Numa Roumestan

By Alphonse Daudet

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Title: Numa Roumestan
       Moeurs Parisiennes

Author: Alphonse Daudet

Release Date: October 10, 2005 [EBook #16848]

Language: French


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Alphonse Daudet


NUMA ROUMESTAN

Moeurs Parisiennes


(1881)



Table des matières

Alphonse Daudet
NUMA ROUMESTAN
Moeurs Parisiennes
I  AUX ARÈNES
II  L'ENVERS D'UN GRAND HOMME
III  L'ENVERS D'UN GRAND HOMME (Suite)
IV  UNE TANTE DU MIDI -- SOUVENIRS D'ENFANCE
V  VALMAJOUR
VI  MINISTRE!
VII  PASSAGE DU SAUMON
VIII  REGAIN DE JEUNESSE
IX  UNE SOIRÉE AU MINISTÈRE
X  NORD ET MIDI
XI  UNE VILLE D'EAUX
XII  UNE VILLE D'EAUX  (Suite)
XIII  LE DISCOURS DE CHAMBERY
XIV  LES VICTIMES
XV  LE SKATING
XVI  AUX PRODUITS DU MIDI
XVII  LA LAYETTE
XVIII  LE PREMIER DE L'AN
XIX  HORTENSE LE QUESNOY
XX  UN BAPTÊME




_À ma chère femme_

«... Pour la seconde fois, les Latins ont conquis la Gaule...»


I

AUX ARÈNES

Ce dimanche-là, un dimanche de juillet chauffé à blanc, il y
avait, à l'occasion du concours régional, une grande fête de jour
aux arènes d'Aps-en-Provence. Toute la ville était venue: les
tisserands du Chemin-Neuf, l'aristocratie du quartier de la
Calade, même du monde de Beaucaire.

«Cinquante mille personnes au moins!» disait le _Forum_ dans sa
chronique du lendemain; mais on doit tenir compte de l'enflure
méridionale.

Le vrai, c'est qu'une foule énorme s'étageait, s'écrasait sur les
gradins brûlés du vieil amphithéâtre, comme au beau temps des
Antonins, et que la fête des comices n'était pour rien dans ce
débordement de peuple. Il fallait autre chose que les courses
landaises, les luttes pour hommes et _demi-hommes_, les jeux de
l'_étrange-chat_ et du _saut sur l'outre_, les concours de flûtets
et de tambourins, spectacles locaux plus usés que la pierre rousse
des arènes, pour rester deux heures debout sur ces dalles
flambantes, deux heures dans ce soleil tuant, aveuglant, à
respirer de la flamme et de la poussière à odeur de poudre, à
braver les ophtalmies, les insolations, les fièvres pernicieuses,
tous les dangers, toutes les tortures de ce qu'on appelle là-bas
une fête de jour.

Le grand attrait du concours, c'était Numa Roumestan.

Ah! le proverbe qui dit: «Nul n'est prophète...» est certainement
vrai des artistes, des poètes, dont les compatriotes sont toujours
les derniers à reconnaître la supériorité, toute idéale en somme
et sans effets visibles; mais il ne saurait s'appliquer aux hommes
d'État, aux célébrités politiques ou industrielles, à ces fortes
gloires de rapport qui se monnayent en faveurs, en influences, se
reflètent en bénédictions de toutes sortes sur la ville et sur
l'habitant.

Voilà dix ans que Numa, le grand Numa, le député leader de toutes
les droites, est prophète en terre de Provence, dix ans que, pour
ce fils illustre, la ville d'Aps a les tendresses, les effusions
d'une mère, et d'une mère du Midi, à manifestations, à cris, à
caresses gesticulantes. Dès qu'il arrive, en été, après les
vacances de la Chambre, dès qu'il apparaît en gare, les ovations
commencent: les orphéons sont là, gonflant sous des choeurs
héroïques leurs étendards brodés; des portefaix, assis sur les
marches, attendent que le vieux carrosse de famille, qui vient
chercher le leader, ait fait trois tours de roues entre les larges
platanes de l'avenue Berchère, alors il se mettent eux-mêmes aux
brancards et traînent le grand homme, au milieu des vivats et des
chapeaux levés, jusqu'à la maison Portal où il descend. Cet
enthousiasme est tellement passé dans la tradition, dans le
cérémonial de l'arrivée, que les chevaux s'arrêtent spontanément,
comme à un relais de poste, au coin de la rue où les portefaix ont
l'habitude de dételer, et tous les coups de fouet ne leur feraient
pas faire un pas de plus. Du premier jour, la ville change
d'aspect: ce n'est plus la morne préfecture, aux longues siestes
bercées par le cri strident des cigales sur les arbres brûlés du
Cours. Même aux heures de soleil, les rues, l'esplanade s'animent
et se peuplent de gens affairés, en chapeaux de visite, vêtements
de drap noir, tout crus dans la vive lumière, découpant sur les
murs blancs l'ombre épileptique de leurs gestes. Le carrosse de
l'évêché, du président, secoue la chaussée; puis des délégations
du faubourg, où Roumestan est adoré pour ses convictions
royalistes, des députations d'ourdisseuses s'en vont par bandes
dans toute la largeur du boulevard, la tête hardie sous le ruban
arlésien. Les auberges sont pleines de gens de la campagne,
fermiers de Camargue ou de Crau, dont les charrettes dételées
encombrent les petites places, les rues des quartiers populeux,
comme aux jours de marché; le soir, les cafés, bourrés de monde,
restent ouverts bien avant dans la nuit, et les vitres du Cercle
des Blancs, éclairées à des heures indues, s'ébranlent sous les
éclats de la voix du Dieu.

Pas prophète en son pays! Il n'y avait qu'à voir les arènes en ce
bleu dimanche de juillet 1875, l'indifférence du public pour ce
qui se passait dans le cirque, toutes les figures tournées du même
côté, ce feu croisé de tous les regards sur le même point,
l'estrade municipale, où Roumestan était assis au milieu des
habits chamarrés et des soies tendues, multicolores, des ombrelles
de cérémonie. Il n'y avait qu'à entendre les propos, les cris
d'extase, les naïves réflexions à haute voix de ce bon populaire
d'Aps, les unes en provençal, les autres dans un français barbare,
frotté d'ail, toutes avec cet accent implacable comme le soleil de
là-bas, qui découpe et met en valeur chaque syllabe, ne fait pas
grâce d'un point sur un i.

-- _Diou! qu'es bèou!_... Dieu! qu'il est beau!...

-- Il a pris un peu de corps depuis l'an passé.

-- Il a plus l'air imposant comme ça.

-- Ne poussez pas tant... Il y en a pour tout le monde.

-- Tu le vois, petit, notre Numa... Quand tu seras grand, tu
pourras dire que tu l'as vu, _qué!_

-- Toujours son nez Bourbon... Et pas une dent qui lui manque.

-- Et pas de cheveux blancs non plus...

-- _Té_, pardi!... Il n'est pas déjà si vieux... Il est de 32,
l'année que Louis-Philippe tomba les croix de la mission,
_pecaïré_.

-- Ah! gueusard de Philippe.

-- Il ne les paraît pas, ses quarante-trois ans.

-- Sûr que non, qu'il ne les paraît pas... _Té!_ bel astre...

Et, d'un geste hardi, une grande fille aux yeux de braise lui
envoyait, de loin, un baiser sonnant dans l'air comme un cri
d'oiseau.

-- Prends garde, Zette... si sa dame te voyait!

-- C'est la bleue, sa dame?

Non, la bleue c'était sa belle-soeur, mademoiselle Hortense, une
jolie demoiselle qui ne faisait que sortir du couvent et déjà
«montait le cheval» comme un dragon. Madame Roumestan était plus
posée, de meilleure tenue, mais elle avait l'air bien plus fier.
Ces dames de Paris, ça s'en croit tant! Et, dans le pittoresque
effronté de leur langue à demi-latine, les femmes, debout, les
mains en abat-jour au-dessus des yeux, détaillaient tout haut les
deux Parisiennes, leurs petits chapeaux de voyage, leurs robes
collantes, sans bijoux, d'un si grand contraste avec les toilettes
locales: chaînes d'or, jupes vertes, rouges, arrondies de
tournures énormes. Les hommes énuméraient les services rendus par
Numa à la bonne cause, sa lettre à l'empereur, son discours pour
le drapeau blanc. Ah! si on en avait eu une douzaine comme lui à
la Chambre, Henri V serait sur le trône depuis longtemps.

Enivré de ces rumeurs, soulevé par cet enthousiasme ambiant, le
bon Numa ne tenait pas en place. Il se renversait sur son large
fauteuil, les yeux clos, la face épanouie; se jetait d'un côté sur
l'autre; puis bondissait, arpentait la tribune à grands pas, se
penchait un moment vers le cirque, humait cette lumière, ces cris,
et revenait à sa place, familier, bon enfant, la cravate lâche,
sautait à genoux sur son siège, et le dos et les semelles à la
foule, parlait à ces Parisiennes assises en arrière et au-dessus
de lui, tâchait de leur communiquer sa joie.

Madame Roumestan s'ennuyait. Cela se voyait à une expression de
détachement, d'indifférence sur son visage aux belles lignes d'une
froideur un peu hautaine, quand l'éclair spirituel de deux yeux
gris, de deux yeux de perle, ces vrais yeux de Parisienne, le
sourire entr'ouvert d'une bouche étincelante ne l'animait pas.

Ces gaietés méridionales, faites de turbulence, de familiarité;
cette race verbeuse, tout en dehors, en surface, à l'opposé de sa
nature si intime et sérieuse, la froissaient, peut-être, sans
qu'elle s'en rendît bien compte, parce qu'elle retrouvait dans ce
peuple le type multiplié, vulgarisé, de l'homme à côté de qui elle
vivait depuis dix ans et qu'à ses dépens elle avait appris à
connaître. Le ciel non plus ne la ravissait pas, excessif d'éclat,
de chaleur réverbérée. Comment faisaient-ils pour respirer, tous
ces gens-là? Où trouvaient-ils du souffle pour tant de cris? Et
elle se prenait à rêver tout haut d'un joli ciel parisien, gris et
brouillé, d'une fraîche ondée d'avril sur les trottoirs luisants.

-- Oh! Rosalie, si l'on peut dire...

Sa soeur et son mari s'indignaient; sa soeur surtout, une grande
jeune fille éblouissante de vie, de santé, dressée de toute sa
taille pour mieux voir. Elle venait en Provence pour la première
fois, et pourtant l'on eût dit que tout ce train de cris, de
gestes dans un soleil italien remuait en elle une fibre secrète,
un instinct engourdi, les origines méridionales que révélaient ses
longs sourcils joints sur ses yeux de houri et la matité d'un
teint où l'été ne mettait pas une rougeur.

-- Voyons, ma chère Rosalie, faisait Roumestan, qui tenait à
convaincre sa femme, levez-vous et regardez ça... Paris vous a-t-
il jamais rien montré de pareil?

Dans l'immense théâtre élargi en ellipse et qui découpait un grand
morceau de bleu, des milliers de visages se serraient sur les
gradins en étages avec le pointillement vif des regards, le reflet
varié, le papillotage des toilettes de fête et des costumes
pittoresques. De là, comme d'une cuve gigantesque, montaient des
huées joyeuses, des éclats de voix et de fanfares volatilisés,
pour ainsi dire, par l'intense lumière du soleil. À peine
distincte aux étages inférieurs où poudroyaient le sable et les
haleines, cette rumeur s'accentuait en montant, se dépouillait
dans l'air pur. On distinguait surtout le cri des marchands de
pains au lait qui promenaient de gradin en gradin leur corbeille
drapée de linges blancs: «_Li pan ou la... li pan ou la!_» Et les
revendeuses d'eau fraîche, balançant leurs cruches vertes et
vernies, vous donnaient soif de les entendre glapir: «_L'aigo es
fresco... Quau voù beùre?..._» L'eau est fraîche... Qui veut
boire?...

Puis, tout en haut, des enfants, courant et jouant à la crête des
arènes, promenaient sur ce grand brouhaha une couronne de sons
aigus au niveau d'un vol de martinets, dans le royaume des
oiseaux. Et sur tout cela quels admirables jeux de lumière, à
mesure que -- le jour s'avançant -- le soleil tournait lentement
dans la rondeur du vaste amphithéâtre comme sur le disque d'un
cadran solaire, reculant la foule, la groupant dans la zone de
l'ombre, faisant vides les places exposées à la trop vive chaleur,
des espèces de dalles rousses séparées d'herbes sèches où des
incendies successifs ont marqué des traces noires.

Parfois, aux étages supérieurs, une pierre se détachait du vieux
monument, sous une poussée de monde, roulait d'étage en étage au
milieu des cris de terreur, des bousculades, comme si tout le
cirque croulait; et c'était sur les gradins un mouvement pareil à
l'assaut d'une falaise par la mer en furie, car chez cette race
exubérante l'effet n'est jamais en rapport avec la cause, grossie
par des visions, des perceptions disproportionnées.

