ou à être mangé par les
bêtes sauvages. Pourtant je ne pouvais rester là sans bouger;
l’immobilité sur ce grand chemin me semblait insupportable. J’avais peur
d’avancer et je n’osais demeurer en place. A la fin, je me décidai à
suivre cette route forestière qui me paraissait un peu plus frayée que
les autres sentiers. Je renfonçai mes larmes et je me mis en marche.
Il faisait un temps délicieux, les arbres qui bordaient la route
arrêtaient dans leurs hautes branches les rayons trop brûlants et
répandaient sur le sol une ombre fraîche piquetée de points ensoleillés.
C’était comme une dentelle dont les jours étaient représentés par des
taches lumineuses, et les pleins par des découpures d’ombre. Je vois
encore ce joli chemin baigné dans un frais clair-obscur, avec ses deux
ornières où poussait l’herbe, et sa chaussée pierreuse étoilée des
fleurs roses de la petite centaurée. Çà et là une tige de ronce rampait
du fossé jusqu’au milieu de la route, ou bien un chardon droit comme un
cierge épanouissait sa tête violacée en plein soleil. Aux branches des
coudriers, de longs chèvrefeuilles s’entortillaient, se dressaient haut
dans l’air, puis retombaient en bouquets de corolles jaunes et rosées;
la forêt était tout embaumée de leur odeur de vanille. Dans les
merisiers noirs de fruits, les loriots modulaient amoureusement leurs
trois notes mélodieuses. On aurait dit des sons de flûtes invisibles.
Malgré mes ennuis et mes sérieuses préoccupations, le charme de la forêt
me gagnait peu à peu. A l’âge où j’étais, on subit facilement
l’impression des phénomènes extérieurs. La joie des choses me pénétrait,
et je recommençais à espérer. Au milieu de cette harmonieuse nature
forestière, j’éprouvais une sorte d’enivrement; le léger crépitement
produit par la chute des écailles menues pleuvant de la cime des grands
hêtres, l’imperceptible murmure de la rosée s’égouttant de feuille en
feuille, le fredonnement d’un bourdon enfoncé dans la corolle d’une
digitale, toutes ces merveilles de la vie intime des bois me rejetaient
dans mes songeries de fées et d’enchantement. Depuis vingt-quatre
heures, mes illusions au sujet de ma mystérieuse princesse s’étaient
passablement décolorées, et je crois que le prosaïque Bigeard n’y avait
pas nui, mais maintenant je les sentais se raviver tout doucement;
c’était comme un bouquet qu’on a longtemps tenu à la main et qu’on
trempe ensuite dans l’eau; les fleurs de la féerie, les belles fleurs
bleues qui tout à l’heure baissaient piteusement la tête, la
redressaient peu à peu et retrouvaient tout leur éclat. Je marchais
lentement, les yeux en l’air, les oreilles agréablement caressées, les
narines ouvertes toutes grandes pour aspirer la bonne odeur du bois, et,
en marchant, je me berçais avec ces mots que je répétais comme une
incantation: «Princesse Verte! Princesse Verte!»
Tout à coup mon pied buta contre un obstacle, mes yeux s’abaissèrent et
je m’arrêtai ébaubi.
Devant moi, séparée de la route par une barrière vermoulue posant sur
deux bornes de pierre usée, s’ouvrait dans l’épaisseur du bois une verte
avenue formée de hauts sapins moussus, alternant avec d’énormes buissons
de rosiers à cent feuilles. Certainement cette plantation symétrique,
cette barrière et ces roses de jardin annonçaient le voisinage de
quelque habitation. La barrière était à la vérité bien noircie et
effritée par la vétusté, les longues barbes de mousse qui pendaient aux
branches des sapins, les herbes qui poussaient dru sur le sol, les
rosiers aux allures désordonnées qui barraient le passage avec leurs
branches vertes chargées de roses, tout semblait indiquer que l’avenue
n’était guère fréquentée. Mais ce fut justement cet air d’abandon et
d’antiquité qui me séduisit. Je me figurai que j’arrivais dans un
domaine semblable à celui de la Belle au bois dormant. Les fées
avaient-elles enfin exaucé mes vœux, et cette avenue mystérieuse
conduisait-elle au palais enchanté de la princesse de mes rêves?
Mon cœur battait. Je me décidai à passer sous la barrière et je
m’engageai timidement dans l’avenue tournante dont l’épais gazon
assourdissait le bruit de mes pas. Tout y paraissait endormi; les sapins
étendaient leurs longs bras immobiles; au fond de la corolle des roses
dont j’écartais les tiges, des espèces de hannetons aux élytres d’un
vert doré sommeillaient, la tête enfoncée dans les pétales. Pas un
bruit, pas un souffle d’air. Après cinq minutes de marche, j’aperçus au
bout de l’avenue une maison d’assez belle apparence, au toit d’ardoise,
aux murs gris tapissés de lierre et de vigne vierge, et naturellement je
la pris incontinent pour un château. A mesure que j’avançais, les objets
devenaient plus précis. Le _château_ se dressait au milieu d’un
rond-point formé par les sapins; parmi les graminées de la pelouse, des
buissons de troène en fleur s’arrondissaient çà et là, répandant un
parfum très capiteux. On ne voyait aux entours aucune trace d’habitants.
Pour sûr j’avais devant moi un palais enchanté; les fenêtres étaient
closes, mais la porte qui s’élevait au-dessus de quelques marches de
pierre blanche, la porte était toute grande ouverte, et au lieu de
dragons pour en garder l’entrée, il y avait sur la dernière marche, de
chaque côté des jambages, un chien-loup à poil fauve et un chat tigré,
noir et gris, qui se tenaient tous deux assis sur leur train de
derrière, la tête relevée dans une attitude grave et recueillie. Mon
apparition ne sembla même pas les émouvoir; ils gardèrent leur
immobilité silencieuse, estimant sans doute de peu d’importance l’entrée
d’un bambin tel que moi dans leur domaine.
Enhardi par leur indifférence, j’avais déjà fait quelques pas à travers
la pelouse, quand tout à coup une voix brève, appartenant à quelque être
invisible, partit de la feuillée et m’interpellant:
--Halte! cria cette voix; ne bouge pas, mâtin!
Au même moment un singulier sifflement résonna au-dessus de ma tête, et
presque aussitôt je vis tomber à mes pieds un corbeau encore tout
pantelant, frappé à mort par le mystérieux projectile dont j’avais
entendu le bourdonnement. A l’aspect du corbeau, le chien-loup bondit
sur la pelouse en se tortillant silencieusement, et le chat tigré le
suivit, la queue en l’air, avec de courts miaulements étranglés. Mais
avant qu’ils eussent pu arriver jusqu’à l’oiseau mort, un nouveau
personnage sortit du fourré et celui-là avait une mine encore plus
étrange que les deux gardiens de la porte d’entrée.
C’était un petit vieillard très vif, coiffé d’un bonnet de velours noir
et vêtu d’une sorte de robe de chambre de bure grise qui lui tombait
jusqu’aux chevilles; avec cela, deux yeux perçants sous de gros sourcils
blancs, un teint de brique et une barbiche grise pointue. Sa houppelande
flottante et sa chemise entr’ouverte laissaient voir une poitrine très
velue; son cou ridé était nu; à mesure qu’il s’approchait, je crus
distinguer qu’il boitait.
La brusque apparition de ce personnage acheva de me terrifier.--Pour
sûr, me disais-je en regardant le bonnet de velours noir et la longue
robe de bure, celui-ci est l’_enchanteur_.--Sans m’accorder d’abord la
moindre attention, il repoussa d’un geste de commandement le chien et le
chat:--Holà, dit-il d’une voix nasillarde, va te coucher, _la Belle_, et
toi aussi, _la Bête_, file!--Et docilement les deux animaux silencieux
retournèrent reprendre de chaque côté de la porte leur grave posture
méditative. Il ramassa le corbeau et ajouta:--Voilà de quoi faire une
bonne soupe pour ce soir, mes camarades!
Alors seulement il daigna s’apercevoir de ma présence et me dévisageant
avec ses petits yeux percés en trou de vrille:
--D’où sors-tu, toi, crapoussin? me demanda-t-il.
Je lui répondis d’une voix mal assurée que je m’étais perdu dans la
forêt et que, me trouvant devant la grande allée de son _château_, je
m’étais permis d’y entrer pour demander mon chemin. Il examina ma figure
fatiguée, ma blouse déchirée, ma chevelure encore semée de brins de
mousse et de bruyère, et il reprit en levant un doigt menaçant:
--Tu es un gamin de Juvigny, toi, et tu as passé la nuit dans la
forêt?... Tu m’as tout l’air d’avoir fait l’école buissonnière, hein?
En présence d’une pareille perspicacité, il ne me restait plus qu’à dire
oui, et c’est ce que je fis en baissant le nez.
--Vous étiez deux, hier, dans le bois, continua-t-il; où est ton
camarade?
--Bigeard? répondis-je stupéfait, oui, il était avec moi, mais il est
parti.--Et je lui contai la trahison de mon compagnon.
[Illustration: D’OU SORS-TU, CRAPOUSSIN, ME DEMANDA-T-IL.]
L’_enchanteur_ m’avait écouté en tortillant sa barbiche. Quand j’eus
fini, il posa brusquement l’une de ses mains sur ma tête et me dit de sa
voix flûtée:
--Tu es le petit Pâquin!
Je tressaillis. Décidément cet homme étonnant savait tout, et je me
trouvais absolument en son pouvoir.
--Oui, murmurai-je d’une voix faible.
--Ah! fit-il sévèrement!... c’est bien, reste là et ne bouge pas d’une
semelle en attendant que je revienne.
Il s’éloigna avec pétulance, se précipita dans l’intérieur du _château_,
où je l’entendis qui donnait des ordres à un autre personnage
invisible.--Qu’allait-il faire de moi? Allait-il m’enchanter à mon tour
comme ces deux animaux que je voyais sur le pas de la porte? Car il n’y
avait plus à en douter, ce chat et ce chien qui s’appelaient _la Belle_
et _la Bête_, qui fixaient sur moi de singuliers regards, devaient être
des personnes changées en bêtes par l’enchanteur et punies ainsi
probablement de leur indiscrète curiosité. Plus je les examinais, plus
j’en acquérais la conviction. Ce chien et ce chat avaient de si étranges
façons! Le chat grave, la queue enroulée, dressait les oreilles, épiant
attentivement les mouches qui passaient devant son nez, puis tout d’un
coup il levait ses deux pattes de devant et, les rapprochant l’une
contre l’autre, attrapait une mouche au vol absolument comme je l’aurais
pu faire avec mes deux mains.--Le chien-loup au museau mobile, aux
oreilles tantôt levées et tantôt couchées, avait des yeux et des jeux de
physionomie pareils à ceux d’une créature humaine; avec cela il prenait
des postures et faisait des gestes de chat, se léchant une patte et la
passant soigneusement par-dessus son oreille pour se débarbouiller, à
l’imitation du matou, son camarade.--Toutes ces choses ne me
paraissaient pas naturelles, et les allures bizarres de l’_enchanteur_,
son costume et son langage ne me laissaient guère de doute sur le sort
qui m’attendait.
Si j’avais été plus au courant des histoires de ma petite ville,
j’aurais eu la clé de tout ce mystère et j’aurais deviné que mon
_enchanteur_ était tout bonnement un original nommé le canonnier Bannet,
dont on parlait parfois chez mon grand-père.--Ce canonnier Bannet avait
servi sous le premier empire, et il avait été blessé à Waterloo. A la
restauration, il s’était marié à Juvigny, puis, devenu veuf, et s’étant
brouillé avec ses enfants, il avait pris le séjour de la ville en
aversion. Il s’était fait bâtir une maison dans le bois du Juré, et il
vivait là comme un loup depuis des années, descendant rarement en ville,
faisant lui-même son lit et sa cuisine, herborisant, collectionnant des
insectes et tendant des pièges aux petits oiseaux. En qualité de
compagnon d’armes, mon grand-père le connaissait et le visitait parfois,
et depuis, il m’a souvent conté la vie excentrique de son camarade
l’ancien artilleur; mais à cette époque je me mêlais peu aux
conversations de grandes personnes, et le nom du canonnier Bannet
n’avait jamais beaucoup attiré mon attention, trop absorbée par la
féerie pour s’occuper de ces détails prosaïques.
Au bout de dix longues minutes, le colloque qui avait lieu dans
l’intérieur du logis cessa, et je vis sortir un petit domestique en
blouse bleue qui s’élança dans la direction de l’allée des sapins et
disparut. Peu après, l’enchanteur arriva à son tour sur le pas de la
porte et descendit les marches. Il se dirigeait vers moi clopin-clopant
et d’un air méditatif.
--En quelle espèce de bête va-t-il me changer? me demandais-je en
frissonnant.
Quand il fut près de moi, il s’arrêta, me dévisagea en silence, puis
brusquement:
--Mieux vaut courir les bois que de moisir à l’école, hein, petit
Pâquin? me demanda-t-il en me pinçant légèrement l’oreille.
--La chère sœur m’avait mis à la porte, répondis-je entre mes dents.
--Ha! ha!... Et pourquoi n’es-tu pas rentré chez toi?
--Parce que j’avais peur d’être grondé... Et puis j’avais envie de voir
le «grand bois».
--Que diantre y as-tu fait toute la soirée dans le grand bois?... Tu
cherchais des nids, je parie, mon gaillard!... Mais la saison est
passée.
--Non, m’écriai-je pour me disculper, je me moquais bien des nids, je
cherchais autre chose!
--Quoi donc?... Allons, confesse-toi... Je verrai bien si tu dis la
vérité, car je sais tout.
Puisqu’il savait _tout_, il ne fallait pas songer à le tromper... Je lui
avouai que j’étais parti à la recherche d’une princesse que je voulais
désenchanter, comme le bel _Avenant_ était allé à la recherche de la
_Belle aux cheveux d’or_.
Il m’écoutait en frottant avec un bruit sec les paumes de ses mains.
--Drôle de moutard! murmurait-il en nasillant, puis il ajouta d’un ton
narquois:
--Et peut-on savoir comment elle se nomme, ta princesse?
--Elle s’appelle la Princesse Verte... C’est-à-dire c’est ce nom-là que
je lui ai donné... Mais peut-être bien en a-t-elle un autre, parce
que... vous savez... je ne suis pas très sûr.
--Oui, oui, je conçois, interrompit-il en ricanant... Eh! petit, tu ne
t’es pas trompé; elle se nomme bien la Princesse Verte.
--Vous la connaissez?
--Je la connais, répondit-il gravement.
--Est-ce que?... est-ce qu’elle demeure dans votre château?
--Elle demeure ici et ailleurs encore... partout où il y a des arbres.
--C’est une grande princesse alors?
--Oui, dit-il en s’animant, c’est une reine et c’est aussi une fée, la
reine des fleurs, des insectes et des oiseaux.
Ses petits yeux gris pétillèrent.--Pas un brin d’herbe ne pousse sans sa
permission; c’est elle qui nourrit les hommes et les bêtes, et sans elle
le monde périrait.
--Ah! m’écriai-je ébahi, et vous la voyez quelquefois, vous, monsieur?
--Tous les jours.
--Est-ce que les petits garçons peuvent la voir?
--Oui, quand ils sont sages et qu’ils ont le _don_.
Je ne comprenais pas bien ce qu’il entendait par «avoir le don», mais
cette formule mystérieuse faisait de nouveau travailler mon imagination.
Je restais muet, roulant à droite et à gauche des regards curieux.
Pendant ce temps l’_enchanteur_ me dévisageait toujours, et ses yeux
perçants avaient l’air de lire au fond de moi.
--Je parie que tu as faim? me demanda-t-il brusquement.
L’estomac recommençait en effet à me tirailler et je répondis par un
signe affirmatif.
--C’est bon, nous allons chercher dans mon potager de quoi te faire
déjeuner... Viens!
Il m’emmena, non loin de la maison, dans une étroite clairière entourée
de gros hêtres.
--C’est ici, murmura-t-il.
J’avais beau écarquiller les yeux pour tâcher d’apercevoir ce qu’il
appelait «son potager», je ne voyais rien qu’un gazon ras et déjà brûlé.
Pourtant, à certains endroits, sur cette pelouse sèche une herbe verte
poussait plus drue et formait autour d’un hêtre un large anneau
verdoyant et moussu.
Mon _enchanteur_ s’agenouilla, fourragea des deux mains dans cette
verdure, et je vis qu’il y cueillait de petits champignons couleur
noisette, gros à peine comme des pièces de vingt sous. Quand il en eut
récolté une cinquantaine, il se releva et dit:
--Maintenant allons les faire cuire!
--Est-ce qu’il voudrait m’empoisonner? pensai-je, pris d’une nouvelle
appréhension.--Monsieur, hasardai-je craintivement, les champignons,
est-ce que ce n’est pas du poison?
--Il y en a de bons et de mauvais, répondit-il, comme il y a de bonnes
et de méchantes gens... Ceux-ci sont des _mousserons_, et tu pourras les
manger sans crainte; c’est la Princesse Verte qui nous les envoie.
--Vrai?
--Oui, continua-t-il en souriant, elle vient se promener ici tous les
matins... Là où elle a marché, l’herbe devient plus verte, et il y
pousse des champignons.
J’étais de plus en plus émerveillé de tout ce qu’il m’apprenait; je le
suivis docilement dans la cuisine, où nous entrâmes, escortés par _la
Belle_ et _la Bête_. C’était une pièce enfumée, d’aspect fort modeste,
avec une cheminée de pierre brute, où l’_enchanteur_ jeta une bourrée
qui _claira_ lestement. Il avait décroché la poêle, et, l’ayant posée
sur un trépied, il y découpait de petits morceaux de lard qui se mirent
à frire avec des frémissements appétissants. Postés de chaque côté des
chenets, le chien et le chat épiaient tous les mouvements de leur
maître, se passaient silencieusement la langue sur leurs babines et
semblaient se délecter au bruit de la friture. Mon hôte cependant lavait
ses champignons, hachait de fines herbes, puis il jetait le tout dans la
poêle bouillante. Une alléchante odeur se répandit dans la cuisine.
Alors il installa un couvert, du pain et du vin clairet sur un bout de
la table, et m’y fit asseoir. Je goûtai d’abord les champignons avec une
certaine méfiance, puis, les trouvant très bons, je revins à la charge
et n’en laissai pas un sur mon assiette.
--Il paraît que cela va sous ta meule! me dit l’_enchanteur_ avec son
rire goguenard; maintenant bois un coup... Tu aimes donc les contes de
fées, petit Pâquin?
--Oui, répondis-je en essuyant ma bouche, j’aime surtout les bonnes fées
et les braves enchanteurs qui d’un coup de baguette font toutes sortes
de prodiges. Seulement mon grand-père dit que c’était bon dans le temps
passé et qu’on ne voit plus de ces choses-là à présent.
--On en voit toujours quand on sait regarder, répliqua-t-il
sérieusement.
Le doigt de vin que j’avais bu commençait à me délier la langue, et puis
l’_enchanteur_ avait l’air si bon enfant que je m’enhardis.
--Je voudrais tant voir un prodige! m’écriai-je... Est-ce que vous
pourriez en faire un, vous, monsieur?
--Viens! dit-il en se levant.
Il m’emmena dans une pièce voisine, qui paraissait être son cabinet de
travail et qui était meublée d’une façon très extraordinaire. Des filets
à papillon et des boîtes oblongues de fer-blanc étaient accrochés au
mur, à côté de cadres vitrés tout garnis d’insectes. Sur des rayons de
bois blanc, il y avait pêle-mêle, avec des piles de bouquins, des rames
de papier gris, des hiboux empaillés dont les yeux de chat me faisaient
peur, et des reptiles enfermés dans des bocaux pleins d’un liquide
jaunâtre. Sur une large table carrée, je vis un cahier couvert de
parchemin jauni,--son grimoire sans doute,--puis une collection d’objets
bizarres: des pinces, des loupes, des fioles et des débris de
plantes.--Devant la fenêtre, une caisse carrée, dont le dessus était
hermétiquement clos par un couvercle de verre transparent, était exposée
en plein soleil.
L’_enchanteur_ l’examina un moment, puis, me faisant monter sur un
tabouret et me désignant du doigt le fond de la caisse:
--Regarde! me dit-il gravement, attention!
Je ne vis d’abord qu’une couche de terre grise qui tapissait le fond, et
sur cette terre je finis par distinguer quelque chose qui ressemblait à
une longue fève brune, annelée et terminée en pointe aux deux bouts;
puis comme le rayon de soleil descendait jusqu’à cette _chose_, je la
vis insensiblement se mouvoir, s’écailler et enfin se fendiller comme
une châtaigne grillée qui fait éclater son écorce... Tout à coup,--ô
merveille!--des couleurs chatoyèrent à travers les déchirures, et une
créature vivante sortit de ces débris recroquevillés. C’était un
papillon. Je distinguais maintenant sa tête pointue ornée de frêles
antennes grises, ses yeux brillants d’un brun clair, son corselet
velouté et l’extrémité aiguë de son ventre, sur lequel ses ailes étaient
encore collées. Peu à peu les ailes se détendirent, firent le moulinet,
puis s’arrêtèrent; elles étaient roses et grises avec des diaprures d’un
vert brun... Bientôt le papillon se montra dans toute la magnificence de
ses couleurs fraîches et se mit à voleter lentement entre la terre et le
couvercle vitré... Je poussai un soupir d’admiration.
--Hein! est-ce beau? fit à son tour l’_enchanteur_, qui s’était penché
derrière moi: c’est le _sphinx de vigne_... Un superbe échantillon!
--Et c’est vous qui avez changé cette vilaine fève brune en un beau
papillon? lui demandai-je en le regardant avec une déférence mêlée de
crainte.
--Je n’ai rien fait, répondit-il, c’est celle que tu appelles la
Princesse Verte qui a fait ce prodige... Je ne suis que son humble
serviteur.
--Elle est bien puissante, la princesse!
--Si elle l’est! s’écria-t-il, tandis que sa figure s’illuminait; je le
crois!... Elle n’a qu’à souffler sur la moindre graine pour la changer
en une plante fleurie.
Il ramassa sur la table un gland de chêne et me le montra:
--Tu vois ceci, cela tient dans le creux de la main: eh bien! si elle
veut, elle peut le métamorphoser en un arbre aussi haut et aussi touffu
que ceux que tu aperçois là-bas dans la forêt.
--Je voudrais bien... commençai-je timidement.
--Quoi?
--Voir la Princesse Verte!
--Tu la verras... Patience!
--Quand? m’exclamai-je, tandis que mon cœur battait.
--Ce soir, si tu es obéissant... Mais auparavant, comme nous aurons à
marcher, tu vas d’abord faire un petit somme... Mets-toi ici.
Il me poussa dans une vieille bergère en velours d’Utrecht d’un jaune
fané, qui occupait un coin de la pièce, et me posant un doigt sur le
front:
--Dors, poursuivit-il; pendant ce temps, je vais te faire un peu de
musique...
Il fouilla dans une armoire et tira d’un étui de peau une petite boîte
ayant la forme et l’apparence d’une tabatière d’écaille, puis il la
remonta lentement avec une clé, comme il aurait fait pour une pendule,
et la plaça avec précaution sur la table.
