L'immoraliste

By André Gide

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Title: L'immoraliste


Author: André Gide

Release date: February 27, 2024 [eBook #73058]

Language: French

Original publication: Paris: Mercure de France, 1928

Credits: www.ebookgratuits.com and Laurent Vogel (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMMORALISTE ***





  ŒUVRES
  DE
  ANDRÉ GIDE

  II
  L’IMMORALISTE


  PARIS
  MERCVRE DE FRANCE
  XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

  MCMXXVIII




IL A ÉTÉ TIRÉ:

89 exemplaires sur vergé d’Arches numérotés à la presse de 1 à 89.

550 exemplaires sur vergé pur fil Lafuma numérotés de 90 à 639.


Tous droits réservés.




L’IMMORALISTE

        Je te loue, ô mon Dieu! de ce que tu m’as fait créature si
        admirable.

        PSAUMES, CXXXIX, 14.




PRÉFACE


Je donne ce livre pour ce qu’il vaut. C’est un fruit plein de cendre
amère; il est pareil aux coloquintes du désert qui croissent aux
endroits calcinés et ne présentent à la soif qu’une plus atroce brûlure,
mais sur le sable d’or ne sont pas sans beauté.

Que si j’avais donné mon héros pour exemple, il faut convenir que
j’aurais bien mal réussi[1]; les quelques rares qui voulurent bien
s’intéresser à l’aventure de Michel, ce fut pour le honnir de toute la
force de leur bonté. Je n’avais pas en vain orné de tant de vertus
Marceline; on ne pardonnait pas à Michel de ne pas la préférer à soi.

  [1] Il a paru en juin 1902 une édition petit in-8º de ce livre, tirée
    à 300 exemplaires sur vergé d’Arches.

Que si j’avais donné ce livre pour un acte d’accusation contre Michel,
je n’aurais guère réussi davantage, car nul ne me sut gré de
l’indignation qu’il ressentait contre mon héros; cette indignation, il
semblait qu’on la ressentît malgré moi; de Michel elle débordait sur
moi-même; pour un peu, l’on voulait me confondre avec lui.

Mais je n’ai voulu faire en ce livre non plus acte d’accusation
qu’apologie, et me suis gardé de juger. Le public ne pardonne plus,
aujourd’hui, que l’auteur, après l’action qu’il peint, ne se déclare pas
pour ou contre; bien plus, au cours même du drame on voudrait qu’il prît
parti, qu’il se prononçât nettement soit pour Alceste, soit pour
Philinte, pour Hamlet ou pour Ophélie, pour Faust ou pour Marguerite,
pour Adam ou pour Jéhovah. Je ne prétends pas, certes, que la neutralité
(j’allais dire: _l’indécision_) soit signe sûr d’un grand esprit; mais
je crois que maints grands esprits ont beaucoup répugné à...
conclure--et que bien poser un problème n’est pas le supposer d’avance
résolu.

C’est à contre-cœur que j’emploie ici le mot «problème». A vrai dire, en
art, il n’y a pas de problèmes--dont l’œuvre d’art ne soit la suffisante
solution.

Si par «problème» on entend «drame», dirai-je que celui que ce livre
raconte, pour se jouer en l’âme même de mon héros, n’en est pas moins
trop général pour rester circonscrit dans sa singulière aventure. Je
n’ai pas la prétention d’avoir inventé ce «problème»; il existait avant
mon livre; que Michel triomphe ou succombe, le «problème» continue
d’être, et l’auteur ne propose comme acquis ni le triomphe, ni la
défaite.

Que si quelques esprits distingués n’ont consenti de voir en ce drame
que l’exposé d’un cas bizarre, et en son héros qu’un malade; s’ils ont
méconnu que quelques idées très pressantes et d’intérêt très général
peuvent cependant l’habiter--la faute n’en est pas à ces idées ou à ce
drame, mais à l’auteur, et j’entends: à sa maladresse--encore qu’il ait
mis dans ce livre toute sa passion, toutes ses larmes et tout son soin.
Mais l’intérêt réel d’une œuvre et celui que le public d’un jour y
porte, ce sont deux choses très différentes. On peut sans trop de
fatuité, je crois, préférer risquer de n’intéresser point le premier
jour, avec des choses intéressantes--que passionner sans lendemain un
public friand de fadaises.

Au demeurant, je n’ai cherché de rien prouver, mais de bien peindre et
d’éclairer bien ma peinture.




A HENRI GHÉON

son franc camarade A. G.




(A Monsieur D. R., président du conseil.)


Sidi b. M. 30 juillet 189.

Oui, tu le pensais bien: Michel nous a parlé, mon cher frère. Le récit
qu’il nous fit, le voici. Tu l’avais demandé; je te l’avais promis; mais
à l’instant de l’envoyer, j’hésite encore, et plus je le relis et plus
il me paraît affreux. Ah! que vas-tu penser de notre ami? D’ailleurs
qu’en pensé-je moi-même? Le réprouverons-nous simplement, niant qu’on
puisse tourner à bien des facultés qui se manifestent cruelles?--Mais il
en est plus d’un aujourd’hui, je le crains, qui oserait en ce récit se
reconnaître. Saura-t-on inventer l’emploi de tant d’intelligence et de
force--ou refuser à tout cela droit de cité?

En quoi Michel peut-il servir l’État? J’avoue que je l’ignore... Il lui
faut une occupation. La haute position que t’ont value tes grands
mérites, le pouvoir que tu tiens, permettront-ils de la
trouver?--Hâte-toi. Michel est dévoué: il l’est encore; il ne le sera
bientôt plus qu’à lui-même.

                   *       *       *       *       *

Je t’écris sous un azur parfait; depuis les douze jours que Denis,
Daniel et moi sommes ici, pas un nuage, pas une diminution de soleil.
Michel dit que le ciel est pur depuis deux mois.

Je ne suis ni triste, ni gai; l’air d’ici vous emplit d’une exaltation
très vague et vous fait connaître un état qui paraît aussi loin de la
gaîté que de la peine; peut-être que c’est le bonheur.

Nous restons auprès de Michel; nous ne voulons pas le quitter; tu
comprendras pourquoi, si tu veux bien lire ces pages; c’est donc ici,
dans sa demeure, que nous attendons ta réponse; ne tarde pas.

Tu sais quelle amitié de collège, forte déjà, mais chaque année grandie,
liait Michel à Denis, à Daniel, à moi. Entre nous quatre une sorte de
pacte fut conclu: au moindre appel de l’un devaient répondre les trois
autres. Quand donc je reçus de Michel ce mystérieux cri d’alarme, je
prévins aussitôt Daniel et Denis, et tous trois, quittant tout, nous
partîmes.

Nous n’avions pas revu Michel depuis trois ans. Il s’était marié, avait
emmené sa femme en voyage, et, lors de son dernier passage à Paris,
Denis était en Grèce, Daniel en Russie, moi retenu, tu le sais, auprès
de notre père malade. Nous n’étions pourtant pas restés sans nouvelles;
mais celles que Silas et Will, qui l’avaient revu, nous donnèrent,
n’avaient pu que nous étonner. Un changement se produisait en lui, que
nous n’expliquions pas encore. Ce n’était plus le puritain très docte de
naguère, aux gestes maladroits à force d’être convaincus, aux regards si
clairs que devant eux souvent nos trop libres propos s’arrêtèrent.
C’était... mais pourquoi t’indiquer déjà ce que son récit va te dire?

Je t’adresse donc ce récit, tel que Denis, Daniel et moi l’entendîmes.
Michel le fit sur sa terrasse où près de lui nous étions étendus dans
l’ombre et dans la clarté des étoiles. A la fin du récit, nous avons vu
le jour se lever sur la plaine. La maison de Michel la domine, ainsi que
le village dont elle n’est distante que peu. Par la chaleur, et toutes
les moissons fauchées, cette plaine ressemble au désert.

La maison de Michel, bien que pauvre et bizarre, est charmante. L’hiver,
on souffrirait du froid, car pas de vitres aux fenêtres; ou plutôt pas
de fenêtres du tout, mais de vastes trous dans les murs. Il fait si beau
que nous couchons dehors sur des nattes.

Que je te dise encore que nous avions fait bon voyage. Nous sommes
arrivés ici le soir, exténués de chaleur, ivres de nouveauté, nous étant
arrêtés à peine à Alger, puis à Constantine. De Constantine un nouveau
train nous emmenait jusqu’à Sidi b. M. où une carriole attendait. La
route cesse loin du village. Celui-ci perche au haut d’un roc comme
certains bourgs de l’Ombrie. Nous montâmes à pied; deux mulets avaient
pris nos valises. Quand on y vient par ce chemin, la maison de Michel
est la première du village. Un jardin fermé de murs bas, ou plutôt un
enclos l’entoure, où croissent trois grenadiers déjetés et un superbe
laurier-rose. Un enfant kabyle était là, qui s’est enfui dès notre
approche, escaladant le mur sans façon.

Michel nous a reçus sans témoigner de joie; très simple, il semblait
craindre toute manifestation de tendresse; mais sur le seuil, d’abord,
il embrassa chacun de nous trois gravement.

Jusqu’à la nuit nous n’échangeâmes pas dix paroles. Un dîner presque
tout frugal était prêt dans un salon dont les somptueuses décorations
nous étonnèrent, mais que t’expliquera le récit de Michel. Puis il nous
servit le café qu’il prit soin de faire lui-même. Puis nous montâmes sur
la terrasse d’où la vue à l’infini s’étendait, et, tous trois, pareils
aux trois amis de Job, nous attendîmes, admirant sur la plaine en feu le
déclin brusque de la journée.

Quand ce fut la nuit, Michel dit:




PREMIÈRE PARTIE




I


Mes chers amis, je vous savais fidèles. A mon appel vous êtes accourus,
tout comme j’eusse fait au vôtre. Pourtant voici trois ans que vous ne
m’aviez vu. Puisse votre amitié, qui résiste si bien à l’absence,
résister aussi bien au récit que je veux vous faire. Car si je vous
appelai brusquement, et vous fis voyager jusqu’à ma demeure lointaine,
c’est pour vous voir, uniquement, et pour que vous puissiez m’entendre.
Je ne veux pas d’autre secours que celui-là: vous parler. Car je suis à
tel point de ma vie que je ne peux plus dépasser. Pourtant ce n’est pas
lassitude. Mais je ne comprends plus. J’ai besoin... J’ai besoin de
parler, vous dis-je. Savoir se libérer n’est rien; l’ardu, c’est savoir
être libre.--Souffrez que je parle de moi; je vais vous raconter ma vie,
simplement, sans modestie et sans orgueil, plus simplement que si je
parlais à moi-même. Écoutez-moi:

                   *       *       *       *       *

La dernière fois que nous nous vîmes, c’était, il m’en souvient, aux
environs d’Angers, dans la petite église de campagne où mon mariage se
célébrait. Le public était peu nombreux, et l’excellence des amis
faisait de cette cérémonie banale une cérémonie touchante. Il me
semblait que l’on était ému, et cela m’émouvait moi-même. Dans la maison
de celle qui devenait ma femme, un court repas vous réunit à nous au
sortir de l’église; puis la voiture commandée nous emmena, selon l’usage
qui joint en nos esprits, à l’idée d’un mariage, la vision d’un quai de
départ.

Je connaissais très peu ma femme et pensais, sans en trop souffrir,
qu’elle ne me connaissait pas davantage. Je l’avais épousée sans amour,
beaucoup pour complaire à mon père, qui, mourant, s’inquiétait de me
laisser seul. J’aimais mon père tendrement; occupé par son agonie, je ne
songeai, en ces tristes moments, qu’à lui rendre sa fin plus douce; et
ainsi j’engageai ma vie sans savoir ce que pouvait être la vie. Nos
fiançailles au chevet du mourant furent sans rires, mais non sans grave
joie, tant la paix qu’en obtint mon père fut grande. Si je n’aimais pas,
dis-je, ma fiancée, du moins n’avais-je jamais aimé d’autre femme. Cela
suffisait à mes yeux pour assurer notre bonheur; et, m’ignorant encore
moi-même, je crus me donner tout à elle. Elle était orpheline, elle
aussi, et vivait avec ses deux frères. Marceline avait à peine vingt
ans; j’en avais quatre de plus qu’elle.

J’ai dit que je ne l’aimais point; du moins n’éprouvais-je pour elle
rien de ce qu’on appelle amour, mais je l’aimais, si l’on veut entendre
par là de la tendresse, une sorte de pitié, enfin une estime assez
grande. Elle était catholique et je suis protestant... mais je croyais
l’être si peu! Le prêtre m’accepta; moi j’acceptai le prêtre; cela se
joua sans impair.

Mon père était, comme l’on dit, «athée»; du moins je le suppose,
n’ayant, par une sorte d’invincible pudeur que je crois bien qu’il
partageait, jamais pu causer avec lui de ses croyances. Le grave
enseignement huguenot de ma mère s’était, avec sa belle image, lentement
effacé en mon cœur; vous savez que je la perdis jeune. Je ne soupçonnais
pas encore combien cette première morale d’enfant nous maîtrise, ni
quels plis elle laisse à l’esprit. Cette sorte d’austérité dont ma mère
m’avait laissé le goût en m’en inculquant les principes, je la reportai
toute à l’étude. J’avais quinze ans quand je perdis ma mère; mon père
s’occupa de moi, m’entoura et mit sa passion à m’instruire. Je savais
déjà bien le latin et le grec; avec lui j’appris vite l’hébreu, le
sanscrit, et enfin le persan et, l’arabe. Vers vingt ans, j’étais si
chauffé qu’il osait m’associer à ses travaux. Il s’amusait à me
prétendre son égal et voulut m’en donner la preuve. L’_Essai sur les
cultes phrygiens_, qui parut sous son nom, fut mon œuvre; à peine
l’avait-il revu; rien jamais ne lui valut tant d’éloges. Il fut ravi.
Pour moi, j’étais confus de voir cette supercherie réussir. Mais
désormais je fus lancé. Les savants les plus érudits me traitaient comme
leur collègue. Je souris maintenant de tous les honneurs qu’on me fit...
Ainsi j’atteignis vingt-cinq ans, n’ayant presque rien regardé que des
ruines ou des livres, et ne connaissant rien de la vie; j’usais dans le
travail une ferveur singulière. J’aimais quelques amis (vous en fûtes),
mais plutôt l’amitié qu’eux-mêmes; mon dévouement pour eux était grand,
mais c’était besoin de noblesse; je chérissais en moi chaque beau
sentiment. Au demeurant, j’ignorais mes amis, comme je m’ignorais
moi-même. Pas un instant ne me survint l’idée que j’eusse pu mener une
existence différente ni qu’on pût vivre différemment.

A mon père et à moi des choses simples suffisaient; nous dépensions si
peu tous deux, que j’atteignis mes vingt-cinq ans sans savoir que nous
étions riches. J’imaginais, sans y songer souvent, que nous avions
seulement de quoi vivre; et j’avais pris, près de mon père, des
habitudes d’économie telles que je fus presque gêné quand je compris que
nous possédions beaucoup plus. J’étais à ce point distrait de ces
choses, que ce ne fut même pas après le décès de mon père, dont j’étais
unique héritier, que je pris conscience un peu plus nette de ma fortune,
mais seulement lors du contrat de mon mariage, et pour m’apercevoir du
même coup que Marceline ne m’apportait presque rien.

Une autre chose que j’ignorais, plus importante encore peut-être, c’est
que j’étais d’une santé très délicate. Comment l’eussé-je su, ne l’ayant
pas mise à l’épreuve? J’avais des rhumes de temps à autre, et les
soignais négligemment. La vie trop calme que je menais m’affaiblissait
et me préservait à la fois. Marceline, au contraire, semblait robuste;
et qu’elle le fût plus que moi, c’est ce que nous devions bientôt
apprendre.

                   *       *       *       *       *

Le soir même de nos noces, nous couchions dans mon appartement de Paris,
où l’on nous avait préparé deux chambres. Nous ne restâmes à Paris que
le temps qu’il fallut pour d’indispensables emplettes, puis gagnâmes
Marseille, d’où nous nous embarquâmes aussitôt pour Tunis.

Les soins urgents, l’étourdissement des derniers événements trop
rapides, l’indispensable émotion des noces venant sitôt après celle plus
réelle de mon deuil, tout cela m’avait épuisé. Ce ne fut que sur le
bateau que je pus sentir ma fatigue. Jusqu’alors chaque occupation, en
l’accroissant, m’en distrayait. Le loisir obligé du bord me permettait
enfin de réfléchir. C’était, me semblait-il, pour la première fois.

Pour la première fois aussi, je consentais d’être privé longtemps de mon
travail. Je ne m’étais accordé jusqu’alors que de courtes vacances. Un
voyage en Espagne avec mon père, peu de temps après la mort de ma mère,
avait, il est vrai, duré plus d’un mois; un autre, en Allemagne, six
semaines; d’autres encore; mais toujours des voyages d’études; mon père
ne s’y distrayait point de ses recherches très précises; moi, sitôt que
je ne l’y suivais plus, je lisais. Et pourtant, à peine avions-nous
quitté Marseille, divers souvenirs de Grenade et de Séville se
ravivèrent, de ciel plus pur, d’ombres plus franches, de fêtes, de rires
et de chants. Voilà ce que nous allons retrouver, pensai-je. Je montai
sur le pont du navire et regardai Marseille s’écarter.

Puis, brusquement, je songeai que je délaissais un peu Marceline.

Elle était assise à l’avant; je m’approchai, et, pour la première fois
vraiment, la regardai.

Marceline était très jolie. Vous le savez; vous l’avez vue. Je me
reprochai de ne m’en être pas d’abord aperçu. Je la connaissais trop
pour la voir avec nouveauté; nos familles de tout temps étaient liées;
je l’avais vue grandir; j’étais habitué à sa grâce... Pour la première
fois je m’étonnai, tant cette grâce me parut grande.

Sur un simple chapeau de paille noire elle laissait flotter un grand
voile. Elle était blonde, mais ne paraissait pas délicate. Sa jupe et
son corsage pareils étaient faits d’un châle écossais que nous avions
choisi ensemble. Je n’avais pas voulu qu’elle s’assombrît de mon deuil.

Elle sentit que je la regardais, se retourna vers moi... Jusqu’alors je
n’avais eu près d’elle qu’un empressement de commande; je remplaçais,
tant bien que mal, l’amour par une sorte de galanterie froide qui, je le
voyais bien, l’importunait un peu; Marceline sentit-elle à cet instant
que je la regardais pour la première fois d’une manière différente? A
son tour, elle me regarda fixement; puis, très tendrement, me sourit.
Sans parler, je m’assis près d’elle. J’avais vécu pour moi ou du moins
selon moi jusqu’alors; je m’étais marié sans imaginer en ma femme autre
chose qu’un camarade, sans songer bien précisément que, de notre union,
ma vie pourrait être changée. Je venais de comprendre enfin que là
cessait le monologue.

Nous étions tous deux seuls sur le pont. Elle tendit son front vers moi;
je la pressai doucement contre moi; elle leva les yeux; je l’embrassai
sur les paupières, et sentis brusquement, à la faveur de mon baiser, une
sorte de pitié nouvelle; elle m’emplit si violemment, que je ne pus
retenir mes larmes.

--Qu’as-tu donc? me dit Marceline.

Nous commençâmes à parler. Ses propos charmants me ravirent. Je m’étais
fait, comme j’avais pu, quelques idées sur la sottise des femmes. Près
d’elle, ce soir-là, ce fut moi qui me parus gauche et stupide.

Ainsi donc, celle à qui j’attachais ma vie avait sa vie propre et
réelle! L’importance de cette pensée m’éveilla plusieurs fois cette
nuit; plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir, sur
l’autre couchette plus bas, Marceline, ma femme, dormir.

Le lendemain, le ciel était splendide; la mer calme à peu près. Quelques
conversations point pressées diminuèrent encore notre gêne. Le mariage
vraiment commençait. Au matin du dernier jour d’octobre, nous
débarquâmes à Tunis.

                   *       *       *       *       *

Mon intention était de n’y rester que peu de jours. Je vous confesserai
ma sottise: rien dans ce pays neuf ne m’attirait que Carthage et
quelques ruines romaines: Timgat, dont Octave m’avait parlé, les
mosaïques de Sousse et surtout l’amphithéâtre d’El Djem, où je me
proposais de courir sans tarder. Il fallait d’abord gagner Sousse, puis
de Sousse prendre la voiture des postes; je voulais que rien d’ici là ne
fût digne de m’occuper.

Pourtant Tunis me surprit fort. Au toucher de nouvelles sensations
s’émouvaient telles parties de moi, des facultés endormies qui, n’ayant
pas encore servi, avaient gardé toute leur mystérieuse jeunesse. J’étais
plus étonné, ahuri, qu’amusé, et ce qui me plaisait surtout, c’était la
joie de Marceline.

Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande; mais j’eusse
trouvé honteux d’y céder. Je toussais et sentais au haut de la poitrine
un trouble étrange. Nous allons vers le sud, pensai-je; la chaleur me
remettra.

La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures; elle traverse
El Djem à une heure du matin. Nous avions retenu les places du coupé. Je
m’attendais à trouver une guimbarde inconfortable; nous étions au
contraire assez commodément installés. Mais le froid!... Par quelle
puérile confiance en la douceur d’air du Midi, légèrement vêtus tous
deux, n’avions-nous emporté qu’un châle? Sitôt sortis de Sousse et de
l’abri de ses collines, le vent commença de souffler. Il faisait de
grands bonds sur la plaine, hurlait, sifflait, entrait par chaque fente
des portières; rien ne pouvait en préserver. Nous arrivâmes tout
transis, moi, de plus, exténué par les cahots de la voiture, et par une
horrible toux qui me secouait encore plus. Quelle nuit!--Arrivés à El
Djem, pas d’auberge; un affreux bordj en tenait lieu: que faire? La
diligence repartait. Le village était endormi; dans la nuit qui
paraissait immense, on entrevoyait vaguement la masse informe des
ruines; des chiens hurlaient. Nous rentrâmes dans une salle terreuse où
deux lits misérables étaient dressés. Marceline tremblait de froid, mais
là du moins le vent ne nous atteignait plus.

Le lendemain fut un jour morne. Nous fûmes surpris, en sortant, de voir
un ciel uniformément gris. Le vent soufflait toujours, mais moins
impétueusement que la veille. La diligence ne devait repasser que le
soir... Ce fut, vous dis-je, un jour lugubre. L’amphithéâtre, en
quelques instants parcouru, me déçut; même il me parut laid, sous ce
ciel terne. Peut-être ma fatigue aidait-elle, augmentait-elle mon ennui.
Vers le milieu du jour, par désœuvrement, j’y revins, cherchant en vain
quelques inscriptions sur les pierres. Marceline, à l’abri du vent,
lisait un livre anglais qu’elle avait par bonheur emporté. Je revins
m’asseoir auprès d’elle.

--Quel triste jour! Tu ne t’ennuies pas trop? lui dis-je.

--Non, tu vois: je lis.

--Que sommes-nous venus faire ici? Tu n’as pas froid, au moins.

--Pas trop. Et toi? C’est vrai! tu es tout pâle.

--Non...

La nuit, le vent reprit sa force... Enfin la diligence arriva. Nous
repartîmes.

Dès les premiers cahots je me sentis brisé. Marceline, très fatiguée,
s’endormit vite sur mon épaule. Mais ma toux va la réveiller, pensai-je,
et doucement, doucement, me dégageant, je l’inclinai vers la paroi de la
voiture. Cependant je ne toussais plus, non: je crachais; c’était
nouveau; j’amenais cela sans effort; cela venait par petits coups, à
intervalles réguliers; c’était une sensation si bizarre que d’abord je
m’en amusai presque, mais je fus bien vite écœuré par le goût inconnu
que cela me laissait dans la bouche. Mon mouchoir fut vite hors d’usage.
Déjà j’en avais plein les doigts. Vais-je réveiller Marceline?...
Heureusement je me souvins d’un grand foulard qu’elle passait à sa
ceinture. Je m’en emparai doucement. Les crachats que je ne retins plus
vinrent avec plus d’abondance. J’en étais extraordinairement soulagé.
C’est la fin du rhume, pensai-je. Soudain je me sentis très faible; tout
se mit à tourner et je crus que j’allais me trouver mal. Vais-je la
réveiller?... ah! fi!... (J’ai gardé, je crois, de mon enfance puritaine
la haine de tout abandon par faiblesse; je le nomme aussitôt lâcheté.)
Je me repris, me cramponnai, finis par maîtriser mon vertige... Je me
crus sur mer de nouveau, et le bruit des roues devenait le bruit de la
lame... Mais j’avais cessé de cracher.

Puis, je roulai dans une sorte de sommeil.

Quand j’en sortis, le ciel était déjà plein d’aube; Marceline dormait
encore. Nous approchions. Le foulard que je tenais à la main était
sombre, de sorte qu’il n’y paraissait rien d’abord; mais, quand je
ressortis mon mouchoir, je vis avec stupeur qu’il était plein de sang.

Ma première pensée fut de cacher ce sang à Marceline. Mais
comment?--J’en étais tout taché; j’en voyais partout, à présent; mes
doigts surtout...--J’aurai saigné du nez... C’est cela; si elle
interroge, je lui dirai que j’ai saigné du nez.

Marceline dormait toujours. On arriva. Elle dut descendre d’abord et ne
vit rien. On nous avait gardé deux chambres. Je pus m’élancer dans la
mienne, laver, faire disparaître le sang. Marceline n’avait rien vu.

Pourtant je me sentais très faible et fis monter du thé pour nous deux.
Et tandis qu’elle l’apprêtait, très calme, un peu pâle elle-même,
souriante, une sorte d’irritation me vint de ce qu’elle n’eût rien su
voir. Je me sentais injuste, il est vrai, me disais: si elle n’a rien
vu, c’est que je cachais bien; n’importe; rien n’y fit; cela grandit en
moi comme un instinct, m’envahit... à la fin cela fut trop fort; je n’y
tins plus: comme distraitement, je lui dis:

--J’ai craché le sang, cette nuit.

Elle n’eut pas un cri; simplement elle devint beaucoup plus pâle,
chancela, voulut se retenir, et tomba lourdement sur le plancher.

Je m’élançai vers elle avec une sorte de rage: Marceline!
Marceline!--Allons bon! qu’ai-je fait! Ne suffisait-il pas que _moi_ je
sois malade?--Mais j’étais, je l’ai dit, très faible; peu s’en fallut
que je ne me trouvasse mal à mon tour. J’ouvris la porte; j’appelai; on
accourut.

Dans ma valise se trouvait, je m’en souvins, une lettre d’introduction
auprès d’un officier de la ville; je m’autorisai de ce mot pour envoyer
chercher le major.

Marceline cependant s’était remise; à présent elle était au chevet de
mon lit, dans lequel je tremblais de fièvre. Le major arriva, nous
examina tous les deux: Marceline n’avait rien, affirma-t-il, et ne se
ressentait pas de sa chute; moi j’étais atteint gravement; même il ne
voulut pas se prononcer et promit de revenir avant le soir.

Il revint, me sourit, me parla et me donna divers remèdes. Je compris
qu’il me condamnait.--Vous l’avouerai-je? Je n’eus pas un sursaut.
J’étais las. Je m’abandonnai, simplement.--«Après tout, que m’offrait la
vie? J’avais bien travaillé jusqu’au bout, fait résolument et
passionnément mon devoir. Le reste... ah! que m’importe?» pensai-je, en
trouvant suffisamment beau mon stoïcisme. Mais ce dont je souffrais,
c’était de la laideur du lieu. «Cette chambre d’hôtel est affreuse»--et
je la regardai. Brusquement, je songeai qu’à côté, dans une chambre
pareille, était ma femme, Marceline; et je l’entendis qui parlait. Le
docteur n’était pas parti; il s’entretenait avec elle; il s’efforçait de
parler bas. Un peu de temps passa: je dus dormir...

Quand je me réveillai, Marceline était là. Je compris qu’elle avait
pleuré. Je n’aimais pas assez la vie pour avoir pitié de moi-même; mais
la laideur de ce lieu me gênait; presque avec volupté mes yeux se
reposaient sur elle.

A présent, près de moi, elle écrivait. Elle me paraissait jolie. Je la
vis fermer plusieurs lettres. Puis elle se leva, s’approcha de mon lit,
tendrement prit ma main:

--Comment te sens-tu maintenant? me dit-elle. Je souris, lui dis
tristement:

--Guérirai-je? Mais, aussitôt, elle me répondit:--Tu guériras!--avec une
conviction si passionnée que, presque convaincu moi-même, j’eus comme un
confus sentiment de tout ce que la vie pouvait être, de son amour à
elle, la vague vision de si pathétiques beautés, que les larmes
jaillirent de mes yeux et que je pleurai longuement sans pouvoir ni
vouloir m’en défendre.