Ainsi peuplée et animée, la ruine semblait revivre, perdait sa
physionomie de monument à cicérone. On avait, en la regardant, la
sensation que donne une strophe de Pindare récitée par un Athénien
de maintenant, c'est-à-dire la langue morte redevenue vivante,
n'ayant plus son aspect scolastique et froid. Ce ciel si pur, ce
soleil d'argent vaporisé, ces intonations latines conservées dans
l'idiome provençal, çà et là -- surtout aux petites places -- des
attitudes à l'entrée d'une voûte, des poses immobiles que la
vibration de l'air faisait antiques, presque sculpturales, le type
de l'endroit, ces têtes frappées comme des médailles avec le nez
court et busqué, les larges joues rases, le menton retourné de
Roumestan, tout complétait l'illusion d'un spectacle romain,
jusqu'au beuglement des vaches landaises en écho dans les
souterrains d'où sortaient jadis les lions et les éléphants de
combat. Aussi, quand sur le cirque vide et tout jaune de sable
s'ouvrait l'énorme trou noir du _podium_, fermé d'une claire-voie,
on s'attendait à voir bondir les fauves au lieu du pacifique et
champêtre défilé de bêtes et de gens couronnés au concours.

À présent c'était le tour des mules harnachées, menées à la main,
couvertes de somptueuses sparteries provençales, portant haut
leurs petites têtes sèches ornées de clochettes d'argent, de
pompons, de noeuds, de bouffettes, et ne s'effrayant pas des
grands coups de fouet coupants et clairs, en pétards, en
serpenteaux, des muletiers debout sur chacune d'elles. Dans la
foule, chaque village reconnaissait ses lauréats, les annonçait à
voix haute:

«Voilà Cavaillon... Voilà Maussane...»

La longue file somptueuse se déroulait tout autour de l'arène
qu'elle remplissait d'un cliquetis étincelant, de sonneries
lumineuses; s'arrêtait devant la loge de Roumestan, accordant une
minute en aubade d'honneur ses coups de fouet et ses sonnailles,
puis continuait sa marche circulaire, sous la direction d'un beau
cavalier, en collant clair et bottes montantes, un des messieurs
du Cercle, organisateur de la fête, qui gâtait tout sans s'en
douter, mêlant la province à la Provence, donnant à ce curieux
spectacle local un vague aspect de cavalcade de Franconi. Du
reste, à part quelques gens de campagne, personne ne regardait. On
n'avait d'yeux que pour l'estrade municipale, envahie depuis un
moment par une foule de personnes venant saluer Numa, des amis,
des clients, d'anciens camarades de collège, fiers de leurs
relations avec le grand homme et de les montrer là sur ces
tréteaux, bien en vue.

Le flot succédait sans interruption. Il y en avait des vieux, des
jeunes, des gentilshommes de campagne en complet gris de la guêtre
au petit chapeau, des chefs d'ateliers endimanchés dans leurs
redingotes marquées de plis, des _ménagers_, des fermiers de la
banlieue d'Aps en vestes rondes, un pilote du Port Saint-Louis,
tortillant son gros bonnet de forçat, tous avec leur Midi marqué
sur la figure, qu'ils fussent envahis jusque dans les yeux de ces
barbes en palissandre que la pâleur des teints orientaux fait plus
noires encore, ou bien rasés à l'ancienne France, le cou court,
rougeauds et suintant comme des alcarazas en terre cuite, tous
l'oeil noir, flambant, hors de la tête, le geste familier et
tutoyeur.

Et comme Roumestan les accueillait, sans distinction de fortune ou
d'origine, avec la même effusion inépuisable! «_Té!_ Monsieur
d'Espalion! et comment va, marquis?...»

«_Hé bé!_ mon vieux Cabantous, et le pilotage?...»

«Je salue de tout coeur M. le président _Bédarride_.»

Alors les poignées de main, des accolades, de ces bonnes tapes sur
l'épaule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids au
gré d'une sympathie méridionale. L'entretien ne durait pas
longtemps, par exemple. Le leader n'écoutait que d'une oreille, le
regard distrait, et tout en causant, disait bonjour de la main aux
nouveaux venus; mais personne ne se fâchait de sa brusque façon
d'expédier son monde avec de bonnes paroles, «Bien, bien... Je
m'en charge... Faites votre demande... je l'emporterai.»

C'étaient des promesses de bureaux de tabac, de perceptions; ce
qu'on ne demandait pas, il le devinait, encourageait les ambitions
timides, les provoquait. Pas médaillé, le vieux Cabantous, après
vingt sauvetages! «Envoyez-moi vos papiers... On m'adore à la
Marine!... Nous réparerons cette injustice.» Sa voix sonnait,
chaude et métallique, frappant, détachant les mots. On eût dit des
pièces d'or toutes neuves qui roulaient. Et tous s'en allaient
ravis de cette monnaie brillante, descendaient de l'estrade avec
le front rayonnant de l'écolier qui emporte son prix. Le plus beau
dans ce diable d'homme, c'était sa prodigieuse souplesse à prendre
les allures, le ton des gens à qui il parlait, et cela le plus
naturellement, le plus inconsciemment du monde. Onctueux, le geste
rond, la bouche en coeur avec le président Bédarride, le bras
magistralement étendu comme s'il secouait sa toge à la barre;
l'air martial, le chapeau casseur pour parler au colonel de
Rochemaure, et vis-à-vis de Cabantous les mains dans les poches,
les jambes arquées, le roulis d'épaules d'un vieux chien de mer.
De temps en temps, entre deux accolades il revenait vers ses
Parisiennes, radieux, épongeant son front qui ruisselait.

-- Mais, mon bon Numa, lui disait Hortense tout bas avec un joli
rire, où prendrez-vous tous les bureaux de tabac que vous leur
promettez?

Roumestan penchait sa grosse tête crépue, un peu dégarnie dans le
haut: «C'est promis, petite soeur, ce n'est pas donné.»

Et devinant un reproche dans le silence de sa femme: «N'oubliez
pas que nous sommes dans le Midi, entre compatriotes parlant la
même langue... Tous ces braves garçons savent ce que vaut une
promesse et n'espèrent pas leur bureau de tabac plus positivement
que moi je ne compte de leur donner... Seulement ils en parlent,
ça les amuse, leur imagination voyage. Pourquoi les priver de
cette joie?... Du reste, voyez-vous, entre Méridionaux les paroles
n'ont jamais qu'un sens relatif... C'est une affaire de mise au
point.»

Comme la phrase lui plaisait, il répéta deux ou trois fois en
appuyant sur la finale: «De mise au point... de mise au point...»

«J'aime ces gens-là...,» dit Hortense qui décidément s'amusait
beaucoup. Mais Rosalie n'était pas convaincue. «Pourtant les mots
signifient quelque chose, murmura-t-elle très sérieuse comme se
parlant au plus profond d'elle-même.

-- Ma chère, ça dépend des latitudes!

Et Roumestan assura son paradoxe d'un coup d'épaule qui lui était
familier, l' «en avant» d'un porte-balle remontant sa bricole. Le
grand orateur de la droite gardait comme cela quelques habitudes
de corps dont il n'avait jamais pu se défaire et qui dans un autre
parti l'auraient fait passer pour un homme du commun; mais aux
sommets aristocratiques où il siégeait entre le prince d'Anhalt et
le duc de la Rochetaillade, c'était un signe de puissance et de
forte originalité, et le faubourg Saint-Germain raffolait de ce
coup d'épaule sur le large dos trapu qui portait les espérances de
la monarchie française. Si madame Roumestan avait partagé jadis
les illusions du faubourg, c'était bien fini maintenant, à en
juger par le désenchantement de son regard, le petit sourire qui
retroussait sa lèvre à mesure que le leader parlait, sourire plus
pâle encore de mélancolie que de dédain. Mais son mari la quitta
brusquement, attiré par les sons d'une étrange musique qui montait
de l'arène au milieu des clameurs de la foule debout, exaltée,
criant: «Valmajour! Valmajour!»

Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier
tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis
airs. Vraiment il avait belle mine, ce Valmajour, planté au milieu
du cirque, sa veste de cadis jaune sur l'épaule, autour des reins
sa taillole d'un rouge vif tranchant sur l'empois blanc du linge.
Il tenait son long et léger tambourin pendu au bras gauche par une
courroie, et de la main du même bras portait à ses lèvres un petit
fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, l'air crâne,
la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l'espace comme
un branle de cigales, bien fait pour cette atmosphère limpide,
cristalline, où tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix
profonde, soutenait le chant et ses fioritures.

Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu'à tout ce
qu'on lui montrait depuis qu'il était là, Roumestan voyait se
lever devant lui son enfance de gamin provençal courant les fêtes
de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places
villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la
valande des côtes brûlées. Une émotion délicieuse lui piquait les
yeux; car malgré ses quarante ans passés, la vie politique si
desséchante, il gardait encore, par un bénéfice de nature,
beaucoup d'imagination, cette sensibilité de surface qui trompe
sur le fond vrai d'un caractère.

Et puis ce Valmajour n'était pas un tambourinaire comme les
autres, un de ces vulgaires ménétriers qui ramassent des bouts de
quadrilles, des refrains de cafés chantants dans les fêtes de
pays, encanaillant leur instrument en voulant l'accorder au goût
moderne. Fils et petit-fils de tambourinaires, il ne jouait jamais
que des airs nationaux, des airs chevrotés par les grand'mères aux
veillées; et il en savait, il ne se lassait pas. Après les noëls
de Saboly rythmés en menuets, en rigodons, il entonnait la _Marche
des rois_, sur laquelle Turenne au grand siècle a conquis et brûlé
le Palatinat. Le long des gradins où des fredons couraient tout à
l'heure en vols d'abeilles, la foule électrisée marquait la mesure
avec les bras, avec la tête, suivait ce rythme superbe qui passait
comme un coup de mistral dans le grand silence des arènes,
traversé seulement par le sifflement éperdu des hirondelles
tournoyant en tous sens, là-haut, dans l'azur verdissant,
inquiètes et ravies comme si elles cherchaient à travers l'espace
quel invisible oiseau décochait ces notes suraiguës.

Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles éclatèrent. Les
chapeaux, les mouchoirs étaient en l'air. Roumestan appela le
musicien sur l'estrade et lui sauta au cou: «Tu m'as fait pleurer,
mon brave!» Et il montrait ses yeux, de grands yeux bruns dorés,
tout embus de larmes. Très fier de se voir au milieu des broderies
et des épées de nacre officielles, l'autre acceptait ces
félicitations, ces accolades, sans trop d'embarras. C'était un
beau garçon, la tête régulière, le front haut, barbiche et
moustache d'un noir brillant sur le teint basané, un de ces fiers
paysans de la vallée du Rhône qui n'ont rein de l'humilité finaude
des villageois du centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa
main restait fine dans son gant de hâle. Elle regarda le
tambourin, sa baguette à bout d'ivoire, s'étonna de la légèreté de
l'instrument depuis deux cents ans dans la famille, et dont la
caisse de noyer, agrémentée de légères sculptures, polie, amincie,
sonore, semblait comme assouplie sous la patine du temps. Elle
admira surtout le galoubet, la naïve flûte rustique à trois trous
des anciens tambourinaires, à laquelle Valmajour était revenu par
respect pour la tradition, et dont il avait conquis le maniement à
force d'adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit
récit qu'il faisait de ses luttes, de sa victoire.

«Ce m'est vénu, disait-il en son français bizarre, ce m'est vénu
de nuit en écoutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-
même: Comment, Valmajour, voilà l'oiso du bon Dieu que son gosier
lui suffit pour toutes les roulades, et ce qu'il fait avec un
trou, toi, les trois trous de ton flûtet ne le sauraient point
faire?»

Il parlait posément, d'un beau timbre confiant et doux, sans aucun
sentiment de ridicule. D'ailleurs personne n'eût osé sourire
devant l'enthousiasme de Numa, levant les bras, trépignant à
défoncer la tribune. «Qu'il est beau!... Quel artiste!...» Et,
après lui, le maire, le général, le président Bédarride,
M. Roumavage, un grand fabricant de bière de Beaucaire, vice-
consul du Pérou, sanglé dans un costume de carnaval tout en
argent, d'autres encore, entraînés par l'autorité du leader,
répétaient d'un accent convaincu: «Quel artiste!» C'était aussi le
sentiment d'Hortense, et elle l'exprimait avec sa nature
expansive: «Oh! oui, un grand artiste...» pendant que
Mme Roumestan murmurait: «Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre
garçon!» Il n'y paraissait guère cependant, à l'air tranquille de
Valmajour, qui ne s'émut pas même en entendant Numa lui dire
brusquement:

-- Viens à Paris, garçon, ta fortune est faite.

-- Oh! ma soeur ne voudrait jamais me laisser aller, répondit-il
en souriant.

Sa mère était morte. Il vivait avec son père et sa soeur dans un
fermage qui portait leur nom, à trois lieues d'Aps, sur le mont de
Cordoue. Roumestan jura d'aller le voir avant de partir. Il
parlerait aux parents, il était sûr d'enlever l'affaire.

-- Je vous y aiderai, Numa, dit une petite voix derrière lui.

Valmajour salua sans un mot, tourna sur ses talons et descendit le
large tapis de l'estrade sa caisse au bras, la tête droite, avec
ce léger déhanchement du Provençal, ami du rythme et de la danse.
En bas des camarades l'attendaient, lui serraient les mains. Puis
un cri retentit: «La farandole!» clameur immense, doublée par
l'écho des voûtes, des couloirs, d'où semblaient sortir l'ombre et
la fraîcheur qui envahissaient maintenant les arènes et
rétrécissaient la zone du soleil. À l'instant le cirque fut plein,
mais plein à faire éclater ses barrières, d'une foule villageoise,
une mêlée de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de
velours battant aux coiffes de dentelle, de blouses passementées,
de vestes de cadis.