Tout à coup, comme par enchantement, des flancs de cette boîte jaillit
une claire musique cristalline, doucement mélodieuse, égrenant des notes
grêles et limpides, pareilles au bruit de l’eau qui tombe goutte à
goutte au fond d’un réservoir. Tandis que cette mélodie délicate me
berçait, l’_enchanteur_ s’était assis devant la table, en face d’une
touffe de plantes sauvages qui trempaient dans un grand verre d’eau. La
tête penchée, il examinait chaque tige fleurie à la loupe. Mes yeux se
fermaient à demi; entre mes cils je voyais encore le profil aigu du
vieillard se découpant en silhouette sur la baie de la fenêtre
ouverte,--et derrière lui, les feuillages verts qui se balançaient au
vent et semblaient en s’inclinant suivre la mesure de cette musique
mystérieuse; puis tout se brouilla, et je m’endormis.
VIII
Je fus réveillé en sursaut par un tapage dont je ne me rendis pas bien
compte tout d’abord. C’était _la Belle_ qui jappait et sautillait autour
de l’_enchanteur_, tandis que _la Bête_ faisait chorus en miaulant
sourdement et en se frôlant de la tête à la queue contre les pieds de la
table. Je me frottai les yeux et je vis que mon hôte avait changé de
costume pendant mon sommeil: il avait substitué une veste de chasse à sa
robe de chambre, et un chapeau de paille à son bonnet de velours; de
plus il avait bouclé des guêtres de cuir autour de ses jambes inégales.
Cette métamorphose était précisément la cause de la surexcitation des
deux animaux, qui l’interprétaient sans doute d’après leurs souvenirs et
y voyaient une perspective d’agréable promenade.--Le soleil, déjà bas,
lançait dans la chambre des rayons plus obliques, et par la porte de la
cuisine j’aperçus une table dressée, avec deux couverts et la soupière
fumante au milieu.
--Allons, petit Pâquin, dit l’enchanteur en me secouant le bras, à
table!... Nous avons une bonne course à faire ce soir pour aller chez la
Princesse Verte, et il te faut prendre des forces.
Je quittai, en m’étirant les bras, la douillette bergère, et nous
passâmes dans la cuisine. Le dîner se composait de la fameuse soupe au
corbeau et d’un gigot rôti _à la ficelle_ par les soins du petit
domestique. L’_enchanteur_ paraissait doué d’un bel appétit et mangeait
comme quatre; quant à moi, je ne sais si le potage, dont je connaissais
trop l’étrange composition, était la cause de mon dégoût pour la
nourriture, ou si l’émotion de voir bientôt la Princesse Verte me
rassasiait par avance, mais j’avais grand’peine à avaler ce qui était
sur mon assiette. Quand nous eûmes dépêché notre dessert,--un carré de
fromage et des cerises de bois,--l’_enchanteur_ bourra sa pipe,
l’alluma, puis, me regardant dans le blanc des yeux, d’un air solennel:
--Il est temps de nous mettre en route, me dit-il; tu n’as pas peur,
petit Pâquin?
--Non, monsieur, répondis-je en frissonnant.
--Quoi qu’il arrive, tu me promets d’être docile et d’obéir à tous mes
commandements?
Je le promis d’une voix un peu étranglée.
--Bon!... tu es un brave, continua-t-il en prenant son bâton. En route!
Nous descendîmes les degrés qui menaient au rond-point. _La Belle_ et
_la Bête_ nous escortaient, queue en l’air et oreilles dressées.
--Nenni, s’écria l’_enchanteur_ en se retournant vers les deux animaux,
nenni, je ne veux pas de vous, mes camarades! Qu’on rentre au logis, et
lestement.
Ils rebroussèrent chemin, la queue basse, mais sans murmurer. Quand nous
nous engageâmes dans l’avenue des sapins, je tournai la tête un moment
et je les vis tous deux assis sur leur train de derrière, de chaque côté
de la porte d’entrée, dans la même posture grave et recueillie qu’ils
avaient lors de mon arrivée.
A l’extrémité de l’avenue, au lieu de suivre la route forestière où
j’avais passé le matin, le vieillard prit un sentier étroit sous la
futaie déjà plus sombre. Chemin faisant, il arrachait une feuille à une
branche et me la mettant sous le nez:
--Sais-tu ce que c’est que ça, petit Pâquin? me demandait-il... c’est
une feuille de charme. Remarque comme elle est différente de celle-ci,
qui appartient à un érable, et il en est de même pour chaque espèce
d’arbres; leurs feuilles sont diversement découpées suivant un dessin en
rapport avec l’arbre qui les porte; c’est ainsi que la couleur des yeux
ou des cheveux, les lignes du nez ou du front différencient des hommes
qui, au premier abord, ont l’air de se ressembler. Quelle variété de
formes, et cependant ce sont toujours des feuilles! Cela aussi, c’est
une merveille, et tu vois qu’on rencontre des choses surprenantes
ailleurs que dans les contes de fées.
--Et ceci, reprenait-il en coupant un bouton à la tige d’un coquelicot
qui fleurissait sur une place à charbon, voilà encore un prodige!... Il
ouvrit le bouton vert et me montra comme les rouges pétales du
coquelicot étaient empaquetés et repliés avec soin dans l’intérieur.
--Si tu avais à serrer une redingote dans un étui à chapeau, tu ne t’en
tirerais pas aussi adroitement, toi!... Il y a dans je ne sais quel
conte une fée qui renferme une aune de toile dans une coquille de noix;
ça n’est guère plus étonnant que ce gros coquelicot qui tient dans une
si petite enveloppe et qui en sort sans avoir un pli, sans être
chiffonné, dans tout le lustre de sa toilette neuve... Oui,
continua-t-il en s’échauffant et en frappant la terre de son bâton,
vois-tu, petit, la forêt est remplie de merveilles, nous ne pouvons
faire un pas sans passer près d’un miracle, nous vivons en pleine féerie
sans nous en douter. Il y a dans les arbres, dans la mousse et jusque
sous la terre plus de prodiges et d’enchantements que l’imagination des
conteurs d’histoires n’en a entassé dans les livres depuis l’invention
de l’écriture... Retiens cela, et tu comprendras combien c’est vrai
quand tu connaîtras... la Princesse Verte.
Je l’écoutais bouche béante, et nous allions ainsi devisant parmi les
sentiers de plus en plus obscurs, à l’extrémité desquels tombaient déjà
les vapeurs du crépuscule.
--Y serons-nous bientôt, monsieur, chez la princesse?
Nous étions au milieu d’une tranchée qui s’ouvrait à travers bois à la
crête de la colline; au-dessous de nous la forêt se creusait en
entonnoir, et nos regards, glissant sur les feuillées mobiles et
mollement onduleuses, descendaient de massifs en massifs jusqu’à des
nappes d’un vert plus sombre que noyait à demi une buée bleuâtre,
s’élevant du creux de la combe.
L’_enchanteur_ s’arrêta et désignant du bout de son bâton les fonds
vaporeux de l’entonnoir:
--Elle demeure tout là-bas où tu vois ces fumées, dit-il; mais, avant
d’y arriver, nous avons encore à marcher et voici la nuit... Je pense
que tu n’as pas peur, la nuit, petit Pâquin?
--Non, non, balbutiai-je, effrayé moi-même de l’audace avec laquelle je
mentais, moi qui, même à la maison, n’osais pas aller me coucher sans
chandelle.
--Tant mieux! reprit-il, car maintenant le plus difficile va commencer.
Du reste, qu’il fasse clair ou qu’il fasse nuit, la chose est peu
importante, puisque je vais être obligé de te bander les yeux.--En même
temps il tira de sa poche un mouchoir blanc qu’il plia en marmotte sur
son genou. J’eus un mouvement craintif qui ne lui échappa point.
--Souviens-toi, s’écria-t-il d’une voix sévère, que tu as promis de
m’obéir docilement... Je vais t’attacher ce bandeau sur les yeux et je
te conduirai par la main; si tu faisais seulement mine de soulever le
mouchoir pour chercher à voir malgré ma défense, il t’arriverait
malheur, je te préviens. Un bon averti en vaut deux.
Que faire? J’étais dans mes petits souliers, et je n’osais aller contre
les fantaisies de ce terrible vieillard. Je promis de suivre de point en
point ses recommandations. Il me posa le bandeau sur les paupières, le
noua solidement derrière ma tête, ajusta encore par-dessus un second
mouchoir, qu’il assujettit avec ma casquette, et je me trouvai plongé
dans une nuit profonde. J’entendis une voix nasillarde qui me
demandait:--Respires-tu facilement, petit Pâquin?--Et sur ma réponse
affirmative:--A merveille! fit-il en me prenant la main, marchons et
lève bien les pieds.
Nous nous remîmes en route. Maintenant que je n’y voyais plus, mon
imagination battait la campagne. Les discours étonnants de
l’_enchanteur_, ce bandeau sur les yeux, tout cet appareil mystérieux
surexcitaient encore mon esprit chimérique; cette fois je croyais
sérieusement nager en pleine féerie et être environné de sortilèges. Le
moindre souffle d’air dans la feuillée me semblait le frou-frou de la
robe traînante d’une fée; le bourdonnement des cerfs-volants et des
longicornes qui volaient au crépuscule était pris par moi pour le
battement d’ailes d’un sylphe ou d’un _sotret_ (le lutin de nos pays).
Je me figurais que j’entendais à droite et à gauche comme le
fourmillement d’une légion de nains marchant dans le fourré. Parfois le
vent de la nuit soupirant dans les branches des arbres avait des accents
pareils à ceux d’une voix humaine; de vertes odeurs d’herbes et de
fleurs sauvages arrivant par bouffées me semblaient les haleines
embaumées des fées de la forêt, et tout là-bas, au loin, un cor qui
résonnait longuement me faisait songer au cor enchanté d’Oberon. Même, à
un certain moment, enfreignant la défense de mon guide, je soulevai un
coin du mouchoir, et j’aperçus avec une vague terreur des centaines de
petites lueurs vert pâle qui paraissaient danser dans le gazon d’une
clairière. Cela me remua tellement que je ne pus m’empêcher de
tressaillir.
--Qu’as-tu? me demanda l’_enchanteur_.
--Rien, rien, murmurai-je, n’osant paraître effrayé, de peur de faire
deviner ma désobéissance; c’est que mon pied a tourné.
--Tu dois être un peu fatigué, reprit-il; attends, je vais te porter...
Aussi bien le chemin devient difficile.
Il m’enleva dans ses bras robustes et me posa à califourchon sur ses
épaules. A partir de ce moment, je ne me rendis plus compte de rien.
Seulement, au bout d’un quart d’heure, il me sembla que les murmures des
feuillées avaient cessé et qu’on ne sentait plus l’aromatique odeur
particulière à la forêt. L’air était plus chaud, et on eût dit que nous
nous trouvions en rase campagne. Des roulements de charrettes
résonnaient sur les routes et on entendait au loin des aboiements de
chiens.
--Où sommes-nous? demandai-je inquiet.
--Nous approchons, répondait la voix nasillarde de l’_enchanteur_. Peu à
peu l’air devint encore plus lourd, les odeurs qui me venaient aux
narines avaient pour moi quelque chose de familier et de déjà respiré.
Je me figurais que nous entrions dans une habitation quelconque et que
nous montions les marches d’un escalier. Puis j’entendis distinctement
le grincement d’une porte qui s’ouvrait. Enfin mon conducteur m’enleva
brusquement de dessus ses épaules et me posa sur mes pieds.
--Maintenant, dit-il de son ton goguenard, en desserrant les nœuds du
mouchoir, tu peux soulever ton bandeau...
O stupeur! ô honte! ô confusion! Au moment où je croyais contempler la
Princesse Verte dans la splendeur de son palais illuminé, je me trouvai
dans notre cuisine, face à face avec ma grand’mère Pâquin, qui
m’entraîna par le bras dans la salle à manger, éclairée par une maigre
chandelle, et où j’aperçus tout d’abord mon père et mon grand-père.
--Avancez, vagabond! mugissait ma grand’mère.
Le premier mouvement de mon grand-père fut de me prendre dans ses bras,
mais il s’arrêta sur un geste de mon père et se contenta de serrer la
main de mon traître d’_enchanteur_ qui riait sournoisement dans sa
barbe.
--Merci, dit-il, canonnier Bannet, nous vous sommes tous très
reconnaissants de nous avoir ramené ce drôle qui nous a mis dans une
inquiétude sans pareille.
--Bah! dit l’artilleur en riant, l’enfant est très gentil, et il m’a
beaucoup amusé... J’espère que vous ne le gronderez pas trop; il est
déjà bien assez puni!... Il a dîné avec moi, et il n’a plus besoin de
rien que de se coucher.
--Oui, ajouta sévèrement mon père, qu’il se couche, nous règlerons
demain son compte!
--C’est moi qui le ramènerai à la sœur Euloge, continua ma grand’mère,
en allumant un bougeoir et en me poussant vers la _chambre d’ami_; je le
recommanderai au prône... Au lit, au lit, mauvais sujet!
--Bonsoir, petit Pâquin, me cria le vieux Bannet en guise de
consolation, tu reviendras me voir un jour dans mon _château_, et nous
recauserons de la Princesse Verte. . . . . . .
Le lendemain était un dimanche; je le passai enfermé dans un galetas
attenant au grenier, en tête-à-tête avec mon pain sec et mon _Histoire
sainte_. Puis le jour du châtiment arriva, le terrible lundi où je
devais reprendre le chemin de l’école en compagnie de ma grand’mère. La
sombre perspective de cette rentrée me tint éveillé pendant une partie
de la nuit du dimanche au lundi. Pelotonné dans mon petit lit, j’épiais
avec effroi les traces des premières blancheurs de l’aube à travers les
persiennes. Je souhaitais ardemment que la nuit ne finît jamais et que
le soleil oubliât de se lever. Malheureusement il se leva en dépit de
mes prières; il se montra radieux comme pour mieux éclairer ma
confusion. A la cloche de huit heures, la grand’mère Pâquin, inflexible
comme le destin, me traîna vers l’école de la rue du Bourg. Quand nous
entrâmes dans la classe de la sœur Euloge, tous les élèves étaient à
leur place, sauf le perfide Bigeard, que j’aperçus au pied de
l’estrade,--à genoux, un bonnet d’âne sur la tête et les mains en
croix.--En guise de bienvenue, il me tira la langue, mais cette grimace
injurieuse me laissa indifférent; je ne pensais qu’à mes propres misères
et à la punition qui me pendait à l’oreille.
Elle fut cruelle. Après avoir écouté les recommandations de ma
grand’mère et l’avoir reconduite jusque dans le couloir, la sœur Euloge
revint vers moi, les sourcils froncés:
--Ah! dit-elle, monsieur Jacques, vous aimez la promenade, eh bien, vous
vous promènerez encore ce matin,--avec moi;--je vais vous conduire à
toutes nos sœurs, et pour qu’elles sachent bien ce que vous êtes, je
vais d’abord vous accrocher ceci au dos.
En même temps elle tira de son pupitre un large écriteau de carton sur
lequel on lisait moulé en belle ronde:--_Vagabond_,--et malgré mes
résistances elle me l’attacha entre les deux épaules; puis, me prenant
par la main, elle m’emmena, ainsi accoutré, à travers les classes des
filles.
A mon arrivée dans chaque salle, les petites filles se levaient sur leur
banc et me montraient du doigt en chuchotant; la sœur Euloge contait
tout haut mes forfaits à ses collègues, et c’étaient des:--Oh! monsieur
Jacques!--des roulements d’yeux, des bras levés au ciel, qui m’agaçaient
singulièrement. Mais ce qui me mortifiait le plus, c’étaient les rires
étouffés et les exclamations moqueuses de toutes ces petites filles. A
chaque classe la scène recommençait, et il y avait six classes. A la
fin, n’y tenant plus, rouge de honte et pleurant de rage, je me roulai
sur le parquet, dérobant ainsi à tous les yeux l’abominable pancarte, et
j’eus une crise nerveuse qui termina mon supplice...
Aujourd’hui je resonge à ces souffrances enfantines avec un sourire, et
je comprends ce qu’il y a de profondément, d’intimement humain dans le
vers de Virgile:
. . . Forsan et hæc olim meminisse juvabit[1].
[1] «Peut-être un jour le souvenir même de ces choses vous réjouira.»
Oui, le souvenir des douleurs passées et des lointaines épreuves devient
plus tard pour nous un motif de joie.--Je me rappelle avec bonheur le
brave grand-père, l’austère et sèche grand’maman et l’impitoyable sœur
Euloge; mais surtout l’après-midi passée dans le «grand bois» avec le
canonnier Bannet. J’ai rendu, depuis, à l’_enchanteur_ de fréquentes
visites; il m’a fait enfin connaître la vraie Princesse Verte,
c’est-à-dire la forêt avec toutes ses merveilles et tous ses
enchantements, la forêt qui a été mon initiatrice et mon amie, et à
laquelle j’ai voué un éternel et violent amour.
LES SABOTIERS
Les sabotiers se sont installés au fond de la combe, près d’une lisière
de forêt où un ruisseau chante clair comme une flûte. Toute la famille
est là: le maître sabotier avec son fils et son gendre qui lui servent
d’ouvriers, les apprentis, la vieille ménagère et les marmots qui
pataugent dans les cressons du ruisseau. Sous les aulnes s’élève la loge
de planches où couche la maisonnée; non loin, les deux mulets, qui ont
amené l’attirail du campement, sont attachés à des pieux et tirent leur
longe pour donner çà et là un coup de dent à l’herbe du fossé. L’automne
dernier, la troupe était campée sur les hauts plateaux de la forêt; où
ira-t-elle à l’automne prochain? Qui le sait? Le maître lui-même
l’ignore. Tout dépendra des hasards et des chances de l’exploitation;
car le sabotier est pareil à l’alouette des champs: il ne fait pas deux
fois son nid dans le même sillon. Il parcourt successivement tous les
cantons de la forêt, s’arrêtant là où une coupe va être exploitée et où
il trouve à faire un bon marché. Il a bien, là-bas, dans quelque village
voisin, une maison au vieux mobilier poudreux, mais il ne l’habite guère
que dans les mortes-saisons, et ne s’y retire définitivement que pour
dormir son dernier sommeil.
Cette année, l’installation est à souhait. On se trouve à l’aise au fond
de cette combe verte et paisible, à deux pas de la coupe, où se dressent
les arbres achetés sur pied et marqués du marteau de l’adjudicataire. Ce
sont de beaux hêtres, dont les ramures grises se détachent nettement sur
le ciel bleu d’avril. Ils ont 50 pieds de fût, 1 mètre de circonférence
à la fourche des branches, et chacun peut donner six douzaines de
sabots. Il y a aussi, dans le lot, quelques pieds de tremble, d’aulne et
de bouleau; mais le sabotier n’en fait pas grand cas. Les sabots qu’on
fabrique avec ces essences sont à la vérité moins cassants, mais leur
bois est spongieux, et l’humidité le pénètre facilement. Les sabots de
hêtre, à la bonne heure! Ils sont élégants et légers, et le pied s’y
tient sec et chaud, en dépit de la neige et de la boue.
Donc toute la troupe est en mouvement dans la combe. Sur le seuil de la
loge, les femmes jasent en reprisant les vêtements déchirés. Les hommes
abattent les arbres au ras de terre avec la grande cognée. Chaque corps
d’arbre est scié en _tronces_ de 30 à 35 centimètres de haut, et si les
billes sont trop grosses, on les fend en quartiers avec le _coutre_. Un
premier ouvrier ébauche le sabot à la hache, en ayant soin de donner une
courbe différente, pour le pied gauche ou le pied droit; puis il passe
ces ébauches à un second compagnon, qui commence à les percer à l’aide
de la vrille, et qui évide peu à peu l’intérieur au moyen d’un
instrument qu’on nomme la _cuiller_. Pendant toute cette besogne,
l’atelier bavarde et chante, car le sabotier n’engendre point la
mélancolie comme son voisin le charbonnier; les muscles continuellement
en action, le travail en pleine lumière après une bonne nuit de sommeil,
tout cela vous met en appétit et en belle humeur. Le sabotier chante
comme un loriot, tout en fouillant le bois tendre d’où sortent de blancs
copeaux, fins et lustrés comme des rubans; et l’ouvrage se façonne au
milieu des rires et des refrains rustiques.
Les premiers sabots, les plus grands, sont fabriqués dans les larges
_tronces_ voisines de la souche. Ceux-là chausseront les pieds robustes
du travailleur qui, dès l’aube grise, s’en va par la pluie et le vent
vers son atelier. Aux premières heures du matin, ils retentiront sur le
pavé de nos rues désertes, aux pieds des balayeurs ou des paysans qui
viennent au marché, et nous autres paresseux, qui les entendrons à
travers un demi-sommeil, nous nous pelotonnerons dans notre lit
douillet, et, tout en nous enfonçant dans nos couvertures, nous
donnerons une pensée émue à tous ceux pour qui la vie est dure et pleine
de combats.
Dans les tronces moyennes sont taillées les chaussures des femmes: le
sabot solide, toujours en mouvement, de la ménagère, et le sabot plus
léger et plus mignon de la jeune fille. Celui-ci, on l’entend partout
battre le sol avec un bruit allègre, sonore et rapide comme la jeunesse:
sur les dalles du lavoir, autour du bassin de la fontaine, pendant le
jour; et la nuit, dans le sentier pierreux qui mène au _veilloir_.
A mesure qu’on arrive au dernier tiers du fût de hêtre, les billes se
raccourcissent. On y taille les sabots du petit pâtre qui s’en va dans
les longues friches nues à la suite d’un troupeau de vaches, et qui
s’amuse tout le jour à voir monter dans l’air calme la fumée droite et
bleue d’un feu de broussailles. On y façonne aussi les sabots de
l’écolier, mais ceux-là ont une existence aussi courte qu’agitée; et
quelles allures fantasques, quelle musique et changeante!... Lors de
l’entrée à l’école, leur bruit lent et mélancolique a l’air de se
traîner sur les pavés; mais quelle revanche à la sortie, quel tapage
assourdissant et joyeux!
Les dernières billes sont réservées pour les _cotillons_, c’est-à-dire
pour les sabots des petits enfants. Ceux-là ont le meilleur lot; ils
sont choyés et fêtés, surtout aux lendemains de la Saint-Nicolas ou de
la Noël, quand, après une nuit passée sous le manteau de la cheminée, on
les rapporte tout pleins de joujoux et de bonnes choses. Et puis, eux,
ils ne fatiguent guère et on les use rarement. Dès que le pied du marmot
a grossi, on les garde précieusement dans un coin de l’armoire, comme on
garde la première dent de lait ou la robe de baptême. Longtemps après,
quand le _petit_ est devenu un homme, ou quand sa place est vide dans la
maison, la mère tire le mignon sabot de sa cachette et le montre
pieusement,--parfois avec un sourire, trop souvent aussi avec les yeux
pleins de larmes...
Tout en creusant le bois, nos sabotiers chantent toujours, et les billes
se transforment rapidement entre leurs mains. Une fois le sabot évidé,
et dégrossi à la _rouette_, le _perceur_ en ébarbe les bords, puis le
passe à un troisième ouvrier, chargé de lui donner la dernière façon à
l’aide du _paroir_, qui est une sorte de couteau tranchant, fixé par une
boucle à un banc solide. Ce troisième compagnon est l’artiste de la
bande; il finit et polit le sabot, sur lequel il grave, lorsqu’il s’agit
d’une chaussure féminine, une rose ou une primevère, selon sa fantaisie.