Par quelle violence d’amour elle put me faire quitter Sousse; entouré de
quels soins charmants, protégé, secouru, veillé... de Sousse à Tunis,
puis de Tunis à Constantine, Marceline fut admirable. C’est à Biskra que
je devais guérir. Sa confiance était parfaite; son zèle ne retomba pas
un instant. Elle préparait tout, dirigeait les départs et s’assurait des
logements. Elle ne pouvait faire, hélas! que ce voyage fût moins atroce.
Je crus plusieurs fois devoir m’arrêter et finir. Je suais comme un
moribond, j’étouffais, par moments perdais connaissance. A la fin du
troisième jour, j’arrivai à Biskra comme mort.




II


Pourquoi parler des premiers jours? Qu’en reste-t-il? Leur affreux
souvenir est sans voix. Je ne savais plus ni qui, ni où j’étais. Je
revois seulement, au-dessus de mon lit d’agonie, Marceline, ma femme, ma
vie, se pencher. Je sais que ses soins passionnés, que son amour seul,
me sauvèrent. Un jour enfin, comme un marin perdu qui aperçoit la terre,
je sentis qu’une lueur de vie se réveillait; je pus sourire à Marceline.
Pourquoi raconter tout cela? L’important, c’était que la mort m’eût
touché, comme l’on dit, de son aile. L’important, c’est qu’il devînt
pour moi très étonnant que je vécusse, c’est que le jour devînt pour moi
d’une lumière inespérée. Avant, pensais-je, je ne comprenais pas que je
vivais. Je devais faire de la vie la palpitante découverte.

Le jour vint où je pus me lever. Je fus complètement séduit par notre
home. Ce n’était presque qu’une terrasse. Quelle terrasse! Ma chambre et
celle de Marceline y donnaient; elle se prolongeait sur des toits. L’on
voyait, lorsqu’on en avait atteint la partie la plus haute, par-dessus
les maisons, des palmiers; par-dessus les palmiers, le désert. L’autre
côté de la terrasse touchait aux jardins de la ville; les branches des
derniers mimosas l’ombrageaient; enfin elle longeait la cour, une petite
cour régulière, plantée de six palmiers réguliers, et finissait à
l’escalier qui la reliait à la cour. Ma chambre était vaste, aérée; murs
blanchis à la chaux, rien aux murs; une petite porte menait à la chambre
de Marceline; une grande porte vitrée ouvrait sur la terrasse.

Là coulèrent des jours sans heures. Que de fois, dans ma solitude, j’ai
revu ces lentes journées!... Marceline est auprès de moi. Elle lit; elle
coud; elle écrit. Je ne fais rien. Je la regarde. O Marceline!
Marceline!... Je regarde. Je vois le soleil; je vois l’ombre; je vois la
ligne de l’ombre se déplacer; j’ai si peu à penser, que je l’observe. Je
suis encore très faible; je respire très mal; tout me fatigue, même
lire; d’ailleurs que lire? Être m’occupe assez.

                   *       *       *       *       *

Un matin, Marceline entre en riant:

--Je t’amène un ami, dit-elle; et je vois entrer derrière elle un petit
Arabe au teint brun. Il s’appelle Bachir, a de grands yeux silencieux
qui me regardent. Je suis plutôt un peu gêné, et cette gêne déjà me
fatigue; je ne dis rien, parais fâché. L’enfant, devant la froideur de
mon accueil, se déconcerte, se retourne vers Marceline, et, avec un
mouvement de grâce animale et câline, se blottit contre elle, lui prend
la main, l’embrasse avec un geste qui découvre ses bras nus. Je remarque
qu’il est tout nu sous sa mince gandoura blanche et sous son burnous
rapiécé.

--Allons! assieds-toi là, dit Marceline qui voit ma gêne. Amuse-toi
tranquillement.

Le petit s’assied par terre, sort un couteau du capuchon de son burnous,
un morceau de djerid, et commence à le travailler. C’est un sifflet, je
crois, qu’il veut faire.

Au bout d’un peu de temps, je ne suis plus gêné par sa présence. Je le
regarde; il semble avoir oublié qu’il est là. Ses pieds sont nus; ses
chevilles sont charmantes, et les attaches de ses poignets. Il manie son
mauvais couteau avec une amusante adresse. Vraiment, vais-je
m’intéresser à cela? Ses cheveux sont rasés à la manière arabe; il porte
une pauvre chéchia qui n’a qu’un trou à la place du gland. La gandoura,
un peu tombée, découvre sa mignonne épaule. J’ai besoin de la toucher.
Je me penche; il se retourne et me sourit. Je fais signe qu’il doit me
passer son sifflet, le prends et feins de l’admirer beaucoup. A présent
il veut partir. Marceline lui donne un gâteau, moi deux sous.

Le lendemain, pour la première fois, je m’ennuie; j’attends; j’attends
quoi? je me sens désœuvré, inquiet. Enfin je n’y tiens plus:

--Bachir ne vient donc pas, ce matin, Marceline?

--Si tu veux, je vais le chercher.

Elle me laisse, descend; au bout d’un instant rentre seule. Qu’a fait de
moi la maladie? Je suis triste à pleurer de la voir revenir sans Bachir.

--Il était trop tard, me dit-elle; les enfants ont quitté l’école et se
sont dispersés partout. Il y en a de charmants, sais-tu. Je crois que
maintenant tous me connaissent.

--Au moins, tâche qu’il soit là demain.

Le lendemain, Bachir revint. Il s’assit comme l’avant-veille, sortit son
couteau, voulut tailler un bois trop dur, et fit si bien qu’il s’enfonça
la lame dans le pouce. J’eus un frisson d’horreur; il en rit, montra la
coupure brillante et s’amusa de voir couler son sang. Quand il riait, il
découvrait des dents très blanches; il lécha plaisamment sa blessure; sa
langue était rose comme celle d’un chat. Ah! qu’il se portait bien!
C’était là ce dont je m’éprenais en lui: la santé. La santé de ce petit
corps était belle.

Le jour suivant, il apporta des billes. Il voulut me faire jouer.
Marceline n’était pas là; elle m’eût retenu. J’hésitai, regardai Bachir;
le petit me saisit le bras, me mit les billes dans la main, me força. Je
m’essoufflais beaucoup à me baisser, mais j’essayai de jouer quand même.
Le plaisir de Bachir me charmait. Enfin je n’en pus plus. J’étais en
nage. Je rejetai les billes et me laissai tomber dans un fauteuil.
Bachir, un peu troublé, me regardait.

--Malade? dit-il gentiment; le timbre de sa voix était exquis. Marceline
rentra.

--Emmène-le, lui dis-je; je suis fatigué, ce matin.

Quelques heures après, j’eus un crachement de sang. C’était comme je
marchais péniblement sur la terrasse; Marceline était occupée dans sa
chambre; heureusement elle n’en put rien voir. J’avais fait, par
essoufflement, une aspiration plus profonde, et tout à coup c’était
venu. Cela m’avait empli la bouche... mais ce n’était plus du sang
clair, comme lors des premiers crachements; c’était un gros affreux
caillot que je crachai par terre avec dégoût.

Je fis quelques pas, chancelant. J’étais horriblement ému. Je tremblais.
J’avais peur; j’étais en colère. Car jusqu’alors j’avais pensé que, pas
à pas, la guérison allait venir et qu’il ne restait qu’à l’attendre. Cet
accident brutal venait de me rejeter en arrière. Chose étrange, les
premiers crachements ne m’avaient pas fait tant d’effet; je me souvenais
à présent qu’ils m’avaient laissé presque calme. D’où venait donc ma
peur, mon horreur, à présent? C’est que je commençais, hélas! d’aimer la
vie.

Je revins en arrière, me courbai, retrouvai mon crachat, pris une paille
et, soulevant le caillot, le déposai sur mon mouchoir. Je regardai.
C’était un vilain sang presque noir, quelque chose de gluant,
d’épouvantable. Je songeai au beau sang rutilant de Bachir. Et soudain
me prit un désir, une envie, quelque chose de plus furieux, de plus
impérieux que tout ce que j’avais ressenti jusqu’alors: vivre! je veux
vivre. Je veux vivre. Je serrai les dents, les poings, me concentrai
tout entier éperdument, désolément, dans cet effort vers l’existence.

J’avais reçu la veille une lettre de T***; en réponse à d’anxieuses
questions de Marceline, elles était pleine de conseils médicaux; T***
avait même joint à sa lettre quelques brochures de vulgarisation
médicale et un livre plus spécial, qui pour cela me parut plus sérieux.
J’avais lu négligemment la lettre et point du tout les imprimés; d’abord
parce que la ressemblance de ces brochures avec les petits traités
moraux dont on avait gavé mon enfance, ne me disposait pas en leur
faveur; parce qu’aussi tous les conseils m’importunaient; puis, je ne
pensais pas que ces «Conseils aux tuberculeux», «Cure pratique de la
tuberculose», pussent s’appliquer à mon cas. Je ne me croyais pas
tuberculeux. Volontiers j’attribuais ma première hémoptysie à une cause
différente; ou plutôt, à vrai dire, je ne l’attribuais à rien, évitais
d’y penser, n’y pensais guère, et me jugeais, sinon guéri, du moins près
de l’être... Je lus la lettre; je dévorai le livre, les traités.
Brusquement, avec une évidence effarante, il m’apparut que je ne m’étais
pas soigné comme il fallait. Jusqu’alors je m’étais laissé vivre, me
fiant au plus vague espoir; brusquement ma vie m’apparut attaquée,
attaquée atrocement à son centre. Un ennemi nombreux, actif, vivait en
moi. Je l’écoutai: je l’épiai; je le sentis. Je ne le vaincrais pas sans
lutte... et j’ajoutais à demi-voix, comme pour mieux m’en convaincre
moi-même: c’est une affaire de volonté.

Je me mis en état d’hostilité.

Le soir tombait: j’organisai ma stratégie. Pour un temps, seule ma
guérison devait devenir mon étude; mon devoir, c’était ma santé; il
fallait juger bon, nommer _Bien_, tout ce qui m’était salutaire,
oublier, repousser tout ce qui ne guérissait pas. Avant le repas du
soir, pour la respiration, l’exercice, la nourriture, j’avais pris des
résolutions.

Nous prenions nos repas dans une sorte de petit kiosque que la terrasse
enveloppait de toutes parts. Seuls, tranquilles, loin de tout,
l’intimité de nos repas était charmante. D’un hôtel voisin, un vieux
nègre nous apportait une passable nourriture. Marceline surveillait les
menus, commandait un plat, en repoussait tel autre... N’ayant pas très
grand’faim d’ordinaire, je ne souffrais pas trop des plats manqués, ni
des menus insuffisants. Marceline, habituée elle-même à ne pas beaucoup
se nourrir, ne savait pas, ne se rendait pas compte que je ne mangeais
pas assez. Manger beaucoup était, de toutes mes résolutions, la
première. Je prétendais la mettre à exécution dès ce soir. Je ne pus.
Nous avions je ne sais quel potage immangeable, puis un rôti
ridiculement trop cuit.

Mon irritation fut si vive que, la reportant sur Marceline, je me
répandis devant elle en paroles immodérées. Je l’accusai; il semblait, à
m’entendre, qu’elle eût dû se sentir responsable de la mauvaise qualité
de ces mets. Ce petit retard au régime que j’avais résolu d’adopter
devenait de la plus grave importance; j’oubliais les jours précédents;
ce repas manqué gâtait tout. Je m’entêtai. Marceline dut descendre en
ville chercher une conserve, un pâté de n’importe quoi.

Elle revint bientôt avec une petite terrine que je dévorai presque
entière, comme pour nous prouver à tous deux combien j’avais besoin de
manger plus.

Ce même soir nous arrêtâmes ceci. Les repas seraient beaucoup meilleurs:
plus nombreux aussi, un toutes les trois heures; le premier dès 6 h. 30.
Une abondante provision de conserves de toutes sortes suppléerait les
médiocres plats de l’hôtel...

                   *       *       *       *       *

Je ne pus dormir cette nuit, tant le pressentiment de mes nouvelles
vertus me grisait. J’avais, je pense, un peu de fièvre; une bouteille
d’eau minérale était là; j’en bus un verre, deux verres; à la troisième
fois, buvant à même, j’achevai toute la bouteille d’un coup. Je
repassais ma volonté comme une leçon qu’on repasse; j’apprenais mon
hostilité, la dirigeais sur toutes choses; je devais lutter contre tout:
mon salut dépendait de moi seul.

Enfin, je vis la nuit pâlir; le jour parut.

Ç’avait été ma veillée d’armes.

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, c’était dimanche. Je ne m’étais jusqu’alors pas inquiété,
l’avouerai-je, des croyances de Marceline; par indifférence ou pudeur,
il me semblait que cela ne me regardait pas; puis je n’y attachais pas
d’importance... Ce jour-là, Marceline se rendit à la messe. J’appris au
retour qu’elle avait prié pour moi. Je la regardai fixement, puis, avec
le plus de douceur que je pus:

--Il ne faut pas prier pour moi, Marceline.

--Pourquoi? dit-elle, un peu troublée.

--Je n’aime pas les protections.

--Tu repousses l’aide de Dieu?

--Après, il aurait droit à ma reconnaissance. Cela crée des obligations;
je n’en veux pas.

Nous avions l’air de plaisanter, mais ne nous méprenions nullement sur
l’importance de nos paroles.

--Tu ne guériras pas tout seul, pauvre ami, soupira-t-elle.

--Alors, tant pis... Puis, voyant sa tristesse, j’ajoutai moins
brutalement: Tu m’aideras.




III


Je vais parler longuement de mon corps. Je vais en parler tant, qu’il
vous semblera tout d’abord que j’oublie la part de l’esprit. Ma
négligence, en ce récit, est volontaire: elle était réelle là-bas. Je
n’avais pas de force assez pour entretenir double vie; l’esprit et le
reste, pensais-je, j’y songerai plus tard, quand j’irai mieux.

J’étais encore loin d’aller bien. Pour un rien j’étais en sueur et pour
un rien je prenais froid; j’avais, comme disait Rousseau, «la courte
haleine»; parfois un peu de fièvre; souvent, dès le matin, un sentiment
d’affreuse lassitude, et je restais, alors, prostré dans un fauteuil,
indifférent à tout, égoïste, m’occupant très uniquement à tâcher de bien
respirer. Je respirais péniblement, avec méthode, soigneusement; mes
expirations se faisaient avec deux saccades, que ma volonté surtendue ne
pouvait complètement retenir; longtemps après encore, je ne les évitais
qu’à force d’attention.

Mais ce dont j’eus le plus à souffrir, ce fut de ma sensibilité maladive
à tout changement de température. Je pense, quand j’y réfléchis
aujourd’hui, qu’un trouble nerveux général s’ajoutait à la maladie; je
ne puis expliquer autrement une série de phénomènes, irréductibles, me
semble-t-il, au simple état tuberculeux. J’avais toujours ou trop chaud
ou trop froid; me couvrais aussitôt avec une exagération ridicule, ne
cessais de frissonner que pour suer, me découvrais un peu, et
frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. Des parties de mon corps
se glaçaient, devenaient, malgré leur sueur, froides au toucher comme un
marbre; rien ne les pouvait plus réchauffer. J’étais sensible au froid à
ce point qu’un peu d’eau tombée sur mon pied, lorsque je faisais ma
toilette, m’enrhumait; sensible au chaud de même. Je gardai cette
sensibilité, la garde encore, mais, aujourd’hui, c’est pour
voluptueusement en jouir. Toute sensibilité très vive peut, suivant que
l’organisme est robuste ou débile, devenir, je le crois, cause de délice
ou de gêne. Tout ce qui me troublait naguère m’est devenu délicieux.

Je ne sais comment j’avais fait jusqu’alors pour dormir avec les vitres
closes; sur les conseils de T*** j’essayai donc de les ouvrir la nuit;
un peu, d’abord; bientôt je les poussai toutes grandes; bientôt ce fut
une habitude, un besoin tel que, dès que la fenêtre était refermée,
j’étouffais. Avec quelles délices plus tard sentirai-je entrer vers moi
le vent des nuits, le clair de lune!...

Il me tarde enfin d’en finir avec ces premiers bégaiements de santé.
Grâce à des soins constants en effet, à l’air pur, à la meilleure
nourriture, je ne tardai pas d’aller mieux. Jusqu’alors, craignant
l’essoufflement de l’escalier, je n’avais pas osé quitter la terrasse;
dans les derniers jours de janvier, enfin, je descendis, m’aventurai
dans le jardin.

Marceline m’accompagnait, portant un châle. Il était trois heures du
soir. Le vent, souvent violent dans ce pays, et qui m’avait beaucoup
gêné depuis trois jours, était tombé. La douceur d’air était charmante.

Jardin public. Une très large allée le coupait, ombragée par deux rangs
de cette espèce de mimosas très hauts qu’on appelle des cassies. Des
bancs, à l’ombre de ces arbres. Une rivière canalisée, je veux dire plus
profonde que large, à peu près droite, longeant l’allée; puis d’autres
canaux plus petits, divisant l’eau de la rivière, la menant à travers le
jardin, vers les plantes; l’eau lourde est couleur de la terre, couleur
d’argile rose ou grise. Presque pas d’étrangers, quelques Arabes; ils
circulent, et, dès qu’ils ont quitté le soleil, leur manteau blanc prend
la couleur de l’ombre.

Un singulier frisson me saisit quand j’entrai dans cette ombre étrange;
je m’enveloppai de mon châle; pourtant aucun malaise; au contraire...
Nous nous assîmes sur un banc. Marceline se taisait. Des Arabes
passèrent; puis survint une troupe d’enfants. Marceline en connaissait
plusieurs et leur fit signe; ils s’approchèrent. Elle me dit des noms;
il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits
jeux. Tout cela m’agaçait quelque peu et de nouveau revint mon malaise;
je me sentis las et suant. Mais ce qui me gênait, l’avouerai-je, ce
n’était pas les enfants, c’était elle. Oui, si peu que ce fût, je fus
gêné par sa présence. Si je m’étais levé, elle m’aurait suivi; si
j’avais enlevé mon châle, elle aurait voulu le porter; si je l’avais
remis ensuite, elle aurait dit: «Tu n’as pas froid?» Et puis, parler aux
enfants, je ne l’osais pas devant elle: je voyais qu’elle avait ses
protégés; malgré moi, mais par parti pris, moi je m’intéressais aux
autres.

--Rentrons, lui dis-je; et je résolus à part moi de retourner seul au
jardin.

Le lendemain elle avait à sortir vers dix heures: j’en profitai. Le
petit Bachir, qui manquait rarement de venir le matin, prit mon châle;
je me sentais alerte, le cœur léger. Nous étions presque seuls dans
l’allée; je marchais lentement, m’asseyais un instant, repartais. Bachir
suivait, bavard; fidèle et souple comme un chien. Je parvins à l’endroit
du canal où viennent laver les laveuses; au milieu du courant, une
pierre plate est posée; dessus, une fillette couchée et le visage penché
vers l’eau, la main dans le courant, y jetait ou y rattrapait des
brindilles. Ses pieds nus avaient plongé dans l’eau; ils gardaient de ce
bain la trace humide, et là sa peau paraissait plus foncée. Bachir
s’approcha d’elle et lui parla; elle se retourna, me sourit, répondit à
Bachir en arabe.

--C’est ma sœur, me dit-il; puis il m’expliqua que sa mère allait venir
laver du linge, et que sa petite sœur l’attendait. Elle s’appelait
Rhadra, ce qui voulait dire Verte, en arabe. Il disait tout cela d’une
voix charmante, claire, enfantine, autant que l’émotion que j’en avais.

--Elle demande que tu lui donnes deux sous, ajouta-t-il.

Je lui en donnai dix et m’apprêtais à repartir, lorsque arriva la mère,
la laveuse. C’était une femme admirable, pesante, au grand front tatoué
de bleu, qui portait un panier de linge sur la tête, pareille aux
canéphores antiques, et comme elles voilée simplement d’une large étoffe
bleu sombre qui se relève à la ceinture et retombe d’un coup jusqu’aux
pieds. Dès qu’elle vit Bachir, elle l’apostropha rudement. Il répondit
avec violence; la petite fille s’en mêla; entre eux trois s’engagea une
discussion des plus vives. Enfin Bachir, comme vaincu, me fit comprendre
que sa mère avait besoin de lui ce matin; il me tendit mon châle
tristement et je dus repartir tout seul.

Je n’eus pas fait vingt pas que mon châle me parut d’un poids
insupportable; tout en sueur, je m’assis au premier banc que je trouvai.
J’espérais qu’un enfant surviendrait qui me déchargerait de ce faix.
Celui qui vint bientôt, ce fut un grand garçon de quatorze ans, noir
comme un Soudanais, pas timide du tout, qui s’offrit de lui-même. Il se
nommait Ashour. Il m’aurait paru beau s’il n’avait été borgne. Il aimait
à causer, m’apprit d’où venait la rivière, et qu’après le jardin public
elle fuyait dans l’oasis et la traversait en entier. Je l’écoutais,
oubliant ma fatigue. Quelque exquis que me parût Bachir, je le
connaissais trop à présent, et j’étais heureux de changer. Même, je me
promis, un autre jour, de descendre tout seul au jardin et d’attendre,
assis sur un banc, le hasard d’une rencontre heureuse.

Après m’être arrêté quelques instants encore, nous arrivâmes, Ashour et
moi, devant ma porte. Je désirais l’inviter à monter, mais n’osai point,
ne sachant ce qu’en aurait dit Marceline.

Je la trouvai dans la salle à manger, occupée près d’un enfant très
jeune, si malingre et d’aspect si chétif, que j’eus pour lui d’abord
plus de dégoût que de pitié. Un peu craintivement, Marceline me dit:

--Le pauvre petit est malade.

--Ce n’est pas contagieux, au moins? Qu’est-ce qu’il a?

--Je ne sais pas encore au juste. Il se plaint de partout un peu. Il
parle assez mal le français; quand Bachir sera là demain, il lui servira
d’interprète. Je lui fais prendre un peu de thé.

Puis, comme pour s’excuser, et parce que je restais là, moi, sans rien
dire:

--Voilà longtemps, ajouta-t-elle, que je le connais; je n’avais pas
encore osé le faire venir; je craignais de te fatiguer, ou peut-être de
te déplaire.

--Pourquoi donc? m’écriai-je, amène ici tous les enfants que tu veux, si
ça t’amuse! Et je songeai, m’irritant un peu de ne l’avoir point fait,
que j’aurais fort bien pu faire monter Ashour.

Je regardais ma femme cependant; elle était maternelle et caressante. Sa
tendresse était si touchante que le petit partit bientôt tout réchauffé.
Je parlai de ma promenade et fis comprendre sans rudesse à Marceline
pourquoi je préférais sortir seul.

Mes nuits à l’ordinaire étaient encore coupées de sursauts qui
m’éveillaient glacé ou trempé de sueur. Cette nuit fut très bonne et
presque sans réveils. Le lendemain matin, j’étais prêt à sortir dès neuf
heures. Il faisait beau; je me sentais bien reposé, point faible,
joyeux, ou plutôt amusé. L’air était calme et tiède, mais je pris mon
châle pourtant, comme prétexte à lier connaissance avec celui qui me le
porterait. J’ai dit que le jardin touchait notre terrasse; j’y fus donc
aussitôt. J’entrai avec ravissement dans son ombre. L’air était
lumineux. Les cassies, dont les fleurs viennent très tôt avant les
feuilles, embaumaient; à moins que ne vînt de partout cette sorte
d’odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens
et m’exaltait. Je respirais plus aisément d’ailleurs; ma marche en était
plus légère; pourtant au premier banc je m’assis, mais plus grisé, plus
étourdi que las. Je regardai. L’ombre était mobile et légère; elle
ne tombait pas sur le sol, et semblait à peine y poser. O
lumière!--J’écoutai. Qu’entendis-je? Rien; tout; je m’amusais de chaque
bruit.--Je me souviens d’un arbuste, dont l’écorce, de loin, me parut de
consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Je la
touchai comme on caresse; j’y trouvais un ravissement. Je me souviens...
Était-ce enfin ce matin-là que j’allais naître?

J’avais oublié que j’étais seul, n’attendais rien, oubliais l’heure. Il
me semblait avoir jusqu’à ce jour si peu senti pour tant penser, que je
m’étonnais à la fin de ceci: ma sensation devenait aussi forte qu’une
pensée.

Je dis: il me semblait; car du fond du passé de ma première enfance se
réveillaient enfin mille lueurs, de mille sensations égarées. La
conscience que je prenais à nouveau de mes sens m’en permettait
l’inquiète reconnaissance. Oui, mes sens, réveillés désormais, se
retrouvaient toute une histoire, se recomposaient un passé. Ils
vivaient! n’avaient jamais cessé de vivre, se découvraient, même à
travers mes ans d’étude, une vie latente et rusée.

Je ne fis aucune rencontre ce jour-là, et j’en fus aise; je sortis de ma
poche un petit Homère que je n’avais pas rouvert depuis mon départ de
Marseille, relus trois phrases de l’Odyssée, les appris, puis, trouvant
un aliment suffisant dans leur rythme et m’en délectant à loisir, fermai
le livre et demeurai, tremblant, plus vivant que je n’aurais cru qu’on
pût être, et l’esprit engourdi de bonheur.




IV


Marceline, cependant, qui voyait, avec joie ma santé enfin revenir,
commençait depuis quelques jours à me parler des merveilleux vergers de
l’oasis. Elle aimait le grand air et la marche. La liberté que lui
valait ma maladie lui permettait de longues courses dont elle revenait
éblouie; jusqu’alors elle n’en parlait guère, n’osant m’inciter à l’y
suivre et craignant de me voir m’attrister au récit de plaisirs dont je
n’aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j’allais mieux, elle
comptait sur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je
reprenais à marcher et à regarder m’y portait. Et dès le lendemain nous
sortîmes ensemble.

Elle me précéda dans un chemin bizarre et tel que dans aucun pays je
n’en vis jamais de pareil. Entre deux assez hauts murs de terre, il
circule comme indolemment; les formes des jardins que ces hauts murs
limitent, l’inclinent à loisir; il se courbe ou brise sa ligne; dès
l’entrée, un détour nous perd; on ne sait plus ni d’où l’on vient, ni où
l’on va. L’eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs;
les murs sont faits avec la terre même de la route, celle de l’oasis
entière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l’eau rend un peu plus
foncée, que le soleil ardent craquelle et qui durcit à la chaleur, mais
qui mollit dès la première averse et forme alors un sol plastique où les
pieds nus restent inscrits. Par-dessus les murs, des palmiers. A notre
approche, des tourterelles y volèrent. Marceline me regardait.

J’oubliais ma fatigue et ma gêne. Je marchais dans une sorte d’extase,
d’allégresse silencieuse, d’exaltation des sens et de la chair. A ce
moment, des souffles légers s’élevèrent; toutes les palmes s’agitèrent
et nous vîmes les palmiers les plus hauts s’incliner; puis l’air entier
redevint calme, et j’entendis distinctement, derrière le mur, un chant
de flûte. Une brèche au mur; nous entrâmes.

C’était un lieu plein d’ombre et de lumière; tranquille, et qui semblait
comme à l’abri du temps; plein de silences et de frémissements, bruit
léger de l’eau qui s’écoule, abreuve les palmiers, et d’arbre en arbre
fuit, appel discret des tourterelles, chant de flûte dont un enfant
jouait. Il gardait un troupeau de chèvres; il était assis, presque nu,
sur le tronc d’un palmier abattu; il ne se troubla pas à notre approche,
ne s’enfuit pas, ne cessa qu’un instant de jouer.

Je m’aperçus, durant ce court silence, qu’une autre flûte au loin
répondait. Nous avançâmes encore un peu, puis:

--Inutile d’aller plus loin, dit Marceline; ces vergers se ressemblent
tous; à peine, au bout de l’oasis deviennent-ils un peu plus vastes...
Elle étendit le châle à terre:

--Repose-toi.

Combien de temps nous y restâmes? je ne sais plus; qu’importait l’heure?
Marceline était près de moi; je m’étendis, posai sur ses genoux ma tête.
Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait; le
bruit de l’eau... Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux; je
sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline; je sentais
le soleil ardent doucement tamisé par les palmes; je ne pensais à rien;
qu’importait la pensée? je sentais extraordinairement.

Et par instants, un bruit nouveau; j’ouvrais les yeux; c’était le vent
léger dans les palmes; il ne descendait pas jusqu’à nous, n’agitait que
les palmes hautes...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain matin, dans ce même jardin, je revins avec Marceline; le
soir du même jour, j’y allai seul. Le chevrier qui jouait de la flûte
était là. Je m’approchai de lui, lui parlai. Il se nommait Lossif,
n’avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, me
dit que les canaux s’appellent _séghias_; toutes ne coulent pas tous les
jours, m’apprit-il; l’eau, sagement et parcimonieusement répartie,
satisfait à la soif des plantes, puis leur est aussitôt retirée. Au pied
de chacun des palmiers, un étroit bassin est creusé qui tient l’eau pour
abreuver l’arbre; un ingénieux système d’écluses que l’enfant, en les
faisant jouer, m’expliqua, maîtrise l’eau, l’amène où la soif est trop
grande.

