Ameno Kamato

By André Lebey

The Project Gutenberg eBook of Ameno Kamato
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Ameno Kamato

Author: André Lebey

Illustrator: Georges Emile Louis Eugène Gorvel


        
Release date: March 30, 2026 [eBook #78325]

Language: French

Original publication: Paris: Georges Crès et Cie, 1924

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78325

Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMENO KAMATO ***





  ANDRÉ LEBEY

  AMENO KAMATO

  (DESSINS DE G. CORVEL)


  PARIS
  LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
  21, RUE HAUTEFEUILLE, VIe
  MCMXXIV




DERNIÈRES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR


    Jean de Tinan (Floury).
    Coffrets étoilés (Renaissance du Livre).
    Les 7 idées des 7 dîners des 7 (Renaissance du Livre).
    Gerbes et Mosaïques (Povolovsky).
    Blasons du plaisir (Bernouard).


Copyright by les Éditions G. Crès et Cie, 1924.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.




[Illustration]




    A
    ADOLPHE HODÉE
    ET A
    LA SOCIÉTÉ
    _LES AMIS DES JARDINS_
    QUI VEULENT
    RÉSURRECTIONNER
    L’ART DE LA NATURE
    AUTOUR DES DEMEURES
    COMME
    DANS LES CITÉS,
    C’EST-A-DIRE
    RAMENER
    L’HARMONIE




[Illustration]

MAKEMONO

DANS LE GOUT DE L’ÉCOLE DE TOSA

        «Qui habite ici? Je ne sais. Et, cependant, je verse des larmes
        reconnaissantes.»

        SAÏGHIO (XIIe siècle).


En ce temps-là, sur les Iles heureuses, qui possèdent l’hégémonie du
monde, le gouvernement des quatre mers et des dix mille pays, la tempête
de la guerre avait tout dévasté, telle que les morts devenaient plus
nombreux que les vivants. La fureur était si générale que les fils du
Soleil Levant n’arrêtaient plus de se tuer. Les cadavres infectaient
jusqu’aux montagnes; l’air même que respiraient les dieux commençait
d’être impur. Le sol détaillait à l’infini la dévastation terrible.
Partout les corps s’amoncelaient en monceaux ou s’allongeaient en
longues lignes irrégulières et les incendies continuaient d’éclairer
dans la ténèbre nocturne le tableau tragique abandonné par la lumière du
jour; pendant ces nuits si lourdes, quelquefois exemptes de combat quand
les fatigues accumulées avaient raison de la lutte même, seuls les
incendies empêchaient la terre d’apparaître désertique tout en ajoutant
à son horreur. Les champs mornes et nus, veufs de culture, se
succédaient, monotones. Les grandes rivières n’abandonnaient plus au
vent qui les faisait chanter les couleurs frémissantes de l’espérance.
Essaimée la houle des blés qui balance dans ses remous, à la grande
saison, la couleur de l’astre royal. Presque plus d’arbres. L’humanité
se consumait ainsi d’autant plus que la nature, toute-puissante, cessait
de s’imposer à sa pensée comme à son cœur, car l’homme existe par elle,
vit en elle, respire en elle, à travers son étendue où il renouvelle son
énergie mystérieuse. Les poissons ne paraient plus les eaux de leurs
reflets d’arc-en-ciel. Le gibier des forêts, anéanti, n’ouvrait nulle
part l’éventail en fuite de ses plumes ocellées. Et le souvenir
cherchait en vain aux parcs quelquefois moins effacés de la mémoire
l’époque lointaine où les roches et les herbes, les feuilles et les
fleurs parlaient de l’invisible ou vers lui. Pourquoi les Ancêtres
divins avaient-ils fait taire jusqu’aux moindres bouches? La plainte
immense de toute la nature saccagée aurait, peut-être, à la longue,
atteint les sens des hommes, affaibli leurs bras. Il n’était pas
jusqu’aux torrents rapides qui ne fussent devenus sans murmure; ils
coulaient une eau morte de plomb fondu, muette et lourde. Les pierres,
comme pétrifiées, restaient sans éclat. Le cours régulier des saisons
cessait de demeurer une espérance possible. L’harmonie occulte entre la
vie humaine et les marées n’opérait pas. Shino-tsou-Hiko, le prince à la
longue haleine, aux souffles lents, indéfiniment prolongés, dont la
persistance continue, inépuisable, s’épanche sur les flots, comme à
travers les pins, s’était emporté lui-même dans son dernier soupir. Les
dieux du vent dont les deux piliers invisibles soutiennent l’ordre
universel, l’auguste pilier du pays et l’auguste pilier du ciel,
s’étaient évaporés, chacun sur sa propre colonne.

De mémoire humaine ou extra-terrestre, jamais tant de flèches n’avaient
obscurci l’atmosphère. La lutte noble du sabre avait été si constante,
tous les guerriers y étaient devenus d’une habileté si régulière, les
combats duraient depuis si longtemps que, pendant plusieurs jours, la
guerre avait un peu reculé: les hommes paraissaient avoir rendu leurs
armes inutiles par la science plus grande encore avec laquelle, de part
et d’autre, ils savaient s’en préserver dans le moment même qu’ils les
employaient contre l’adversaire. Les archers atteignaient à une adresse
inconnue; ils combattaient derrière la première ligne des samouraïs dont
les duels duraient des heures et la passion de s’entretuer était telle,
malgré la tristesse qu’ils ressentaient en eux de temps à autre, que,
par delà la première mêlée, les traits, au-dessus des grands guerriers
de bronze, d’or et d’argent, casqués d’antennes, entretenaient une sorte
de musique aérienne, menaçante et plaintive. C’était comme une voûte
artificielle mouvante, tissant sans fin sa trame, sauf à l’instant où
deux flèches heurtaient leurs bambous ou leurs fers; elles cassaient net
avec un bruit sec qui semblait répondre aux coups des lames de sabre sur
les plaques de métal des armures; mais l’infernale trame n’arrêtait pas
son sifflement aigu dont le déroulement presque régulier reprenait
aussitôt dans le silence, les soupirs ou les clameurs des combattants
acharnés à leur fin. Plusieurs fois des groupes de shoguns, seuls
survivants du massacre dont ils n’avaient pu se rendre compte tout à
fait, combattaient encore tandis que leurs troupes, derrière eux, de
part et d’autre, étaient déjà étendues à terre où l’épaisseur des traits
sur les cadavres, ou autour d’eux, dressait comme une suite de fragiles
stèles tombales inclinées sous le vent. Les deux derniers survivants
décuplaient leur ardeur, possédés en plus par les âmes des morts
insinuées en eux pour leur valoir une fureur nouvelle. Quand l’un avait
achevé de tuer l’autre, blessé lui-même, sanglant, il prenait enfin
conscience du décor, de sa victime et du malheur commun. Alors, à genoux
près des siens, devant l’ennemi vaincu, devenu fraternel, le kodzuka
sorti de son sabre rouge embrassé une dernière fois, seul au milieu des
plaines de carnage d’où montait, ici et là, une dernière colère ou un
suprême gémissement, il s’ouvrait le ventre, avec méthode, selon le rite
ancien. Et il restait là, les entrailles sorties, le regard fixe, le
visage immobile, affreusement crispé sur la dernière souffrance.

Bientôt les aigles noirs aux grandes ailes découpées descendaient de la
zone des neiges, suivis des corbeaux qui demeuraient à distance pour se
partager les restes épars; ils venaient par bandes, en tournant d’abord
à travers l’étendue, puis s’abattaient d’un coup, féroces et majestueux.
Les uns et les autres commençaient de frapper du bec. Un effroyable cri
montait tout à coup dans le silence vers la nue vide, car quelques-uns
se réveillaient de leurs blessures, mais les oiseaux étaient plus
nombreux que l’infortuné dont le cœur battait encore suffisamment pour
qu’il sentît fouiller sa chair ou ses yeux, pas assez pour qu’il pût
soulever les bras et se défendre. D’autres oiseaux, d’ailleurs,
arrivaient toujours, sans fin, les vautours au long cou; les éperviers
bruns, réguliers et fiers, qui se découpent nets sur l’azur, comme un
sceau héraldique, mouvant et ailé; vers le soir, les chouettes lugubres.
Bientôt il n’existait plus de vie humaine et les vastes ailes battaient
de joie à travers les flèches dans les plumes de celles-ci.