Sur un roulement de tambourin, cette cohue s'aligna, se défila en
bandes, le jarret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet
fit onduler tout le cirque, et la farandole menée par un gars de
Barbantane, le pays des danseurs fameux, se mit en marche
lentement, déroulant ses anneaux, battant ses entrechats presque
sur place, remplissant d'un bruit confus, d'un froissement
d'étoffes et d'haleines, l'énorme baie du vomitoire où peu à peu
elle s'engouffrait. Valmajour suivait d'un pas égal, solennel,
repoussait en marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus
fort à mesure que le compact entassement de l'arène, à demi-noyée
déjà dans la cendre bleue du crépuscule, se dévidait comme une
bobine d'or et de soie.

-- Regardez là-haut! dit Roumestan tout à coup.

C'était la tête de la danse surgissant entre les arcs de voûte du
premier étage, pendant que le tambourinaire et les derniers
farandoleurs piétinaient encore dans le cirque. En route, la ronde
s'allongeait de tous ceux que le rythme entraînait de force à la
suite. Qui donc parmi ces Provençaux aurait pu résister au flûtet
magique de Valmajour? Porté, lancé par des rebondissements du
tambourin, on l'entendait à la fois à tous les étages, passant les
grilles et les soupiraux descellés, dominant les exclamations de
la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait aux galeries
supérieures que le soleil bordait encore d'une lumière fauve.
L'immense défilé des danseurs bondissants et graves découpait
alors sur les hautes baies cintrées du pourtour, dans la chaude
vibration de cette fin d'après-midi de juillet, une suite de fines
silhouettes, animait sur la pierre antique un de ces bas-reliefs
comme il en court au fronton dégradé des temples.

En bas, sur l'estrade désemplie, -- car on partait et la danse
prenait plus de grandeur au-dessus des gradins vides, -- le bon
Numa demandait à sa femme en lui jetant un petit châle de dentelle
sur les épaules pour le frais du soir:

-- Est-ce beau, voyons?... Est-ce beau?...

-- Très beau, fit la Parisienne, remuée cette fois jusqu'au fond
de sa nature artiste.

Et le grand homme d'Aps semblait plus fier de cette approbation
que des hommages bruyants dont on l'étourdissait depuis deux
heures.

Fin du premier chapitre.

II

L'ENVERS D'UN GRAND HOMME

Numa Roumestan avait vingt-deux ans quand il vint terminer à Paris
son droit commencé à Aix. C'était à cette époque un bon garçon,
réjoui, bruyant, tout le sang à la peau, avec de beaux yeux de
batracien, dorés, à fleur de tête, et une crinière noire toute
frisée qui lui mangeait la moitié du front comme un bonnet de
loutre sans visière. Pas l'ombre d'une idée, d'une ambition, sous
cette fourrure envahissante. Un véritable étudiant d'Aix, très
fort au billard et au misti, sans pareil pour boire une bouteille
de champagne à la régalade, pour chasser le chat aux flambeaux
jusqu'à trois heures du matin dans les larges rues de la vieille
ville aristocratique et parlementaire, mais ne s'intéressant à
rien, n'ouvrant jamais un journal ni un livre, encrassé de cette
sottise provinciale qui hausse les épaules à toute chose et pare
son ignorance d'un renom de gros bon sens.

Le quartier Latin l'émoustilla un peu; il n'y avait pourtant pas
de quoi. Comme tous ses compatriotes, Numa s'installait, en
arrivant, au café Malmus, haute et tumultueuse baraque,
développant ses trois étages de vitres, larges comme celles d'un
magasin de nouveautés, au coin de la rue du Four-Saint-Germain,
qu'elle remplissait du fracas de ses billards et des vociférations
d'une clientèle de cannibales. Tout le Midi français
s'épanouissait là, dans ses nuances diverses: Midi gascon, Midi
provençal, de Bordeaux, de Toulouse, de Marseille, Midi
périgourdin, auvergnat, ariégeois, ardéchois, pyrénéen, des noms
en as, en us, en ac, éclatants, ronflants et barbares, Etcheverry,
Terminarias, Bentaboulech, Laboulbène, des noms qui semblaient
jaillir de la gueule d'une escopette ou partaient comme un coup de
mine, dans une accentuation féroce. Et quels éclats de voix, rien
que pour demander une demi-tasse, quel fracas de gros rires
pareils à l'écroulement d'un tombereau de pierres, quelles barbes
gigantesques, trop drues, trop noires, à reflets bleus, des barbes
qui déconcertaient le rasoir, montaient jusqu'aux yeux,
rejoignaient les sourcils, sortaient en frisons de bourre du nez
chevalin large ouvert et des oreilles, mais ne parvenaient pas à
dissimuler la jeunesse, l'innocence des bonnes faces naïves
blotties sous ces végétations.

En dehors des cours qu'ils suivaient assidûment, tous ces
étudiants passaient leur vie chez Malmus, se groupant par
provinces, par clochers, autour de tables désignées de longue date
et qui devaient garder l'accent du cru dans l'écho de leur marbre,
comme les pupitres gardent les signatures au couteau des
collégiens.

Peu de femmes dans cette horde. À peine deux ou trois par étage,
pauvres filles que leurs amants amenaient là d'un air honteux, et
qui passaient la soirée à côté d'eux devant un bock, penchées sur
les grands caftons des journaux à images, muettes et dépaysées
parmi cette jeunesse du Midi, élevée dans le mépris _dou fémélan_.
Des maîtresses, té! pardi, ils savaient où en prendre, à la nuit
ou à l'heure, mais jamais pour longtemps. Bullier, les
_beuglants_, les soupers de la _rôtisseuse_ ne les tentaient pas.
Ils aimaient bien mieux rester chez Malmus, parler patois,
boulotter entre le café, l'école et la table d'hôte. S'ils
passaient les ponts, c'était pour aller au Théâtre-Français un
soir de répertoire, Car la race est classique dans le sang; ils
s'y rendaient par bandes, criant très fort dans la rue, au fond un
peu intimidés, et revenaient mornes, ahuris, les yeux brouillés de
poussière tragique, faire encore une partie à demi-gaz, derrière
les volets clos. De temps en temps, à l'occasion d'un examen, une
ripaille improvisée répandait dans le café des odeurs de fricots à
l'ail, de fromages de montagne puants et décomposés sur leurs
papiers bleuis. Là-dessus le nouveau diplômé décrochait du
ratelier sa pipe à initiales et s'en allait, notaire ou substitut,
dans quelque trou lointain d'outre-Loîre, raconter Paris à la
province, ce Paris qu'il croyait connaître et où il n'était jamais
entré.

Dans ce milieu racorni, Numa fut aisément un aigle. D'abord, il
criait plus fort que les autres; puis une supériorité, du moins
une originalité lui vint de son goût très vif pour la musique.
Deux ou trois fois par semaine, il se payait un parterre à l'Opéra
ou aux Italiens, en revenait la bouche pleine de récitatifs, de
grands airs qu'il chantait d'une assez jolie voix de gorge rebelle
à toute discipline. Quand il arrivait chez Malmus, qu'il
s'avançait théâtralement au milieu des tables en roulant quelque
finale italien, des hurlements de joie l'accueillaient de tous les
étages, on criait «Hé! l'artiste!...» et comme dans les milieux
bourgeois, ce mot amenait une curiosité caressante dans le regard
des femmes, sur la lèvre des hommes une intention d'envieuse
ironie. Cette réputation d'art le servit par la suite, au pouvoir,
dans les affaires. Encore aujourd'hui, il n'y a pas à la Chambre
une commission artistique, un projet d'opéra populaire, de
réformes aux expositions de peinture où le nom de Roumestan ne
figure en première ligne. Cela tient à ces soirées passées dans
les théâtres de chant. Il y prit l'aplomb, le genre acteur, une
certaine façon de se poser de trois quarts pour parler à la dame
de comptoir, qui faisait dire à ses camarades émerveillés «_Oh! de
ce Numa, pas moins[1]_!»

À l'école même il apportait la même aisance; à demi préparé, car
il était paresseux, craignait le travail et la solitude, il
passait des examens assez brillants, grâce à son audace, sa
subtilité méridionale, qui savait toujours découvrir l'endroit
chatouilleux d'une vanité de professeur. Puis sa physionomie, si
franche, si aimable, le servait, et cette étoile de bonheur
éclairait la route devant lui.

Dès qu'il fut avocat, ses parents le rappelèrent, la modeste
pension qu'ils lui faisaient leur coûtant de trop dures
privations. Mais la perspective d'aller s'enfermer à Aps, dans
cette ville morte qui tombait en poussière sur ses ruines
antiques, la vie sous la forme d'un éternel tour de ville et de
quelques plaidoyers de murs mitoyens, n'avait pas de quoi tenter
l'ambition indéfinie que sentait le provençal au fond de son goût
pour le mouvement et l'intelligence de Paris. À grand'peine, il
obtint encore deux ans pour préparer son doctorat, et, ces deux
ans passés, au moment où l'ordre de rentrer au pays lui arrivait
irrévocable, il rencontrait chez la duchesse de San-Donnino, à une
de ces fêtes musicales où le portaient sa jolie voix et ses
relations lyriques, Sagnier, le grand Sagnier, l'avocat
légitimiste, frère de la duchesse et mélomane enragé, qu'il avait
séduit par sa verve éclatant dans la monotonie mondaine, et par
son enthousiasme pour Mozart. Sagnier lui offrit de le prendre
comme quatrième secrétaire. Les appointements étaient nuls; mais
il entrait dans le premier cabinet d'affaires de Paris avec des
relations au faubourg Saint-Germain, à la Chambre.
Malheureusement, le père Roumestan s'entêtait à lui couper les
vivres, tâchant de ramener, par la famine, le fils unique,
l'avocat de vingt-six ans, en âge de gagner sa vie. C'est alors
que le cafetier Malmus intervint.

Un type, ce Malmus, gros homme asthmatique et blafard, qui, de
simple garçon de café, était devenu propriétaire d'un des plus
grands établissements de Paris, par le crédit et par l'usure.
Jadis, il avançait aux étudiants l'argent de leur mois, qu'il se
faisait rendre au triple, dès que les galions étaient arrivés.
Lisant à peine, n'écrivant pas, marquant les sous qu'il prêtait
avec des coches, dans du bois, comme il avait vu faire aux garçons
boulangers de Lyon, ses compatriotes, jamais il ne s'embrouillait
dans ses comptes, et, surtout, ne plaçait pas son argent mal à
propos. Plus tard, devenu riche, à la tête de la maison où quinze
ans durant il avait porté le tablier, il perfectionna son trafic,
le mit tout entier dans le crédit, un crédit illimité qui laissait
vides, à la fin de la journée, les trois comptoirs du café, mais
alignait d'interminables colonnes de bocks, de cafés, de petits
verres, sur les livres fantastiquement tenus, avec ces fameuses
plumes à cinq becs, si en honneur dans le commerce parisien.

La combinaison du bonhomme était simple: il abandonnait à
l'étudiant son argent de poche, toute sa pension, et lui faisait
crédit des repas, des consommations, même, à quelques privilégiés,
d'une chambre dans la maison. Pendant tout le temps des études, il
ne demandait pas un sou, laissait accumuler les intérêts pour des
sommes considérables; mais cela ne se faisait pas étourdiment,
sans surveillance. Malmus passait deux mois de l'année, les mois
de vacances, à courir la province, s'assurant de la santé des
parents, de la situation des familles. Son asthme s'essoufflait à
grimper les pics cévenols, à dégringoler les combes
languedociennes. On le voyait errer, podagre et mystérieux, l'oeil
méfiant sous ses paupières lourdes d'ancien garçon de nuit, à
travers des bourgades perdues; il restait deux jours, visitait le
notaire et l'huissier, inspectait par-dessus les murs le petit
domaine ou l'usine du client, puis on n'entendait plus parler de
lui.

Ce qu'il apprit à Aps lui donna pleine confiance en Roumestan. Le
père, ancien filateur, ruiné par des rêves de fortune et
d'inventions malheureuses, vivait modestement d'une inspection
d'assurances; mais sa soeur, madame Portal, veuve sans enfants
d'un riche magistrat, devait laisser tous ses biens à son neveu.
Aussi, Malmus tenait-il à le garder à Paris: «Entrez chez
Sagnier... Je vous aiderai.» Le secrétaire d'un homme considérable
ne pouvant habiter un garni d'étudiants, il lui meubla un
appartement de garçon quai Voltaire, sur la cour, se chargea du
loyer, de la pension; et c'est ainsi que le futur leader entra en
campagne, avec tous les dehors d'une existence facile, au fond
terriblement besogneux, manquant de lest, d'argent de poche.
L'amitié de Sagnier lui valait des relations superbes. Le faubourg
l'accueillait. Seulement ces succès mondains, les invitations, à
Paris, en villégiature d'été, où il fallait arriver tenu, sanglé,
ne faisaient qu'accroître ses dépenses. La tante Portal, sur ses
demandes réitérées, lui venait bien un peu en aide, mais avec
précaution, parcimonie, accompagnant son envoi de longues et
cocasses mercuriales, de menaces bibliques contre ce Paris si
ruineux. La situation n'était pas tenable.

Au bout d'un an, Numa chercha autre chose; d'ailleurs, il fallait
à Sagnier des piocheurs, des abatteurs de besogne, et celui-ci
n'était pas son homme. Il y avait, dans le Méridional, une
indolence invincible, et surtout l'horreur du bureau, du travail
assidu et posé. Cette faculté, tout en profondeur, l'attention,
lui manquait radicalement. Cela tenait à la vivacité de son
imagination, au perpétuel moutonnement des idées sous son front, à
cette mobilité d'esprit visible jusque dans son écriture, qui ne
se ressemblait jamais. Il était tout extérieur, en voix et en
gestes comme un ténor.

