Contes tendres

By André Theuriet

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Title: Contes tendres

Author: André Theuriet

Release date: January 21, 2026 [eBook #77748]

Language: French

Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1895

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))


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  ANDRÉ THEURIET

  CONTES TENDRES


  PARIS
  ERNEST FLAMMARION ÉDITEUR
  26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

  Tous droits réservés.




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CONTES TENDRES




VIEUX VAGABOND


La première fois que je le rencontrai, ce fut au bord de la Bièvre, dans
un de ces coins de la banlieue parisienne qui ont un charme si imprévu,
si intime et qui vous donneraient complètement l’impression de la pleine
campagne, n’étaient l’incessant murmure, le halètement laborieux de
Paris qu’on entend par-dessus les collines prochaines, comme la sourde
fermentation d’une énorme cuvée de vendange. Un soir d’été, au retour
d’une promenade, nous nous reposions, un de mes amis, sa femme et moi,
au seuil d’un rustique cabaret qui porte pour enseigne: _Au Robinson des
Prairies_. En cet endroit, comme je l’ai dit, le paysage a un caractère
d’intimité campagnarde qui séduirait un peintre. A droite et à gauche du
chemin, de robustes plantations de peupliers de Virginie étendent au
loin leurs ramures frissonnantes, au-dessous desquelles pousse une herbe
verte et drue. La Bièvre, au bas de grands prés en pente, roule sous
l’ombre mobile des peupliers son eau noire silencieuse. Le regard est
comme rafraîchi par la quiétude et la diversité des verdures: le vert
bleuâtre des arbres, le vert tendre des prés, et au fond, dans le
lointain entre-croisement des branches, le vert cendré des fines buées
qui montent de la rivière. On est presque enveloppé de feuillées; dans
une éclaircie seulement, on aperçoit, vaporeusement imprécises, deux
arches de l’aqueduc d’Arcueil qui borne l’horizon.

A quelques pas de la table que nous occupions et où on nous servait du
madère, un vieux pauvre s’était assis au bord du talus. Recroquevillé et
comme affaissé sur lui-même, il paraissait cruellement vanné et las, non
pas tant du chemin qu’il avait fait que des nombreux et misérables jours
qu’il traînait sur ses vieilles épaules. Ses gros souliers boueux,
crevés, déformés, lamentablement tragiques, semblaient le symbole de
toute une vie de malechance et de détresse. Le pantalon, en loques,
laissait voir de maigres jambes nues; le veston, jadis brun, maintenant
verdâtre, aumône probable de quelque charitable bourgeois, se trouvait
trop étroit pour la forte carrure du nouveau propriétaire; les
boutonnières ne parvenaient pas à rejoindre les boutons; la chemise
bâillait en dessous, éraillée et sordide, découvrant un triangle de
poitrine velue. Sous un affreux chapeau de paille ramassé au coin d’une
borne, la face bise et ridée du vieux, envahie par une barbe blanche
touffue, était éclairée par deux yeux encore vifs, légèrement
gouailleurs. Elle avait une expression poignante de fatigue résignée,
mais sans rien de farouche ni de haineux.

Il arriva que le garçon qui nous servait emplit, par distraction, un
quatrième verre. S’apercevant de sa méprise, il allait le reverser dans
la bouteille, quand notre compagne l’arrêta net. Elle avait remarqué le
vagabond et son bon cœur s’était ému:

--Non, s’écria-t-elle, portez le madère avec un biscuit à ce pauvre
homme qui est là-bas.

Le garçon obéit et le vieux, tout ébaubi, se leva sur ses maigres
jambes. Au lieu de boire, il nous regardait hésitant. Finalement il
s’approcha, le verre en main.

--Je vous remercie bien, murmura-t-il d’une voix cassée; à votre santé,
ma brave dame, et à celle de la compagnie.

Il trinqua avec nous, puis trempa son biscuit dans le madère qu’il
sirota à petites gorgées. Ragaillardi par ce vin fortement alcoolisé, il
devint loquace et nous narra son histoire.

Il comptait soixante-quinze ans et était jardinier de son état. Jusqu’à
la soixantaine, il avait à peu près gagné de quoi vivre en travaillant
pour les pépiniéristes des environs. Mais depuis une quinzaine d’années,
les rhumatismes lui avaient noué les jambes et l’ouvrage avait manqué.
Sa femme était morte; ses enfants, aussi malchanceux que lui, avaient
l’un après l’autre quitté le pays; il ne savait même plus où ils
gîtaient.

--Voilà, continua-t-il en posant son verre vide sur la table, voilà
comme quoi, dans mon vieil âge, je suis resté seul au monde comme un
orphelin. De fois à autre, je réussissais encore à bricoler par-ci,
par-là, et à me mettre un morceau de pain sous la dent; mais l’hiver
dernier, bernique! les guiboles n’ont plus voulu aller... Alors, j’ai
obtenu d’être placé au dépôt de Nanterre... J’y ai passé trois mois;
mais, voyez-vous, j’y ai eu trop de maux... Toute la sainte journée, il
me fallait brouetter des pierres, et mal nourri avec ça... Puis, quel
sale monde! vous n’en avez pas idée!... Ma foi, quand le beau temps est
revenu, je me suis tiré des pattes et je suis rentré ici... Misère pour
misère, j’aime encore mieux mourir au gîte, au milieu de mes habitudes.
J’aide les gens à biner et à cueillir les fraises. Ça me donne mon pain,
et pour ce qui est du logement, je couche dans une hutte de maraîcher,
en plein champ. Y a pas de porte et le lit est dur... mais, tout de
même, je vis au grand air et je suis mon maître...

L’excitation qui avait d’abord délié la langue du bonhomme semblait
s’évaporer à mesure qu’il parlait; la lueur qui éclairait ses yeux
devenait moins vive et ses traits finirent par reprendre leur morne
expression de bête de somme éreintée.

C’est Joubert, je crois, qui a dit: «Le soir de la vie apporte avec lui
sa lampe.» En regardant le vieux cheminot, je me demandais ironiquement
si cette pensée de l’ami de Chateaubriand n’était pas aussi fausse
qu’ingénieuse. A la vérité, Joubert, vivant dans le cénacle fermé et
mondain qui s’assemblait chez Mme de Beaumont, se préoccupait sans doute
plus de ce milieu lettré et aristocratique que du menu fretin de
l’humanité. Il était de ces délicats auxquels le _profanum vulgus_
n’apparaît que comme une quantité négligeable; d’ailleurs, en sa qualité
de raffiné, il cherchait à rendre chacune de ses pensées par une
pittoresque image, et souvent, quand il avait trouvé l’image, il
s’inquiétait peu de savoir si la pensée était juste. A mon avis, pour
les trois quarts des hommes, le soir de la vie n’apporte qu’une lampe
singulièrement grésillante et fumeuse. Pour notre vieux vagabond, en
particulier, ce n’était pas même une lampe, mais un abject lumignon, à
la lueur incertaine duquel il s’acheminait à tâtons vers la nuit
prochaine.

Nous lui donnâmes quelque argent, il nous souhaita le bonsoir et
s’éloigna en clopinant. Traînant ses pieds endoloris, le cou enfoncé
dans les épaules, le corps tassé sur soi-même, il se dirigeait
péniblement vers la plaine. Peu à peu, sa silhouette lasse s’atténua au
fond des lignes de peupliers, puis s’évanouit dans les buées grises qui
montaient de la Bièvre...

                   *       *       *       *       *

Il y a deux semaines, par une maussade matinée d’octobre, nous nous
sommes rencontrés de nouveau devant la mairie du bourg. L’arrière-saison
débutait par de cinglantes averses. Le vieux était plus vanné, plus
terreux, plus lamentable qu’aux jours de l’été. Malgré cela, sa
contenance restait philosophiquement résignée; ses traits gardaient une
expression de douloureuse bonhomie. Il tourna vers moi ses yeux humides
et inquiets de chien perdu:

--C’est encore moi, murmura-t-il doucement; la faim, comme on dit,
chasse le loup hors du bois; moi, ce n’est pas tant seulement la faim,
c’est le froid et la pluie qui m’ont chassé de ma cabane. L’eau dégoutte
du toit quasiment comme d’un parapluie troué; la nuit, je me réveille
trempé ni plus ni moins qu’une éponge. Et puis, par ce temps de
grenouilles, il n’y a plus rien à faire dans les champs. Je m’étais
pourtant juré de ne plus rentrer dans c’te gueuse de maison de Nanterre;
mais quand on a le ventre creux, on change forcément d’idée... Si
seulement je pouvais obtenir de la préfecture qu’on me case au dépôt de
Villers-Cotterets... On prétend qu’on y est mieux logé. Enfin, n’importe
où, j’accepterai ce qu’on me donnera, pourvu que j’y puisse mourir au
sec!...

Sa vieille mâchoire grelottait, son corps déguenillé tremblait; c’était
pitié. Je lui promis de faire les démarches nécessaires pour qu’on lui
procurât promptement un abri. Il me remercia.

--Voyez-vous, ajouta-t-il, faudrait pas que ça tarde trop. Sans quoi on
me trouvera un matin noyé sur mon grabat dans un bain... Ah! être au
sec, être au sec, voilà tout ce que je demande!

Mes démarches réussirent assez vite et on m’avisa que le vieux devrait
se rendre sous trois jours à Villers-Cotterets. Dans l’intervalle, le
temps s’était remis au beau et un clair soleil riait dans les champs.
J’envoyai le garde champêtre à la recherche de mon homme et je le
chargeai de lui remettre sa feuille de route avec un peu d’argent.

--C’est fait, monsieur, me dit le garde à son retour, j’ai mis
l’hospitalisé en chemin de fer... Je l’ai trouvé sur la porte de la
cabane, en train de se chauffer au soleil... Si vous aviez vu son
trou!... Il n’y a pas de baraque à cochons qui ne soit plus logeable. Le
toit est percé comme une poêle à châtaignes; l’eau dégouline des murs,
et la pluie a transformé la litière en une purée de paille et de boue...
Un vrai fumier, quoi!... Eh bien! monsieur, croiriez-vous que le vieux
était tout chagrin de quitter son chenil?... Pendant un bon quart
d’heure, il s’est mis à tourner tout autour de la hutte, en poussant des
soupirs; et quand il s’est enfin décidé à décaniller, ma parole! il
pleurait, monsieur, il pleurait comme un gosse!...




CLAUDINE


C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami
Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la
prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du
rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru
nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs
rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le
voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont
l’altitude est seulement de cinq cents mètres.

Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés
enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des
bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le
labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des
sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y
trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.--Vers trois
heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux
rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil
dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un
traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux
circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en
eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il
s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et
maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de
fallacieux blagueurs.--Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la
_bête_ est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances
positivistes du siècle.

--Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par
quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de
Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son
bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la
même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant
ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!...
Quelle pitié!... Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique
d’hypothèse négligeable!...

Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de
laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous
tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même
perfide sentier.

                   *       *       *       *       *

Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous
arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les
toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans
rien dire,--car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous
cheminions la bouche close et le dos arrondi,--nous piquâmes droit vers
les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,--fourbus,
transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.

Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les
gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions
arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce
pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence
confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en
auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois
fuselé.

--Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?

Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus
d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier
étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne
grimpante, une tête de jeune femme,--une aimable tête brune aux yeux
bleus,--se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre
s’informa de ce que nous désirions.

--Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où
nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.

--Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce
qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.

Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une
grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de
rire.

--Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre
ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de
vous laisser sur la route... Entrez donc chez nous; vous vous y
reposerez à votre contentement.

En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du
rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la
fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient
voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit
signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la
taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par
un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très
blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle
portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile
bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement
qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à
talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou
un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.

--Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les
bienvenus chez Claudine Lachenal.

                   *       *       *       *       *

Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets
clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi
par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que
je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste,
craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son
mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.

--Brr!... fit-il, madame... ou mademoiselle?...

--Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.

--Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en
votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble
à vos bontés en me prêtant un châle.

Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:

--Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!

Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle
tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même
Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi
affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe
grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait
empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.

--Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse... Maintenant
je vais vous offrir un verre de vin blanc.

--Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon;
je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.

Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un
bol de lait chaud.

Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer
Mlle Claudine.--Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait
gentiment son histoire.--Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un
sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en
enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.

--Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je
surveille nos _grangers_ et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut
plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à
images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages
peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille... Nous
passons ainsi notre temps très gaiement.

Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour
amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut
légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un
regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.

                   *       *       *       *       *

Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec
nous;--un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui
pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc
de Chère, à la recherche du _rhododendron ferrugineux_, et elle se
montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus,
toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin
d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de
Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au
_Cantique des cantiques_. Comme je les avais laissés un moment en tête à
tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui
parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de
bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un
bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une
joue... Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus
le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure.
Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En
me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:

--Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien
rouge?... Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se
reposer.

Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous
montrer notre chambre.

--Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes
plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie
dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.

--Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce
qu’elle m’a donné pour vous...

En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout
frais cueillis.

Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de
rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous
tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous
vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une
svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je
reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de
paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:

--Bon voyage!

--Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!...

--Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière... Je goûte
médiocrement ce genre de femmes... Elles ont l’âme trop enfoncée dans la
matière et ne s’attachent qu’aux apparences.

Pauvre naïf Jacobus!... Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur...
Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut
reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba
bientôt la jeune et robuste silhouette.




PERSÉVÉRANCE D’AMOUR


Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans
se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier,
exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant
du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée
de trembles effeuillés par l’automne;--l’autre, une jeune femme lisant
le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.--Il y
avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une
subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de
sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si
spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public
s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le
lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du
peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans
transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin
de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive
gauche, et les commandes affluèrent.

Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé
de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son
département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de
début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que
les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré
de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en
maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il
piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième
classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village,
face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre
la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années
d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans
un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour
portraiturer les maîtres du logis.

Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située
à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa
jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui
faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au
milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin,
était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines
de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus
jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de
Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure
race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche
et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains
lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides
yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois
aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait
conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une
pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le
gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le
portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après
quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses
_fritures_ de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.

Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé
de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme
d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces
deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et
de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement
accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude.
Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste,
finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où
Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.

Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin
goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île,
les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les
remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce
garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un
fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise
saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se
quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au
printemps suivant,--et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de
son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et
aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il
recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle
lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après
avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il
se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance
daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il
recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son
succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes
de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux.
Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées
de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses
années de misère.

Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se
souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des
peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes
en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il
suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et
dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque
sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une
pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades.
Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue
Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine
Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles
tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il
donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y
dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique
d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on
publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il
faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre
ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer
son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves
souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah!
j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il
était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse
faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le
lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de
production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela
durerait toujours.

Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt
ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et
furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art.
De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y
montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.

Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les
nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens
d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le _modernisme_ d’aujourd’hui
faisait paraître ridicule le _modernisme_ d’autrefois. En art, ce qui a
été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement
condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu
à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves
Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets
étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout
étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté
l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se
plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était
obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien
souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se
disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise
ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les
dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées
s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et
menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier
Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut
aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses
créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des
tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection
d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à
cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent
hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune
avait jadis choyé et gâté.--Cette note perfide porta le dernier coup à
Yves et l’acheva.

Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts,
habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier
situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait
péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires
ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait
considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque
blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne
et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une
chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés.
Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux
de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail
d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait
tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu
à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard
et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient
aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.

Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa
besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à
nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef
plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la
pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont
les yeux luisaient doucement.

--Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous
ne me reconnaissez pas?... Marianne de Primelin.

--Mariannic! s’écria-t-il stupéfait.

Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie,
l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit
asseoir.

Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que
modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et
soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme
visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux
vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.

--Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour
vous... Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!...

Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit:

--Comme le temps marche!... Il me semble que c’était hier que vous
peigniez mon portrait à Pont-Croix... Et pourtant, que de choses se sont
passées depuis!... J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon
deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a
conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au
moins chance de revoir... l’ami d’autrefois... Ce n’est peut-être pas
très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que
personne n’y trouvera à redire... Et puis, j’avais quelque chose à vous
demander.

Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main
féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix
embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu
dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était
enhardie à venir lui demander une grâce... Elle avait de l’argent et ne
savait qu’en faire, et... il la rendrait bien heureuse en acceptant une
dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa
disposition...

En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui
serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement
ému.--Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il
cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith
au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de
bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux
tant aimé autrefois.--Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais
il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte
d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si
généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il
souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis
affectant un air dégagé:

--Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis
maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement... Je ne vous en
remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un
service, c’est à vous que je m’adresserai... Ne parlons plus de ça...
Votre visite m’a fait grand bien... Rasseyez-vous et causons tous deux
du bon temps jadis.

Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait
à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de
Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé.
Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que
ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre
le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de
la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec
confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte
de Pandore non encore ouverte.--Le crépuscule les surprit au milieu de
cette évocation amèrement délicieuse.

--Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous
avoir retrouvé, mon ami... Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas?

--Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui,
nous nous reverrons... Où êtes-vous descendue?...

Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme
jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au
tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans
son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée.
Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à
Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette
affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle,
n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de
Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement;
mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires
écœurements et sa navrante misère... Après s’être désaltéré à la source
de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche
impression?... De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre,
attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui
tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser
dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de
ville le trouva mort quelques heures après.




A MA FENÊTRE


J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six
heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude
saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque
solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la
direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à
enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est
encore endormi;--les martinets qui sifflent en volant comme des flèches
au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous
sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la
matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses
au-dessus du clocher de l’église voisine.

Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique
spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait
face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même
hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je
pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la
chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et,
au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la
voyageuse,--car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la
sonnerie de l’_Angelus_.--Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans.
Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche
et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa
robe,--une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à
laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine
avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait
délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les
fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une
chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que
je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était
bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et
intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains
lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais
non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de
la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue,
car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et
craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme
tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste
pudiquement effarouché.

Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre
un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille
svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis
prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre
et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle
sortit de l’hôtel,--coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le
carton sous son bras,--et se dirigea vers les quais.--Alors je
compris.--La matineuse jeune femme était une institutrice des environs
de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à
l’Hôtel de Ville.

                   *       *       *       *       *

Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais
remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce
bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des
examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces
fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau
bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte.
Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un
caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;--les
autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât
l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.--Mon
institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde
catégorie.--Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces
pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce
baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet
historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par
cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se
torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux
insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour
quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne
serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de
tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce
matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.

                   *       *       *       *       *

J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers
six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée,
écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était
suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle
pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole
blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de
son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle
se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept
heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en
lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans
le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air
frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue
bruyante.--Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était
couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante
lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle
s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui
ont passé des examens peuvent le deviner.

Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied
et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de
sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le
carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des
examens.

                   *       *       *       *       *

Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une
figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau,
et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les
mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.--La cause de son
chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à
l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce
_surmenage_ du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur
librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus
d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du
retour, toute une humble et lamentable tragédie...

Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans
l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa
poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre
et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de
toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour
demander sa note et commander une voiture,--car, quelques instants
après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement
l’argent qui lui restait.

Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste
mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette
chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle
s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta
avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.

J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille
vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de
la rue ensoleillée.

Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en
face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la
pauvre institutrice en robe noire.




AMES DE LYCÉENS


L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les
lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la
station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.--La Compagnie d’Orléans, qui a
gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil,
n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.--Les
potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la
rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls,
les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces
derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches,
avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une
voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations
minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de
leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les
yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs
hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était
ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude
maternelle ne soupçonnait pas même l’existence!

A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les
parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont
le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne
les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui
transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au
bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un
livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils
étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient,
quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles
préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution
psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer
dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence,
et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée
de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié
qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de
rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses.

Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires,
surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de
cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du
rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée
brumeuse d’octobre.

Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais
ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient
de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux
_Racines grecques_. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un
cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et
Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la
beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais
comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces
grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient
que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine,
qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous
peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait
sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond
souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le
maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec
un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis
le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la
cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les
lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons
vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi
qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose
des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts
envoyait des baisers au public enthousiasmé.--Pour ma part, je l’adorais
silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes
semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.

Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à
mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du
soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis
paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop
tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait.
Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot,
que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à
piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à
une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort
entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du
cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces
de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes,
j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la
brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à
son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais
quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais
auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.

Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du
Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous
rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous
installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le
_Veni Creator_, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me
souffla dans l’oreille:

--Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!... Ça tombe à pic, car j’ai un
rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre... Viens me
prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi...

Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur
les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de
l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si
échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer
et de noter sur son carnet notre double méfait:--bavardage pendant
l’office et communication illicite entre interne et externe.--Aussi,
jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans
le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes:

--Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue
déplorable... Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux
arrêts... Allez!

Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait
pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux
réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un
billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu:

«Collé!... Pas de veine!... Mais il ne faut pas que Christine croque le
marmot... Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts... Va, jeudi,
à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.»

J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure
qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me
réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je
me disais que, peut-être... je trouverais l’occasion de pousser ma
pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver
la colère de notre bilieux principal.

Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le
malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur
battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.

Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son
nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de
jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de
mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son
maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de
tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux
étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda:

--Où est Vital?

--Il s’est fait _coller_ et n’a pu quitter le _bahut_... Il est désolé
et m’a chargé de vous porter ses excuses.

Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi,
et reprit d’une voix contristée:

--Ah! tant pis!... Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui
faire mes adieux... Je lui apportais ce qu’il m’a demandé...

En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton.
Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur
rose.

--Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte;
tenez... vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse...

Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir
audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le
cœur sur les lèvres, je murmurai:

--Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous
embrasser!

--Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.

En même temps elle me tendit ses joues.

Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand... ô catastrophe
inattendue!... j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le
principal à l’autre extrémité de l’équerre...

J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital
l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait _mouchardés_.

--Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras.

--Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une
taloche.

Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement
esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche
de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que
Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés.
La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je
l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai
héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les
beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à
ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si
malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche...

J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les
lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les
recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de
son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de
la foire du Lion de Belfort.




UN FILS DE VEUVE


La maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues
débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de
fer. C’était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des
jardins maraîchers, ses quatre murs de pierre de taille et son toit
recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n’était venue y loger qu’en
juillet 1870, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils
cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la
Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu’il offrait l’avantage
d’être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de
cette façon, elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu’il
reviendrait, il n’aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras.
Aristide était son préféré; son autre fils, l’aîné, habitait Paris, où
il s’était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là on s’était
battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le
cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage
humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son
bataillon! La pauvre dame avait eu d’abord, pour se consoler, des
lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département
ayant été envahi par l’armée allemande, et la ville occupée par deux
régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les
lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par
quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière
reçue était du 30 août et avait été écrite dans un village proche de
Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide avait-il été tué ou
emmené prisonnier à la suite de la capitulation de Sedan? Mme Jacobé
n’avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose
certaine, c’était l’absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun
acte de décès n’avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait
croire qu’Aristide fût mort. Elle se disait qu’il était sans doute
enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d’où il lui était
impossible d’écrire, mais qu’il reviendrait lorsque cette horrible
guerre serait finie,--et elle l’attendait toujours.

                   *       *       *       *       *

Après les transes des longs mois d’hiver, on apprit enfin la
capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le
cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace
espérance.--Les prisonniers allaient être rendus. Ils étaient en
route.--Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les
voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques,
mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble
natal. Mme Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains
d’Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement
ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner de
nouvelles d’Aristide. On ne l’avait plus revu depuis le jour de la
capitulation de Sedan.--Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats,
tout n’était pas perdu: Aristide était peut-être resté là-bas, au fond
d’une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en pays
ennemi.--Et Mme Jacobé écrivait de nouveau à l’autorité allemande,
s’accrochant anxieusement chaque jour à un nouvel espoir. Tous les
soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait
un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une
bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux
sifflements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement
de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...

                   *       *       *       *       *

Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant
de Strasbourg entra en gare. Il n’allait pas plus loin ce jour-là et
débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier
compartiment des troisièmes descendit péniblement un jeune soldat
portant l’uniforme des mobiles. Il traînait la jambe, paraissait vanné
de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on
distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules
voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il
s’enquit d’une auberge, et on lui en indiqua une non loin du rond-point
de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageurs qui se rendaient
en ville s’étaient dispersés dans l’obscurité et il errait dans les
ténèbres en quête de l’auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans
les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, et à
chaque soubresaut on entendait son _quart_ de fer-blanc tinter contre le
bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une
blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait
encore; pensant que c’était là le gîte dont on lui avait parlé, il
s’approcha du seuil, tâtonna dans l’ombre, trouva un cordon de sonnette
et le tira brusquement.

Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s’ouvrit, une tête de femme se
pencha au dehors et une voix étranglée par l’émotion s’écria:

--O cher enfant, c’est donc toi enfin!

Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent
tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d’une vieille dame à
cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura
sourdement:

--Mon Dieu! Seigneur, ce n’est pas lui...

                   *       *       *       *       *

--Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui comprit la méprise et en
fut tout remué, je vois que j’ai fait erreur... On m’avait parlé d’une
auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J’aurais dû
voir tout de suite que votre maison n’était pas celle que je cherchais,
mais je suis si fatigué que j’en ai comme la berlue.

Mme Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception.
Pourtant, à l’aspect de ce jeune soldat éreinté, qui avait le même âge
qu’Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent
dans ses yeux.

--Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j’aurai
laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre
enfant, à cette heure, ne vague pas aussi à la recherche d’un gîte, dans
quelque ville inconnue?...

Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servit en pleurant le souper
froid constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle
lui parlait de son fils disparu. Quand il eut fini de manger, elle vit
qu’il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de
son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé
et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et
recommença à lui conter l’histoire d’Aristide.

--Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas, à
l’étranger!... D’après ce que vous me dites, c’est une vie de privations
continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison!... Quand il
est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine
bleue, afin que sa nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car
il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu’il ait songé à le
mettre pendant ces rudes nuits d’hiver!...

Le soldat ne mangeait plus; les morceaux s’arrêtaient dans son gosier.
Il se souvenait tout à coup que, lorsqu’il était parqué avec les
camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les
gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile
répondant au signalement d’Aristide et coiffé justement d’un
passe-montagne de laine bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers
riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile: «le petit
bleu». Un soir «le petit bleu» avait tenté de s’évader. Il était à peine
à vingt pas de l’enceinte qu’une sentinelle tirait dessus et le couchait
raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la
tête pâle du mobile mort, dans l’encadrement du passe-montagne de laine
bleue.

Le soldat se leva, remercia la veuve, l’embrassa en lui disant qu’il
fallait espérer et qu’il restait encore plus d’un Français dans les
forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendrait!...

Puis il reprit son sac et s’éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha
brusquement et frotta ses yeux humides... Il savait bien que «le petit
bleu» ne reviendrait plus.




PREMIER RENDEZ-VOUS


Bien qu’elle fût mariée à un savant grognon, ennuyeux et quinquagénaire,
Laurence de Suize, à vingt-huit ans, était restée une épouse honnête et
respectueuse du pacte conjugal. Elle y avait quelque mérite, étant
jolie, aimant le plaisir et vivant dans un milieu mondain où l’on
considérait volontiers le principe de fidélité comme une quantité
négligeable. Ses amies avaient toutes, peu ou prou, un amant, ou tout au
moins un _flirt_, et quand on se meut dans une atmosphère imprégnée de
l’odeur d’amour, il faut une certaine dose de vertu pour échapper à la
contagion. Son mari, M. Aumont de Suize, ne l’eût guère gênée, au cas où
elle se fût déterminée à succomber à la tentation. Cet éminent
égyptologue ne lui avait pas donné d’enfants; l’étude des contrats
civils sous la sixième dynastie absorbait ses facultés physiques et
intellectuelles; son cœur s’y était momifié, et, le jour comme la nuit,
il laissait à Laurence une entière liberté.

Comme on le voit, si Mme de Suize demeurait sage, ce n’était pas la
faute des circonstances. Ce n’était pas non plus celle d’un certain
Roger La Brunie, attaché aux affaires étrangères et poète symboliste à
ses heures. Ce jeune diplomate en herbe était féru des phosphorescents
yeux pers, des fins cheveux blonds, de la grâce virginale et de la
souple beauté de Laurence. Elle le rencontrait dans tous les salons amis
où elle fréquentait; ils avaient joué la comédie ensemble, soupé côte à
côte à la même petite table avant le cotillon, fait partie des mêmes
fournées d’invités pendant les villégiatures d’automne; bref, ils
étaient devenus de bons amis. Roger arrivait le premier aux _five
o’clock_ de Mme de Suize et souvent, quand le dernier visiteur était
parti, il demeurait au coin du feu, en tête-à-tête avec la maîtresse du
logis, murmurant à mi-voix de tendres déclarations discrètement voilées
et égrenant platoniquement son rosaire d’amour en l’honneur de la jeune
femme. Laurence, tout en prêtant à demi l’oreille à ce caressant
fleuretage, se tenait néanmoins sur ses gardes. Elle n’était plus assez
ingénue pour ignorer où Roger voulait en venir. Elle le trouvait
aimable, spirituel et dangereusement éloquent; mais dès qu’il faisait
mine de passer de la parole à l’action, elle l’arrêtait net d’un regard
sévèrement indigné.

Elle n’avait pas cependant le cœur insensible et souvent elle éprouvait
une secrète douceur, un intime frissonnement de tout son être en
écoutant les câlines litanies de son adorateur. Les insinuants discours
du poète symboliste frôlaient son âme comme de troublantes caresses et
la laissaient parfois tout émue. Mais elle était sentimentalement
pudique et s’effarouchait des matérialités de l’amour. Elle avait gardé
sur ce point une insurmontable répugnance à laquelle, sans doute, les
galantes et maladroites démonstrations d’Aumont de Suize, au premier
temps de leur mariage, n’étaient point étrangères. Comme elle avait
néanmoins en ces matières une perspicace intuition, elle prévoyait
parfaitement que si elle permettait à Roger un simple baiser sur le
bras, cette première privauté en entraînerait fatalement d’autres plus
périlleuses et plus irréparables, et frémissant d’une peur instinctive à
l’idée de livrer tôt ou tard toute sa personne, elle s’évertuait à
maintenir une infranchissable barrière entre les toujours plus
pressantes entreprises de son amoureux et la faiblesse de sa chair
féminine.

Mais quand on a hasardé un pied sur le chemin de l’amour, peut-on jamais
déterminer d’avance le nombre des pas qu’on y risquera et le point
précis où l’on saura s’arrêter? En pareille aventure, les plus prudentes
s’exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires; et Mme de Suize en
fit l’humiliante expérience.

Un soir que, touchée par une chaleureuse supplicalion de Roger, elle lui
avait tendu généreusement la main et avait amicalement serré la sienne,
elle fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et
se trouva ensuite moins forte pour se défendre contre de plus vives
caresses. Le lendemain, en effet, Roger sollicita ce même serrement de
main et elle n’osa le refuser; il lui sembla que toute sa volonté se
fondait dans la chaleur de cette étreinte; peu à peu, le jeune homme
attirait Laurence à lui et, tout à coup, posait ses lèvres sur les
paupières palpitantes de la jeune femme. Elle restait d’abord tout
étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puis brusquement
s’éloignait honteuse et courroucée. Mais Roger, qui avait une langue
dorée, lui prouvait péremptoirement qu’elle donnait à cette innocente
caresse une importance imaginaire, et qu’en somme un simple baiser sur
les yeux n’était pas plus coupable ni plus dangereux qu’un baiser sur la
main. Finalement, elle se laissait convaincre et, par une convention
tacite, elle permettait désormais cette nouvelle caresse, mais en jurant
que ce serait la dernière. L’amoureux, naturellement, usa et abusa de la
permission jusqu’au jour où, ayant par mégarde effleuré de ses lèvres la
bouche de Mme de Suize, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même
raisonnement à l’aide duquel il avait conquis l’autorisation de lui
baiser les yeux. Derechef, elle s’indigna, éclata en reproches et
pleura; il ne trouva de meilleure façon de sécher ses larmes que de lui
prodiguer de nouveaux baisers, tant et si bien qu’elle les lui rendit,
et cela leur donna une semaine de délices.

Mais, ainsi que l’observe Ovide dans son _Art d’aimer_, «celui qui prend
un baiser et ne prend pas autre chose, mérite de perdre les faveurs
qu’on lui avait accordées»:

    _Oscula qui sumpsit, si non cætera sumpsit,
    Hæc quoque quæ data sunt, perdere dignus erat._

Roger La Brunie était sans doute de cet avis; il pensait qu’il faut
battre le fer quand il est chaud et devenait, à mesure, plus exigeant.
Mme de Suize elle-même, tout en protestant et en se refusant, se disait,
en son par-dedans, qu’en bonne logique les choses devaient maintenant
aller jusqu’au bout. Certain désir mélangé d’une coupable curiosité le
lui disait aussi. Bref, après force prières d’une part et force vaines
résistances de l’autre, on convint d’un rendez-vous. Roger, en prévision
de l’heure prochaine du berger, avait sournoisement loué et fait meubler
un pavillon perdu dans les arbres et situé sur la route de Sèvres, entre
Billancourt et le Bas-Meudon. Laurence de Suize promit qu’elle irait une
fois--une seule!--visiter cette garçonnière dont son amoureux brûlait de
lui faire les honneurs. Elle y viendrait vers trois heures de
l’après-midi et quitterait sa voiture à la hauteur de Billancourt, où
Roger l’attendrait sur la route.

Au jour dit, en effet, toute frissonnante et voilée d’une gaze épaisse,
elle arriva pelotonnée dans un fiacre qu’elle renvoya, dès qu’elle
aperçut La Brunie planté comme un terme au milieu de la chaussée
poudreuse.

Il accourut rayonnant vers la jeune femme, lui prit le bras et le pressa
passionnément contre son cœur.