Il pousse même parfois le raffinement jusqu’à découper à jours le bord
du cou-de-pied, de façon que les dentelures du bois laissent
transparaître le bas bleu ou blanc de la coquette qui chaussera ce sabot
de luxe.
A mesure qu’ils sont achevés, les sabots sont déposés dans la loge, sous
un épais lit de copeaux qui les empêche de se fendre; puis, une ou deux
fois la semaine, les apprentis les exposent à un feu de copeaux verts
qui les enfume, durcit le bois et lui donne une chaude couleur brun
doré.
La besogne se poursuit de la sorte jusqu’à ce que tous les arbres aient
été employés. Alors on lève le camp. Adieu la combe verdoyante et le
ruisseau babillard où les merles viennent boire! On charge les mulets et
on part à la recherche d’une exploitation nouvelle. Ainsi, toute
l’année, la forêt reverdie ou jaunissante, semée de fleurs ou jonchée de
feuilles sèches, entend dans un de ses coins l’atelier bourdonner comme
une ruche, et les sabotiers façonner gaiement par douzaines cette
commode et primitive chaussure,--simple, salubre et sérieuse comme la
vie rustique elle-même.
L’ÉCUREUIL
I
Il était sept heures et demie du soir. En dépit du proverbe qui dit
«qu’à la Chandeleur, les jours grandissent d’une heure», il faisait déjà
nuit serrée. Nous nous trouvions réunis dans la salle à manger,
attendant le souper, qu’on servait chez nous à huit heures. Un joli feu
de souches de hêtre _clairait_ dans la cheminée; une bonne lampe
modérateur mettait sur la table de toile cirée un cercle lumineux, et au
plafond noir, un rond de clarté dorée et dansante. Ma mère tricotait un
bas de laine; mon père,--il était juge de paix à Varennes,--relisait la
feuille d’audience que le greffier venait de lui apporter, et moi,
perché sur un haut tabouret, la plume entre les dents, les doigts
barbouillés d’encre, je feuilletais rapidement mon dictionnaire latin,
afin de me débarrasser d’une version de l’_Epitome_ que je devais
soumettre le lendemain à l’abbé Gerdolle, notre vicaire. Une douce
tranquillité remplissait la salle, une tranquillité où de menus bruits
se fondaient, augmentant encore le sentiment de quiétude et de sécurité
qui nous possédait tous:--bruits intermittents et semblables à ceux
qu’on entend au travers d’un rêve;--froissement des feuillets, cliquetis
des aiguilles, pétillement de la braise, et au loin, sur la route,
tintement des sonnailles du courrier de Verdun qui entrait dans le
bourg.
J’en étais à la phrase finale de ma version: _septima die autem
quievit_, et je m’apprêtais à me reposer à mon tour, après avoir mis au
bas de la page une fioriture compliquée, en guise de paraphe; ma mère
roulait déjà son bas autour de la pelote de laine et y piquait ses
aiguilles, tandis que mon père, ayant achevé sa révision, repliait ses
lunettes dans leur étui, quand un coup de sonnette à la porte de la rue
nous fit dresser la tête à tous.
--Qui diantre cela peut-il bien être? dit mon père en tisonnant.
--Une belle heure pour venir chez le monde! ajouta ma mère, qui n’était
pas endurante et n’admettait pas qu’on dérangeât son mari au moment du
souper.--Nous entendîmes des chuchotements et un piétinement dans le
corridor, puis la porte de la salle fut vivement poussée par notre
servante Scolastique:
--Monsieur Michel, s’écria-t-elle de sa voix grognonne, voilà un
voyageur qui demande après vous!
Et derrière le dos de notre domestique, une voix d’homme, une voix aux
notes à la fois sourdes et timides, bredouilla:--C’est moi, Justin, mon
camarade!... C’est moi qui viens te faire une petite visite...
Mon père, qui avait empoigné la lampe et l’avait soulevée de façon à en
faire tomber à plein la lumière sur le visiteur, la reposa brusquement
sur la crédence, en poussant une exclamation mélangée d’étonnement et de
joie cordiale; puis il alla au-devant du nouveau venu, et lui sautant au
cou:
--C’est le cousin Bastien! s’écria-t-il... Ah! par exemple, voilà une
surprise!... Entrez donc vite, cousin!... Scolastique, prenez sa valise
et débarrassez-le de son manteau.--Il se tourna ensuite vers ma mère et
prenant le bras du voyageur:--Eulalie, ma chère, voici le cousin
Bastien, un vieil ami de la famille... Il m’a fait sauter sur ses
genoux, et je t’ai souvent parlé de lui... Cousin, voici ma femme et mon
petit Joseph qui va déjà sur ses dix ans... Allons, qu’on s’embrasse et
qu’on donne le fauteuil au cousin!... Il doit être gelé... Scolastique,
vous allongerez votre souper, ma fille!...
Pendant ce temps, j’examinais avec de grands yeux ce cousin inconnu. Il
avait posé à terre sa valise,--une antique valise ronde et oblongue en
cuir, avec deux courroies qui la bouclaient sur le côté.--Il avait
enlevé sa houppelande brune, serrée à la taille et ornée de cinq ou six
petits collets, et je vis un vieillard d’une soixantaine d’années,
grand, mince, courbé comme une faucille et vêtu d’une redingote de
lasting couleur noisette. Il avait le cou serré dans un col cravate,
d’où surgissait une figure maigre, rasée, pâlotte avec des yeux bleus
aux paupières rougies, et des cheveux déjà blancs. Il s’excusait
timidement d’arriver à une heure aussi avancée, et je m’étonnais fort
d’entendre sa grosse voix sourde et triste sortir de ce long corps mince
et incliné comme un jonc.
Mon père l’avait installé commodément dans notre fauteuil Voltaire, et
ma mère avait jeté une _charpagnée_ de souches dans le brasier qui
pétillait gaiement. Le cousin, assis sur l’extrême bord du siège,
souriait d’un sourire craintif et présentait à la flamme ses mains
maigres et effilées comme toute sa personne.
--Je suis heureux... bien heureux de te voir, bredouillait-il d’une voix
encore grelottante, car il avait voyagé sur la banquette du courrier, et
l’air du dehors était morfondant.
--Vous avez eu une excellente idée de penser à nous; et votre visite me
fait grand plaisir, répondit mon père; mais pourquoi ne nous avoir pas
prévenus?
--Tu sais, reprit le cousin, je ne me suis décidé qu’au dernier moment,
et je suis venu en passant.
--En passant?... Où allez-vous donc?
--Oh! nulle part, répliqua-t-il naïvement; puis il ajouta avec son
sourire triste:--Quand je voyage, moi, ce n’est pas pour arriver, c’est
pour changer de place... Je n’ai jamais de but.
--Pourtant, cousin Bastien, objecta mon père en riant, vous avez bien un
domicile quelque part, où vous retrouvez vos habitudes et votre chez
vous?
--Je n’ai plus de chez moi, mon ami, je vis comme un camp-volant.
--Eh bien, et votre maison du Val-des-Écoliers, où j’ai fait de si
bonnes parties, quand j’étais collégien et que vous étiez mon
correspondant?
--Je ne l’habite plus depuis longtemps, tu sais, depuis... Ne parlons
pas de ça, soupira le bonhomme en se passant les mains sur le front,
parlons de toi, mon brave Michel!... Quand j’ai reçu ta lettre de bonne
année, j’étais à Bourmont. Tout d’un coup, je me suis rappelé le bon
temps jadis et je me suis dit: Si j’allais voir ce qu’est devenu ce
grand garçon-là?... Alors j’ai bouclé ma valise... Mes déménagements ne
sont pas longs à faire. Tout mon mobilier tient dans une grosse malle
que je mets en pension dans un grenier d’auberge... Je prends mon
manteau et me voilà parti.
Ma mère le regardait d’un air ébahi.--Sapristi! s’exclama mon père, mais
c’est une existence de Juif-Errant!... Voilà une vie à laquelle je ne
m’habituerais pas volontiers, ni toi non plus, n’est-ce pas, Eulalie?
--Je comprends, je comprends... murmura M. Bastien en hochant la tête;
toi, mon brave, tu as femme et enfant; ce sont des liens qui attachent
au sol, ce sont des points d’appui autour desquels les habitudes
poussent comme des plantes grimpantes qui vous enlacent... Moi, je n’ai
plus d’habitudes... je suis une plante sans racines... Sans racines!
répéta-t-il de sa grosse voix.
C’était comme la résonnance d’un écho profondément triste, et cela me
donna un frisson d’angoisse rapidement calmé par la réflexion égoïste
qui vint ensuite, à savoir que j’avais un chez moi, un bon feu clair
pour me réchauffer chaque soir, et un bon souper qui m’attendait. Ce
retour sur moi-même et la comparaison de ma facile existence avec la vie
nomade du cousin Bastien me procura une douce sensation, analogue à
celle qu’on éprouve, lorsque, enfoncé dans un lit bien clos et bien
douillet, on entend la pluie et le vent faire rage au dehors. En
écoutant la plaintive parole du cousin, je fermais à demi les yeux, et
n’apercevant plus que vaguement la réchauffante lueur du brasier, je me
blottissais plus voluptueusement entre les genoux de mon père.
Ma mère s’était esquivée du côté de la cuisine pour presser le souper et
veiller à la confection de quelque plat de supplément. Nous entendions
le pas pesant de la grosse Scolastique qui allait et venait, ouvrant et
refermant les armoires. On remuait des assiettes, on soulevait des
couvercles de casserole, et le son mat d’une fourchette battant des œufs
en neige m’entr’ouvrait une perspective d’entremets sucrés, qui me
faisait sourire intérieurement à la visite inattendue du cousin Bastien.
Celui-ci, les coudes appuyés aux bras rembourrés du fauteuil, les jambes
étendues sur les chenets, les yeux clignotants, semblait également gagné
par l’atmosphère de bien-être répandue dans la salle à manger. De temps
en temps, la porte de communication s’ouvrait; Scolastique encore alerte
malgré son embonpoint envahissant, couvrait la table d’une nappe à
liteaux rouges, disposait les assiettes, coupait le pain, façonnait les
serviettes en bonnet d’évêque; et une friande odeur de caramel nous
arrivait de la cuisine par bouffées.
Le cousin Bastien ramena sous le fauteuil ses jambes maigres que
l’ardeur de la braise rôtissait à travers la trame mince du pantalon,
et, relevant la tête, me regarda d’un air bonhomme.
--Il a bonne mine, ton garçon, cousin Michel; je suis sûr que c’est un
brave enfant... Il est grand et fort pour un gamin de dix ans.
--Mauvaise herbe pousse toujours vite, répondit mon père; c’est un
diable qui nous fait endêver du matin au soir.
--Viens un peu me voir, petit, me dit le cousin en m’attirant à lui,
j’aime les enfants... Tu n’as pas peur de moi, n’est-ce pas?
--Non, monsieur, répliquai-je en le dévisageant avec la curiosité
impertinente du premier âge.--Je le trouvais tout de même un peu
grotesque, notre cousin! Son corps long et maigre, son vêtement râpé, sa
figure blême aux paupières éraillées ne m’imposaient pas le moins du
monde, et, dans mon irrévérencieux jugement de gamin, je ne le prisais
pas à une haute valeur. Les enfants ont cela de commun avec les chiens
et les domestiques, qu’ils jugent les gens sur la mine, et qu’ils ont
une instinctive répugnance pour les visiteurs pauvrement vêtus.
Cependant je condescendis à ce que le cousin me prît sur ses genoux. Il
m’enleva comme une plume, me maintint d’un bras sur ses cuisses étiques
dont les os saillants me causaient une impression désagréable, et
effleura légèrement d’une main discrète mes cheveux qui bouclaient
naturellement.
--Quels beaux cheveux blonds! soupira-t-il, c’est de soie... j’aime à
caresser les cheveux d’enfants... Cela me rappelle l’ancien temps...
J’ai connu un garçon qui avait des cheveux bouclés comme les tiens,
petit... Te souviens-tu de lui, Michel?
A cette question, mon père avait pris une contenance à la fois
compatissante et embarrassée, un de ces airs qu’on se donne en entrant
dans une maison où l’on va faire une visite de condoléance.
--Oui, dit-il, en baissant la voix, je me rappelle le temps où nous
faisions ensemble le réveillon de Noël chez vous...
Le cousin, sans s’arrêter à sa réponse, continuait en fixant sur le
brasier ses yeux songeurs:--Quand il était petit, je le tenais sur mes
genoux comme je tiens ton garçon. Il regardait le feu de notre cuisine
où des châtaignes grillaient sous la cendre, et quand l’une d’elles, mal
fendue, éclatait tout d’un coup dans la braise, comme un pétard,
c’étaient des effarements et des rires... J’ai encore le son clair de ce
rire-là dans les oreilles. Ah! le souvenir, une chose douce et navrante
tout à la fois!... Quel espiègle c’était, Michel! vif comme la
poudre!...
--Oui, reprit mon père en s’animant, et leste comme un écureuil...
La figure de M. Bastien devint tout d’un coup presque tragique, et mon
père se mordit les lèvres comme s’il eût lâché une sottise.
Il y eut un si profond silence que le son de la pendule me parut tout à
coup avoir décuplé de volume. En même temps il me sembla que M. Bastien
était pris d’un hoquet subit, tandis qu’une goutte tiède me tombait sur
la joue. Je relevai la tête et vis avec étonnement deux gouttes
pareilles suspendues aux cils du bonhomme...
--Voilà la soupe, s’écria au même moment Scolastique en entrant et en
posant sur la nappe une soupière fumante d’où s’exhalait une savoureuse
odeur de choux et de poireaux.
--Monsieur Bastien, dit ma mère en arrivant à son tour, nous avons
justement une _potée_... Quand on a voyagé à l’humidité, il faut prendre
quelque chose de chaud, et la _potée_ vous rappellera la Haute-Marne...
C’est le plat du pays.
II
Le cousin Bastien était venu pour huit jours; il se plut si bien chez
nous que le carnaval l’y trouva encore. Il ne parlait plus de partir. Au
commencement de mars, il prit mes parents en particulier, et, après
force façons cérémonieuses, il leur demanda comme une grâce la
permission de demeurer avec nous, moyennant le paiement d’une petite
pension. Pour lui enlever tout scrupule et le mettre à l’aise, mon père
consentit à cet arrangement, et on l’installa au premier étage dans une
chambre qui donnait sur le jardin. C’était une pièce très modestement
meublée de quelques chaises, d’un lit de noyer, d’un bureau massif en
chêne noirci, et tapissée d’un papier bleu commun. D’autres l’auraient
trouvée trop nue; elle plaisait précisément au cousin par son extrême
simplicité. Même il avait obtenu de ma mère que Scolastique enlevât les
rideaux de la croisée.
--J’aime, disait-il, à voir en m’éveillant le ciel à travers les vitres;
du reste, il y a là un grand acacia dont les branches frôlent ma
fenêtre, et dont le feuillage en été sera un rideau suffisant.
Bien qu’il payât très exactement cette pension mensuelle dont j’ai
parlé, il se croyait encore notre obligé, et s’ingéniait à reconnaître
notre hospitalité en nous rendant quantité de petits services. Il
écussonnait des rosiers, dévidait les écheveaux de ma mère, servait de
secrétaire à mon père et me faisait répéter mes leçons. Très timide,
d’une discrétion excessive, il marchait comme sur des œufs, écartait les
pans de sa redingote lorsqu’il passait près d’un meuble, et ne disait
jamais un mot plus haut que l’autre. Ses journées étaient réglées comme
par une horloge: dès le matin, après avoir avalé une tasse de lait
chaud, il allait entendre la première messe à l’église Saint-Nicolas, et
au retour il s’enfermait dans sa chambre jusqu’au repas de midi; après
dîner, il fumait lentement une pipe de terre, et pour cela il se cachait
comme s’il eût commis un péché.
Cette fumerie de midi était son seul plaisir, et encore nous remarquâmes
qu’à partir du mercredi des Cendres jusqu’à Pâques, il se priva de cette
innocente volupté par esprit de pénitence.
Nous l’aimions tous, même Scolastique, qui cependant n’avait pas
l’engouement facile, et il nous rendait amplement notre affection.
--Je suis si heureux, répétait-il un jour à ma mère, si heureux, d’avoir
retrouvé une famille!...
En même temps il passait amicalement sa main sur ma tête.
--Ah! les enfants, soupira-t-il, j’en étais fou autrefois!... je les
aime encore, malgré tout...
Puis il s’éloigna brusquement comme pour prévenir une question.
--Le pauvre homme ne se consolera jamais, murmura ma mère, quand la
porte se fut refermée sur le cousin. Quel malheur! perdre un fils tout
élevé!...
--Oui, reprit mon père, un garçon de dix-sept ans, et le perdre de cette
façon!...
De quelle façon le cousin avait-il donc perdu son fils? Je me le
demandais souvent en regardant à la dérobée la figure maigre et les yeux
rougis de M. Bastien, et j’aurais bien voulu questionner là-dessus mon
père et ma mère, mais ils éludaient l’un et l’autre mes questions et se
renfermaient dans une mystérieuse réserve. Scolastique elle-même, bien
qu’elle eût l’habitude d’écouter aux portes, n’en savait pas plus long
que moi. Le cousin du reste n’aimait pas à parler de l’époque de sa vie
où cet évènement avait eu lieu. Dès qu’à certains tours de la
conversation il pressentait qu’il pourrait être amené à toucher ce sujet
pénible, il rompait les chiens et ne soufflait plus mot. Alors, pendant
des heures, il restait distrait et taciturne. On avait peine à lui
arracher une parole, et ce morne silence causait une impression
douloureuse; on devinait que les tristes souvenirs d’autrefois le
hantaient comme des fantômes, et que s’il redoutait de les voir évoqués
par d’autres, ce n’était point pour y échapper, mais par une sorte de
religieux respect, par crainte de les voir profanés dans une
conversation banale.
Ce qui me confirmait dans cette opinion, c’est qu’à certains jours de
l’année, surtout aux veilles des fêtes, l’humeur de M. Bastien se
modifiait visiblement, son caractère si égal d’ordinaire devenait
bizarre et irritable. Il demeurait des après-midi entières confiné dans
sa chambre, qu’il fermait à double tour. Ces jours-là, quand on passait
sur le palier du premier étage, on était tout étonné d’entendre dans la
chambre bleue des fragments de conversation et des éclats de voix, comme
si M. Bastien se fût entretenu avec quelqu’un; parfois même à ces propos
murmurés d’une voix enfantine et caressante succédaient de longs soupirs
et des sanglots étouffés.
--Allons, grognait la grosse Scolastique en descendant les marches sur
la pointe des pieds, voilà M. Bastien qui est dans ses lunes!... Oh
bien! je n’ai pas besoin de me casser la tête pour chercher ce que je
lui donnerai ce soir à souper... Dans ces moments-là, on lui servirait
des coquecigrues, qu’il ne s’en apercevrait tant seulement pas!
C’était sans doute à ce culte persistant pour l’enfant qu’il avait
perdu, que je devais l’affection toute spéciale que me prodiguait le
cousin. Mes espiègleries d’écolier curieux et indiscipliné, mes
continuelles gambades à travers la maison et le jardin, lui rappelaient
évidemment les choses d’autrefois. Ce n’était pas moi qu’il voyait,
c’était l’enfant toujours pleuré en secret que mes sauteries, mes jeux,
mes bavardages, lui remettaient devant les yeux. Il me savait gré de le
ramener, sans m’en douter, aux jours heureux de sa vie, à l’époque
lointaine dont il n’aimait pas à parler, et à laquelle il pensait
toujours. Il me passait toutes mes fantaisies, et je l’avais
insensiblement amené à faire avec moi d’interminables parties de billes,
où je trichais d’une façon éhontée, sans qu’il eût l’air de s’en
apercevoir.
Quand la belle saison revint, et que les merles recommencèrent à siffler
au fond de nos charmilles, le cousin me prit pour compagnon de ses
longues promenades dans la campagne. Après midi, aussitôt ma version ou
mon thème bâclé, M. Bastien mettait en poche un gros couteau à manche de
corne et un solide chanteau de pain de ménage, puis nous partions.
Quelles bonnes courses nous faisions alors à travers bois! Notre forêt
d’Argonne commence à une demi-lieue de Varennes. Elle est accidentée à
souhait et pleine de surprises. Partout des sentiers taillés en escalier
dans le roc; des gorges étroites aux talus sablonneux, où croissent des
houx et des genêts, et au fond desquelles bourdonnent de rapides
ruisseaux, que les pluies d’hiver changent en torrents; puis, sur les
hauteurs, parfois les chênes et les charmes plus clairsemés s’écartent
pour laisser voir entre leurs massifs une longue perspective de côtes
grises, à l’extrémité desquelles le bourg de Montfaucon apparaît, perché
à la cime de sa montagne pelée.
Pendant ces tièdes après-midi de printemps, tout semblait se mettre de
la partie pour nous faire fête. Les primevères et les anémones sylvies
revêtaient d’un tapis blanc et jaune les flancs des ravins; les pommiers
sauvages éparpillaient sur nos têtes les fleurons roses de leurs
branches épanouies; une balsamique odeur de pins emplissait l’air, et
tous les petits oiseaux des grands couverts; mésanges, sitelles et
pouliots, nous réjouissaient avec les notes répétées de leur musique
ténue et rapide. Bien qu’il marchât le dos voûté et le nez penché vers
le sol, le cousin ne perdait rien des détails intimes de la vie
forestière, et il me faisait tout remarquer.
--Tiens, me disait-il, regarde cet arbuste tout couvert de grappes
couleur de carmin, c’est le daphné _garou_, une des raretés de la flore
de l’Argonne... Et à l’extrémité de cette branche, cette excroissance
qui semble faite avec des feuilles de papier gris, c’est un nid de
guêpes... Admire comme ces insectes-là travaillent!... Et ce n’est rien
encore auprès des grandes fourmilières, comme celle que tu vois là-bas
avec son cône formé par des milliers d’aiguilles de pin. Le monde des
bois est plein de merveilles, mon camarade!
Parfois nous nous asseyions, jambes pendantes, au-dessus d’un ruisseau.
M. Bastien prenait son couteau, taillait une branche de saule, en
battait l’écorce juteuse avec précaution pour la faire glisser sur le
bois, et fabriquait adroitement une sorte de rustique pipeau, qu’il
posait sur ses lèvres. Il en tirait des sons égaux, très doux et
mélancoliques; c’était avec un plaisir toujours nouveau que j’écoutais
cette plaintive mélodie monter lentement vers les hautes branches de la
forêt silencieuse. Je regardais la singulière figure que faisait le
cousin, enflant et rentrant alternativement ses joues pâles
soigneusement rasées; j’éprouvais une joie tranquille en suivant les
modulations peu variées de cette musique primitive.
Une des nombreuses manies de M. Bastien consistait, lorsque nous étions
dans un sentier, à le suivre infatigablement «pour voir le bout»,
disait-il. Cela nous entraînait parfois fort loin.
Un soir de juin, nous étions allés ainsi presque en vue du village de La
Chalade, quand, au carrefour de la _Grande-Chevauchée_, nous aperçûmes,
au pied d’un hêtre, deux petits paysans très affairés à regarder nous ne
savions quoi. En nous approchant, nous vîmes trois écureuils encore tout
jeunets, que l’un des gamins avait été dénicher dans un creux formé à
l’une des fourches du hêtre. Ils avaient à peine huit jours; deux
étaient complètement roux, le troisième légèrement moucheté de noir.