«Quand je ne parle pas, je ne pense pas,» disait-il très
naïvement, et c'était vrai. La parole ne jaillissait pas chez lui
par la force de la pensée, elle la devançait au contraire,
l'éveillait à son bruit tout machinal. Il s'étonnait lui-même,
s'amusait de ces rencontres de mots, d'idées perdues dans un coin
de sa mémoire et que la parole retrouvait, ramassait, mettait en
faisceau d'arguments. En parlant, il se découvrait une sensibilité
qu'il ne se savait pas, s'émouvait au vibrement de sa propre voix,
à de certaines intonations qui lui prenaient le coeur, lui
remplissaient les yeux de larmes. C'était là, certainement, des
qualités d'orateur; mais il les ignorait en lui, n'ayant guère eu
chez Sagnier l'occasion de s'en servir.

Pourtant, ce stage d'un an auprès du grand avocat légitimiste fut
décisif dans sa vie. Il y gagna des convictions, un parti, le goût
de la politique, des velléités de fortune et de gloire. C'est la
gloire qui vient la première.

Quelques mois après sa sortie de chez le patron, ce titre de
secrétaire de Sagnier, qu'il portait comme ces acteurs qui
s'intitulent «de la Comédie-Française» pour y avoir figuré deux
fois, lui valut de défendre un petit journal légitimiste, le
_Furet_, très répandu dans le monde bien. Il le fit avec beaucoup
de succès et de bonheur. Venu là sans préparation, les mains dans
les poches, il parla pendant deux heures, avec une verve insolente
et tant de belle humeur qu'il força les juges à l'écouter jusqu'au
bout. Son accent, ce terrible grasseyement dont sa paresse l'avait
toujours empêché de se défaire, donnait du mordant à son ironie.

C'était une force, le rythme de cette éloquence bien méridionale,
théâtrale et familière, ayant surtout la lucidité, la lumière
large qu'on trouve dans les oeuvres des gens de là-bas comme dans
leurs paysages limpides jusqu'au fond.

Naturellement le journal fut condamné, et paya en amendes et en
prison le grand succès de l'avocat. Ainsi dans certaines pièces
qui croulent, menant auteur et directeur à la ruine, un acteur se
taille une réputation. Le vieux Sagnier, qui était venu
l'entendre, l'embrassa en pleine audience. «Laissez-vous passer
grand homme, mon cher Numa,» lui dit-il, un peu surpris d'avoir
couvé cet oeuf de gerfaut. Mais le plus étonné fut encore
Roumestan, sortant de là comme d'un rêve, sa parole en écho dans
ses oreilles bourdonnantes, pendant qu'il descendait tout étourdi
le vaste escalier sans rampes du Palais.

Après ce succès, cette ovation, une pluie de lettres élogieuses,
les sourires jaunes des confrères, l'avocat put se croire lancé,
attendit patiemment les affaires dans son cabinet sur la cour,
devant le maigre feu de veuve allumé par son concierge, mais rien
ne vint, sauf quelques invitations à dîner de plus et un jolie
bronze de chez Barbedienne offert par la rédaction du _Furet_. Le
nouveau grand homme se trouvait en face des mêmes difficultés, des
mêmes incertitudes d'avenir. Ah! ces professions dites libérales,
qui ne peuvent amorcer, appeler la clientèle, ont de durs
commencements avant que dans le petit salon d'attente acheté à
crédit, aux meubles mal rembourrés, à la pendule symbolique
flanquée de candélabres dégingandés, vienne s'asseoir le défilé
des clients sérieux et payants. Roumestan fut réduit à donner des
leçons de droit dans le monde légitimiste et catholique; mais ce
travail lui semblait au-dessous de sa réputation, de ses succès à
la Conférence, des éloges dont on enguirlandait son nom dans les
journaux du parti.

Ce qui l'attristait plus encore, ce qui lui faisait sentir sa
misère, c'était ce dîner qu'il lui fallait aller chercher chez
Malmus, lorsqu'il n'avait pas d'invitation dehors ou que l'état de
sa bourse lui défendait l'entrée des restaurants à la mode. La
même dame de comptoir s'incrustait entre les mêmes bols à punch,
le même poêle en faïence ronflait près du casier aux pipes, et les
cris, les accents, les barbes noires de tous les midis s'agitaient
là comme jadis; mais sa génération ayant disparu, il regardait
celle-ci avec les yeux prévenus qu'a la maturité d'un homme sans
position pour les vingt ans qui le chassent en arrière. Comment
avait-il pu vivre au milieu de pareilles niaiseries? Bien sûr
qu'autrefois les étudiants n'étaient pas aussi bêtes. Leur
admiration même, leurs frétillements de bons chiens naïfs autour
de sa notoriété lui étaient insupportables. Pendant qu'il
mangeait, le patron du café, très fier de son pensionnaire,
venait, s'asseoir près de lui sur le divan rouge fané qu'il
secouait à toutes les quintes de son asthme, tandis qu'à la table
voisine s'installait une grande fille maigre, la seule figure qui
restât de jadis, figure osseuse, sans âge, connue au quartier sous
le nom de «l'Ancienne à tous» et à qui quelque bon garçon
d'étudiant aujourd'hui marié, retourné au pays, avait, en s'en
allant, ouvert un compte chez Malmus. Broutant depuis tant
d'années autour du même piquet, la pauvre créature ne savait rien
du dehors, ignorait les succès de Roumestan, lui parlait sur un
ton de commisération comme à un éclopé, un retardataire de la même
promotion qu'elle:

«Eh ben! ma pauvre vieille, ça boulotte?... Tu sais, Pompon est
marié... Laboulbène a permuté, passé substitut à Caen.»

Roumestan répondait à peine, s'étouffait à mettre les morceaux
doubles et, s'en allant par les rues du quartier toutes bruyantes
de brasseries, de débits de prunes, sentait l'amer d'une vie ratée
et comme une impression de déchéance.

Quelques années se passèrent ainsi, pendant lesquelles son nom
grandit, s'affirma, toujours sans autre profit que des réductions
de chez Barbedienne, puis il fut appelé à défendre un négociant
d'Avignon qui avait fait fabriquer des foulards séditieux, je ne
sais quelle députation en rond autour du comte de Chambord, assez
confuse dans l'impression maladroite du tissu, mais soulignée d'un
imprudent H. V. entouré d'un écusson. Roumestan joua une bonne
scène de comédie, s'indigna qu'on pût voir là-dedans la moindre
allusion politique. H. V., mais c'était Horace Vernet, présidant
une commission de l'Institut!

Cette tarasconnade eut un succès local qui fit plus pour son
avenir que toutes les réclames parisiennes, et avant tout lui
gagna les sympathies actives de la tante Portal. Cela se traduisit
d'abord par un envoi d'huile d'olive et de melons blancs, ensuite
une foule d'autres provisions suivirent figues, poivrons, et des
canissons d'Aix, et de la poutargue des Martigues, des jujubes,
des azeroles, des caroubes, fruits gamins, insignifiants, dont la
vieille dame raffolait et que l'avocat laissait pourrir dans le
fond d'une armoire. Quelque temps après, une lettre arriva, qui
avait dans sa grosse écriture de plume d'oie la brusquerie
d'accent, les cocasseries d'expression de la tante et trahissait
son esprit brouillon par l'absence absolue de ponctuation, les
sauts prompts d'une idée à une autre.

Numa crut pourtant démêler que la bonne femme voulait le marier
avec la fille d'un conseiller à la cour d'appel de Paris, M. Le
Quesnoy, dont la dame -- une demoiselle Soustelle d'Aps -- avait
été élevée avec elle chez les soeurs de la Calade... grande
fortune..., la personne jolie, bravette, l'air un peu refréjon,
mais le mariage réchaufferait tout ça. Et s'il se faisait, ce
mariage, qu'est-ce qu'elle donnerait tante Portal à son Numa? Cent
mille francs en bon argent _tin-tin_, le jour des noces.

Sous les provincialismes du langage, il y avait là une proposition
sérieuse, si sérieuse que le surlendemain Numa recevait une
invitation à dîner des Le Quesnoy. Il s'y rendit, un peu ému. Le
conseiller, qu'il rencontrait souvent au palais, était un des
hommes qui l'impressionnaient le plus. Grand, mince, le visage
hautain, d'une pâleur morbide, l'oeil aigu, fouilleur, la bouche
connue scellée, le vieux magistrat, originaire de Valenciennes et
qui semblait lui-même fortifié, casematé par Vauban, le gênait de
toute sa froideur d'homme du Nord. La haute situation qu'il devait
à ses beaux ouvrages sur le droit pénal, à sa grande fortune, à
l'austérité de sa vie, situation qui aurait été plus considérable
encore sans l'indépendance de ses opinions et l'isolement farouche
où il s'enfermait depuis la mort d'un fils de vingt ans, toutes
ces circonstances passaient devant les yeux du Méridional, pendant
qu'il montait, un soir de septembre 1865, le large escalier de
pierre à rampe ouvragée de l'hôtel Le Quesnoy, un des plus anciens
de la place Royale.

Le grand salon où on l'introduisit, la solennité des hauts
plafonds que rejoignaient les portes par la peinture légère de
leurs trumeaux, les tentures droites de lampes à raies aurore et
fauve, encadrant les fenêtres ouvertes sur un balcon antique et
tout un angle rose des bâtiments briquetés de la place n'étaient
pas pour dissiper son impression. Mais l'accueil de madame Le
Quesnoy le mit bien vite à l'aise. Cette petite femme au sourire
triste et bon, emmitouflée et toute lourde de rhumatismes dont
elle souffrait depuis qu'elle habitait Paris, gardait l'accent,
les habitudes de son cher Midi, l'amour de tout ce qui le lui
rappelait. Elle fit asseoir Roumestan auprès d'elle et dit en le
regardant tendrement dans le demi-jour: «C'est tout le portrait
d'Évélina.» Ce petit nom de tante Portal, que Numa n'était plus
habitué à entendre, le toucha comme un souvenir d'enfance. Depuis
longtemps, madame Le Quesnoy avait envie de connaître le neveu de
son amie, mais la maison était si triste, leur deuil les avait mis
tellement à part du monde, de la vie! Maintenant ils se décidaient
à recevoir un peu, non que leur douleur fût moins vive, mais à
cause de leurs filles, de l'aînée surtout qui allait avoir vingt
ans; et se tournant vers le balcon où couraient des rires de
jeunesse, elle appela: «Rosalie... Hortense... venez donc... Voilà
M. Roumestan.»

Dix ans après cette soirée, il se rappelait l'apparition
soufflante et calme, dans le cadre de la haute fenêtre et la
lumière tendre du couchant, de cette belle jeune fille rajustant
sa coiffure que les jeux de la petite soeur avaient dérangée, et
venant à lui les yeux clairs, le regard droit, sans le moindre
embarras coquet.

Il se sentit tout de suite en confiance, en sympathie.

Une ou deux fois pourtant, pendant le dîner, au hasard de la
conversation, Numa crut saisir dans l'expression du beau profil au
teint pur placé près de lui un frisson hautain qui passait, sans
doute cet air _refréjon_, dont parlait la tante Portal et que
Rosalie tenait de sa ressemblance avec son père. Mais la petite
moue de la bouche entr'ouverte, le froid bleu du regard
s'adoucissaient bien vite dans une attention bienveillante, un
charme de surprise qu'on n'essayait pas même de cacher. Née et
élevée à Paris, mademoiselle Le Quesnoy s'était toujours senti une
aversion déterminée pour le Midi, dont l'accent, les moeurs, le
paysage entrevus pendant des voyages de vacances lui étaient
également antipathiques. Il y avait là comme un instinct de race
et un sujet de tendres querelles entre la mère et la fille.

«Jamais je n'épouserai un homme du Midi,» disait Rosalie en riant,
et elle s'en était fait un type bruyant, grossier et vide, de
ténor d'opéra ou de placier de vins de Bordeaux à tête expressive
et régulière. Roumestan se rapprochait bien un peu de cette claire
vision de petite Parisienne railleuse; mais sa parole chaude,
musicale, prenant ce soir-là dans la sympathie environnante une
force irrésistible, exaltait, affinait sa physionomie. Après
quelques propos tenus à demi-voix entre voisins de table, ces
hors-d'oeuvre de la conversation qui circulent avec les marinades
et le caviar, la causerie devenue générale, on parla des dernières
fêtes de Compiègne et de ces chasses travesties, où les invités
figuraient en seigneurs et dames Louis XV. Numa, qui connaissait
les idées libérales du vieux Le Quesnoy, se lança dans une
improvisation superbe, presque prophétique, montra cette cour en
figuration du cirque, écuyères et palefreniers, chevauchant sous
un ciel d'orage, se ruant à la mort du cerf au milieu des éclairs
et des lointains coups de foudre; puis en pleine fête le déluge,
l'hallali noyé, tout le mardi gras monarchique finissant dans un
pataugeage de sang et de boue.

Peut-être le morceau n'était-il pas tout à fait neuf, peut-être
Roumestan l'avait-il essayé déjà à la Conférence. Mais jamais son
entrain, son accent d'honnêteté en révolte n'avaient éveillé nulle
part l'enthousiasme subitement visible dans le regard limpide et
profond qu'il sentit se tourner vers lui, pendant que le doux
visage de madame Le Quesnoy s'allumait d'un rayon de malice et
semblait demander à sa fille: «Eh. bien, comment le trouves-tu,
l'homme du Midi?»