--Vous voyez, je vous ai obéi, murmura Laurence, êtes-vous content?

--Vous êtes adorablement bonne, repartit La Brunie.

Et serrés l’un contre l’autre, heureux du grand air et du clair soleil,
ils se mirent à cheminer lentement sur la route déserte.

Mai commençait et la matinée avait été exceptionnellement radieuse.
Seulement il faut se défier de ces matins de mai qui promettent
merveille et qu’une saute de vent peut brusquement gâter.

Tandis que les deux jeunes gens marchaient sans trop se hâter, de gros
nuages noirs montaient derrière les arbres de l’île du Bas-Meudon, et,
tout à coup, s’amoncelaient, couvrant insensiblement le soleil, qui
devenait blafard. Bientôt, quelques gouttes d’eau étoilèrent le sable du
chemin et tachèrent la claire ombrelle de Mme de Suize. Celle-ci, vêtue
d’une légère robe de printemps et chaussée de souliers minces, commença
de s’effarer.

--Y a-t-il encore loin d’ici à votre pavillon? demanda-t-elle à Roger.

--Un petit quart d’heure seulement, répondit-il.

Ils marchèrent plus vite, mais ils avaient à peine fait cent pas que
l’ondée creva. Ce fut une de ces pluies d’orage, brutales,
torrentielles, qui en un clin d’œil inondent la campagne et transforment
les routes en marécages. Les deux amoureux s’arrêtèrent, consternés et
sondèrent avec inquiétude la brume ruisselante qui s’étendait autour
d’eux. L’endroit était des plus inhospitaliers: à droite, un long mur; à
gauche, des berges solitaires. Pas un abri, pas une voiture à l’horizon.

--Nous voilà bien! dit Mme de Suize, avec un rire nerveux et agacé.

Roger se désespérait et se confondait en excuses.--Tandis qu’ils se
regardaient piteusement, ils perçurent soudain un trot de chevaux et
distinguèrent, à travers l’averse, un véhicule qui s’avançait vivement
vers eux, et qui bientôt fut à portée de la voix. C’était un de ces
fourgons des pompes funèbres qui servent au transport des cercueils
qu’on ramène de loin au domicile du défunt. Le cocher, justement,
revenait à vide, après avoir déposé son mort à Sèvres.

Roger jeta un coup d’œil anxieux vers sa compagne.

--Êtes-vous superstitieuse? chuchota-t-il.

Elle eut un mouvement de répugnance, puis murmura, dépitée:

--Enfin, qu’importe? Nous n’avons pas l’embarras du choix!...

En effet, Mme de Suize était déjà trempée et ce n’était pas le moment de
se montrer trop dégoûtée. La Brunie héla le cocher et le supplia de les
conduire tous deux jusqu’à la plus prochaine station de voitures.
Celui-ci était bon homme et d’humeur joviale. Il descendit, ouvrit la
portière du coupé réservé au prêtre ou aux membres de la famille, et
aida les deux amoureux à s’installer dans le funèbre compartiment. Puis,
il remonta sur son siège et fouetta son attelage, qui reprit
gaillardement le trot.

Une fois à l’abri de l’ondée et un peu remis de cette cruelle alerte, La
Brunie essaya de rasséréner Mme de Suize et de reprendre le tendre
entretien si malencontreusement interrompu. Mais il se heurta contre une
résistance glaciale. Laurence, énervée et transie, s’était blottie dans
son coin et y demeurait rétive aux caresses. Quand il voulut lui baiser
les mains, elle le repoussa d’un geste irrité:

--Ici!... Y pensez-vous?... Vous êtes fou!...

Le trajet s’acheva dans un mortel silence, interrompu seulement par le
bruit de l’averse cinglant les vitres. A Auteuil, le fourgon s’arrêta
docilement près d’une station. A peine descendue et sans même serrer la
main que lui tendait Roger, Mme de Suize dit du bout des lèvres:

--Grand merci!... Adieu!

Puis elle sauta dans un fiacre, que La Brunie vit s’éloigner, trottinant
et cahotant dans la pluie.

Le lendemain, à son petit lever, l’attaché aux affaires étrangères reçut
un billet ainsi conçu:

  «Mon cher poète, j’ai beaucoup réfléchi à l’aventure d’hier. Notre
  voyage dans ce compartiment lugubre, à côté de cette horrible caisse
  où venait de séjourner un mort, m’a paru un fâcheux présage. Vous
  devez me comprendre, vous qui êtes symboliste!... Quant à moi, je suis
  sottement superstitieuse et je ne pourrais plus vous voir sans songer
  immédiatement à toute sorte de sépulcrales catastrophes. Restons-en
  donc là et croyez à tous mes regrets.

  »L.»

Et ce fut ainsi qu’un fourgon de pompes funèbres sauva la vertu de Mme
de Suize, en même temps que l’honneur conjugal de l’éminent égyptologue
Aumont de Suize.




LA CHASUBLE


--Ah! me dit mon ami Eusèbe, tu regardes cette portière?... N’est-ce pas
qu’elle est étonnante? Tu t’y intéresserais encore davantage si tu
savais d’où elle vient et comment je l’ai eue.

De fait, la portière en question était d’une couleur et d’un dessin
exquis. Taillée dans un magnifique morceau de velours de Gênes vert
myrte, elle était coupée dans sa hauteur par une large croix tramée
d’or, sur laquelle s’enlevaient en relief des broderies d’argent d’un
goût très pur, représentant les instruments de la Passion.

--Je l’ai achetée en Espagne, reprit Eusèbe, à Valence, au mois d’avril
de l’an dernier, et elle a été façonnée avec une chasuble... Quand je la
regarde, je revois la _Huerta_ avec ses bois d’orangers couverts de
fleurs et de fruits... Valence se remontre à mes yeux, telle qu’elle
m’est apparue le soir de la fête de saint Vincent, avec ses rues pleines
d’une population grouillante et gaie, sa place illuminée par des feux
d’artifice tirés en l’honneur du saint;--je retrouve ainsi l’impression
que m’a laissée la ville la plus aimable, la plus vivante et la plus
fleurie de toute l’Espagne.

J’étais descendu à la _Fonda de Paris_ et je prenais mes repas à table
d’hôte, en face d’un jeune prêtre maigre, pâle, souffreteux, ayant de
fines lèvres mélancoliques et de beaux yeux d’un noir luisant. Comme il
parlait le français, nous étions entrés en conversation. Il s’appelait
don Palomino et je savais qu’il était vicaire dans un bourg des
environs. Souffrant d’une affection du larynx, il était venu suivre un
traitement à Valence. Il demeurait en ville, mais il prenait pension à
la _Fonda_ et deux fois par jour nous nous retrouvions à la même table.
C’était un homme instruit, causant bien, avec un léger fonds de
mélancolie, et un courant sympathique nous avait doucement attirés l’un
vers l’autre.

                   *       *       *       *       *

Un matin, j’étais allé flaner autour du marché.--Ce marché en plein air,
bordé d’échoppes reliées l’une à l’autre par des toiles tendues
transversalement et découpant sur les pavés des bandes d’ombre et de
lumière, c’était une fête pour les yeux, un vrai régal d’artiste! Des
panerées d’oranges et de citrons ruisselaient sur les dalles; de larges
corbeilles de fraises mêlaient leurs tons cramoisis à la couleur plus
tendre des limons et des mandarines. Il y avait çà et là des jonchées
d’œillets et de roses rouges remuées à pleines mains par de jolies
marchandes, blondes, blanches, grassouillettes et accortes, à la voix
musicale et aux prunelles veloutées. Parfois un rayon de soleil courait
sous ces toiles tendues, faisant chatoyer ici un écroulement d’oranges,
là une botte de fleurs, plus loin deux grands yeux noirs, et de tous
côtés s’exhalaient des odeurs pénétrantes et aromatiques, qui vous
grisaient délicieusement.

Au coin de la _calle de Mantas_, je m’arrêtai devant la boutique à
clairevoie d’un marchand d’étoffes anciennes, chez lequel j’avais fait
quelques emplettes. Tandis que ce bonhomme, à la face souriante et
finaude, étalait à mon intention un lot de vieilles dentelles
espagnoles, je vis soudain luire dans l’ombre la précieuse chasuble dont
cette portière a été faite. Une fillette de quinze ans était en train de
la replier soigneusement dans un papier de soie. Je la tirai brusquement
à moi, je l’admirai silencieusement et demandai au marchand avec des
yeux allumés:

--_Quanto_ (combien)?

--Oh! vous admirez la chasuble, me répondit-il; n’est-ce pas que c’est
une merveille?... Seulement elle n’est pas à vendre. Elle appartient à
un seigneur prêtre qui nous l’a donnée à restaurer et qui y tient comme
à la prunelle de ses yeux.

Je dus me contenter de contempler cette belle chose et je quittai le
marchand d’étoffes avec un secret sentiment de jalousie et de dépit que
comprendront tous les collectionneurs de bibelots.

                   *       *       *       *       *

Or, ce même matin, comme je l’ai su plus tard, don Palomino était allé
dire sa messe à la cathédrale. Après l’office, tandis qu’au sortir de la
sacristie il traversait le _coro_ désert, il aperçut tout à coup dans la
sombre encoignure d’une chapelle un jeune couple qui paraissait
converser très tendrement. Indigné et véhémentement scandalisé, le
vicaire poussa droit à ces amoureux qui abusaient si irrespectueusement
de la solitude du saint lieu; mais, en le voyant débusquer d’un pilier,
la jeune fille, avec un geste d’oiseau effarouché, prit brusquement la
fuite, et l’amoureux, moins prompt, resta seul, bloqué contre la grille,
sans pouvoir échapper à l’étreinte irritée du vicaire.--Au moment où don
Palomino secouait rudement le bras du délinquant, il reconnut en lui un
de ses anciens paroissiens:

--_Santa Maria purissima!_ s’écria-t-il, José Ramon, est-ce ainsi que tu
joues avec ton salut éternel? Ne peux-tu faire l’amour ailleurs que dans
la maison de Dieu?

--Pardon, _señor vicario_, répondit piteusement José, mais c’est ici
seulement que Rosario et moi nous pouvons nous voir tranquillement... Sa
mère, la marchande d’oranges de la _Plateria_, ne lui permet de sortir
que pour aller à l’église.

--Pourquoi ne vas-tu pas la voir chez sa mère, comme un honnête homme
qui a le mariage en vue?

--Je le voudrais bien, mais la vieille ne l’entend pas ainsi... Elle me
refuse sa fille, sous prétexte que je n’ai pas la somme nécessaire pour
entrer en ménage.

--Combien te faudrait-il?

--Cinq cents pesetas... La mère ne rabattrait pas un _cuarto_.

--Et si tu ne peux pas te procurer cet argent, comment ferez-vous, la
jeune fille et toi?

--Nous continuerons à nous voir comme nous pourrons... car nous nous
aimons comme deux fous... Et, ma foi, il adviendra ce qu’il plaira à
Dieu.

--Tais-toi, misérable pécheur!

Don Palomino avait un faible pour ce José Ramon. Il aurait volontiers
donné les cinq cents pesetas pour faire cesser le scandale; mais il
était pauvre comme un rat d’église et il sortit de la cathédrale tout
pensif...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain, comme je passais _calle de Mantas_, j’aperçus le marchand
d’étoffes sur le seuil de sa boutique. En me voyant, il cligna de l’œil,
et, grimaçant un sourire aimable à mon adresse:

--Votre Grâce veut-elle la chasuble? murmura-t-il.

Et comme je faisais un signe d’assentiment, il ajouta:

--J’en ai parlé au seigneur prêtre... Elle sera à vous pour six cents
pesetas, mais pas un cuarto de moins.

C’était une somme, mais la chasuble valait davantage; j’en étais féru et
le marché fut conclu séance tenante.

Le soir même, à dîner, don Palomino m’annonça d’un air mélancolique
qu’il était forcé de rentrer à son vicariat, et nous prîmes
affectueusement congé l’un de l’autre.

A quelques jours de là, je fis moi-même mes malles et je priai la
maîtresse d’hôtel de m’aider à emballer soigneusement ma précieuse
acquisition. En voyant la chasuble, la bonne dame se signa et poussa une
exclamation:

--Eh quoi! señor caballero, c’est à vous que don Palomino a vendu sa
chasuble?... Le pauvre, cela lui faisait bien mal au cœur d’être obligé
de s’en séparer?... Et quand on pense qu’il s’est défait de cet ornement
pour obliger son prochain!...

Là-dessus, elle me raconta que le vicaire s’était fait un cas de
conscience de ramener Rosario et José dans le droit chemin et que le
prix de la chasuble avait servi à apaiser la vieille marchande
d’oranges.

J’avoue que je fus pris d’un remords et que je fus tenté un moment de
courir après don Palomino pour lui restituer sa précieuse relique... Que
veux-tu? l’enfer est pavé de bonnes intentions et les collectionneurs
n’ont pas de cœur... J’ai gardé la chasuble, mais je pense toujours avec
attendrissement à ce petit prêtre fluet et pâle de la _Fonda_ de
Valence, et je me rappelle ce passage de l’Évangile de saint Mathieu:
«L’homme bon tire de bonnes choses d’un bon trésor.»




UNE JOUEUSE


Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La
portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra
précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait
une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des
coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux
moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme
voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe
qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune
Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui
faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois
dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.

Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot,
mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même
sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En
wagon--et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain--le voyageur
inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité
en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y
considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement
irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord,
à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je
me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de
Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions
conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée
libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait
regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très
disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la
lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et
ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives
prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais
elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait
agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la
taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion
de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs
voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche,
certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient
deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du
compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines
réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait
une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la
conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à
quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son
corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations
de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de
donner cours à un impétueux flux de paroles.

La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la
voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:

--Nous arriverons à huit heures moins un quart.

Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné,
pour devenir plus familière, elle ajouta:

--Vous habitez Nice, madame?

A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette
créature», répondit presque rudement:--_No_,--en se renfonçant
hautainement dans son encoignure.

Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages
fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié
son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité,
reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les
traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à
l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à
brûle-pourpoint:

--Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?

--Ou...i, répliqua-t-il faiblement,--partagé sans doute entre le secret
désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des
respectables et prudes dames du compartiment.

--Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?

--Non.

--Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?

L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.

--Si, si, vous devez y aller... comme tout le monde... moi, la première.
De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en
retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte... Mais, aujourd’hui,
vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!...

Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant
explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse
lâchée.

--Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les
transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une
demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq
francs... Tenez, celle-ci!--En même temps, elle nous montrait une pièce
qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.--J’étais énervée, j’aurais
volontiers pleuré... Au moment où la bille recommençait déjà à tourner,
d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro... Zéro
sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois... Est-ce une
chance, hein?... Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet
instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en
ai gagné huit cents autres... Pensez, mille francs avec cent sous!...
avec cette pauvre petite pièce qui me restait!... Aussi je la garde, la
voici... Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave
petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!

Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux
mailles d’argent gonflées de pièces d’or.

Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait
qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de
hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle
communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par
nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss
qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique
gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa
figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme
assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à
voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par
des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie
douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune
femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des
étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort
capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne
l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse
chez cette créature que sa profession--probable--aurait dû habituer à
plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec
un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande,
certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à
mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et
prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.

Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les
jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient
lestement sauter la bourse pleine.

--Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées... Figurez-vous que la
table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant
quatre heures... Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs...
Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé,
tout de même! ajoutait-elle en riant.

Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec
ostentation son or.

--Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler
avant de rentrer chez elle!

Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je
m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais
au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques
lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de
scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que
la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or
laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au
fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses
contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels
rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je
contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage
enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés
chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être
pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en
jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les
choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le _trou de la
veine_, quand ils traversent le tunnel d’Èze.

Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les
éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en
conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le
problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi,
elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour
la galerie que pour lui:

--Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui
est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup
voyagé... Je parle l’allemand, l’anglais... et le français, comme vous
voyez. Si Nice me plaît?... Je crois bien; c’est un endroit où on
s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser... Quand je m’ennuie, je prends dix
louis et je vais jouer... Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est
seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!

Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle
en revenait sans cesse à sa première idée:

--Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!

Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations
caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente
immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père»
dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu...
légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le
jeu... et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes,
tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle,
j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un
père pour de vrai...

Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et
l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions
franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!... Tout
le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je
vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à
descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque
j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas
devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation...

--Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a
réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande
fille, et il est en train de pousser sa pointe... Souperont-ils en tiers
avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser
conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite
bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit
rien de bon...

Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de
son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue
inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et
des restaurants en vogue... Et je les perdis de vue.




LA MAISON DU BORD DE L’EAU


Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on
disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau»,
parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa
grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille
vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;--isolée
des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des
vergers et des vignes.--Deux énormes noyers abritaient de leur ombre
humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à
l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond
aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne,
leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables
ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles
satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de
Vertier,--deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie
depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel,
en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder
pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il
n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le
vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les
fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la
Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût
trouver au bord du lac.