Le jour suivant, je vis un frère de Lossif: il était un peu plus âgé,
moins beau; il se nommait Lachmi. A l’aide de la sorte d’échelle que
fait le long du fût la cicatrice des anciennes palmes coupées, il grimpa
tout au haut d’un palmier étêté; puis descendit agilement, laissant,
sous son manteau flottant, voir une nudité dorée. Il rapportait du haut
de l’arbre, dont on avait fauché la cime, une petite gourde de terre;
elle était appendue là-haut, près de la récente blessure, pour
recueillir la sève du palmier dont on fait un vin doux qui plaît fort
aux Arabes. Sur l’invite de Lachmi, j’y goûtai; mais ce goût fade, âpre
et sirupeux me déplut.

Les jours suivants, j’allai plus loin; je vis d’autres jardins, d’autres
bergers et d’autres chèvres. Ainsi que Marceline l’avait dit, ces
jardins étaient tous pareils; et pourtant chacun différait.

Parfois Marceline m’accompagnait encore; mais, plus souvent, dès
l’entrée des vergers, je la quittais, lui persuadant que j’étais las,
que je voulais m’asseoir, qu’elle ne devait pas m’attendre, car elle
avait besoin de marcher plus; de sorte qu’elle achevait sans moi la
promenade. Je restais auprès des enfants. Bientôt j’en connus un grand
nombre; je causais avec eux longuement; j’apprenais leurs jeux, leur en
indiquais d’autres, perdais au _bouchon_ tous mes sous. Certains
m’accompagnaient au loin (chaque jour j’allongeais mes marches),
m’indiquaient, pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon
manteau et de mon châle quand parfois j’emportais les deux; avant de les
quitter, je leur distribuais des piécettes; parfois ils me suivaient,
toujours jouant, jusqu’à ma porte; parfois enfin ils la passèrent.

Puis Marceline en amena de son côté. Elle amenait ceux de l’école,
qu’elle encourageait au travail; à la sortie des classes, les sages et
les doux montaient; ceux que moi j’amenais étaient autres; mais des jeux
les réunissaient. Nous eûmes soin d’avoir toujours prêts des sirops et
des friandises. Bientôt d’autres vinrent d’eux-mêmes, même plus invités
par nous. Je me souviens de chacun d’eux; je les revois...

                   *       *       *       *       *

Vers la fin de janvier, le temps se gâta brusquement; un vent froid se
mit à souffler et ma santé aussitôt s’en ressentit. Le grand espace
découvert, qui sépare l’oasis de la ville, me redevint infranchissable,
et je dus de nouveau me contenter du jardin public. Puis il plut; une
pluie glacée, qui tout à l’horizon, au Nord, couvrit de neige les
montagnes.

Je passai ces tristes jours près du feu, morne, luttant rageusement
contre la maladie qui, par ce mauvais temps, triomphait. Jours lugubres:
je ne pouvais lire ni travailler; le moindre effort amenait des
transpirations incommodes; fixer mon attention m’exténuait; dès que je
ne veillais pas à soigneusement respirer, j’étouffais.

Les enfants, durant ces tristes jours, furent pour moi la seule
distraction possible. Par la pluie, seuls les très familiers entraient;
leurs vêtements étaient trempés; ils s’asseyaient devant le feu, en
cercle. J’étais trop fatigué, trop souffrant pour autre chose que les
regarder; mais la présence de leur santé me guérissait. Ceux que
Marceline choyait étaient faibles, chétifs, et trop sages; je m’irritai
contre elle et contre eux et finalement les repoussai. A vrai dire, ils
me faisaient peur.

Un matin, j’eus une curieuse révélation sur moi-même: Moktir, le seul
des protégés de ma femme qui ne m’irritât point, était seul avec moi
dans ma chambre. Je me tenais debout auprès du feu, les deux coudes sur
la cheminée, devant un livre, et je paraissais absorbé, mais pouvais
voir se refléter dans la glace les mouvements de l’enfant à qui je
tournais le dos. Une curiosité que je ne m’expliquais pas bien me
faisait surveiller ses gestes. Moktir ne se savait pas observé et me
croyait plongé dans la lecture. Je le vis s’approcher sans bruit d’une
table où Marceline avait posé, près d’un ouvrage, une paire de petits
ciseaux, s’en emparer furtivement, et d’un coup les engouffrer dans son
burnous. Mon cœur battit avec force un instant, mais les plus sages
raisonnements ne purent faire aboutir en moi le moindre sentiment de
révolte. Bien plus! je ne parvins pas à me prouver que le sentiment qui
m’emplit alors fût autre chose que de l’amusement, de la joie. Quand
j’eus laissé à Moktir tout le temps de me bien voler, je me tournai de
nouveau vers lui et lui parlai comme si rien ne s’était passé. Marceline
aimait beaucoup cet enfant; pourtant ce ne fut pas, je crois, la peur de
la peiner qui me fit, quand je la revis, plutôt que dénoncer Moktir,
imaginer je ne sais quelle fable pour expliquer la perte des ciseaux. A
partir de ce jour, Moktir devint mon préféré.




V


Notre séjour à Biskra ne devait pas se prolonger longtemps encore. Les
pluies de février passées, la chaleur éclata trop forte. Après plusieurs
pénibles jours, que nous avions vécus sous l’averse, un matin,
brusquement, je me réveillai dans l’azur. Sitôt levé, je courus à la
terrasse la plus haute. Le ciel, d’un horizon à l’autre, était pur. Sous
le soleil, ardent déjà, des buées s’élevaient; l’oasis fumait tout
entière; on entendait gronder au loin l’Oued débordé. L’air était si
pur, si léger, qu’aussitôt je me sentis aller mieux. Marceline vint;
nous voulûmes sortir, mais la boue ce jour-là nous retint.

Quelques jours après nous rentrions au verger de Lossif; les tiges
semblaient lourdes, molles et gonflées d’eau. Cette terre africaine,
dont je ne connaissais pas l’attente, submergée durant de longs jours, à
présent s’éveillait de l’hiver, ivre d’eau, éclatant de sèves nouvelles;
elle riait d’un printemps forcené dont je sentais le retentissement et
comme le double en moi-même. Ashour et Moktir nous accompagnèrent
d’abord; je savourais encore leur légère amitié qui ne coûtait qu’un
demi-franc par jour; mais bientôt, lassé d’eux, n’étant plus moi-même si
faible que j’eusse encore besoin de l’exemple de leur santé et ne
trouvant plus dans leurs jeux l’aliment qu’il fallait pour ma joie, je
retournai vers Marceline l’exaltation de mon esprit et de mes sens. A la
joie qu’elle en eut, je m’aperçus qu’elle était restée triste. Je
m’excusai comme un enfant de l’avoir souvent délaissée, mis sur le
compte de ma faiblesse mon humeur fuyante et bizarre, affirmai que
jusqu’à présent j’avais été trop las pour aimer, mais que je sentirais
désormais croître avec ma santé mon amour. Je disais vrai; mais sans
doute j’étais bien faible encore, car ce ne fut que plus d’un mois après
que je désirai Marceline.

Chaque jour cependant augmentait la chaleur. Rien ne nous retenait à
Biskra--que ce charme qui devait m’y rappeler ensuite. Notre résolution
de partir fut subite. En trois heures nos paquets furent prêts. Le train
partait le lendemain à l’aube.

                   *       *       *       *       *

Je me souviens de la dernière nuit. La lune était à peu près pleine; par
ma fenêtre grande ouverte, elle entrait en plein dans ma chambre.
Marceline dormait, je pense. J’étais couché, mais ne pouvais dormir. Je
me sentais brûler d’une sorte de fièvre heureuse, qui n’était autre que
la vie. Je me levai, trempai dans l’eau mes mains et mon visage, puis,
poussant la porte vitrée, je sortis.

Il était tard déjà; pas un bruit; pas un souffle; l’air même paraissait
endormi. A peine, au loin, entendait-on les chiens arabes, qui, comme
des chacals, glapissent tout le long de la nuit. Devant moi, la petite
cour; la muraille, en face de moi, y portait un pan d’ombre oblique; les
palmiers réguliers, sans plus de couleur ni de vie, semblaient
immobilisés pour toujours... Mais on retrouve dans le sommeil encore une
palpitation de vie,--ici rien ne semblait dormir; tout semblait mort. Je
m’épouvantai de ce calme; et brusquement m’envahit de nouveau, comme
pour protester, s’affirmer, se désoler dans le silence, le sentiment
tragique de ma vie, si violent, douloureux presque, et si impétueux que
j’en aurais crié, si j’avais pu crier comme les bêtes. Je pris ma main,
je me souviens, ma main gauche dans ma main droite; je voulus la porter
à ma tête et le fis. Pourquoi? pour m’affirmer que je vivais et trouver
cela admirable. Je touchai mon front, mes paupières. Un frisson me
saisit. Un jour viendra, pensai-je, un jour viendra où, même pour porter
à mes lèvres, même l’eau dont j’aurai le plus soif, je n’aurai plus
assez de forces... Je rentrai, mais ne me recouchai pas encore; je
voulais fixer cette nuit, en imposer le souvenir à ma pensée, la
retenir; indécis de ce que je ferais, je pris un livre sur ma table,--la
Bible,--le laissai s’ouvrir au hasard; penché dans la clarté de la lune,
je pouvais lire; je lus ces mots du Christ à Pierre, ces mots, hélas!
que je ne devais plus oublier: Maintenant tu te ceins toi-même et tu vas
où tu veux aller; mais quand tu seras vieux, tu étendras les mains... tu
étendras les mains...

Le lendemain, à l’aube, nous partîmes.




VI


Je ne parlerai pas de chaque étape du voyage. Certaines n’ont laissé
qu’un souvenir confus; ma santé, tantôt meilleure et tantôt pire,
chancelait encore au vent froid, s’inquiétait de l’ombre d’un nuage, et
mon état nerveux amenait des troubles fréquents; mais mes poumons, du
moins, se guérissaient. Chaque rechute était moins longue et sérieuse;
son attaque était aussi vive, mais mon corps devenait contre elle mieux
armé.

Nous avions, de Tunis, gagné Malte, puis Syracuse; je rentrais sur la
classique terre dont le langage et le passé m’étaient connus. Depuis le
début de mon mal, j’avais vécu sans examen, sans loi, m’appliquant
simplement à vivre, comme fait l’animal ou l’enfant. Moins absorbé par
le mal à présent, ma vie redevenait certaine et consciente. Après cette
longue agonie, j’avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon
présent au passé; en pleine nouveauté d’une terre inconnue, je pouvais
ainsi m’abuser; ici, plus; tout m’y apprenait ce qui me surprenait
encore: j’étais changé.

Quand, à Syracuse et plus loin, je voulus reprendre mes études, me
replonger, comme jadis dans l’examen minutieux du passé, je découvris
que quelque chose en avait, pour moi, sinon supprimé, du moins modifié
le goût; c’était le sentiment du présent. L’histoire du passé prenait
maintenant à mes yeux cette immobilité, cette fixité terrifiante des
ombres nocturnes dans la petite cour de Biskra, l’immobilité de la mort.
Avant je me plaisais à cette fixité même qui permettait la précision de
mon esprit; tous les faits de l’histoire m’apparaissaient comme les
pièces d’un musée, ou mieux les plantes d’un herbier, dont la sécheresse
définitive m’aidât à oublier qu’un jour, riches de sève, elles avaient
vécu sous le soleil. A présent, si je pouvais me plaire encore dans
l’histoire, c’était en l’imaginant au présent. Les grands faits
politiques devaient donc m’émouvoir beaucoup moins que l’émotion
renaissante en moi des poètes, ou de certains hommes d’action. A
Syracuse, je relus Théocrite, et songeai que ses bergers au beau nom
étaient ceux mêmes que j’avais aimés à Biskra.

Mon érudition, qui s’éveillait à chaque pas, m’encombrait, empêchant ma
joie. Je ne pouvais voir un théâtre grec, un temple, sans aussitôt le
reconstruire abstraitement. A chaque fête antique, la ruine qui restait
en son lieu me faisait me désoler qu’elle fût morte; et j’avais horreur
de la mort.

J’en vins à fuir les ruines, à préférer aux plus beaux monuments du
passé ces jardins bas qu’on appelle les Latomies, où les citrons ont
l’acide douceur des oranges, et les rives de la Cyané qui, dans les
papyrus, coule encore aussi bleue que le jour où ce fut pour pleurer
Proserpine.

J’en vins à mépriser en moi cette science qui d’abord faisait mon
orgueil; ces études, qui d’abord étaient toute ma vie, ne me
paraissaient plus avoir qu’un rapport tout accidentel et conventionnel
avec moi. Je me découvrais autre et j’existais, ô joie! en dehors
d’elles. En tant que spécialiste, je m’apparus stupide. En tant
qu’homme, me connaissais-je? je naissais seulement à peine et ne pouvais
déjà savoir quel je naissais. Voilà ce qu’il fallait apprendre.

Pour celui que l’aile de la mort a touché, ce qui paraissait important
ne l’est plus; d’autres choses le sont, qui ne paraissaient pas
importantes, ou qu’on ne savait même pas exister. L’amas sur notre
esprit de toutes connaissances acquises s’écaille comme un fard et, par
places, laisse voir à nu la chair même, l’être authentique qui se
cachait.

Ce fut dès lors _celui_ que je prétendis découvrir: l’être authentique,
le «vieil homme», celui dont ne voulait plus l’Évangile; celui que tout,
autour de moi, livres, maîtres, parents, et que moi-même avions tâché
d’abord de supprimer. Et il m’apparaissait déjà, grâce aux surcharges,
plus fruste et difficile à découvrir, mais d’autant plus utile à
découvrir et valeureux. Je méprisai dès lors cet être secondaire,
appris, que l’instruction avait dessiné par-dessus. Il fallait secouer
ces surcharges.

Et je me comparais aux palimpsestes; je goûtais la joie du savant, qui,
sous les écritures plus récentes, découvre sur un même papier un texte
très ancien infiniment plus précieux. Quel était-il, ce texte occulte?
Pour le lire, ne fallait-il pas tout d’abord effacer les textes récents?

Aussi bien n’étais-je plus l’être malingre et studieux à qui ma morale
précédente, toute rigide et restrictive, convenait. Il y avait ici plus
qu’une convalescence; il y avait une augmentation, une recrudescence de
vie, l’afflux d’un sang plus riche et plus chaud qui devait toucher mes
pensées, les toucher une à une, pénétrer tout, émouvoir, colorer les
plus lointaines, délicates et secrètes fibres de mon être. Car,
robustesse ou faiblesse, on s’y fait; l’être, selon les forces qu’il a,
se compose; mais, qu’elles augmentent, qu’elles permettent de pouvoir
plus, et... Toutes ces pensées je ne les avais pas alors, et ma peinture
ici me fausse. A vrai dire, je ne pensais point, ne m’examinais point;
une fatalité heureuse me guidait. Je craignais qu’un regard trop hâtif
ne vînt à déranger le mystère de ma lente transformation. Il fallait
laisser le temps, aux caractères effacés, de reparaître, ne pas chercher
à les former. Laissant donc mon cerveau, non pas à l’abandon, mais en
jachère, je me livrai voluptueusement à moi-même, aux choses, au tout,
qui me parut divin. Nous avions quitté Syracuse et, je courais sur la
route escarpée qui joint Taormine à La Môle, criant, pour l’appeler en
moi: Un nouvel être! Un nouvel être!

Mon seul effort, effort constant alors, était donc de systématiquement
honnir ou supprimer tout ce que je croyais ne devoir qu’à mon
instruction passée et à ma première morale. Par dédain résolu pour ma
science, par mépris pour mes goûts de savant, je refusai de voir
Agrigente, et quelques jours plus tard, sur la route qui mène à Naples,
je ne m’arrêtai point près du beau temple de Pœstum où respire encore la
Grèce, et où j’allai, deux ans après, prier je ne sais plus quel dieu.

Que parlé-je d’unique effort? Pouvais-je m’intéresser à moi, sinon comme
à un être perfectible? Cette perfection inconnue et que j’imaginais
confusément, jamais ma volonté n’avait été plus exaltée que pour y
tendre; j’employais cette volonté tout entière à fortifier mon corps, à
le bronzer. Près de Salerne, quittant la côte, nous avions gagné
Ravello. Là, l’air plus vif, l’attrait des rocs pleins de retraits et de
surprises, la profondeur inconnue des vallons, aidant à ma force, à ma
joie, favorisèrent mon élan.

Plus rapproché du ciel qu’écarté du rivage, Ravello, sur une abrupte
hauteur, fait face à la lointaine et plate rive de Pœstum. C’était, sous
la domination normande, une cité presque importante; ce n’est plus qu’un
étroit village où nous étions, je crois, seuls étrangers. Une ancienne
maison religieuse, à présent transformée en hôtel, nous hébergea; sise à
l’extrémité du roc, ses terrasses et son jardin semblaient surplomber
dans l’azur. Après le mur chargé de pampres, on ne voyait d’abord rien
que la mer; il fallait s’approcher du mur pour pouvoir suivre le
dévalement cultivé qui, par des escaliers plus que par des sentiers,
joignait Ravello au rivage. Au-dessus de Ravello, la montagne
continuait. Des oliviers, des caroubiers énormes; à leur ombre des
cyclamens; plus haut, des châtaigniers en grand nombre, un air frais,
des plantes du nord; plus bas, des citronniers près de la mer. Ils sont
rangés par petites cultures, jardins en escalier, presque pareils, que
motive la pente du sol; une étroite allée, au milieu, d’un bout à
l’autre les traverse; on y entre sans bruit, en voleur. On rêve, sous
cette ombre verte; le feuillage est épais, pesant; pas un rayon franc ne
pénètre; comme des gouttes de cire épaisse, les citrons pendent,
parfumés; dans l’ombre ils sont blancs et verdâtres; ils sont à portée
de la main, de la soif; ils sont doux, âcres; ils rafraîchissent.

L’ombre était si dense, sous eux, que je n’osais m’y arrêter après la
marche qui me faisait encore transpirer. Pourtant les escaliers ne
m’exténuaient plus; je m’exerçais à les gravir la bouche close;
j’espaçais toujours plus mes haltes, me disais: j’irai jusque-là sans
faiblir; puis, arrivé au but, trouvant dans mon orgueil content ma
récompense, je respirais longuement, puissamment, et de façon qu’il me
semblât sentir l’air pénétrer plus efficacement ma poitrine. Je
reportais à tous ces soins du corps mon assiduité de naguère. Je
progressais.

Je m’étonnais parfois que ma santé revînt si vite. J’en arrivais à
croire que je m’étais d’abord exagéré la gravité de mon état; à douter
que j’eusse été très malade, à rire de mon sang craché, à regretter que
ma guérison ne fût pas demeurée plus ardue.

Je m’étais soigné d’abord fort sottement, ignorant les besoins de mon
corps. J’en fis la patiente étude et devins, quant à la prudence et aux
soins, d’une ingéniosité si constante que je m’y amusais comme à un jeu.
Ce dont encore je souffrais le plus, c’était ma sensibilité maladive au
moindre changement de la température. J’attribuais, à présent que mes
poumons étaient guéris, cette hyperesthésie à ma débilité nerveuse,
reliquat de la maladie. Je résolus de vaincre cela. La vue des belles
peaux hâlées et comme pénétrées de soleil, que montraient, en
travaillant aux champs, la veste ouverte, quelques paysans débraillés,
m’incitait à me laisser hâler de même. Un matin, m’étant mis à nu, je me
regardai; la vue de mes trop maigres bras, de mes épaules, que les plus
grands efforts ne pouvaient rejeter suffisamment en arrière, mais
surtout la blancheur, ou plutôt la décoloration de ma peau, m’emplit et
de honte et de larmes. Je me rhabillai vite, et, au lieu de descendre
vers Amalfi, comme j’avais accoutumé de faire, me dirigeai vers des
rochers couverts d’herbe rase et de mousse, loin des habitations, loin
des routes, où je savais ne pouvoir être vu. Arrivé là, je me dévêtis
lentement. L’air était presque vif, mais le soleil ardent. J’offris tout
mon corps à sa flamme. Je m’assis, me couchai, me tournai. Je sentais
sous moi le sol dur; l’agitation des herbes folles me frôlait. Bien qu’à
l’abri du vent, je frémissais et palpitais à chaque souffle. Bientôt
m’enveloppa une cuisson délicieuse; tout mon être affluait vers ma peau.

Nous demeurâmes à Ravello quinze jours; chaque matin je retournais vers
ces rochers, faisais ma cure. Bientôt l’excès de vêtement dont je me
recouvrais encore devint gênant et superflu; mon épiderme tonifié cessa
de transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur.

Le matin d’un des derniers jours (nous étions au milieu d’avril), j’osai
plus. Dans une anfractuosité des rochers dont je parle, une source
claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante,
il est vrai, mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus
profond où l’eau très pure s’attardait. Par trois fois j’y étais venu,
m’étais penché, m’étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de
désirs; j’avais contemplé longuement le fond de roc poli, où l’on ne
découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et
en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j’avançai, résolu
d’avance, jusqu’à l’eau plus claire que jamais, et, sans plus réfléchir,
m’y plongeai d’un coup tout entier. Vite transi, je quittai l’eau,
m’étendis sur l’herbe, au soleil. Là des menthes croissaient, odorantes;
j’en cueillis, j’en froissai les feuilles, j’en frottai tout mon corps
humide, mais brûlant. Je me regardai longuement, sans plus de honte
aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas robuste encore, mais pouvant
l’être, harmonieux, sensuel, presque beau.




VII


Ainsi me contentais-je pour toute action, tout travail, d’exercices
physiques qui, certes, impliquaient ma morale changée, mais qui ne
m’apparaissaient déjà plus que comme un entraînement, un moyen, et ne me
satisfaisaient plus pour eux-mêmes.

Un autre acte pourtant, à vos yeux ridicule peut-être, mais que je
redirai, car il précise en sa puérilité le besoin qui me tourmentait de
manifester au-dehors l’intime changement de mon être: à Amalfi, je
m’étais fait raser.

Jusqu’à ce jour j’avais porté toute ma barbe, avec les cheveux presque
ras. Il ne me venait pas à l’idée qu’aussi bien j’aurais pu porter une
coiffure différente. Et, brusquement, le jour où je me mis pour la
première fois nu sur la roche, cette barbe me gêna; c’était comme un
dernier vêtement que je n’aurais pu dépouiller; je la sentais comme
postiche; elle était soigneusement taillée, non pas en pointe, mais en
une forme carrée, qui me parut aussitôt très déplaisante et ridicule.
Rentré dans la chambre d’hôtel, je me regardai dans la glace et me
déplus; j’avais l’air de ce que j’avais été jusqu’alors: un chartiste.
Sitôt après le déjeuner, je descendis à Amalfi, ma résolution prise. La
ville est très petite: je dus me contenter d’une vulgaire échoppe sur la
place. C’était jour de marché; la boutique était pleine; je dus attendre
interminablement; mais rien, ni les rasoirs douteux, le blaireau jaune,
l’odeur, les propos du barbier, ne put me faire reculer. Sentant sous
les ciseaux tomber ma barbe, c’était comme si j’enlevais un masque.
N’importe! quand, après, je m’apparus, l’émotion qui m’emplit et que je
réprimai de mon mieux, ne fut pas la joie, mais la peur. Je ne discute
pas ce sentiment; je le constate. Je trouvais mes traits assez beaux.
Non, la peur venait de ce qu’il me semblait qu’on voyait à nu ma pensée
et de ce que, soudain, elle me paraissait redoutable.

Par contre, je laissais pousser mes cheveux.

Voilà tout ce que mon être neuf, encore désœuvré, trouvait à faire. Je
pensais qu’il naîtrait de lui des actes étonnants pour moi-même; mais
plus tard; plus tard, me disais-je, quand l’être serait plus formé.
Forcé de vivre en attendant, je conservais, comme Descartes, une façon
provisoire d’agir. Marceline ainsi put s’y tromper. Le changement de mon
regard, il est vrai, et, surtout le jour où j’apparus sans barbe,
l’expression nouvelle de mes traits, l’auraient inquiétée peut-être,
mais elle m’aimait trop déjà pour me bien voir; puis je la rassurais de
mon mieux. Il importait qu’elle ne troublât pas ma renaissance; pour la
soustraire à ses regards, je devais donc dissimuler.

Aussi bien, celui que Marceline aimait, celui qu’elle avait épousé, ce
n’était pas mon «nouvel être». Et je me redisais cela, pour m’exciter à
le cacher. Ainsi ne lui livrais-je de moi qu’une image qui, pour être
constante et fidèle au passé, devenait de jour en jour plus fausse.

Mes rapports avec Marceline demeurèrent donc, en attendant, les
mêmes--quoique plus exaltés de jour en jour, par un toujours plus grand
amour. Ma dissimulation même (si l’on peut appeler ainsi le besoin de
préserver de son jugement ma pensée), ma dissimulation l’augmentait. Je
veux dire que ce jeu m’occupait de Marceline sans cesse. Peut-être cette
contrainte au mensonge me coûta-t-elle un peu d’abord: mais j’arrivais
vite à comprendre que les choses réputées les pires (le mensonge, pour
ne citer que celle-là) ne sont difficiles à faire que tant qu’on ne les
a jamais faites; mais qu’elles deviennent chacune, et très vite, aisées,
plaisantes, douces à refaire, et bientôt comme naturelles. Ainsi donc,
comme à chaque chose pour laquelle un premier dégoût est vaincu, je
finis par trouver plaisir à cette dissimulation même, à m’y attarder,
comme au jeu de mes facultés inconnues. Et j’avançais chaque jour, dans
une vie plus riche et plus pleine, vers un plus savoureux bonheur.




VIII


La route de Ravello à Sorrente est si belle que je ne souhaitais ce
matin rien voir de plus beau sur la terre. L’âpreté chaude de la roche,
l’abondance de l’air, les senteurs, la limpidité, tout m’emplissait du
charme adorable de vivre et me suffisait, à ce point que rien d’autre
qu’une joie légère ne semblait habiter en moi; souvenirs ou regrets,
espérance ou désir, avenir et passé se taisaient; je ne connaissais plus
de la vie que ce qu’en apportait, en emportait l’instant.--O joie
physique! m’écriais-je; rythme sûr de mes muscles! santé!

J’étais parti de grand matin, précédant Marceline dont la trop calme
joie eût tempéré la mienne, comme son pas eût ralenti le mien. Elle me
rejoindrait en voiture, à Positano, où nous devions déjeuner.

J’approchais de Positano lorsqu’un bruit de roues, formant basse à un
chant bizarre, me fit tout à coup retourner. Et d’abord je ne pus rien
voir, à cause d’un tournant de la route qui borde en cet endroit la
falaise; puis brusquement une voiture surgit, à l’allure désordonnée;
c’était celle de Marceline. Le cocher chantait à tue-tête, faisait de
grands gestes, se dressait debout sur son siège, fouettait férocement le
cheval affolé. Quelle brute! Il passa devant moi qui n’eus que le temps
de me ranger, n’arrêta pas à mon appel... Je m’élançai: mais la voiture
allait trop vite. Je tremblais à la fois et d’en voir sauter brusquement
Marceline, et de l’y voir rester; un sursaut du cheval pouvait la
précipiter dans la mer. Soudain le cheval s’abat. Marceline descend,
veut fuir; mais déjà je suis auprès d’elle. Le cocher, sitôt qu’il me
voit, m’accueille avec d’horribles jurons. J’étais furieux contre cet
homme; à sa première insulte, je m’élançai et brutalement le jetai bas
de son siège. Je roulai par terre avec lui, mais ne perdis pas
l’avantage; il semblait étourdi par sa chute, et bientôt le fut plus
encore par un coup de poing que je lui allongeai en plein visage quand
je vis qu’il voulait me mordre. Pourtant je ne le lâchai point, pesant
du genou sur sa poitrine et tâchant de maîtriser ses bras. Je regardais
sa figure hideuse que mon poing venait d’enlaidir davantage; il
crachait, bavait, saignait, jurait, ah! l’horrible être! Vrai!
l’étrangler paraissait légitime; et peut-être l’eussé-je fait... du
moins je m’en sentis capable; et je crois bien que seule l’idée de la
police m’arrêta.

Je parvins, non sans peine, à ligoter solidement l’enragé. Comme un sac,
je le jetai dans la voiture.

Ah! quels regards après, Marceline et moi nous échangeâmes. Le danger
n’avait pas été grand; mais j’avais dû montrer ma force, et cela pour la
protéger. Il m’avait aussitôt semblé que je pourrais donner ma vie pour
elle et la donner toute avec joie... Le cheval s’était relevé. Laissant
le fond de la voiture à l’ivrogne, nous montâmes sur le siège tous deux,
et, conduisant tant bien que mal, pûmes gagner Positano, puis Sorrente.

Ce fut cette nuit-là que je possédai Marceline.