Rosalie était prise. Dans le retentissement de sa nature tout
intérieure, elle subissait la puissance de cette voix, de ces
pensées généreuses s'accordant si bien à sa jeunesse, à sa passion
de liberté et de justice. Comme les femmes qui, au théâtre,
identifient toujours le chanteur avec sa cavatine, l'acteur avec
son rôle, elle oubliait la part qu'il fallait laisser au virtuose.
Oh! si elle avait su quel néant faisait le fond de ces phrases
d'avocat, comme les galas de Compiègne le touchaient peu et qu'il
n'aurait fallu qu'une invitation au timbre impérial pour le
décider à se mêler à ces cavalcades, où sa vanité, ses instincts
de jouisseur et de comédien se seraient satisfaits à l'aise! Mais
elle était toute au charme. La table lui semblait agrandie,
transfigurés les visages las et somnolents des quelques convives,
un président de chambre, un médecin de quartier; et lorsqu'on
passa dans le salon, le lustre, allumé pour la première fois
depuis la mort de son frère, lui causa l'éblouissement chaud d'un
vrai soleil. Le soleil, c'était Roumestan. Il ranimait le
majestueux logis, chassait le deuil, le noir amoncelé dans tous
les coins, ces atomes de tristesse qui flottent aux vieilles
demeures, allumait les facettes des grandes glaces et rendait la
vie aux délicieux trumeaux évanouis depuis cent ans.

-- Vous aimez la peinture, monsieur?

-- Oh mademoiselle, si je l'aime!...

La vérité, c'est qu'il n'y entendait rien; mais, là-dessus comme
sur toutes choses, il avait un magasin d'idées, de phrases
toujours prêtes, et pendant qu'on installait les tables de jeu, la
peinture lui était un bon prétexte pour causer de tout près avec
la jeune fille, en regardant les vieux décors du plafond et
quelques toiles de maîtres pendues aux boiseries Louis XIII,
admirablement conservées. Des deux, Rosalie était l'artiste.
Grandie dans un milieu d'intelligence et de goût, la vue d'un beau
tableau, d'une sculpture rare lui causaient une émotion spéciale
et frémissante, plutôt ressentie qu'exprimée, à cause d'une grande
réserve de nature et de ces fausses admirations mondaines, qui
empêchent les vraies de se montrer. À les voir ensemble pourtant,
et l'assurance éloquente avec laquelle l'avocat pérorait, ses
grands gestes de métier en face de l'air attentif de Rosalie, on
eût dit quelque maître fameux, faisant la leçon à son disciple.

-- «Maman, est-ce qu'on peut entrer dans ta chambre?... Je
voudrais montrer à monsieur le panneau des chasses.»

À la table de whist, il y eut un coup d'oeil furtif et
interrogateur de la mère vers celui qu'elle appelait avec une
indicible intonation de renoncement d'humilité «Monsieur Le
Quesnoy»; et sur un léger signe du conseiller, déclarant la chose
convenable, elle acquiesça à son tour. Ils traversèrent un couloir
tapissé de livres, et se trouvèrent dans la chambre des parents,
majestueuse et centenaire comme le salon. Le panneau des chasses
était au-dessus d'une petite porte finement sculptée.

-- On ne peut rien voir, dît la jeune fille.

Elle éleva le flambeau à deux, branches, qu'elle avait pris à une
table de jeu, et, la main haute, le buste tendu, elle éclairait le
panneau représentant une Diane, le croissant au front, au milieu
de ses chasseresses, dans un paysage élyséen. Mais avec ce geste
de Canéphore, qui mettait une double flamme au-dessus de sa
coiffure simple, de ses yeux clairs, avec son sourire hautain, la
svelte envolée de son corps de vierge, elle était plus Diane que
la déesse elle-même. Roumestan la regardait, et pris à ce charme
pudique, à cette candeur de vraie jeunesse, il oubliait qui elle
était, ce qu'il faisait là, ses rêves de fortune et d'ambition.
Une folie lui venait de tenir dans ses bras cette taille souple,
de baiser ces cheveux fins, dont l'odeur délicate l'étourdissait,
d'emporter cette belle enfant, pour en faire le charme et le
bonheur de toute sa vie; et quelque chose l'avertissait que, s'il
tentait cela, elle se laisserait faire, qu'elle était à lui, bien
à lui, vaincue, conquise le premier jour. Flamme et vent du Midi,
vous êtes irrésistibles.

III

L'ENVERS D'UN GRAND HOMME

(Suite)

S'il y eut jamais deux êtres peu faits pour vivre ensemble, ce
furent bien ces deux-là. Opposés d'instincts, d'éducation, de
tempérament, de race, n'ayant la même pensée sur rien, c'était le
Nord et le Midi en présence, et sans espoir de fusion possible. La
passion vit de ces contrastes, elle en rit quand on les lui
signale, se sentant la plus forte; mais au train journalier de
l'existence, au retour monotone des journées et des nuits sous le
même toit, la fumée de cette ivresse qui fait l'amour se dissipe,
et l'on se voit, et l'on se juge.

Dans le nouveau ménage, le réveil ne vint pas tout de suite, du
moins pour Rosalie. Clairvoyante et sensée sur tout le reste, elle
demeura longtemps aveugle devant Numa, sans comprendre à quel
point elle lui était supérieure. Lui, eut bientôt fait de se
reprendre. Les fougues du Midi sont rapides en raison directe de
leur violence. Puis le Méridional est tellement convaincu de
l'infériorité de la femme qu'une fois marié, sûr de son bonheur,
il s'y installe en maître, en pacha, acceptant l'amour comme un
hommage, et trouvant que c'est déjà bien beau; car enfin, d'être
aimé, cela prend du temps, et Numa était très occupé, avec le
nouveau train de vie que nécessitaient son mariage, sa grande
fortune, la haute situation au Palais du gendre de Le Quesnoy.

Les cent mille francs de la tante Portal avaient servi à payer
Malmus, le tapissier, à passer l'éponge sur cette navrante et
interminable vie de garçon, et la transition lui sembla double, de
l'humble _frichti_ sur la banquette de velours élimé, près de
_l'ancienne à tous_, à la salle à manger de la rue Scribe, où il
présidait, en face de son élégante petite Parisienne, les
somptueux dîners qu'il offrait aux princes de la basoche et du
chant. Le Provençal aimait la vie brillante, le plaisir gourmand
et fastueux; mais il l'aimait surtout chez lui, sous la main, avec
cette pointe de débraillé qui permet le cigare et l'histoire
salée. Rosalie accepta tout, s'accommoda de la maison ouverte, de
la table mise à demeure, dix, quinze convives tous les soirs, et
rien que des hommes, des habits noirs, parmi lesquels sa robe
claire faisait tache, jusqu'au moment où, le café servi, les
boîtes de havanes ouvertes, elle cédait la place aux discussions
politiques, aux rires lippus d'une fin de dîner de garçons.

Les maîtresses de maison seules savent ce qu'un décor pareil,
installé tous les jours, cache de dessous compliqués, de
difficultés de service. Rosalie s'y débattait sans une plainte,
tâchait de régler de son mieux ce désordre, emportée dans l'élan
de son terrible grand homme qui l'agitait de toutes ses
turbulences, et, de temps en temps, souriait à sa petite femme
entre deux tonnerres. Elle ne regrettait qu'une chose, c'était de
ne pas l'avoir assez à elle. Même au déjeuner, à ce déjeuner
matinal des avocats talonné par l'heure de l'audience, il y avait
toujours l'ami entre eux, ce compagnon dont l'homme du Midi ne
pouvait se passer, l'éternel donneur de réplique nécessaire au
jaillissement de ses idées, le bras où il s'appuyait
complaisamment, auquel il confiait sa serviette trop lourde en
allant au Palais.

Ah! comme elle l'aurait accompagné volontiers au delà des ponts,
comme elle aurait été heureuse, les jours de pluie, de venir
l'attendre dans leur coupé et de rentrer tous deux, bien serrés,
derrière la buée tremblante des vitres. Mais elle n'osait plus le
lui demander, sûre qu'il y aurait toujours un prétexte, un rendez-
vous donné, dans la salle des Pas-Perdus, à l'un des trois cents
intimes dont le Méridional disait d'un air attendri:

«Il m'adore... Il se jetterait au feu pour moi...»

C'était sa façon de comprendre l'amitié. Du reste, aucun choix
dans ses relations. Sa facile humeur, la vivacité de son caprice
le jetaient à la tête du premier venu et le reprenaient aussi
lestement. Tous les huit jours, une toquade nouvelle, un nom qui
revenait dans toutes les phrases, que Rosalie inscrivait
soigneusement, à chaque repas, sur la petite carte historiée du
menu, puis qui disparaissait, tout à coup, comme si la
personnalité du monsieur s'était trouvée aussi fragile, aussi
facilement flambée que les coloriages du petit carton.

Parmi ces amis de passage, un seul tenait bon, moins un ami qu'une
habitude d'enfance, car Roumestan et Bompard étaient nés dans la
même rue. Celui-ci faisait partie de la maison, et la jeune femme,
dès son mariage, trouva installé chez elle, à la place d'honneur,
comme un meuble de famille, ce maigre personnage à tête de
palikare, au grand nez d'aigle, aux yeux en billes d'agate dans
une peau gaufrée, safranée, un cuir de Cordoue tailladé de ces
rides spéciales aux grimes, aux pitres, à tous les visages forcés
par des contorsions continuelles. Pourtant, Bompard n'avait jamais
été comédien. Un moment, il chanta dans les choeurs aux Italiens,
et c'est là que Numa l'avait retrouvé. Sauf ce détail, impossible
de rien préciser sur cette existence ondoyante. Il avait tout vu,
fait tous les métiers, était allé partout. On ne parlait pas
devant lui d'un homme célèbre, d'un événement fameux, sans qu'il
affirmât: «C'est mon ami...» ou «J'y étais..., j'en viens...» Et
tout de suite une histoire à preuve.

En mettant ses récits bout à bout, on arrivait à des combinaisons
stupéfiantes; Bompard, dans la même année, commandait une
compagnie de déserteurs polonais et tcherkesses au siège de
Sébastopol, dirigeait la chapelle du roi de Hollande, du dernier
bien avec la soeur du roi, ce qui lui avait valu six mois de
casemate à la forteresse de la Haye, mais ne l'empêchait pas,
toujours à la même date, de pousser une pointe de Laghouat à
Gadamès, en plein désert africain... Tout cela, débité avec un
fort accent du Midi tourné au solennel, très peu de gestes, mais
des jeux de physionomie mécaniques, fatigants à regarder comme les
évolutions du verre cassé dans un kaléidoscope.

Le présent de Bompard n'était pas moins obscur et mystérieux que
son passé. Où vivait-il? de quoi? Tantôt il parlait de grandes
affaires d'asphalte, d'un morceau de Paris à bitumer d'après un
système économique; puis subitement, tout à sa découverte d'un
infaillible remède contre le phylloxera, il n'attendait qu'une
lettre du ministère pour toucher la prime de cent mille francs,
régler sa note à la petite crémerie où il mangeait et dont il
avait rendu les patrons à moitié fous avec son mirage enragé
d'espérances extravagantes.

Ce Méridional en délire faisait la joie de Roumestan. Il
l'emmenait toujours avec lui, s'en servait comme d'un plastron, le
poussant, le chauffant, mettant sa folie en verve. Quand Numa
s'arrêtait pour parler à quelqu'un sur le boulevard, Bompard
s'écartait d'un pas digne avec le geste de rallumer son cigare. On
le voyait aux enterrements, aux premières, demandant tout affairé:
«Avez-vous vu Roumestan?» Il arrivait à être aussi connu que lui.
À Paris, ce type de suiveur est assez fréquent, tous les gens
connus traînent après eux un Bompard, qui marche dans leur ombre
et s'y découpe une sorte de personnalité. Par hasard, le Bompard
de Roumestan en avait une absolument à lui. Mais Rosalie ne
pouvait souffrir ce comparse de son bonheur, toujours entre elle
et son mari, remplissant les rares moments où ils auraient pu être
seuls. Les deux amis parlaient ensemble un patois qui la mettait à
part, riaient de plaisanteries locales intraduisibles. Ce qu'elle
lui reprochait surtout, c'était ce besoin de mentir, ces
inventions, auxquelles elle avait cru d'abord, tellement
l'imposture restait étrangère à cette nature droite et franche,
dont le plus grand charme était l'accord harmonieux de la parole
et de la pensée, accord sensible dans la sonorité, l'assurance de
sa voix de cristal.

«Je ne l'aime pas... c'est un menteur...» disait-elle d'un accent
profondément indigné, qui amusait beaucoup Roumestan. Et,
défendant son ami:

«Mais non, ce n'est pas un menteur..., c'est un homme
d'imagination, un dormeur éveillé, qui parle ses rêves... Mon pays
est plein de ces gens-là... C'est le soleil, c'est l'accent...
Vois ma tante Portal... Et moi-même, à chaque instant, si je ne me
surveillais pas...»

Une petite main protestait, lui fermait la bouche: «Tais-toi,
tais-toi... Je ne t'aimerais plus si tu étais de ce Midi-là.»