--Oh! cousin Bastien, m’écriai-je émerveillé, des écureuils, venez voir!
[Illustration: L’ÉCUREUIL.]
Le cousin tressaillit tout d’abord, puis interpellant les deux gamins
d’une voix sévère:
--Drôles, dit-il, pourquoi avez-vous déniché ces malheureuses bêtes?
Les enfants, surpris, se bornaient à nous regarder et à se gratter la
tête sans répondre.
--Vous serez bien avancés, continua le cousin, quand ils seront morts de
faim, car vous ne saurez pas les nourrir.
--_Veulé-v’ les acheti?_ répondit en patois le plus effronté des deux
garnements, en clignant de l’œil d’une façon peu respectueuse pour M.
Bastien.
Cette proposition m’avait tout allumé. Je tâtai le fond de ma poche, où
se trouvaient cinq sous mêlés à mes billes, et tournant vers mon
compagnon des yeux pleins de convoitise:
--Oh! cousin, m’écriai-je, achetons-les, je les apprivoiserai. Tenez,
j’ai des sous!
Mais M. Bastien hochait la tête en signe de dénégation.
--A quoi bon? murmura-t-il, tu ne pourras non plus les nourrir; ils
tettent encore, et, une fois dans ta chambre, ils crèveront de faim et
de froid.
--Nenni, j’en aurai grand soin, vous verrez... je leur ferai boire du
lait moi-même.
A force d’obstination et de prières, je triomphai de l’opposition du
cousin, qui se laissa fléchir. Il songea sans doute qu’entre les mains
des deux drôles le sort des écureuils serait encore pire qu’entre les
miennes, et ce motif d’humanité l’emporta sur ses répugnances. Le marché
fut conclu. M. Bastien donna en rechignant dix sous aux petits paysans,
qui s’éloignèrent enchantés.
Je me décoiffai, et je déposai les trois jeunes écureuils au fond de ma
casquette, après leur avoir dressé préalablement un douillet lit de
mousse.
Nous revînmes à Varennes, M. Bastien cheminant lentement et poussant de
bruyants soupirs; moi lui emboîtant le pas et tenant avec force
précautions ma casquette dans mes deux mains. Je me sentais si heureux
de ma trouvaille, que j’étais presque choqué du mutisme du cousin. Il ne
partageait nullement mon enthousiasme; au contraire, il paraissait
soucieux, et vingt pas plus loin il s’arrêta indécis, en murmurant:
--J’ai eu tort de te laisser prendre ces bêtes... Si j’étais assez leste
pour grimper à l’arbre, j’y retournerais volontiers pour les replacer
dans leur trou.
--Oh! cousin! m’exclamai-je, suffoqué et indigné.
--Je n’aime pas qu’on enferme les animaux, sous prétexte de les
apprivoiser... Oui, je me repens d’avoir pris ces écureuils, il ne nous
en arrivera rien de bon, tu verras... L’écureuil est une bête qui ne
porte pas chance aux gens!...
--Pourquoi?
Il ne répondait pas et s’était remis à marcher, les mains sous les
basques de sa redingote noisette, le dos voûté, le nez penché vers le
sol. Ses mâchoires s’agitaient avec une grimace pareille à celle d’un
lapin qui rumine; il poussa un nouveau soupir et marmotta, comme s’il se
parlait à lui-même:
--J’ai connu quelqu’un qui a cruellement pâti d’avoir gardé chez lui un
écureuil.
Le son de sa voix était devenu plaintif. Je m’étais rapproché, flairant
une histoire, et je marchais maintenant de niveau avec lui dans l’étroit
sentier bordé de fraisiers sauvages. J’aimais les histoires du cousin
Bastien; elles étaient toujours amusantes, il les disait avec un tel
accent de bonhomie naïve qu’on sentait bien qu’elles avaient dû arriver,
et cela en doublait l’intérêt. Seulement, lorsqu’il était en humeur de
conter, il fallait se garder de le presser en lui adressant des
questions indiscrètes, car alors il s’arrêtait net et retombait dans son
mutisme. On n’avait qu’à demeurer coi et à l’écouter rêver tout haut.
--Oui, poursuivit-il, celui dont je parle avait eu longtemps un
écureuil, puis, l’animal étant mort, on l’avait fait empailler, et il
ornait une des consoles de la salle à manger. Le maître de la maison
avait un fils, un beau garçon de dix-sept ans, remuant et espiègle comme
toi, Joseph...
--Comment s’appelait-il, cousin?
--Il s’appelait _La Bise_... C’était un surnom qu’on lui avait donné à
cause de sa pétulance... Aux vacances, lorsqu’il rentrait du collège, la
maison devenait joyeuse et très vivante. Les camarades de _La Bise_
venaient le visiter, et on faisait des parties de chasse. Le père
accompagnait les jeunes gens et chassait avec eux. La chasse était sa
passion, à cet homme, une passion malheureuse, car il était fort mauvais
tireur, manquait les plus belles pièces et revenait bredouille, ce qui
amusait fort cette jeunesse, toujours disposée à rire des vieux. Un jour
qu’on partait pour une chasse au bois, après avoir bien déjeuné, La
Bise, en quittant la salle à manger, avisa l’écureuil sur la console.
Une idée de gamin lui traversa le cerveau; il détacha de son perchoir
l’animal empaillé, le mit dans son carnier, et tandis que les chasseurs
avaient le dos tourné, il grimpa jusqu’à l’une des maîtresses branches
d’un hêtre qui se dressait à la corne du taillis, et y fixa l’écureuil à
l’aide d’un fil de fer... On battit le bois toute l’après-midi, chacun
tua son lièvre, sauf le père, qui fit buisson creux, selon son habitude.
Ils s’en revenaient tous au logis, le soir, les jeunes gens très joyeux,
lui l’oreille basse, quand, à la lisière de la forêt, La Bise tira
doucement le pan de la veste du père:
--Papa, dit-il à mi-voix, un écureuil, là, sur ce _fayard_!
--Oui, je le vois, murmura l’autre, enchanté de pouvoir, avant de
rentrer, décharger son fusil sur un gibier quelconque; laissez-moi, mes
camarades, je vais lui régler son compte!
En même temps, pendant que les jeunes gens faisaient cercle autour de
lui, il épaula, visa lentement et tira ses deux coups sur l’écureuil,
qui reçut la volée de plomb et pirouetta.
--Touché! s’écria-t-il triomphant. Quand la fumée fut dissipée, il vit
que la bête avait glissé autour de la branche et s’y maintenait pendue
la tête en bas.--Ah! tu te raccroches, murmura-t-il, attends,
attends!...--Il mit fièvreusement double charge dans les deux canons du
fusil, et tira l’un des deux coups, qui fit voler le poil de la
bête.--Mais elle ne tombait toujours pas, c’était étrange!--Alors,
s’adressant à un gamin qui avait servi de _rabatteur_, il lui ordonna de
monter à l’arbre et de lui rapporter l’écureuil. Celui-ci s’exécuta, il
y eut un moment de silence, puis d’en haut l’enfant cria d’une voix
goguenarde:
--M’sieu, l’écureuil est attaché!
--Comment, attaché?
--Ma parole, m’sieu, il est empaillé... Tenez, le v’là!
Et la bête tomba aux pieds du père, qui reconnut l’écureuil de la salle
à manger.
A ce moment la chose me parut si drôle, que je ne pus retenir un éclat
de rire. M. Bastien me lança un regard attristé.
--Tu trouves cela plaisant, n’est-ce pas? reprit-il; les autres aussi
riaient, ils se tenaient les côtes... Mais celui qu’on mystifiait ne
riait pas, lui. Il avait mauvais caractère et s’emportait facilement.
Furieux d’être ainsi joué en public, il fut pris d’un de ses accès de
méchante colère, et voyant son fils qui riait plus haut que les autres:
Ah! garnement, lui cria-t-il, je t’apprendrai à te moquer de moi!--Ne se
possédant plus, il courut vers La Bise, mais celui-ci, plus leste,
l’esquivait tout en le narguant de ses mines espiègles, et tournait
autour des buissons. L’autre, aveuglé par l’irritation, brandissait
nerveusement son fusil, dont l’un des canons était encore chargé. Il se
jeta à travers deux cépées de noisetiers pour essayer de joindre le
mauvais plaisant, soudainement le fusil s’accrocha, le coup partit, et
La Bise poussa un cri déchirant.
--Ah! mon Dieu, m’écriai-je à mon tour, est-ce qu’il était blessé?
--Il avait reçu la charge en plein poumon, et si violemment, qu’il en
mourut le lendemain, reprit M. Bastien d’un air sombre.
Il s’était redressé; sa figure avait de nouveau cette expression
tragique que j’avais remarquée le soir de son arrivée chez nous. Entre
les arbres, le soleil se couchait et, sur le ciel rougi, le maigre
profil du bonhomme se découpait nettement. Il leva un moment ses deux
longs bras, puis les laissa retomber contre son corps. Le silence était
devenu profond. L’attitude navrée du cousin, les couleurs sanglantes du
ciel, le funèbre dénouement de cette histoire à la fois terrible et
burlesque, tout cela joint à l’impression anxieuse produite sur les
enfants par la venue du crépuscule dans les bois, m’avait fait passer un
frisson dans le dos. Je serrais avec inquiétude contre ma poitrine la
casquette où dormaient les trois jeunes écureuils, et, devinant que M.
Bastien était sous le coup de quelque mystérieuse émotion, je n’osais
plus articuler une parole.
Et ainsi, à travers la nuit tombante, nous regagnâmes silencieusement la
maison.
III
--Sainte mère de Dieu! monsieur Joseph, quel gibier nous rapportez-vous
là? s’écria Scolastique lorsque nous entrâmes dans la cuisine, et qu’à
la lueur de sa petite lampe elle distingua le grouillement fauve des
trois animaux au fond de ma casquette.
Je répliquai de ma voix la plus cajoleuse: Ce sont des écureuils,
Scolastique; n’ayez pas peur, c’est moi qui les élèverai... Seulement,
si vous étiez bien gentille, vous nous donneriez un peu de lait chaud.
--Du laid chaud! vraiment, pour ces bêtes-là?... Ça n’a pas de bon
sens!... Est-il Dieu possible, monsieur Bastien, vous qui êtes un homme
raisonnable, que vous ayez laissé cet enfant rapporter de pareilles
vilenies dans sa casquette?... Ce sont des bêtes qui sentent mauvais et
qui rongent tout!... Patience, quand monsieur Michel rentrera, il aura
tôt fait de les jeter dehors... Des écureuils?... Il ne nous manquait
plus que ça!
Le cousin dut intervenir pour calmer l’exaspération de notre grondeuse
Scolastique. Malgré ses préventions contre les écureuils, le brave homme
pensait sans doute que, lorsqu’on a commis une sottise, il faut avoir le
courage d’en subir les conséquences. Je ne sais comment il s’y prit pour
amadouer notre servante, mais il finit par obtenir d’elle une tasse de
lait. Nous portâmes notre trouvaille dans ma chambre et il me montra
comment il fallait procéder pour sustenter ces trois malheureuses bêtes,
qui jusque-là n’avaient pris de nourriture qu’au sein de leur mère. Il
imbiba de lait une petite éponge, puis avec mille patientes précautions
il la présenta successivement à chaque écureuil; ils avaient faim et peu
à peu ils se décidèrent à sucer l’éponge; quand ils eurent avalé tant
bien que mal le contenu de la tasse, ils se roulèrent en boule au fond
de ma casquette et s’endormirent.
--Il ne faudra pas les brusquer, me recommanda le cousin; jusqu’à ce que
les dents leur soient poussées, tu seras obligé de les nourrir ainsi au
biberon. Cela demandera de la patience et du soin, mais du moment que tu
les as enlevés à leurs parents, tu t’es moralement engagé à les faire
vivre... Tu as maintenant charge d’âmes, mon garçon, continua-t-il en
riant, et tu verras que ce n’est pas une petite affaire!...
Le brave cousin poussa l’héroïsme jusqu’au bout, et de même qu’il avait
calmé l’irritation de Scolastique, il amena mon père à autoriser
l’introduction des trois écureuils dans la maison.
Le lendemain, notre voisin Radel, le ferblantier, qui avait eu dans le
temps un écureuil, me prêta sa cage, que j’installai dans ma chambre.
Cette cage était un véritable édifice dont la vue seule m’enchanta. Elle
avait deux étages!--La partie inférieure contenait un tambour
cylindrique en grillage, qui tournait sur son axe et auquel le moindre
effort de l’animal imprimait un mouvement de rotation; une échelle de
bois faisait communiquer la roue avec l’étage supérieur, où l’on avait
pratiqué une niche en forme de maisonnette, dont le toit s’ouvrait et se
fermait à l’aide d’un crochet. Cette niche fut garnie d’étoupes de
laine, et j’y déposai mes trois nourrissons.--L’éducation des écureuils
devint alors ma grande préoccupation. J’y pensais à toute heure, et je
n’osais presque plus quitter le logis, de peur qu’en mon absence il
n’arrivât quelque malheur à la nichée. Dès le petit matin, je sautais à
bas du lit, j’allais quérir la tasse de lait et l’éponge, et, tirant
successivement les écureuils de leur niche, je leur donnais le biberon.
L’aîné, celui qui avait des mouchetures noires sur la tête et sur la
queue, et que pour cette raison l’on nomme _le charbonnier_,--l’aîné
était le plus fort, et aussi le plus goulu. Il absorbait sa portion de
lait avec une voracité réjouissante, et croissait à vue d’œil. Les deux
autres ne goûtaient que médiocrement cet allaitement artificiel, et ne
suçaient l’éponge qu’en rechignant; aussi ils restaient malingres,
tristes et endormis, ce qui ne laissait pas de me donner des
préoccupations que je confiais au cousin.
--Que veux-tu? me répondait-il, je te l’avais prédit... Ils auraient été
plus heureux si tu les avais laissés dans le trou de hêtre! On ne change
pas impunément l’ordre des choses, et tu verras que tu n’en tireras rien
de bon.
La prédiction de M. Bastien se réalisa, en partie du moins.--Un matin
que j’arrivais avec mon lait et mon éponge, en ouvrant la niche je
trouvai les deux écureuils roux immobiles, et déjà tout froids à côté de
leur frère _le charbonnier_, qui seul était resté vivant. Il dressait sa
tête inquiète au-dessus des deux petits cadavres et dirigeait vers moi
ses yeux noirs déjà vifs. Cette découverte me bouleversa; pour la
première fois j’avais une idée nette de ce que pouvait être la mort.
J’appelai à mon aide M. Bastien, dont la chambre n’était séparée de la
mienne que par un palier. Je n’osais toucher aux deux maigres corps,
dont les pattes s’étaient roidies et dont les poils roux s’étaient
ébouriffés. Il fallut que le cousin les tirât de la boîte et nous
allâmes ensemble les jeter dans la rivière qui coulait au bout de notre
pré.
A partir de ce moment, _le charbonnier_, débarrassé du voisinage de ses
deux frères souffreteux, et resté l’unique possesseur de la niche, se
développa et devint promptement très vigoureux. Il buvait à lui seul
toute la jatte de lait sans le secours de l’éponge, et croissait en
gentillesse et en santé. J’étais même choqué de son indifférente gaieté
et je lui en voulais un peu de porter si gaillardement le deuil de ses
cadets.
--C’est la loi naturelle! soupirait M. Bastien en hochant la tête, les
forts grimpent sur le dos des faibles, et finissent par les étouffer. Là
où il n’y a de place et de substance que pour un, c’est celui qui est le
mieux résistant et le mieux râblé qui prend le dessus; les autres
disparaissent... Tu vas voir comme le camarade va profiter!
[Illustration: LE SOTRET.]
Il profitait en effet. Au bout de trois semaines il commençait à
grignoter du pain et des noix sèches. Lorsque nous atteignîmes la
Sainte-Madeleine, époque où, comme chacun sait, «noix et noisettes sont
pleines,» il était devenu grand comme père et mère, et je priai le
cousin de m’aider à lui trouver un nom. Il me semblait qu’une fois que
j’aurais baptisé l’écureuil, il serait plus complètement à moi.--Je
voulais un joli nom, ayant de la physionomie, facile à retenir, peu
compliqué, afin qu’il devînt rapidement familier à l’animal, et qu’il
s’habituât à répondre à ma voix.
--Appelle-le _Sotret_, dit M. Bastien, ce nom-là lui ira comme un gant.
Il faut vous dire que nos paysans lorrains nomment _Sotret_ une sorte de
lutin habillé de rouge, un esprit familier très alerte et très farceur,
qui, selon la tradition, vit dans le voisinage des habitations et joue
souvent de malins tours aux ménagères. On prétend qu’on le voit parfois
à la brune, dans les vergers, sautant de branche en branche comme un feu
follet et faisant cent sortes de grimaces. De là est venue l’épithète de
_Sotret_ que les bonnes femmes de chez nous appliquent aussi aux enfants
remuants et malicieux.
Je suivis le conseil de M. Bastien et il fut convenu que l’écureuil
s’appellerait désormais _le Sotret_.
Jamais nom ne s’adapta mieux au caractère et aux mœurs d’un personnage.
Le petit animal était un maître espiègle et il semblait avoir du feu
dans les veines. Il ne tenait pas en place. Dès les premières blancheurs
de l’aube il descendait de la niche et se mettait à tourner dans la roue
avec une vivacité fiévreuse, si bien que j’avais pitié de lui, et
trouvant ce manège aussi fastidieux pour lui que pour moi, je finissais
par ouvrir la porte de la cage; alors il gambadait follement dans ma
chambre, sautant sur la commode, courant le long de la corniche de
l’armoire, grimpant aux rideaux. Rien ne pouvait le fixer. A peine
l’avait-on aperçu sur le rebord d’une table qu’on voyait tout d’un coup
passer un tourbillon noir et fauve; c’était _le Sotret_ qui prenait son
élan et d’un bond s’élançait sur la flèche du lit. Sa nourriture
consistait principalement en noix et en amandes; mais dès qu’il eut
goûté à ces dernières, il leur trouva sans doute une saveur plus
délicate, car il rechigna aux noix et ne voulut plus d’autre pitance.
Toutes mes économies passèrent chez l’épicier en achat d’amandes à la
coque, Scolastique ayant déclaré qu’elle mettrait les nôtres sous clé et
que c’était offenser Dieu que de prodiguer à une maligne bête une denrée
dont tant de chrétiens faisaient leur dessert. Les fantaisies gourmandes
du Sotret me coûtaient gros, mais j’avais du plaisir pour mon argent.
Rien d’amusant comme de lui voir croquer une amande: assis sur son train
de derrière, sa queue touffue relevée en panache au-dessus de sa tête
fine, il se servait de ses pattes de devant comme de deux mains pour
porter la dure coquille jusqu’à ses incisives qui faisaient l’office de
lime et de tarière. En deux tours, la coquille limée et percée volait en
éclats. M. le Sotret, qui était un délicat, enlevait ensuite
soigneusement la peau sèche de l’amande et ne commençait à la manger que
lorsqu’elle était bien nettoyée. Alors il la dégustait avec des mines
friandes, promenant de ci et de là ses yeux noirs fureteurs. Quand il
s’était bien régalé et qu’il lui restait encore des provisions, il les
épluchait tranquillement, et allait en tapinois les porter dans un coin
de mon lit, entre la couverture et le sommier. Il s’était ménagé là une
cachette où il se blottissait lui-même dans l’après-midi pour faire la
méridienne, et lorsque, étonné de ne le voir nulle part, j’appelais:
Sotret! Sotret!--il tirait d’entre les draps sa tête futée à oreilles de
souris, me lançait un diabolique regard d’espiègle, puis s’enfouissait
de nouveau dans son trou.
Malheureusement, il n’essayait pas seulement ses dents sur les amandes à
la coque; sa manie de grignoter s’exerçait sur tous les objets
résistants qui tombaient entre ses griffes. Il n’épargnait rien:
porte-plumes, encrier, toupies, dos de livres reliés. Les livres surtout
l’attiraient. L’odeur de la basane et du papier imprimé l’excitait et
redoublait sa frénésie. Un matin, je le surpris faisant de la charpie
avec mon _Epitome_. La perte en soi n’était pas considérable, et j’en
aurais ri tout le premier, si la maligne bête n’avait précisément
déchiré la page que l’abbé Gerdolle m’avait indiquée pour une version.
Je ne pus faire mon devoir et je rapportai une mauvaise note, qui me
valut le pain sec et la retenue pour le lendemain.
Bah! qu’étaient-ce que ces légers déboires auprès des compensations que
me donnait la gentillesse du Sotret? Je l’avais complètement apprivoisé
et nous vivions de pair à compagnon. Il me suivait comme un chien,
trottant par derrière, silencieusement, et à pas de voleurs. Il ne
connaissait que moi, et lorsque je le portais sur mon épaule, il me
mordillait doucement l’oreille en signe d’amitié; mais si quelque
étranger voulait le prendre, il s’enfuyait, la queue horizontale, en
poussant de sourds grognements gutturaux par lesquels il marquait son
effroi et son irritation. Malheur à qui eût tenté de le poursuivre et de
l’arracher à son refuge! Le Sotret, dont les dents étaient aiguës comme
des aiguilles, l’aurait mordu jusqu’au sang, comme la chose arriva un
jour à Scolastique.
Il avait perdu l’habitude de sa cage et n’y prétendait plus rentrer qu’à
la nuit tombante. Parfois même il ne se contentait pas de gambader dans
l’intérieur de la chambre, il sautait sur le rebord de la fenêtre, s’y
promenait d’un air songeur, penchait sa tête pointue, agitait sa queue
et dardait des yeux pleins de convoitise vers les allées vertes et les
arbres du jardin.--Hélas! ainsi que le disait sentencieusement M.
Bastien, la liberté est comme le tabac, quand on en a tâté, on ne peut
plus s’en déshabituer et on veut toujours doubler la dose!...
Un jour, en revenant de chez M. le vicaire, je cherche mon camarade
l’écureuil et je ne l’aperçois nulle part. Je cours à la cachette où il
avait coutume de dormir sous les couvertures, point de Sotret.
J’appelle, et ne vois rien venir. Tout à coup, en passant près de la
croisée ouverte, je crois ouïr un gloussement significatif qui semble
descendre du faîte du toit; je lève la tête, et je découvre enfin, au
milieu des feuilles de l’acacia voisin, la queue empanachée de mon
vagabond de Sotret.
Le plein air paraissait l’avoir grisé; il sautait ou plutôt il volait de
branche en branche, se servant de sa queue largement étalée, comme d’une
aile; avide de faire connaissance avec le monde nouveau du jardin, il
montait toujours plus haut jusqu’aux dernières ramures de l’arbre,
grignotant çà et là les gousses mûres de l’acacia et poussant de minute
en minute de petits grognements de satisfaction.
En un clin d’œil, je fus dans le jardin, au pied de l’arbre. D’une voix
tantôt caressante, tantôt impérative, j’appelais: «Sotret! Sotret!»
Point d’affaires; il se moquait de moi, tournant autour des branches,
montant, redescendant et toujours mettant malicieusement entre lui et
moi le tronc de l’arbre comme un écran, d’où surgissait parfois sa fine
tête d’espiègle. J’avais apporté une poignée d’amandes princesses et je
les lui montrais dans le creux de ma main pour l’engager à revenir; mais
il préférait décidément les fruits sauvages de la liberté aux grasses
lippées de la servitude, et en façon de bravade ironique, il laissait
tomber du haut de son perchoir les débris des gousses brunes qu’il
épluchait à belles dents.