                   *       *       *       *       *

Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des
Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux
couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune
âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les
deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y
passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes
tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous
la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et
salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont.
Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable
distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du
bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de
touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la
France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les
tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin,
tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec
des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de
convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles
dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double
sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient
de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.--Mais,
à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles;
les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires,
peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et
les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se
dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer
dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles
priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont
l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

                   *       *       *       *       *

Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de
Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une
huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne
pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux,
en confiant la maison à la garde de leurs nièces.--Donc, un matin de
juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à
Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et
de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au
tournant de la route d’Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à
battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs
capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée.
Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et,
après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient
déjà à être embarrassées de leur liberté.--Tandis qu’elles restaient
oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des
nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et
des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer
deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais
émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac,
avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.

Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur
expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle
de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner.
N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le
ciel leur envoyait à la fin?... Séance tenante, elles résolurent de
mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au
moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.--Immédiatement
la maison fut sens dessus dessous.

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner
les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les
sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les
rafraîchissements.--Après le dîner, les deux cousins furent introduits
solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno.
Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants
et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour
procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se
montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de
Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du
jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres,
elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles
révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se
prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano
endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y
jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce
spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau
et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient
leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la
nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la
surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».

Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens
commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de
la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de
chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse.
Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier
les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au
dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le
vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle
et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.

--Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que
l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des
candélabres.

Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à
ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues
excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple
ébahi au milieu du salon en désordre...

                   *       *       *       *       *

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle
Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de
l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette
sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles
mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la
vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers
que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac.
Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire
verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,--leur unique bal,--et de ces
tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,--les seuls
propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.




PENSÉES D’AUTOMNE


Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes,
semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un
ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les
verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille
s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent
pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas,
un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées.
De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et
suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.--Au
lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur
l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du _Triomphe de
la Mort_, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse
défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec
trois cercueils béants où grimacent des squelettes.

Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses
extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre
esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions
sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du
doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne
me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19
janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon.
Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un
strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus
décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la
colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend
peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux
mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à
chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était
absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas
rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer
durablement sur des pensées moins prosaïques.--J’imagine que, sauf de
rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au
dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les
étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et
l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.

                   *       *       *       *       *

Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour
ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et
lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il
faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle
nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle
de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles
réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas
sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère,
comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison,
ceux qui doutent--et ils sont nombreux--se sentent remués par un anxieux
frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé
de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui
n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes
environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut
pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis
notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu
est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres
débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation,
l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne
devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?...
C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons
vers la mort,--une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent
et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.

Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se
décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes
transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la
mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que,
depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant
luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers
l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et
il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous
répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que
sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà
l’homme.»

Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre
personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre
amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir
de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions
de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve
d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux
orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser
d’être,--sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux
qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les
mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer
avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais,
en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre
comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure
est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît;
mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le
meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est
encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.

                   *       *       *       *       *

Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers.
Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des
hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les _Idylles_, nous
sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en
lisant le _Cantique du Soleil_, il nous semble encore entendre chanter
la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les
poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année,
reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une
prairie.--Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps
où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable
scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me
dit-il, dans la forêt de M... et prenez le premier sentier à gauche de
l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante
fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.»
J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en
effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles
sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa
prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions
avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées
au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans
les taillis de M..., chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je
la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois,
s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis
trente ans.--Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une
fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source
d’éternelle joie:

    A thing of beauty is a joy for ever.

Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle
immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les
platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de
ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin
hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de
Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes
qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la
politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur
conseillerais de faire du Luxembourg _le coin des poètes_. Il est
question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître
Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les
jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset,
d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue.
Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les
bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de
Baudelaire.

Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier
Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière,
apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore
les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient
leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol
mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux
déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies,
les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme
un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.




LA SAINT-SYLVESTRE


Le soir du 31 décembre, mon ami Jacobus, après avoir silencieusement
dîné à sa table d’hôte de la _Rose d’or_, regagnait d’un pied leste la
rue des Grangettes, où était situé son logis de célibataire. La rue
était solitaire, mal éclairée par un lointain bec de gaz; le vent du
nord, soufflant directement entre les deux rangées de façades noires,
coupait la figure de Jacobus, et, malgré le pardessus étroitement
boutonné, faisait sentir à notre ami que son sang de quadragénaire
n’avait plus les vertus réchauffantes de la prime jeunesse. Aussi
agita-t-il d’une main impatiente le marteau qui décorait la porte de sa
propriétaire. Ce fut la fille de la maison, Mlle Franceline Bigeard, qui
vint lui ouvrir, tenant d’une main les plis de son tablier plein de
marrons, et de l’autre la lampe qui éclairait son minois chiffonné et
ses yeux bleus très vifs. Ce bleu regard, les cheveux bruns frisottants
et le clair sourire de Mlle Franceline donnaient encore un attrait
piquant à sa figure, bien qu’elle commençât à mûrir et à passer, ayant
eu vingt-huit ans à la Sainte-Catherine.

--Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle au
locataire morfondu, mais j’étais en train de fendre des marrons... Nous
avons retenu à souper deux de mes amies et, ce soir, nous finirons
l’année en grillant des châtaignes et en les arrosant d’un verre de
_fignolette_... A votre service, monsieur Jacobus!...

--Merci, répondit-il en prenant un air pressé; merci, mademoiselle.

S’il refusait, ce n’était pas que la compagnie de Franceline lui déplût,
au contraire; mais il se tenait sur la réserve, craignant de s’engager
trop avant avec cette fille nubile qui désirait se marier, et ne voulant
pas qu’une trop grande familiarité le fît glisser peu à peu sur une
pente dangereuse. Il n’était pas insensible aux yeux bleus et au sourire
de la demoiselle, mais il avait peur du mariage. Il ressemblait à ces
enfants qui vont prendre un bain froid, qui trempent un pied dans l’eau,
puis le retirent et ne peuvent pas se décider au plongeon final.

--Merci! répéta-t-il encore en montant l’escalier. Il n’est pas venu de
lettres pour moi?

--Non, monsieur Jacobus, le facteur n’a rien apporté.

--Allons! décidément on m’oublie! songea mélancoliquement Jacobus en
introduisant la clé dans sa serrure; le monde entier a désappris le
chemin de mon domicile...

                   *       *       *       *       *

Jacobus se sentait peu à peu devenir la proie d’un accès d’humeur noire.
Ce soir-là, tout allait de travers: les bûches de son feu fumaient au
lieu de flamber, sa lampe grésillait sans jeter de clarté, un vent
coulis passait sous la porte et le glaçait jusqu’aux moelles.

--Un penseur, murmurait-il en allumant sa pipe, a dit que «le soir de la
vie apporte avec lui sa lampe»; la mienne éclaire bien mal et mon
crépuscule est diantrement maussade. Cet affaiblissement de la lumière
intérieure est une des conséquences fatales du célibat. La maturité et
le célibat! Deux milieux malsains où germent un tas de mauvaises graines
qu’on croyait mortes et qui se mettent à pousser de vilaines fleurs aux
parfums amers: remords tardifs, regrets stériles, hésitations et peurs
de vieillards.

La peur surtout, une peur lâche qui vous déshabitue d’agir, qui vous
détourne de toutes les résolutions généreuses, de toutes les fructueuses
audaces... Je me rappelle qu’au temps de ma jeunesse, au moment où
j’allais gravir une pente abrupte des Pyrénées, je rencontrai un homme
mûr et déjà cassé; et comme je l’interrogeais sur le chemin à suivre, il
me cria:

--Ne montez pas là-haut: le sentier est une véritable fondrière, vous
vous essoufflerez en pure perte!

Je haussai les épaules et je poursuivis ma route en riant de la
pusillanimité de ce quinquagénaire... Et pourtant voilà où j’en suis! Le
moindre caillou me fait broncher, la plus enfantine difficulté prend les
proportions d’une impossibilité. Je ne sais plus ni oser ni vouloir, et
je me morfonds dans ma cellule de célibataire en regrettant les
occasions que j’ai laissé échapper à l’époque où ma vingtième année
fleurissait dans sa verte nouveauté.

                   *       *       *       *       *

A ce moment, de jeunes éclats de voix montèrent du rez-de-chaussée, et
dans ce gai tapage Jacobus distingua le rire clair de Franceline.

--Ils s’amusent en bas! songea-t-il de nouveau avec un soupir; ils
boivent à l’année qui finit et à celle qui va naître... Pour eux, une
année qui passe et une année qui commence n’éveillent point de pensées
mélancoliques. Ils ne sont pas encore à l’âge où les semaines et les
mois semblent filer avec la rapidité d’un vol d’hirondelles. Ils y
viendront cependant, et Franceline comme les autres! Elle court sur ses
vingt-huit ans et n’a pas trouvé de mari. Pauvre fille! peu à peu ses
joues se faneront, ses bleus regards perdront de leur éclat, son rire
échangera ses notes claires contre des intonations aigres et sèches, et
elle connaîtra aussi les solitudes du célibat, le regret des occasions
envolées, les peurs de l’âge mûr. Oh! les vieilles filles, je les plains
encore plus que les vieux garçons!... La prison de l’isolement est pour
elles plus obscure et plus étroite; le monde est plus sévère. Un sang
vif a beau gronder dans leur cœur comme dans un réservoir muré, elles
doivent en étouffer les bouillonnements. Pour arrêter l’élan des fleurs
de tendresse qu’elles portent en elles et qui auraient voulu s’épanouir
au dehors, la religion, le devoir, les convenances sont là comme des
grilles austères. Quelle lutte douloureuse et cachée! Et, quand chaque
printemps revient, quelle amère raillerie! quelles cruelles tentations!
quels troubles secrets!... Ainsi de charmantes filles se dessèchent et
tournent à l’aigre; et c’est ce qui arrivera à Franceline, s’il ne se
rencontre pas un brave garçon assez aimant et assez courageux pour
transplanter dans un milieu tendre et réchauffant cette jolie plante qui
s’étiole... Mais alors, misérable, puisque tu te rends si bien compte
des choses, pourquoi n’es-tu pas ce brave garçon? Tu es las de ton foyer
glacé, comme elle est lasse de sa chambre de vierge: pourquoi ne fais-tu
pas d’elle une compagne heureuse et rajeunissante?... Ah! voilà, c’est
que précisément je ne sais plus oser!

                   *       *       *       *       *

Tandis qu’il s’enfonçait dans ces idées noires et désenchantées, Jacobus
perdait la notion des phénomènes extérieurs. Un frisson qui courut le
long de son dos le ramena à la réalité. Il s’aperçut que son feu s’était
consumé sans jeter de chaleur, que sa pipe s’était refroidie et que sa
fenêtre joignait mal. Comme il se levait pour la fermer plus
hermétiquement, de nouveau des rumeurs joyeuses montèrent du
rez-de-chaussée et de nouveau le rire argentin de Franceline tinta à ses
oreilles.--Il eut encore un moment d’hésitation, puis le froid de cette
nuit de décembre le décida. Il éteignit sa lampe, descendit à tâtons son
escalier et, guidé par les rires, il alla frapper timidement à la porte
de sa propriétaire.

L’huis s’ouvrit tout grand et, à la lueur d’une belle flambée, il vit
autour de la cheminée un cercle de jeunes gens en train d’éplucher des
marrons.

--Ma foi! dit Jacobus, je vous entendais rire de là-haut et votre joie
m’a mis l’eau à la bouche... Voulez-vous, mademoiselle Franceline, me
faire une petite place à côté de vous?

Et alors, en jetant un tendre regard vers Franceline, il vit tout à coup
que cette place était prise. Un garçon d’une trentaine d’années, un
forestier, était assis sur le même banc que la jeune fille et la serrait
de très près.

Tandis que mon ami écarquillait ses yeux ébaubis, la propriétaire lui
dit en avançant une chaise:

--Venez près de moi, monsieur Jacobus, je vais vous apprendre une
nouvelle; nous faisons d’une pierre deux coups: nous fêtons la
Saint-Sylvestre et nous arrosons les fiançailles de notre Franceline
avec M. le garde général Saudax... Prenez donc un verre et trinquez avec
nous... Ils se marieront après la Chandeleur!




PLUIE EN MONTAGNE


18 août.--Gorges de la Diosaz.--Il a fait hier un orage qui a
complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos
fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets
des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la
nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la
pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme
une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à
durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de
déclarer, en brandissant son _alpenstock_, que «les éléments
ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites
scientifiques».--Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien,
retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a
vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de
derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en
manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa
vie casanière en patience:--à force de vendre de la teinture d’arnica à
ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur
les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais
vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses
clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans
la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon
oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil.
Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son
intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur
de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de
voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner
et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes.

                   *       *       *       *       *

Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la
recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la
pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui
font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il
est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en
touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et
guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses
guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire
les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble
qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.--Tout à l’heure,
en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire
à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur
leur bâton et enveloppées dans leur waterproof.

Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands
arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond
desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des
crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de
longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du
haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous
secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume
vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré
cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux
murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir
d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance
des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une
clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe
qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la
nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on
aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante
figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une
ondine, qui glisse le long des rochers.--Nous atteignons la plus haute
galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du
_Soufflet_, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes,
mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle
grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, _audax Japeti
genus_, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et
d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas
de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir
entendu le discours de l’ex-pharmacien.

                   *       *       *       *       *

Chamonix, 20 août.--Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle
Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui
blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela
était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops
jusqu’à la fin des siècles!...»--Et cette réflexion pharmaceutique m’a
fait rougir jusqu’aux oreilles.--La principale rue de Chamonix est un
lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les
touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une
éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre
les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du
Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques
aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons
lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de
cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une
lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite.
Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce
grand bonhomme en bras de chemise avec son _alpenstock_ et ses guêtres
jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la
destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et
maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette.
Il court à travers les sapins et herborise gravement.

A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de
granit au-dessus de la _Mer de glace_, le site est d’une sauvagerie
saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de
l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et,
sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur
éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des
crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_
de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard,
nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où
s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour
déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en
silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes
attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la
Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence
général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la
tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs,
que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de
l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si
hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me
couvre de confusion.

                   *       *       *       *       *

Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier.
Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près
de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant,
en agitant une fleur jaune entre ses doigts:

--Enfin, s’écrie-t-il, la voici!... _Eurêka!_ Je tiens l’_arnica
montana_, famille des composées corymbifères!... Remontons, mon ami:
inutile d’aller plus loin!

Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate;
pluie diluvienne, éclairs, tonnerre... Nous voyons tout au plus assez
clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe,
malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir
les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier
des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un
immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont
des profils sinistres.--Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des
soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure
du dîner... Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a
apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de
toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des
_composées_.

--Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de
gauche.

--Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis
pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris... Et
aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu
l’honneur de trouver l’_arnica montana_... Voyez!

En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec
tranquillité et réplique:

--Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_.

--Hein! Qu’en savez-vous?

--Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les
Alpes... Ceci est une plante similaire: le _chrysanthemum auratum_, que
nous appelons aussi la _marguerite dorée_... Le véritable arnica a le
réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus
irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le _faux arnica_.

J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il
a failli en avoir une attaque d’apoplexie...




THÉATRE D’AMATEURS


En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais
mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre
que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo
plus amoureusement que le _Discours sur la méthode_. Je n’étais jamais
sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux
représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle
étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence
des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu
représenter la _Ciguë_, ou _Claudie_, la prose de George Sand ou les
vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par
communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les
décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était
fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille
comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre.
L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait
en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en
hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations
théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque
fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge
avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y
étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.

                   *       *       *       *       *

Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de
toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au
fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La
scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions
deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une
lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de
la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur
charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au
bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de
leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur
de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous
heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de
femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes,
nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme
nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles.
Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans
amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.--Après de tumultueux
débats, je proposai _Passé minuit_ où deux hommes seulement sont en
scène, et le quatrième acte de _Ruy-Blas_, où il n’existe qu’un rôle de
femme, la _duègne_,

                affreuse compagnonne
    Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.

Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades,
dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne
accomplie.--Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.

                   *       *       *       *       *

Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur
grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses
se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je
m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes
prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais
dans mon rôle de _don César_, et je m’y délectais. Le grenier aux murs
humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me
croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de
la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate
mélancolie en débitant ces vers:

              Buvons! Tous tes doublons
    Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!...

D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des
répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de
dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir
énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services
comme _souffleuse_. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque
répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux,
et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des
fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles
épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes
une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus
étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous
lassions pas de la regarder,--plus attentifs à ses œillades qu’aux
répliques qu’elle nous soufflait.--Elle s’apercevait bien de
l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la
troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de
coquetterie.--Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: _Ubi Helena, ibi
Troja_; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux
acteurs les plus âgés, celui qui jouait _don Guritan_ et celui qui
faisait la _duègne_, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme
la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de
ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre
des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour
les empêcher de se prendre aux cheveux.

                   *       *       *       *       *

Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on
résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on
convia les parents et les amis.--On avait frappé les trois coups, le
rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de
spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je
m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler,
quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:

          Le sort trouble nos têtes
    Dans la rapidité des choses sitôt faites!

Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et
du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était _don
Guritan_ qui avait surpris la _duègne_ en train de baiser la main de la
_souffleuse_, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil,
tous les parents et amis avaient envahi la scène:--scandale, cris de
réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume,
évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une
minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.--Le pis fut que le
lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en
profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le _Danger des
spectacles_: après quoi, il consigna tous les acteurs.

Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.




LE CONTE DES ROIS MAGES


Les trois rois mages, Balthazar, Melchior et Gaspard, portant l’encens
et la myrrhe, étaient partis à la recherche de l’enfant Jésus; mais
comme ils ne connaissaient pas bien le chemin de Bethléem, ils s’étaient
égarés en route et, après avoir traversé une forêt profonde, ils
arrivèrent à la nuit tombante dans un village du pays de Langres. Ils
étaient las, ils avaient les bras coupés à force de porter les vases
contenant les parfums destinés au fils de Marie et, de plus, ils
mouraient de faim et de soif. Ils frappèrent donc à la porte de la
première maison du village, pour y demander l’hospitalité.

Cette maison, ou plutôt cette hutte, située presque à la lisière du
bois, appartenait à un bûcheron nommé Denis Fleuriot qui y vivait fort
chichement avec sa femme et ses quatre marmots.

Elle était bâtie en torchis avec une toiture de terre et de mousse à
travers laquelle l’eau filtrait les jours de grande pluie.

Les trois rois, vannés de fatigue, heurtèrent à la porte, et quand le
bûcheron l’eut ouverte, prièrent qu’on voulût bien leur donner à souper
et à coucher.

--Hélas! braves gens, répondit Fleuriot, je n’ai qu’un lit pour moi et
un grabat pour mes enfants; et quant à souper, nous ne pouvons vous
offrir que des pommes de terre cuites à l’eau et du pain de seigle.
Néanmoins, entrez, et si vous n’êtes pas trop difficiles, on tâchera de
vous arranger.

Ils entrèrent donc. On leur servit des pommes de terre qu’ils dévorèrent
de grand appétit, et le bûcheron et sa femme leur cédèrent leur lit, où
ils dormirent à poings fermés, sauf Gaspard qui aimait ses aises et qui
se trouvait fort à l’étroit entre le gros Balthazar et le géant
Melchior.

Le lendemain matin, avant de se remettre en route, Balthazar, qui était
le plus généreux des trois, dit à Fleuriot:

--Je veux vous donner quelque chose pour vous remercier de votre
hospitalité.

--Nous vous l’avons offerte de bon cœur, mais nous ne nous attendons à
rien, braves gens! répondit le bûcheron en tendant la main tout de même.

--Je n’ai pas d’argent, reprit Balthazar, mais je veux vous laisser un
souvenir qui vaudra mieux.

Il fouilla dans sa poche et en tira une petite flûte d’Orient qu’il
présenta à Fleuriot; et tandis que celui-ci, un peu déçu, faisait la
grimace, il continua:

--Si vous formez un souhait en jouant un air sur cette flûte, il sera
immédiatement exaucé. Prenez, n’en abusez pas, et ne refusez jamais
l’aumône ni l’hospitalité aux pauvres gens.

                   *       *       *       *       *

Quand les trois rois eurent disparu au tournant du chemin, Denis
Fleuriot dit à sa femme, en soupesant dédaigneusement la petite flûte
dans sa main:

--Ils auraient pu nous faire un cadeau moins bête que ce flageolet;
néanmoins je vais tout de même essayer de flûter pour voir s’ils ne se
sont pas moqués de nous.

Alors il s’écria:

--Je voudrais avoir pour notre déjeuner du pain blanc, un pâté de
venaison et une bonne bouteille de vin!

Puis il joua sur la petite flûte un air du pays, et tout d’un coup, à
son grand ébahissement, il vit sur la table, couverte d’une fine nappe
blanche, le pain, le vin et le pâté demandés.

Dès qu’il fut certain du pouvoir de sa flûte, il ne s’en tint pas là,
comme bien vous pensez, et il demanda tout ce qui lui passa par la tête.
Il flûtait du matin au soir. Il eut des habits neufs pour sa femme et
ses enfants, de l’argent de poche, une table abondamment servie, et,
comme il lui suffisait de souhaiter une chose pour l’avoir aussitôt, il
devint en peu de temps un des richards du canton. Alors, à la place de
sa hutte à demi effondrée, il fit construire un superbe château qu’il
remplit de meubles précieux et de tapisseries; et le jour où la
construction et l’ameublement furent achevés, il donna une grande fête
pour inaugurer sa nouvelle demeure.

Autour d’une table richement servie, étincelante d’argenterie et de
lumière, il avait réuni tous les gros bonnets de l’endroit. Lui-même se
tenait au haut bout avec sa femme parée comme une châsse, tandis que des
musiciens installés dans une galerie supérieure régalaient les convives
de leurs plus joyeux airs. Afin que le festin ne fût pas troublé, il
avait ordonné à ses gens de ne laisser sous aucun prétexte les fâcheux
et les mendiants entrer dans la cour, et même il avait préposé à la
porte deux grands diables de valets armés de bâtons, qui avaient pour
consigne d’écarter tous les loqueteux et porteurs de besace des
environs.

Aussi, sûrs de n’être point dérangés, les invités s’en donnaient à
cœur-joie, jouant des mâchoires, humant le bon vin et s’ébaudissant à
ventre déboutonné...

                   *       *       *       *       *

Or, ce soir-là, les trois rois mages, ayant déposé leurs présents au
pied de l’enfant Jésus, revenaient de Bethléem. En traversant la forêt,
ils reconnurent le village où ils avaient couché, virent le château tout
illuminé, et Gaspard dit en goguenardant à Balthazar:

--Je serais curieux de savoir si notre homme n’a pas mésusé de ta petite
flûte et si, depuis qu’il est riche, il a tenu sa promesse d’être doux
envers le pauvre monde.

--Voyons, répondit laconiquement Balthazar.

Ils s’accoutrèrent en mendiants, changèrent leurs belles robes contre
des haillons et se présentèrent à la porte du château en demandant
l’hospitalité pour la nuit; mais on les reçut fort mal, et comme ils
insistaient, menant grand bruit, Fleuriot mit la tête à la fenêtre et,
apercevant des mendiants, commanda qu’on lâchât les chiens à leurs
trousses, de sorte qu’ils détalèrent au plus vite, non sans avoir les
jambes fort endommagées.

--Je m’en étais douté! maugréa le sceptique Gaspard, qui avait été mordu
au mollet.

--C’est bon, répliqua le géant Melchior, il ne l’emportera pas en
paradis!... Il saura ce que pèse la rancune des trois Rois mages!...

Cependant les convives continuaient à banqueter joyeusement. On était
arrivé au dessert, et Fleuriot, un couteau à la main, était en train de
découper une colossale brioche, quand on entendit dans la cour les
grelots d’une chaise de poste traînée par quatre chevaux fringants,
caparaçonnés d’or. Fleuriot mit de nouveau le nez à la fenêtre et,
voyant qu’il lui arrivait encore de nobles invités, ordonna qu’on les
fît monter en toute hâte. Lui-même vint avec un flambeau les recevoir à
la porte de la salle. Alors on vit entrer les trois Rois mages en
pompeux appareil, couronne en tête, vêtus de pourpre et de pierreries.
Fleuriot, qui avait reconnu ses anciens hôtes, fit bonne contenance et,
avec force salutations, les pria de prendre place à table.

--Merci! dit Balthazar sèchement, nous ne mangeons pas chez un homme qui
reçoit si mal les pauvres gens.

--Je vous fais compliment de la façon dont vous tenez vos promesses!
cria Melchior de sa grosse voix.

--Ah! tu lâches tes chiens sur les mendiants! ajouta Gaspard en se
tâtant la jambe; attends, je vais te jouer un air que tu ne connais pas
encore!...

Et, tirant de sa poche une petite flûte pareille à celle qu’on avait
donnée à Fleuriot, il la fit résonner terriblement. En un clin d’œil, la
table, les convives, le château s’évanouirent, et le bûcheron se
retrouva, seul et nu, sur la lisière du bois, devant sa hutte en ruine,
avec sa femme et ses enfants en haillons.

--Heureusement il me reste ma flûte! songea-t-il.

Mais il eut beau fouiller ses poches percées; le talisman avait disparu
avec les trois Rois mages.

                   *       *       *       *       *

Et c’est depuis ce temps qu’on a coutume, lorsqu’on coupe le gâteau des
Rois, de mettre soigneusement de côté la part des pauvres.




LE MARCHAND DE CRESSON


J’ai profité ce matin d’un rapide sourire de ce soleil d’avril qui se
montre si rarement cette année, pour aller de bonne heure visiter mon
ami Jacobus. Je l’ai trouvé déjà installé au coin du feu, dans son
cabinet de travail, dont les fenêtres haut perchées s’ouvrent au levant,
au-dessus d’une rue populeuse et bruyante. Au long des murs, de massifs
corps de bibliothèque dressaient leurs rayons encombrés de livres, et,
sur la tablette de la cheminée, une majolique de Minton pleine de
jonquilles et d’anémones faisait croire à la réalité de la venue du
printemps, en dépit du vent de galerne qui soufflait au dehors. Jacobus,
enveloppé dans sa houppelande grise, le dos renversé dans son fauteuil
et les pieds sur les chenets, était en train de lire un volume de
Ronsard. En me voyant entrer, il releva la tête, et sa figure, où des
yeux vifs surmontés d’épais sourcils noirs contrastent avec des cheveux
et une barbe poivre et sel, s’éclaira d’un sourire un peu mélancolique.

--Tu me surprends, dit-il, occupé à lire des vers printaniers. Je fais
comme ces pauvres diables qui trompent leur faim en feuilletant des
livres de cuisine; je me crée un faux semblant de renouveau en récitant
l’odelette de Ronsard:

    Quand ce beau printemps je vois,
            J’aperçois
    Rajeunir la terre et l’onde,
    Il me semble que le jour
            Et l’amour
    Comme enfants naissent au monde...

Plus je vieillis et plus je découvre que cette façon de se donner des
illusions est encore la méthode de vivre la plus pratique et la plus
consolante.

Tandis qu’il continuait à déclamer les strophes fleuries de Ronsard, le
feu crépitait doucement dans l’âtre, les jonquilles, sur la cheminée,
exhalaient une fine odeur de printemps, et vraiment, grâce à
l’enchantement de la poésie du quinzième siècle, on eût pu croire
qu’avril était revenu pour tout de bon.

                   *       *       *       *       *

A ce même moment, du fond de la rue bourdonnante, monta jusqu’à nous la
traînante mélopée du marchand de cresson: «_Du cresson, du beau cresson,
la santé du corps!_»

--Tiens, dit Jacobus en interrompant sa lecture, j’aime aussi cette
chanson de la rue. Je l’aime d’abord parce qu’elle est également une
créatrice d’illusions. Quand, chaque matin, elle retentit sous mes
fenêtres, elle me ramène en pleine nature; elle suscite des images
rajeunissantes de sources vives et de ruisseaux limpides, qui courent
sous les aulnes en berçant dans leur lit des touffes de cresson aux sucs
fortifiants. Je revois les modestes cours d’eau de mon pays avec leurs
berges fleuries de boutons d’or, et j’entends résonner les brèves
roulades des fauvettes à tête noire. Mais il y a encore autre chose dans
le plaisir que me procure le cri de ce marchand de cresson:--il y a
vingt-cinq ans que j’habite ce quartier, et depuis vingt-cinq ans, à de
certaines saisons, cette même voix me jette à la même heure sa traînante
mélopée, évocatrice de paysages pleins de fraîcheur et de jeunesse. Ce
marchand de cresson au gosier encore robuste m’aide à remonter le cours
de mes jeunes années. Je me replonge dans le temps passé comme en de
vertes cressonnières aux eaux vives, aux parfums amers et toniques.
Grâce à ce cri de la rue, je me retrouve, ainsi que le _poète_ du
prologue de _Faust_, «revenu au temps où je vivais dans l’avenir, où une
source de chants longtemps comprimée jaillissait intarissable de mon
cœur, où des nuages me voilaient le monde, où les boutons me
promettaient encore des maturités, où je moissonnais les moissons
opulentes qui fleurissaient dans toutes les vallées. Je ne possédais
rien, et pourtant j’avais assez!»

                   *       *       *       *       *

... Plus le temps marche, continua Jacobus en allumant sa pipe, plus
cette chanson du marchand de cresson me devient précieuse, parce que
j’éprouve davantage le besoin de me réfugier dans le château-fort du
Souvenir. Je ne suis pas enclin au pessimisme et j’ai toujours eu peu de
goût pour les _louangeurs du temps passé_; néanmoins, en dépit de mes
dispositions à envisager de préférence le bon côté des choses, je ne
puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a je ne sais quoi de détraqué
dans le monde actuel. De plus en plus je me réjouis de vieillir, afin
d’être aussi peu que possible témoin de la piteuse faillite de cette fin
de siècle.--Il y a vingt-cinq ans et même vingt ans, alors que ce même
vendeur de cresson lançait d’une voix plus jeune son cri sous mes
fenêtres, les temps n’étaient guère meilleurs qu’aujourd’hui, mais les
caractères étaient, je crois, mieux trempés. Les générations qui
arrivaient à l’âge mûr avaient gardé un vieux levain d’enthousiasme:
elles étaient encore idéalistes et espéraient dans l’avenir. On avait
conscience des fautes passées, on se promettait de ne les plus
commettre: on était épris de liberté et on se jurait qu’une fois qu’on
l’aurait reconquise on ne se la laisserait plus confisquer par un soldat
heureux ou un César d’occasion. Les jeunes gens avaient le cœur vraiment
jeune et croyaient encore naïvement à un certain idéal dans le domaine
de l’art comme dans le domaine de la politique. Que tout cela semble
loin aujourd’hui! Quel émiettement dans les esprits! Quel
affaiblissement des volontés et des caractères! Nous possédons la
liberté et nous en sommes réduits à dire d’elle ce que Musset disait de
la vérité:

    Quand je l’ai comprise et sentie,
    J’en étais déjà dégoûté.

Après en avoir abusé, nous voilà prêts à l’accuser de toutes les
sottises que nous avons faites en son nom; encore un peu, et nous la
trahirons au profit du premier dictateur empanaché dont nous aurons fait
un fétiche. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’ont plus ni gaieté, ni
verdeur, ni enthousiasme; ils colorent du nom de pessimisme je ne sais
quelle féroce indifférence, je ne sais quel égoïste besoin de jouir de
l’heure présente sans se préoccuper du lendemain. J’entendais l’autre
jour une femme du monde, nouvellement mariée, s’écrier: «Oh! vraiment
non, je ne veux pas avoir d’enfants, Dieu m’en préserve!...» Quand
j’écoute ces aimables propos de mes jeunes contemporains, je me demande
si ce ne sont pas eux qui sont _les vieux_, et si je ne suis pas plus
jeune qu’eux tous,--et en même temps je me réjouis de vieillir.

                   *       *       *       *       *

... Oui, ajouta Jacobus, en secouant les cendres de sa pipe, je me
réjouis de vieillir afin de ne plus voir le joli monde que tout cela
nous prépare; et, en attendant, je me plonge dans le passé, je relis les
livres d’autrefois, je me délecte dans la poésie du vieux Ronsard, qui
n’était, lui, ni un pessimiste, ni un décadent. Voilà pourquoi j’aime le
cri matinal de mon vieil ami le vendeur de cresson; il me reporte à un
temps où l’espérance chantait encore dans mon cœur comme l’alouette dans
les blés verts.

A ce moment, la traînante mélopée du marchand ambulant monta de nouveau
vers nous du fond de la rue: «Du cresson, du cresson, la santé du
corps!»

--Ah! s’écria Jacobus, avec son mélancolique sourire, si son cresson
donnait aussi la santé de l’âme, quelle cure miraculeuse j’essayerais de
faire en l’administrant à mes concitoyens!




MARCOUSSIS


Les noms, comme les odeurs, ont une merveilleuse puissance évocatrice.
Marcoussis a, l’autre jour, fait lever au fond de ma mémoire toute une
envolée de souvenirs.--Ce rustique village, dont l’unique rue s’enfonce
comme un coin au milieu des bois, forme depuis quelque temps la tête de
ligne d’un modeste tramway à vapeur, qui a révélé aux Parisiens une
portion de banlieue jusque-là peu fréquentée. Marcoussis n’était guère
autrefois connu que des paysagistes, épris de l’intimité fraîche de ses
sites boisés; mais les peintres ont émigré vers les bois de Sentisse et
les gorges de Cernay, et il a fallu l’inauguration du petit tramway dont
je parle pour redonner un peu de notoriété à ce pays perdu à l’extrémité
d’une étroite vallée. L’endroit est riant; les bords de la route plantés
de vignes, de champs d’asperges, de potirons et de tomates, lui donnent
l’aspect d’un grand potager plantureux. Les bois du fond touchent
presque aux dernières habitations et les encadrent de leur pacifique
verdure, tandis qu’à l’horizon opposé, la tour de Montlhéry découpe
finement sur le ciel son élégante silhouette.