Il en était bien pourtant; et malgré la tenue parisienne, le
vernis mondain qui le comprimait, elle allait le voir sortir ce
terrible Midi, routinier, brutal, illogique. La première fois, ce
fut à propos de religion: là-dessus, comme sur tout le reste,
Roumestan avait la tradition de sa province. Il était le Provençal
catholique, qui ne pratique pas, ne va jamais à l'église que pour
chercher sa femme à la fin de la messe, reste dans le fond près du
bénitier, de l'air supérieur d'un papa à un spectacle d'ombres
chinoises, ne se confesse qu'en temps de choléra, mais se ferait
pendre ou martyriser pour cette foi non ressentie, qui ne modère
en rien ni ses passions ni ses vices.

En se mariant, il savait que sa femme était du même culte que lui,
que le curé de Saint-Paul avait eu pour eux des éloges en rapport
avec les cierges, les tapis, les étalages de fleurs d'un mariage
de première classe. Il n'en demanda pas plus long. Toutes les
femmes qu'il connaissait, sa mère, ses cousines, la tante Portal,
la duchesse de San-Donnino, étaient des catholiques ferventes.
Aussi fut-il très surpris, après quelques mois de mariage, de voir
que Rosalie ne pratiquait pas. Il lui en fit l'observation:

-- Vous n'allez donc jamais à confesse?

-- Non, mon ami, dit-elle, sans s'émouvoir... ni vous non plus, à
ce que je vois.

-- Oh! moi, ce n'est pas la même chose.

-- Pourquoi?

Elle le regardait avec des yeux si sincèrement, si lumineusement
étonnés; elle avait si peu l'air de se douter de son infériorité
de femme! Il ne trouva rien à répondre, et la laissa s'expliquer.
Oh! ce n'était pas une libre-penseuse, un esprit fort. Élevée dans
un excellent pensionnat de Paris, un prêtre de Saint-Laurent pour
aumônier, jusqu'à dix-sept ans, jusqu'à sa sortie de pension, et
même à la maison pendant quelques mois encore, elle avait continué
ses pratiques religieuses à côté de sa mère, une dévote du Midi;
puis un jour, quelque chose s'était brisé en elle, elle avait
déclaré à ses parents la répulsion insurmontable que lui causait
le confessionnal. La mère eût essayé de vaincre ce qu'elle croyait
un caprice; mais M. Le Quesnoy s'était interposé.

«Laissez, laissez... Cela m'a pris comme elle, au même âge
qu'elle.»

Et dès lors elle n'avait plus eu à prendre avis et direction que
de sa jeune conscience. Parisienne d'ailleurs, femme du monde,
ayant horreur des indépendances de mauvais goût; si Numa tenait à
aller à l'église, elle l'accompagnerait comme elle avait
accompagné sa mère bien longtemps, sans toutefois consentir au
mensonge, à la grimace de croyances qu'elle n'avait plus.

Il l'écoutait plein de stupeur, épouvanté d'entendre de telles
choses, dites par elle et avec une énergique affirmation de son
être moral qui déroutait toutes les idées du Méridional sur la
dépendance féminine.

«Tu ne crois donc pas en Dieu? fit-il de son plus beau creux
d'avocat, le doigt levé solennellement vers les moulures du
plafond. Elle eut un cri: «Est-ce que c'est possible?» si
spontané, si sincère, qu'il valait un acte de foi. Alors il se
rejeta sur le monde, les convenances sociales, la solidarité de
l'idée religieuse et monarchique. Toutes ces dames pratiquaient,
la duchesse, madame d'Escarbès; elles recevaient leur confesseur à
leur table en soirée. Cela ferait un effet déplorable si l'on
savait... Il s'arrêta, comprenant qu'il pataugeait, et la
discussion en resta là. Deux ou trois dimanches de suite, il mit
une grande affectation à conduire sa femme à la messe, ce qui
valut à Rosalie l'aubaine d'une promenade au bras de son mari.
Mais il se lassa vite du régime, prétexta des affaires et cessa
toute manifestation catholique.

Ce premier malentendu ne troubla en rien le ménage. Comme si elle
avait voulu se faire pardonner, la jeune femme redoubla de
prévenances, de soumission ingénieuse et toujours souriante. Peut-
être, moins aveugle qu'aux premiers jours, pressentait-elle
confusément des choses qu'elle n'osait même pas s'avouer, mais
elle était heureuse, malgré tout, parce qu'elle voulait l'être,
parce qu'elle vivait dans les limbes où le changement d'existence,
la révélation de leur destinée de femme jette les jeunes mariées,
encore enveloppées de ces rêves, de ces incertitudes qui sont
comme les lambeaux des tulles blancs de la robe de noces. Le
réveil ne pouvait tarder. Il fut pour elle affreux et brusque.

Un jour d'été, -- ils passaient la belle saison à Orsay, dans la
propriété des Le Quesnoy, -- Rosalie, son père et son mari partis
pour Paris comme ils faisaient chaque matin, s'aperçut qu'il lui
manquait un petit modèle de layette à laquelle elle travaillait.
Une layette, mon Dieu, oui. On en vend de superbes toutes faites;
mais les vraies mères, celles qui le sont d'avance, aiment à
coudre, à tailler elles-mêmes, et, à mesure que le carton s'emplit
où s'entassent les parures de l'enfant, à sentir qu'elles hâtent
sa venue, que chaque point les rapproche de la naissance espérée.
Pour rien au monde, Rosalie n'aurait voulu se priver de cette
joie, n'aurait permis qu'une autre mit la main à l'oeuvre
gigantesque entreprise depuis cinq mois, depuis qu'elle avait été
sûre de son bonheur. Là-bas, à Orsay, sur le banc où elle
travaillait dans l'ombre d'un grand catalpa, c'était un étalage de
petits bonnets qu'on essayait sur le poing, de petites robes de
flanelle, de brassières qui, avec leurs manches droites,
figuraient la vie et les gestes gourds de la toute petite
enfance... Et justement ce modèle qui manquait.

«Envoie ta femme de chambre...» disait la mère... La femme de
chambre, allons donc!... Est-ce qu'elle saurait?... «Non, non, j'y
vais moi-même... Je ferai mes emplettes avant midi... Puis j'irai
surprendre Numa et manger la moitié de son déjeuner.»

L'idée de ce repas de garçon avec son mari dans l'appartement de
la rue Scribe à demi fermé, les rideaux enlevés, les housses sur
les meubles, l'amusait comme une escapade. Elle en riait toute
seule, en montant -- ses courses faites -- l'escalier sans tapis
de la maison parisienne en été, et se disait, mettant avec
précaution la clef dans la serrure pour le surprendre: «J'arrive
un peu tard...Il aura déjeuné.»

Il ne restait plus, en effet, dans la salle à manger, que les
débris d'un petit festin gourmand à deux couverts, et le valet de
chambre en jaquette à carreaux installé devant la table, en train
de vider les bouteilles et les plats. Elle ne vit rien d'abord que
sa partie manquée, par sa faute. Ah! si elle n'avait pas tant
flâné dans ce magasin, devant les jolies babioles à broderie et à
dentelle.

«Monsieur est sorti?»

La lenteur du domestique à répondre, la pâleur subite de cette
large face impudente, s'aplatissant entre de longs favoris, ne la
frappait pas encore. Elle n'y voyait que l'émoi du serviteur pris
le nez dans son vol et sa gourmandise. Il fallut bien dire
pourtant que monsieur était encore là... et en affaires... et
qu'il en aurait pour longtemps. Mais que tout cela fut long à
bégayer, quelles mains tremblantes il avait, cet homme, pour
débarrasser la table et mettre le couvert de sa maîtresse.

«Est-ce qu'il a déjeuné seul?

-- Oui, madame... C'est-à-dire... avec M. Bompard.»

Elle regardait une dentelle noire jetée sur une chaise. Le drôle
la voyait aussi, et leurs yeux se rencontrant sur ce même objet,
ce fut comme un éclair pour elle. Brusquement, sans un mot, elle
s'élança, traversa le petit salon d'attente, fut droit à la porte
du cabinet, l'ouvrit grande et tomba raide. Ils ne s'étaient pas
même enfermés.

Et si vous aviez vu la femme, ses quarante ans de blonde
esquintée, marqués en couperose sur une tête aux lèvres minces,
aux paupières fripées comme une peau de vieux gant; sous les yeux,
en balafres violettes, les cicatrices d'une vie de plaisirs, des
épaules carrées, une vilaine voix. Seulement, elle était noble...
La marquise d'Escarbès!... et, pour l'homme du Midi, cela tenait
lieu de tout, le blason lui cachait la femme. Séparée de son mari
par un procès scandaleux, brouillée avec sa famille et les grandes
maisons du faubourg, madame d'Escarbès s'était ralliée à l'empire,
avait ouvert un salon politique, diplomatique, vaguement policier,
où venaient, sans leurs femmes, les personnages les plus huppés
d'alors; puis après deux ans d'intrigues, quand elle se fut créé
un parti, des influences, elle songea à faire appel. Roumestan,
qui avait plaidé pour elle en première instance, ne pouvait guère
refuser de la suivre. Il hésitait cependant à cause des opinions
très affichées. Mais la marquise s'y prit de telle sorte et la
vanité de l'avocat fut tellement flattée de cette façon de s'y
prendre, que toutes ses résistances tombèrent. Maintenant l'appel
étant proche, ils se voyaient tous les jours, tantôt chez lui,
tantôt chez elle, menant l'affaire en partie double et vivement.

Rosalie faillit mourir de cette horrible découverte qui
l'atteignait tout à coup dans sa sensibilité douloureuse de femme
à la veille d'être mère, portant deux coeurs, deux foyers de
souffrance en elle. L'enfant fut tué net, la mère survécut. Mais
lorsque, après trois jours d'anéantissement, elle retrouva toute
sa mémoire pour souffrir, ce fut une crise de larmes, un flot amer
que rien ne pouvait arrêter ni tarir. Sans un cri, sans une
plainte, quand elle avait fini de pleurer sur la trahison de
l'ami, de l'époux, ses larmes redoublaient devant le berceau vide
où dormaient, seuls, les trésors de la layette sous des rideaux à
transparent bleu. Le pauvre Numa était presque aussi désespéré.
Cette grande espérance d'un petit Roumestan, de «l'aîné», toujours
paré d'un prestige dans les familles provençales, détruite,
anéantie par sa faute; ce pâle visage de femme noyé dans une
expression de renoncement; ce chagrin aux dents serrées, aux
sanglots sourds lui fendait l'âme, si différent de ses
manifestations et de la grosse sensibilité à fleur de peau qu'il
montrait, assis au pied du lit de sa victime, les yeux gros, les
lèvres tremblantes. «Rosalie... allons, voyons...» Il ne trouvait
que cela à dire, mais que de choses dans cet «allons...,
voyons...» prononcé avec l'accent du Midi facilement apitoyé. On
entendait là-dessous «Ne te chagrine donc pas, ma pauvre bête...
Est-ce que ça vaut la peine? Est-ce que ça m'empêche de t'aimer?»

C'est vrai qu'il l'aimait autant que sa légèreté lui permettait un
attachement durable. Il ne rêvait personne autre qu'elle pour
tenir sa maison, le soigner, le dorloter. Lui qui disait si
ingénument: «J'ai besoin d'un dévouement près de moi!» il se
rendait bien compte que celui-là était le plus complet, le plus
aimable qu'il pût désirer et l'idée de le perdre l'épouvantait. Si
ce n'est pas cela de l'amour!

Hélas! Rosalie s'imaginait toute autre chose. Sa vie était brisée,
l'idole à bas, la confiance pour toujours perdue. Et pourtant elle
pardonna. Elle pardonna par pitié, comme une mère cède à l'enfant
qui pleure, qui s'humilie; aussi pour la dignité de leur nom, pour
le nom de son père que le scandale d'une séparation aurait sali,
et parce que, les siens la croyant heureuse, elle ne pouvait leur
ôter cette illusion. Par exemple, ce pardon accordé si
généreusement, elle l'avertit qu'il n'eût pas à y compter s'il
renouvelait l'outrage. Plus jamais! ou alors leurs deux vies
séparées cruellement, radicalement, devant tous!... Ce fut
signifié d'un ton, avec un regard où les fiertés de la femme
prenaient leur revanche de toutes les convenances et entraves
sociales.

Numa comprit, jura de ne plus recommencer, et sincèrement. Il
frémissait encore d'avoir risqué son bonheur, ce repos auquel il
tenait tant, pour un plaisir qui ne satisfaisait que sa vanité. Et
le soulagement d'être débarrassé de sa grande dame, de cette
marquise à gros os qui -- le blason à part -- ne parlait guère
plus à ses sens que «l'ancienne à tous» du café Malmus, de n'avoir
plus de lettres à écrire, de rendez-vous à fixer, l'évanouissement
de toute cette friperie sentimentale et tarabiscotée qui allait si
peu à son sans-gêne, l'épanouissait presque autant que la clémence
de sa femme, la paix intérieure reconquise.

Heureux, il le fut comme auparavant. Il n'y eut rien de changé aux
apparences de leur vie. Toujours la table mise et le même train de
fêtes et de réceptions où Roumestan chantait, déclamait, faisait
la roue sans se douter que, près de lui, deux beaux yeux
veillaient, large ouverts, éclaircis sous de vraies larmes. Elle
le voyait maintenant son grand homme, tout en gestes, en paroles,
bon et généreux par élans, mais d'une bonté courte, faite de
caprice, d'ostentation et d'un coquet désir de plaire. Elle
sentait le peu de fond de cette nature hésitante dans ses
convictions comme dans ses haines; par-dessus tout elle
s'effrayait, pour elle et pour lui, de cette faiblesse cachée sous
de grands mots et des éclats de voix, faiblesse qui l'indignait,
mais en même temps la rattachait à lui, par ce besoin de
protection maternelle où la femme appuie son dévouement quand
l'amour est parti. Et, toujours prête à se donner, à se dévouer
malgré la trahison, elle n'avait qu'une peur secrète: «Pourvu
qu'il ne me décourage pas!»