Inutilement sur quelques points de l’immense cimetière, le cerisier, roi
des arbres à l’époque du renouveau, aux jours d’avril, étendait avec une
piété naturelle, éclatante, ses branches colorées de neige douce et
rose. Elles duraient moins encore, d’année en année, qu’aux temps
propices, déjà lointains, comme abolis, de la paix bienfaisante,
emportées par les vents sauvages, desséchées par les flammes qui
venaient jusqu’à elles, car les incendies qui s’allumaient partout se
propageaient des semaines entières. La nappe mouvante, éployée à la
façon d’une mer fluide, déchaînée, sans cesse renaissante, dévorait
tout. Il semblait ainsi que dans cet âge barbare où il n’y avait plus ni
sépultures, ni funérailles, le feu, stimulé mystérieusement par une
puissance secrète, ait été mandaté pour achever l’œuvre des oiseaux de
proie en remédiant par sa purification souveraine à la besogne
d’ensevelissement que ne pouvaient accomplir les vivants dont le seul
destin était désormais de se détruire. Ceux qui ne se battaient pas,
trop vieux, étaient depuis longtemps morts de faim. Les enfants en bas
âge avaient suivi les femmes, les autres les armées, mais les femmes
avaient accompagné les clans et étaient mortes peu à peu, soit de
fatigue, soit dans les sacs des villes et des camps, soit même de la
main de leurs maris, de leurs amants ou de leurs frères, qui avaient
égorgé jusqu’à leurs enfants quand ils y étaient contraints par la
certitude de ne pas les sauver. L’assiégeant entrait presque toujours
dans une cité morte au milieu des cendres. Tout était de deuil ou de feu
dans l’Empire d’Amatérasu. Les lacs étalaient des eaux troubles,
souillées, corrompues, et dans les golfes des côtes désertes, au long
des caps effilés sur la mer, l’écume des vagues, elle-même ensanglantée,
rejetait et reprenait tour à tour les cadavres. Du haut du ciel, les
flots, le long des îles jadis parées et riantes parce que les hommes
n’avaient pas déserté le Shinntô, qui est la Voie des Dieux,
paraissaient répéter, mais mouvantes, les vagues des morts que les
oiseaux et les flammes n’avaient pas encore dévorés sur la terre.

Sur cette tristesse générale, le Fugi-No-Yama lui-même, sommet du globe
terrestre, voilait souvent sa cime étincelante, sacrée. Le prodigieux
lotus aux huit pétales sans tache avait cessé de s’épanouir. Des treize
provinces de l’Empire dont il était la parure, la joie, le symbole et la
protection, il survenait de longs jours où nul ne le distinguait plus.
Personne, dans la nécessité de la lutte quotidienne, sauf à de rares
instants, n’invoquait sa force tutélaire. Les milliers et les milliers
de pèlerins d’autrefois ne se dirigeaient plus vers lui pour y porter
une fois l’an, selon l’usage, leurs prières rythmées. Le mont divin se
vengeait ainsi d’avoir cessé d’être le lieu central de l’union parfaite
où toutes les croyances de toutes les confessions se conciliaient à son
abri vers le même culte de l’astre solaire et de la patrie, car il n’est
en réalité qu’un seul culte à travers le monde sous les apparences
diverses ou les noms opposés, en dépit de leurs hostilités mêmes, et
suivant le vers fameux du poème révélé en songe à l’empereur Séiwa, les
Dieux siègent dans le cœur de l’homme. La déesse du Feu, qui fait éclore
les fleurs, s’était envolée de ses mystères et les fervents qui se
prosternaient devant Ko-no-hana-saku-yia-himé, disséminés au hasard ou
tués aussi, ne pouvaient célébrer la dynastie des Maîtres suprêmes. Le
Fugi, pointu sur les dix cercles qui mènent à son sommet, n’était plus
le lotus unique, la fleur excellente, close sur son cœur ou l’ouvrant
sur le monde, dont les huit pétales correspondent aux huit vertus
dispensatrices de la sérénité profonde, et il se dressait, nu, vers le
ciel muet comme pour implorer, malgré tout, le mystère insondable de
l’espace, autel de la Nature, sans prêtres, bientôt sans peuple. Seul
l’orage se faisait entendre en plusieurs nuits pesantes autour de sa
majesté; la foudre qui diminuait le scintillement des étoiles
l’entourait alors d’un halo d’éclairs qui rendait la neige irréelle et
spectrale.

Szannôo, Dieu du Mal, roi de la terre et des cieux, régnait sur le
globe. Il s’en étonnait lui-même quand il se plaisait à réfléchir, mais
comme son orgueil était caressé par l’étendue de sa domination, il
oubliait ce qui lui permettait de l’imposer. S’il avançait plus loin du
côté de son cœur, il se disait qu’il n’était pour rien dans l’aventure
et que la puissance à lui conférée découlait des hommes, car les dieux
ne vivent que dans la mesure où ceux-ci les créent; leur existence, leur
mort ou leur résurrection dépendent de leurs caprices. Plus il
réfléchissait, plus il se sentait fort, plus il trouvait aussi dans
cette énergie souveraine de quoi humilier les siens qui l’avaient
toujours relégué, bafoué ou meurtri, vaincu, en tous cas; il y goûtait
la subtilité d’une revanche dont il n’était pas responsable, la joie de
la vengeance que les humains, justement, assurent le plaisir des dieux.
Farouche, porté à ne pas croire durable tout ce qui dépendait de la
lumière, il se demandait en dernier lieu si cette ascension rapide
n’était pas dans l’ordre du Destin qui domine tous les Olympes. Les
temps étaient venus, un nouvel âge commençait, décrété par une loi
supérieure. Il ne passait plus que lui dans les nuées et il ne redoutait
que sa sœur Amatérasu, reine du jour, qu’il s’inquiétait seulement de ne
rencontrer jamais. A la longue, par crainte d’une catastrophe, il se mit
à sa recherche. Mais le chasseur sombre escaladait en vain les pics du
ciel, fouillait sans résultat les profondeurs de la terre; invisible, la
Déesse n’était nulle part où il pût atteindre, à moins qu’elle ne lui
échappât. Il se consolait devant le cours régulier des aubes et des
crépuscules, et, bien qu’il eût maudit la clarté dès sa naissance, il se
réconciliait avec elle, maintenant qu’il s’en croyait le dominateur,
jusqu’à la reconnaître nécessaire.

Un matin, elle cessa de pâlir la nuit. Il attendit longtemps, attendit
encore, mais la nuit restait bien semblable, sauf que la lune en avait
disparu, ce qui la rendait plus sombre. Les étoiles, pâles, demeuraient
découpées, brillantes et froides. Puis elles cessèrent en grand nombre.
Il frissonna: Amatérasu aussi serait-elle morte?... Il se demanda, des
nuits et des nuits, ce qui avait pu se passer; pourtant, comme il
restait encore des soldats et que la guerre continuait, il étendit les
bras vers les derniers astres qui commençaient de s’effacer, pour les
prendre à témoin de sa maîtrise. Puis, arrivé au bout du monde, là où
une stèle usée atteste encore, d’après la légende, que fut inhumée la
première femme, il s’assit lentement. Transporté d’allégresse, saisi
d’une joie terrible et frénétique, acharné sur soi, certain d’être
devenu le chef unique et de pouvoir tout régler à son gré, entraîné à
penser qu’il saurait enfanter seul une race d’êtres nouveaux, maudits
comme lui, destinés à des luttes plus gigantesques encore qui
perpétueraient son règne, énorme, immense, étendu jusqu’aux voûtes du
ciel, couvrant le globe, qu’il serrait ensuite de ses ailes membraneuses
et velues, il féconda les terres et les eaux de sa joie solitaire, dans
la possession et l’amour de lui-même.

[Illustration]




[Illustration]

Les Dieux n’étaient pas moins inquiets. Retirés au plus haut de la nue,
ils voyaient avec une terreur étrange, qui ne les avait jamais
effleurés, la nuit conserver l’espace. Ils ne comprenaient pas. Leur
orgueil souffrait moins que leur immortalité et ils en voulaient à la
sœur autant qu’au frère: ainsi, désormais, au lieu de dépendre des deux,
ils n’obéissaient qu’à lui, mais ils n’oubliaient pas que c’était par sa
faute à elle et, comme depuis des siècles ils ne savaient plus rien du
chasseur noir qu’à force de rabaisser ils ne fréquentaient, ni ne
voyaient, c’est contre Amatérasu que grandissait leur rancune; elle
s’augmentait de toutes les imprécations accumulées contre elle. Du plus
loin qu’ils remontaient le long de Shinntô, rien de semblable n’avait pu
se laisser prévoir et eux aussi, réduits à merci, se demandaient si la
Voie divine n’allait pas se clore. Ils n’entendaient plus rien, ni à
leur propre nature, ni à leur peuple, dont la morale naturelle, qui naît
spontanément du cœur, paraissait éteinte, car les hommes des temps
anciens, dont l’âme était pleine de droiture, n’avaient pas besoin de
règles. Les Immortels, pour la première fois, envisageaient
l’éventualité de la Mort. Un vent glacé soufflait sur leur détresse. Il
est dit, dans les Hautes Écritures, que les Dieux sont des miroirs et
que la Divinité seule reflète clairement la Nature.