Je ne fis ni une ni deux, j’empoignai l’acacia rugueux à bras le corps
et j’y grimpai, résolu à poursuivre le Sotret jusque dans ses derniers
retranchements. Lui, se doutant de mes intentions, bondit jusqu’au fin
bout des branches flexibles de la cime, et s’y balançant comme dans un
hamac, il me darda une nouvelle œillade diabolique, comme pour me dire:
«Viens m’y prendre!»
J’avais déjà atteint la naissance des grosses branches et je me trouvais
au niveau de la fenêtre sans rideaux de M. Bastien, lorsque, en jetant
par hasard un coup d’œil dans l’intérieur de la chambre, je fus
brusquement détourné de l’objet de ma poursuite par un curieux spectacle
qui absorba toute mon attention.
De la fourche où j’étais juché, le regard plongeait de haut en bas dans
la pièce nue et claire, et à travers les vitres soigneusement lavées
j’aperçus très distinctement le cousin assis dans son fauteuil de cuir,
devant le bureau dont l’entablement supportait un vieux et massif
pupitre en bois noir. M. Bastien, tête nue, le front penché et une main
en abat-jour sur ses yeux, feuilletait lentement un volume in-octavo
dont je distinguais alternativement les pages imprimées et les gravures
coloriées. Le cousin avait l’air d’un homme qui est en extase ou qui
rêve. Son rêve était tantôt joyeux et tantôt pénible, car parfois il
souriait, parfois il essuyait une larme, avant de tourner un feuillet;
ou bien, s’arrêtant à considérer une page ou une gravure, il s’animait
et parlait tout haut. Quelquefois même il posait précipitamment ses
lèvres sur les marges du livre et les baisait violemment. C’était une
scène étrange. On aurait dit que le volume était devenu un être vivant,
et que le cousin dialoguait avec lui comme avec une grande personne. A
épier tout ce manège, j’avais complètement oublié mon écureuil. Le
fantasque animal, voyant qu’on ne s’occupait plus de lui, avait changé
d’humeur. Sautant de branche en branche, il s’était rapproché lentement;
finalement il avait sauté sur mon épaule, et aussi intrigué que moi, il
semblait fort affairé à regarder ce qui se passait dans la chambre
bleue.
--Voilà donc, pensais-je, pourquoi M. Bastien se claquemure dans sa
chambre!... C’est pour lire un livre d’images. Ce volume doit contenir
de bien intéressantes histoires, puisqu’elles l’émeuvent au point de le
faire pleurer... Les enluminures ont l’air d’être amusantes... Je
donnerais bien quelque chose pour les voir de près!...
Tout en ruminant ces choses dans mon cerveau, je me penchais le plus que
je pouvais pour mieux distinguer ce qui se passait dans la chambre. Je
ne sais si le cousin se douta qu’il était épié ou si quelque bruit du
dehors vint le distraire, mais tout à coup il referma le volume, en
baisa de nouveau le plat de la reliure avec ferveur, comme on baise une
relique, puis brusquement le livre disparut sous le couvercle du
pupitre.
IV
A partir de cette station sur l’acacia, je fus possédé par une idée
fixe: voir de près et feuilleter le livre d’images. Je me figurais que
ce précieux volume devait contenir des histoires merveilleuses. Les
gravures coloriées qui l’illustraient et que j’avais vaguement
entrevues, me donnaient une haute idée de la valeur du livre. Et puis,
l’émotion inexplicable de M. Bastien, ses rires et ses larmes, son culte
pour l’in-octavo, me faisaient soupçonner quelque mystère, dont la
lecture du volume m’aiderait probablement à soulever le voile. Je
supposais que ce livre dont le cousin prenait tant de soin, devait avoir
un rapport secret avec l’évènement tragique qui avait bouleversé la vie
de notre parent. A mesure que je tournais autour de cette idée, je me
sentais empoigné par une curiosité croissante, par un désir enragé de me
mettre en possession de la relique du cousin.
Rien n’égale la force d’expansion d’un désir non satisfait. On a beau
chercher à se soustraire à cette préoccupation dominante, on y est
toujours ramené par un aimant irrésistible. Déjà une fois j’avais été
pris par un de ces désirs qui entrent en maîtres dans notre cerveau, et
qu’on ne peut plus déloger. Il s’agissait d’un volume aperçu à la
vitrine du libraire de Varennes, et sur la couverture bariolée duquel il
y avait ce titre affriolant: _Livre magique_.--Mon imagination allumée
par ces deux mots avait immédiatement pris feu, et je passais des heures
devant l’étalage du marchand, dévorant la couverture des yeux et me
demandant quelles merveilles elle pouvait bien cacher. Ce livre, j’en
rêvais! Il coûtait deux francs: une grosse somme pour moi, qui ne
possédais à la fois que quelques sous.--Cependant les efforts de ma
volonté concentrée sur cet unique désir finirent par triompher des
obstacles qui s’élevaient entre moi et la possession de ce volume
attirant. A force d’amener Scolastique devant l’étalage du libraire,
j’arrivai à obtenir de la parcimonieuse servante qu’elle m’avançât deux
francs pour acheter le _Livre magique_. Je dois avouer du reste, qu’une
fois possesseur de l’objet de mes convoitises, j’éprouvai une
désillusion. Le livre n’avait de magique que son titre, et deux jours
après je le troquai à un de mes camarades pour une bille d’agate.
Néanmoins cette première expérience de ce que peut une volonté tenace
pour transformer une fantaisie en réalité m’avait logé dans la tête une
certaine foi superstitieuse. J’étais persuadé qu’on finit par attirer à
soi par une sorte de charme les choses qu’on veut fortement. C’est
pourquoi je ne désespérais pas d’arriver à mettre la main sur le livre
du cousin Bastien.
En proie à cette dangereuse illusion, et éperonné par mon désir, je ne
quittais plus guère le palier de la chambre bleue, guettant les moindres
absences du cousin pour m’y faufiler. Le bonhomme était matineux; il
faisait son lit lui-même, brossait ses habits et se rendait
ponctuellement chaque jour à la messe de sept heures. C’était à ce
moment-là que je comptais m’emparer du livre. Seulement, comme s’il se
fût méfié de mes intentions, il avait la précaution, en s’en allant, de
fermer sa porte à double tour et d’en emporter la clé. Toutefois il
était fort distrait et il lui arrivait parfois d’oublier son
passe-partout dans la serrure, si bien qu’un matin j’en profitai pour
pénétrer dans son sanctuaire et tâter le terrain.
Je furetai partout sans rien découvrir. Il était évident que le livre
devait être serré dans le coffre du pupitre. J’examinai ce meuble et
j’essayai vainement d’en soulever le couvercle. Hélas! il était
solidement rivé au caisson par une targette de fer qui s’enfonçait dans
un piton et qu’un cadenas rouillé défendait contre les curiosités
indiscrètes. La clé du cadenas étant dans la poche de l’unique gilet du
cousin, j’essayai d’abord d’introduire dans la serrure plusieurs petites
clés dont j’avais eu la précaution de me munir, mais aucune d’elles
n’allait, et je restais fort penaud devant le pupitre fermé...
Voilà à quelles extrémités conduit la dangereuse illusion dont je
parlais tout à l’heure. J’étais en train de devenir un voleur, et le
pis, c’est que je ne rougissais pas du vilain métier auquel me poussait
mon idée fixe; au contraire, je m’endurcissais dans le crime, et les
yeux fixés sur les ferrements du caisson, je cherchais une combinaison
ingénieuse pour triompher de l’obstacle que m’opposait le cadenas.
A force de palper le pupitre, je remarquai que le piton était vissé dans
le bois, et je me dis que c’était de ce côté qu’il fallait diriger
l’attaque. Si je parvenais à arracher le piton, le cadenas viendrait
naturellement avec lui. Je me mis à l’œuvre sur-le-champ; mais le bois
de chêne était solide, la vis y était enfoncée profondément, et je ne
réussis qu’à m’écorcher les doigts.--Il faudrait un tournevis!
m’écriai-je mentalement,--et renonçant pour le quart d’heure à de
nouvelles tentatives, je quittai la chambre, afin de me mettre en quête
de l’engin qui jouerait pour moi le rôle du fameux «sésame, ouvre-toi!»
dans la caverne des _Quarante voleurs_.
Ma première visite fut pour notre grenier, où il y avait de tout, et où
un certain flair m’indiquait que je devais trouver l’indispensable
tournevis. Oh! ces vastes greniers de campagne, si pleins de vieilles
choses; ces greniers haut perchés, aux fenêtres sans croisées, où
nichent les hirondelles, où l’air joue librement à travers l’antique
charpente; je plains ceux qui n’en ont pas connu un dans leur
enfance!--Le nôtre était très profond, percé de lucarnes cintrées, par
lesquelles on voyait le ciel où couraient les nuages, les prés où
serpentait la rivière, et au loin les verdures moutonnantes de la forêt
d’Argonne.
Le peu de largeur de ces lucarnes y entretenait une ombre mystérieuse,
encore accrue par un luxe de poutres et de chevrons soutenant la toiture
de tuiles.
Sous cette charpente touffue, dont les madriers brunis gardaient la
trace des coups de hache de l’ouvrier qui les avait équarris en plein
bois, il y avait un fouillis de vieilleries, tout un musée de meubles
invalides et centenaires. A côté d’une longue table où séchaient des
oignons, un coffre de chêne contenait le linge qui attendait la lessive.
Une tapisserie de Flandre, mangée des vers, où l’on distinguait encore
une colonnade grise dans un massif d’arbres bleuâtres, pendait le long
d’une massive armoire d’où s’exhalait une bonne odeur de pommes
mûrissantes.
Il y avait encore une huche remplie d’avoine; une caisse bourrée de
musique du XVIIIe siècle; sur les partitions manuscrites on lisait en
bâtarde les noms d’_Armide_, du _Devin du village_, et des _Indes
galantes_. Un paravent, aux chinoiseries à demi effacées, abritait
derrière ses châssis toute une défroque du temps passé: mules de satin à
hauts talons, fichus à fleurs de soie brochée, jupes de lampas à
ramages, dont les couleurs éteintes faisaient rêver aux grand’mères qui
s’en étaient parées. Plus l’encombrement des vieux meubles augmentait
sous les franges des toiles d’araignée, dans l’angle étroit formé par la
muraille et la toiture, plus l’obscurité s’épaississait; et je
n’avançais à travers le poudreux fouillis qu’avec une religieuse
terreur, me demandant si tout à l’heure je n’allais pas voir sortir de
quelque armoire entre-bâillée le fantôme de l’un des possesseurs défunts
de ces meubles hors d’âge...
Ce jour-là, le désir qui m’aiguillonnait dominait tout autre sentiment,
et je furetais partout sans me préoccuper des revenants, sans avoir le
moindre respect pour ces vénérables débris pleins de craquements
mystérieux. A la fin, je tombai sur une boîte où gisaient pêle-mêle des
ferrailles et des outils de menuisier, et au milieu des clous, des
vrilles et des rabots, je mis la main sur de petites tenailles très
solides, qui me parurent tout à fait propres à la besogne que je
méditais. En pinçant le piton entre les tenailles et en manœuvrant
adroitement, je devais arriver sans peine à le faire sortir du pupitre.
J’empochai donc ma trouvaille, je la cachai dans ma chambre, derrière
une pile de livres, et j’attendis une occasion favorable.
Le cousin resta six mortels jours sans omettre de fermer sa porte; mais
un matin qu’il faisait beau temps et qu’il avait prémédité de pousser
jusqu’au bois, après la messe, il retomba dans ses distractions
ordinaires, et oublia sa clef dans la serrure.
Il n’avait pas fait vingt pas hors de la maison que j’étais déjà dans sa
chambre, avec mes tenailles dans la poche de mon pantalon. Le moment
tant attendu était arrivé enfin! Le cousin en avait bien pour deux
heures; Scolastique et ma mère étendaient du linge au jardin, et mon
père était à la justice de paix.
J’allais pouvoir satisfaire ma curiosité, j’étais seul et je ne
craignais pas d’être dérangé pendant l’opération... Quand je dis seul,
pas tout à fait. Le Sotret, qui me suivait comme mon ombre, s’était
glissé traîtreusement derrière moi dans la chambre bleue, où il rôdait
sans bruit. Mais j’étais tellement préoccupé de mon affaire, tellement
pressé d’ouvrir le pupitre, que je ne pris pas même le temps de le
réintégrer dans sa cage.
Me voilà donc m’approchant du bureau sur la pointe des pieds, retenant
mon haleine et sentant dans ma poitrine un assez fort battement de
cœur.--J’enfonce une main dans ma poche, j’en retire les tenailles; de
l’autre je maintiens le cadenas en l’air et je serre la tête du piton
dans les pinces, puis, lentement, en douceur, j’ébranle peu à peu la
tige vissée dans le bois. Je la sens remuer faiblement... Je serre les
tenailles, et, les maniant de toutes mes forces, après plusieurs essais
infructueux, je parviens à faire tourner le piton... Victoire! le voilà
dévissé, je le mets précipitamment en poche avec le cadenas, je soulève
le couvercle et je regarde:--le livre est là, à côté d’une tabatière
ornée du portrait du duc de Berry; je le prends d’une main tremblante;
je suis si ému que j’en ai la chair de poule par tout le corps. Je
rabaisse le couvercle avec de minutieuses précautions, et j’étale le
précieux volume sur le pupitre, tandis que je m’installe dans le
fauteuil de cuir avec un frémissement de joie.
V
Le livre tant convoité était tout simplement un in-octavo relié en
basane marbrée, et à peu près pareil à ceux qu’on donnait encore de mon
temps en prix dans les écoles.
Il contenait un choix de contes du chanoine Schmid, avec une gravure en
tête de chaque histoire. Sur la feuille de garde, je vis d’abord
l’inscription suivante, écrite en gros caractères d’écolier:
Ce livre est à moi
Comme Paris est au roi.
Je tiens à mon livre
Comme le roi à sa ville.
Si vous voulez savoir mon nom,
Regardez dans le petit rond;
Si vous voulez savoir l’année,
Regardez dans le petit carré.
En effet, dans le petit rond, on lisait: «Désiré Bastien», moulé en
belle gothique, et dans le petit carré: «1828».--Comme c’était déjà loin
de nous!
Les estampes avaient été enluminées après coup, probablement par la main
de l’écolier lui-même; cela se voyait aux couleurs crues, débordant les
unes sur les autres, et peu variées: du bleu, du jaune et du rouge, avec
un peu de vert pour les arbres et de rose pour les figures.--Cette
coloration naïve et violente produisait des effets très amusants; mais
ce qui me paraissait encore plus récréatif, c’étaient les illustrations
et les annotations burlesques dont les marges du livre avaient été
enjolivées. Désiré Bastien ne devait pas être un écolier fort soigneux.
Les oreilles des feuillets et les pâtés d’encre semés çà et là le
proclamaient assez haut, mais à coup sûr c’était un esprit ingénieux,
fécond en inventions drôles. Quelle étonnante collection de dessins au
crayon et à la plume! Vaisseaux voguant à pleines voiles sur la mer
houleuse, soldats à pied et à cheval, caricatures de professeurs,
paysages représentant un arbre, un bonhomme bâton en main, et une maison
dont la cheminée lance une fumée en tire-bouchon... Par-ci par-là, des
vers baroques comme ceux-ci, qui résumaient sans doute l’opinion de
Désiré sur l’emploi du temps:
Lundi, mardi, fête;
Mercredi, peut-être;
Jeudi, la Saint-Nicolas,
Vendredi je n’y serai pas,
Samedi je reviendrai;
Et voilà la semaine passée.
Ou bien une plaisanterie, qui consistait à inscrire au haut d’une page:
«Si vous voulez connaître mon secret, cherchez à la page 17.»
La page 17 renvoyait à la page 64, et ainsi de suite jusqu’à la page 79
où on trouvait le profil d’un monsieur faisant un pied de nez au
lecteur...
--Ma foi! me disais-je, Désiré Bastien ne devait pas engendrer la
mélancolie; quel gai compagnon! Si j’avais vécu de son temps, j’aurais
aimé l’avoir pour ami... C’était probablement ce fils que le cousin
regrette tant... Pauvre homme! et comme c’est grand dommage tout de même
que ce garçon soit mort si jeune!--Et je regardais avec attendrissement
ces pages où l’écolier avait posé sa main, ces coups de crayon qu’il
avait donnés si hardiment, ces taches d’encre qui gardaient encore
l’empreinte d’un doigt d’enfant. On voyait sur le papier noirci les
petites lignes concentriques qu’y avait marquées la peau de l’épiderme;
et le doigt qui s’était appuyé là, où était-il maintenant?...
Comme je réfléchissais à toutes ces choses, j’entendis soudain au bas de
l’escalier la grosse voix de M. Bastien.
--Oïe! oïe, pensai-je, il se sera aperçu de son oubli, et il vient
chercher sa clef!
Je n’eus que le temps de jeter le volume sous le fauteuil et de me
réfugier dans ma chambre.
Les choses s’étaient bien passées comme je le supposais. Arrivé à
l’église, le cousin avait tâté sa poche et constaté l’absence de la
clef, et, la messe une fois dite, il était accouru pour réparer son
oubli. Il monta l’escalier, vit la clef dans la serrure, et, sans
pousser plus loin ses investigations, il se contenta de clore la porte à
double tour, mit son passe-partout en poche, puis redescendit d’un bon
pas afin de rattraper le temps perdu.
Je respirai un peu. L’orage s’éloignait; malheureusement ce n’était que
partie remise. Que dirait M. Bastien lorsque à son retour il trouverait
son pupitre sans cadenas et son cher livre d’images sous le fauteuil?...
Je n’osais y penser et je me consolais en songeant que j’avais une bonne
heure au moins devant moi. N’importe, j’étais fort penaud et je me
mordais les doigts en cherchant un biais pour raccommoder les choses.
Tout à coup, mes yeux étant tombés machinalement sur la cage de
l’écureuil, ma respiration s’arrêta net. Je venais de songer que j’avais
laissé le Sotret dans la chambre bleue, et que M. Bastien l’avait
enfermé.
A cette pensée, une chaleur me passa dans tout le corps.--Me voilà bien,
me dis-je, et cela m’achève!... Cet animal est capable de tout. Dieu
sait quel dégât il va commettre dans la chambre du cousin!--Et
instantanément je me représentai M. Bastien rentrant chez lui, appelant
Scolastique et ma mère pour leur mettre sous les yeux les preuves de mon
crime; j’entendis ma mère racontant mes méfaits à mon père, à son retour
de l’audience, et j’entrevis aussi le châtiment: une désagréable
perspective de pain sec, de retenues et de leçons à apprendre. Je ne
pouvais rester en place, et je résolus de descendre au jardin; j’avais
encore l’espoir, en grimpant sur l’acacia, d’établir une communication
avec l’intérieur de la chambre bleue, et d’empêcher le Sotret d’y mettre
tout à sac. Je me glissai d’abord en tremblant sur le palier, je collai
un œil à la serrure... Impossible de rien voir! J’entendais seulement le
trottinement menu de l’écureuil. Je dégringolai l’escalier quatre à
quatre, et je me hâtai d’escalader l’acacia.
Me voici au milieu des branches, d’où l’on plonge dans la chambre bleue.
Un petit vent d’est agite la cime et fait frissonner les souples rameaux
dont les folioles se retroussent et palpitent comme de petites ailes. Je
me penche, et, tout pâle, je jette un regard anxieux vers la fenêtre
entrouverte. A travers l’entre-bâillement, je vois l’intérieur de la
chambre comme si j’y étais. Le livre d’images est toujours gisant entre
les pieds du fauteuil de cuir; l’écureuil gambade sur le lit, la queue
en l’air, la mine éveillée. Je l’appelle doucement et d’une voix
insinuante:--Sotret!... Petit, petit!--En même temps, je lui montre une
provision d’amandes. Il lève la tête, m’aperçoit, pousse deux ou trois
gloussements pour me dire: C’est bien, je suis là, mais rien ne presse
et ce n’est pas mon heure de déjeuner.--Puis il saute sur l’un des
montants du lit, et là, en équilibre, sans plus s’inquiéter de moi que
si je n’existais pas, il procède à sa toilette, passe une patte sur sa
joue, gratte son dos, lisse ses poils, épluche sa tête...
--Auras-tu bientôt fini, vilaine bête?--Je lui fais des signes
énergiques, mais il n’en a cure, et continue de se pourlécher.--Dans le
jardin plein de soleil, le vent balance mollement les linges qui sèchent
sur les cordes tendues d’un arbre à l’autre; la rosée du matin fume dans
les prés semés de colchiques violets, et la rivière bleuit entre les
saules. Une mésange chante d’une voix fine au milieu des sureaux, et la
brise d’automne m’apporte les rumeurs lointaines du bourg: bruits de
chaînes dans les tonneaux qu’on rince pour la vendange, martellements
sur l’enclume du forgeron, cris d’enfants qui jouent à l’entrée du
pont.--Et je songe à une partie de billes que je devais faire ce matin
avec le fils du greffier.--Il s’agit bien de billes à présent!... Après
mon équipée et l’orage qui va éclater tout à l’heure, Dieu sait ce qui
me pend à l’oreille... La prison peut-être, n’est-ce pas là où on met
ceux qui volent avec effraction?... Je suis pris tout à coup d’un
frisson en pensant au mur maussade _du violon_, voisin de l’hôtel de
ville, où l’on enferme les vagabonds et les ivrognes. Je revois la porte
massive avec son revêtement de gros clous, la muraille crevassée, et le
noir soupirail où des barreaux noueux s’entrecroisent d’une façon
rébarbative.
Je jette un nouveau coup d’œil dans la chambre. Sur le châlit, le Sotret
se lèche et se relèche toujours, comme s’il préparait sa toilette pour
aller à la fête. Il se nettoie à fond, sans se hâter, et cependant,
miséricorde! comme les minutes filent! Tout à l’heure le cousin va
rentrer, l’audience va finir, et ce sera mon tour. Oh! si les secondes
pouvaient durer des heures! Si toutes les horloges pouvaient
s’arrêter!... Mais le temps ne chôme pas, les minutes s’envolent, et
voici justement l’horloge de Saint-Nicolas qui sonne dix heures. En bas,
dans la cuisine, dont la croisée est ouverte, j’entends un bruit de
vaisselle. C’est Scolastique qui s’occupe du dîner. Elle remonte la
crémaillère et y pend la marmite. C’est aujourd’hui le jour de la soupe
aux choux, et un pressentiment me dit que je n’y goûterai pas... Le pain
sec, un pain arrosé de mes larmes, voilà ce qui m’attend! Les voix
montent jusque dans les ramures de l’acacia:
--Scolastique, savez-vous où est Joseph?
--Ma foi, non, je ne l’ai pas vu depuis ce matin... Il court sur la
place, bien sûr, avec ses petits camarades.
--Quel vif argent que ce Joseph! On n’a pas plus tôt le dos tourné que
le voilà dans la rue à polissonner.
--Bah! il est comme les autres, n’est-ce pas? C’est de son âge; il fait
le diable à quatre, mais il n’a pas pour deux liards de méchanceté!
--Oh! pour cela non, c’est un bon enfant...