Clairvoyante comme elle était, Rosalie s'aperçut vite du
changement qui se faisait dans les opinions de son mari. Ses
relations avec le faubourg se refroidissaient. Le gilet nankin du
vieux Sagnier, la fleur de lys de son épingle à cravate, ne lui
inspiraient plus la même vénération. Il trouvait que cette grande
intelligence baissait. C'était son ombre qui siégeait à la
Chambre, une ombre somnolente rappelant assez bien la Légitimité
et ses torpeurs séreuses, voisines de la mort... Ainsi Numa
évoluait tout doucement, entr'ouvrait sa porte à des notabilités
impérialistes, rencontrées dans le salon de madame d'Escarbès,
dont l'influence avait préparé ce virement. «Prends garde à ton
grand homme... je crois qu'il mue...» disait le conseiller à sa
fille, un jour que la verve gouailleuse de l'avocat s'était
amusée, à table, du parti de Frohsdorf, qu'il comparaît au Pégase
en bois de Don Quichotte immobile et cloué sur place, pendant que
son cavalier, les yeux bandés, s'imaginait faire une longue route
en plein azur.

Elle n'eut pas à le questionner longtemps. Tout dissimulé qu'il
pût être, ses mensonges, -- qu'il dédaignait de soutenir par des
complications ou des finesses, -- gardaient un abandon qui le
livrait tout de suite. Entrant un matin dans son cabinet, elle le
surprit très absorbé dans la composition d'une lettre, pencha sa
tête au niveau de la sienne:

«À qui écris-tu?»

Il bégaya, essaya de trouver quelque chose, et, pénétré par ce
regard obsédant comme une conscience, il eut un élan de franchise
forcée... C'était en style maigre et emphatique, ce style de
barreau qui gesticule avec de grandes manches, une lettre à
l'Empereur, par laquelle il acceptait le poste de Conseiller
d'État. Cela commençait ainsi: _Vendéen du Midi, grandi dans la
foi monarchique et le culte respectueux du passé, je ne crois pas
forfaire à l'honneur ni à ma conscience..._

-- Tu n'enverras pas ça!... dit-elle vivement.

Il commença par s'emporter, parler de haut, brutal, en vrai
bourgeois d'Aps discutant dans son ménage. De quoi se mêlait-elle,
à la fin des fins? Qu'est-ce qu'elle y entendait? Est-ce qu'il la
tourmentait, lui, sur la forme de ses chapeaux ou ses patrons de
robes nouvelles? Il tonnait, comme à l'audience, devant la
tranquillité muette, presque méprisante, de Rosalie, qui laissait
passer toutes ces violences, débris d'une volonté détruite
d'avance, à sa merci. C'est la défaite des exubérants, ces crises
qui les fatiguent et les désarment.

-- Tu n'enverras pas cette lettre, reprit-elle... Ce serait mentir
à ta vie, à tes engagements...

-- Des engagements?... Et envers qui?

-- Envers moi... Rappelle-toi comment nous nous sommes connus,
comment tu m'as pris le coeur avec tes révoltes, tes belles
indignations contre la mascarade impériale. Et de tes opinions, je
me souciais encore moins que d'une ligne de conduite adoptée et
droite, une volonté d'homme que j'admirais en toi...

Il se défendit. Devait-il donc se morfondre toute la vie dans un
parti gelé, sans ressort, un camp abandonné sous la neige? Ce
n'était pas lui, d'ailleurs, qui allait à l'Empire, mais l'Empire
qui venait vers lui. L'Empereur était un excellent homme, plein
d'idées, très supérieur à l'entourage... Et tous les bons
prétextes des défections. Rosalie n'en acceptait aucun, et, sous
la félonie de son évolution, lui en montrait la maladresse. «Tu ne
vois donc pas comme ils sont inquiets tous ces gens-là, comme ils
sentent le terrain miné, creusé autour d'eux. Le moindre choc, une
pierre détachée, et tout croule... Dans quel bas-fond!...»

Elle précisait, donnait des détails, résumait ce qu'une
silencieuse recueille et médite des propos d'après dîner quand les
hommes, groupés à part, laissent leurs femmes, intelligentes ou
non, languir dans ces conversations banales que la toilette, les
médisances mondaines ne suffisent pas toujours à animer. Roumestan
s'étonnait «Drôle de petite femme!» Où avait-elle pris tout ce
qu'elle disait là? Il n'en revenait pas qu'elle fût si forte, et,
dans un de ces vifs retours qui sont l'attrait de ces caractères à
outrance, il prenait à deux mains cette tête raisonneuse, mais
d'un si charmant éclat de jeunesse, et l'enveloppant d'une pluie
de baisers tendres:

«Tu as raison, cent fois raison..., c'est le contraire qu'il faut
écrire...»

Il allait déchirer son brouillon, seulement il y avait là une
phrase de début qui lui plaisait, et qui pouvait servir encore, en
la modifiant un peu comme ceci: _Vendéen du Midi, grandi dans la
foi monarchique et le culte respectueux du passé, je croirais
forfaire à l'honneur et à ma conscience en acceptant le poste que
Votre Majesté..._

Ce refus, très poli, mais très ferme, publié par les journaux
légitimistes, valut à Roumestan une situation toute nouvelle, fit
de son nom le synonyme de fidélité incorruptible. «Indécousable!»
disait le _Charivari_, dans une amusante caricature montrant la
toge du grand avocat violemment disputée et tirée entre tous les
partis. Quelque temps après, l'Empire s'effondrait et lorsque
l'Assemblée de Bordeaux se réunit, Numa Roumestan eut à choisir
entre trois départements du Midi qui l'avaient élu député,
uniquement à cause de sa lettre. Ses premiers discours, d'une
éloquence un peu soufflée, eurent bientôt fait de lui le chef de
toutes les droites. Ce n'était que la petite monnaie du vieux
Sagnier qu'on avait là; mais, par ce temps de races moyennes, les
pur-sang se font rares, et le nouveau leader triompha, aux bancs
de la Chambre, aussi aisément que jadis sur les divans du père
Malmus.

Conseiller général de son département, idole du Midi tout entier,
rehaussé encore par la magnifique situation de son beau-père passé
premier président à la Cour de cassation depuis la chute de
l'empire, Numa était évidemment destiné à devenir ministre un jour
ou l'autre. En attendant, grand homme pour tout le monde excepté
pour sa femme, il promenait sa jeune gloire entre Paris,
Versailles et la Provence, aimable, familier, bon enfant,
emportant son auréole en voyage, mais la laissant volontiers dans
son carton à chapeau comme un claque de cérémonie.

IV

UNE TANTE DU MIDI -- SOUVENIRS D'ENFANCE

La maison Portal, qu'habite le grand homme d'Aps pendant ses
séjours en Provence, compte parmi les curiosités de l'endroit.
Elle figure au Guide Joanne avec le temple du Junon, les arènes,
le vieux théâtre, la tour des Antonins, anciens vestiges de la
domination romaine dont la ville est très fière et qu'elle
époussette soigneusement. Mais du vieux logis provincial ce n'est
pas la porte charretière, lourde, cintrée, bossuée d'énormes têtes
de clous, ni les autres fenêtres hérissées de grilles en
broussailles, de fers de lances emphatiques, qu'on fait admirer
aux étrangers; seulement le balcon du premier étage, un étroit
balcon aux noires ferrures en encorbellement au-dessus du porche.
De là Roumestan parle et se montre à la foule quand il arrive; et
toute la ville pourrait en témoigner, la rude poigne de l'orateur
a suffi pour donner ces courbes capricieuses, ce renflement
original au balcon jadis droit comme une règle.

«Té! vé!... Il a pétri le fer, notre Numa!»

Ils vous disent cela, les yeux hors de la tête, avec un roulement
d'r -- _pétrrri le ferrr_ -- qui ne permet pas l'ombre d'un doute.

La race est fière en terre d'Aps, et bonne enfant; mais d'une
vivacité d'impressions, d'une intempérance de langue dont la tante
Portal, vrai type de la bourgeoisie locale, peut donner et résumer
l'idée. Énorme, apoplectique, tout le sang afflué aux joues
tombantes, lie de vin, en contraste avec une peau d'ancienne
blonde, ce qu'on voit du cou très blanc, du front où de belles
coques soignées, d'un argent mat, sortent d'un bonnet à rubans
mauves, le corsage agrafé de travers, mais imposant tout de même,
l'air majestueux, le sourire agréable, ainsi vous apparaît d'abord
madame Portal dans le demi-jour de son salon toujours
hermétiquement clos selon la mode du Midi; vous diriez un portrait
de famille, une vieille marquise de Mirabeau bien à sa place dans
cet ancien logis bâti il y a cent ans par Gonzague Portal,
conseiller maître au parlement d'Aix. On trouve encore en Provence
de ces physionomies de maisons et de gens d'autrefois, comme si
par ces hautes portes à trumeaux le siècle dernier venait de
sortir laissant pris dans l'entre-bâillure un pan de sa robe à
falbalas.

Mais en causant avec la tante, si vous avez le malheur de
prétendre que les protestants valent les catholiques, ou qu'Henri
V n'est pas près de monter sur le trône, le vieux portrait
s'élance violemment de son cadre, et les veines du cou gonflées,
ses mains irritées dérangeant à poignée la belle ordonnance de ses
coques lisses, prend une effroyable colère mêlée d'injures, de
menaces, de malédictions, une de ces colères célèbres dans la
ville et dont on cite des traits bizarres. À une soirée chez elle,
le domestique renverse un plateau chargé de verres; tante Portal
crie, se monte peu à peu, arrive à coups de reproches et de
lamentations au délire violent où l'indignation ne trouve plus de
mots pour s'exprimer. Alors s'étranglant avec ce qui lui reste à
dire, ne pouvant frapper le maladroit serviteur qui s'est
prudemment enfui, elle relève sa jupe de soie sur sa tête, s'y
cache, y étouffe ses grognements et ses grimaces de fureur, sans
souci de montrer aux invités ses dessous empesés et blancs de
grosse dame.

Dans tout autre endroit du monde, on l'eût traité de folle; mais
en Aps, pays des têtes bouillantes, explosibles, on se contente de
trouver que madame Portal «a le verbe haut». C'est vrai qu'en
traversant la place Cavalerie, par ces après-midi paisibles où le
chant des cigales, quelques gammes de piano animent seuls le
silence claustral de la ville, on entend, trahie par les auvents
de l'antique demeure, d'étranges exclamations de la dame secouant
et activant son monde «monstre... assassin..., bandit..., voleur
d'effets de prêtres... je te coupe un bras... je t'arrache la peau
du ventre.» Des portes battent, des rampes d'escalier tremblent
sous les hautes voûtes sonores, blanchies à la chaux, des fenêtres
s'ouvrent avec fracas comme pour laisser passer les lambeaux
arrachés des malheureux domestiques qui n'en continuent pas moins
leur service, accoutumés à ces orages et sachant bien que se sont
là de simples façons de parler.

En fin de compte une excellente personne, passionnée, généreuse,
avec ce besoin de plaire, de se donner, de se mettre en quatre,
qui est un des côtés de la race et dont Numa avait éprouvé les
bons effets. Depuis sa nomination de député, la maison de la place
Cavalerie était à lui, sa tante se réservant uniquement le droit
de l'habiter jusqu'à sa mort. Et quelle fête pour elle que
l'arrivée de ses Parisiens, le train des aubades, des sérénades,
des réceptions, des visites, dont la présence du grand homme
remplissait sa vie solitaire, avide d'exubérance. Puis elle
adorait sa nièce Rosalie de tout le contraste de leurs deux
natures, de tout le respect que lui imposait la fille du président
Le Quesnoy, le premier magistrat de France.

Et vraiment il fallait à la jeune femme une indulgence singulière,
ce culte de la famille qu'elle tenait de ses parents, pour
supporter pendant deux grands mois les fantaisies, les surprises
fatigantes de cette imagination en désordre, toujours surexcitée,
aussi mobile que ce gros corps était paresseux. Assise dans le
vestibule frais comme une cour mauresque, où se concentrait une
odeur de moisi de renfermé, Rosalie, une broderie aux doigts, en
Parisienne qui ne sait pas rester inactive, écoutait, des heures
durant, les confidences surprenantes de la grosse dame plongée
dans un fauteuil en face d'elle, les bras ballants, les mains
vides pour mieux gesticuler, ressassant à en perdre haleine la
chronique de la ville entière, ses histoires avec ses bonnes, son
cocher, dont elle faisait selon l'heure et son caprice des
perfections ou des monstres, se passionnant toujours pour ou
contre quelqu'un, et, à court de griefs, accablant son antipathie
du jour des accusations les plus effroyables, les plus
romanesques, d'inventions noires ou sanglantes, dont sa tête était
farcie comme les Annales de la propagation de la Foi. Heureusement
Rosalie, en vivant près de son Numa, avait pris l'habitude de ces
frénésies de paroles. Cela passait bien au-dessous de sa songerie.
À peine se demandait-elle comment, si réservée, si discrète, elle
avait pu entrer dans une pareille famille de comédiens, drapés de
phrases, débordant de gestes; et il fallait que l'histoire fût
bien forte pour qu'elle l'arrêtât d'un «oh! ma tante...»
distraitement jeté.