Avez-vous bien compris ou dois-je vous redire que j’étais comme neuf aux
choses de l’amour? Peut-être est-ce à sa nouveauté que notre nuit de
noces dut sa grâce. Car il me semble, à m’en souvenir aujourd’hui, que
cette première nuit fut la seule, tant l’attente et la surprise de
l’amour ajoutaient à la volupté de délices,--tant une seule nuit suffit
au plus grand amour pour se dire, et tant mon souvenir s’obstine à me la
rappeler uniquement. Ce fut un rire d’un moment, où nos âmes se
confondirent. Mais je crois qu’il est un point de l’amour, unique, et
que l’âme plus tard, ah! cherche en vain à dépasser; que l’effort
qu’elle fait pour ressusciter son bonheur, l’use; que rien n’empêche le
bonheur comme le souvenir du bonheur. Hélas! je me souviens de cette
nuit.

Notre hôtel était hors la ville, entouré de jardins, de vergers; un très
large balcon prolongeait notre chambre; des branches le frôlaient.
L’aube entra librement par notre croisée grande ouverte. Je me soulevai
doucement, et tendrement je me penchai sur Marceline. Elle dormait; elle
semblait sourire en dormant. Il me sembla, d’être plus fort, que je la
sentais plus délicate, et que sa grâce était une fragilité. De
tumultueuses pensées vinrent tourbillonner en ma tête. Je songeai
qu’elle ne mentait pas, disant que j’étais tout pour elle; puis
aussitôt: «Qu’est-ce que je fais donc pour sa joie? Presque tout le jour
et chaque jour je l’abandonne; elle attend tout de moi, et moi je la
délaisse! ah! pauvre, pauvre Marceline!» Des larmes emplirent mes yeux.
En vain cherchai-je en ma débilité passée comme une excuse; qu’avais-je
affaire maintenant de soins constants et d’égoïsme? n’étais-je pas plus
fort qu’elle à présent?

Le sourire avait quitté ses joues; l’aurore, malgré qu’elle dorât chaque
chose, me la fit voir soudain triste et pâle;--et peut-être l’approche
du matin me disposait-elle à l’angoisse: «Devrai-je un jour, à mon tour,
te soigner? m’inquiéter pour toi, Marceline?» m’écriai-je au-dedans de
moi. Je frissonnai; et, tout transi d’amour, de pitié, de tendresse, je
posai doucement entre ses yeux fermés le plus tendre, le plus amoureux
et le plus pieux des baisers.




IX


Les quelques jours que nous vécûmes à Sorrente furent des jours
souriants et très calmes. Avais-je jamais goûté tel repos, tel bonheur?
En goûterais-je pareils désormais?... J’étais près de Marceline sans
cesse; m’occupant moins de moi, je m’occupais plus d’elle et trouvais à
causer avec elle la joie que je prenais les jours précédents à me taire.

Je pus être étonné d’abord de sentir que notre vie errante, où je
prétendais me satisfaire pleinement, ne lui plaisait que comme un état
provisoire; mais tout aussitôt le désœuvrement de cette vie m’apparut;
j’acceptai qu’elle n’eût qu’un temps et pour la première fois, un désir
de travail renaissant de l’inoccupation même où me laissait enfin ma
santé rétablie, je parlai sérieusement de retour; à la joie qu’en montra
Marceline, je compris qu’elle y songeait depuis longtemps.

Cependant les quelques travaux d’histoire auxquels je recommençais de
songer n’avaient plus pour moi même goût. Je vous l’ai dit: depuis ma
maladie, la connaissance abstraite et neutre du passé me semblait vaine,
et si naguère j’avais pu m’occuper à des recherches philologiques,
m’attachant par exemple à préciser la part de l’influence gothique dans
la déformation de la langue latine, et négligeant, méconnaissant les
figures de Théodoric, de Cassiodore, d’Amalasonthe et leurs passions
admirables pour ne m’exalter plus que sur des signes, et sur le résidu
de leur vie, à présent ces mêmes signes, et la philologie tout entière,
ne m’étaient plus que comme un moyen de pénétrer mieux dans ce dont la
sauvage grandeur et la noblesse m’apparurent. Je résolus de m’occuper de
cette époque davantage, de me limiter pour un temps aux dernières années
de l’empire des Goths, et de mettre à profit notre prochain passage à
Ravenne, théâtre de son agonie.

Mais, l’avouerai-je, la figure du jeune roi Athalaric était ce qui m’y
attirait le plus. J’imaginais cet enfant de quinze ans, sourdement
excité par les Goths, se révolter contre sa mère Amalasonthe, regimber
contre son éducation latine, rejeter la culture comme un cheval entier
fait un harnais gênant, et, préférant la société des Goths impolicés à
celle du trop sage et vieux Cassiodore, goûter, quelques années, avec de
rudes favoris de son âge, une vie violente, voluptueuse et débridée,
pour mourir à dix-huit ans, tout gâté, soûlé de débauches. Je retrouvais
dans ce tragique élan vers un état plus sauvage et intact quelque chose
de ce que Marceline appelait en souriant «ma crise». Je cherchais un
contentement à y appliquer au moins mon esprit, puisque je n’y occupais
plus mon corps; et, dans la mort affreuse d’Athalaric, je me persuadais
de mon mieux qu’il fallait lire une leçon.

Avant Ravenne, où nous nous attarderions donc quinze jours, nous
verrions rapidement Rome et Florence, puis, laissant Venise et Vérone,
brusquerions la fin du voyage pour ne nous arrêter qu’à Paris. Je
trouvais un plaisir tout neuf à parler d’avenir avec Marceline; une
certaine indécision restait encore au sujet de l’emploi de l’été; las de
voyages l’un et l’autre, nous voulions ne pas repartir; je souhaitais
pour mes études la plus grande tranquillité; et nous pensâmes à une
propriété de rapport entre Lisieux et Pont-l’Évêque, en la plus verte
Normandie,--propriété que possédait jadis ma mère, où j’avais avec elle
passé quelques étés de mon enfance, mais où depuis sa mort je n’étais
pas retourné. Mon père en avait confié l’entretien et la surveillance à
un garde, âgé maintenant, qui touchait pour lui, puis nous envoyait
régulièrement les fermages. Une grande et très agréable maison, dans un
jardin coupé d’eaux vives, m’avait laissé des souvenirs enchantés; on
l’appelait la Morinière; il me semblait qu’il ferait bon y demeurer.

L’hiver prochain, je parlais de le passer à Rome; en travailleur, non
plus en voyageur cette fois. Mais ce dernier projet fut vite inversé:
dans l’important courrier qui, depuis longtemps, nous attendait à
Naples, une lettre m’apprenait brusquement que, se trouvant vacante une
chaire au Collège de France, mon nom avait été plusieurs fois prononcé;
ce n’était qu’une suppléance, mais qui précisément, pour l’avenir, me
laisserait une plus grande liberté; l’ami qui m’instruisait de ceci
m’indiquait, si je voulais bien accepter, quelques faciles démarches à
faire, et me pressait fort d’accepter. J’hésitai, voyant surtout d’abord
un esclavage; puis songeai qu’il pourrait être intéressant d’exposer, en
un cours, mes travaux sur Cassiodore. Le plaisir que j’allais faire à
Marceline, en fin de compte, me décida. Et, sitôt ma décision prise, je
n’en vis plus que l’avantage.

Dans le monde savant de Rome et de Florence, mon père entretenait
diverses relations avec qui j’étais moi-même entré en correspondance.
Elles me donnèrent tous moyens de faire les recherches que je voudrais,
à Ravenne et ailleurs; je ne songeais plus qu’au travail. Marceline
s’ingéniait à le favoriser par mille soins charmants et mille
prévenances.

Notre bonheur, durant cette fin de voyage, fut si égal, si calme, que je
n’en peux rien raconter. Les plus belles œuvres des hommes sont
obstinément douloureuses. Que serait le récit du bonheur? Rien, que ce
qui le prépare, puis ce qui le détruit, ne se raconte.--Et je vous ai
dit maintenant tout ce qui l’avait préparé.




DEUXIÈME PARTIE




I


Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet, ne
nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos
approvisionnements et pour quelques rares visites.

La Morinière, je vous l’ai dit, est située entre Lisieux et
Pont-l’Évêque, dans le pays le plus ombreux, le plus mouillé que je
connaisse. De multiples vallonnements, étroits et mollement courbés,
aboutissent non loin de la très large vallée d’Auge, qui s’aplanit d’un
coup jusqu’à la mer. Nul horizon; des bois taillis pleins de mystère;
quelques champs, mais des prés surtout, des pacages aux molles pentes,
dont l’herbe épaisse est deux fois l’an fauchée, où des pommiers
nombreux, quand le soleil est bas, joignent leur ombre, où paissent de
libres troupeaux; dans chaque creux, de l’eau, étang, mare ou rivière;
on entend des ruissellements continus.

Ah! comme je reconnus bien la maison! ses toits bleus, ses murs de
briques et de pierre, ses douves, les reflets dans les dormantes eaux...
C’était une vieille maison où l’on aurait logé plus de douze; Marceline,
trois domestiques, moi-même parfois y aidant, nous avions fort à faire
d’en animer une partie. Notre vieux garde, qui se nommait Bocage, avait
déjà fait apprêter de son mieux quelques pièces: de leur sommeil de
vingt années les vieux meubles se réveillèrent; tout était resté tel que
mon souvenir le voyait, les lambris point trop délabrés, les chambres
aisément habitables. Pour mieux nous accueillir, Bocage avait rempli de
fleurs tous les vases qu’il avait trouvés. Il avait fait sarcler,
ratisser la grand’cour et les plus proches allées du parc. La maison,
quand nous arrivâmes, recevait le dernier rayon du soleil, et de la
vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui
révélait la rivière. Dès avant d’arriver, je reconnus soudain l’odeur de
l’herbe; et quand j’entendis de nouveau tourner autour de la maison les
cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s’il
m’attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche.

Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable;
j’aurais pu me mettre au travail; je tardais, écoutant encore se
rappeler en moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une
émotion trop nouvelle: Marceline, une semaine après notre arrivée, me
confia qu’elle était enceinte.

Il me sembla dès lors que je lui dusse des soins nouveaux, qu’elle eût
droit à plus de tendresse; tout au moins dans les premiers temps qui
suivirent sa confidence, je passai donc près d’elle presque tous les
moments du jour. Nous allions nous asseoir près du bois, sur le banc où
jadis j’allais m’asseoir avec ma mère; là, plus voluptueusement se
présentait à nous chaque instant, plus insensiblement coulait l’heure.
De cette époque de ma vie si nul souvenir distinct ne se détache, ce
n’est point que j’en garde une moins vive reconnaissance--mais bien
parce que tout s’y mêlait, s’y fondait en un uniforme bien-être, où le
soir s’unissait au matin, où les jours se liaient aux jours.

Je repris lentement mon travail, l’esprit calme, dispos, sûr de sa
force, regardant l’avenir avec confiance et sans fièvre, la volonté
comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.

Nul doute, pensais-je, que l’exemple de cette terre, où tout s’apprête
au fruit, à l’utile moisson, ne doive avoir sur moi la meilleure
influence. J’admirais quel tranquille avenir promettaient ces robustes
bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en
ordre plantés aux favorables penchants des collines annonçaient cet été
des récoltes superbes; je rêvais sous quelle riche charge de fruits
allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de
cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures, une harmonie
s’établissait, non plus fortuite, mais dictée, un rythme, une beauté
tout à la fois humaine et naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on
admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente
l’éclatement fécond de la libre nature, l’effort savant de l’homme pour
la régler. Que serait cet effort, pensais-je, sans la puissante
sauvagerie qu’il domine? Que serait le sauvage élan de cette sève
débordante sans l’intelligent effort qui l’endigue et l’amène en riant
au luxe?--Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces
fussent si bien réglées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si
stricts, que le moindre déchet devînt sensible; puis, appliquant mon
rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science
de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte.

Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la veille? Il
semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais existé. Le flot
de mon amour les avait recouvertes toutes.

Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle; il dirigeait,
surveillait, conseillait; on sentait à l’excès son besoin de se paraître
indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner ses
comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela même ne
lui suffit point; je dus l’accompagner sur les terres. Sa sentencieuse
prud’homie, ses continuels discours, l’évidente satisfaction de
lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au bout de peu de
temps m’exaspérèrent; il devenait de plus en plus pressant, et tous
moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir mes aises--lorsqu’un
événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère
différent: Bocage, un certain soir, m’annonça qu’il attendait pour le
lendemain son fils Charles.

Je dis: ah! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas beaucoup
soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage; puis, voyant que mon
indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque marque
d’intérêt et de surprise:

--Où donc était-il à présent? demandai-je.

--Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage.

--Il doit bien avoir à présent près de... continuai-je, supputant l’âge
de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant assez
lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre.

--Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup plus de
quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah! c’est un grand gars
maintenant; bientôt il en saura plus que son père. Et Bocage une fois
lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente que pût être ma
lassitude.

Le lendemain, je ne pensais plus à cela, quand Charles, vers la fin du
jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses respects.
C’était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien fait,
que les affreux habits de ville qu’il avait mis en notre honneur ne
parvenaient pas à le rendre trop ridicule; à peine sa timidité
ajoutait-elle encore à sa belle rougeur naturelle. Il semblait n’avoir
que quinze ans, tant la couleur de son regard était demeurée enfantine;
il s’exprimait bien clairement, sans fausse honte, et, contrairement à
son père, ne parlait pas pour ne rien dire. Je ne sais plus quels propos
nous échangeâmes ce premier soir; occupé de le regarder, je ne trouvais
rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Mais le jour suivant,
pour la première fois je n’attendis pas que le vieux Bocage vînt me
prendre pour monter sur la ferme, où je savais qu’étaient commencés les
travaux.

Il s’agissait de réparer une mare. Cette mare, grande comme un étang,
fuyait; on connaissait le lieu de cette fuite et l’on devait le
cimenter. Il fallait pour cela commencer par vider la mare, ce que l’on
n’avait pas fait depuis quinze ans. Carpes et tanches y abondaient,
quelques-unes très grosses, qui ne quittaient plus les bas-fonds.
J’étais désireux d’en acclimater dans les eaux des douves et d’en donner
aux ouvriers, de sorte que la partie de plaisir d’une pêche s’ajoutait
cette fois au travail, ainsi que l’annonçait l’extraordinaire animation
de la ferme; quelques enfants des environs étaient venus, s’étaient
mêlés aux travailleurs. Marceline elle-même devait un peu plus tard nous
rejoindre.

L’eau baissait depuis longtemps déjà quand j’arrivai. Parfois un grand
frémissement en ridait soudain la surface, et les dos bruns des poissons
inquiets transparaissaient. Dans les flaques du bord, des enfants
pataugeurs capturaient un fretin brillant qu’ils jetaient dans des seaux
pleins d’eau claire. L’eau de la mare, que l’émoi des poissons achevait
de troubler, était terreuse et d’instant en instant plus opaque.

Les poissons abondaient au-delà de toute espérance; quatre valets de
ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. Je regrettais que
Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la chercher lorsque
quelques cris annoncèrent les premières anguilles. On ne réussissait pas
à les prendre; elles glissaient entre les doigts. Charles, qui
jusqu’alors était resté près de son père sur la rive, n’y tint plus; il
ôta brusquement ses souliers, ses chaussettes, mit bas sa veste et son
gilet, puis, relevant très haut son pantalon et les manches de sa
chemise, il entra dans la vase résolument. Tout aussitôt je l’imitai.

--Eh bien! Charles! criai-je, avez-vous bien fait de revenir hier?

Il ne répondit rien, mais me regarda tout riant, déjà fort occupé à sa
pêche. Je l’appelai bientôt pour m’aider à cerner une grosse anguille;
nous unissions nos mains pour la saisir. Puis, après celle-là, ce fut
une autre; la vase nous éclaboussait au visage; parfois on enfonçait
brusquement et l’eau nous montait jusqu’aux cuisses; nous fûmes bientôt
tout trempés. A peine, dans l’ardeur du jeu, échangions-nous quelques
cris, quelques phrases; mais, à la fin du jour, je m’aperçus que je
tutoyais Charles, sans bien savoir quand j’avais commencé. Cette action
commune nous en avait appris plus l’un sur l’autre que n’aurait pu le
faire une longue conversation. Marceline n’était pas encore venue et ne
vint pas, mais déjà je ne regrettais plus son absence; il me semblait
qu’elle eût un peu gêné notre joie.

Dès le lendemain, je sortis retrouver Charles sur la ferme. Nous nous
dirigeâmes tous deux vers les bois.

Moi qui connaissais mal mes terres et m’inquiétais peu de les mieux
connaître, je fus fort étonné de voir que Charles les connaissait fort
bien, ainsi que les répartitions des fermages; il m’apprit, ce dont je
me doutais à peine, que j’avais six fermiers, que j’eusse pu toucher
seize à dix-huit mille francs des fermages, et que si j’en touchais à
grand’peine la moitié, c’est que presque tout s’absorbait en réparations
de toutes sortes et en paiement d’intermédiaires. Certains sourires
qu’il avait en examinant les cultures me firent bientôt douter que
l’exploitation de mes terres fût aussi excellente que j’avais pu le
croire d’abord et que me le donnait à entendre Bocage; je poussai
Charles sur ce sujet, et cette intelligence toute pratique, qui
m’exaspérait en Bocage, en cet enfant sut m’amuser. Nous reprîmes jour
après jour nos promenades; la propriété était vaste, et quand nous eûmes
bien fouillé tous les coins, nous recommençâmes avec plus de méthode.
Charles ne me dissimula point l’irritation que lui causait la vue de
certains champs mal cultivés, d’espaces encombrés de genêts, de
chardons, d’herbes sures; il sut me faire partager cette haine pour la
jachère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées.

--Mais, lui disais-je d’abord, de ce médiocre entretien, qui en souffre?
Le fermier tout seul, n’est-ce pas? Le rapport de sa ferme, s’il varie,
ne fait pas varier le prix d’affermage.

Et Charles s’irritait un peu:--Vous n’y connaissez rien, se
permettait-il de répondre--et je souriais aussitôt.--Ne considérant que
le revenu, vous ne voulez pas remarquer que le capital se détériore. Vos
terres, à être imparfaitement cultivées, perdent lentement leur valeur.

--Si elles pouvaient, mieux cultivées, rapporter plus, je doute que le
fermier ne s’y attelle; je le sais trop intéressé pour ne pas récolter
tant qu’il peut.

--Vous comptez, continuait Charles, sans l’augmentation de main-d’œuvre.
Ces terres sont parfois loin des fermes. A être cultivées, elles ne
rapporteraient rien ou presque, mais au moins ne s’abîmeraient pas.

Et la conversation continuait. Parfois, pendant une heure et tout en
arpentant les champs, nous semblions ressasser les mêmes choses: mais
j’écoutais et, petit à petit, m’instruisais.

--Après tout, cela regarde ton père, lui dis-je un jour, impatienté.
Charles rougit un peu:

--Mon père est vieux, dit-il; il a déjà beaucoup à faire de veiller à
l’exécution des baux, à l’entretien des bâtiments, à la bonne rentrée
des fermages. Sa mission ici n’est pas de réformer.

--Quelles réformes proposerais-tu, toi? continuai-je. Mais alors il se
dérobait, prétendait ne pas s’y connaître; ce n’est qu’à force
d’insistances que je le contraignais à s’expliquer:

--Enlever aux fermiers toutes terres qu’ils laissent incultivées,
finissait-il par conseiller. Si les fermiers laissent une partie de
leurs champs en jachère, c’est preuve qu’ils ont trop du tout pour vous
payer; ou, s’ils prétendent garder tout, hausser le prix de leurs
fermages.--Ils sont tous paresseux, dans ce pays, ajoutait-il.

Des six fermes que je me trouvais avoir, celle où je me rendais le plus
volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière; on
l’appelait la Valterie; le fermier qui l’occupait n’était pas
déplaisant; je causais avec lui volontiers. Plus près de la Morinière,
une ferme dite «la ferme du Château» était louée à demi par un système
de demi-métayage qui laissait Bocage, à défaut du propriétaire absent,
possesseur d’une partie du bétail. A présent que la défiance était née,
je commençais à soupçonner l’honnête Bocage lui-même, sinon de me duper,
du moins de me laisser duper par plusieurs. On me réservait, il est
vrai, une écurie et une étable, mais il me parut bientôt qu’elles
n’étaient inventées que pour permettre au fermier de nourrir ses vaches
et ses chevaux avec mon avoine et mon foin. J’avais écouté bénévolement
jusqu’alors les plus invraisemblables nouvelles que Bocage, de temps à
autre, m’en donnait: mortalités, malformations et maladies, j’acceptais
tout. Qu’il suffît qu’une des vaches du fermier tombât malade pour
devenir une de mes vaches, je n’avais pas encore pensé que cela fût
possible; ni qu’il suffît qu’une de mes vaches allât très bien pour
devenir vache du fermier; cependant quelques remarques imprudentes de
Charles, quelques observations personnelles commencèrent à m’éclairer;
mon esprit une fois averti alla vite.

Marceline, avertie par moi, vérifia minutieusement tous les comptes,
mais n’y put relever aucune erreur; l’honnêteté de Bocage s’y
réfugiait.--Que faire?--Laisser faire.--Mais au moins, sourdement
irrité, surveillai-je à présent les bêtes, sans pourtant trop le laisser
voir.

J’avais quatre chevaux et dix vaches; c’était assez pour bien me
tourmenter. De mes quatre chevaux, il en était un qu’on nommait encore
le «poulain», bien qu’il eût trois ans passés; on s’occupait alors de le
dresser; je commençais à m’y intéresser, lorsqu’un beau jour on vint me
déclarer qu’il était parfaitement intraitable, qu’on n’en pourrait
jamais rien faire et que le mieux était de m’en débarrasser. Comme si
j’en eusse voulu douter, on l’avait fait briser le devant d’une petite
charrette et s’y ensanglanter les jarrets.

J’eus, ce jour-là, peine à garder mon calme, et ce qui me retint, ce fut
la gêne de Bocage. Après tout, il y avait chez lui plus de faiblesse que
de mauvais vouloir, pensai-je, la faute est aux serviteurs; mais ils ne
se sentent pas dirigés.

Je sortis dans la cour, voir le poulain. Dès qu’il m’entendit approcher,
un serviteur qui le frappait le caressa; je fis comme si je n’avais rien
vu. Je ne connaissais pas grand’chose aux chevaux, mais ce poulain me
semblait beau; c’était un demi-sang bai clair, aux formes
remarquablement élancées; il avait l’œil très vif, la crinière ainsi que
la queue presque blondes. Je m’assurai qu’il n’était pas blessé, exigeai
qu’on pansât ses écorchures et repartis sans ajouter un mot.

Le soir, dès que je revis Charles, je tâchai de savoir ce que lui
pensait du poulain.

--Je le crois très doux, me dit-il; mais ils ne savent pas s’y prendre;
ils vous le rendront enragé.

--Comment t’y prendrais-tu, toi?

--Monsieur veut-il me le confier pour huit jours? J’en réponds.

--Et que lui feras-tu?

--Vous verrez.

Le lendemain, Charles emmena le poulain dans un recoin de prairie
qu’ombrageait un noyer superbe et que contournait la rivière; je m’y
rendis accompagné de Marceline. C’est un de mes plus vifs souvenirs.
Charles avait attaché le poulain, par une corde de quelques mètres, à un
pieu solidement fiché dans le sol. Le poulain, trop nerveux, s’était,
paraît-il, fougueusement débattu quelque temps; à présent, assagi,
lassé, il tournait en rond d’une façon plus calme; son trot, d’une
élasticité surprenante, était aimable à regarder et séduisait comme une
danse. Charles, au centre du cercle, évitant à chaque tour la corde d’un
saut brusque, l’excitait ou le calmait de la parole; il tenait à la main
un grand fouet, mais je ne le vis pas s’en servir. Tout, dans son air et
dans ses gestes, par sa jeunesse et par sa joie, donnait à ce travail le
bel aspect fervent du plaisir. Brusquement et je ne sais comment il
enfourcha la bête; elle avait ralenti son allure, puis s’était arrêtée;
il l’avait caressée un peu, puis soudain je le vis à cheval, sûr de lui,
se maintenant à peine à sa crinière, riant, penché, prolongeant sa
caresse. A peine le poulain avait-il un instant regimbé; à présent il
reprenait son trot égal, si beau, si souple, que j’enviais Charles et le
lui dis.

--Encore quelques jours de dressage et la selle ne le chatouillera plus;
dans deux semaines, Madame elle-même osera le monter: il sera doux comme
une agnelle.

Il disait vrai; quelques jours après, le cheval se laissa caresser,
habiller, mener, sans défiance; et Marceline même l’eût monté si son
état lui eût permis cet exercice.

--Monsieur devrait bien l’essayer, me dit Charles.

C’est ce que je n’eusse jamais fait seul; mais Charles proposa de seller
pour lui-même un autre cheval de la ferme; le plaisir de l’accompagner
m’emporta.

Que je fus reconnaissant à ma mère de m’avoir conduit au manège durant
ma première jeunesse! Le lointain souvenir de ces premières leçons me
servit. Je ne me sentis pas trop étonné d’être à cheval; au bout de peu
d’instants, j’étais sans crainte aucune et à mon aise. Le cheval que
montait Charles était plus lourd, sans race, mais point désagréable à
voir; surtout, Charles le montait bien. Nous prîmes l’habitude de sortir
un peu chaque jour; de préférence, nous partions de grand matin, dans
l’herbe claire de rosée; nous gagnions la limite des bois; des coudres
ruisselants, secoués au passage, nous trempaient; l’horizon tout à coup
s’ouvrait; c’était la vaste vallée d’Auge; au loin on soupçonnait la
mer. Nous restions un instant, sans descendre; le soleil naissant
colorait, écartait, dispersait les brumes; puis nous repartions au grand
trot; nous nous attardions sur la ferme; le travail commençait à peine;
nous savourions cette joie fière, de devancer et de dominer les
travailleurs; puis brusquement nous les quittions; je rentrais à la
Morinière, au moment que Marceline se levait.

Je rentrais ivre d’air, étourdi de vitesse, les membres engourdis d’un
peu de voluptueuse lassitude, l’esprit plein de santé, d’appétit, de
fraîcheur. Marceline approuvait, encourageait ma fantaisie. En rentrant,
encore tout guêtré, j’apportais vers le lit où elle s’attardait à
m’attendre, une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait, me
disait-elle. Et elle m’écoutait raconter notre course, l’éveil des
champs, le recommencement du travail. Elle prenait autant de joie,
semblait-il, à me sentir vivre, qu’à vivre.--Bientôt de cette joie aussi
j’abusai; nos promenades s’allongèrent, et parfois je ne rentrais plus
que vers midi.

Cependant je réservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à la
préparation de mon cours. Mon travail avançait; j’en étais satisfait et
ne considérais pas comme impossible qu’il valût la peine plus tard de
réunir mes leçons en volume. Par une sorte de réaction naturelle, tandis
que ma vie s’ordonnait, se réglait et que je me plaisais autour de moi à
régler et à ordonner toutes choses, je m’éprenais de plus en plus de
l’éthique fruste des Goths, et tandis qu’au long de mon cours je
m’occupais, avec une hardiesse que l’on me reprocha suffisamment dans la
suite, d’exalter l’inculture et d’en dresser l’apologie, je m’ingéniais
laborieusement à dominer sinon à supprimer tout ce qui la pouvait
rappeler autour de moi comme en moi-même. Cette sagesse, ou bien cette
folie, jusqu’où ne la poussai-je pas?

Deux de mes fermiers, dont le bail expirait à la Noël, désireux de le
renouveler, vinrent me trouver; il s’agissait de signer, selon l’usage,
la feuille dite «promesse de bail». Fort des assurances de Charles,
excité par ses conversations quotidiennes, j’attendais résolument les
fermiers. Eux, forts de ce qu’un fermier se remplace malaisément,
réclamèrent d’abord une diminution de loyer. Leur stupeur fut d’autant
plus grande lorsque je leur lus les «promesses» que j’avais rédigées
moi-même, où non seulement je me refusais à baisser le prix des
fermages, mais encore leur retirais certaines pièces de terre dont
j’avais vu qu’ils ne faisaient aucun usage. Ils feignirent d’abord de le
prendre en riant: Je plaisantais. Qu’avais-je à faire de ces terres?
Elles ne valaient rien; et s’ils n’en faisaient rien, c’était qu’on n’en
pouvait rien faire... Puis, voyant mon sérieux, ils s’obstinèrent; je
m’obstinai de mon côté. Ils crurent m’effrayer en me menaçant de partir.
Moi qui n’attendais que ce mot:

--Eh! partez donc si vous voulez! Je ne vous retiens pas, leur dis-je.
Je pris les promesses de bail et les déchirai devant eux.