Mais, pour moi, le charme de Marcoussis est moins dans le paysage que
dans les souvenirs déjà lointains réveillés par ce joli nom de village.
Je revois tout à coup l’homme aimable qui, pour la première fois, le
prononça devant moi, et je revois en même temps tout un milieu mondain
depuis longtemps évanoui.

Cet aimable compagnon était un peintre doublé d’un poète et s’appelait
Eugène Tourneux. Il habitait Marcoussis dans la belle saison; il y a
peint une série de délicates études, ignorées du public et maintenant
éparpillées je ne sais où. Il possédait aussi un joli talent de rimeur
et c’est lui qui a écrit les paroles de cette _Chanson du printemps_ de
Gounod, devenue si rapidement populaire:

    Viens, enfant, la terre s’éveille...
        La neige des pommiers
        Parfume les sentiers......

Nous étions un peu compatriotes et les souvenirs du Barrois, notre
commun pays d’origine, nous avaient plus étroitement rapprochés. Notre
première rencontre eut lieu, pendant l’hiver de 1866, dans un salon
depuis longtemps fermé, où une gracieuse hôtesse se plaisait à réunir un
groupe d’artistes et de poètes. Quelle joyeuse et hospitalière demeure,
et que d’exquises jouissances d’art j’y ai goûtées!... Ce soir de 1866,
la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table: Gounod, dans
le plein de sa gloire; Amédée Achard, dont les romans étaient encore
très lus en ce temps-là; Gustave Nadaud, le chansonnier à la mode;
Sarasate et Diémer, alors à leurs débuts: Sully-Prudhomme, qui venait de
publier ses _Stances et Poèmes_ et dont le nom commençait à franchir le
cercle étroit des gens du métier, pour éveiller et retenir l’attention
du public lettré.--Ce fut une fête rare, où la poésie alternait avec la
musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur des motifs de
_Faust_; Sully, pour se mettre à l’unisson, récita un sonnet qui devait
faire partie de son livre _des Épreuves_, et dont j’entends encore
vibrer les beaux vers:

    La note est comme une aile au pied du vers posée;
    Comme l’aile du vent fait trembler la rosée,
    Elle le fait frémir, plus sonore et plus frais.

Gounod enfin voulut chanter lui-même sa mélodie encore inédite de
_Medjé_. Il avait une voix faible et voilée; on était obligé
d’emmailloter le piano dans une couverture de laine pour que
l’accompagnement n’étouffât pas cette voix assourdie; mais sous ses
voiles combien elle était pénétrante et passionnée! L’entretien ensuite
tomba sur Mozart et Beethoven, et Gounod parla de ces deux maîtres avec
un enthousiasme qui nous remuait jusqu’aux moelles. De temps en temps,
il interrompait, courait au piano, esquissait un air de _Don Juan_ ou un
fragment de la _Symphonie en ut mineur_, puis revenait à son fauteuil et
reprenait son éloquente causerie...

Comme les heures coulaient, enchantées et trop brèves, dans ce modeste
quatrième de la rue Saint-Augustin! Tous ceux qui alors étaient jeunes,
bien doués, avides de se faire un nom dans les lettres ou dans l’art,
ont passé par ce salon. Henri Regnault y accourait, au sortir de l’École
des Beaux-Arts; Coppée, Jean Lahor, Villiers de l’Isle-Adam y lisaient
leurs premiers vers; Augusta Holmès, dans l’éblouissant éclat de sa
jeune beauté blonde et de ses profonds yeux noirs, y chantait avec une
verve grisante des mélodies illuminées de soleil.

Et que de discussions passionnées retentissaient sous le plafond un peu
bas; que de joyeuses promenades en bandes, dans les bois de Versailles
et dans la gorge de Cernay!...

Toutes ces choses sont loin maintenant. Le salon hospitalier est depuis
longtemps fermé. La mort a singulièrement éclairci les rangs des hôtes
qui s’y groupaient avec tant de plaisir.--Eugène Tourneux s’en est allé,
le premier; on l’a trouvé un matin dans son atelier,--foudroyé par
l’apoplexie.--Regnault a été tué au coin d’un bois par une balle
prussienne. Morts aussi, Gounod, Achard, Nadaud et cet étrange Villiers
de l’Isle-Adam!...

    De tout ce qui fut nous, presque rien n’est resté.

Je me répétais l’autre soir, à Marcoussis, ce vers mélancolique, par un
mélancolique coucher de soleil d’automne, tandis qu’autour de moi les
paysans épars ramassaient à pleins paniers dans les champs leurs tomates
couleur d’aurore,--et dans la brume crépusculaire je voyais se lever
autour de moi les apparitions du temps jadis, pâlies déjà mais
attirantes encore, ayant gardé ce rayonnement d’éternelle jeunesse que
donnent l’amour de l’Art et de la Poésie.




FRONTIÈRE D’ITALIE


Un étroit pont de pierre jeté sur un maigre torrent marque seul la
limite des deux territoires. De l’autre côté du pont, un gendarme assis
sur le parapet, et coiffé d’un volumineux tricorne, est censé
représenter l’autorité italienne. Et, en effet, sous de grosses
moustaches et d’épais sourcils noirs, sa figure, d’une bonhomie matoise,
personnifie assez bien la politique des hommes d’État de là-bas,--gens
charmants et amènes, mais aussi rusés que le prudent Ulysse.--La route
monte raide entre un mur rocheux et une pente escarpée, au bas de
laquelle la Méditerranée bleuit à travers des verdures touffues. Bâti en
encorbellement au-dessus de ce verdoyant précipice, un cabaret,--la
_Trattoria Garibaldi_,--chante et rit parmi les treilles; tandis qu’en
face, à mi-côte, le village de Grimaldi, berceau des princes de Monaco,
dresse son frêle campanile, aligne ses maisons blanches au milieu d’un
bois d’oliviers et semble un décor d’opéra.

Plus haut, la montagne s’affaisse, s’effrite et se dénude. Au bord d’une
plate-forme aride, la caserne de la douane italienne se profile
carrément sur la mer. Les préposés en uniformes gris stationnent
silencieusement sous le porche. Ils sont consternés et tout pâles encore
d’un drame qui s’est passé, hier, dans leur poste. Un douanier, las
d’être brimé par son brigadier, lui a lâché un coup de fusil à bout
portant, puis s’est précipité dans le vide, du haut d’une fenêtre. On a
retrouvé sur les rochers pointus son corps en capilotade.--Ces Liguriens
de la côte sont des violents et des passionnés; quand la colère leur
monte à la tête, ils voient vite rouge et font bon marché de la
vie.--Non loin de la tragique caserne, en un sentier qui zigzague au
flanc de la montagne, une paysanne, élancée et svelte, pousse de sa
houssine un âne chargé de bois mort. Droite sur ses hanches, un paquet
sur la tête, le profil élégant et triste, elle chemine lentement avec
des airs de statue. Cette paysanne à la grave beauté sculpturale, ce
paysage lumineux et nu, cette récente histoire de meurtre, marquent,
bien mieux que la borne-frontière, le caractère différent des deux pays.
A Menton et à Nice, en dépit des hôtes cosmopolites qui s’y abattent
comme des sauterelles, on se trouve chez soi et on respire l’air
français. Mais, ici, on se sent bel et bien en terre italienne.

On s’en aperçoit encore au mauvais état des routes et à l’aspect
négligé, parfois minable, des cultures et des habitations. La transition
est des plus brusques: le chemin est sillonné d’ornières; les rares
villas éparses dans la campagne ont leurs volets clos et leurs murs
décrépits; les clôtures des jardins sont faites de bambous desséchés;
dans les villages, les portes béantes révèlent des intérieurs à peine
meublés et d’une propreté douteuse. Toutefois, si, sous le rapport
économique, le spectacle n’est pas réconfortant, au point de vue
pittoresque, on a de larges compensations. Rien de plus attrayant que
cette route rocailleuse, au sol inégal, aux rampes rapides d’où, à
chaque instant, on a la surprise d’échappées inattendues sur de
magnifiques horizons de mer ou de montagne.--Des jardins de citronniers,
tout jaunes de fruits mûrs, dévalent jusqu’aux berges du chemin; des
bois d’oliviers aux fûts noueux et robustes tombent presque à pic dans
la mer. Sous l’entre-croisement de leur légère feuillée, des pêchers,
des pruniers en fleurs poussent à la bonne aventure. Au hasard des
anfractuosités du rocher, des carrés de pois, de longues treilles de
vigne, des parterres de juliennes blanches, des champs de rosiers
foisonnent. L’air est saturé de parfums. A chaque détour, des odeurs
d’héliotrope et de giroflée vous arrivent en plein nez. Les villas
délabrées et inhabitées ont elles-mêmes, en cette solitude fleurie, un
charme pénétrant: la poésie des demeures abandonnées, où toutes choses
sont revenues à l’état sauvage et où l’on sent errer l’âme des hôtes en
allés.

Au sommet d’une montée, la mer soudain surgit du fouillis des oliviers.
On aperçoit les découpures de la côte jusqu’à Bordighera; puis
Vintimille se montre avec ses forts, ses terrasses et ses toits plats.
La route se divise en deux tronçons, dont l’un descend vers le port et
l’autre file tout droit vers la vieille ville. Au point de bifurcation,
une caserne fortifiée se dresse et domine la mer. Sous son porche voûté,
des _bersagliers_ vont et viennent, sanglés dans leur uniforme noir à
jupe courte et coiffés d’un petit chapeau empanaché d’abondantes plumes
de coq. Sur les rampes, des pelotons de jeunes conscrits font
l’exercice, vêtus de toile grise, mais toujours décorés de leur chapeau
à panache. Ils semblent très fiers de cette coiffure théâtrale, qu’ils
gardent, même en petite tenue. Ces petits chasseurs, destinés à être
opposés à nos Alpins, ont fort bonne tournure et sont, en général, de
jolis garçons. Ils doivent, à coup sûr, ravager les cœurs des servantes
et des grisettes de Vintimille. Il est vraiment dommage que cette
coiffure, aux retombées de plumes de coq, leur donne un peu l’air de
soldats d’opéra-comique. Mon cocher mentonnais, qui vient de faire ses
cinq ans, les regarde dédaigneusement du haut de son siège. Il ne les
trouve pas sérieux et prétend qu’ils manquent de solidité.

On entre dans la haute ville par une grande arche cintrée et soudain, au
sortir du soleil aveuglant, on tombe en pleine fraîcheur obscure et en
pleine paix. La rue principale, bordée de muets logis, pavée, au milieu,
de briques rouges posées sur champ, descend en pente rapide vers le
port. Les voitures ne s’y hasardent pas et on y est tout enveloppé de
silence. Çà et là, des passages voûtés, communiquant avec les quartiers
voisins, montrent, au fond de leur couloir béant, d’étroites ruelles
dont de massifs arcs-boutants consolident les façades noircies. La
plupart des boutiques n’ont pas de vitrines sur la rue; une enseigne
indique seulement le genre de commerce auquel on s’y livre et, par la
porte, que ferme sommairement un flottant rideau brun ou rouge, on
distingue, au moindre coup de vent, les marchandises étalées dans un
beau désordre. Au milieu d’un carrefour, des femmes nu-tête, vêtues d’un
châle de laine tricotée et d’une jupe d’indienne à fleurs blanches sur
fond rose, interrompent leur causerie pour dévisager les _forestieri_.
Tout à coup, de l’un des passages voûtés déboulent, comme de turbulents
marcassins, deux garçonnets de treize à quatorze ans. Cheveux
ébouriffés, l’œil plein de menaces, ils s’entre-regardent en grommelant,
puis l’un assène un maître coup de poing à l’autre, qui réplique par une
gourmade en pleine figure. Et les voilà qui boxent silencieusement et
rageusement. Ce jeune Capulet et ce jeune Montaigu y mettent un
acharnement passionné, sans reculer d’une semelle. Enfin, on les sépare
et chacun d’eux s’éloigne en grondant et en renfonçant fièrement ses
larmes. Au milieu de la bagarre, un abbé au visage ascétique et
méditatif passe avec une sereine indifférence, et bientôt, au sommet de
la rue montante, sa mince silhouette noire se dessine élégamment sur le
pan de ciel bleu encadré par la porte murale.

Vintimille est une ville de huit mille âmes, qui possède un évêché et
aussi une troupe d’opéra, car les murs sont bariolés d’affiches
annonçant pour ce soir _Crispino e la Comare_. Bien que quelques lieues
à peine la séparent de Menton, cette cité est une démonstration évidente
des différences notables qui existent actuellement entre les deux
nationalités. Ici, on ne parle plus que l’italien, tandis qu’à Menton,
comme à Nice, le peuple et même la bourgeoisie se servent d’un dialecte
provençal, qui a plus de rapport avec le catalan qu’avec la langue du
Tasse. Aussi, les patriotes italiens ont-ils mauvaise grâce à réclamer
comme leur une province qui n’a jamais été génoise qu’à son corps
défendant et qui nous a été cédée avec le libre consentement des
populations. Sauf un petit groupe d’entêtés séparatistes qui s’éclaircit
de jour en jour, ces populations, si elles étaient de nouveau
consultées, demanderaient à rester françaises. Depuis l’annexion, le
département des Alpes-Maritimes s’est enrichi et transformé
merveilleusement. Nice s’est agrandie de moitié et ses habitants ont
doublé. Le littoral est sillonné de magnifiques routes, la propriété y a
acquis une valeur inespérée. Il faudrait que nous commissions de lourdes
fautes pour que ce beau pays vînt à se désaffectionner.

Tout en ruminant ces consolantes réflexions, je continuais à déambuler à
travers les rues tortueuses de la vieille ville italienne. Je visitais
des églises sombres, étoilées de cierges, où régnait une subtile odeur
d’encens, où quelques dévotes priaient accoudées aux balustres de marbre
blanc et noir du chœur, ou bien s’agenouillaient dans l’ombre d’un
mystérieux confessionnal. Je me perdais dans le dédale des ruelles
voûtées, admirant la note rouge d’un géranium échevelé à l’embrasure
d’une fenêtre, ou un écroulement de citrons entassés sous l’auvent d’une
échoppe et exhalant une fine odeur acide. Assise sur les degrés d’un
porche obscur, une petite fille en robe rose, pieds nus, les cheveux
embroussaillés, tenait dans son giron deux ou trois de ces fruits encore
attachés à leurs feuilles vertes, et sur le fond noir, le rose déteint
de sa robe, le jaune pâle des citrons, le vert des feuilles
s’harmonisaient et chantaient exquisement.

Brusquement, je débouchai en pleine clarté sur le pont qui unit la
vieille ville aux nouveaux quartiers de la gare. J’avais, en face de
moi, la lumineuse vallée où la Roja roule son eau torrentielle et
limpide. A droite, de hautes collines boisées enchaînaient leurs croupes
arrondies dans la direction de Bordighera; à gauche, Vintimille étageait
ses maisons aux façades rosées, aux volets verts, et découpait sur le
ciel la svelte structure de ses campaniles d’églises; tout au fond,
par-dessus un premier plan de crêtes lilas, blanchissait la cime
éblouissante des Alpes neigeuses.

Tandis que, derrière moi, la mer avec son rythme régulier comme la
respiration d’une femme endormie, accompagnait le murmure enfantin de la
rivière, je restais en contemplation devant ce noble paysage aux lignes
et aux nuances enchanteresses. J’avais oublié mes considérations sur la
politique de l’annexion et sur la Triplice: je ne savais plus si j’étais
en Italie ou en France. Comme l’abbé de tout à l’heure, qui passait
absorbé en ses pieuses méditations à travers la querelle des deux gamins
ennemis, je me sentais transporté dans cette sphère sereine où la joie
des belles choses vous fait planer au-dessus des prosaïques misères
humaines.

Quand je suis rentré à Nice, un peu avant le crépuscule, j’ai rencontré
sur le quai Masséna le bataillon de nos Alpins qui revenait de la
promenade.--Sac au dos, le fusil sur l’épaule, droits et allègres, les
petits chasseurs aux guêtres poudreuses marchaient d’un pas rythmé et
léger. Sous le béret crânement incliné, leurs jeunes figures aux
moustaches naissantes souriaient malgré la fatigue. Il y avait dans leur
démarche alerte et souple quelque chose de joyeux et d’assuré; dans leur
physionomie ouverte, un entrain sans pose et sans fanfaronnade. Sous le
rayonnement empourpré du soleil oblique, le bataillon défilait bravement
aux sonneries des clairons. En mon cœur, la note patriotique se remit à
claironner à l’unisson, et dussé-je être accusé de chauvinisme, je
constatai, avec orgueil, que nos petits Alpins avaient la mine plus
virile et plus martiale que les _bersagliers_ aux chapeaux empanachés de
plumes de coq.