Cela me serre le cœur d’entendre faire mon éloge dans un pareil moment,
quand je sens le cadenas et le piton qui me rabotent la peau à travers
la doublure de mon pantalon. Mes yeux sondent impatiemment la chambre
bleue; ils vont du pupitre au livre d’images, et du livre à l’écureuil.
Bon! il a fini sa toilette, il est posé maintenant sur ses quatre pattes
et a l’air de se demander ce qu’il pourrait bien imaginer pour passer le
temps. Voilà le moment d’essayer de rechef de l’attirer vers la fenêtre.
--Sotret! Pst! Pst!--Il m’a entendu, il saute à bas du lit et tourne sa
tête vers la croisée... Ah! enfin, il vient!... Il vient lentement, sans
se hâter, le nez au vent, la queue horizontale, comme quelqu’un qui
flâne, mais enfin il arrive. Je le suis du regard, aussi avidement qu’un
joueur de quilles suit sa boule. Toute ma force de volonté, tout mon
désir de l’attirer vers moi doivent être concentrés dans mes yeux...
Hein? le voilà qui s’arrête à mi-chemin, au niveau du fauteuil... Mon
Dieu, ayez pitié de nous, l’animal a vu le livre d’images!...
Je me souviens de son goût dépravé pour les reliures et le papier
imprimé, je songe avec épouvante au sort de mon _Epitome_, et j’accentue
plus encore ma pantomime, je redouble mes appels...
Mais c’est fini!... Toute l’attention du Sotret est maintenant absorbée
par l’in-octavo relié en basane. Il s’en approche, le flaire un moment,
le pousse hors du fauteuil, et, accroupi sur ses pattes de derrière,
donne un premier coup de dent à la couverture. Cela le met en appétit,
il tourne autour du volume et commence maintenant à attaquer la
tranche.--Comme je lui lancerais volontiers le cadenas, et le piton
avec, si je ne craignais de casser les vitres!... Je n’ai plus une
goutte de sang dans les veines.--Sotret! animal! mauvais drôle!--Je lui
prodigue toutes les injures de mon répertoire... Pas trop haut encore,
car j’ai peur que le bruit n’amène quelqu’un dans le jardin... Je
m’agite sur mon arbre, je me hisse jusqu’à l’extrémité de la branche la
plus voisine de la muraille, et je cherche s’il y aurait moyen de sauter
de là jusque sur le rebord de la fenêtre, afin d’empêcher un pareil
forfait de s’accomplir; mais arrivé à l’endroit où la branche commence à
plier, je m’aperçois qu’un bon pied me sépare encore de la corniche
extérieure du mur. Si je m’élance, je manquerai mon coup et je tomberai
piteusement sur le pavé; voilà tout.--Je mesure la distance, je sonde le
vide qui est au-dessous, et ce calcul peu rassurant me démontre
l’impossibilité de tenter l’aventure. Me voilà donc forcé d’assister,
sans bouger, au massacre du livre de M. Bastien.
Massacre est le mot. Grisé par l’odeur de la colle et du papier, le
maudit Sotret déchirait le livre à belles dents. Entre ses griffes, les
estampes enluminées, les dessins et les annotations du pauvre Désiré
Bastien s’en allaient en charpie; le parquet tout autour était jonché
comme d’une neige de papier réduit en miettes. Parfois le Sotret,
s’arrêtant au milieu de son infernale besogne, relevait la tête, dardait
de mon côté ses yeux noirs malicieux comme pour me narguer, puis
recommençait avec plus d’acharnement. J’en pleurais de rage, de terreur
et de pitié; je n’avais plus même la force de mettre le holà! J’étais
atterré, je serrais convulsivement la branche de l’acacia pour ne pas
tomber.....
Tout d’un coup le Sotret dresse deux oreilles inquiètes; la porte
s’ouvre et j’aperçois M. Bastien qui entre.....
Ah! saints du Paradis! ses yeux tombent d’abord sur le corps du délit et
j’entends un épouvantable juron.--Je n’ai plus le courage de regarder ce
qui va se passer, je ferme les yeux..... mais quelques secondes après un
cri aigu me les fait rouvrir.--M. Bastien a saisi l’écureuil qui se
débat.--Je saute à bas de l’arbre, je cours comme un fou dans l’escalier
et je me précipite dans la chambre bleue.
VI
--Cousin, m’écriai-je en entrant, ne faites pas de mal au Sotret, c’est
moi qui suis coupable!... Ne lui faites pas de mal, je vous en prie!
Mais le cousin ne m’écoutait pas. Il était secoué par un accès de colère
qui donnait à sa figure blanche comme un linge une effrayante expression
de sauvagerie; dans sa main crispée il serrait le malheureux Sotret, et
bredouillait d’une voix rauque:
--Bête de malheur! Bête possédée du diable!
L’écureuil se démenait en effet comme un possédé, et pour se débarrasser
de l’étreinte de M. Bastien, il se servait des seules armes qu’il eût à
sa disposition: ses griffes et ses dents. Il les enfonçait profondément
dans la main du cousin, et le sang coulait jusque sur les lambeaux de
papier qui jonchaient le parquet.
--Grâce! grâce! criai-je de nouveau en me pendant à la redingote de M.
Bastien.
Je ne sais si la douleur ou la vue du sang redoubla la rage du cousin,
mais il serra plus fort. Le Sotret me regarda une dernière fois, comme
pour m’appeler à son secours, puis ses beaux yeux noirs se troublèrent,
il lâcha prise, et M. Bastien le lança violemment sur le parquet.
C’était fini, le pauvre Sotret ne bougeait plus, sa bouche entr’ouverte
montrait encore ses dents aiguës, ses paupières étaient retombées sur
ses yeux ternis, sa queue qu’il étalait si orgueilleusement s’allongeait
flasque et ébouriffée sur les débris du livre d’images. Je poussai un
gémissement et je me jetai à genoux près de l’écureuil mort, en essayant
de le réchauffer dans mes mains. Les émotions par lesquelles je venais
de passer m’avaient mis dans un étrange état nerveux; les sanglots
m’étouffaient, et tout en caressant le corps tiède de mon écureuil, je
criais convulsivement à M. Bastien:
--Bourreau! bourreau!... assassin!
Soudain, à ma grande stupéfaction, je vis le cousin s’agenouiller à côté
de moi. L’expression sauvage de sa figure avait disparu, ses traits
s’étaient détendus, et de grosses larmes tombaient de ses yeux rougis
sur ses joues creuses. En même temps, joignant ses mains encore
tremblantes, il murmurait des paroles décousues, avec un accent navrant:
--Je suis un fou! un fou!... Pardon, petit!... Ma mauvaise colère
m’avait rendu déjà une fois si malheureux..... J’aurais dû m’en
souvenir..... Maudit tempérament! J’avais juré de ne plus
m’emporter..... Cet animal ne savait ce qu’il faisait; c’était son
instinct de ronger, il rongeait..... Et je l’ai tué, comme autrefois
j’ai tué mon pauvre La Bise..... La colère est un mauvais ange, Joseph;
quand nous lui avons obéi une fois, nous ne nous appartenons plus.....
Oui, petit, si j’avais su me contenir, La Bise serait encore près de
moi..... grand, fort, la joie et la compagnie de ma vieillesse!..... Je
n’irais pas comme un vagabond sur les routes, n’osant plus rentrer dans
cette maison où on l’a rapporté tout sanglant, et où il a expiré comme
cette bête vient de passer entre mes mains..... Il était si beau, si
aimant, si vivant: et je l’ai tué comme j’ai tué l’écureuil!... Tiens,
voici tout ce qui me reste de lui.....
En même temps ses maigres doigts rassemblaient les débris du livre
d’images.
--C’était son livre favori, continuait M. Bastien en regardant les
lambeaux de papier épars sur ses genoux; il l’avait eu en prix à son
école, et il l’emportait partout..... Quand je feuilletais le livre, il
me semblait que j’y retrouvais le souffle de mon enfant; je lisais les
lignes crayonnées sur les marges, je regardais les estampes, les
dessins, et je croyais l’entendre lui-même rire aux éclats... Je le
revoyais penché près de la fenêtre, à sa petite table, avec le verre
d’eau et les godets où il trempait ses pinceaux, et tout mon bon temps
ressuscitait..... A présent je n’ai plus rien...., qu’un nouveau crime
sur la conscience!.....
La grosse voix plaintive de M. Bastien me résonnait jusqu’au fond de la
poitrine. En voyant ce vieux visage mouillé de larmes, en écoutant les
confidences si poignantes de ce vieillard, qui me demandait pardon, à
moi, si coupable dans la circonstance, je sentais la rancune causée par
la fin tragique du Sotret s’évanouir pour faire place à un repentir mêlé
de compassion.
Je me jetai brusquement au cou du bonhomme, et l’embrassant de tout mon
cœur:
--Je vous aime bien, moi, cousin, lui dis-je, je vous aimerai toujours,
je resterai près de vous, et si vous voulez, j’essayerai..... de
remplacer La Bise!
Il m’empoigna dans ses bras, m’emporta vers le fauteuil, où il s’assit
en me posant sur ses genoux; puis il couvrit mes cheveux de baisers:--Tu
es un bon enfant, soupira-t-il, oui, reste avec moi..... nous nous
aimerons bien!.....................
La paix une fois conclue, il fut convenu que nous ne soufflerions mot à
personne des circonstances qui avaient précédé et amené la mort du
Sotret. Le cousin voulut assumer complètement la responsabilité du
meurtre de mon écureuil; après avoir enfoui dans son pupitre les restes
du volume du chanoine Schmid, il revissa stoïquement le piton que je lui
avais rendu, puis, comme Scolastique criait d’en bas que le dîner était
prêt: Laisse-moi faire, Joseph, ajouta-t-il, je dirai que j’ai tué le
Sotret dans un moment de colère, et ton père, qui connaît déjà mes
emportements, n’en demandera pas davantage.
Après dîner, nous nous occupâmes tous deux des obsèques de mon cher
écureuil. Je l’enveloppai dans un vieux foulard et le portai tendrement
au fond du jardin, où le cousin le déposa dans un trou creusé au pied
d’un tilleul. Puis M. Bastien, qui était très industrieux, tailla une
pierre en forme de tombe; il y encastra adroitement une vieille ardoise,
sur laquelle il grava cette épitaphe de sa composition:
Ci-gît le Sotret,
Né en avril, mort en septembre.
Arraché prématurément à son nid
Il a été arraché plus vite encore
A la vie.
Ses amis en pleurant
Ont élevé un tombeau
A ses mânes regrettés.
Quand la tombe fut plantée sur la fosse, le cousin y jeta un regard
mélancolique et se retira. Je le vis s’éloigner au fond de l’allée des
framboisiers, relevant soigneusement les basques de sa redingote pour la
préserver de l’humidité, et courbant pensivement la tête. Resté seul
près de la pierre, il me sembla que je n’avais pas assez fait pour
honorer la dépouille du malheureux écureuil, et que mon camarade ne
devait pas être content.
J’allai racler des larmes de résine au tronc de nos sapins, je les
déposai dans les godets de ma boîte à couleurs, et je les fis brûler en
guise d’encens aux quatre angles de la tombe; puis ayant été acheter un
paquet de pétards chez l’épicier, je les braquai en face du tilleul, et
je tirai des salves en l’honneur du défunt.
De cette façon le pauvre petit Sotret eut de belles et dignes
funérailles.
OISEAUX ET PLANTES DES BOIS
LE MERLE NOIR
(_Turdus merula_, L.)
Le merle noir est un oiseau sédentaire. Au rebours de la grive, sa
cousine germaine, il passe l’hiver au pays natal.--Pendant les derniers
grands froids, un matin, en ouvrant ma fenêtre, j’aperçus se détachant
sur la blancheur d’un toit voisin un beau merle mâle, dont la robe noire
tranchait étrangement sur l’épaisse couche de neige. L’oiseau, inquiet
et morfondu, contemplait d’un œil ébloui et effaré ce blanc tapis
uniforme qui recouvrait les balcons, les pavés des cours et les massifs
des jardins. Ce merle parisien, né en plein Luxembourg, n’avait jamais
vu pareil spectacle et semblait perdu au milieu de cette neige. Je lui
jetai des miettes de pain. La chère semblait maigre à ce mangeur de vers
et de fruits, le moindre brin de mouche ou de vermisseau eût mieux fait
son affaire; mais quand on n’a pas ce que l’on aime, et que la faim vous
pique le ventre, ce n’est point le cas de se montrer difficile. Il
grignota du bout de son bec jaune ces reliefs peu succulents, m’envoya
deux ou trois sifflements étranglés en guise de remercîment, et s’en
alla chercher fortune ailleurs.
Nos merles campagnards, plus expérimentés que ce Parisien, sentent venir
les rudes journées d’hiver et se réfugient au plus épais de la forêt, à
proximité de quelque source chaude, dans le voisinage des sapins ou des
genévriers qui leur offrent plus de ressources pour le vivre et le
coucher. Dès que la neige fond et que le froid se détend, ils entrent en
gaieté et lancent à plein gosier ce chant alerte et matinal qui retentit
dans les vergers et les parcs dès la mi-février, et qui est comme le
prélude du printemps. Ils nichent quand l’hiver est à peine fini, et
souvent leur première ponte réussit mal, ainsi qu’en fait foi ce dicton
de nos paysans:
Janvier sec et frileux
Gèle la _merlesse_ sur ses œufs.
[Illustration: ILS LANCENT A PLEIN GOSIER CE CHANT ALERTE ET MATINAL.]
Mais la _merlesse_ ne se décourage pas et, si la ponte reste inféconde,
elle recommence. Les merles construisent leur nid presque à ras de
terre, dans des buissons ou au creux de quelque vieux saule étêté et
trapu. Ce nid est assez semblable à celui des grives: enduit d’une
couche argileuse en dehors, tressé de brins d’herbes et de menues
racines, et matelassé au dedans avec de la mousse. En huit jours,
l’ouvrage est parachevé et la femelle y pond de quatre à six œufs d’un
vert bleuâtre, pointillé de taches couleur de rouille. Elle les couve
seule, tandis que le mâle voltige çà et là et siffle en quêtant des vers
de terre qu’il rapporte, coupés en morceaux, à sa couveuse.--C’est le
menu des jours d’hiver et de printemps; mais quand vient la saison des
fruits, le merle se dédommage de cette nourriture échauffante en
s’abattant sur les cerisiers, où il fait ripaille. Il est très friand de
fruits mûrs et, comme le loriot son compère, il a une prédilection pour
les cerises. En septembre, dès que le raisin mûrit dans les vignes, il y
fait de copieuses vendanges. Le jus des grappes le met en joie et
développe encore sa gaieté expansive et son humeur de boute-en-train.
[Illustration: LE MERLE NOIR.]
Le merle est en effet d’un naturel très sociable, mais avec cette
particularité qu’il fréquente peu les merles ses confrères et que sa
sociabilité s’exerce surtout au profit d’oiseaux plus petits et d’espèce
différente. J’ai observé souvent au Luxembourg, vers le soir, le manège
des merles sur les grandes pelouses qui ont remplacé les massifs de la
Pépinière. Chacun d’eux sautillait légèrement dans l’herbe, escorté de
quatre ou cinq moineaux familiers, qui semblaient très fiers d’être
reçus dans l’intimité du bel oiseau à robe noire. Celui-ci allait et
venait, faisait cent tours et se complaisait à ébaubir ces petites gens
qu’il daignait admettre à partager sa promenade.--Le merle est comme ces
esprits vaniteux, tapageurs et vulgaires, qui préfèrent à la compagnie
de leurs égaux celle de personnes qu’ils peuvent éblouir et dominer à
peu de frais. Il aime à se donner en spectacle, à tenir le dé de la
conversation, mais cela sans gêne, sans vergogne et pour ainsi dire les
coudes sur la table. Il y a en lui du hâbleur et du cabotin.--Un
chasseur, dont la véracité ne m’est pas suspecte, me contait à ce propos
qu’un soir d’automne il avait été témoin d’une scène curieuse. Au bord
d’une vigne, il avait aperçu un merle, ivre de raisin, en compagnie de
cinq ou six grives. Le drôle, mis en bonne humeur par le raisin noir,
s’était perché sur les échalas et donnait la comédie à ces joyeuses
commères. Il dodelinait de la tête, battait des ailes, agitait la queue,
avec des mines grotesques qui divertissaient grandement les
spectatrices, placées à peu de distance et fort attentives.
L’histoire m’a paru d’autant plus vraisemblable que la familiarité des
grives et des merles est un fait positif; on les prend souvent ensemble
dans les mêmes pièges, et Pline, de son temps, en avait déjà fait la
remarque:--_Merulæ et turdi amicæ sunt aves_.
Mais il n’est si bonne compagnie qui ne doive se séparer. Aux premiers
froids, les grives émigrent, et le merle reste seul à grelotter dans les
taillis déserts. C’est fini de rire et le comédien a perdu son public.
Il y a bien encore les mésanges, mais ce sont des revêches personnes,
tout affairées à quêter leur nourriture et qui se soucient peu des
amuseurs. Quant aux roitelets, ils se tiennent sur la réserve et
dédaignent ces vulgaires plaisanteries de table d’hôte. Isolé dans la
grande forêt, le merle se renferme en son par-dedans, et se répète à
lui-même ses grivoiseries, comme un vieil acteur oublié, qui joue encore
pour lui tout seul les scènes où il était le plus applaudi dans son beau
temps.
LE MARTIN-PÊCHEUR
(_Alcedo ispida_, L.)
Le martin-pêcheur, qu’on appelle dans le Midi _merle d’aigue_, et
_vire-vent_ sur les bords de la Loire, est, croit-on, le même oiseau que
les poètes antiques ont si souvent chanté sous le nom d’_alcyon_.
Suivant le mythe grec, Alkyoné, fille d’Éole, métamorphosée en
martin-pêcheur, errait solitairement le long des rivages, redemandant
avec des cris aigus son amant Ceïx, que Neptune avait fait mourir.
Depuis longtemps cette vieille fable grecque dort oubliée dans les
dictionnaires de mythologie; le martin-pêcheur a échangé son nom
poétique contre un nom plus vulgaire et non moins expressif, mais il est
resté morose et il a gardé son cri plaintif.--Pourquoi les oiseaux des
rivages sont-ils presque toujours tristes? Le héron, le courlis, la
bécassine, sont des mélancoliques; la bergeronnette _lavandière_
elle-même, malgré son gentil sautillement, a, dans son éternel
va-et-vient sur le gravier, la mine inquiète d’une âme en peine. Cette
tristesse tient-elle à l’influence des milieux? Les grands étangs,
bordés de saules échevelés où le vent soupire, les brumes des matins et
des soirs, les sanglots des sources sous bois, portent l’homme à la
mélancolie; ont-ils le même effet sur le système nerveux de l’oiseau? Je
serais tenté de le croire. Toutefois, pour le martin-pêcheur, comme pour
le héron, il y a une autre et plus prosaïque raison de cette disposition
chagrine: c’est l’inquiétude du pain quotidien, l’anxieuse attente de la
proie que ces oiseaux doivent guetter pendant des heures, à la même
place. Quand on n’a rien dans le ventre et qu’il faut croquer le marmot
jusqu’à ce qu’un poisson problématique vienne s’offrir à portée du bec,
on n’est pas enclin à une gaieté folâtre. Ceux qui font ce métier-là en
amateurs, et avec la certitude d’un bon souper au retour, finissent
eux-mêmes par contracter, dans cette longue et immobile attente, une
sorte de mélancolie nerveuse. Les pêcheurs à la ligne ont presque tous
des prédispositions à l’hypochondrie.
[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR.]
Le martin-pêcheur, lui, passe ses jours à cette quête souvent décevante
de la nourriture. Dès le matin, il file d’un vol rapide en rasant la
surface de l’eau et va se percher sur une branche au-dessus du courant.
Il y reste une heure, deux heures même, guettant le passage d’un _véron_
qui se fait longtemps désirer. Si la place est mauvaise, il reprend sa
volée, et, poussant son cri aigu qu’on entend par-dessus le
bouillonnement des cascades, il vire et revire ainsi pendant des lieues,
à la recherche d’une proie incertaine. Le moyen d’être gai, avec de
pareilles préoccupations, surtout quand on est, comme lui, doué d’un
robuste appétit et d’un tube digestif qui rendrait des points à celui du
canard!
[Illustration: LE MARTIN-PÊCHEUR PASSE SES JOURS A CETTE QUÊTE DE LA
NOURRITURE.]
Les beaux habits ne font pas le bonheur, sans quoi le martin-pêcheur
n’aurait pas tant à se plaindre. La nature l’a habillé des couleurs les
plus rares et les plus éclatantes. Tout son dos et le dessus de sa queue
sont d’un vert lumineux qui, au soleil, a des chatoiements de pierres
fines; les ailes, la tête et le dessus du cou sont ponctués de taches
plus claires, d’un ton semblable à celui des turquoises qui ont verdi;
la gorge et la poitrine sont d’un rouge feu ardent. Malgré cette
magnifique livrée, le martin-pêcheur au repos manque absolument de
prestige. Bas sur pattes, ayant la queue trop courte, le corps épais, la
tête trapue et un profil héronien, il ressemble à un rustaud qui aurait
endossé un habit de cour. Mais, dès qu’il prend son vol, il semble
transfiguré; il file comme une flèche de saphir entre l’eau et la
verdure, et, quand il coupe brusquement le courant, on dirait d’une
lueur d’arc-en-ciel qui passe.
Il niche au bord des ruisseaux et des rivières, dans des creux de racine
ou des trous d’écrevisse, qu’il aménage à son gré. Il en maçonne et
rétrécit l’ouverture, tapisse son nid rudimentaire de débris d’arêtes et
d’écailles de poisson, et sur cette poussière dépose en avril six ou
sept œufs d’un blanc d’ivoire. Ses noces durent peu: ceux qui peinent
pour vivre n’ont guère le temps d’aimer. Toujours travaillé par le
besoin, le martin-pêcheur a une vie brève. Quand l’hiver est rude et que
les cours d’eau sont gelés, il lui faut battre longtemps les rivages
avant de trouver une pitance et plus d’une fois il tombe mourant sur la
rivière glacée. Sonnini rapporte que, pendant le long hiver de 1776, on
trouva des martins-pêcheurs qui s’étaient hasardés jusqu’en plein Paris,
en quête de trous pratiqués dans la glace dont la Seine était couverte.
Du moins, au temps des Grecs, l’alcyon était chanté pendant sa vie et
vénéré même après sa mort. Les anciens le croyaient doué
d’extraordinaires vertus. Il garantissait les gens de la foudre et
faisait grossir les trésors; il donnait la beauté aux femmes, la paix à
la maison, le calme à la mer. Aujourd’hui le martin-pêcheur est à peine
l’objet de quelques vagues superstitions. Les paysans, le voyant
ordinairement posé sur des branches mortes, disent qu’il fait sécher le
bois sur lequel il s’arrête. Du temps de Buffon, comme on remarquait que
le cadavre de cet oiseau est rarement attaqué par les vers, les
ménagères lui attribuaient la vertu d’éloigner les mites, et le
suspendaient au milieu de leurs vêtements de laine.--Lamentable destinée
et triste décadence! Avoir baigné son aile d’azur dans les rayons du
soleil, dans la limpidité des grandes eaux, et finir piteusement dans le
fond d’une garde-robe! Tout se vulgarise et se rapetisse, même les
superstitions. En perdant son doux nom d’alcyon, le malchanceux
martin-pêcheur a perdu jusqu’à ce vague parfum de poésie qui s’attache
et survit à la mort.