Je restai donc avec plus de cent hectares sur les bras. Depuis quelque
temps déjà, je projetais d’en confier la haute direction à Bocage,
pensant bien qu’indirectement c’est à Charles que je la donnais; je
prétendais aussi m’en occuper beaucoup moi-même; d’ailleurs je ne
réfléchis guère: le risque même de l’entreprise me tentait. Les fermiers
ne délogeaient qu’à la Noël; d’ici là nous pouvions bien nous retourner.
Je prévins Charles; sa joie aussitôt me déplut; il ne put la dissimuler;
elle me fit sentir encore plus sa beaucoup trop grande jeunesse. Le
temps pressait déjà; nous étions à cette époque de l’année où les
premières récoltes laissent libres les champs pour les premiers labours.
Par une convention établie, les travaux du fermier sortant et ceux du
nouveau se côtoient, le premier abandonnant son bien pièce après pièce
et sitôt les moissons rentrées. Je redoutais, comme une sorte de
vengeance, l’animosité des deux fermiers congédiés; il leur plut au
contraire de feindre à mon égard une parfaite complaisance (je ne sus
que plus tard l’avantage qu’ils y trouvaient). J’en profitai pour courir
le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir
bientôt. L’automne commençait; il fallut embaucher plus d’hommes pour
hâter les labours, les semailles; nous avions acheté herses, rouleaux,
charrues: je me promenais à cheval, surveillant, dirigeant les travaux,
prenant plaisir à commander.

Cependant, dans les prés voisins, les fermiers récoltaient les pommes;
elles tombaient, roulaient dans l’herbe épaisse, abondantes comme à
nulle autre année; les travailleurs n’y pouvaient point suffire; il en
venait des villages voisins; on les embauchait pour huit jours; Charles
et moi, parfois, nous amusions à les aider. Les uns gaulaient les
branches pour en faire tomber les fruits tardifs; on récoltait à part
les fruits tombés d’eux-mêmes, trop mûrs, souvent talés, écrasés dans
les hautes herbes; on ne pouvait marcher sans en fouler. L’odeur montant
du pré était âcre et douceâtre et se mêlait à celle des labours.

L’automne s’avançait. Les matins des derniers beaux jours sont les plus
frais, les plus limpides. Parfois l’atmosphère mouillée bleuissait les
lointains, les reculait encore, faisait d’une promenade un voyage; le
pays semblait agrandi; parfois, au contraire, la transparence anormale
de l’air rendait les horizons tout proches; on les eût atteints d’un
coup d’aile; et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de
langueur. Mon travail était à peu près achevé; du moins je le disais
afin d’oser mieux m’en distraire. Le temps que je ne passais plus à la
ferme, je le passais auprès de Marceline. Ensemble nous sortions dans le
jardin; nous marchions lentement, elle languissamment et pesant à mon
bras; nous allions nous asseoir sur un banc, d’où l’on dominait le
vallon que le soir emplissait de lumière. Elle avait une tendre façon de
s’appuyer sur mon épaule; et nous restions ainsi jusqu’au soir, sentant
fondre en nous la journée, sans gestes, sans paroles.

Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille, la plus légère
émotion sur son front se laissait lire; en elle, mystérieusement, elle
écoutait frémir une nouvelle vie; je me penchais sur elle comme sur une
profonde eau pure, où, si loin qu’on voyait, on ne voyait que de
l’amour. Ah! si c’était encore le bonheur, je sais que j’ai voulu dès
lors le retenir, comme on veut retenir dans ses mains rapprochées, en
vain, une eau fuyante; mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque
autre chose que le bonheur, qui colorait bien mon amour, mais comme
colore l’automne.

L’automne s’avançait. L’herbe, chaque matin plus trempée, ne séchait
plus au revers de l’orée; à la fine aube elle était blanche. Les
canards, sur l’eau des douves, battaient de l’aile; ils s’agitaient
sauvagement; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grands
cris, dans un vol tapageur, tout le tour de la Morinière. Un matin nous
ne les vîmes plus; Bocage les avait enfermés. Charles me dit qu’on les
enferme ainsi chaque automne, à l’époque de la migration. Et, peu de
jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand
souffle, une haleine de mer, forte, non divisée, amenant le nord et la
pluie, emportant les oiseaux nomades. Déjà l’état de Marceline, les
soins d’une installation nouvelle, les premiers soucis de mon cours nous
eussent rappelés en ville. La mauvaise saison, qui commençait tôt, nous
chassa.

Les travaux de la ferme, il est vrai, devaient me rappeler en novembre.
J’avais été fort dépité d’apprendre les dispositions de Bocage pour
l’hiver; il me déclara son désir de renvoyer Charles sur la ferme
modèle, où il avait, prétendait-il, encore passablement à apprendre; je
causai longuement, employai tous les arguments que je trouvai, mais ne
pus le faire céder; tout au plus, accepta-t-il d’écourter un peu ces
études pour permettre à Charles de revenir un peu plus tôt. Bocage ne me
dissimulait pas que l’exploitation des deux fermes ne se ferait pas sans
grand’peine; mais il avait en vue, m’apprit-il, deux paysans très sûrs
qu’il comptait prendre sous ses ordres; ce seraient presque des
fermiers, presque des métayers, presque des serviteurs; la chose était,
pour le pays, trop nouvelle pour qu’il en augurât rien de bon; mais
c’était, disait-il, moi qui l’avais voulu.--Cette conversation avait
lieu vers la fin d’octobre. Aux premiers jours de novembre, nous
rentrions à Paris.




II


Ce fut dans la rue S***, près de Passy, que nous nous installâmes.
L’appartement que nous avait indiqué un des frères de Marceline, et que
nous avions pu visiter lors de notre dernier passage à Paris, était
beaucoup plus grand que celui que m’avait laissé mon père, et Marceline
put s’inquiéter quelque peu, non point seulement du loyer plus élevé,
mais aussi de toutes les dépenses auxquelles nous allions nous laisser
entraîner. A toutes ses craintes j’opposais une factice horreur du
provisoire; je me forçais moi-même d’y croire et l’exagérais à dessein.
Certainement les divers frais d’installation excéderaient nos revenus
cette année, mais notre fortune déjà belle devait s’embellir encore; je
comptais pour cela sur mon cours, sur la publication de mon livre et
même, avec quelle folie! sur les nouveaux rendements de mes fermes. Je
ne m’arrêtai donc devant aucune dépense, me disant à chacune que je me
liais d’autant plus, et prétendant supprimer du même coup toute humeur
vagabonde que je pouvais sentir, ou craindre de sentir en moi.

Les premiers jours, et du matin au soir, notre temps se passa en
courses; et bien que le frère de Marceline, très obligeamment, s’offrît
ensuite pour nous en épargner plusieurs, Marceline ne tarda pas à se
sentir très fatiguée. Puis, au lieu du repos qui lui eût été nécessaire,
il lui fallut, aussitôt installée, recevoir visites sur visites;
l’éloignement où nous avions vécu jusqu’alors les faisait à présent
affluer, et Marceline, déshabituée du monde, ni ne savait les abréger,
ni n’osait condamner sa porte; je la trouvais, le soir, exténuée; et si
je ne m’inquiétai pas d’une fatigue dont je savais la cause naturelle,
du moins m’ingéniai-je à la diminuer, recevant souvent à sa place, ce
qui ne m’amusait guère, et parfois rendant les visites, ce qui m’amusait
moins encore.

Je n’ai jamais été brillant causeur; la frivolité des salons, leur
esprit, est chose à quoi je ne pouvais me plaire; j’en avais pourtant
bien fréquenté quelques-uns naguère; mais que ce temps était donc loin!
Que s’était-il passé depuis? Je me sentais, auprès des autres, terne,
triste, fâcheux, à la fois gênant et gêné. Par une singulière malchance,
vous, que je considérais déjà comme mes seuls amis véritables, n’étiez
pas à Paris et n’y deviez pas revenir de longtemps. Eussé-je pu mieux
vous parler? M’eussiez-vous peut-être compris mieux que je ne faisais
moi-même? Mais de tout ce qui grandissait en moi et que je vous dis
aujourd’hui, que savais-je? L’avenir m’apparaissait tout sûr, et jamais
je ne m’en étais cru plus maître.

Et quand bien même j’eusse été plus perspicace, quel recours contre
moi-même pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Maurice, en tant
d’autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je reconnus bien vite,
hélas! l’impossibilité de me faire entendre d’eux. Dès les premières
causeries que nous eûmes, je me vis comme contraint par eux de jouer un
faux personnage, de ressembler à celui qu’ils croyaient que j’étais
resté, sous peine de paraître feindre; et, pour plus de commodité, je
feignis donc d’avoir les pensées et les goûts qu’on me prêtait. On ne
peut à la fois être sincère et le paraître.

Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie, archéologues et
philologues, mais ne trouvai, à causer avec eux, guère plus de plaisir
et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons dictionnaires d’histoire.
Tout d’abord je pus espérer trouver une compréhension un peu plus
directe de la vie chez quelques romanciers et chez quelques poètes; mais
s’ils l’avaient, cette compréhension, il faut avouer qu’ils ne la
montraient guère; il me parut que la plupart ne vivaient point, se
contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie
comme un fâcheux empêchement d’écrire. Et je ne pouvais pas les en
blâmer; et je n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi...
D’ailleurs qu’entendais-je par: vivre?--C’est précisément ce que j’eusse
voulu qu’on m’apprît.--Les uns et les autres causaient habilement des
divers événements de la vie, jamais de ce qui les motive.

Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me renseigner,
je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux;
mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que
possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que
l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure.

De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l’ennui que ces
fréquentations me causaient.

--Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double emploi.
Quand je parle à l’un d’eux, il me semble que je parle à plusieurs.

--Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun
de différer de tous les autres.

--Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi.

Et puis je reprenais plus tristement:

--Aucun n’a su être malade. Ils vivent, ont l’air de vivre et de ne pas
savoir qu’ils vivent. D’ailleurs, moi-même, depuis que je suis auprès
d’eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd’hui, qu’ai-je fait?
J’ai dû vous quitter dès 9 heures: à peine, avant de partir, ai-je eu le
temps de lire un peu; c’est le seul bon moment du jour. Votre frère
m’attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m’a pas lâché;
j’ai dû voir avec lui le tapissier; il m’a gêné chez l’ébéniste et je ne
l’ai laissé que chez Gaston; j’ai déjeuné dans le quartier avec
Philippe, puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café: entendu avec
lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la sortie; pour
refuser son invitation du dimanche, j’ai dû l’accompagner chez Arthur;
avec Arthur, été voir une exposition d’aquarelles; été déposer des
cartes chez Albertine et chez Julie. Exténué, je rentre et vous trouve
aussi fatiguée que moi-même, ayant vu Adeline, Marthe, Jeanne, Sophie.
Et quand le soir, maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour,
je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais
la ressaisir au vol, la recommencer heure après heure et que je suis
triste à pleurer.

Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par _vivre_, ni
si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée, moins
contrainte et moins soucieuse d’autrui, n’était pas le secret très
simple de ma gêne; ce secret me semblait bien plus mystérieux: un secret
de ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les autres,
comme quelqu’un qui revient de chez les morts. Et d’abord je ne
ressentis qu’un assez douloureux désarroi; mais bientôt un sentiment
très neuf se fit jour. Je n’avais éprouvé nul orgueil, je l’affirme,
lors de la publication des travaux qui me valurent tant d’éloges.
Était-ce de l’orgueil, à présent? Peut-être; mais du moins aucune nuance
de vanité ne s’y mêlait. C’était, pour la première fois, la conscience
de ma valeur propre: ce qui me séparait, me distinguait des autres,
importait; ce que personne d’autre que moi ne disait ni ne pouvait dire,
c’était ce que j’avais à dire.

Mon cours commença tôt après; le sujet m’y portant, je gonflai ma
première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l’extrême
civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur
de peuple, à la manière d’une sécrétion, qui d’abord indique pléthore,
surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit, s’oppose à tout
parfait contact de l’esprit avec la nature, cache sous l’apparence
persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine où l’esprit
gêné languit et bientôt s’étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma
pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie.

Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux généralisations
trop rapides. D’autres blâmèrent ma méthode; et ceux qui me
complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins compris.

                   *       *       *       *       *

Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois
Ménalque. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de temps
avant mon mariage, il était reparti pour une de ces explorations
lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une année. Jadis il
ne me plaisait guère; il semblait fier et ne s’intéressait pas à ma vie.
Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Son insolence même,
qui m’écartait de lui d’abord, me plut, et le sourire qu’il me fit me
parut plus charmant de ce que je le savais plus rare. Récemment un
absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une
commode occasion de le salir; ceux que son dédain et sa supériorité
blessaient s’emparèrent de ce prétexte à leur vengeance; et ce qui les
irritait le plus, c’est qu’il n’en parût pas affecté.

--Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison,
puisque cela les console de n’avoir pas autre chose.

Mais «la bonne société» s’indigna et ceux qui, comme l’on dit, «se
respectent» crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son
mépris. Ce me fut une raison de plus: attiré vers lui par une secrète
influence, je m’approchai et l’embrassai amicalement devant tous.

Voyant avec qui je causais, les derniers importuns se retirèrent; je
restai seul avec Ménalque.

Après les irritantes critiques et les ineptes compliments, ses quelques
paroles au sujet de mon cours me reposèrent.

--Vous brûlez ce que vous adoriez, dit-il. Cela est bien. Vous vous y
prenez tard; mais la flamme est d’autant plus nourrie. Je ne sais encore
si je vous entends bien; vous m’intriguez. Je ne cause pas volontiers,
mais voudrais causer avec vous. Dînez donc avec moi ce soir.

--Cher Ménalque, lui répondis-je, vous semblez oublier que je suis
marié.

--Oui, c’est vrai, reprit-il; à voir la cordiale franchise avec laquelle
vous osiez m’aborder, j’avais pu vous croire plus libre.

Je craignis de l’avoir blessé; plus encore de paraître faible, et lui
dis que je le rejoindrais après dîner.

                   *       *       *       *       *

A Paris, toujours en passage, Ménalque logeait à l’hôtel; il s’y était,
pour ce séjour, fait aménager plusieurs pièces en manière d’appartement;
il avait là ses domestiques, mangeait à part, vivait à part, avait
étendu sur les murs, sur les meubles dont la banale laideur
l’offusquait, quelques étoffes qu’il avait rapportées du Népal et qu’il
achevait, disait-il, de salir avant de les offrir à un musée. Ma hâte à
le rejoindre avait été si grande que je le surpris encore à table quand
j’entrai; et comme je m’excusais de troubler son repas:

--Mais, me dit-il, je n’ai pas l’intention de l’interrompre et compte
bien que vous me le laisserez achever. Si vous étiez venu dîner, je vous
aurais offert du Chiraz, de ce vin que chantait Hafiz, mais il est trop
tard à présent; il faut être à jeun pour le boire; prendrez-vous du
moins des liqueurs?

J’acceptai, pensant qu’il en prendrait aussi; puis, voyant qu’on
n’apportait qu’un verre, je m’étonnai:

--Excusez-moi, dit-il, mais je n’en bois presque jamais.

--Craindriez-vous de vous griser?

--Oh! répondit-il, au contraire! Mais je tiens la sobriété pour une plus
puissante ivresse; j’y garde ma lucidité.

--Et vous versez à boire aux autres.

Il sourit.

--Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C’est déjà beau si je
retrouve en eux mes vices.

--Du moins fumez-vous?

--Pas davantage. C’est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop
facile conquête; je cherche dans l’ivresse une exaltation et non une
diminution de la vie. Laissons cela. Savez-vous d’où je viens? De
Biskra. Ayant appris que vous veniez d’y passer, j’ai voulu rechercher
vos traces. Qu’était-il donc venu faire à Biskra, cet aveugle érudit, ce
liseur? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce qu’on me confie; pour
ce que j’apprends par moi-même, ma curiosité, je l’avoue, est sans
bornes. J’ai donc cherché, fouillé, questionné, partout où j’ai pu. Mon
indiscrétion m’a servi, puisqu’elle m’a donné désir de vous revoir;
puisqu’au lieu du savant routinier que je voyais en vous naguère, je
sais que je dois voir à présent... c’est à vous de m’expliquer quoi.

Je sentis que je rougissais.

--Qu’avez-vous donc appris sur moi, Ménalque?

--Vous voulez le savoir? Mais n’ayez donc pas peur! Vous connaissez
assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à
personne. Vous avez vu si votre cours était compris!

--Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre encore que
je puisse vous parler plus qu’aux autres. Allons! qu’est-ce que vous
avez appris sur moi?

--D’abord, que vous aviez été malade.

--Mais cela n’a rien de...

--Oh! c’est déjà très important. Puis on m’a dit que vous sortiez
volontiers seul, sans livre (et c’est là que j’ai commencé d’admirer),
ou, lorsque vous n’étiez plus seul, accompagné moins volontiers de votre
femme que d’enfants. Ne rougissez donc pas, ou je ne vous dis pas la
suite.

--Racontez sans me regarder.

--Un des enfants--il avait nom Moktir s’il m’en souvient--beau comme
peu, voleur et pipeur comme aucun, me parut en avoir long à dire;
j’attirai, j’achetai sa confiance, ce qui, vous le savez, n’est pas
facile, car je crois qu’il mentait encore en disant qu’il ne mentait
plus... Ce qu’il m’a raconté de vous, dites-moi donc si c’est véritable.

Ménalque cependant s’était levé et avait sorti d’un tiroir une petite
boîte qu’il ouvrit.

--Ces ciseaux étaient-ils à vous? dit-il en me tendant quelque chose
d’informe, de rouillé, d’épointé, de faussé; je n’eus pas grand’peine
pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m’avait escamotés
Moktir.

--Oui; ce sont eux, c’étaient ceux de ma femme.

--Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête, un
jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre; mais l’intéressant
n’est pas là; il prétend qu’à l’instant qu’il les cachait dans son
burnous, il a compris que vous le surveilliez dans une glace et surpris
le reflet de votre regard l’épier. Vous aviez vu le vol et vous n’avez
rien dit! Moktir s’est montré fort surpris de ce silence... moi aussi.

--Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites: comment! il savait
donc que je l’avais surpris!

--Là n’est pas l’important; vous jouiez au plus fin; à ce jeu, ces
enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c’était lui
qui vous tenait... Là n’est pas l’important. Expliquez-moi votre
silence.

--Je voudrais qu’on me l’expliquât.

Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. Ménalque, qui marchait
de long en large dans la pièce, alluma distraitement une cigarette, puis
tout aussitôt la jeta.

--Il y a là, reprit-il, un «sens», comme disent les autres, un «sens»
qui semble vous manquer, cher Michel.

--Le «sens moral», peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.

--Oh! simplement celui de la propriété.

--Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.

--Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi; pas même ou surtout
pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos; la possession y
encourage et dans la sécurité l’on s’endort; j’aime assez vivre pour
prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses
mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins
j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime
la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout
mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé.

--Alors que me reprochez-vous? interrompis-je.

--Oh! que vous me comprenez mal, cher Michel; pour un coup que je fais
la sottise d’essayer de professer ma foi!... Si je me soucie peu,
Michel, de l’approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n’est
pas pour venir approuver ou désapprouver à mon tour; ces mots n’ont pour
moi pas grand sens. J’ai parlé beaucoup trop de moi tout à l’heure; de
me croire compris m’entraînait... Je voulais simplement vous dire que
pour quelqu’un qui n’a pas le sens de la propriété, vous semblez
posséder beaucoup; c’est grave.

--Que possédé-je tant?

--Rien, si vous le prenez sur ce ton... Mais n’ouvrez-vous pas votre
cours? N’êtes-vous pas propriétaire en Normandie? Ne venez-vous pas de
vous installer, et luxueusement, à Passy? Vous êtes marié.
N’attendez-vous pas un enfant?

--Eh bien! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j’ai su me
faire une vie plus «dangereuse» (comme vous dites) que la vôtre.

--Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque; puis, se retournant
brusquement, et me tendant la main:

--Allons, adieu; voilà qui suffit pour ce soir et nous ne dirions rien
de mieux. Mais, à bientôt.

Je restai quelque temps sans le revoir.

                   *       *       *       *       *

De nouveaux soins, de nouveaux soucis m’occupèrent; un savant italien me
signala des documents nouveaux qu’il mit au jour et que j’étudiai
longuement pour mon cours. Sentir ma première leçon mal comprise avait
éperonné mon désir d’éclairer différemment et plus puissamment les
suivantes; je fus par là porté à poser en doctrine ce que je n’avais
fait d’abord que hasarder à titre d’ingénieuse hypothèse. Combien
d’affirmateurs doivent leur force à cette chance de n’avoir pas été
compris à demi-mot! Pour moi, je ne peux discerner, je l’avoue, la part
d’entêtement qui peut-être vint se mêler au besoin d’affirmation
naturelle. Ce que j’avais de neuf à dire me parut d’autant plus urgent
que j’avais plus de mal à le dire, et surtout à le faire entendre.

Mais combien les phrases, hélas! devenaient pâles près des actes! La
vie, le moindre geste de Ménalque n’était-il pas plus éloquent mille
fois que mon cours? Ah! que je compris bien, dès lors, que
l’enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait
été d’exemple autant et plus encore que de paroles!

                   *       *       *       *       *

Ce fut chez moi que je revis Ménalque, près de trois semaines après
notre première rencontre. Ce fut presque à la fin d’une réunion trop
nombreuse. Pour éviter un dérangement quotidien, Marceline et moi
préférions laisser nos portes grandes ouvertes le jeudi soir; nous les
fermions ainsi plus aisément les autres jours. Chaque jeudi, ceux qui se
disaient nos amis venaient donc; la belle dimension de nos salons nous
permettait de les recevoir en grand nombre et la réunion se prolongeait
fort avant dans la nuit. Je pense que les attirait surtout l’exquise
grâce de Marceline et le plaisir de converser entre eux, car, pour moi,
dès la seconde de ces soirées, je ne trouvai plus rien à écouter, rien à
dire, et dissimulai mal mon ennui. J’errais du fumoir au salon, de
l’antichambre à la bibliothèque, accroché parfois par une phrase,
observant peu et regardant comme au hasard.

Antoine, Étienne et Godefroy discutaient le dernier vote de la Chambre,
vautrés sur les délicats fauteuils de ma femme. Hubert et Louis
maniaient sans précaution et froissaient d’admirables eaux-fortes de la
collection de mon père. Dans le fumoir, Mathias, pour écouter mieux
Léonard, avait posé son cigare ardent sur une table en bois de rose. Un
verre de curaçao s’était répandu sur le tapis. Les pieds boueux
d’Albert, impudemment couché sur un divan, salissaient une étoffe. Et la
poussière qu’on respirait était faite de l’horrible usure des choses...
Il me prit une furieuse envie de pousser tous mes invités par les
épaules. Meubles, étoffes, estampes, à la première tache perdaient pour
moi toute valeur; choses tachées, choses atteintes de maladie et comme
désignées par la mort. J’aurais voulu tout protéger, mettre tout sous
clef pour moi seul. Que Ménalque est heureux, pensai-je, qui n’a rien!
Moi, c’est parce que je veux conserver que je souffre. Que m’importe au
fond tout cela?

Dans un petit salon moins éclairé, séparé par une glace sans tain,
Marceline ne recevait que quelques intimes; elle était à demi étendue
sur des coussins; elle était affreusement pâle, et me parut si fatiguée
que j’en fus effrayé soudain et me promis que cette réception serait la
dernière. Il était déjà tard. J’allais regarder l’heure à ma montre
quand je sentis dans la poche de mon gilet les petits ciseaux de Moktir.

--Et pourquoi les avait-il volés, celui-là, si c’était aussitôt pour les
abîmer, les détruire?

A ce moment, quelqu’un frappa sur mon épaule; je me retournai
brusquement: c’était Ménalque.

Il était, presque le seul, en habit. Il venait d’arriver. Il me pria de
le présenter à ma femme; je ne l’eusse certes pas fait de moi-même.
Ménalque était élégant, presque beau; d’énormes moustaches, tombantes,
déjà grises, coupaient son visage de pirate; la flamme froide de son
regard indiquait plus de courage et de décision que de bonté. Il ne fut
pas plus tôt devant Marceline que je compris qu’il ne lui plaisait pas.
Après qu’il eut avec elle échangé quelques banales phrases de politesse,
je l’entraînai dans le fumoir.

J’avais appris le matin même la nouvelle mission dont le ministère des
colonies le chargeait; divers journaux, rappelant à ce sujet son
aventureuse carrière, semblaient oublier leurs basses insultes de la
veille et ne trouvaient pas de termes assez vifs pour le louer. Ils
exagéraient à l’envi les services rendus au pays, à l’humanité tout
entière par les profitables découvertes de ses dernières explorations,
tout comme s’il n’entreprenait rien que dans un but humanitaire: et l’on
vantait de lui des traits d’abnégation, de dévouement, de hardiesse,
tout comme s’il devait chercher une récompense en ces éloges.

Je commençais de le féliciter; il m’interrompit dès les premiers mots:

--Eh quoi! vous aussi, cher Michel; vous ne m’aviez pourtant pas d’abord
insulté, dit-il. Laissez donc aux journaux ces bêtises. Ils semblent
s’étonner aujourd’hui qu’un homme de mœurs décriées puisse pourtant
avoir encore quelques vertus. Je ne sais faire en moi les distinctions
et les réserves qu’ils prétendent établir, et n’existe qu’en totalité.
Je ne prétends à rien qu’au naturel, et pour chaque action, le plaisir
que j’y prends m’est signe que je devais la faire.

--Cela peut mener loin, lui dis-je.

--J’y compte bien, reprit Ménalque. Ah! si tous ceux qui nous entourent
pouvaient se persuader de cela. Mais la plupart d’entre eux pensent
n’obtenir d’eux-mêmes rien de bon que par la contrainte; ils ne se
plaisent que contrefaits. C’est à soi-même que chacun prétend le moins
ressembler. Chacun se propose un patron, puis l’imite; même il ne
choisit pas le patron qu’il imite; il accepte un patron tout choisi. Il
y a pourtant, je le crois, d’autres choses à lire, dans l’homme. On
n’ose pas. On n’ose pas tourner la page. Lois de l’imitation; je les
appelle: lois de la peur. On a peur de se trouver seul; et l’on ne se
trouve pas du tout. Cette agoraphobie morale m’est odieuse; c’est la
pire des lâchetés. Pourtant c’est toujours seul qu’on invente. Mais qui
cherche ici d’inventer? Ce que l’on sent en soi de différent, c’est
précisément ce que l’on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur;
et c’est là ce que l’on tâche de supprimer. On imite. Et l’on prétend
aimer la vie.

Je laissais Ménalque parler; ce qu’il disait, c’était précisément ce
que, le mois d’avant, je disais à Marceline; et j’aurais donc dû
l’approuver. Pourquoi, par quelle lâcheté l’interrompis-je, et lui
dis-je, imitant Marceline, la phrase mot pour mot par laquelle elle
m’avait alors interrompu:

--Vous ne pouvez pourtant, cher Ménalque, demander à chacun de différer
de tous les autres.

Ménalque se tut brusquement, me regarda d’une façon bizarre, puis, comme
Eusèbe précisément s’approchait pour prendre congé de moi, il me tourna
le dos sans façon et alla s’entretenir avec Hector.

Aussitôt dite, ma phrase m’avait paru stupide; et je me désolai surtout
qu’elle pût faire croire à Ménalque que je me sentais attaqué par ses
paroles. Il était tard; mes invités partaient. Quand le salon fut
presque vide, Ménalque revint à moi:

--Je ne puis vous quitter ainsi, me dit-il. Sans doute j’ai mal compris
vos paroles. Laissez-moi du moins l’espérer.

--Non, répondis-je. Vous ne les avez pas mal comprises; mais elles
n’avaient aucun sens; et je ne les eus pas plus tôt dites que je
souffris de leur sottise, et surtout de sentir qu’elles allaient me
ranger à vos yeux précisément parmi ceux dont vous faisiez le procès
tout à l’heure, et qui, je vous l’affirme, me sont odieux comme à vous.
Je hais tous les gens à principes.

--Ils sont, reprit Ménalque en riant, ce qu’il y a de plus détestable en
ce monde. On ne saurait attendre d’eux aucune espèce de sincérité; car
ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu’ils
devaient faire, ou, sinon, regardent ce qu’ils font comme mal fait. Au
seul soupçon que vous pouviez être un des leurs, j’ai senti la parole se
glacer sur mes lèvres. Le chagrin qui m’a pris aussitôt m’a révélé
combien mon affection pour vous est vive; j’ai souhaité m’être mépris,
non dans mon affection, mais dans le jugement que je portais.

--En effet, votre jugement était faux.

--Ah! n’est-ce pas? dit-il en me prenant la main brusquement. Écoutez;
je dois partir bientôt, mais je voudrais vous voir encore. Mon voyage
sera, cette fois, plus long et hasardeux que tous les autres; je ne sais
quand je reviendrai. Je dois partir dans quinze jours; ici, chacun
ignore que mon départ est si proche; je vous l’annonce secrètement. Je
pars dès l’aube. La nuit qui précède un départ est pour moi chaque fois
une nuit d’angoisses affreuses. Prouvez-moi que vous n’êtes pas homme à
principes; puis-je compter que vous voudrez bien passer cette dernière
nuit près de moi?