La religion cessait d’être puisque le lien entre eux et les hommes était
brisé. Ils le constataient avec d’autant plus d’angoisse que le deuil
universel leur prouvait leur destin; il en devenait le présage. Comme
ils pleuraient, maintenant, l’âge d’azur où ils avaient fait parler les
rochers, les arbres, les plantes, les moindres herbes! Ils auraient
voulu retrouver la parole perdue afin de la leur rendre, mais ils s’y
efforçaient en vain, assurés au moment même qu’ils le tentaient que tout
était inutile. Ils appelaient, sans obtenir de réponse, les divinités
secondaires, celles qui brillent comme des lucioles et celles qui
bourdonnent comme des mouches. Fatale époque où, par leur faute
réciproque, le ciel et la terre furent séparés! Les Kamis intermédiaires
n’accomplissaient plus leur office de messagers, épuisés, sans doute,
comme ils allaient l’être eux-mêmes.

Une fois, néanmoins, de la plaine des hauts cieux où ils étaient
retirés, ils entendirent s’accroître une plainte immense. Elle monta
d’abord comme d’une seule voix, puis, au fur et à mesure qu’elle se
rapprochait, tout en gardant unis les ensembles divers de son
gémissement, elle laissait mieux percevoir que celui-ci était
innombrable. Et c’était le soupir des huit cents myriades de dieux qui
pullulaient, en venant demander les raisons de la mort du monde.

Les yeux humides de larmes, les visages tirés par la lassitude, ils
arrivèrent.

Ils se réunirent tous en une assemblée formidable au lit desséché de la
Rivière du Ciel et, quand ils se tinrent là, essaim momentanément
immobile, silencieux, le Kami de l’Espérance, incliné vers
Omoï-Kané-no-Kami, l’Assembleur de pensées, le supplia de trouver un
plan pour forcer la déesse de la lumière à réapparaître.

Accablés, ils reprenaient courage par le désir de l’action dont leur
discussion même, qui fut prolongée, leur valait déjà, en partie, la
promesse. Le calme au milieu duquel les uns et les autres, à leur tour,
régulièrement, prenaient la parole, augmentait peu à peu leur attente.
Car l’Assembleur de pensées, vieillard vénérable à la tête d’argent, aux
lignes fortes, douces et restées jeunes, leur avait demandé d’abord de
lui faire connaître les intentions qui animaient le concile auguste. Ils
se tenaient à leur place, selon le rang hiérarchique, lumineux dans la
nuit pâle, sous les couleurs de leurs costumes et de leurs insignes. Si
les hommes avaient pu pressentir d’en bas tant de grandeur, les armes
leur seraient tombées des mains, ils auraient échangé à leur tour le
baiser fraternel, mais, jusqu’à ce qu’ils aient pu s’égaler à leurs
maîtres, le Destin cruel exige qu’ils persévèrent à se déchirer.

Les uns voulaient qu’Amatérasu fût sommée de réapparaître, persuadés,
assuraient-ils, qu’elle céderait devant l’unanimité divine; ils
ajoutaient qu’en cas de résistance, du moment qu’ils possédaient la
force et qu’ils étaient sûrs du succès de la contrainte, il ne
subsistait aucune considération de nature à empêcher le recours immédiat
et brutal, au besoin, à celle-ci. Les autres avançaient que des prières
pourraient suffire; le cœur de la Déesse ne résisterait pas à la
supplique générale de tous ceux qui soutiennent le monde avec elle,
au-dessus du Malheur et de la seule Matière. Les Dieux les plus anciens
ne partageaient aucune des deux certitudes qui venaient du scepticisme
ou de l’optimisme; ils n’étaient sûrs que d’une chose, pour leur part,
le résultat à obtenir, la nécessité de vaincre; aussi tout devait-il y
être subordonné. Une fois là, ils avouaient leur impuissance; des
différents moyens examinés aucun ne leur donnait satisfaction, et le
stratagème qu’ils auraient voulu découvrir ne leur venait pas; la ruse,
en effet, leur paraissait le procédé le meilleur vis-à-vis d’une femme
qu’il fallait faire céder contre sa volonté. Mais Amatérasu était
au-dessus de la Faiblesse, de l’Amour, du Plaisir et de la Surprise;
véritablement reine, réellement impériale, elle déjouait les trames du
Hasard et du Destin, les calculs de l’intelligence, les pièges des sens
ou du cœur; la volonté la plus subtile se brisait, dissoute d’avance,
aux pieds de son trône, diamant dur et clair, lucide et intangible, fait
de la possession complète de soi.

Devant l’exposé implacable,--implacable comme elle,--il paraissait que
le découragement gagnait à nouveau l’assemblée, jusqu’alors contenue.
Des plaintes recommençaient, isolées, puis se rejoignant et se
répondant, comme si la lamentation, reprise à la façon d’un hymne,
pouvait seule, dans l’angoisse universelle, délivrer de la malédiction,
éperdue, qui s’appesantissait jusque sur eux. Mais le répit était court.
Le silence retombait jusqu’au fond de leur être, plus lourd que toutes
les pierres de tous les sépulcres d’autrefois. Rares étaient ceux qui
levaient encore leurs regards sur Omoï-Kané-no-Kami, tant il donnait
l’impression qu’il estimait superflu de répondre ou de parler. Pourtant,
lorsqu’ils eurent tous épuisé, jusqu’à la limite de leurs forces ou de
leur fatigue, les désespoirs comme les espoirs de leurs sentiments,
l’Assembleur de Pensées se leva.

Il éleva aussi ses mains, en les rejoignant de manière que les médius
dressés, en se touchant par le bout, représentent l’auréole flamboyante,
puis les index, levés et appuyés contre la face dorsale des médius,
l’activation de la flamme. Longtemps silencieux dans cette attitude, il
figurait, immobile, le reliquaire allongé de son intelligence et de
soi-même. Ses lèvres remuaient à peine, sans bruit, pour une prière
muette; ses yeux, tournés vers le visible ou vers l’invisible,
s’ouvraient et se fermaient tour à tour, et le battement des longs cils
recourbés paraissait prendre possession de l’inconnu.

Enfin, il parla.

Il fallait d’abord joindre la Déesse.

Il y avait toute chance qu’elle se fût cachée dans son domaine habituel.
Les dieux l’y cerneraient de toute part et ils délibéreraient mieux
là-bas, inspirés par l’endroit même. Le plus urgent, afin qu’elle ne
s’en échappât point, était d’y partir. Il avait, d’ailleurs, son plan et
son idée. Sûr de la réussite, il ne demandait que de la confiance afin
d’en mettre l’essentiel à exécution sans perdre une minute.

Et il dit avec une conviction singulière:

--La Reine des Cieux ne peut vivre concentrée sur son propre rayonnement
sans se détruire elle-même. Que la patience soit notre vertu principale,
constante, la certitude notre bâton de pèlerin. Dans la caverne qui la
cache, le feu dont elle est faite entamera peu à peu les rochers; ou
bien il les dissoudra pour s’en évader, ou bien, dévorée par sa propre
flamme, Amatérasu, afin de ne pas mourir en tissant le linceul de son
bûcher, sera contrainte de laisser filtrer, fût-ce par une fissure
minuscule, le plus mince de ses rayons. A la minute même où celui-ci
passera, nous commencerons d’être victorieux.

Et il ajouta:

--Au surplus, j’ai mieux encore afin d’achever notre conquête.

En lui-même, cependant, il ne pensait qu’à moitié ce qu’il avait dit,
mais il savait que pour faire agir les dieux aussi bien que les hommes,
il est nécessaire de procéder par des affirmations formelles. Il
n’ignorait pas davantage que le fait d’entreprendre une action en
engendre une autre et que celles-ci, à leur tour, suscitent de nouvelles
pensées parmi lesquelles se rencontre la plus juste et la meilleure.
L’essentiel n’est-il pas de tromper le malheur, une fois sa méditation
épuisée, en l’arrachant à son obstination?

Puis, pour les distraire, en même temps qu’afin de les égaler à leur
tâche, il leur rappela la première querelle de la déesse avec Szannôo.