LE ROITELET
(_Sylvia Regulus_, Linn.)
[Illustration: ROITELET DÉFENDANT SON NID.]
Le roitelet est le plus petit de nos oiseaux d’Europe. Il est plus menu
encore que son voisin le troglodyte, avec lequel on le confond souvent,
bien qu’ils différent de mœurs, de langage et d’habit. Le troglodyte,
qu’on appelle en Lorraine le _petit-bœuf_, est plus long d’un pouce;
tout son plumage est ondé de brun foncé et de noirâtre, comme celui de
la bécasse; sa queue alerte est sans cesse retroussée en panache; de
plus il a un joli ramage, gai et mélodieux, tandis que le roitelet, sauf
à l’époque de la couvée, ne possède qu’une note aigrelette et stridente,
assez semblable à celle de la sauterelle. Mais si le roitelet ne brille
point par son chant, en revanche il porte sur sa tête les insignes de la
royauté. Son simple vêtement brun olivâtre est relevé par une belle
huppe couleur aurore. Cette crête, aux plumes mobiles, se dresse ou
s’abaisse à volonté par le jeu des muscles de la tête. Elle est bordée
de noir. Une raie blanche à la base de la couronne et un trait noir de
chaque côté de l’œil achèvent de donner au monarque en miniature une
mine résolue et courageuse. Le roitelet est en effet plein de vivacité
et d’énergie; et pas un oiseau n’entreprend plus bravement que lui la
lutte pour l’existence. Il faut le voir, l’été, par les jours chauds,
l’hiver, par les plus grands froids, sautiller de l’arbre au buisson et
du buisson au brin d’herbe, égrenant les ombelles des fenouils,
nettoyant les aiguilles de l’épicéa, fouillant les gerçures des saules
pour y trouver des graines minuscules, des œufs de papillons ou des
larves d’insectes. C’est un grand éplucheur de troncs d’arbres. Il
s’attaque de préférence aux arbres verts: pins, sapins, genévriers, qui
cachent entre leurs aiguilles tout un petit monde d’œufs et de larves.
C’est un maître échenilleur que ce petit roi. On a calculé qu’un
roitelet peut consommer annuellement trois millions d’œufs et de larves.
Il fait son métier en famille, avec ordre et méthode. Toute la troupe
volète de cépée en cépée, dans une direction déterminée par un _sens_
spécial de migration. Un ornithologiste très fin observateur, M. de la
Blanchère, a dit dans son intéressant petit livre sur les _Oiseaux
utiles et nuisibles_, qu’il savait parfaitement par quelle lisière les
roitelets entreraient sous bois à l’automne, et dans quels cantons de la
forêt il les rencontrerait successivement et immanquablement pendant
l’hiver.
[Illustration: C’EST L’ESPRIT FAMILIER DE LA GRANDE FORÊT.]
Ce tout petit oiselet affectionne les grands arbres: les pins sylvestres
où le vent chante de si mélodieux airs, ou bien nos grands sapins des
Vosges où le lichen pend en longues barbes dans les ramures. C’est là
qu’il aime à se sentir bercé, avec toute la perspective de la forêt
moutonnante au-dessus de lui. C’est là qu’il accroche son nid:--une
merveille.--Figurez-vous une boule creuse, tissée délicatement avec des
brins de mousse et des toiles d’araignée, capitonnée à l’intérieur du
duvet le plus chaud et le plus moelleux: duvet de choix, glané dans les
chatons des peupliers, parmi les aigrettes mûres des chardons et les
semences cotonneuses des épilobes. Dans ce nid douillet où l’on ne
pénètre que par un trou étroit, pratiqué sur l’un des côtés, la femelle
pond de sept à onze œufs, pas plus gros que des pois. Il n’y a plus que
les petites gens et les rois pour avoir de si nombreuses familles!
Le roitelet a tout à la fois dans son corps minuscule du sang royal et
du sang plébéien. Par sa taille, ses habitudes laborieuses et sa bonne
humeur, il appartient au menu peuple; mais il porte couronne et règne à
sa façon dans la forêt. C’est une royauté mystérieuse et insaisissable,
analogue à celle de la reine Mab et du nain vert Obéron, mais elle n’en
est pas moins effective. En hiver, quand tous les oiseaux chanteurs ont
émigré, elle se manifeste partout sous la futaie. Le roitelet va et
vient, sautillant comme un feu-follet, dans les grands massifs endormis
où seul il représente le mouvement et la vie. Sur les buissons blancs de
neige on voit tout à coup surgir sa jolie huppe à crête aurore. Il est
si délicat, si subtil qu’il passe à travers les broussailles les plus
enchevêtrées; il se moque du filet des chasseurs et glisse à travers les
mailles les plus étroites. Il se pose sur la moindre brindille sans la
faire plier, se cache tout entier sous une feuille de ronce et court
comme un lézard à travers les ramilles des fagots que les bonnes femmes
rapportent le soir au village. Au lieu de l’engourdir, l’hiver enflamme
encore son sang vif et chaud. Il supporte vaillamment des froids de dix
degrés. Quand les ruisseaux gelés font silence, quand pas une herbe
sèche ne bouge, pas un mulot ne remue, le bûcheron, qui souffle dans ses
doigts avant de reprendre sa cognée, entend soudain un léger cri joyeux
et voit filer entre les branches effeuillées une mignonne apparition à
l’auréole d’or fauve... C’est l’esprit familier de la grande forêt, le
roitelet qui se gausse de la bise et de la neige. En entendant la voix
stridente de ce brave échenilleur, le fendeur de bois se sent moins
seul. Ils échangent tous deux un salut, et le vieux coureur de chênes se
remet plus courageusement à sa rude besogne.
LA FAUVETTE A TÊTE NOIRE
(_Sylvia atricapilla._)
[Illustration: LA FAUVETTE.]
La fauvette à tête noire est un de nos premiers chanteurs d’avril. Son
nom seul évoque le souvenir des plus douces émotions printanières:--les
premières pousses vertes des lilas, la mielleuse odeur des chatons du
saule, les boutons roses des pêchers en fleurs et la sonnerie des
cloches de Pâques.--Lorsque la leste et courte chanson de la fauvette
égaye les noisetiers et les cerisiers du verger, les écoliers se disent:
«Voilà l’hiver passé!» Et mis soudain en humeur d’école buissonnière,
ils s’en vont par bandes à travers bois, frétillant au soleil comme des
lézards, cherchant des nids et se taillant des sifflets dans les
branches de saules tout humides de sève. Pour mon compte, je n’ai jamais
pu entendre le chant de la fauvette sans repenser à la série de
rustiques plaisirs que ce refrain de bon augure annonçait à mon enfance
turbulente. Souvent, il est vrai, cette première promesse du printemps
était suivie d’amères déceptions, et nous étions leurrés, la fauvette et
moi. «Il n’est, dit le proverbe, si joli mois d’avril qui n’ait son
chapeau de grésil.» Bien des fois, après une précoce flambée de soleil,
la gelée blanche amasse de gros nuages plombés dans le ciel, les
giboulées se succèdent, mêlées de neige fondante; adieu printemps! Il
faut voir alors les fauvettes trop tôt revenues voleter d’un air
consterné, ébouriffant leurs plumes et poussant des cris de détresse.
Les branches n’ont pas encore assez de feuilles pour qu’elles puissent
s’y abriter; elles sont forcées de se rencogner dans un creux d’arbre ou
un angle de mur, et elles se demandent avec angoisse si ce n’est pas
l’hiver qui recommence. Heureusement les beaux jours se décident à
revenir pour tout de bon, et les chansons éclatent dans tous les coins
du jardin. Les fauvettes s’accouplent et le mâle se met à construire le
nid conjugal. La fauvette à tête noire bâtit volontiers le sien dans les
vergers voisins des habitations, au milieu d’un buisson de noisetier ou
d’aubépine. Le nid est posé à la naissance des branches, à peine à trois
pieds du sol. Il est composé à l’extérieur de mousse et d’herbes sèches,
et à l’intérieur de crins finement tressés. Dès qu’il est achevé, la
femelle y pond quatre ou cinq œufs d’un marron très clair, tachetés et
marbrés de brun foncé. Les deux époux surveillent cette ponte avec une
sollicitude ombrageuse; souvent ils se relayent pour couver, et si,
pendant une absence, une main indiscrète vient à toucher aux œufs, le
père et la mère les abandonnent presque toujours. Je me souviens
qu’étant écolier, j’avais découvert un de ces nids dans un vieux
genévrier de notre jardin; je ne pus résister à une fantaisie d’enfant;
Cet âge est sans pitié....
et je dérobai l’un des jolis œufs ponctués de brun. Le lendemain, quand
je revins guetter la couveuse, je trouvai les œufs brisés et le nid
abandonné.--Sitôt que les petits sont éclos, le père et la mère montrent
pour eux un attachement qui persiste pendant toute la saison. Ils
retiennent auprès d’eux et guident jusqu’en automne les jeunes
adolescents. On les voit voltiger en famille le long des lisières: le
père va en éclaireur, et s’il aperçoit dans un buisson une abondante
récolte de groseilles sauvages, de baies de sureau ou de bourdaine, il
avertit sa maisonnée par un cri joyeux et toute la bande accourt pour
faire ripaille.
La mue a lieu en août. C’est alors que les jeunes mâles prennent la toge
virile, ou, pour parler plus exactement, c’est alors que leur tête
commence à se couvrir de cette calotte de plumes noires qui est la
marque distinctive de cette espèce de fauvette, et qui lui a valu en
Allemagne le surnom de _mönch_ (moine). A l’état adulte, ce capuchon
noir couvre le derrière de la tête ainsi que le sommet, et retombe
jusqu’aux yeux de l’oiseau; le tour du cou est d’un gris ardoisé, plus
clair à la gorge, s’éloignant sur la poitrine dans un blanc ombré de
noirâtre; le dos et les ailes sont d’un gris brun, lavé d’une faible
teinte olivâtre. C’est aussi après la mue que les jeunes mâles se
mettent à chanter. De tous les oiseaux de la famille, la fauvette à tête
noire est celui qui a le chant le plus agréable et le plus soutenu. Il
se compose d’une suite de modulations assez courtes, mais vives et
fraîches; quelques notes éclatantes se détachent nettement de cette
mélodie un peu voilée, puis le tout se fond de nouveau dans un
gazouillement discret.--C’est bien là le langage à la fois vif et voilé
des premières émotions printanières, le chant de l’adolescence de
l’année!--quelque chose de tendre et d’ardent, brusquement entrecoupé de
soupirs à demi étouffés. La romance n’est pas de longue haleine; elle
est brève et charmante comme les premiers beaux jours d’avril et comme
ces délicates couleurs roses de l’aube, qui ont un éclat si doux et qui
s’effacent si vite!
LA MÉSANGE BLEUE
(_Parus cæruleus._)
Je ne puis songer à la petite mésange bleue sans me rappeler mes forêts
du Barrois et certaines matinées de la fin de septembre, au temps où
j’étais écolier. Le souvenir du léger frisson que me causait la
fraîcheur glacée de ces premières matinées d’arrière-saison, me revient
encore aujourd’hui avec une sensation délicieuse. Dès la prime aube,
nous partions dans le brouillard, emportant dans notre carnier du pain
de ménage et des noix. Nous foulions d’un pied joyeux les grosses mottes
de terre rouge, recouvertes de toiles d’araignée où perlaient de
mignonnes gouttes d’eau. Des buées blanches rampaient dans les fonds
boisés, mais déjà on devinait à travers la brume, là-haut, un ciel pur
où les alouettes commençaient à chanter. Je crois revoir les lisières du
bois avec leurs fourrés de prunelliers, d’alisiers rougissants et de
pommiers sauvages, à demi effeuillés, dont les pommes vertes faisaient
ployer les branches grises. Nous entrions silencieusement dans le
taillis qui exhalait une bonne odeur de mousse et de champignons, et où
s’enfonçaient mystérieusement d’étroites _sentes_ bordées de ces pièges
que La Fontaine appelait des reginglettes et que nous nommons en
Lorraine des _raquettes_. Il me semble entendre encore le bruit sec de
la _sauterelle_ se détendant soudain sous le poids d’un oisillon
étourdi, et il me semble te revoir, pauvre mésange bleue, pendue par les
pattes à la ficelle de la perfide raquette. Tu agitais convulsivement
tes ailes azurées, tes plumes se hérissaient sur ton poitrail d’un jaune
verdâtre, et la petite tête d’un bleu noir zébré de blanc se soulevait
avec des cris de colère et de désespoir.--Depuis, je n’ai pu m’empêcher
de sourire tristement quand j’ai lu dans de gros livres d’histoire
naturelle que tu avais «une férocité innée, souvent couverte sous le
masque de l’hypocrisie» (J.-J. Virey,--Buffon, _Hist. nat. des
Oiseaux_). Ce n’est pourtant pas toi, mésange bleue, qui as inventé cet
hypocrite et atroce supplice de la reginglette!...
[Illustration: NID DE MÉSANGE.]
En dépit de ce qu’ont pu dire les collaborateurs de Buffon et tous les
ornithologues qui ont parlé du caractère hargneux et cruel de la
mésange, il ne me semble pas plus juste d’accuser la mésange bleue de
férocité, que d’appeler la digitale pourprée empoisonneuse. En usant de
ses ongles forts comme de petites serres, et de son bec dur comme une
pointe de diamant, elle ne fait qu’obéir à cette loi générale que Darwin
a formulée:--la lutte pour l’existence.--Mignonne, délicate, pesant une
once à peine, perdue dans la grande forêt peuplée d’ennemis, la mésange
bleue se trouve dans la triste alternative de manger ou d’être mangée,
et elle s’arrange de son mieux pour l’être le plus tard possible. Notez
qu’elle a une nombreuse famille à nourrir. La femelle pond au mois
d’avril de huit à dix-sept petits œufs blancs, qu’elle dépose dans un
trou de mur ou un creux d’arbre, quelquefois dans le gîte abandonné d’un
écureuil. Elle ouate soigneusement ce nid de hasard d’une moelleuse
doublure de duvet, et, sitôt la couvée éclose, le frêle oiseau montre,
pour repaître et défendre les siens, une vaillance et une force de
volonté admirables. Il faut voir les mésanges voltiger de branche en
branche, avec un gazouillement joyeux, en quête de graines ou de
chrysalides. Infatigables, elles grimpent le long des troncs d’arbres,
s’accrochant aux plus minces brindilles, la tête en bas, afin de mieux
fouiller les fentes de l’écorce et de découvrir autour des branches, ces
bracelets d’œufs que les papillons y déposent. D’un coup de bec, elles
fendent les graines les plus dures, les faînes, les noisettes et même
parfois le crâne des oiseaux leurs ennemis. La mésange bleue surtout est
intrépide, quand il s’agit de protéger son nid. Sans hésiter, elle court
sus à la chouette; gonflant son poitrail emplumé, poussant un strident
cri de guerre, elle s’élance hardiment à la tête de la rôdeuse, cherche
à lui crever les yeux, la griffe jusqu’au sang, et, en somme, bien
souvent l’oblige à battre en retraite.
[Illustration: MÉSANGES.]
Au lieu de calomnier la mésange bleue, l’homme devrait la bénir, car
elle lui rend des services inappréciables. Jugez plutôt:--Elle mange par
jour environ 15 grammes d’œufs de papillons, ce qui donne une moyenne de
20 000 chenilles. On a calculé que sa nourriture annuelle représente six
millions d’œufs ou une quantité équivalente en pucerons et en chenilles.
Chaque couple a une portée de dix à seize petits, dont l’entretien exige
au moins la moitié de la nourriture des parents; voilà donc une seule
famille qui fait une consommation annuelle de 24 millions d’insectes.
(H. de la Blanchère, _Oiseaux utiles et nuisibles_.)--En récompense de
ces services signalés, lorsque en automne les mésanges quittent les
grands bois des montagnes pour descendre dans les taillis et les vergers
des plaines, l’homme tend ses raquettes, prépare ses gluaux, prend par
milliers ces utiles échenilleuses, et, par un surcroît, il va clabaudant
partout que la mésange a un caractère «foncièrement méchant».
[Illustration: MÉSANGE CHARBONNIÈRE.]
Pauvre petite mésange bleue! j’ai moi-même sur la conscience de t’avoir
tendu jadis de ces hypocrites traquenards, qui brisent tes pattes menues
et te font mourir dans une terrible agonie. Aujourd’hui, je te fais
amende honorable à ma façon, et lorsque, en septembre mes flâneries me
ramènent sous bois dans une de ces _tendues_ meurtrières, je détends
sournoisement avec une chiquenaude ces maudites _sauterelles_ sur
lesquelles on t’invite traîtreusement à te poser. Autant de raquettes
devenues inoffensives, autant d’oisillons sauvés de la brochette, de la
_coquelle_ de fonte où les ménagères les font rôtir avec des lardons et
des feuilles de vigne.
LE LORIOT
(_Oriolus galbula_, L.)
Rien qu’à voir le loriot, on juge tout de suite qu’on a affaire à un
gourmand. Le bec de couleur purpurine, long, fort et largement fendu, se
recourbe voluptueusement à l’extrémité supérieure; la partie inférieure,
un peu rentrée et en retrait, donne à l’ensemble de cet organe
l’expression des lèvres d’un connaisseur en train de déguster un vin
fin. Les narines bien ouvertes indiquent un flair exercé; l’œil gros et
rond, rouge comme une guigne, est mouillé d’une humide lueur de
sensualité et de convoitise. Une petite moustache noire entre l’œil et
l’ouverture du bec achève d’accentuer cette physionomie d’épicurien. Le
reste du corps, svelte et bien découplé, est (chez le mâle du moins)
d’un beau jaune vif, à l’exception des ailes qui sont noires et de la
queue, mi-partie noire et jaune.
Le loriot, en oiseau qui aime ses aises, passe toute sa saison d’hiver
dans les pays chauds. On dirait que c’est le soleil ardent de Malte ou
de l’Égypte qui a doré son plumage. Il ne revient chez nous qu’en mai,
et les Allemands l’ont surnommé pour cette raison l’oiseau de la
Pentecôte, _Pfingstvogel_. On prétend que, du fond de la vallée du Nil,
il flaire dans le vent l’odeur des cerises mûres d’Europe. La vérité est
qu’il arrive dans nos bois un peu avant la maturité de ce fruit, qui
n’est complètement à point que vers la mi-juin;--mais c’est le jus de
cerise qui semble lui assouplir le gosier et le mettre en voix. Son
chant n’a tout son éclat que lorsque les merises sont vermeilles. Ce
chant, composé au plus de trois phrases très courtes, a une sonorité et
un velouté exquis. On ne peut mieux le comparer qu’aux sons d’une flûte
d’or. C’est une mélodie pleine et pure, liée par un grasseyement
imprégné de sensualité. Les paysans de l’Anjou, dont ce mangeur de
guignes dévaste les vergers, assurent qu’il dit dans sa chanson:
Je suis le compère loriot,
Je mange les cerises et laisse les noyaux.
Bien que d’ordinaire la gourmandise pousse à la sociabilité, le loriot
est loin d’avoir la familiarité joviale du merle, son parent. Il est
d’un naturel défiant et d’une approche difficile. Ce n’est qu’avec de
grandes précautions et en usant de ruse qu’on parvient à l’entrevoir
sous les futaies de hêtres et à observer ses mœurs domestiques. L’un des
détails les plus intéressants de la vie intime de cet oiseau est
l’originale construction de son nid. Le loriot le place à la fourche des
hautes branches, dans les massifs les moins fréquentés. De longs fils de
laine, des brins de lacet, des filaments de chanvre, ramassés par les
chemins, servent à la structure extérieure du nid qui se trouve suspendu
comme un hamac entre deux branches auxquelles il est relié par de
souples et solides ligatures. A l’intérieur, ce berceau aérien est
douillettement matelassé d’herbe et de toiles d’araignée.
[Illustration: NID DE LORIOT.]
C’est la femelle qui a tout le travail de la nidification; c’est elle
qui tisse les cordelettes du hamac et tapisse soigneusement le fond du
nid. Le mâle, perché sur une branche voisine, la regarde faire et se
borne à donner des conseils. Dès que la barcelonnette se balance
mollement au moindre vent qui passe à travers la ramée, la dame du logis
y dépose de trois à cinq œufs, dont la coquille grise est fouettée de
petites taches brunes, qui ressemblent à des éclaboussures de jus de
bigarreaux noirs. La femelle, dont la robe paraît terne à côté de celle
de son mari, et qui n’a pour tout ramage qu’un cri rauque et étranglé,
rachète ces désavantages physiques par son industrie et son dévouement.
Elle couve seule les œufs. Quant au mâle, il se borne à picorer des
cerises et à chanter d’une voix claire aux abords du nid.
Ce loriot mâle, égoïste et gourmand, trop beau pour rien faire et qui se
borne à montrer son bel habit jaune, à lancer des vocalises et à se
gargariser de jus de guignes, tandis que sa femelle s’épuise à la dure
besogne du ménage, me fait toujours penser à _M. Turveydrop_, ce
personnage de Dickens, dans _Bleak-House_, qui est si remarquable par sa
«magnifique tenue», et qui vit aux dépens de son fils, le pauvre petit
professeur de danse.--Tandis que le compère loriot lisse ses plumes et
donne de la voix, l’humble ménagère ne quitte pas le nid. «Lorsque les
petits sont éclos, dit Buffon, non-seulement elle leur continue ses
soins affectionnés pendant longtemps, mais elle les défend contre leurs
ennemis et même contre l’homme, avec plus d’intrépidité qu’on n’en
attendrait d’un si petit oiseau.»
Vers la mi-août, les petits sont déjà forts et il n’y a plus de cerises
aux arbres. «Nous n’avons plus rien à faire ici,» dit le père. Et sans
trop s’inquiéter si sa famille le suit,--grassouillet et bien
portant,--il repasse la mer et va déguster des figues de Barbarie, en
attendant qu’un nouveau printemps ramène la saison des cerises.
LA FAUVETTE DES ROSEAUX
(_Sylvia arundinacea._)
Il y a plusieurs variétés de _fauvettes des roseaux_; elles se
distinguent les unes des autres par leur façon de vivre et aussi par les
tons plus ou moins foncés de leur plumage d’un gris jaunâtre.
La _rousserolle turdoïde_ habite de préférence les marais et les rives
boisées; l’_effarvatte_ se plaît dans les jardins ou les jonchaies qui
avoisinent les eaux courantes; la _verderolle_ niche sur les branches
basses des saules dans les chènevières humides et même parmi les seigles
verts.
Toutes ont certains traits communs: la tête déprimée comme celle de
l’hirondelle, le bec fort, et l’ongle du pouce grand, robuste, développé
par la nécessité de s’accrocher solidement aux brins flexibles des
joncs, aux quenouilles glissantes des _massettes_.
Toutes se nourrissent exclusivement des insectes qui abondent dans le
voisinage des eaux, et ont le même chant aux notes stridentes et
cuivrées.