--Mais nous nous reverrons avant, lui dis-je, un peu surpris.

--Non. Durant ces quinze jours, je n’y serai plus pour personne, et ne
serai même pas à Paris. Demain je pars pour Budapest; dans six jours je
dois être à Rome. Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de
quitter l’Europe. Un autre m’attend à Madrid.

--C’est entendu, je passerai cette nuit de veille avec vous.

--Et nous boirons du vin de Chiraz, dit Ménalque.

                   *       *       *       *       *

Quelques jours après cette soirée, Marceline commença d’aller moins
bien. J’ai déjà dit qu’elle était souvent fatiguée; mais elle évitait de
se plaindre, et comme j’attribuais à son état cette fatigue, je la
croyais très naturelle et j’évitais de m’inquiéter. Un vieux médecin
assez sot, ou insuffisamment renseigné, nous avait tout d’abord rassurés
à l’excès. Cependant des troubles nouveaux, accompagnés de fièvre, me
décidèrent à appeler le Docteur Tr. qui passait alors pour le plus avisé
spécialiste. Il s’étonna que je ne l’eusse pas appelé plus tôt, et
prescrivit un régime strict que, depuis quelque temps déjà, elle eût dû
suivre. Par un très imprudent courage, Marceline s’était jusqu’à ce jour
surmenée; jusqu’à la délivrance, qu’on attendait vers la fin de janvier,
elle devait garder la chaise longue. Sans doute un peu inquiète et plus
dolente qu’elle ne voulait l’avouer, Marceline se plia très doucement
aux prescriptions les plus gênantes; une sorte de résignation religieuse
rompit la volonté qui la soutenait jusqu’alors, de sorte que son état
empira brusquement durant les quelques jours qui suivirent.

Je l’entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux, me
servant des paroles mêmes de Tr. qui ne voyait en son état rien de bien
grave; mais la violence de ses craintes finit par m’alarmer à mon tour.
Ah! combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur
l’espérance! et de quel futur incertain! Moi qui d’abord ne trouvais de
goût qu’au passé, la subite saveur de l’instant m’a pu griser un jour,
pensai-je, mais le futur désenchante l’heure présente, plus encore que
le présent ne désenchanta le passé; et depuis notre nuit de Sorrente,
déjà tout mon amour, toute ma vie se projettent sur l’avenir.

Cependant le soir vint que j’avais promis à Ménalque; et malgré mon
ennui d’abandonner toute une nuit d’hiver Marceline, je lui fis accepter
de mon mieux la solennité du rendez-vous, la gravité de ma promesse.
Marceline allait un peu mieux ce soir-là, et pourtant j’étais inquiet;
une garde me remplaça près d’elle. Mais, sitôt dans la rue, mon
inquiétude prit une force nouvelle; je la repoussai, luttai contre elle,
m’irritant contre moi de ne pas mieux m’en libérer. Je parvins ainsi peu
à peu à un état de surtension, d’exaltation singulière, très différente
et très proche à la fois de l’inquiétude douloureuse qui l’avait fait
naître, mais plus proche encore du bonheur. Il était tard; je marchais à
grands pas; la neige commença de tomber abondante; j’étais heureux de
respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux
contre le vent, la nuit, la neige; je savourais mon énergie.

Ménalque, qui m’entendit venir, parut sur le palier de l’escalier. Il
m’attendait sans patience. Il était pâle et paraissait un peu crispé. Il
me débarrassa de mon manteau, et me força de changer mes bottes
mouillées contre de molles pantoufles persanes. Sur un guéridon, près du
feu, étaient posées des friandises. Deux lampes éclairaient la pièce,
moins que ne le faisait le foyer. Ménalque, dès l’abord, s’informa de la
santé de Marceline. Pour simplifier, je répondis qu’elle allait très
bien.

--Votre enfant, vous l’attendez bientôt? reprit-il.

--Dans deux mois.

Ménalque s’inclina vers le feu, comme s’il eût voulu cacher son visage.
Il se taisait. Il se tut si longtemps que j’en fus à la fin tout gêné,
ne sachant non plus que lui dire. Je me levai, fis quelques pas, puis,
m’approchant de lui, posai ma main sur son épaule. Alors, comme s’il
continuait sa pensée:

--Il faut choisir, murmura-t-il. L’important, c’est de savoir ce que
l’on veut.

--Eh! ne voulez-vous pas partir? lui demandai-je, incertain du sens que
je devais donner à ses paroles.

--Il paraît.

--Hésiteriez-vous donc?

--A quoi bon? Vous qui avez femme et enfant, restez. Des mille formes de
la vie, chacun ne peut connaître qu’une. Envier le bonheur d’autrui,
c’est folie; on ne saurait pas s’en servir. Le bonheur ne se veut pas
tout fait, mais sur mesure. Je pars demain; je sais: j’ai tâché de
tailler ce bonheur à ma taille. Gardez le bonheur calme du foyer.

--C’est à ma taille aussi que j’avais taillé mon bonheur, m’écriai-je.
Mais j’ai grandi. A présent mon bonheur me serre. Parfois, j’en suis
presque étranglé!

--Bah! vous vous y ferez! dit Ménalque; puis il se campa devant moi,
plongea son regard dans le mien, et comme je ne trouvais rien à dire, il
sourit un peu tristement:--On croit que l’on possède, et l’on est
possédé, reprit-il.--Versez-vous du Chiraz, cher Michel; vous n’en
goûterez pas souvent; et mangez de ces pâtes roses que les Persans
prennent avec. Pour ce soir je veux boire avec vous, oublier que je pars
demain, et causer comme si cette nuit était longue. Savez-vous ce qui
fait de la poésie aujourd’hui et de la philosophie surtout, lettres
mortes? C’est qu’elles se sont séparées de la vie. La Grèce, elle,
idéalisait à même la vie; de sorte que la vie de l’artiste était
elle-même déjà une réalisation poétique; la vie du philosophe, une mise
en action de sa philosophie; de sorte aussi que, mêlées à la vie, au
lieu de s’ignorer, la philosophie alimentant la poésie, la poésie
exprimant la philosophie, cela était d’une persuasion admirable.
Aujourd’hui la beauté n’agit plus; l’action ne s’inquiète plus d’être
belle; et la sagesse opère à part.

--Pourquoi, dis-je, vous qui vivez votre sagesse, n’écrivez-vous pas vos
mémoires?--ou simplement, repris-je en le voyant sourire, les souvenirs
de vos voyages?

--Parce que je ne veux pas me souvenir, répondit-il. Je croirais, ce
faisant, empêcher d’arriver l’avenir et faire empiéter le passé. C’est
du parfait oubli d’hier que je crée la nouvelleté de chaque heure.
Jamais, d’avoir été heureux, ne me suffit. Je ne crois pas aux choses
mortes, et confonds n’être plus, avec n’avoir jamais été.

Je m’irritais enfin de ces paroles, qui précédaient trop ma pensée;
j’eusse voulu tirer arrière, l’arrêter; mais je cherchais en vain à
contredire, et d’ailleurs m’irritais contre moi-même plus encore que
contre Ménalque. Je restai donc silencieux. Lui, tantôt allant et venant
à la façon d’un fauve en cage, tantôt se penchant vers le feu, tantôt se
taisait longuement, puis tantôt, brusquement, disait:

--Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs!
Mais ceux-ci se conservent mal. Les plus délicats se dépouillent; les
plus voluptueux pourrissent; les plus délicieux sont les plus dangereux
dans la suite. Ce dont on se repent était délicieux d’abord.

De nouveau, long silence; et puis il reprenait:

--Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos. Je
n’aime pas regarder en arrière, et j’abandonne au loin mon passé, comme
l’oiseau, pour s’envoler, quitte son ombre. Ah! Michel, toute joie nous
attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la
seule, et qu’on arrive à elle comme un veuf. Ah! Michel, toute joie est
pareille à cette manne du désert qui se corrompt d’un jour à l’autre;
elle est pareille à l’eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se
pouvait garder dans aucun vase. Que chaque instant emporte tout ce qu’il
avait apporté.

Ménalque parla longtemps encore; je ne puis rapporter ici toutes ses
phrases; beaucoup pourtant se gravèrent en moi, d’autant plus fortement
que j’eusse désiré les oublier plus vite; non qu’elles m’apprissent rien
de bien neuf, mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée; une
pensée que je couvrais de tant de voiles, que j’avais presque pu
l’espérer étouffée. Ainsi s’écoula la veillée.

Quand, au matin, après avoir conduit Ménalque au train qui l’emporta, je
m’acheminai seul pour rentrer près de Marceline, je me sentis plein
d’une tristesse abominable, de haine contre la joie cynique de Ménalque;
je voulais qu’elle fût factice; je m’efforçais de la nier. Je m’irritais
de n’avoir rien su lui répondre: je m’irritais d’avoir dit quelques mots
qui l’eussent fait douter de mon bonheur, de mon amour. Et je me
cramponnais à mon douteux bonheur, à mon «calme bonheur», comme disait
Ménalque; je ne pouvais, hélas! en écarter l’inquiétude, mais prétendais
que cette inquiétude servît d’aliment à l’amour. Je me penchais vers
l’avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire; pour lui se
reformait et se fortifiait ma morale. Décidément je marchais d’un pas
ferme.

Hélas! quand je rentrai, ce matin-là, un désordre inaccoutumé me frappa
dès la première pièce. La garde vint à ma rencontre et m’apprit, à mots
tempérés, que d’affreuses angoisses avaient saisi ma femme dans la nuit,
puis des douleurs, bien qu’elle ne se crût pas encore au terme de sa
grossesse; que se sentant très mal, elle avait envoyé chercher le
docteur, que celui-ci, bien qu’arrivé en hâte dans la nuit, n’avait pas
encore quitté la malade; puis, voyant ma pâleur je pense, elle voulut me
rassurer, me disant que tout allait déjà bien mieux, que... Je m’élançai
vers la chambre de Marceline.

La chambre était peu éclairée; et d’abord je ne distinguai que le
docteur qui, de la main, m’imposa silence; puis, dans l’ombre une figure
que je ne connaissais pas. Anxieusement, sans bruit, je m’approchai du
lit. Marceline avait les yeux fermés; elle était si terriblement pâle
que d’abord je la crus morte; mais, sans ouvrir les yeux, elle tourna
vers moi la tête. Dans un coin sombre de la pièce, la figure inconnue
rangeait, cachait divers objets; je vis des instruments luisants, de
l’ouate; je vis, crus voir, un linge taché de sang... Je sentis que je
chancelais. Je tombai presque vers le docteur; il me soutint. Je
comprenais; j’avais peur de comprendre.

--Le petit? demandai-je anxieusement.

Il eut un triste haussement d’épaules.--Sans plus savoir ce que je
faisais, je me jetai contre le lit, en sanglotant. Ah! subit avenir! Le
terrain cédait brusquement sous mon pas; devant moi n’était plus qu’un
trou vide où je trébuchais tout entier.

Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. Pourtant Marceline sembla
d’abord assez vite se remettre. Les vacances du début de l’année me
laissant un peu de répit, je pus passer près d’elle presque toutes les
heures du jour. Près d’elle je lisais, j’écrivais, ou lui faisais
doucement la lecture. Je ne sortais jamais sans lui rapporter quelques
fleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m’avait entouré
alors que moi j’étais malade, et l’entourais de tant d’amour que parfois
elle en souriait, comme heureuse. Pas un mot ne fut échangé au sujet du
triste accident qui meurtrissait nos espérances.

Puis la phlébite se déclara: et quand elle commença de décliner, une
embolie, soudain, mit Marceline entre la vie et la mort. C’était la
nuit; je me revois penché sur elle, sentant, avec le sien, mon cœur
s’arrêter ou revivre. Que de nuits la veillai-je ainsi! le regard
obstinément fixé sur elle, espérant, à force d’amour, insinuer un peu de
ma vie en la sienne. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur, ma
seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline.

Mon cours avait repris. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons,
de les dire? Mon souvenir se perd et je ne sais comment se succédèrent
les semaines. Pourtant un petit fait que je veux vous redire:

C’est un matin, peu de temps après l’embolie; je suis auprès de
Marceline; elle semble aller un peu mieux, mais la plus grande
immobilité lui est encore prescrite; elle ne doit même pas remuer les
bras. Je me penche pour la faire boire, et lorsqu’elle a bu et que je
suis encore penché près d’elle, d’une voix que son trouble rend plus
faible encore, elle me prie d’ouvrir un coffret que son regard me
désigne; il est là, sur la table; je l’ouvre; il est plein de rubans, de
chiffons, de petits bijoux sans valeur. Que veut-elle? J’apporte près du
lit la boîte; je sors un à un chaque objet. Est-ce ceci? cela?... Non;
pas encore; et je la sens qui s’inquiète un peu.--Ah! Marceline! c’est
ce petit chapelet que tu veux! Elle s’efforce de sourire.

--Tu crains donc que je ne te soigne pas assez?

--Oh! mon ami! murmure-t-elle.--Et je me souviens de notre conversation
de Biskra, de son craintif reproche en m’entendant repousser ce qu’elle
appelle «l’aide de Dieu». Je reprends un peu rudement:

--J’ai bien guéri tout seul.

--J’ai tant prié pour toi, répond-elle. Elle dit cela tendrement,
tristement; je sens dans son regard une anxiété suppliante. Je prends le
chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap,
contre elle. Un regard chargé de larmes et d’amour me récompense, mais
auquel je ne puis répondre; un instant encore je m’attarde, ne sais que
faire, suis gêné; enfin, n’y tenant plus:

--Adieu, lui dis-je; et je quitte la chambre, hostile, et comme si l’on
m’en avait chassé.

Cependant l’embolie avait amené des désordres assez graves; l’affreux
caillot de sang, que le cœur avait rejeté, fatiguait et congestionnait
les poumons, obstruait la respiration, la faisait difficile et
sifflante. La maladie était entrée en Marceline, l’habitait désormais,
la marquait, la tachait. C’était une chose abîmée.




III


La saison devenait clémente. Dès que mon cours fut terminé, je
transportai Marceline à la Morinière, le Docteur affirmant que tout
danger pressant était passé et que, pour achever de la remettre, il ne
fallait rien tant qu’un air meilleur. J’avais moi-même grand besoin de
repos. Ces veilles que j’avais tenu à supporter presque toutes moi-même,
cette angoisse prolongée, et surtout cette sorte de sympathie physique
qui, lors de l’embolie de Marceline, m’avait fait ressentir en moi les
affreux sursauts de son cœur, tout cela m’avait fatigué comme si j’avais
moi-même été malade.

J’eusse préféré emmener Marceline dans la montagne; mais elle me montra
le désir le plus vif de retourner en Normandie, prétendit que nul climat
ne lui serait meilleur, et me rappela que j’avais à revoir ces deux
fermes, dont je m’étais un peu témérairement chargé. Elle me persuada
que je m’en étais fait responsable, et que je me devais d’y réussir.
Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés qu’elle me poussa donc de courir sur
les terres... Je ne sais si, dans son amicale insistance, beaucoup
d’abnégation n’entrait pas; la crainte que, sinon, me croyant retenu
près d’elle par les soins qu’il fallait encore lui donner, je ne
sentisse pas assez grande ma liberté... Marceline pourtant allait mieux;
du sang recolorait ses joues; et rien ne me reposait plus que de sentir
moins triste son sourire; je pouvais la laisser sans crainte.

Je retournai donc sur les fermes. On y faisait les premiers foins. L’air
chargé de pollens, de senteurs, m’étourdit tout d’abord comme une
boisson capiteuse. Il me sembla que, depuis l’an passé, je n’avais plus
respiré, ou respiré que des poussières, tant pénétrait mielleusement en
moi l’atmosphère. Du talus où je m’étais assis, comme grisé, je dominais
la Morinière; je voyais ses toits bleus, les eaux dormantes de ses
douves; autour, des champs fauchés, d’autres pleins d’herbes; plus loin,
la courbe du ruisseau; plus loin, les bois où l’automne dernier je me
promenais à cheval avec Charles. Des chants que j’entendais depuis
quelques instants se rapprochèrent; c’étaient des faneurs qui
rentraient, la fourche ou le râteau sur l’épaule. Ces travailleurs, que
je reconnus presque tous, me firent fâcheusement souvenir que je n’étais
point là en voyageur charmé, mais en maître. Je m’approchai, leur
souris, leur parlai, m’enquis de chacun longuement. Déjà Bocage le matin
m’avait pu renseigner sur l’état des cultures; par une correspondance
régulière, il n’avait d’ailleurs pas cessé de me tenir au courant des
moindres incidents des fermes. L’exploitation n’allait pas mal; beaucoup
mieux que Bocage ne me le laissait d’abord espérer. Pourtant on
m’attendait pour quelques décisions importantes, et, durant quelques
jours, je dirigeai tout de mon mieux, sans plaisir, mais raccrochant à
ce semblant de travail ma vie défaite.

Dès que Marceline fut assez bien pour recevoir, quelques amis vinrent
habiter avec nous. Leur société affectueuse et point bruyante sut plaire
à Marceline, mais fit que je quittai d’autant plus volontiers la maison.
Je préférais la société des gens de la ferme; il me semblait qu’avec eux
je trouverais mieux à apprendre; non point que je les interrogeasse
beaucoup; non, et je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je
ressentais auprès d’eux: il me semblait sentir à travers eux; et tandis
que la conversation de nos amis, avant qu’ils commençassent de parler,
m’était déjà toute connue, la seule vue de ces gueux me causait un
émerveillement continuel.

Si d’abord l’on eût dit qu’ils mettaient à me répondre toute la
condescendance que j’évitais de mettre à les interroger, bientôt ils
supportèrent mieux ma présence. J’entrais toujours plus en contact avec
eux. Non content de les suivre au travail, je voulais les voir à leurs
jeux; leurs obtuses pensées ne m’intéressaient guère, mais j’assistais à
leurs repas, j’écoutais leurs plaisanteries, surveillais amoureusement
leurs plaisirs. C’était, dans une sorte de sympathie, pareille à celle
qui faisait sursauter mon cœur aux sursauts de celui de Marceline,
c’était un immédiat écho de chaque sensation étrangère, non point vague,
mais précis, aigu. Je sentais en mes bras la courbature du faucheur;
j’étais las de sa lassitude; la gorgée de cidre qu’il buvait me
désaltérait; je la sentais glisser dans sa gorge; un jour, en aiguisant
sa faux, l’un s’entailla profondément le pouce: je ressentis sa douleur,
jusqu’à l’os.

Il me semblait, ainsi, que ma vue ne fût plus seule à m’enseigner le
paysage, mais que je le sentisse encore par une sorte d’attouchement
qu’illimitait cette bizarre sympathie.

La présence de Bocage me gênait, il me fallait, quand il venait, jouer
au maître, et je n’y trouvais plus aucun goût. Je commandais encore, il
le fallait, et dirigeais à ma façon les travailleurs; mais je ne montais
plus à cheval par crainte de les dominer trop. Mais, malgré les
précautions que je prenais pour qu’ils ne souffrissent plus de ma
présence et ne se contraignissent plus devant moi, je restais devant
eux, comme auparavant, plein de curiosité mauvaise. L’existence de
chacun d’eux me demeurait mystérieuse. Il me semblait toujours qu’une
partie de leur vie se cachât. Que faisaient-ils, quand je n’étais plus
là? Je ne consentais pas qu’ils ne s’amusassent pas plus. Et je prêtais
à chacun d’eux un secret que je m’entêtais à désirer connaître. Je
rôdais, je suivais, j’épiais. Je m’attachais de préférence aux plus
frustes natures, comme si, de leur obscurité, j’attendais, pour
m’éclairer, quelque lumière.

Un surtout m’attirait: il était assez beau, grand, point stupide, mais
uniquement mené par l’instinct; il ne faisait jamais rien que de subit,
et cédait à toute impulsion de passage. Il n’était pas de ce pays; on
l’avait embauché par hasard. Excellent travailleur deux jours, il se
soûlait à mort le troisième. Une nuit, j’allai furtivement le voir dans
la grange; il était vautré dans le foin; il dormait d’un épais sommeil
ivre. Que de temps je le regardai!... Un beau jour, il partit comme il
était venu. J’eusse voulu savoir sur quelles routes. J’appris le soir
même que Bocage l’avait renvoyé. Je fus furieux contre Bocage, le fis
venir.

--Il paraît que vous avez renvoyé Pierre, commençai-je. Voulez-vous me
dire pourquoi?

Un peu interloqué par ma colère, que pourtant je tempérais de mon mieux:

--Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne, qui
débauchait les meilleurs ouvriers.

--Je sais mieux que vous ceux que je désire garder.

--Un galvaudeur! On ne sait même pas d’où qu’il vient. Dans le pays, ça
ne faisait pas bon effet. Quand, une nuit, il aurait mis le feu à la
grange, Monsieur aurait peut-être été content.

--Mais enfin cela me regarde, et la ferme est à moi, peut-être;
j’entends la diriger comme il me plaît. A l’avenir, vous voudrez bien me
faire part de vos motifs, avant d’exécuter personne.

Bocage, je l’ai dit, m’avait connu tout enfant; quelque blessant que fût
le ton de mes paroles, il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Et
même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand
demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le
mobile, c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. Bocage
considérait simplement comme une lubie cette querelle.

Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme, et, sentant
que j’avais été trop vif, je cherchais ce que je pourrais ajouter.

--Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir? me décidai-je à
demander après un instant de silence.

--Je pensais que Monsieur l’avait oublié, à voir comme il s’inquiétait
peu après lui, dit Bocage encore blessé.

--Moi, l’oublier, Bocage! et comment le pourrais-je, après tout ce que
nous avons fait ensemble l’an passé? Je compte même beaucoup sur lui
pour les fermes.

--Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.

--Allons, j’en suis heureux, Bocage; et je le congédiai.

Bocage avait presque raison: je n’avais certes pas oublié Charles, mais
je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu’après
une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu’une
chagrine incuriosité? C’est que mes occupations et mes goûts n’étaient
plus ceux de l’an passé. Mes deux fermes, il me fallait me l’avouer, ne
m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais; et pour les
fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien
trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive
émotion qu’éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour
avec crainte.

Il revint. Ah! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait
bien de renier tout souvenir! Je vis entrer, à la place de Charles, un
absurde Monsieur, coiffé d’un ridicule chapeau melon. Dieu! qu’il était
changé! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop
de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir; mais même cette joie
me déplut; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l’avais reçu
dans le salon, et, comme il était tard, je ne distinguais pas bien son
visage; mais, quand on apporta la lampe, je vis avec dégoût qu’il avait
laissé pousser ses favoris.

L’entretien, ce soir-là, fut plutôt morne; puis, comme je savais qu’il
serait sans cesse sur les fermes, j’évitai, durant près de huit jours,
d’y aller, et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes
hôtes. Puis, sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une
occupation très nouvelle:

Des bûcherons avaient envahi les bois. Chaque année, on en vendait une
partie; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque
année, avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de
croissance, un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.

Ce travail se faisait l’hiver, puis, avant le printemps, selon les
clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. Mais
l’incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait
l’opération, était telle, que, parfois, le printemps entrait dans la
coupe encore encombrée; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles
s’allonger au travers des ramures mortes, et, lorsque enfin les
bûcherons faisaient vidange, ce n’était point sans abîmer bien des
bourgeons. Cette année, la négligence du père Heurtevent, l’acheteur,
passa nos craintes. En l’absence de toute surenchère, j’avais dû lui
laisser la coupe à très bas prix; aussi, sûr d’y trouver toujours son
compte, se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si
peu cher. Et, de semaine en semaine, il différait le travail, prétextant
une fois l’absence d’ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un
cheval malade, des prestations, d’autres travaux... que sais-je? Si bien
qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé.

Ce qui, l’an précédent, m’eût irrité au plus haut point, cette année me
laissait assez calme, je ne me dissimulais pas le tort que Heurtevent me
faisait; mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux, et je m’y promenais
avec plaisir, épiant, surveillant le gibier, surprenant les vipères, et,
parfois, m’asseyant longuement sur un des troncs couchés, qui semblait
vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles.

Puis, tout à coup, vers le milieu de la première quinzaine d’août,
Heurtevent se décida à envoyer ses hommes. Ils vinrent six à la fois,
prétendant achever tout l’ouvrage en dix jours. La partie des bois
exploitée touchait presque à la Valterie; j’acceptai, pour faciliter
l’ouvrage des bûcherons, qu’on apportât leur repas de la ferme. Celui
qui fut chargé de ce soin était un loustic nommé Bute, que le régiment
venait de nous renvoyer tout pourri--j’entends quant à l’esprit, car son
corps allait à merveille; c’était un de ceux de mes gens avec qui je
causais le plus volontiers. Je pus donc ainsi le revoir sans aller pour
cela sur la ferme. Car c’est précisément alors que je recommençai de
sortir. Et durant quelques jours, je ne quittai guère les bois, ne
rentrant à la Morinière que pour les heures des repas, et souvent me
faisant attendre. Je feignais de surveiller le travail, mais en vérité
ne voyais que les travailleurs.

Il se joignait parfois, à cette bande de six hommes, deux des fils
Heurtevent; l’un âgé de vingt ans, l’autre de quinze, élancés, cambrés,
les traits durs. Ils semblaient de type étranger, et j’appris plus tard,
en effet, que leur mère était Espagnole. Je m’étonnai d’abord qu’elle
eût pu venir jusqu’ici, mais Heurtevent, un vagabond fieffé dans sa
jeunesse, l’avait, paraît-il, épousée en Espagne. Il était pour cette
raison assez mal vu dans le pays. La première fois que j’avais rencontré
le plus jeune des fils, c’était, il m’en souvient, sous la pluie; il
était seul, assis sur une charrette au plus haut d’un entassement de
fagots; et là, tout renversé parmi les branches, il chantait, ou plutôt
gueulait, une espèce de chant bizarre et tel que je n’en avais jamais
ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette, connaissant
le chemin, avançaient sans être conduits. Je ne puis dire l’effet que ce
chant produisit sur moi; car je n’en avais entendu de pareil qu’en
Afrique. Le petit, exalté, paraissait ivre; quand je passai, il ne me
regarda même pas. Le lendemain, j’appris que c’était un fils de
Heurtevent. C’était pour le revoir, ou du moins pour l’attendre que je
m’attardais ainsi dans la coupe. On acheva bientôt de la vider. Les
garçons Heurtevent n’y vinrent que trois fois. Ils semblaient fiers, et
je ne pus obtenir d’eux une parole.

Bute, par contre, aimait à raconter; je fis en sorte que bientôt il
comprît ce qu’avec moi l’on pouvait dire; dès lors il ne se gêna guère
et déshabilla le pays. Avidement je me penchai sur mon mystère. Tout à
la fois il dépassait mon espérance, et ne me satisfaisait pas. Était-ce
là ce qui grondait sous l’apparence? ou peut-être n’était-ce encore
qu’une nouvelle hypocrisie? N’importe! Et j’interrogeais Bute, comme
j’avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait
une trouble vapeur, d’abîme qui déjà me montait à la tête et
qu’inquiètement je humais. Par lui, j’appris d’abord que Heurtevent
couchait avec sa fille. Je craignais, si je manifestais le moindre
blâme, d’arrêter toute confidence; je souris donc; la curiosité me
poussait.

--Et la mère? Elle ne dit rien?

--La mère! voilà douze ans pleins qu’elle est morte... Il la battait.

--Combien sont-ils dans la famille?

--Cinq enfants. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. Il y en a
encore un de seize ans, qui n’est pas fort, et qui veut se faire curé.
Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père...

Et j’appris peu à peu bien d’autres choses, qui faisaient de la maison
Heurtevent un lieu brûlant, à l’odeur forte, autour duquel, malgré que
j’en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournoyait:--Un
soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante; et comme elle se
débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la
contint; cependant que le second fils, à l’étage au-dessus, continuait
tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s’amusait.
Pour ce qui est du viol, je me figure qu’il n’avait pas été bien
difficile, car Bute racontait encore que, peu de temps après, la
servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.

--Et l’essai n’a pas réussi? demandai-je.

--Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.

--N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille?

--Qui en prend bien tant qu’elle en trouve; et encore sans demander
rien. Quand ça la tient, c’est elle qui paierait plutôt. Par exemple,
faudrait pas coucher chez le père; il cognerait. Il dit comme ça qu’en
famille on a le droit de faire ce qui vous plaît, mais que ça ne regarde
pas les autres. Pierre, le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer,
ne s’en est pas vanté, mais, une nuit, il n’en est pas sorti sans un
trou dans la tête. Depuis ce temps-là, c’est dans le bois du château
qu’on travaille.

Alors, en l’encourageant du regard:

--Tu en as essayé? demandai-je.

Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant:

--Quelquefois. Puis, relevant vite les yeux:

--Le petit au père Bocage aussi.

--Quel petit au père Bocage?

--Alcide, celui qui couche sur la ferme. Monsieur ne le connaît donc
pas?

J’étais absolument stupéfait d’apprendre que Bocage avait un autre fils.