Amatérasu tient le plus haut rang dans l’histoire sacrée. Elle a reçu
l’investiture éclatante. Élevée à la monarchie céleste, elle fit
rayonner dans la lumière les beautés d’un caractère divin. Quand le Mâle
impétueux s’élança vers les cîmes, il bouleversa toute la nature et,
bien qu’il eût annoncé sa visite, son auguste sœur se méfia de ses
intentions. Elle dit même tout haut dans la chambre sacrée, aux murs
chargés de plus de couleurs que les ailes de tous les papillons de
l’univers, tandis que ses femmes innombrables tissaient ses vêtements
plus nombreux et plus colorés encore: «La raison, qui mène mon frère ici
ne part sûrement pas d’un bon cœur... Il veut me voler mon territoire.»
Elle avait alors dénoué sa chevelure lourde afin de la tordre d’augustes
nœuds; et à la fois dans l’auguste nœud gauche et dans l’auguste nœud
droit, comme aussi dans le reste de son auguste coiffure et pareillement
à son auguste bras gauche et à son auguste bras droit, elle avait
enroulé un auguste cordon complet de joyaux courbés long de huit pieds,
de cinq cents joyaux. Elle avait posé en écharpe sur son dos un carquois
d’un millier de flèches, mis un gantelet fort et résonnant, et,
saisissant son arc à la corde dorée, l’avait fiché de telle sorte que le
sommet de l’arc trembla. Enfin elle avait enfoncé ses pieds dans le sol
dur jusqu’à la hauteur de ses belles cuisses, faisant voler la terre
comme de la neige, et elle s’était tenue plus vaillante qu’un homme
puissant...

Il contait encore...

Il contait toujours...

Il termina en annonçant la victoire.




[Illustration]

Les Dieux se levèrent tous ensemble. Soulevés par une foi inusitée, ils
l’acclamèrent. Les bras étendus vers leur propre désir, ils paraissaient
diaphanes; lumineuses, leurs couleurs, pailletées d’une poussière
d’astres, les inspiraient aussi comme si d’innombrables âmes chatoyantes
pavoisaient la leur; et il leur apparaissait que c’était la lumière
divine elle-même qu’ils retrouvaient en eux. «Au commencement étaient le
Verbe et l’Action», et il semblait encore que toutes ces clartés
colorées rendaient la nuit moins sombre. Transportés, ravis, en marche
vers un nouveau destin, ils étaient comme une armée de lucioles
gigantesques qui remplaçaient au lit desséché de la grande rivière
céleste les aubes obscures par un fleuve de transparence immatérielle.

Ils reprenaient la trame interrompue. Ils revivaient avec l’histoire
sans plus s’y durcir, ni s’en séparer. Inexpugnables, à l’abri de
l’erreur, redevenus les fils de l’espace autrefois solaire, ils
redevenaient la vie du thème immense et n’était-il pas vain que celui-ci
en leurs personnes fût travaillé d’une sorte d’inquiétude perpétuelle?
Elle les menait au salut. Ils redescendaient vers les îles de la
perfection, sur cette terre japonaise où ils avaient vécu si près de ses
fils, autour d’eux. Ils reverraient au cœur du Yamato, dans la patrie de
la patrie, les longues pentes boisées du Kô-ya-san, où la nature,
spiritualisée, est devenue religieuse dans ses moindres détails.
Quelques-uns se promettaient de s’y fixer afin d’y accueillir, à la fin
des siècles, les derniers sages, exilés, qu’ils mèneraient à leur tour
vers la libération.

Leur pensée, onctueuse comme de l’huile, les ramenait aux paysages
désertés qu’aiment les hommes vertueux parce que les rochers, les arbres
et les saisons s’y amusent, s’y balancent et s’y suivent comme des
enfants. La montagne y est une chose puissante; sa forme haute,
escarpée, comme un homme à l’aise, parée comme une cuirasse de mikado,
se dresse avec grandeur, en contemplant tranquillement tout ce qui est
plus bas qu’elle; ou bien elle se renverse en dressant un front nu qui
ne voit plus que l’azur. L’eau est une chose qui vit, profonde ou unie,
mouvementée ou pleine comme la chair, ou rapide et violente à la façon
de la flèche; les gazons, les fleurs, les saules la regardent avec un
éclat joyeux ou, penchés, alanguis, en préparant des larmes, et plus
d’un saule meurt par amour, de s’être trop penché sur elle.

Les Dieux regrettaient la terre. Ils y revoyaient les soirs pleins de
pourpre triomphale où, à côté des poètes qui ne se doutaient pas de leur
présence, ils comparaient les poèmes à une peinture musicale sans forme
virile, où à côté des peintres, ils voyaient dans leurs peintures une
poésie qui avait pris forme. Et les peintres et les poètes, sans savoir
pourquoi, faisaient silence pour laisser monter vers eux, comme un
rappel, la vie cachée des choses. Ils savaient, mieux que les autres,
que la nature n’est pas un plan distinct, séparé de leur activité. Aucun
décor n’y reste insensible et par l’âme ils prenaient contact avec
l’essence de tout. L’âme des paysages se mêlait à leur âme et la faisait
chanter.

Tandis qu’ils rêvaient, Omoï-Kané-no-Kami siffla les oiseaux aux longs
chants de la nuit éternelle et les fit chanter. Il prit les deux rochers
de la rivière déserte et le fer des montagnes de métal. Il appela le
forgeron Ama-tsou-Mara, qui fut chargé de fabriquer la lance du soleil.
Il fit venir Ishikoridomé, qu’il pria de façonner un miroir bien poli et
Tamanoya auquel il demanda un cordon complet de joyaux courbés, au
nombre de cinq cents: magatamos, cornalines, chalcédoines, chrysoprases,
améthystes, toutes en forme de virgules. A Ameno-Koyané, ainsi qu’à
Fonto-Tama, il ordonna de faire tirer l’omoplate d’un des daims sacrés
du mont Kagou ainsi que d’y prendre de l’écorce de cerisier sauvage afin
de procéder à la divination véritable et complète, en arrachant par ses
racines un sakaki de cinq cents branches, arbre saint du Shinntô. Tous
réunis autour de l’arbre vénérable accrocheraient aux branches
supérieures le cordon de joyaux, long de huit pieds, aux branches
moyennes le grand miroir, aux branches basses les offrandes
blanches et les offrandes bleues, également purificatrices et
pacificatrices; Ameno-Koyané réciterait avec dévotion le grand rituel;
Ameno-Tadji-Karaono se tiendrait caché; en dernier lieu Ameno-Uzumé se
mettant en écharpe le céleste lycopode du mont Kagou, faisant du fusain
céleste du même mont sa coiffure, des feuilles de bambou de la même
montagne à ses mains, en bouquet, danserait sur une planche sonore près
de l’endroit où se cachait Amatérasu. Elle danserait même sans mesure,
animée par l’esprit divin, éperdue jusqu’où, dans son délire, il
entendrait conduire ou même égarer ses mouvements et ses gestes. Et les
Dieux se tiendraient autour d’elle afin de l’exhorter et de
l’accompagner de toutes manières.

Ils partirent aussitôt à la recherche du soleil.

[Illustration]




[Illustration]

Pleurant sur la grande race qui savait seule douer de vie la matière,
Amatérasu, de plus en plus esseulée, au fur et à mesure que la guerre
épuisait tout, errait, lamentable. La terre élue, dont elle était la
protectrice, semblait la repousser de toute sa désolation et elle
passait au-dessus d’elle en glissant dans l’air qui accumulait les
heures sous ses pieds, comme pour la dérober à sa douleur, mais, attirée
invinciblement, elle revenait sur elle dans le désir d’y rencontrer
quand même un dernier refuge, bien que rien n’y fût épargné et que sa
dévastation s’étendît sans autres limites que ses rivages. Il ne restait
plus de temple et dans l’unique, dont toutes les ruines n’avaient pas
été détruites, elle arriva pour y voir sa propre statue, laquée d’or au
rayonnement de son auréole, lutter à la base contre les flammes qui
dévoraient le trône de lotus, noir d’encens immémorial, où posaient ses
pieds jusqu’alors immaculés. Amatérasu demeura là devant son effigie
comme si elle contemplait son propre bûcher. Elle ne bougeait pas tant
il lui apparaissait inutile de retarder sa destruction fatale; de plus
en plus immobile, elle laissait son âme rejoindre l’œuvre antique,
possédée du vœu de mourir à son tour; elle ne se ressaisit qu’à
l’instant où elle ressentait qu’elle devenait, en quelque sorte, la
statue elle-même, vaincue par le feu, colonne lumineuse et pétillante
sous la voûte du temple qui commençait de craquer et de brûler
doucement. Elle passa ses mains sur son visage en serrant ses tempes
pour y retrouver le battement de ses veines et reprit sa course, plus
douloureuse encore. Morts tous les paysages, morte la beauté de la terre
parée où l’homme, modeste et fort, était demeuré à sa place dans le
système du monde, dominé jusqu’en sa volonté par l’immanence des
principes qui animent l’univers, subtil à croire celui-ci formé des
images transitoires qui lui révèlent les forces éternelles. Comment tant
de familiarité avec les choses dont il dépassait la forme en apparence
inerte afin d’en surprendre la vie cachée avait-elle pu l’amener à se
soumettre si totalement à la guerre? Pourquoi tant de spiritualité, si
déterminée jadis vers les simplifications audacieuses qui ne laissent
plus subsister de la forme que l’Esprit, l’avait-il laissé vaincre par
le Mal?