La fauvette des roseaux arrive dans le centre et le nord de la France
vers la mi-avril; elle en repart à la fin d’août. Son nid profond,
artistement construit, tressé à l’intérieur et à l’extérieur avec des
herbes sèches et souples, est le plus souvent suspendu à deux ou trois
tiges nouées par autant d’anneaux de mousse ou de crin. Ces boucles
mobiles sont assez lâches pour que le nid puisse s’élever ou s’abaisser
suivant la hauteur de l’eau. Cependant, comme les anneaux ne peuvent
glisser qu’entre les deux nœuds de chaque roseau, il arrive parfois que
cette précaution est inutile et que, dans les grandes crues, le courant
submerge le nid et la nichée.
Lorsque le bord de la rivière est dépourvu de roseaux et de joncs, notre
fauvette se rabat sur les buissons les plus voisins. Je me souviens
d’avoir entendu tout un printemps, au bord de l’Ornain, une rousserolle
qui s’était logée au beau milieu de la ville, dans les sureaux d’une
terrasse surplombant au-dessus de la rivière.
Dans ce logis qui se balance mollement à la moindre brise la femelle
pond cinq œufs d’un blanc crème, marbré de brun. Sitôt les œufs pondus,
elle ne quitte plus le nid et s’y laisse bercer par le remous de l’eau,
tandis que le mâle, accroché à une tige de jonc, répète tout le jour en
pleine lumière sa chanson réveillante et joyeuse, dont les notes
pressées, éclatantes, peu variées, se succèdent presque sans une
pause!--_cri cri, cra cra, cara, cara!_...
Le soleil tombe d’aplomb, l’eau à travers les herbes a d’éblouissants
miroitements d’argent fondu, l’air brûlant semble flamboyer, et ce chant
monotone, infatigable, s’harmonise avec les scintillements de la
rivière, le bourdonnement des insectes et le tremblotement de l’air
chaud. C’est un bavardage continu, strident comme la parole d’une
ménagère affairée qui va et vient à travers sa maison, donnant des
ordres à voix haute, gourmandant les servantes et ne cessant jamais de
tracasser. Aussi, en Brie, on dit d’une femme babillarde qu’_elle jase
comme une effarvatte_.
[Illustration: FAUVETTE DES ROSEAUX.]
Tout en jasant, notre fauvette ne reste pas oisive. Sur la pointe des
roseaux, le long des panaches rouges des salicaires et des aigrettes
odorantes de la reine des prés, parmi les ombelles roses des _joncs
fleuris_ et les fleurs des nénuphars, tout un peuple d’insectes ailés
voltige en quête du pain quotidien! Les élytres des coléoptères
minuscules scintillent au soleil, les moucherons tourbillonnent comme de
transparentes nuées; les libellules vertes, bleues, mordorées, étendant
horizontalement leurs ailes de gaze, passent, repassent, se posent un
moment sur les feuilles humides, et semblent, dans leur va-et-vient
léger, les danseuses d’un ballet aérien. Tout d’un coup la rousserolle
s’élance, happe au vol une mouche verte, une coccinelle ou une
demoiselle frissonnante, puis reprend son étourdissante chanson.
C’est un maître oiseau que cette allègre fauvette; elle a toutes les
vertus domestiques de la ménagère, mais elle en a aussi les défauts:
positive, exclusive, dominatrice, elle veut avant tout être maîtresse
chez elle, et ne souffre pas que d’autres oiseaux viennent s’établir
dans le cantonnement qu’elle a choisi. Elle a l’amour de la propriété
poussé jusqu’à la tyrannie. Elle et les siens d’abord, et que le reste
du monde s’arrange comme il pourra!
Si des couples étrangers sont assez hardis pour s’installer dans son
voisinage, elle les chasse impitoyablement à coups de griffe et à coups
de bec. Dehors les fâcheux! Le canton lui appartient et elle le leur
fait bien voir. Elle est aussi intolérante sur ce point et aussi
hargneuse qu’un pêcheur à la ligne pour défendre la place où il a amorcé
le poisson et tendu ses engins. Elle en demeure le propriétaire sans
conteste jusqu’aux premiers jours de septembre.
A cette époque les petits sont grands, les nuits deviennent fraîches, on
plie bagage et on part en famille pour chercher des rivages plus
ensoleillés.
Au demeurant, c’est un bon oiseau que cette rousserolle. Elle jette dans
les longs jours une note gaie à travers le paysage souvent mélancolique
des étangs solitaires. Sa chanson d’une mélodie un peu commune a
l’entrain et la vivacité délurée de la gaieté populaire. Malgré ses
modulations triviales et peu variées, elle est originale; qui l’a une
fois entendue, ne l’oublie plus. Elle se mêle à l’impression produite
par les belles matinées d’été dans les prés en fleur, comme le refrain
tapageur d’un paysan attardé se mêle au souvenir attendri d’une poétique
nuit de mai.
[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]
L’HIRONDELLE
(_Hirundo rustica, -- urbica_, L.)
Deux espèces d’hirondelles nous sont surtout familières: l’hirondelle de
_cheminée_ et l’hirondelle de _fenêtre_. Toutes deux ont la tête
aplatie, le bec bien fendu, l’œil vif et noir, l’aile alerte et la queue
fourchue; mais la première se distingue par la nuance aurore de la
gorge, du front et du dessous du corps, tandis que la seconde a le
croupion, le ventre et la gorge d’un beau blanc. Chez l’une et l’autre
espèce, le dessus de la tête, le dos, les pennes de la queue sont d’un
noir lustré à reflets bleus.
La première, comme son nom l’indique, niche dans les cheminées et jusque
dans l’intérieur des maisons. C’est une _rurale_, et tous ceux qui ont
vécu à la campagne la connaissent bien; ils ont été souvent réveillés à
l’aube par son léger gazouillement qui descend jusque dans la chambre à
coucher par l’ouverture de l’âtre sonore. Les paysans l’aiment et lui
font accueil comme à un hôte dont le voisinage porte bonheur. On se
garde de la troubler dans son installation, et tel campagnard à la main
lourde, qui bat sa femme sans vergogne, se ferait scrupule de molester
l’hirondelle qui niche dans sa maison. C’est un oiseau sacré.
L’imagination populaire, qui n’est jamais à court de légendes, en a
trouvé une fort jolie pour expliquer ce culte superstitieux voué à
l’hirondelle: «Un jour que les Juifs cherchaient Jésus pour le traîner
devant Caïphe, le Christ qui dormait dans la campagne fut sur le point
d’être surpris; mais les hirondelles accourues en grand nombre
l’éveillèrent par leurs cris, et leur vol tourbillonnant déroba le
Seigneur à la vue des Pharisiens. Jésus étendit la main vers la troupe
ailée; depuis ce temps, l’hirondelle est un oiseau béni, et les faveurs
d’en haut se répandent sur ceux qu’elle aime.»
[Illustration: HIRONDELLE DE FENÊTRE.]
Un autre motif de l’accueil fait aux hirondelles, c’est que leur venue
annonce la clôture de l’hiver. Quand elles apparaissent, les chatons des
saules jaunissent au long des ruisseaux, les pêchers roses ouvrent leurs
fleurs aux pentes des vignobles; les jours de neige et de pluie semblent
déjà reculer très loin, et le paysan, las du coin du feu, se sent tout
gaillard, quand il voit les premières voyageuses déboucher du fond de la
vallée et saluer de cris joyeux l’ancien nid retrouvé.
[Illustration: HIRONDELLES DE CHEMINÉE.]
Elles arrivent d’abord timidement; le gros de la troupe en envoie comme
avant-garde une vingtaine pour préparer les logements. «Une hirondelle
ne fait pas le printemps,» dit le proverbe, et la saison n’est pas
encore tout à fait sûre. Parfois, tandis qu’elles vont et viennent, un
peu inquiètes, des flocons de neige s’éparpillent sur leurs robes
noires. Mais ces derniers retours d’hiver ne tiennent pas; le soleil
devient plus chaud, les jours s’allongent, les arbres ont toutes leurs
feuilles et, des quatre coins de l’horizon, le reste de la bande accourt
au gîte.
[Illustration: LE CIEL DEVIENT TOUT VIBRANT D’AILES AGITÉES.]
Le ciel, qui tout à l’heure semblait désert, devient tout vibrant
d’ailes agitées, tout résonnant de cris aigus. On revisite les nids de
l’an passé, on répare ceux que les gros temps ont endommagés, on en
bâtit de nouveaux, et les amours aériennes recommencent.
Moins familière que l’hirondelle rustique, l’hirondelle de fenêtre
revient à peu près à la même époque. C’est une citadine. Elle a des
façons plus réservées et des goûts plus mondains. Aux tuyaux obscurs des
cheminées campagnardes, aux greniers des granges ouverts aux quatre
vents, elle préfère les corniches des hautes maisons bourgeoises, les
angles des fenêtres, d’où l’on domine le brouhaha de la rue. A part
cette différence dans le choix de l’habitation, elle a les mêmes mœurs
que ses sœurs de la campagne. Elle bâtit son nid avec les mêmes
matériaux.
Chacun connaît ce nid maçonné de terre gâchée avec de la paille et du
crin, garni à l’intérieur d’un douillet lit de plumes. Les hirondelles y
font deux pontes par saison: la première de cinq œufs, la seconde de
trois. Les œufs sont blancs, un peu tachetés au gros bout. Dès que les
petits sont éclos, le père et la mère prennent l’essor pour nourrir la
nichée. Alors commencent ces courses rapides qui durent tout le jour et
animent d’une vie particulière les rues des petites villes. Ailes
étendues et bec ouvert, les hirondelles filent silencieuses, tantôt très
haut dans le ciel, tantôt à ras du sol ou à fleur d’eau, suivant que
l’air est sec ou pluvieux. C’est merveille de les voir monter, virer,
redescendre, happer les mouches au vol, friser les arbres, effleurer le
courant, puis soudain d’un brusque tour de queue revenir au nid qu’elles
touchent à peine et où de petits cris les accueillent au passage.
Cette danse aérienne dure ainsi tout l’été. L’air est leur élément.
Elles ne se reposent guère que la nuit, ou parfois le matin, rangées en
chapelet le long d’une corniche, pour gazouiller entre elles pendant que
le soleil se lève. En septembre, les petits déjà forts savent voler
comme père et mère. Les brumes plus fraîches s’élèvent du creux des
vallées, les fils de la Vierge flottent çà et là, et les hirondelles se
disent que le temps est venu de changer de climat. Tous les jours elles
s’assemblent au faîte des toits, tiennent de longs conciliabules,
portent des messages, hâtent les traînardes; puis un matin, quand on
s’éveille, on est tout étonné du silence subit de la rue, la veille
encore pleine de cris et de battements d’ailes. Il semble qu’il y a
comme une tristesse dans l’air. Les hirondelles sont parties et l’hiver
va venir.
[Illustration: LE DÉPART DES HIRONDELLES.]
LE ROUGE-GORGE
(_Sylvia rubecula._)
_Tiritt! Tirititt!_... Voici le rouge-gorge qui revient avec le
printemps. Il s’arrête un moment dans les vergers qui entourent les
hameaux de leurs bouquets d’arbres en fleurs, et il y fait antichambre
en attendant que la forêt soit tout à fait feuillue; mais dès que hêtres
et chênes ont ouvert leurs bourgeons, il se hâte de rentrer sous bois.
Amoureux de l’ombre et de la solitude, il choisit un massif aux
profondes ramures, non loin d’une source murmurante, et il s’y cantonne
avec sa femelle. Le rouge-gorge est le modèle des maris. Les
distractions du dehors sont pour lui sans charme, et il ne trouve de
joie que dans le _home_ conjugal.
«La douce société de sa femelle, dit Buffon, non seulement le remplit
tout entier, mais semble lui rendre importune toute autre compagnie; il
poursuit avec vivacité tous les oiseaux de son espèce et les éloigne du
petit canton qu’il s’est choisi; jamais le même buisson ne logea deux
paires de ces oiseaux.»
Une fois la place du nid marquée, à quelques pouces de terre, au milieu
d’une cépée ou parmi de hautes herbes, le rouge-gorge procède à
l’édification de sa maison. Le nid est fait de mousse entremêlée de crin
et de feuilles de chêne, avec un douillet lit de plumes au dedans.
Souvent même notre oisillon, qui aime à être chez lui, élève au-dessus
une sorte de toiture de feuilles sèches, et ne laisse sous cet amas
qu’une ouverture oblique, étroite, qu’il bouche encore d’une feuille en
sortant.
Dans cette retraite bien close, la femelle pond de cinq à sept œufs
blanchâtres, ponctués de taches rousses. Tant que les petits ne sont pas
éclos, elle reste seule sur le nid; pendant ce temps le rouge-gorge mâle
rôde aux entours, en quête de vermisseaux. Il volète de feuille en
feuille, comme un papillon. Dans le demi-jour verdissant des ramées on
voit briller ses deux yeux noirs, palpiter ses ailes brunes, et se
gonfler son poitrail d’un beau roux orangé pareil comme ton à la couleur
des fruits mûrs du sorbier.
[Illustration: COUCOU ATTAQUANT UN NID DE ROUGE-GORGE.]
Quand il a approvisionné la maison en bon père de famille, le
rouge-gorge se perche non loin de sa couveuse et se met à gazouiller. Sa
voix déliée, délicate, légère comme le murmure d’une source, monte
tendrement sous la feuillée. Sa chanson est parfois entrecoupée de
quelques notes vives, pareilles à des soupirs, mais le plus souvent elle
est voilée et câline comme une caresse. Il chante depuis la prime aube
jusqu’aux dernières lueurs du crépuscule; parfois même la nuit est déjà
venue qu’on entend encore résonner sa sérénade. Le rouge-gorge est le
premier levé et le dernier couché des oiseaux chanteurs. Dès le fin
matin, il va se baigner et boire à la source voisine, puis, ses
ablutions faites, il songe à son déjeuner et à celui de sa famille.
[Illustration: C’EST LE ROUGE-GORGE, OUVREZ-LUI.]
[Illustration: LA NUIT EST VENUE QU’ON ENTEND ENCORE RÉSONNER SA
SÉRÉNADE.]
Au printemps et en été, le menu se compose surtout de vers, de mouches
et de papillons minuscules; mais à mesure que l’automne approche, la
nourriture devient plus variée et plus rafraîchissante. Le rouge-gorge
trouve partout la table mise: cornouilles, alises, baies de sorbier,
mûres de ronces, tout lui est bon. On prétend même qu’il ne dédaigne pas
le raisin, et on l’accuse de se sustenter aux dépens de la
vendange.--Grisé par tous ces fruits juteux et capiteux, il chante de
plus belle, devient familier et va donner étourdiment dans les pièges
tendus par l’engeance des preneurs d’oiseaux.
En Angleterre du moins cette aimable familiarité ne lui est pas fatale.
Le peuple anglais a pour cet oiseau un culte tendrement superstitieux.
Le rouge-gorge, _Robin redbreast_, est populaire chez nos voisins; il
est le héros de maintes légendes, on l’aime et on le respecte, comme
chez nous l’hirondelle.
--Un jour, je me trouvais en Touraine, à table d’hôte, en compagnie
d’une nombreuse famille anglaise, et la conversation vint à tomber sur
le rouge-gorge. Après m’avoir conté combien on l’aimait de l’autre côté
du détroit, une des _misses_ me demanda:
«Et chez vous, en France, comment le traite-t-on?
--Chez nous, répondis-je un peu confus, on prend les rouges-gorges au
trébuchet, on les plume et on les mange rôtis à la brochette...»
Je vois encore les regards indignés et la stupéfaction de toute la
famille; les grands parents hochaient la tête d’un air scandalisé, et
les jeunes sœurs se répétaient les unes aux autres:
«_They kill the Robins!... O shame!_ (Ils tuent les rouges-gorges.
Fi!...)»
Le fait est que de tout temps nous avons été impitoyablement cruels
envers ce charmant oiseau. Le vieux naturaliste Belon remarque que, déjà
au XVIe siècle, les paysans lorrains apportaient au marché des chapelets
de rouges-gorges enfilés par douzaines, et pris au lacet autour des
mares où ils venaient boire. Malgré ce traitement barbare, le
rouge-gorge aime nos grandes forêts de l’Est. Il a peine à s’en
éloigner, même lorsque les feuilles tombantes annoncent l’heure de
l’émigration. Souvent il s’y oublie et se laisse surprendre par les
premières gelées. Alors il se décide à hiverner chez nous, et devient
plus familier encore. Il va se chauffer aux feux des bûcherons, et,
quand la neige tombe, parfois aux vitres du village on entend résonner
des coups de bec, avec un trémoussement d’ailes, et de petits cris:
«Tiritt! Tirititt!»
C’est le rouge-gorge. Ouvrez-lui; il deviendra votre hôte tout l’hiver
et il payera votre hospitalité en chansons. Faites place au feu et à la
table à ce gai chanteur, mais surtout, quand le printemps reviendra,
rouvrez-lui la fenêtre, et laissez-lui reprendre son vol vers les bois.
LE HÊTRE
(_Fagus sylvatica_--Amentacées)
Allons nous reposer sous le hêtre; ses branches pendantes où frissonnent
encore quelques feuilles roussies par les premières gelées, nous
abriteront contre le vent; les germandrées et les mousses nous feront un
siège moelleux; et, tandis que dans la ramure mésanges et rouges-gorges
soupireront leur chant d’arrière-saison, je vous conterai l’histoire du
hêtre, depuis l’heure où il est sorti, germe frêle, de la graine enfouie
sous les feuilles mortes, jusqu’au jour où il tombe, robuste et
verdoyant, sous la cognée des bûcherons.
Le hêtre, qu’on nomme aussi _fau_, _fayard_ ou _fays_, selon les
provinces, est, avec le chêne, le roi de nos arbres forestiers. Il se
plaît sur les pentes soleillées, dans les fonds d’argile frais, mêlés de
terre végétale, de sable ou de pierrailles. Comme son pivot est moins
long que celui du chêne, et comme il est pourvu d’une grande quantité de
racines latérales, il trouve facilement sa nourriture dans les couches
supérieures du terrain. Vers le mois d’avril, la graine pousse hors de
terre deux cotylédons ou lobes d’un vert brillant en dessus, blanchâtre
en dessous; au milieu s’élève la tige embryonnaire qui doit devenir un
arbre puissant. Pendant des années, le hêtre croît dans l’ombre,
obscurément confondu avec les menues plantes des bois qui ne durent
qu’une saison. Les primevères, les campanules, les anémones sylvies le
traitent d’égal à égal, et les daphnés roses, les fougères, les
chèvrefeuilles sauvages le regardent d’un air de protection. Mais
patience! attendez quinze ou seize retours de printemps, et vous verrez
le jeune brin grandir sous la voûte profonde de la futaie. Le voilà déjà
un adolescent à la taille svelte et bien prise dans sa tunique d’écorce
verte; encore quelque huit ou dix ans, et il entre dans sa première
jeunesse. Depuis longtemps les primevères et les anémones de son premier
âge ont terminé leur brève existence; depuis longtemps les
chèvrefeuilles et les fougères ont disparu sous l’outil des écobueurs.
Lui, le voilà devenu un _baliveau_. Il a trente ans; son tronc robuste,
d’un gris argenté, monte droit comme un lis; ses branches souples et
flexibles encore balancent avec grâce leur feuillée abondante. Voici
l’heure des premières floraisons. Sur le même arbre, fleurs mâles et
fleurs femelles éclosent ensemble: les chatons globuleux des premières
s’épanouissent en avril et leur poussière dorée va féconder les pistils
d’un vert rougeâtre, réunis deux à deux, à l’extrémité des branches. A
partir de ce moment le hêtre est dans la plénitude de la vie. A
cinquante ans il est formé, à soixante il est déjà superbe. Son tronc,
lisse et blanc, étend au loin ses racines vigoureuses. Ses magnifiques
branches étalées couvrent de leur feuillage épais une large
circonférence. Sous son ombre, en été, les papillons des bois, les mars
et les sylvains, font chatoyer leurs ailes irisées ou nacrées; dans sa
cime que le vent berce, le loriot siffle gaiement et l’écureuil fait son
nid.
[Illustration: LES HÊTRES.]
Il faut voir surtout le hêtre à l’automne, quand ses feuilles prennent
déjà de belles teintes d’un roux violet et quand ses branches pendent,
chargées de fruits à la capsule rougeâtre et rugueuse. Vers la fin de
septembre, les _faînes_ s’en échappent deux à deux avec un petit bruit
sec, et leurs graines brunes triangulaires, jonchent le sol tout autour.
Alors la futaie est en rumeur; femmes, enfants, vieillards accourent des
villages voisins pour récolter la _faîne_. On étend sous chaque arbre de
grands draps blancs, on secoue les branches à coups de gaule, et les
graines anguleuses tombent comme une pluie.
L’amande de la faîne est très savoureuse. Les loirs, les écureuils et
les sangliers en sont friands; les porcs s’en nourrissent. Nos paysans
en font de l’huile. On décortique la faîne, on enferme les amandes dans
des sacs de toile neuve et on les soumet à de lentes pressions sous la
meule. Cette huile extraite à froid vaut presque l’huile d’olive; elle a
l’avantage de se conserver pendant dix ans sans perdre de sa qualité.
Elle sert à confectionner des fritures fines, dorées et affriolantes;
essayez-en, et, comme dit Brillat-Savarin, vous verrez merveille!...
Le hêtre donne tous les trois ans environ une abondante récolte de
fruits. A mesure qu’il prend des années, sa ramure devient de plus en
plus superbe, sa frondaison de plus en plus épaisse. De cinquante à cent
vingt ans il atteint jusqu’à 100 pieds de hauteur, dont 60 de fût. Son
tronc acquiert une dimension considérable. Dans les bois de
Clermont-en-Argonne on montrait naguère un hêtre dont la circonférence
était de 10 mètres, et, dans une forêt du Verdunois, à Rambluzin, je me
souviens d’en avoir rencontré un que quatre personnes réunies pouvaient
à peine embrasser. Le hêtre peut vivre trois siècles, mais il est rare
que nos exigences lui permettent d’arriver à cette vieillesse de
patriarche. Un jour, dans la forêt, on entend une clameur retentissante:
c’est le hêtre qui agonise sous la hache des bûcherons.
Voilà le grand arbre couché dans l’herbe, mais il ne meurt pas tout
entier. Même quand sa sève est tarie, quand sa verdure est à jamais
séchée, il revit encore sous mille formes. On le retrouve partout: dans
les menus détails de la vie domestique, dans l’industrie, dans les arts
et jusque dans le fracas des batailles. Il devient la sébile du
mendiant, la seille de la ménagère, la rame du marinier, la monture du
fusil et même l’affût du canon. Avec son bois le paysan fabrique ses
sabots, sa pelle, le coutre de sa charrue et les jantes des roues de sa
voiture... Et moi-même, en ce moment où j’écris son histoire, c’est à
lui que je dois cette flamme pure, légère et réchauffante que dardent
les bûches empilées sur mes chenets. Cette claire flamme, en pleine
soirée d’hiver, me fait croire au soleil et me fait repenser à la saison
d’été où, parmi les germandrées et les mousses, je me reposais sous le
hêtre.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
La Princesse Verte 5
Les Sabotiers 101
L’Écureuil 107
Oiseaux et Plantes des bois 155
Le Merle noir 157
Le Martin-Pêcheur 163
Le Roitelet 169
La Fauvette à tête noire 175
La Mésange bleue 179
Le Loriot 185
La Fauvette des roseaux 189
L’Hirondelle 197
Le Rouge-Gorge 207
Le Hêtre 215
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.
*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ENCHANTEMENTS DE LA FORÊT ***
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