--C’est vrai, continua Bute, que, l’an passé, il était encore chez son
oncle. Mais c’est bien étonnant que Monsieur ne l’ait pas déjà rencontré
dans les bois; presque tous les soirs il braconne.

Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je
compris qu’il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua:

--Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne Bah! les bois sont si
grands que ça n’y fait pas bien du tort.

Je m’en montrai si peu mécontent que, bien vite Bute, enhardi, et, je
pense aujourd’hui, heureux de desservir un peu Bocage, me montra, dans
tel creux, des collets tendus par Alcide, puis m’enseigna tel endroit de
la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C’était, sur
le haut d’un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière,
et par lequel Alcide avait accoutumé de se glisser vers six heures. Là,
Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment
dissimulé. Puis, m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute
partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers
du talus; j’attendis.

Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençai à croire que Bute
m’avait joué. Le quatrième soir enfin, j’entends un très léger pas
approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de
celui qui braconne. Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner
tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut
se sauver; retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens.
C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à
l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied; puis, immobilisé,
tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence à me jeter au
nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. A
la fin, je n’y puis plus tenir; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête
soudain, me regarde, et, d’un ton plus bas:

--Espèce de brutal, vous m’avez estropié.

--Fais voir.

Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on
distingue à peine une légère trace un peu rose.--Ce n’est rien.--Il
sourit un peu, puis, sournoisement:

--J’m’en vas le dire à mon père, que c’est vous qui tendez les collets.

--Parbleu! c’est un des tiens.

--Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, celui-là.

--Pourquoi donc pas?

--Vous n’sauriez pas si bien. Montrez-moi voir comment que vous faites.

--Apprends-moi.

Ce soir, je ne rentrai que bien tard pour le dîner, et comme on ne
savait où j’étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant
pas que j’avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui
avais donné dix sous.

Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, j’eus l’amusement de
trouver deux lapins pris aux pièges; naturellement je les lui laissai.
La chasse n’était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu’on
ne pouvait montrer sans se commettre? C’est ce qu’Alcide se refusait à
m’avouer. Enfin j’appris, par Bute encore, que Heurtevent était un
maître recéleur, et qu’entre Alcide et lui le plus jeune des fils
commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette
famille farouche? Avec quelle passion je braconnai!

Je retrouvais Alcide chaque soir; nous prîmes des lapins en grand
nombre, et même une fois un chevreuil: il vivait faiblement encore. Je
ne me souviens pas sans horreur de la joie qu’eut Alcide à le tuer. Nous
mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent put venir le
chercher dans la nuit.

Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bois vidés
m’offraient moins d’attraits. Je tâchai même de travailler; triste
travail sans but--car j’avais dès la fin de mon cours refusé de
continuer ma suppléance--travail ingrat, et dont me distrayait soudain
le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne; tout cri me
devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma
fenêtre, pour ne voir rien du tout passer! Que de fois, sortant
brusquement... La seule attention dont je fusse capable, c’était celle
de tous mes sens.

Mais quand la nuit tombait,--et la nuit, à présent déjà, tombait
vite--c’était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu’alors la
beauté; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m’étais fait des
yeux d’oiseau de nuit. J’admirais l’herbe plus mouvante et plus haute,
les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol
distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait
dangereux. On sentait s’éveiller partout ce qui vivait d’une existence
ténébreuse.

--Où ton père te croit-il à présent?

--A garder les bêtes, à l’étable.

Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules;
comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit; il
gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille.

Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit
comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire à
demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour
lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa
provende. Mais où? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à
surprendre: menaces, ruses échouèrent; les Heurtevent ne se laissaient
pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie: poursuivre
un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi? peut-être même
inventer le mystère, à force de curiosité?--Mais que faisait Alcide en
me quittant? Couchait-il vraiment à la ferme? ou seulement le faisait-il
croire au fermier? Ah! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à
rien qu’à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance; et
cela m’enrageait et me désolait à la fois.

Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul; et je rentrais à
travers champs, dans l’herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie
sauvage et d’anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin,
dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare,
la lampe de ma chambre d’étude où me croyait enfermé Marceline, ou de la
chambre de Marceline à qui j’avais persuadé que, sans sortir ainsi la
nuit, je n’aurais pas pu m’endormir. C’était vrai: je prenais en horreur
mon lit, et j’eusse préféré la grange.

                   *       *       *       *       *

Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se
succédèrent. Voyant tout marcher à souhait, Bute, au bout de trois
jours, prit le goût de se joindre à nous.

Le sixième soir de braconnage, nous ne retrouvâmes plus que deux collets
sur douze; une rafle avait été faite pendant le jour. Bute me demanda
cent sous pour racheter du fil de cuivre, le fil de fer ne valant rien.

Le lendemain, j’eus le plaisir de voir mes dix collets chez Bocage, et
je dus approuver son zèle. Le plus fort, c’est que, l’an passé, j’avais
inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi; j’en dus
donner cent à Bocage. Cependant, avec ses cent sous, Bute rachète du fil
de cuivre. Quatre jours après, même histoire; dix nouveaux collets sont
saisis. C’est de nouveau cent sous à Bute; de nouveau cent sous à
Bocage. Et comme je le félicite:

--Ce n’est pas moi, dit-il, qu’il faut féliciter. C’est Alcide.

--Bah!--Trop d’étonnement peut nous perdre; je me contiens.

--Oui, continue Bocage; que voulez-vous, Monsieur, je me fais vieux, et
suis trop requis par la ferme. Le petit court les bois pour moi; il les
connaît; il est malin, et il sait mieux que moi où chercher et trouver
les pièges.

--Je le crois sans effort, Bocage.

--Alors, sur les dix sous que Monsieur donne, je lui laisse cinq sous
par piège.

--Certainement il les mérite. Parbleu! Vingt collets en cinq jours! Il a
bien travaillé. Les braconniers n’ont qu’à bien se tenir. Ils vont se
reposer, je parie.

--Oh! Monsieur, tant plus qu’on en prend, tant plus qu’on en trouve. Le
gibier se vend cher cette année, et pour quelques sous que ça leur
coûte...

Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage de mèche. Et ce
qui me dépite en cette affaire, ce n’est pas le triple commerce
d’Alcide, c’est de le voir ainsi me tromper. Et puis que font-ils de
l’argent, Bute et lui? Je ne sais rien; je ne saurai jamais rien de tels
êtres. Ils mentiront toujours, me tromperont pour me tromper. Ce soir ce
n’est pas cent sous, c’est dix francs que je donne à Bute: je l’avertis
que c’est pour la dernière fois et que si les collets sont repris, c’est
tant pis.

Le lendemain, je vois venir Bocage; il semble très gêné; je le deviens
aussitôt plus que lui. Que s’est-il donc passé? Et Bocage m’apprend que
Bute n’est rentré qu’au petit matin sur la ferme; Bute est soûl comme un
Polonais; aux premiers mots que lui a dits Bocage, Bute l’a salement
insulté, puis s’est jeté sur lui, l’a frappé.

--Enfin, me dit Bocage, je venais savoir si Monsieur m’autorise (il
reste un instant sur le mot), m’autorise à le renvoyer.

--Je vais y réfléchir, Bocage. Je suis très désolé qu’il vous ait manqué
de respect. Je vois. Laissez-moi seul y réfléchir; et revenez ici dans
deux heures.--Bocage sort.

Garder Bute, c’est manquer péniblement à Bocage; chasser Bute, c’est le
pousser à se venger. Tant pis; advienne que pourra; aussi bien suis-je
le seul coupable. Et dès que Bocage revient:

--Vous pouvez dire à Bute qu’on ne veut plus le voir ici.

Puis j’attends. Que fait Bocage? Que dit Bute?--Et le soir seulement
j’ai quelques échos du scandale. Bute a parlé. Je le comprends d’abord
par les cris que j’entends chez Bocage; c’est le petit Alcide qu’on bat.
Bocage va venir; il vient; j’entends son vieux pas approcher et mon cœur
bat plus fort encore qu’il ne battait pour le gibier. L’insupportable
instant! Tous les grands sentiments seront de mise; je vais être forcé
de le prendre au sérieux. Quelles explications inventer? Comme je vais
jouer mal! Ah! je voudrais rendre mon rôle... Bocage entre. Je ne
comprends strictement rien à ce qu’il dit. C’est absurde: je dois le
faire recommencer. A la fin je distingue ceci: Il croit que Bute est
seul coupable; l’incroyable vérité lui échappe; que j’aie donné dix
francs à Bute, et pour quoi faire? Il est trop Normand pour l’admettre.
Les dix francs, Bute les a volés, c’est sûr; en prétendant que je les ai
donnés, il ajoute au vol le mensonge; histoire d’abriter son vol; ce
n’est pas à Bocage qu’on en fait accroire. Du braconnage il n’en est
plus question. Si Bocage battait Alcide, c’est parce que le petit
découchait.

Allons! je suis sauvé; devant Bocage au moins tout va bien. Quel
imbécile que ce Bute! Certes, ce soir je n’ai pas grand désir de
braconner.

Je croyais déjà tout fini, mais, une heure après, voici Charles. Il n’a
pas l’air de plaisanter; de loin déjà il paraît plus rasant encore que
son père. Dire que l’an passé...

--Eh bien! Charles, voilà longtemps qu’on ne t’a vu.

--Si Monsieur tenait à me voir, il n’avait qu’à venir sur la ferme. Ce
n’est parbleu ni des bois ni de la nuit que j’ai affaire.

--Ah! ton père t’a raconté...

--Mon père ne m’a rien raconté parce que mon père ne sait rien.
Qu’a-t-il besoin d’apprendre, à son âge, que son maître se fiche de lui?

--Attention, Charles! tu vas trop loin...

--Oh! parbleu, vous êtes le maître! et vous faites ce qui vous plaît.

--Charles, tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne, et
si je fais ce qui me plaît c’est que cela ne nuit qu’à moi.

Il eut un léger haussement d’épaules.

--Comment voulez-vous qu’on défende vos intérêts, quand vous les
attaquez vous-même? Vous ne pouvez protéger à la fois le garde et le
braconnier.

--Pourquoi?

--Parce qu’alors... ah! tenez, Monsieur, tout cela, c’est trop malin
pour moi, et simplement cela ne me plaît pas de voir mon maître faire
bande avec ceux qu’on arrête, et défaire avec eux le travail qu’on a
fait pour lui.

Et Charles dit cela d’une voix de plus en plus assurée. Il se tient
presque noblement. Je remarque qu’il a fait couper ses favoris. Ce qu’il
dit est d’ailleurs assez juste. Et comme je me tais (que lui
dirais-je?), il continue:

--Qu’on ait des devoirs envers ce qu’on possède, Monsieur me
l’enseignait l’an dernier, mais semble l’avoir oublié. Il faut prendre
ces devoirs au sérieux et renoncer à jouer avec... ou alors c’est qu’on
ne méritait pas de posséder.

Un silence.

--C’est tout ce que tu avais à dire?

--Pour ce soir, oui, Monsieur; mais un autre soir, si Monsieur m’y
pousse, peut-être viendrai-je dire à Monsieur que mon père et moi
quittons la Morinière.

Et il sort en me saluant très bas. A peine si je prends le temps de
réfléchir:

--Charles!--Il a parbleu raison... Oh! Oh! Mais si c’est là ce qu’on
appelle posséder!... Charles. Et je cours après lui; je le rattrape dans
la nuit, et, très vite, comme pour assurer ma décision subite:

--Tu peux annoncer à ton père que je mets la Morinière en vente.

Charles salue gravement et s’éloigne sans dire un mot.

Tout cela est absurde! absurde!

                   *       *       *       *       *

Marceline ce soir ne peut descendre pour dîner et me fait dire qu’elle
est souffrante. Je monte en hâte et plein d’anxiété dans sa chambre.
Elle me rassure aussitôt. «Ce n’est qu’un rhume», espère-t-elle. Elle a
pris froid.

--Tu ne pouvais donc pas te couvrir?

--Pourtant, dès le premier frisson, j’ai mis mon châle.

--Ce n’est pas après le frisson qu’il fallait le mettre, c’est avant.

Elle me regarde, essaye de sourire. Ah! peut-être une journée si mal
commencée me dispose-t-elle à l’angoisse; elle m’aurait dit à haute
voix: «Tiens-tu donc tant à ce que je vive?» je ne l’aurais pas mieux
entendue. Décidément tout se défait autour de moi; de tout ce que ma
main saisit, ma main ne sait rien retenir. Je m’élance vers Marceline et
couvre de baisers ses tempes pâles. Alors elle ne se retient plus et
sanglote sur mon épaule.

--Oh! Marceline! Marceline! partons d’ici. Ailleurs je t’aimerai comme
je t’aimais à Sorrente. Tu m’as cru changé, n’est-ce pas? Mais ailleurs,
tu sentiras bien que rien n’a changé notre amour.

Et je ne guéris pas encore sa tristesse, mais déjà, comme elle se
raccroche à l’espoir!

La saison n’était pas avancée, mais il faisait humide et froid, et déjà
les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. Nos
invités nous avaient quittés depuis longtemps. Marceline n’était pas si
souffrante qu’elle ne pût s’occuper de fermer la maison, et cinq jours
après nous partîmes.




TROISIÈME PARTIE


Je tâchai donc, et encore une fois, de refermer ma main sur mon amour.
Mais qu’avais-je besoin de tranquille bonheur? Celui que me donnait et
que représentait pour moi Marceline, était comme un repos pour qui ne se
sent pas fatigué. Mais comme je sentais qu’elle était lasse et qu’elle
avait besoin de mon amour, je l’en enveloppai et feignis que ce fût par
le besoin que j’en avais moi-même. Je sentais intolérablement sa
souffrance; c’était pour l’en guérir que je l’aimais.

Ah! soins passionnés, tendres veilles! Comme d’autres exaspèrent leur
foi en en exagérant les pratiques, ainsi développai-je mon amour. Et
Marceline se reprenait, vous dis-je, aussitôt à l’espoir. En elle il y
avait encore tant de jeunesse; en moi tant de promesses, croyait-elle.
Nous nous enfuîmes de Paris comme pour de nouvelles noces. Mais, dès le
premier jour du voyage, elle commença d’aller beaucoup plus mal: dès
Neuchâtel il nous fallut nous arrêter.

Combien j’aimai ce lac aux rives glauques! sans rien d’alpestre, et dont
les eaux, comme celles d’un marécage, longtemps se mêlent à la terre, et
filtrent entre les roseaux. Je pus trouver pour Marceline, dans un hôtel
très confortable, une chambre ayant vue sur le lac; je ne la quittai pas
de tout le jour.

Elle allait si peu bien que dès le lendemain je fis venir un docteur de
Lausanne. Il s’inquiéta, bien inutilement, de savoir si déjà, dans la
famille de ma femme, je connaissais d’autres cas de tuberculose. Je
répondis que oui; pourtant je n’en connaissais pas; mais il me
déplaisait de dire que moi-même j’avais été presque condamné pour cela,
et qu’avant de m’avoir soigné, Marceline n’avait jamais été malade. Et
je rejetai tout sur l’embolie, bien que le médecin n’y voulût rien voir
qu’une cause occasionnelle et m’affirmât que le mal datait de plus loin.
Il nous conseilla vivement le grand air des hautes Alpes, où Marceline,
affirmait-il, guérirait; et comme précisément mon désir était de passer
tout l’hiver en Engadine, sitôt que Marceline fut assez bien pour
pouvoir supporter le voyage, nous repartîmes.

Je me souviens comme d’événements de chaque sensation de la route. Le
temps était limpide et froid; nous avions emporté les plus chaudes
fourrures. A Coire, le vacarme incessant de l’hôtel nous empêcha presque
complètement de dormir. J’aurais pris gaîment mon parti d’une nuit
blanche dont je ne me serais pas senti fatigué; mais Marceline... Et je
ne m’irritai point tant contre ce bruit que de ce qu’elle n’eût su
trouver, et malgré ce bruit, le sommeil. Elle en eût eu si grand besoin!
Le lendemain, nous partîmes dès avant l’aube; nous avions retenu les
places du coupé dans la diligence de Coire; les relais bien organisés
permettent de gagner Saint-Moritz en un jour.

Tiefenkasten, le Julier, Samaden... Je me souviens de tout, heure par
heure; de la qualité très nouvelle et de l’inclémence de l’air; du son
des grelots des chevaux; de ma faim; de la halte à midi devant
l’auberge; de l’œuf cru que je crevai dans la soupe, du pain bis et de
la froideur du vin aigre. Ces mets grossiers convenaient mal à
Marceline; elle ne put manger à peu près rien que quelques biscuits secs
qu’heureusement j’avais eu soin de prendre pour la route. Je revois la
tombée du jour, la rapide ascension de l’ombre contre les pentes des
forêts; puis une halte encore. L’air devient toujours plus vif et plus
cru. Quand la diligence s’arrête, on plonge jusqu’au cœur de la nuit et
dans le silence limpide; limpide... il n’y a pas d’autre mot. Le moindre
bruit prend sur cette transparence étrange sa qualité parfaite et sa
pleine sonorité. On repart dans la nuit. Marceline tousse... Oh!
n’arrêtera-t-elle pas de tousser? Je resonge à la diligence de Sousse.
Il me semble que je toussais mieux que cela. Elle fait trop d’efforts...
Comme elle paraît faible et changée; dans l’ombre, ainsi, je la
reconnaîtrais à peine. Que ses traits sont tirés! Est-ce que l’on voyait
ainsi les deux trous noirs de ses narines?--Elle tousse affreusement.
C’est le plus clair résultat de ses soins. J’ai horreur de la sympathie;
toutes les contagions s’y cachent; on ne devrait sympathiser qu’avec les
forts.--Oh! vraiment elle n’en peut plus! N’arriverons-nous pas
bientôt?... Que fait-elle?... Elle prend son mouchoir; le porte à ses
lèvres; se détourne... Horreur! est-ce qu’elle aussi va cracher le
sang?--Brutalement j’arrache le mouchoir de ses mains. Dans la
demi-clarté de la lanterne, je regarde... Rien. Mais j’ai trop montré
mon angoisse; Marceline tristement s’efforce de sourire et murmure:

--Non; pas encore.

Enfin nous arrivons. Il n’est que temps; elle se tient à peine. Les
chambres qu’on nous a préparées ne me satisfont pas; nous y passerons la
nuit, puis demain nous changerons. Rien ne me paraît assez beau ni trop
cher. Et comme la saison d’hiver n’est pas encore commencée, l’immense
hôtel se trouve à peu près vide; je peux choisir. Je prends deux
chambres spacieuses, claires et simplement meublées; un grand salon y
attenant, se terminant en large bow-window d’où l’on peut voir et le
hideux lac bleu, et je ne sais quel mont brutal, aux pentes trop boisées
ou trop nues. C’est là qu’on nous servira nos repas. L’appartement est
hors de prix, mais que m’importe! Je n’ai plus mon cours, il est vrai,
mais fais vendre la Morinière. Et puis nous verrons bien. D’ailleurs,
qu’ai-je besoin d’argent? Qu’ai-je besoin de tout cela? Je suis devenu
fort, à présent. Je pense qu’un complet changement de fortune doit
éduquer autant qu’un complet changement de santé. Marceline, elle, a
besoin de luxe; elle est faible. Ah! pour elle je veux dépenser tant et
tant que... Et je prenais tout à la fois l’horreur et le goût de ce
luxe. J’y lavais, j’y baignais ma sensualité, puis la souhaitais
vagabonde.

Cependant Marceline allait mieux, et mes soins constants triomphaient.
Comme elle avait peine à manger, je commandais, pour stimuler son
appétit, des mets délicats, séduisants; nous buvions les vins les
meilleurs. Je me persuadais qu’elle y prenait grand goût, tant
m’amusaient ces crus étrangers que nous expérimentions chaque jour. Ce
furent d’âpres vins du Rhin; des Tokay presque sirupeux qui m’emplirent
de leur vertu capiteuse. Je me souviens d’un bizarre Barba-Grisca, dont
il ne restait plus qu’une bouteille, de sorte que je ne pus savoir si le
goût saugrenu qu’il avait se serait retrouvé dans les autres.

Chaque jour nous sortions en voiture; puis en traîneau, lorsque la neige
fut tombée, enveloppés jusqu’au cou de fourrures. Je rentrais le visage
en feu, plein d’appétit, puis de sommeil. Cependant je ne renonçais pas
à tout travail et trouvais chaque jour plus d’une heure où méditer sur
ce que je sentais devoir dire. D’histoire il n’était plus question;
depuis longtemps déjà, mes études historiques ne m’intéressaient plus
que comme un moyen d’investigation psychologique. J’ai dit comment
j’avais pu m’éprendre à nouveau du passé, quand j’y avais cru voir de
troubles ressemblances; j’avais osé prétendre, à force de presser les
morts, obtenir d’eux quelque secrète indication sur la vie. A présent le
jeune Athalaric lui-même pouvait, pour me parler, se lever de sa tombe;
je n’écoutais plus le passé. Et comment une antique réponse eût-elle
satisfait à ma nouvelle question: Qu’est-ce que l’homme peut encore?
Voilà ce qu’il m’importait de savoir. Ce que l’homme a dit jusqu’ici,
est-ce tout ce qu’il pouvait dire? N’a-t-il rien ignoré de lui? Ne lui
reste-t-il qu’à redire?... Et chaque jour croissait en moi le confus
sentiment de richesses intactes, que couvraient, cachaient, étouffaient
les cultures, les décences, les morales.

Il me semblait alors que j’étais né pour une sorte inconnue de
trouvailles; et je me passionnais étrangement dans ma recherche
ténébreuse, pour laquelle je sais que le chercheur devait abjurer et
repousser de lui culture, décence et morale.

J’en venais à ne goûter plus en autrui que les manifestations les plus
sauvages, à déplorer qu’une contrainte quelconque les réprimât. Pour un
peu je n’eusse vu dans l’honnêteté que restrictions, conventions ou
peur. Il m’aurait plu de la chérir comme une difficulté rare; nos mœurs
en avaient fait la forme mutuelle et banale d’un contrat. En Suisse,
elle fait partie du confort. Je comprenais que Marceline en eût besoin,
mais ne lui cachais pourtant pas le cours nouveau de mes pensées. A
Neuchâtel déjà, comme elle louangeait cette honnêteté qui transpire
là-bas des murs et des visages:

--La mienne me suffit amplement, repartis-je; j’ai les honnêtes gens en
horreur. Si je n’ai rien à craindre d’eux, je n’ai non plus rien à
apprendre. Et eux n’ont d’ailleurs rien à dire... Honnête peuple suisse!
Se porter bien ne lui vaut rien. Sans crimes, sans histoire, sans
littérature, sans arts, c’est un robuste rosier, sans épines ni fleurs.

Et que ce pays honnête m’ennuyât, c’est ce que je savais d’avance, mais
au bout de deux mois, cet ennui devenant une sorte de rage, je ne
songeai plus qu’à partir.

Nous étions à la mi-janvier. Marceline allait mieux, beaucoup mieux: la
petite fièvre continue qui lentement la minait s’était éteinte; un sang
plus frais recolorait ses joues; elle marchait de nouveau volontiers,
quoique peu; n’était plus comme avant constamment lasse. Je n’eus pas
trop grand’peine à la persuader que tout le bénéfice de cet air tonique
était acquis, que rien ne lui serait meilleur à présent que de descendre
en Italie, où la tiède faveur du printemps achèverait de la guérir--et
surtout je n’eus pas grand’peine à m’en persuader moi-même, tant j’étais
las de ces hauteurs.

Et pourtant, à présent que, dans mon désœuvrement, le passé détesté
reprend sa force, entre tous, ces souvenirs m’obsèdent. Courses rapides
en traîneau, cinglement joyeux de l’air sec, éclaboussement de la neige,
appétit; marche incertaine dans le brouillard, sonorités bizarres des
voix, brusque apparition des objets; lectures dans le salon bien
calfeutré, paysage à travers la vitre, paysage glacé; tragique attente
de la neige; disparition du monde extérieur, voluptueux blottissement
des pensées... O patiner encore avec elle, là-bas, seuls, sur ce petit
lac pur, entouré de mélèzes, perdu; puis rentrer avec elle, le soir...

                   *       *       *       *       *

La descente en Italie eut pour moi tous les vertiges d’une chute. Il
faisait beau. A mesure que nous enfoncions dans l’air plus tiède et plus
dense, les arbres rigides des sommets, mélèzes et sapins réguliers,
faisaient place à une végétation riche de molle grâce et d’aisance. Il
me semblait quitter l’abstraction pour la vie, et, bien que nous
fussions en hiver, j’imaginais partout des parfums. Ah! depuis trop
longtemps nous n’avions plus ri qu’à des ombres! Ma privation me
grisait, et c’est de soif que j’étais ivre, comme d’autres sont ivres de
vin. L’épargne de ma vie était admirable; au seuil de cette terre
tolérante et prometteuse, tous mes appétits éclataient. Une énorme
réserve d’amour me gonflait; parfois elle affluait du fond de ma chair
vers ma tête et dévergondait mes pensées.

Cette illusion de printemps dura peu. Le brusque changement d’altitude
m’avait pu tromper un instant, mais, dès que nous eûmes quitté les rives
abritées des lacs, Bellagio, Côme où nous nous attardâmes quelques
jours, nous trouvâmes l’hiver et la pluie. Le froid que nous supportions
bien en Engadine, non plus sec et léger comme sur les hauteurs, mais
humide à présent et maussade, commença de nous faire souffrir. Marceline
se remit à tousser. Alors, pour fuir le froid, nous descendîmes plus au
Sud: nous quittâmes Milan pour Florence, Florence pour Rome, Rome pour
Naples qui, sous la pluie d’hiver, est bien la plus lugubre ville que je
connaisse. Je traînais un ennui sans nom. Nous revînmes à Rome,
chercher, à défaut de chaleur, un semblant de confort. Sur le Monte
Pincio nous louâmes un appartement trop vaste, mais admirablement situé.
A Florence déjà, mécontents des hôtels, nous avions loué pour trois mois
une exquise villa sur le Viale dei Celli. Un autre y aurait souhaité
toujours vivre. Nous n’y restâmes pas vingt jours. A chaque nouvelle
étape pourtant, j’avais soin d’aménager tout, comme si nous ne devions
plus repartir. Un démon plus fort me poussait. Ajoutez à cela que nous
n’emportions pas moins de huit malles. Il y en avait une, uniquement
pleine de livres, et que, durant tout le voyage, je n’ouvris pas même
une fois.

Je n’admettais pas que Marceline s’occupât de nos dépenses, ni tentât de
les modérer. Qu’elles fussent excessives, certes, je le savais, et
qu’elles ne pourraient durer. Je cessais de compter sur l’argent de la
Morinière; elle ne rapportait plus rien et Bocage écrivait qu’il ne
trouvait pas d’acquéreur. Mais toute considération d’avenir
n’aboutissait qu’à me faire dépenser davantage. Ah! qu’aurais-je besoin
de tant, une fois seul? pensais-je, et j’observais, plein d’angoisse et
d’attente, diminuer, plus vite encore que ma fortune, la frêle vie de
Marceline.

Bien qu’elle se reposât sur moi de tous les soins, ces déplacements
précipités la fatiguaient; mais ce qui la fatiguait davantage, j’ose
bien à présent me l’avouer, c’était la peur de ma pensée.

--Je vois bien, me dit-elle un jour,--je comprends bien votre
doctrine--car c’est une doctrine à présent. Elle est belle,
peut-être,--puis elle ajouta plus bas, tristement: Mais elle supprime
les faibles.

--C’est ce qu’il faut, répondis-je aussitôt malgré moi.

Alors il me parut sentir, sous l’effroi de ma brutale parole, cet être
délicat se replier et frissonner. Ah! peut-être allez-vous penser que je
n’aimais pas Marceline. Je jure que je l’aimais passionnément. Jamais
elle n’avait été et ne m’avait paru si belle. La maladie avait subtilisé
et comme extasié ses traits. Je ne la quittais presque plus, l’entourais
de soins continus, protégeais, veillais chaque instant et de ses jours
et de ses nuits. Si léger que fût son sommeil, j’exerçai mon sommeil à
rester plus léger encore; je la surveillais s’endormir et je m’éveillais
le premier. Quand, parfois, la quittant une heure, je voulais marcher
seul dans la campagne ou dans les rues, je ne sais quel souci d’amour et
la crainte de son ennui me rappelaient vite auprès d’elle; et parfois
j’appelais à moi ma volonté, protestais contre cette emprise, me disais:
n’est-ce que cela que tu vaux, faux grand homme!--et me contraignais à
faire durer mon absence;--mais je rentrais alors les bras chargés de
fleurs, fleurs de jardin précoce ou fleurs de serre... Oui, vous dis-je;
je la chérissais tendrement. Mais comment exprimer ceci?... A mesure que
je me respectais moins, je la vénérais davantage;--et qui dira combien
de passions et combien de pensées ennemies peuvent cohabiter en
l’homme?...