Pourtant la suprématie des fils du chrysanthème demeurait certaine, par
le cœur, par l’intelligence, et leur développement lent, pareil à celui
des grands peuples et des grands maîtres, l’avait démontré, comme tant
d’autres magnificences. Eux seuls, dans le vaste monde, à l’inverse des
autres peuples, ne possédaient pas la faculté qui permet de croire à ce
qu’on sait n’être pas vrai. Ne leur avait-il pas été accordé le don de
maîtriser l’univers, aussi loin que la limite où le ciel se dresse comme
une muraille, aussi loin que les bornes où les nuages bleus reposent
aplatis, aussi loin que les confins où les nuages blancs gisent, au
loin, abaissés, aussi loin sur la plaine bleue de la mer que la limite
où atteignent des proues des vaisseaux sans laisser sécher leurs gaffes,
ni leurs rames, enfin sur les routes que les hommes suivent sur la terre
aussi loin que la limite où parviennent les sabots des chevaux foulant
des roches inégales et les racines des arbres.

Haute dans sa robe d’or, Amatérasu, de toute la volonté de ses mains
longues à la manière des lianes, tendues en cette minute comme les fines
aiguilles de pin, jetait la malédiction suprême vers son frère exécré.
Pourtant elle aussi se sentait impuissante au moment même qu’elle
appelait contre lui les puissances éparses des divinités inférieures;
une barrière infranchissable l’isolait sur elle-même, en la séparant des
choses. Les forces de la Nature, reléguées ou perdues, ne montaient plus
vers ses paumes ouvertes sur le désert; la réalité formidable qui se
dissimule derrière les montagnes caressées par les nuages, les cascades
ruisselantes, l’orgueil des rochers, les volutes des brouillards, l’eau
lente ou vive des fleuves et l’éventail des arbres qui chante dans le
vent avec les vagues de la mer, qui découpe les astres et les entretient
dans leur permanence, reculait aussi derrière les choses disparues dont
elles étaient le signe. Tout était fané, effeuillé, comme l’art des
fleurs, symboles des divers éléments, dont le poème d’aucun bouquet ne
disposait plus nulle part les gammes éclatantes. Évanoui
l’indéfinissable sentiment des décors champêtres qui parlent au cœur
tout bas, mais si loin en lui-même, sans qu’il soit possible de
l’exprimer par des mots.

A travers les trois grandes îles et les petites, elle ne trouva que
trois jardins à peu près intacts. L’un disait la Rectitude, l’autre la
Douceur amoureuse et le troisième, qui continuait le second, la
Tristesse. Amatérasu demeura longtemps dans celui-ci comme s’il fût,
désormais, son dernier sanctuaire. Il était enveloppé de pins sombres
que défendaient de longs ifs noirs, et les ifs ténébreux entouraient une
lanterne de pierre qui, dans l’obscurité du soir, laissait filtrer sur
le site silencieux une lumière pâle, mystérieuse. Il avait une quinzaine
de mètres carrés: rien n’y était régulier; son jardinier-poète savait
trop, par expérience, avec quel imprévu la douleur enveloppe l’âme;
néanmoins, une sérénité bienfaisante tombait de sa beauté mélancolique
et ses vallonnements aux pentes douces offraient comme autant d’abris.

Le second portait en offrande au ciel la petite pagode qui s’ouvrait au
bord de son lac à moitié couvert de nymphées et, dans les camélias qui
l’entouraient, la pagode, comme les fleurs, ouvrait le cœur, en lui
donnant envie de s’y reposer. Tout n’était artificiel que pour capter
mieux la nature en la mettant en valeur et en la dépassant; de fait,
plus spontanée en apparence que nulle part, arrivée au maximum de sa
signification, elle s’offrait dans toute sa joie tranquille comme vers
une autre jouissance plus étonnante encore dont la plénitude la dominait
tout en se manifestant déjà en elle avec une persuasion irrésistible, et
cette violence faite d’une ardente langueur de vivre, ainsi sauvée au
milieu de la dévastation universelle, était extraordinaire; elle
persuadait que le plaisir de la volupté doit venir à bout de tout. Il
n’était rien dans l’agencement des arbres, des corbeilles et des fleurs,
dans la recherche des contrastes de la forme, de la ligne et de la
couleur qui n’environnât la déesse, au point de la rendre à nouveau
amoureuse de la vie, et par-dessus les iris foncés au violet magnifique
qui bordaient la dernière porte, les érables, distribués de manière que
les rayons du soleil couchant viennent en les frappant rehausser les
riches tons de pourpre de leurs feuilles, avaient l’air, sous le vent,
de lui dire doucement adieu avec de longs gestes, de longues mains
végétales, quand elle gagna le jardin de la Rectitude.

Il était presque tout en pierres amenées de très loin, dont les plus
remarquables, alignées au long d’une allée droite, menaient à l’une
d’elles, toute droite elle aussi, plantée debout, nue et fixée du côté
de l’orient. Une perspective infinie fuyait derrière, à travers la
campagne ouverte, si loin que rien n’y arrêtait la vue jusqu’à l’horizon
du ciel, et tout s’harmonisait tellement avec le décor que l’âme même du
soleil levant paraissait s’être réfugiée là. Elle palpitait, jaune
impalpable, poussière dorée, autour de l’aiguille de pierre qui marquait
l’heure au sable roux des douze allées au centre desquelles elle
rayonnait de lumière et d’ombre. Amatérasu, droite contre elle, ajoutait
encore à cette irradiation et son éclat colorait la blancheur des
chrysanthèmes répandus alentour, dans les massifs, à profusion.

Au loin, du fond du lointain, la clameur atroce de la bataille arrivait
par bouffées, à intervalles. La fille du feu la trouvait plus odieuse
encore après sa halte dans les trois jardins. A quoi bon vivre pour voir
souffrir et mourir tous ceux qui sont la vie, dans l’impuissance
d’empêcher la disparition progressive des êtres qui la perpétuent? Rien
ne mordait sur leur fureur homicide. Elle savait qu’elle n’avait à
celle-ci aucune responsabilité; pourtant, elle se cherchait des raisons
contraires: faute d’en découvrir, elle songea tout à coup qu’elle
favorisait quand même le déchaînement du meurtre par la lumière du jour.
Bientôt, elle se persuada qu’elle était maudite également puisque les
fils de la Terre ne la méritaient plus et que la seule arme qui lui
restât contre Szannôo était de la supprimer. Elle n’avait plus le droit
d’éclairer le monde puisqu’elle aidait ainsi, sans le vouloir, au
meurtre, et que les hommes se vouaient à la Nuit. Il ne lui restait qu’à
disparaître.

Vite décidée, n’envisageant aucune autre solution plus favorable à la
cessation du massacre, elle atteignit d’un seul vol rapide la plus haute
montagne céleste, s’y enferma dans la grotte dont elle seule connaissait
la profondeur, puis, comme sa clarté filtrait encore en laissant à
travers l’espace une lumière diffuse, elle roula une roche énorme qui
boucha toute l’ouverture.

Et elle s’endormit.

Des nuits et des nuits, puisqu’il n’y avait plus de jours, elle dormit
de la sorte. Elle ne s’éveilla qu’après avoir été, des nuits et des
nuits également, arrachée à sa lourde torpeur, d’abord par un vacarme
infernal, ensuite par un bruit singulier, inconnu.