NOUVELLE NEIGE

ET

VIEUX SOUVENIRS


Hier matin, quand je me suis réveillé, j’ai vu toutes les hautes cimes
poudrées à blanc. Pendant la nuit, la neige est tombée sur les montagnes
hardiment découpées qui enceignent le fond du lac d’Annecy. Ces
blancheurs éblouissantes forment un contraste charmant avec les
pâturages verts, les bois que l’automne colore et le bleu foncé du lac.
Le voisinage de la neige donne une teinte plus chaude et plus dorée aux
coups de soleil qui tombent sur les arbres et sur les vignobles où le
raisin noircit. En même temps, ce premier semblant d’hiver rend le
paysage plus intime et mieux clos. On s’y sent plus enfermé encore, plus
entouré de paix et de recueillement, plus disposé aux lectures et aux
méditations de longue haleine. J’en profite pour lire ce livre de
_Napoléon et ses détracteurs_ que le fils de Jérôme Bonaparte vient
d’écrire _pro domo suâ_.

                   *       *       *       *       *

Tout en parcourant ce plaidoyer en réponse au _Napoléon_ de M. Taine, je
songeais aux destinées de la légende napoléonienne. Aujourd’hui cette
vive polémique au sujet des vertus ou des tares du premier Napoléon
occupe encore les lettrés et fournit des sujets d’articles aux
journalistes, mais elle laisse profondément indifférente la masse du
public. Le peuple se passionne peu pour ou contre Bonaparte. Quelle
différence entre les préoccupations populaires d’il y a quarante ans et
celles d’aujourd’hui! Lorsque j’étais enfant, le nom de Napoléon était
honoré dans les campagnes à l’égal du saint de la paroisse. Dans chaque
maison, une lithographie ou une image d’Épinal, accrochée au mur,
rappelait l’épopée napoléonienne; dans chaque village, d’anciens
soldats, débris de la grande armée, redisaient à satiété, à la façon des
conteurs populaires, quelque épisode des guerres du premier Empire, et
entretenaient le culte du _petit caporal_. Il n’y avait pas un dîner de
noce ni un repas de corps où, au dessert, quelque paysan ne se levât et,
le verre en main, n’entonnât une chanson en l’honneur de
«l’empereur».--Aujourd’hui le piteux dénouement du second Empire et la
guerre de 1870 ont ruiné la légende napoléonienne chez les paysans. Une
froide et épaisse couche de neige est tombée sur l’ancienne idole et l’a
ensevelie profondément. Les vieux soldats, qui réchauffaient de leur
enthousiasme et de leurs récits épiques les cerveaux naïfs des pâtres et
des laboureurs, sont allés à leur tour dormir sous la terre, et chacun a
emporté dans sa fosse un lambeau de la légende. Avec le dernier des
médaillés de Sainte-Hélène, le feu sacré s’est définitivement éteint.

                   *       *       *       *       *

Avant 1848, ces curieux débris de la grande armée étaient encore très
nombreux dans nos provinces de l’Est: rudes sous-officiers chevronnés,
devenus gardes forestiers; lieutenants ou capitaines éclopés pendant les
dernières guerres ou mis en retrait d’emploi à la Restauration.
C’étaient en général de braves gens, un peu grognons quand leurs
vieilles blessures les faisaient souffrir, mais bons vivants et enragés
chasseurs. Peu cultivés pour la plupart et d’intelligence médiocrement
développée, ils étaient intéressants par la façon simple et pittoresque
dont ils racontaient leurs prouesses militaires. Leur naïve idolâtrie
pour l’empereur avait quelque chose de touchant. Ils se réunissaient les
uns chez les autres et passaient l’après-midi à reparler de leurs
campagnes, à louer le temps passé et à débiner le temps présent. A les
entendre, nous n’avions plus de généraux et le _petit caporal_ avait
emporté dans son tombeau le secret de gagner des batailles. J’assistais
souvent à leurs entretiens, ayant parmi eux un aïeul maternel, et je
m’en revenais la tête farcie de récits merveilleux sur la guerre
d’Espagne et la bataille de Leipzig.

J’en ai connu un surtout qui a laissé dans ma mémoire d’enfant une trace
bien vivante.--On l’appelait le canonnier Bannet et il était manchot,
ayant eu un avant-bras emporté par un boulet à Waterloo. Il avait pris
la ville en haine et s’était retiré au fond d’un bois où il s’était fait
bâtir une maisonnette entourée d’un jardinet. Il vivait là comme un
ours, hiver et été, cultivant son potager, tendant des rets aux petits
oiseaux et faisant lui-même son lit et sa cuisine. De temps à autre, il
y recevait la visite de quelques anciens compagnons d’armes, et mon
grand-père m’y emmenait parfois pendant les après-midi de vacances.--Je
vois encore distinctement la maisonnette carrée, bâtie en pierres
rougeâtres et couverte en tuiles, avec un perron de quelques marches où
fleurissaient des rosiers; les planches de choux et de pommes de terre;
la pelouse desséchée et les taillis s’étendant à une lieue aux entours.
Non loin de l’habitation, il y avait un grand hêtre aux ramures
retombantes, à l’ombre duquel le canonnier Bannet s’asseyait sur une
pierre pour fabriquer ses _raquettes_ à prendre les oiseaux. Je me
souviens que j’étais émerveillé de la dextérité avec laquelle ce manchot
se servait de son moignon. Cela semblait tenir du sortilège, et cette
adresse, jointe aux bizarres façons de vivre du vieux soldat, ne
contribuait pas peu à m’inculquer pour lui un respect mêlé de crainte
superstitieuse.

                   *       *       *       *       *

Je le tenais quasi pour un sorcier, surtout depuis que je l’avais vu
cuisiner une certaine soupe au corbeau qui me faisait l’effet d’un
breuvage enchanté et à laquelle je n’aurais pas touché, quand même le
_petit caporal_ serait revenu lui-même m’en donner l’ordre. Le canonnier
savait toutes sortes de recettes et de secrets qui me paraissaient
sentir le sortilège. Il charmait les oiseaux rien qu’en sifflant un air,
il avait apprivoisé un crapaud qui accourait à son appel. Contrairement
aux préjugés populaires, il affirmait que ce batracien, non seulement
est un animal doux et inoffensif, mais qu’il rend d’utiles services dans
les potagers. Il introduisait dans le menu de ses repas des quantités de
plantes sauvages dont il vantait les quantités comestibles; ainsi, il se
confectionnait des salades avec des cœurs de chardons et de jeunes
pousses d’orties, et il s’en régalait, tandis que j’ouvrais de grands
yeux ahuris.

Le mobilier élémentaire qui garnissait la maisonnette était aussi
hétéroclite que les façons de vivre du propriétaire. Les murs blanchis à
la chaux étaient ornés de chouettes et de hiboux aux ailes clouées en
croix. D’étranges papillons de nuit et des coléoptères plus étranges
encore, épinglés sur des bouchons, garnissaient la tablette de la
cheminée. Mais ce qui me paraissait beaucoup plus singulier, c’était une
petite pile de gros sous vert-de-grisés, posée sur une sorte de
piédouche en velours, au-dessous d’un portrait de Napoléon Ier, et
recouverte soigneusement d’un de ces globes en verre sous lesquels on
abritait autrefois les pendules.--Bien que le canonnier Bannet
m’intimidât fort et que je ne me permisse guère de le questionner, un
jour pourtant, la curiosité l’emportant sur la crainte, je lui demandai,
en désignant la relique:

--Qu’est-ce que c’est que ça, monsieur?

--Ça, moutard, répondit-il en soulevant avec précaution le globe de
verre, c’est un trésor plus précieux que tous les diamants du Brésil!...
Regarde bien ces gros sous, car tu ne verras jamais rien de pareil dans
toute ta vie. Ils ont été dans la poche de l’empereur!... La veille de
Fleurus, Napoléon passait près de ma batterie, et je l’entendis se
plaindre à un de ses généraux d’avoir trop de monnaie de cuivre dans son
gousset:

«--Qui veut me débarrasser de cette mitraille? dit-il en regardant du
côté de la batterie.

»--Moi, sire!» m’écriai-je bravement en m’élançant en avant et en
tendant une pièce de quinze sous que je conservais comme la prunelle de
mes yeux.

Il me regarda, sourit et, me jetant la poignée de billon:

«--Tiens, mon brave, remets ta pièce en poche et garde les sous pour
boire une bouteille.»

... Et je les ai gardés, ajouta gravement le canonnier Bannet, en
replaçant le globe sur le morceau de velours,--et on les enterrera avec
moi!

                   *       *       *       *       *

Hélas! pauvre vieux canonnier manchot, on l’a enterré aux environs de
1850. Il s’en est allé, heureusement pour lui, avant la débâcle du
second Empire et la guerre de 1870.--Quand je suis revenu au pays, après
l’invasion, j’ai été visiter la maisonnette du vieux Bannet. Je l’ai
trouvée en ruine. Les bois avaient été abattus et, sur les murs du logis
effondré, les soldats allemands du corps d’occupation avaient charbonné
leurs noms, avec le numéro de leur compagnie et de leur régiment.




MORALE EN ACTION


L’autre jour, entre chien et loup, à l’heure du thé, je causais morale
avec ma vieille amie Mme C..., pendant qu’au dehors l’ouragan secouait
les fenêtres et décoiffait les cheminées. Nous en étions venus à
constater que l’institution du mariage subissait pour le quart d’heure
une crise tempêtueuse semblable à celle qui en ce moment, dans la rue,
semait des ardoises sur la tête des passants;--et nous comptions sur nos
doigts les désastres récents que ce coup de tempête avait produits dans
plusieurs ménages de notre connaissance...

Mme C... est une aimable vieille qui a eu le talent rare de savoir
vieillir, de sorte qu’à soixante-cinq ans sonnés elle paraît plus jeune
que son âge. Ses magnifiques cheveux blancs et ses spirituels yeux bleus
donnent à sa figure rosée une harmonie douce qui fait songer à des
violettes écloses sous la neige. Tout en étant naturellement bonne et
indulgente, elle a son franc parler et elle exprime ses opinions sur les
choses et les gens avec une gaillarde verdeur où l’on retrouve une
originale saveur de terroir, car, étant née entre Chinon et Tours, ma
vieille amie est la compatriote de Rabelais et de Balzac.

--Quand on songe, me dit-elle, que les trois quarts du temps la machine
conjugale est détraquée par un vulgaire grain de sable tombé par hasard
dans l’engrenage! Un misérable gravier qu’un charitable et clairvoyant
ami n’aurait eu qu’à épousseter pour tout faire marcher à souhait!...

--C’est que, repris-je, vous savez... il y a un proverbe qui prétend
qu’«entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas mettre le doigt».

--Je l’y ai mis pourtant, moi, et tout le monde s’en est bien trouvé...
Voici comment, ajouta-t-elle:

                   *       *       *       *       *

Il y a quelque dix ans, j’habitais encore la Touraine et j’avais pour
voisin de campagne un charmant jeune ménage. La femme était une bonne
petite créature, très aimante, très sérieuse et s’occupant beaucoup de
son intérieur; le mari, un honnête garçon, un peu vain, un peu léger,
excellent musicien et très répandu dans la société bourgeoise des
environs. Le ménage, très uni, marchait à merveille, et jamais Robert
(le mari) n’avait donné de coup de canif dans le pacte matrimonial; non
pas qu’il valût mieux que les autres, mais parce que, se trouvant bien
de son ordinaire, il n’était pas tenté de goûter au potage du voisin. Je
voyais intimement les deux époux, et même le mari m’avait prise pour
confidente, ce qui, à raison de mon âge mûr, ne pouvait porter ombrage à
sa jeune femme.--Un jour Robert accourut chez moi tout ému; rien qu’à
son air à la fois ahuri, mystérieux et triomphant, je devinai qu’il y
avait quelque anguille sous roche et qu’il grillait de me confier un
secret. En effet, deux minutes après, il se déboutonnait la conscience
et me contait son affaire.

--Figurez-vous, me dit-il, qu’il m’arrive une aventure renversante...
Vous connaissez la fille du propriétaire de la Grangerie? Elle s’est
mariée il y a quinze jours à un avocat de Loches, un M. Pontenier, et
hier on a célébré à la Grangerie le retour de noces. Comme j’avais fait
souvent de la musique avec Mme Pontenier avant son mariage, on m’avait
invité au dîner.--Un repas plantureux, arrosé de vins de Touraine aussi
capiteux que parfumés!... J’avoue qu’en sortant de table j’étais un peu
lancé et que j’entendais, comme on dit, _des violons dans le ciel_. En
traversant un couloir assez sombre pour me rendre au fumoir, je me
trouvai nez à nez avec la jeune mariée. Mme Pontenier était fort
appétissante dans sa toilette neuve, le couloir était très étroit. Nous
étions seuls et, je le répète, le vin de Vouvray m’avait entrepris le
cerveau. Je ne sais quel diable me poussant, je lui pris les mains et je
la complimentai gaillardement sur sa beauté. Je n’y entendais pas
malice, mais il me sembla que mes innocentes galanteries produisaient
sur elle un effet plus sérieux, car ses mains serraient les miennes très
amoureusement, ses yeux me regardaient d’une façon très tendre
et,--c’est là que commence l’extraordinaire,--tout à coup, elle m’avoua
qu’elle m’avait toujours aimé, qu’on l’avait mariée contre son gré et
qu’elle détestait son mari. Puis, au moment où j’étais encore ébaubi de
cette déclaration, voilà une femme qui me tombe dans les bras et qui
applique ses lèvres sur les miennes... Nous n’avions pas le temps de
nous en dire long; elle m’apprit que son mari repartait le lendemain,
qu’elle s’en retournerait seule à Loches, et il fut convenu que nous
nous arrangerions pour faire le voyage en tête à tête... Qu’en
dites-vous?

Il me contait cela avec une pointe de fatuité étonnée; il avait l’air un
peu confus, mais au fond il paraissait sottement fier de sa bonne
fortune, comme si c’était une rare et précieuse denrée qu’une fille à
moitié hystérique, qui se jette ainsi au cou du premier venu.

--Je dis que c’est dégoûtant, m’écriai-je, et j’espère bien que vous
allez en rester là!

En même temps je le dévisageais. Je vis bien vite que cette effrontée
lui avait mis l’eau à la bouche et que ce naïf et vaniteux mari, se
croyant déjà un foudre de guerre, grillait d’achever sa conquête.

--Mon cher garçon, lui représentai-je, vous allez faire une sottise.
Supposons que vous poussiez voire pointe jusqu’au bout, vous ne sortirez
pas de votre intrigue aussi facilement que vous y êtes entré. En
province, tout se sait; Mme Robert apprendra un jour que vous la trompez
et, comme elle n’est pas femme à prendre la chose en riant, votre
bonheur domestique s’en ira à vau-l’eau... Et tout ça pour une donzelle
dont vous serez dégoûté avant huit jours!... Croyez-moi, le feu n’en
vaut pas la chandelle...

Mais j’avais beau prêcher, il avait soif de mordre au fruit défendu et
ne me répondait que par des faux-fuyants:

«Il avait promis, il ne voulait pas avoir l’air d’un Joseph, etc.»;
bref, un tas de turlutaines...

--A votre aise! lui criai-je impatientée. Et quand comptez-vous mettre
votre beau projet à exécution?

--Demain matin, répliqua-t-il tout gonflé de sa prouesse, nous prendrons
la voiture de neuf heures... J’ai retenu tout le coupé, afin que nous ne
soyons pas dérangés.

--Bonne chance! grommelai-je entre mes dents.

Mais je m’étais mis en tête de sauver le bonheur domestique de mes
voisins, et j’avais décidé _in petto_ que mons Robert n’aurait pas le
dernier...

                   *       *       *       *       *

Le lendemain matin, enveloppée dans mon manteau de voyage, j’allai me
mettre en sentinelle sur la route. A cette époque, il n’y avait pas de
chemin de fer de Tours à Loches et le service était fait par une
diligence qui traversait le bourg à neuf heures. Vers neuf heures un
quart, j’entendis les grelots des chevaux; je vis venir la lourde caisse
peinte en jaune, et à mesure qu’elle s’approchait, je distinguai dans le
coupé les silhouettes de mes deux coupables qui s’apprêtaient à goûter
les douceurs du tête-à-tête.

--Maurice, criai-je au conducteur, pouvez-vous me conduire à Loches?

--Impossible, madame, répondit-il en arrêtant ses chevaux, tout est
plein. Pourtant il y a encore une place dans le coupé, et M. Robert, qui
l’a louée, ne se refusera pas sans doute à vous la céder.

Alors, avec un aimable et hypocrite sourire, j’ouvris la portière et
j’adressai ma requête au naïf don Juan qui, tout ahuri et pris de court,
n’osa pas me répondre négativement. Sans m’inquiéter des mines allongées
du couple amoureux, je m’assis entre eux deux en leur prodiguant de
perfides remerciements et nous partîmes.

Adieu le tête-à-tête et ses voluptueuses conséquences! Ils durent me
supporter jusqu’à Loches, sans compter qu’en route je chantai tout le
temps les louanges de Mme Robert. Cette effrontée de Mme Pontenier
n’était pas assez sotte pour n’avoir pas deviné ma manœuvre, et, dans
son dépit, elle commençait à prendre en grippe son complice, qu’elle
soupçonnait d’avoir trop jasé. En arrivant à Loches, elle le quitta
assez sèchement. Quant à moi, je gardai mons Robert pour cavalier, et le
soir, après l’avoir dûment chapitré, je le ramenai au bourg, honteux et
confus, mais converti...