                   *       *       *       *       *

Depuis longtemps déjà le mauvais temps avait cessé; la saison
s’avançait; et brusquement les amandiers fleurirent. C’était le premier
mars. Je descends au matin sur la place d’Espagne. Les paysans ont
dépouillé de ses rameaux blancs la campagne, et les fleurs d’amandiers
chargent les paniers des vendeurs. Mon ravissement est tel que j’en
achète tout un bosquet. Trois hommes me l’apportent. Je rentre avec tout
ce printemps. Les branches s’accrochent aux portes; des pétales neigent
sur le tapis. J’en mets partout, dans tous les vases; j’en blanchis le
salon, dont Marceline, pour l’instant, est absente. Déjà je me réjouis
de sa joie. Je l’entends venir. La voici. Elle ouvre la porte.
Qu’a-t-elle?... Elle chancelle... Elle éclate en sanglots.

--Qu’as-tu, ma pauvre Marceline...

Je m’empresse auprès d’elle, la couvre de tendres caresses. Alors, comme
pour s’excuser de ses larmes:

--L’odeur de ces fleurs me fait mal, dit-elle. Et c’était une fine,
fine, une discrète odeur de miel. Sans rien dire, je saisis ces
innocentes branches fragiles, les brise, les emporte, les jette,
exaspéré, le sang aux yeux.--Ah! si déjà ce peu de printemps, elle ne le
peut plus supporter!...

Je repense souvent à ces larmes et je crois maintenant que, déjà se
sentant condamnée, c’est de regret d’autres printemps qu’elle pleurait.
Je pense aussi qu’il est de fortes joies pour les forts, et de faibles
joies pour les faibles que les fortes joies blesseraient. Elle, un rien
de plaisir la soûlait; un peu d’éclat de plus, et elle ne le pouvait
plus supporter. Ce qu’elle appelait le bonheur, c’est ce que j’appelais
le repos, et moi je ne voulais ni ne pouvais me reposer.

Quatre jours après, nous repartîmes pour Sorrente. Je fus déçu de n’y
trouver pas plus de chaleur. Tout semblait grelotter. Le vent qui
n’arrêtait pas de souffler fatiguait beaucoup Marceline. Nous avions
voulu descendre au même hôtel qu’à notre précédent voyage; nous
retrouvions la même chambre. Nous regardions avec étonnement, sous le
ciel terne, tout le décor désenchanté, et le morne jardin de l’hôtel qui
nous paraissait si charmant quand s’y promenait notre amour.

Nous résolûmes de gagner par mer Palerme dont on nous vantait le climat;
nous rentrâmes à Naples où nous devions nous embarquer et où nous nous
attardâmes encore. Mais à Naples du moins je ne m’ennuyais pas. Naples
est une ville vivante où ne s’impose pas le passé.

Presque tous les instants du jour je restais près de Marceline. La nuit,
elle se couchait tôt, étant lasse; je la surveillais s’endormir, et
parfois me couchais moi-même, puis, quand son souffle plus égal
m’avertissait qu’elle dormait, je me relevais sans bruit, je me
rhabillais sans lumière; je me glissais dehors comme un voleur.

Dehors! oh! j’aurais crié d’allégresse. Qu’allais-je faire? Je ne sais
pas. Le ciel, obscur le jour, s’était délivré des nuages; la lune
presque pleine luisait. Je marchais au hasard, sans but, sans désir,
sans contrainte. Je regardais tout d’un œil neuf; j’épiais chaque bruit,
d’une oreille plus attentive; je humais l’humidité de la nuit; je posais
ma main sur des choses; je rôdais.

Le dernier soir que nous restions à Naples, je prolongeai cette débauche
vagabonde. En rentrant, je trouvai Marceline en larmes. Elle avait eu
peur, me dit-elle, s’étant brusquement réveillée et ne m’ayant plus
senti là. Je la tranquillisai, expliquai de mon mieux mon absence et me
promis de ne plus la quitter. Mais dès la première nuit de Palerme, je
n’y pus tenir; je sortis. Les premiers orangers fleurissaient; le
moindre souffle en apportait l’odeur.

                   *       *       *       *       *

Nous ne restâmes à Palerme que cinq jours; puis, par un grand détour,
regagnâmes Taormine que tous deux désirions revoir. Ai-je dit que le
village est assez haut perché dans la montagne? La gare est au bord de
la mer. La voiture qui nous conduisit à l’hôtel dut me ramener aussitôt
vers la gare, où j’allais réclamer nos malles. Je m’étais mis debout
dans la voiture pour causer avec le cocher. C’était un petit Sicilien de
Catane, beau comme un vers de Théocrite, éclatant, odorant, savoureux
comme un fruit.

--Com’è bella la Signora! dit-il d’une, voix charmante en regardant
s’éloigner Marceline.

--Anche tu sei bello, ragazzo, répondis-je; et, comme j’étais penché
vers lui, je n’y pus tenir et, bientôt, l’attirant contre moi,
l’embrassai. Il se laissa faire en riant.

--I Francesi sono tutti amanti, dit-il.

--Ma non tutti gli Italiani amati, repartis-je en riant aussi. Je le
cherchai les jours suivants, mais ne pus parvenir à le revoir.

Nous quittâmes Taormine pour Syracuse. Nous redéfaisions pas à pas notre
premier voyage, remontions vers le début de notre amour. Et de même que
de semaine en semaine, lors de notre premier voyage, je marchais vers la
guérison, de semaine en semaine, à mesure que nous avancions vers le
Sud, l’état de Marceline empirait.

Par quelle aberration, quel aveuglement obstiné, quelle volontaire
folie, me persuadai-je, et surtout tâchai-je de lui persuader qu’il lui
fallait plus de lumière encore et de chaleur, invoquai-je le souvenir de
ma convalescence à Biskra?... L’air s’était attiédi pourtant; la baie de
Palerme est clémente et Marceline s’y plaisait. Là, peut-être, elle
aurait... Mais étais-je maître de choisir mon vouloir? de décider de mon
désir?

A Syracuse, l’état de la mer et le service irrégulier des bateaux nous
força d’attendre huit jours. Tous les instants que je ne passai pas près
de Marceline, je les passai dans le vieux port. O petit port de
Syracuse! odeurs de vin suri, ruelles boueuses, puante échoppe où
roulaient débardeurs, vagabonds, mariniers avinés. La société des pires
gens m’était compagnie délectable. Et qu’avais-je besoin de comprendre
bien leur langage, quand toute ma chair le goûtait. La brutalité de la
passion y prenait encore à mes yeux un hypocrite aspect de santé, de
vigueur. Et j’avais beau me dire que leur vie misérable ne pouvait avoir
pour eux le goût qu’elle prenait pour moi... Ah! j’eusse voulu rouler
avec eux sous la table et ne me réveiller qu’au frisson triste du matin.
Et j’exaspérais auprès d’eux ma grandissante horreur du luxe, du
confort, de ce dont je m’étais entouré, de cette protection que ma neuve
santé avait su me rendre inutile, de toutes ces précautions que l’on
prend pour préserver son corps du contact hasardeux de la vie.

J’imaginais plus loin leur existence. J’eusse voulu plus loin les
suivre, et pénétrer dans leur ivresse... Puis soudain je revoyais
Marceline. Que faisait-elle en cet instant? Elle souffrait, pleurait
peut-être... Je me levais en hâte, je courais; je rentrais à l’hôtel, où
semblait écrit sur la porte: Ici, les pauvres n’entrent pas.

Marceline m’accueillait toujours de même; sans un mot de reproche ou de
doute, et s’efforçant malgré tout de sourire. Nous prenions nos repas à
part; je lui faisais servir tout ce que le médiocre hôtel pouvait
réserver de meilleur. Et pendant le repas je pensais: un morceau de
pain, de fromage, un pied de fenouil leur suffit et me suffirait comme à
eux. Et peut-être que là, là tout près, il en est qui ont faim et qui
n’ont même pas cette maigre pitance. Et voici sur ma table de quoi les
rassasier pour trois jours! J’eusse voulu crever les murs, laisser
affluer les convives. Car sentir souffrir de la faim me devenait
angoisse affreuse. Et je regagnais le vieux port où je répandais au
hasard les menues pièces dont j’avais les poches emplies.

La pauvreté de l’homme est esclave; pour manger, elle accepte un travail
sans plaisir; tout travail qui n’est pas joyeux est détestable,
pensais-je, et je payais le repos de plusieurs. Je disais:--Ne travaille
donc pas: ça t’ennuie. Je rêvais pour chacun ce loisir sans lequel ne
peut s’épanouir aucune nouveauté, aucun vice, aucun art.

Marceline ne se méprenait pas sur ma pensée; quand je revenais du vieux
port, je ne lui cachais pas quels tristes gens m’y entouraient. Tout est
dans l’homme. Marceline entrevoyait bien ce que je m’acharnais à
découvrir; et comme je lui reprochais de croire trop souvent à des
vertus qu’elle inventait à mesure en chaque être:

--Vous, vous n’êtes content, me dit-elle, que quand vous leur avez fait
montrer quelque vice. Ne comprenez-vous pas que notre regard développe,
exagère en chacun le point sur lequel il s’attache, et que nous le
faisons devenir ce que nous prétendons qu’il est?

J’eusse voulu qu’elle n’eût pas raison, mais devais bien m’avouer qu’en
chaque être, le pire instinct me paraissait le plus sincère. Puis,
qu’appelais-je sincérité?

                   *       *       *       *       *

Nous quittâmes enfin Syracuse. Le souvenir et le désir du Sud
m’obsédait. Sur mer, Marceline alla mieux... Je revois le ton de la mer.
Elle est si calme que le sillage du navire semble y durer. J’entends les
bruits d’égouttement, les bruits liquides; le lavage du pont, et sur les
planches le claquement des pieds nus des laveurs. Je revois Malte toute
blanche; l’approche de Tunis... Comme je suis changé!

Il fait chaud. Il fait beau. Tout est splendide. Ah! je voudrais qu’en
chaque phrase, ici, toute une moisson de volupté se distille. En vain
chercherais-je à présent à imposer à mon récit plus d’ordre qu’il n’y en
eut dans ma vie. Assez longtemps j’ai cherché de vous dire comment je
devins qui je suis. Ah! désembarrasser mon esprit de cette insupportable
logique!... Je ne sens rien que de noble en moi.

Tunis. Lumière plus abondante que forte. L’ombre en est encore remplie.
L’air lui-même semble un fluide lumineux où tout baigne, où l’on plonge,
où l’on nage. Cette terre de volupté satisfait mais n’apaise pas le
désir, et toute satisfaction l’exalte.

Terre en vacance d’œuvres d’art. Je méprise ceux qui ne savent
reconnaître la beauté que transcrite déjà et toute interprétée. Le
peuple arabe a ceci d’admirable que, son art, il le vit, il le chante et
le dissipe au jour le jour; il ne le fixe point et ne l’embaume en
aucune œuvre. C’est la cause et l’effet de l’absence de grands artistes.
J’ai toujours cru les grands artistes ceux qui osent donner droit de
beauté à des choses si naturelles qu’elles font dire après à qui les
voit: «Comment n’avais-je pas compris jusqu’alors que cela aussi était
beau?...»

A Kairouan, que je ne connaissais pas encore, et où j’allai sans
Marceline, la nuit était très belle. Au moment de rentrer dormir à
l’hôtel, je me souvins d’un groupe d’Arabes couchés en plein air sur les
nattes d’un petit café. Je m’en fus dormir tout contre eux. Je revins
couvert de vermine.

                   *       *       *       *       *

La chaleur moite de la côte affaiblissant beaucoup Marceline, je lui
persuadai que ce qu’il nous fallait, c’était gagner Biskra au plus vite.
Nous étions au début d’avril.

Ce voyage est très long. Le premier jour, nous gagnons d’une traite
Constantine; le second jour, Marceline est très lasse et nous n’allons
que jusqu’à El Kantara. Là nous avons cherché et nous avons trouvé vers
le soir une ombre plus délicieuse et plus fraîche que la clarté de la
lune, la nuit. Elle était comme un breuvage intarissable; elle
ruisselait jusqu’à nous. Et du talus où nous étions assis, on voyait la
plaine embrasée. Cette nuit, Marceline ne peut dormir; l’étrangeté du
silence et des moindres bruits l’inquiète. Je crains qu’elle n’ait un
peu de fièvre. Je l’entends se remuer sur son lit. Le lendemain, je la
trouve plus pâle. Nous repartons.

Biskra. C’est donc là que je veux en venir. Oui; voici le jardin public;
le banc... je reconnais le banc où je m’assis aux premiers jours de ma
convalescence. Qu’y lisais-je donc?... Homère; depuis je ne l’ai pas
rouvert.--Voici l’arbre dont j’allai palper l’écorce. Que j’étais
faible, alors!... Tiens! voici des enfants... Non, je n’en reconnais
aucun. Que Marceline est grave! Elle est aussi changée que moi. Pourquoi
tousse-t-elle, par ce beau temps?--Voici l’hôtel. Voici nos chambres;
nos terrasses.--Que pense Marceline? Elle ne m’a pas dit un mot.--Sitôt
arrivée dans sa chambre, elle s’étend sur le lit; elle est lasse et dit
vouloir dormir un peu. Je sors.

Je ne reconnais pas les enfants, mais les enfants me reconnaissent.
Prévenus de mon arrivée, tous accourent. Est-il possible que ce soient
eux? Quelle déconvenue! Que s’est-il donc passé? Ils ont affreusement
grandi... En à peine un peu plus de deux ans--cela n’est pas possible...
quelles fatigues, quels vices, quelles paresses, ont déjà mis tant de
laideur sur ces visages, où tant de jeunesse éclatait? Quels travaux
vils ont déjeté si tôt ces beaux corps? Il y a là comme une
banqueroute... Je questionne. Bachir est garçon plongeur d’un café;
Ashour gagne à grand’peine quelques sous à casser les cailloux des
routes; Hammatar a perdu un œil. Qui l’eût cru: Sadeck s’est rangé; il
aide un frère aîné à vendre des pains au marché; il semble devenu
stupide. Agib s’est établi boucher près de son père; il engraisse; il
est laid; il est riche; il ne veut plus parler à ses compagnons
déclassés... Que les carrières honorables abêtissent! Vais-je donc
retrouver chez eux ce que je haïssais parmi nous?--Boubaker?--Il s’est
marié. Il n’a pas quinze ans. C’est grotesque.--Non, pourtant; je l’ai
revu le soir. Il s’explique: son mariage n’est qu’une frime. C’est, je
crois, un sacré débauché! Mais il boit; se déforme... Et voilà donc tout
ce qui reste? Voilà donc ce qu’en fait la vie!--Je sens à mon
intolérable tristesse que c’était beaucoup eux que je venais
revoir.--Ménalque avait raison: le souvenir est une invention de
malheur.

Et Moktir?--Ah! celui-là sort de prison. Il se cache. Les autres ne
fraient plus avec lui. Je voudrais le revoir. Il était le plus beau
d’eux tous; va-t-il me décevoir aussi?... On le retrouve. On me
l’amène.--Non! celui-là n’a pas failli. Même mon souvenir ne me le
représentait pas si superbe. Sa force et sa beauté sont parfaites. En me
reconnaissant, il sourit.

--Et que faisais-tu donc avant d’être en prison?

--Rien.

--Tu volais?

Il proteste.

--Que fais-tu maintenant?

Il sourit.

--Eh! Moktir! si tu n’as rien à faire, tu nous accompagneras à
Touggourt.--Et je suis pris soudain du désir d’aller à Touggourt.

Marceline ne va pas bien; je ne sais pas ce qui se passe en elle. Quand
je rentre à l’hôtel ce soir-là, elle se presse contre moi sans rien
dire, les yeux fermés. Sa manche large, qui se relève, laisse voir son
bras amaigri. Je la caresse, et la berce longtemps, comme un enfant que
l’on veut endormir. Est-ce l’amour, ou l’angoisse, ou la fièvre qui la
fait trembler ainsi?... Ah! peut-être il serait temps encore... Est-ce
que je ne m’arrêterai pas?--J’ai cherché, j’ai trouvé ce qui fait ma
valeur: une espèce d’entêtement dans le pire.--Mais comment arrivé-je à
dire à Marceline que demain nous partons pour Touggourt?...

A présent, elle dort dans la chambre voisine. La lune, depuis longtemps
levée, inonde à présent la terrasse. C’est une clarté presque
effrayante. On ne peut pas s’en cacher. Ma chambre a des dalles
blanches, et là surtout elle paraît. Son flot entre par la fenêtre
grande ouverte. Je reconnais sa clarté dans la chambre et l’ombre qu’y
dessine la porte. Il y a deux ans elle entrait plus avant encore... oui,
là précisément où elle avance maintenant--quand je me suis levé
renonçant à dormir. J’appuyais mon épaule contre le montant de cette
porte-là. Je reconnais l’immobilité des palmiers... Quelle parole
avais-je donc lue ce soir-là?... Ah! oui; les mots du Christ à Pierre:
«Maintenant tu te ceins toi-même, et tu vas où tu veux aller...» Où
vais-je? Où veux-je aller?... Je ne vous ai pas dit que, de Naples,
cette dernière fois, j’avais gagné Pœstum, un jour, seul... Ah! j’aurais
sangloté devant ces pierres! L’ancienne beauté paraissait, simple,
parfaite, souriante--abandonnée. L’art s’en va de moi, je le sens. C’est
pour faire place à quoi d’autre? Ce n’est plus, comme avant, une
souriante harmonie... Je ne sais plus, à présent, le dieu ténébreux que
je sers. O Dieu neuf! donnez-moi de connaître encore des races
nouvelles, des types imprévus de beauté.

Le lendemain, dès l’aube, la diligence nous emmène. Moktir est avec
nous. Moktir est heureux comme un roi.

                   *       *       *       *       *

Chegga; Kefeldorh’; M’reyer... mornes étapes sur la route plus morne
encore, interminable. J’aurais cru pourtant, je l’avoue, plus riantes
ces oasis. Mais plus rien que la pierre et le sable; puis quelques
buissons nains, bizarrement fleuris; parfois quelque essai de palmiers
qu’alimente une source cachée... A l’oasis je préfère à présent le
désert--ce pays de mortelle gloire et d’intolérable splendeur. L’effort
de l’homme y paraît laid et misérable. Maintenant toute autre terre
m’ennuie.

--Vous aimez l’inhumain, dit Marceline. Mais comme elle regarde
elle-même! et avec quelle avidité!

Le temps se gâte un peu, le second jour; c’est-à-dire que le vent
s’élève et que l’horizon se ternit. Marceline souffre; le sable qu’on
respire brûle, irrite sa gorge: la surabondante lumière fatigue son
regard; ce paysage hostile la meurtrit. Mais à présent il est trop tard
pour revenir. Dans quelques heures, nous serons à Touggourt.

C’est de cette dernière partie du voyage, pourtant si proche encore, que
je me souviens le moins bien. Impossible, à présent, de revoir les
paysages du second jour et ce que je fis d’abord à Touggourt. Mais ce
dont je me souviens encore, c’est quelles étaient mon impatience et ma
précipitation.

Il avait fait très froid le matin. Vers le soir, un simoun ardent
s’élève. Marceline, exténuée par le voyage, s’est couchée sitôt arrivée.
J’espérais trouver un hôtel un peu plus confortable; notre chambre est
affreuse; le sable, le soleil et les mouches ont tout terni, tout sali,
défraîchi. N’ayant presque rien mangé depuis l’aurore, je fais servir
aussitôt le repas; mais tout paraît mauvais à Marceline et je ne peux la
décider à rien prendre. Nous avons emporté de quoi faire du thé. Je
m’occupe à ces soins dérisoires. Nous nous contentons, pour dîner, de
quelques gâteaux secs et de ce thé, auquel l’eau salée du pays a donné
son goût détestable.

Par un dernier semblant de vertu, je reste jusqu’au soir auprès d’elle.
Et soudain je me sens comme à bout de forces moi-même. O goût de
cendres! O lassitude! Tristesse du surhumain effort! J’ose à peine la
regarder; je sais trop que mes yeux, au lieu de chercher son regard,
iront affreusement se fixer sur les trous noirs de ses narines;
l’expression de son visage souffrant est atroce. Elle non plus ne me
regarde pas. Je sens, comme si je la touchais, son angoisse. Elle tousse
beaucoup; puis s’endort. Par moments, un frisson brusque la secoue.

La nuit pourrait être mauvaise et, avant qu’il ne soit trop tard, je
veux savoir à qui je pourrais m’adresser. Je sors. Devant la porte de
l’hôtel, la place de Touggourt, les rues, l’atmosphère même est étrange
au point de me faire croire que ce n’est pas moi qui les vois. Après
quelques instants je rentre. Marceline dort tranquillement. Je
m’effrayais à tort; sur cette terre bizarre, on suppose un péril
partout; c’est absurde. Et, suffisamment rassuré, je ressors.

Étrange animation nocturne sur la place; circulation silencieuse;
glissement clandestin des burnous blancs. Le vent déchire par instants
des lambeaux de musique étrange et les apporte je ne sais d’où.
Quelqu’un vient à moi... C’est Moktir. Il m’attendait, dit-il, et
pensait bien que je ressortirais. Il rit. Il connaît bien Touggourt, y
vient souvent et sait où il m’emmène. Je me laisse entraîner par lui.

Nous marchons dans la nuit; nous entrons dans un café maure; c’est de là
que venait la musique. Des femmes arabes y dansent--si l’on peut appeler
une danse ce monotone glissement.--Une d’elles me prend par la main; je
la suis; c’est la maîtresse de Moktir; il accompagne. Nous entrons tous
les trois dans l’étroite et profonde chambre où l’unique meuble est un
lit; un lit très bas, sur lequel on s’assied. Un lapin blanc, enfermé
dans la chambre, s’effarouche d’abord, puis s’apprivoise et vient manger
dans la main de Moktir. On nous apporte du café. Puis, tandis que Moktir
joue avec le lapin, cette femme m’attire à elle, et je me laisse aller à
elle comme on s’abandonne au sommeil.

Ah! je pourrais ici feindre ou me taire; mais que m’importe à moi ce
récit, s’il cesse d’être véritable?

Je retourne seul à l’hôtel, Moktir restant là-bas pour la nuit. Il est
tard. Il souffle un sirocco aride; c’est un vent tout chargé de sable,
et torride malgré la nuit; un vent de fièvre qui aveugle et fauche les
jarrets; mais j’ai soudain trop hâte de rentrer, et c’est presque en
courant que je reviens. Elle s’est réveillée peut-être; peut-être
a-t-elle besoin de moi?... Non; la croisée de la chambre est sombre;
elle dort. J’attends un court répit du vent pour ouvrir; j’entre très
doucement dans le noir.--Quel est ce bruit?... Je ne reconnais pas sa
toux... Est-ce bien elle?... J’allume...

Marceline est assise à moitié sur son lit; un de ses maigres bras se
cramponne aux barreaux du lit, la tient dressée; ses draps, ses mains,
sa chemise, sont inondés d’un flot de sang; son visage en est tout sali;
ses yeux sont hideusement agrandis; et n’importe quel cri d’agonie
m’épouvanterait moins que son silence. Je cherche sur son visage
transpirant une petite place où poser un affreux baiser; le goût de sa
sueur me reste aux lèvres. Je lave et rafraîchis son front, ses joues.
Contre le lit, quelque chose de dur sous mon pied: je me baisse, et
ramasse le petit chapelet qu’elle réclamait naguère à Paris, et qu’elle
a laissé tomber; je le passe à sa main ouverte, mais sa main aussitôt
s’abaisse et le laisse tomber de nouveau. Je ne sais que faire; je
voudrais demander du secours... Sa main s’accroche à moi désespérément,
me retient; ah! croit-elle donc que je veux la quitter? Elle me dit:

--Oh! tu peux bien attendre encore. Elle voit que je veux parler:

--Ne me dis rien, ajoute-t-elle; tout va bien.--De nouveau je ramasse le
chapelet; je le lui remets dans la main, mais de nouveau elle le
laisse--que dis-je? elle le fait tomber. Je m’agenouille auprès d’elle
et presse sa main contre moi.

Elle se laisse aller, moitié contre le traversin et moitié contre mon
épaule, semble dormir un peu, mais ses yeux restent grands ouverts.

Une heure après, elle se redresse; sa main se dégage des miennes, se
crispe à sa chemise et en déchire la dentelle. Elle étouffe.--Vers le
petit matin, un nouveau vomissement de sang...

                   *       *       *       *       *

J’ai fini de vous raconter mon histoire. Qu’ajouterais-je de plus?--Le
cimetière français de Touggourt est hideux, à moitié dévoré par les
sables... Le peu de volonté qui me restait, je l’ai tout employé à
l’arracher de ces lieux de détresse. C’est à El Kantara qu’elle repose,
dans l’ombre d’un jardin privé qu’elle aimait. Il y a de tout cela trois
mois à peine. Ces trois mois ont éloigné cela de dix ans.




Michel resta longtemps silencieux. Nous nous taisions aussi, pris chacun
d’un étrange malaise. Il nous semblait, hélas! qu’à nous la raconter,
Michel avait rendu son action plus légitime. De ne savoir où la
désapprouver, dans la lente explication qu’il en donna, nous en faisait
presque complices. Nous y étions comme engagés. Il avait achevé ce récit
sans un tremblement dans la voix, sans qu’une inflexion ni qu’un geste
témoignât qu’une émotion quelconque le troublât, soit qu’il mît un
cynique orgueil à ne pas nous paraître ému, soit qu’il craignît, par une
sorte de pudeur, de provoquer notre émotion par ses larmes, soit enfin
qu’il ne fût pas ému. Je ne distingue pas en lui, même à présent, la
part d’orgueil, de force, de sécheresse ou de pudeur.--Au bout d’un
instant, il reprit:

Ce qui m’effraie, c’est, je l’avoue, que je suis encore très jeune. Il
me semble parfois que ma vraie vie n’a pas encore commencé. Arrachez-moi
d’ici à présent, et donnez-moi des raisons d’être. Moi, je ne sais plus
en trouver. Je me suis délivré, c’est possible; mais qu’importe? je
souffre de cette liberté sans emploi. Ce n’est pas, croyez-moi, que je
sois fatigué de mon crime, s’il vous plaît de l’appeler ainsi; mais je
dois me prouver à moi-même que je n’ai pas outrepassé mon droit.

J’avais, quand vous m’avez connu d’abord, une grande fixité de pensée,
et je sais que c’est là ce qui fait les vrais hommes; je ne l’ai plus.
Mais ce climat, je crois, en est cause. Rien ne décourage autant la
pensée que cette persistance de l’azur. Ici toute recherche est
impossible, tant la volupté suit de près le désir. Entouré de splendeur
et de mort, je sens le bonheur trop présent et l’abandon à lui trop
uniforme. Je me couche au milieu du jour pour tromper la longueur morne
des journées et leur insupportable loisir. J’ai là, voyez, des cailloux
blancs que je laisse tremper à l’ombre, puis que je tiens longtemps dans
le creux de ma main, jusqu’à ce qu’en soit épuisée la calmante fraîcheur
acquise. Alors je recommence, alternant les cailloux, remettant à
tremper ceux dont la fraîcheur est tarie. Du temps s’y passe, et vient
le soir... Arrachez-moi d’ici; je ne puis le faire moi-même. Quelque
chose en ma volonté s’est brisé; je ne sais même où j’ai trouvé la force
de m’éloigner d’El Kantara. Parfois j’ai peur que ce que j’ai supprimé
ne se venge. Je voudrais recommencer à neuf. Je voudrais me débarrasser
de ce qui reste de ma fortune; voyez, ces murs en sont encore couverts.
Ici je vis de presque rien. Un aubergiste mi-français m’apprête un peu
de nourriture. L’enfant, que vous avez fait fuir en entrant, me
l’apporte soir et matin, en échange de quelques sous et de caresses. Cet
enfant qui, devant les étrangers, se fait sauvage, est avec moi tendre
et fidèle comme un chien. Sa sœur est une Ouled-Naïl qui, chaque hiver,
regagne Constantine où elle vend son corps aux passants. Elle est très
belle et je souffrais, les premières semaines, que parfois elle passât
la nuit près de moi. Mais, un matin, son frère, le petit Ali, nous a
surpris couchés ensemble. Il s’est montré fort irrité et n’a pas voulu
revenir de cinq jours. Pourtant il n’ignore pas comment ni de quoi vit
sa sœur; il en parlait auparavant d’un ton qui n’indiquait aucune gêne.
Est-ce donc qu’il était jaloux?--Du reste, ce farceur en est arrivé à
ses fins; car, moitié par ennui, moitié par peur de perdre Ali, depuis
cette aventure je n’ai plus retenu cette fille. Elle ne s’en est pas
fâchée; mais chaque fois que je la rencontre, elle rit et plaisante de
ce que je lui préfère l’enfant. Elle prétend que c’est lui qui surtout
me retient ici. Peut-être a-t-elle un peu raison...






        
            *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'IMMORALISTE ***
        

    

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Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of
volunteer support.

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the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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