[Illustration]




[Illustration]

Les Dieux, à la suite d’un voyage aux pérégrinations contradictoires,
avaient découvert le refuge de la Déesse et planté l’Arbre vénérable de
la Science du Bien et du Mal devant la roche énorme qui murait la grotte
divine. Et des nuits et des nuits, après avoir tenu conseil sans
parvenir à se mettre d’accord, ils s’étaient prosternés à tour de rôle
en suppliant Amatérasu de réapparaître. Chacun avait non seulement
récité les litanies différentes que leur adressaient, autrefois, leurs
propres fidèles, mais y avaient encore ajouté des accents étranges,
nouveaux, suggérés par leur détresse. Vainement. L’Assembleur de Pensées
lui-même, dont ils avaient refusé le plan une fois qu’arrivés, ils
s’étaient trouvés en mesure d’en faire l’essai, ne savait plus quel
conseil leur proposer. La tête vide, comme les autres, il s’abandonnait
aux heures funèbres en suivant les lamentations qui montaient de
l’assemblée auguste. Vainement. Tous se ruèrent plusieurs fois pour
arracher le bloc ou le pousser plus loin dans la caverne, saisis, à la
fois, par la volonté de délivrer Amatérasu d’elle-même ou de la tuer;
ils s’essayèrent aussi à tailler la pierre brute. Vainement. Ils
n’avaient même plus de désirs et se couchaient, résignés, dans l’attente
de la Mort.

Le sommeil, à la fois pesant et fiévreux qui les possédait de plus en
plus, les anéantissait si lourdement qu’une nuit ils se soulevèrent avec
un immense effort et se mirent à hurler. Au fur et à mesure qu’ils
criaient davantage, ils consentaient moins à mourir. Et c’était une
sorte de mélopée vengeresse à la rumeur inouïe. A la fin, leurs
vociférations étaient si chargées de colère douloureuse, exaspérée,
qu’Omoï-Kané-no-Kami craignit qu’ils ne finissent par faire comme les
hommes maintenant à bout, presque tous morts sur la terre ravagée, en
remplaçant leur guerre par celle des Dieux. Il résolut d’exécuter ses
projets. Il cacha Ameno-Tadji-Karaono et ordonna à Ameno-Koyané de
réciter le grand Rituel.

Ameno-Koyané le déroula et, tandis que se répandait une odeur d’encens
macéré, il fit les différents gestes de l’officiant qui purifient les
yeux, puis entraînent à la méditation pénétrante des Sept Roues
extérieures, la Roue du Feu, la Roue du Vide, la Roue de l’Air, la Roue
tournante de la Loi, la Roue de la Terre, la Roue de l’Eau, enfin la
Roue de la Métamorphose; puis il dessina toujours de ses bras levés,
après avoir répété le signe de la Flamme, qui est triangulaire, le sceau
du Sabre de la Grande Intelligence.

Après une dernière élévation, que nul n’a le droit de définir, il entama
la vraie Parole, pénétrée, comme d’une essence immémoriale, de tous les
rites anciens, et qui s’ouvre par une phrase mémorable: «Au temps où
commencèrent le Ciel et la Terre, les Divinités se formèrent dans la
plaine des Hauts-Cieux...»

Il continuait:

«Lorsque la terre, jeune, pareille à de l’huile flottante, se mouvait
ainsi qu’une méduse...»

Mais les paroles primitives, à partir d’ici, ne peuvent être répétées,
car elles s’échapperaient du texte saint, dites par des lèvres profanes,
de même que le cheval de Han-Kou s’envola de la soie dans le tumulte et
dans la nuée, dès que le maître, la peinture achevée, eut terminé ses
yeux.

Dans le silence, les phrases mystiques se succédaient. Certaines étaient
prodigieuses, d’autres si simples et dénudées qu’elles semblaient venir
d’un temps où rien n’existait encore. Balancées sur le mode mineur et
uniforme, elles visaient à capter l’essence première des métaux, des
plantes et des formes animiques errantes. Elles célébraient la majesté
de l’Inconnaissable, qui est le premier et le dernier mot de toutes les
religions, et il se trouvait qu’elles parlaient constamment de choses
déjà disparues, comme les hommes, les Temples, la Lune et le Soleil. Il
en était de même quand elles décrivaient le palais des divinités
supérieures où des Dévas, les ailes fermées, montaient la garde autour
du flamboiement de la grande escarboucle dont le mot qui s’y inscrit
n’est compréhensible que de ceux qui ont dépassé toutes les sagesses. Il
était question de dalles de marbre noir, miroitant à la façon des eaux
d’un lac sans fond, sur lesquelles passaient des êtres impalpables, le
visage rose sous des diadèmes étoilés; au-dessus d’eux, des arceaux
montaient les uns sur les autres vers des dômes blancs, arrondis sous un
azur un peu sombre, aux teintes violettes semées d’astres palpitants. A
travers les strophes passait et repassait l’éternel balancement d’une
Aspara, et en écrasant des fleurs dans ses paumes, elle leur faisait
exhaler un parfum plus doux.

Et il semblait aux Immortels que c’était la Vie.

Et Ameno-Koyané s’écria:

«O œil de feu!

Centre rayonnant de la grande étoile, source essentielle, premier et
dernier secret que notre peuple adore sous la forme d’une femme pour
t’aimer davantage et pouvoir te posséder dans l’extase suprême,
entends-moi! Si j’ai suivi de toute mon intelligence la route de la
Vérité parce qu’elle est faite pour le cerveau, comme la fleur et le
fruit pour le cerisier, la lumière est faite pour nos yeux qui vont se
fermer s’ils ne la reflètent plus!

O Déesse!

Toutes les existences viennent de toi, hormis le Mal que tu ne veux plus
nous aider à vaincre. Voilà pourquoi ton frère triomphe. Prends garde
que son règne ne demeure, sur la terre et dans les cieux, par delà
l’Extra-monde!

O Lumière!

Expansion de la vie, vie mystérieuse, individualisée dans la
multiplicité des formes, tout ce qui a été et sera dans l’éternité des
temps est issu de toi seule ou en dérive et les formes elles-mêmes ne
sont que la lumière fixée par un courant qui se dilue ensuite afin de te
ramener les âmes!

O Clarté!

De même que le prisme te décompose en sept rayons, de même les plans
supérieurs décomposent la lumière originelle dont nul, à part toi, ne
saurait se faire idée, en sept nuances dont l’intensité diminue d’autant
que les plans traversés par elle sont de moins en moins éthérés!

O Divine!

Chacune des couleurs est analogue à l’une des sept facultés de l’âme,
aux sept vertus et aux sept vices, aux formes géométriques planes et
solides, aux sept planètes issues de toi,

Car tu es une,

O Pure entre les Pures!

Amatérasu resplendissante!»

Mais rien ne répondait dans la grotte profonde, et le roc énorme,
toujours immobile, intact, ne laissait filtrer ni grain de poussière
lumineux, ni soupir imperceptible.

Alors Omoï-Kané-no-Kami prit deux morceaux de bois de fer, et les
frappant l’un contre l’autre, en tira une suite de sons; ils se
succédaient au milieu des éclairs qui partaient du bois heurté,
zigzaguant à travers l’assemblée auguste. Assis au-dessus d’elle sur une
branche de l’Arbre vénérable, il atteignit, dans l’imagination des
Dieux, l’aspect d’un nouveau maître de la foudre.

Pour lui ressembler, ils firent comme lui. Ils se saisirent de tout ce
qu’ils trouvèrent, de pierres, de cailloux et de petits rochers,
d’ustensiles oubliés et de poteries. Il y en avait de toutes sortes,
échouées là mystérieusement, et celles de Raku, en terre douce et
poreuse, vernissée, qui porte le sceau de la joie par la grâce
d’Hideyoshi, et celles de Toshiro, si vieilles, en terre brune, et
celles de Karatzu, rugueuses mais émouvantes, et celles d’Hizen, et
celles d’Hirado si fines, si bleues, si suaves. Beaucoup partirent sur
la terre, qui revinrent avec des armures et des sabres, et il paraissait
que les armes étaient de toutes les époques comme si les hommes
n’avaient jamais cessé de se battre; d’ailleurs, la famille Miôchin, par
delà Masuda Munemori, ne remonte-t-elle pas au petit-fils du dieu Takara
qui enseigna le travail du métal? Mais les lames de Masamura cédaient
encore devant celles de Masamune, qui coupaient un cheveu déposé sur
leur tranchant par le zéphir aussi bien qu’elles fendaient une barre de
fer massif. Il est vrai que la barre initiale avait été elle-même faite
selon la règle, enfermée dans une enveloppe d’argile et de cendre sans
être jamais touchée par la main nue, puis chauffée au fourneau sur du
charbon de bois, fendue par le milieu et pliée en double. Sur l’enclume
ensuite, repliée jusqu’à quinze fois, réunie à trois barres préparées de
même, cinq fois encore pliée en double et soudée, elle se trouvait alors
constituée par 16777216 couches de métal. La lame étirée enfin dans
toute sa longueur était trempée: revêtue d’une couche d’argile et de
charbon de bois en poudre, elle ne laissait à découvert qu’une bande de
métal d’un quart de pouce environ et la lame était, sur le fourneau,
portée au rouge sombre tandis que le tranchant était chauffé à blanc;
puis l’eau décisive à la température déterminée. Et les Dieux, à
retrouver ces objets, à les revivre, à s’en réjouir, se sentaient moins
malheureux. Et comme s’ils trempaient à nouveau les lames enchantées
dans la nuit éternelle, glacée, ils répétaient la chanson même du grand
Masamune qui faisait entrer de la sorte l’esprit de la musique dans le
métal: «Que la paix règne sur la terre, la paix!»