Ce que devint Mme Pontenier, peu importe. C’était une de ces créatures
qui n’aiment dans l’amour que le péché, et à ces gaillardes-là les
consolateurs ne manquent pas.

L’essentiel, c’est que j’avais balayé l’obstacle qui menaçait de
détruire le bon accord de mon jeune ménage, et que je n’ai jamais eu à
me repentir d’avoir mis mon doigt entre l’arbre et l’écorce...

--Voyez-vous, ajouta ma vieille amie en sucrant son thé, la morale qui
prêche, c’est très bien; mais la morale qui agit, ça vaut mieux encore.




LA PETITE NORINE


Dans un dizain des _Promenades et Intérieurs_, Coppée se demande où les
oiseaux «se cachent pour mourir»! Ne vous êtes-vous jamais fait la même
question à l’occasion de ces jolis oiseaux de passage,--ces éphémères
comédiennes qui ont eu un succès d’une soirée ou d’une saison et qui,
après avoir traversé le ciel parisien avec l’éclat d’une étoile filante,
disparaissent sans laisser de traces?--Combien sommes-nous aujourd’hui
qui ayons gardé le souvenir de la petite Norine? A peine trois ou
quatre. Et cependant Norine, peu d’années avant 1870, faisait la pluie
et le beau temps dans un théâtre de genre du boulevard. Elle était la
comédienne à la mode, les petits journaux ne tarissaient pas sur son
compte et dans les salons du second Empire il n’y avait pas de fête
réussie sans elle. Je la vois encore jouant le Zanetto du _Passant_
devant la fine fleur des belles dames de ce temps-là, ou apparaissant à
un souper de centième, drapée dans une robe couleur de blé mûr qui
moulait son mignon corps et s’harmonisait avec le ton de châtaigne de
ses cheveux bouclés. Elle avait alors vingt ans et, sans être
régulièrement jolie, elle était charmante avec ses yeux couleur
noisette, sa peau blanche, ses lèvres très rouges et son nez
spirituellement retroussé. Elle possédait l’art de lancer d’une voix
mordante des mots drôles et des plaisanteries terriblement salées, et
elle chantait très gaillardement la chansonnette.

                   *       *       *       *       *

Norine m’intéressait doublement: d’abord à cause de ses beaux yeux, puis
parce que nous étions compatriotes. Elle avait une origine assez
obscure. Fille d’un fripier de ma petite ville, elle avait été enlevée à
dix-huit ans par un vieux journaliste qui l’avait emmenée à Paris et
l’avait fait débuter au théâtre. La première fois que je la revis, j’eus
la maladresse de lui rappeler que nous étions du même pays. J’arrivais
de ma province et j’en rapportais une fleur de gaucherie qui--pour me
servir de l’argot en usage aujourd’hui--m’exposait à commettre les
_gaffes_ les plus odieuses. Lorsqu’on m’eut présenté à Norine et que je
l’eus saluée, je lui décochai mon plus aimable sourire et lui dis de mon
air le plus triomphant: «Nous sommes compatriotes, Mademoiselle, et j’ai
eu le plaisir de vous connaître tout enfant.»--Elle me toisa d’un air
effrontément étonné, puis me tourna le dos sans répondre. Ce ne fut
qu’après réflexion que je compris ma sottise. Aussi, quand, plus tard,
j’eus l’occasion de me retrouver auprès d’elle, je fis celui qui
ignorait absolument son origine et son nom de famille. De son côté, elle
n’eut pas l’air de reconnaître en moi le fâcheux qui lui avait, un soir,
rappelé des souvenirs désagréables, et nous devînmes les meilleurs amis
du monde. Je la voyais souvent au théâtre et dans des réunions
d’artistes, et, bien qu’une amicale familiarité se fût établie entre
nous, jamais plus nous ne fîmes allusion au passé; jamais je ne surpris
dans ses yeux un de ces involontaires regards qui trahissent une
mystérieuse complicité, entre deux personnes possédant un commun secret
qu’elles ne veulent pas laisser deviner.

                   *       *       *       *       *

Après la guerre, elle fit partie de ces troupes nomades qui exploitent,
en province et à l’étranger, les pièces en vogue; elle joua dans les
villes d’eaux, passa plusieurs années en Égypte et ne reparut plus sur
la scène à Paris. Peu à peu le silence se fit sur la petite Norine. Ceux
de ses contemporains qu’elle avait charmés l’oublièrent, et la nouvelle
génération ignora jusqu’au nom de la comédienne. D’autres jolies filles,
jeunes, pimpantes et plus modernes, recueillaient maintenant les
applaudissements et les sourires sur ce même théâtre où Norine avait
débuté. Parfois, à la fin d’un souper, des gens à barbes grisonnantes,
évoquant leurs souvenirs de jeunesse, s’écriaient tout à coup: «Et la
petite Norine, savez-vous ce qu’elle est devenue?» La plupart du temps
on secouait la tête et on passait à un sujet plus intéressant. Un jour,
comme la question était renouvelée devant des comédiens, l’un d’eux
répondit: «Norine? Elle a quitté le théâtre, elle est poitrinaire et
elle se soigne je ne sais où, dans le Midi.» Une année ou deux
s’écoulèrent, puis, un matin d’hiver, ayant eu l’idée de rappeler le nom
de ma compatriote dans un article de journal, je reçus par la poste une
boîte pleine de mimosas et de violettes, avec ces simples mots sur une
carte: «Remerciements et amitiés de la petite Norine.»

                   *       *       *       *       *

Un mois après, j’eus devant moi trois semaines de loisirs, et, comme
cette année-là l’hiver était détestable, je résolus d’en profiter pour
aller humer le soleil le long de la Corniche. Lorsque j’arrivai à
Menton, je songeai tout à coup que le petit mot de Norine était daté de
cette ville et je résolus de me mettre en quête de son domicile. La
chose fut moins aisée que je ne pensais; la comédienne était peu connue;
pourtant, à force de persistance, je finis par découvrir l’hôtel où elle
se cachait et je lui écrivis pour lui demander la permission de l’aller
voir. Elle me reçut le lendemain et, bien qu’elle eût mis quelque
coquetterie à l’arrangement de sa toilette et de son visage, je ne pus
réprimer assez vite une expression de surprise en constatant les ravages
de la maladie. Quelle différence entre la moribonde qui gisait là,
perdue dans son grand lit, et la pimpante actrice d’autrefois! Hâve sous
son maquillage, maigre à faire peur, les yeux renfoncés, la poitrine
secouée à chaque instant par une toux rauque et creuse, la comédienne
semblait avoir honte d’elle-même.

--Vous me trouvez changée, hein? murmura-t-elle en me tendant sa main
émaciée; je suis devenue une belle horreur et je n’ose plus me regarder
dans une glace... N’importe, c’est gentil à vous d’être venu voir ce qui
reste de la petite Norine!... D’ailleurs, vous, je vous ai toujours
aimé, parce que vous avez été toujours bon pour moi, malgré le mauvais
accueil que je vous ai fait tout d’abord, quand nous nous sommes revus à
Paris...

Je la regardai, un peu étonné; c’était la première fois que je lui
entendais faire allusion à ma fameuse _gaffe_ de jadis.

--Vous croyiez, reprit-elle avec un sourire maladif, vous croyiez que
j’avais oublié notre première rencontre?... Eh bien! non, et je vous ai
toujours su gré ensuite de votre discrétion. Voyez-vous, au théâtre,
j’avais raconté des tas d’histoires sur ma famille et j’avais peur
d’être blaguée par les camarades, si elles venaient à savoir que je
sortais de la boutique d’un fripier... Mais, malgré ça, au fond,
j’aimais mon pays et ça me faisait plaisir de me trouver de temps en
temps avec quelqu’un de là-bas... Vous aviez dans les yeux et dans
l’accent quelque chose de _chez nous_, et quand vous étiez près de moi,
il me semblait que je revoyais nos vignes et que je sentais l’odeur de
nos bois... Ah! les bois de chez nous! je donnerais je ne sais quoi pour
être encore au temps où j’y allais cueillir des muguets!... Quand vous
irez à V..., souvenez-vous de faire une promenade en forêt à mon
intention... Et maintenant, adieu, je n’en puis plus... Merci de votre
visite, mais ne revenez pas... Je ne ne veux pas qu’on me voie mourir en
détail... C’est trop laid... Adieu!

Je la quittai après l’avoir embrassée et je n’eus pas de peine à lui
obéir, car elle mourut de consomption le lendemain.

Ainsi finit la petite Norine, solitairement, dans un obscur oubli, après
avoir, pendant deux ans, émerveillé et ensorcelé tout le Paris
boulevardier.

Avant de quitter Menton, j’allai porter des fleurs sur sa tombe, et tout
en longeant l’allée de hauts cyprès d’où l’on voit la Méditerranée
bleuir, je songeais combien cette réputation après laquelle nous courons
tous est peu de chose en somme, dans cette vie fuyante où hier est déjà
un rêve, où nous sommes incertains de demain et où nous sommes sûrs
d’être oubliés après-demain.




PAQUES-FLEURIES


Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance...
D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques;
c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois
d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes
et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches
de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces _pâquettes_,
comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des
hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la
nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le
rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi
cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés
alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une
gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la
verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel
bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins
poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on
se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est
revenu!»

                   *       *       *       *       *

Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en
allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les
bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais
ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des
airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et,
à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la
haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises,
mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de
l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone
pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à
plein gosier dans les branches rougissantes.

Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens
courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de
verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton
noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa
ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de
plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la
famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules
fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe,
qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos
vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en
esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées
de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions
d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux
notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus
saillants du terroir barrois.

                   *       *       *       *       *

Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la
Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de
province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de
leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs
il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de
groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de
pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les
buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de
gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de
Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses
belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par
Ronsard pour la circonstance:

    Je nourris tout, toutes choses j’embrasse,
    Et ma vertu par toutes choses passe;
    Je serre tout, je tiens tout en mes mains,
    Et, tout ainsi que de tout je suis maître,
    Pour commander au monde, j’ay fait naître
    Ce jeune roy, le plus grand des humains.

On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux
pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le
Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un
des meilleurs de la chrétienté.

Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus
difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est
affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus
productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu
nombreuses, mais exquises.--Quoi qu’il en soit, à présent encore, les
vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est
un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les
pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les
rondes épaules des coteaux.

                   *       *       *       *       *

Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un
charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a
déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse
odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du
vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine
de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront
de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la
puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la
jeunesse en pleine maturité.--Cette odeur vous grise doucement,
chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et
arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se
mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une
langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de
regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans
les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit
l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente
et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.

                   *       *       *       *       *

Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette
autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de
Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations
sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première
verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec
elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par
l’éclosion de la vingtième année... Hélas! et toutes deux ne sont plus
que des souvenirs déjà lointains!... N’importe! je suis comme le vieux
vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent,
évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons
de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de
Gœthe, je crie au printemps:--Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps
où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content
la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes
gonflées de bourgeons naissants!




LE MOINE QUÊTEUR


Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui
faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure
marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de
fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de
village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des
propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce
qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère
quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il
avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.--Néanmoins, cette
année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les
vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants.
Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être
ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser
sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du
jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de
pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et,
n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit.
La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie
et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère
quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon
cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car
mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.»
Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir
compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de
bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha
dans le foin.

                   *       *       *       *       *

Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon,
n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta
son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât
pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il
s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de
ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait
l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un
là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le
foin!--Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de
lui donner à coucher.--Un moine!... Attends! je vais lui régler son
compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un
gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière,
heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la
berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et,
ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.

                   *       *       *       *       *

Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir
de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine,
plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander
l’hospitalité pour la nuit.--Ce manoir était la propriété d’une jeune
dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son
mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la
servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec
force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant
fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et
d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda
qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit
dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis
qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de
son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec
le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait
rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle
l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.

Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit
d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette
châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante
et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il
lui monta au cœur un peu de rancune,--car, pour être moine, on n’en est
pas moins sensible à l’injustice.--Donc il s’agenouilla sur la terre et
levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon
Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de
ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour
celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.»

Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit
illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles
exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre
châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui,
comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une
formidable volée de bois vert.--A son tour, la femme du preneur de
truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie,
au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de
chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle
fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu
de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand
elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La
nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne
grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette
métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le
seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée,
s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la
nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la
douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le
mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent
en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac,
une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus,
jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir
derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc,
butor!»

Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit
et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et
au grand galop!...»

La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement
vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper,
celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le
capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa
tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.




MONTREURS D’OURS


Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces
bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des _camps-volants_ et qui,
comme disait Baudelaire:

    Promènent sur le ciel des yeux appesantis
    Par le morne regret des chimères absentes.

C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande
aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice
est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style
renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre.
Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont
sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la
Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme
et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.--En somme,
le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous
étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.

Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un
bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent
à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!... Sur la place,
une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.--Coiffé d’un fez
déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux
noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et
mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant
lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son
tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone,
rappelant les chants arabes.

Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux
lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de
l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un
joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers
jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et
regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre
ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air
de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que
le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur
son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de
dix mois.

Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait
en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les
paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les
dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur
donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main
de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à
bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les
remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une
gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de
quelques mots français.

Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait
boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine
quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit
dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes
celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi
de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour
attraper une lippée du gâteau.

Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde;
ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger
vers leur pays d’origine,--«du côté que vient le soleil!» nous disait la
jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles.

Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas
long:--deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons
basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en
arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient
au soleil:--après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En
repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au
pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes,
nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des
pieds de l’âne.

Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se
permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien
souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un
fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine,
nous ferons ferrer l’âne...» Et l’aubaine était enfin venue.--Le baudet
à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à
grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait
pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait
avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis
courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac
posé à terre et geignait doucement...

Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire
et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin.
Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient
le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait
jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos
pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces
communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum
de la vie est fait.




DANS L’ENGADINE


Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les
Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur
qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres:
«Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la
fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir
l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première
partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des
forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans
les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre
odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des
bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant
enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le
délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où
j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.--Les rues
tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant
presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois
ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces
antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont
protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où
retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise,
des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers
leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère
occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées
au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et
se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et
honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et
où tintent doucement les _clarines_ des vaches. Tout cela a un bon
parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie
casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets
rouges.

Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se
hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les
cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux
cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou
Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par
le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de
Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets.

Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au
revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule.

Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces
constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre
dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses
notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes
abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes
les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des
peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs
allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux.
Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot
de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes
d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands
pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect
de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur
austère impassibilité.

A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus
intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le
long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et
le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des
bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le
Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand
vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de
ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois
et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités
neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de
Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais
si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le
contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un
colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule
venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans
le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la
maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette
magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs
italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force
à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec
précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors
brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode.

La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore
accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement.
Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent
symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un
bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en
tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris
place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques
dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque
toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les
robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de
vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes
traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une
représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on
mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes
divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas.
Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour
consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé
d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme
pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,--fruits
âpres et petits-fours secs,--on se lève de table et le défilé des habits
noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de
lecture.

Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la
Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir
passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de
Zurich!--L’auberge se nomme le _Schwanenhof_ (l’hôtel du Cygne). Elle
mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.--J’y étais arrivé en
bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et,
pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté
sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café.
En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards
endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour
de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux
traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui
me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui
semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse,
et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un
autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une
barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux
extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention:
le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la
discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières
plissées;--le second, à barbe blanche et à mine énergiquement
méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et
contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la
troupe.

Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et,
tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur
pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis
par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore
juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se
formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme
entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant
un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main
son _Gesang buch_ (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de
nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et
«la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et,
s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et
bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette
petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de
rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle,
on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et,
bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette
nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un
rayon de soleil.

Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces
huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept
ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains:
_Jahrgängerverein_ (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans,
ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils
faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore
trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant
ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à
cheminer en chantant vers le terme du voyage.

Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai
de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son
seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger,
modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses
deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire
accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris.

Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes
dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au
corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant,
nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon
voyage... Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend
encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table
d’hôte de Pontresina.


FIN




TABLE


  Vieux vagabond                         5
  Claudine                              15
  Persévérance d’amour                  28
  A ma fenêtre                          44
  Ames de lycéens                       53
  Un fils de veuve                      64
  Premier rendez-vous                   73
  La chasuble                           85
  Une joueuse                           94
  La maison du bord de l’eau           107
  Pensées d’automne                    117
  La Saint-Sylvestre                   127
  Pluie en montagne                    136
  Théâtre d’amateurs                   146
  Le conte des Rois Mages              154
  Le marchand de cresson               163
  Marcoussis                           171
  Frontière d’Italie                   177
  Nouvelle neige et vieux souvenirs    189
  Morale en action                     199
  La petite Norine                     208
  Pâques-Fleuries                      217
  Le moine quêteur                     226
  Montreurs d’ours                     234
  Dans l’Engadine                      240


ÉMILE COLIN--IMPRIMERIE DE LAGNY





*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES TENDRES ***


    

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