Ama-tsou-Mara rapporta une grande cuve de bronze.

Ameno-Kamato, qui reprit sa place la dernière, à l’écart, pliait sous le
poids d’arcs énormes, si nombreux qu’elle disparaissait presque entre
leurs bois et leurs cordes, un peu comme une araignée dans ses toiles.
Elle seule n’ajoutait rien au vacarme auquel ils s’efforçaient sans
qu’il en résultât autre chose qu’un bruit insensé dont l’exagération,
encore accrue par leurs clameurs, paraissait devoir faire s’écrouler les
dernières architectures qui supportaient le monde. Et dans toutes ces
nuits barbares, c’était comme si les maîtres célestes, dépossédés,
s’entraînaient à la destruction finale universelle.

Derrière le bloc énorme, Amatérasu, réveillée maintenant, écoutait avec
tranquillité, certaine de sa revanche. Ce désordre prolongé, permanent,
signifiait effectivement la fin de tout, par conséquent le début d’autre
chose. Mais elle n’y pouvait rien, et la folie de ses anciens compagnons
lui faisait aimer davantage sa retraite inviolable. Hors de leur
atteinte, à ne plus éclairer que son domaine personnel, elle découvrait
en elle-même des clartés particulières.

Les périodes de bruit et de silence entretenaient les Dieux,
alternativement, mais ne les sauvaient point. Bientôt, il leur parut que
l’ombre devenait de plus en plus froide. La chaleur amassée dans
l’éther, et qui résultait de tant et de tant de milliards de jours,
commençait de s’épuiser. Ils se regardaient, blêmes, en frissonnant.
Étaient-ils décidément condamnés? Ils n’osèrent se répondre et comme ils
savaient, plus ils réfléchissaient, qu’il en serait ainsi, selon toute
vraisemblance, ils décidèrent d’oublier. Pour y parvenir, ils accrurent
le vacarme infernal, comme si, en tapant sur leurs instruments divers,
ils martelaient jusqu’au souvenir, comme s’ils l’enfonçaient au plus
profond du passé. Un vent de folie les saisissait, qui recouvrait leur
mémoire, mais bientôt l’ombre, de plus en plus froide, pénétrait leurs
corps, arrêtait leurs bras, glaçait leurs cœurs en leur rappelant que
rien, même quand il s’agissait d’eux, ne saurait interrompre le cours
ascensionnel des lois inexorables.

Une nuit lugubre où leur ardeur désespérée commençait de se ralentir,
sur un signe d’Omoï-Kané-no-Kami, Uzumé dansa.

Elle était merveilleuse dans son kimono orange et noir où des éperviers
fauves ouvraient leurs ailes en forme de croissant. Elle éployait
elle-même sur celles-ci, comme sur l’ondulation de toute la soie et la
douce langueur pâle ambrée de son visage aux cheveux noirs traversés de
bois laqué d’or, un grand éventail blanc mêlé de feuilles vertes qui
palpitait, tel un doux clair de lune parmi des branchages. Elle allait,
lentement et légèrement, tournant sur elle-même à petits pas, ce qui
soulevait l’étoffe autour de ses jambes fines et, quand elle s’arrêtait,
la faisait s’arrêter aussi pour s’enrouler d’un seul mouvement
rythmique, courbée sur ses sandales aux deux lames de bois. Elle tapait
dès lors avec elles sur la planche où elle évoluait, les faisant claquer
sur place à petits coups de plus en plus vifs, serrés et pressés.

Charmés, les Immortels, oublieux de leur misère, redoublaient
l’accompagnement en essayant de suivre le mouvement de la danse.
Malheureusement ils le contrariaient plutôt. Aussi frappaient-ils de
plus en plus fort afin d’atténuer et de perdre leur maladresse dans le
bruit grandissant qui, sur toutes choses, devenait leur seul refuge,
dernier moyen qui leur permît de se fuir.

Derrière le bloc énorme encastré dans la roche de la caverne comme s’il
en faisait partie, le silence d’Amatérasu finissait par persuader ses
prisonniers qu’elle n’était pas là.

L’ombre devenait de plus en plus glacée, au point de paraître se
solidifier comme de l’eau, et les huit cents myriades de dieux se
tâtaient personnellement, puis se touchaient les uns les autres pour
être sûre qu’ils n’étaient pas encore devenus des glaciers noirs.

Une nuit le froid fut tel qu’ils se sentirent mourir.

Ils pensèrent qu’il valait mieux, une fois pour toutes, accepter le
Destin. Ils allumèrent un grand feu et prièrent Uzumé de danser une
dernière fois au milieu de la flamme où elle leur symboliserait le
dernier rayon de la douce vie. Ils voyaient là, en outre, une tentative
extrême et se demandaient si leurs plaintes ne seraient pas telles
qu’Amatérasu, à condition qu’elle fût réellement ici et à moins qu’elle
n’ait voulu leur sommeil éternel, n’y saurait plus résister. A la pensée
qu’elle demeurerait seule, à son tour, ne se laisserait-elle pas
fléchir?

Certaine de périr également, Uzumé décida de mourir de sa danse même en
s’y donnant toute jusqu’à la dernière palpitation du cœur dans sa
poitrine, et elle espérait qu’il s’y romprait net à l’instant du plus
grand vertige afin qu’elle ne sentît même pas le passage tragique.

Elle commença plus lentement encore que les fois précédentes, allant et
venant au milieu des flammes sans les atteindre avec une aisance
infinie. Elle ondulait comme une autre flamme immatérielle. Quand une
des langues de feu qui la prenait pour une de ses sœurs se rapprochait
trop, elle l’écartait d’un large coup du grand éventail blanc qui
tombait sur elle comme une aile de neige. Elle était si parfaite que le
désir renaissait au cœur des Dieux et, au fur et à mesure qu’elle
accélérait sa cadence, il devenait de l’amour. Ils imaginaient la Mort
vaincue et que la danse entreprise pour les y amener les en écartait.
Uzumé, serrée par le feu au point que l’éventail palpitait de plus en
plus vite et plus rapidement sur lui, ne leur paraissait pas pouvoir en
être atteinte, ni consumée. Elle ne sentait plus le danger, sinon pour
dominer sa menace croissante. Montée sur la cuve de bronze placée sur la
passerelle qui la faisait résonner à la fois sous ses pieds jusqu’au
cœur du ciel et de la terre qu’elle réunissait à nouveau, elle
grandissait, surnaturelle, dans sa divinité même, et les Dieux hors
d’eux-mêmes, sans savoir ce qu’ils faisaient, redoublaient d’ardeur à
frapper sur leurs instruments improvisés ou à jeter des morceaux
d’arbres dans le brasier magique. L’accompagnement était tel
qu’Amatérasu, collée contre le bloc énorme, se retenait de peur de le
déplacer.

L’accord s’établissait peu à peu entre les Dieux et la danseuse; ils
s’entendaient presque, sans atteindre encore au rythme. Cette espérance
singulière, qu’ils ne s’expliquaient pas, ouvrait sa voile au lac
ténébreux de leurs âmes malades,--une voile qui frémissait sur leurs
vagues intérieures comme le grand éventail blanc sur les flammes hautes
au centre desquelles résonnait de plus en plus sous les pas, de plus en
plus rapides, de la nouvelle déesse qui délivrait l’olympe oriental, la
cuve enchantée.

Et Uzumé, inouïe, les mains au-dessus de la tête, à travers l’espace,
vers le ciel, semblait grandir jusqu’à lui pour y moissonner les astres
qui allaient revenir.

Tout à coup, les Dieux entendirent comme une nappe d’eau musicalement
surnaturelle qui répandait ses ondes chantantes et murmurantes.

Extraits d’eux-mêmes, transportés, leur être transi pénétré de chaleur
et de fraîcheur à la fois, ils regardèrent au-dessus de l’Arbre
vénérable et là, plus haute que lui, debout sur le promontoire de la
caverne céleste, dominant le bloc énorme, ils virent s’avancer vêtue
d’une robe de lumière, Ameno-Kamato. Ses mains aux doigts recourbés dans
leurs ongliers d’argent couraient le long d’un instrument inconnu, formé
de cordes tendues les unes à côté des autres, jaunes sous ses gestes
pâles. Et ils reconnurent qu’il était fait de grands arcs de shoguns
allongés aussi les uns à côté des autres, croisés par deux, liés
ensemble.

Omoï-Kané-no-Kami en compta trente-trois.

Magicienne du champ de bataille où il ne restait plus un seul vivant,
mais dont elle avait vaincu la loi sanglante en la dépassant vers une
recherche supérieure, elle remplaçait sur l’arme dangereuse les flèches
meurtrières et fatales par les traits invisibles et rédempteurs des
sons. Et les grands arcs de laque rouge des princes défunts vibraient
comme l’espoir en répandant à travers l’espace, par la totalité du
rythme perdu, puis retrouvé, l’harmonie tutélaire.

Sa harpe haute en main, Ameno-Kamato accompagnait Uzumé dont la danse,
plus ardente encore, mais plus régulière, devenait prodigieuse. Les
Dieux tous debout, dressés d’un seul élan, entonnèrent un hymne unanime
où leur douleur égalisée se dépassait à la recherche du salut.

Uzumé, portée au paroxysme de toutes les allégresses et de toutes les
délivrances par la musique éperdue d’Ameno-Kamato dont la douceur
sonore, aux longs sanglots heureux, atteignait les extases divines,
ouvrit son kimono sur les pointes de ses seins ronds et purs. Dansant
toujours, d’un pas de plus en plus savant, mais frénétique et accéléré,
elle l’abandonna jusqu’à ses pieds qui le piétinèrent. Et elle était si
belle, nue sur le feu dont l’or dorait encore sa peau dorée, en y
éclairant les ombres douces qu’il semblait faire vivre déjà vers leurs
promesses de bonheur, que les Dieux arrêtèrent leur chant pour le
terminer par une clameur d’allégresse dont l’écho retentit jusqu’au bout
du monde.

Alors il parut que la nuit se faisait éclatante. Mais comme ils avaient
perdu l’habitude de la lumière, les Dieux cessèrent d’abord de voir,
accoutumés seulement à la transparence phosphorescente qui émanait
d’eux-mêmes comme au feu dont ils avaient entouré Uzumé. Au fur et à
mesure qu’ils redevinrent toute leur réalité, ils distinguèrent. Bientôt
ils contemplèrent tout à fait l’Aube nouvelle. Ils étaient eux-mêmes
comme agrandis jusqu’aux voûtes de l’éther par l’irradiation qui les
ressuscitait sur toute la Plaine des Hauts Cieux et le Pays central des
plaines de roseaux illuminés entre lesquels le lit desséché de la
Rivière du ciel coulait et poudroyait comme la voie lactée. L’immense
rayonnement emplissait l’Infini. Là-bas, très loin, sous leurs pieds,
plus loin encore, les Iles de la Perfection, telles des coquilles
irrégulières de nacre ou de perle sur la mer, mûrissaient un orient
magnifique. Et comme la grande lyre s’exaltait toujours, les sphères
célestes, entraînées, répondaient des différentes parties de l’espace en
abandonnant pour la première fois la révélation de leur musique aérienne
aux notes prolongées,--soit rythmiques et continues comme les vagues de
la mer, soit effeuillées en long pétales espacés aux sons de bronze
blanc, sonores, mais filtrés par l’atmosphère bleue, sans fin.

Amatérasu avait poussé d’elle-même le bloc monstrueux.

Il avait roulé jusqu’à l’Arbre vénérable et s’était brisé à son contact.

Ameno-Tadji-Karaono avait aussitôt pris la main de la réapparue et
Fonto-Tama s’était empressé de tendre une corde derrière son auguste dos
pour l’empêcher de revenir en arrière.

Droite devant la bouche d’ombre, la Reine de la Lumière, heureuse,
rayonnait de toute part sur le globe enivré, et les rayons d’or du
soleil répondaient, au-dessus d’elle, aux cordes d’or d’Ameno-Kamato.
Plus bas, Uzumé attendait, immobile, qu’Omoï-Kané-no-Kami lui mît en
main le miroir sacré de l’Arbre vénérable pour le dresser sur les Dieux
à genoux devant elles trois.

Et les trois Déesses resplendissaient sur la même ligne droite.

                   *       *       *       *       *

Le Monde était sauvé.

Il ne lui restait qu’à renouveler les disciplines éternelles.

[Illustration]




LE PRÉSENT OUVRAGE ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 15 NOVEMBRE MIL NEUF CENT
VINGT-TROIS POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie, PAR DURAND, DE CHARTRES, A
ÉTÉ TIRÉ A 570 EXEMPLAIRES, SOIT 20 SUR RAPHIA DE MADAGASCAR (DONT 5
HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 1 A 15 ET DE 16 A 20 ET 550 EXEMPLAIRES SUR
ALFA (DONT 50 HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS DE 21 A 550 ET DE 551 A 570.

Nº





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK AMENO KAMATO ***


    

Updated editions will replace the previous one—the old editions will
be renamed.

Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
law means that no one owns a United States copyright in these works,
so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
States without permission and without paying copyright
royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
of this license, apply to copying and distributing Project
Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™
concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
and may not be used if you charge for an eBook, except by following
the terms of the trademark license, including paying royalties for use
of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
copies of this eBook, complying with the trademark license is very
easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
of derivative works, reports, performances and research. Project
Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may
do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
license, especially commercial redistribution.


START: FULL LICENSE

THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE

PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase “Project
Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full
Project Gutenberg License available with this file or online at
www.gutenberg.org/license.

Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg
electronic works

1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or
destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your
possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
Project Gutenberg electronic work and you do not agree to be bound
by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg electronic works
even without complying with the full terms of this agreement. See
paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg electronic works if you follow the terms of this
agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg
electronic works. See paragraph 1.E below.

1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the
Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
of Project Gutenberg electronic works. Nearly all the individual
works in the collection are in the public domain in the United
States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
United States and you are located in the United States, we do not
claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
displaying or creating derivative works based on the work as long as
all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
that you will support the Project Gutenberg mission of promoting
free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg
works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
Project Gutenberg name associated with the work. You can easily
comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
same format with its attached full Project Gutenberg License when
you share it without charge with others.

1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
in a constant state of change. If you are outside the United States,
check the laws of your country in addition to the terms of this
agreement before downloading, copying, displaying, performing,
distributing or creating derivative works based on this work or any
other Project Gutenberg work. The Foundation makes no
representations concerning the copyright status of any work in any
country other than the United States.

1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear
prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work
on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the
phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed,
performed, viewed, copied or distributed:

    This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
    other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
    whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
    of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online
    at www.gutenberg.org. If you
    are not located in the United States, you will have to check the laws
    of the country where you are located before using this eBook.
  
1.E.2. If an individual Project Gutenberg electronic work is
derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
contain a notice indicating that it is posted with permission of the
copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
the United States without paying any fees or charges. If you are
redistributing or providing access to a work with the phrase “Project
Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply
either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg
trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.3. If an individual Project Gutenberg electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
will be linked to the Project Gutenberg License for all works
posted with the permission of the copyright holder found at the
beginning of this work.

1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg.

1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg License.

1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
any word processing or hypertext form. However, if you provide access
to or distribute copies of a Project Gutenberg work in a format
other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official
version posted on the official Project Gutenberg website
(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain
Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the
full Project Gutenberg License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg electronic works
provided that:

    • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
        the use of Project Gutenberg works calculated using the method
        you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
        to the owner of the Project Gutenberg trademark, but he has
        agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
        within 60 days following each date on which you prepare (or are
        legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
        payments should be clearly marked as such and sent to the Project
        Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
        Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg
        Literary Archive Foundation.”
    
    • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
        you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
        does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™
        License. You must require such a user to return or destroy all
        copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
        all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™
        works.
    
    • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
        any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
        electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
        receipt of the work.
    
    • You comply with all other terms of this agreement for free
        distribution of Project Gutenberg™ works.
    

1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than
are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set
forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™
electronic works, and the medium on which they may be stored, may
contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
cannot be read by your equipment.

1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right
of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from. If you
received the work on a physical medium, you must return the medium
with your written explanation. The person or entity that provided you
with the defective work may elect to provide a replacement copy in
lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
or entity providing it to you may choose to give you a second
opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
without further opportunities to fix the problem.

1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO
OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of
damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
violates the law of the state applicable to this agreement, the
agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
remaining provisions.

1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in
accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
production, promotion and distribution of Project Gutenberg™
electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg

Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s
goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.

Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state’s laws.

The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516,
Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up
to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
visit www.gutenberg.org/donate.

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate.

Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our website which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org.

This website includes information about Project Gutenberg,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.