-- Au fait, vous avez raison, ma petite. J'exagère peut-être un
peu.

Mais l'imagination tumultueuse de la tante se remettait vite à
courir sur une piste aussi folle, avec une mimique expressive,
tragique ou burlesque, qui plaquait tour à tour à sa large face
les deux masques du théâtre antique. Elle ne se calmait que pour
raconter son unique voyage à Paris et les merveilles du passage du
«Somon» où elle était descendue dans un petit hôtel adopté par
tous les commerçants du pays, et ne prenant air que sous
l'étouffant vitrage chauffé en melonnière. Dans toutes les
histoires parisiennes de la dame, ce passage apparaissait comme
son centre d'évolution, l'endroit élégant, mondain par excellence.

Ces conversations fastidieuses et vides avaient pour les pimenter,
le français le plus amusant, le plus bizarre, dans lequel des
poncifs, des fleurs sèches de vieilles rhétoriques se mêlaient à
d'étranges provençalismes, madame Portal détestant la langue du
cru, ce patois admirable de couleur et de sonorité qui vibre comme
un écho latin par-dessus la mer bleue et que parlent seuls là-bas
le peuple et les paysans. Elle était de cette bourgeoisie
provençale qui traduit «Pécaïré» par «Péchère» et s'imagine parler
plus correctement. Quand le cocher Ménicle (Dominique) venait
dire, à la bonne franquette: «Voù baia de civado au chivaou...[2]«,
on prenait un air majestueux pour lui répondre: «Je ne comprends
pas... parlez français, mon ami.» Alors Ménicle, sur un ton
d'écolier: «Je vais bayer dé civade au chivau... -- C'est bien...
Maintenant j'ai compris.» Et l'autre s'en allait convaincu qu'il
avait parlé français. Il est vrai que, passé Valence, le peuple du
Midi ne connaît guère que ce français-là.

En outre, tante Portal accrochait tous les mots, non au gré de sa
fantaisie, mais selon les us d'une grammaire locale, prononçait
_déligence_ pour diligence, _achéter_, _anédote_, un _régitre_.
Une taie d'oreiller s'appelait pour elle une _coussinière_, une
ombrelle était une _ombrette_, la chaufferette qu'elle tenait sous
ses pieds en toute saison, une _banquette_. Elle ne pleurait pas,
elle _tombait des larmes;_ et, quoique très _enlourdie_, ne
mettait _pas plus de demi-heure_ pour faire son tour de ville. Le
tout agrémenté de ces menues apostrophes sans signification
précise dont les Provençaux sèment leurs discours, de ces copeaux
qu'ils mettent entre les phrases pour en atténuer, exalter ou
soutenir l'accent multiple: «_Aie, ouie, avai, açavai, au moins,
pas moins, différemment, allons!..._»

Ce mépris de la dame du Midi pour l'idiome de sa province s'étend
aux usages, aux traditions locales, jusqu'aux costumes. De même
que tante Portal ne voulait pas que son cocher parlât provençal,
elle n'aurait pas souffert chez elle une servante avec le ruban,
le fichu arlésiens. «Ma maison n'est pas un _mas_, ni une
filature,» se disait-elle. Elle ne leur permettait pas davantage
de «portait _chapo_...» Le chapeau, en Aps, c'est le signe
distinctif, hiérarchique, d'une ascendance bourgeoise; lui seul
donne le titre de madame qu'on refuse aux personnes du commun. Il
faut voir de quel air supérieur la femme d'un capitaine en
retraite ou d'un employé de la mairie à huit cents francs par an,
qui fait son marché elle-même, parle du haut d'une gigantesque
capote à quelque richissime fermière de Crau, la tête serrée sous
sa cambrésine garnie de vraies dentelles antiques. Dans la maison
Portal, les dames portaient chapeau depuis plus d'un siècle. Cela
rendait la tante très dédaigneuse au pauvre monde et valut une
terrible scène à Roumestan quelques jours après la fête des
Arènes.

C'était un vendredi matin, pendant le déjeuner. Un déjeuner du
Midi, frais et gai à l'oeil, rigoureusement maigre, -- car tante
Portal était à cheval sur ses commandements, -- faisant alterner
sur la nappe les gros poivrons verts et les figues sanglantes, les
amandes et les pastèques ouvertes en gigantesques magnolias roses,
les tourtes aux anchois, et ces petits pains de pâte blanche comme
on n'en trouve que là-bas, tous plats légers, entre les alcarazas
d'eau fraîche et les fiasques de vin doux, tandis qu'au dehors
cigales et rayons vibraient et qu'une barre blonde glissait par un
entrebâillement dans l'immense salle à manger sonore et voûtée
comme un réfectoire de couvent.

Au milieu de la table, deux belles côtelettes pour Numa fumaient
sur un réchaud. Bien que son nom fût béni dans les congrégations,
mêlé à toutes les prières, ou peut-être à cause de cela même, le
grand homme d'Aps avait une dispense de Monseigneur et faisait
gras, seul de la famille, découpant de ses mains robustes la chair
saignante avec sérénité, sans s'inquiéter de sa femme et de sa
belle-soeur, qui s'abreuvaient, comme tante Portal, de figues et
de melons d'eau. Rosalie s'y était habituée; ce maigre orthodoxe
de deux jours par semaine faisait partie de sa corvée annuelle,
comme le soleil, la poussière, le mistral, les moustiques, les
histoires de la tante et les offices du dimanche à Sainte-
Perpétue. Mais Hortense commençait à se révolter de toutes les
forces de son jeune estomac; et il fallait l'autorité de la grande
soeur pour lui fermer la bouche sur ces saillies d'enfant gâtée
qui bouleversaient toutes les idées de madame Portal à l'endroit
de l'éducation, de la bonne tenue des demoiselles. La jeune fille
se contentait de manger ces broutilles en roulant des yeux
comiques, la narine éperdument ouverte vers la côtelette de
Roumestan, et murmurant tout bas, rien que pour Rosalie:

-- Comme ça tombe!... Justement j'ai monté à cheval ce matin...
J'ai une faim de grande route.

Elle gardait encore son amazone qui allait bien à sa taille
longue, souple, comme le petit col garçon à sa figure mutine,
irrégulière, tout animée de la course au grand air. Et sa
promenade du matin l'ayant mise en goût:

-- À propos, Numa... Et Valmajour, quand irons-nous le voir?

-- Qui ça, Valmajour? fit Roumestan, dont la cervelle fuyante
avait déjà perdu le souvenir du tambourinaire... Té, c'est vrai,
Valmajour... Je n'y pensais plus... Quel artiste!

Il se montait, revoyait les arceaux des arènes virant et
farandolant au rythme sourd du tambourin qui l'agitait de mémoire,
lui bourdonnait au creux de l'estomac. Et, subitement décidé:

-- Tante Portal, prêtez-nous donc la berline...Nous allons partir
après déjeuner.

Le sourcil de la tante se fronça sur deux gros yeux flambant comme
ceux d'une idole japonaise.

-- La berline... Avaï!... Et pourquoi faire?... Au moins, tu ne
vas pas mener tes dames chez ce joueur de tutu-panpan.

Ce «tutu-panpan» rendait si bien le double instrument, fifre et
tambour, que Roumestan se mit à rire. Mais Hortense prit la
défense du vieux tambourin provençal avec beaucoup de vivacité. De
ce qu'elle avait vu dans le Midi, cela surtout l'avait
impressionnée. D'ailleurs ce ne serait pas honnête de manquer de
parole à ce brave garçon. «Un grand artiste, Numa..., vous l'avez
dit vous-même!»

-- Oui, oui, vous avez raison, soeurette... Il faut y aller.

Tante Portal, suffoquée, ne comprenait pas qu'un homme comme son
neveu, un député, se dérangeât pour des paysans, des _ménagers_,
des gens qui, de père en fils, jouaient du flûtet dans les fêtes
de village. Toute à son idée, elle avançait une lippe dédaigneuse,
mimait les gestes du musicien, les doigts écartés sur un flûtet
imaginaire, l'autre main tapant sur la table. Du joli monde à
montrer à des demoiselles!... Non, il n'y avait que ce Numa...
Chez les Valmajour, bonne sainte mère des anges!... Et s'exaltant,
elle commençait à les charger de tous les crimes, à en faire une
famille de monstres, historique et sanglante comme la famille
Trestaillon, quand elle aperçut, de l'autre côté de la table,
Ménicle, qui était du pays des Valmajour et l'écoutait, de face,
tous les traits écarquillés d'étonnement. Aussitôt, d'une voix
terrible, elle lui commanda de _s'aller changer_ bien vite, et de
tenir la berline prête pour deux heures _manque un quart_. Toutes
les colères de la tante finissaient de la même façon.

Hortense jeta sa serviette et courut embrasser la grosse femme sur
les deux joues. Elle riait, sautait de joie: «Dépêchons-nous,
Rosalie...»

Tante Portal regarda sa nièce:

-- Ah çà! Rosalie, j'espère bien que vous n'allez pas courir les
routes avec ces enfants?

-- Non, non, ma tante... je reste près de vous, répondit la jeune
femme, tout en souriant de la physionomie de vieux parent que son
infatigable obligeance, sa résignation aimable avait fini par lui
donner dans la maison.

À l'heure dite, Ménicle était prêt; mais on le laissait aller
devant, rendez-vous pris sur la place des Arènes, et Roumestan
partait à pied avec sa belle-soeur, curieuse et fière de voir Aps,
au bras du grand homme, la maison où il était né, de reprendre par
les rues avec lui les traces de sa petite enfance et de sa
jeunesse.

C'était l'heure de la sieste. La ville dormait, déserte et
silencieuse, bercée par le mistral, soufflant en grands coups
d'éventails, aérant, vivifiant l'été chaud de Provence, mais
rendant la marche difficile, surtout le long du _cours_ où rien ne
l'entravait, où il pouvait courir en tournant, encercler toute la
petite cité avec des beuglements de taureau lâché. Serrée des deux
mains au bras de son compagnon, Hortense s'en allait, la tête
basse, éblouie et suffoquée, heureuse pourtant de se sentir
entraînée, soulevée par ces rafales arrivant comme des vagues dont
elles avaient les cris, les plaintes, l'éclaboussement poudreux.
Parfois il fallait s'arrêter, se cramponner aux cordes tendues de
loin en loin contre les remparts pour les jours de grand vent. De
ces trombes où volaient des écorces et des graines de platane, de
cette solitude le _cours_ élargi prenait un air de détresse,
encore tout souillé des débris du récent marché, cosses de melon,
litières, mannes vides, comme si dans le Midi le mistral seul
était chargé du balayage. Roumestan voulait rejoindre vite la
voiture; mais Hortense s'acharnait à la promenade, et haletante,
déroutée par cette bourrasque qui enroulait trois fois autour de
son chapeau son voile de gaze bleue, collait devant sa marche son
costume court de voyageuse, elle disait:

-- Comme c'est drôle, les natures...! Rosalie, elle, déteste le
vent. Elle dit que ça lui éparpille les idées, l'empêche de
penser. Moi, le vent m'exalte, me grise...

-- C'est comme moi... criait Numa, les yeux pleins d'eau, retenant
son chapeau qui fuyait. Et tout à coup, à un tournant:

«Voilà ma rue... c'est ici que je suis né...»

Le vent tombait, ou plutôt se faisait moins sentir, soufflant
encore au loin, comme on entend du fond du port aux eaux calmes
les détonations de la mer sur les brisants. C'était dans une rue
assez large, pavée de cailloux pointus, sans trottoir, une
maisonnette obscure et grise entre un couvent d'Ursulines ombragé
de grands platanes et un ancien hôtel d'apparence seigneuriale
portant des armes incrustées et cette inscription: «Hôtel de
Rochemaure.» En face, un monument très vieux, sans caractère,
bordé de colonnes frustes, de torses de statues, de pierres
tumulaires criblées de chiffres romains, s'intitulait «Académie»
en lettres dédorées au-dessus d'un portail vert. C'est là que
l'illustre orateur avait vu le jour le 15 juillet 1832; et l'on
aurait pu faire plus d'un rapprochement de son talent étriqué,
classique, de sa tradition catholique et légitimiste à cette
maison de petit bourgeois besogneux flanquée d'un couvent, d'un
hôtel seigneurial et regardant une académie de province.

Roumestan se sentait ému, comme chaque fois que la vie le mettait
en face de sa personnalité. Depuis bien des années, trente ans
peut-être, il n'était pas venu là. Il avait fallu la fantaisie de
cette petite fille... L'immobilité des choses le frappait. Il
reconnaissait aux murs la trace d'un arrêt de volet que de sa main
d'enfant il faisait tourner chaque matin en passant. Alors les
fûts de colonnes, les précieux tronçons de l'Académie jetaient aux
mêmes places leurs ombres classiques; les lauriers-roses de
l'hôtel avaient cette même odeur amère, et il montrait à Hortense
l'étroite fenêtre d'où la maman Roumestan lui faisait signe quand
il revenait de l'école des frères: «Monte vite, le père est
rentré.» Et le père n'aimait pas à attendre.

-- Comment, Numa, c'est sérieux?... vous avez été chez les frères?

-- Oui, soeurette, jusqu'à douze ans... à douze ans, tante Portal
m'a mis à l'Assomption, le pensionnat le plus chic de la ville...
mais ce sont les ignorantins qui m'ont appris à lire, là-bas, dans
cette grande baraque aux volets jaunes.

Il se rappelait en frémissant le seau plein de saumure sous la
chaire, dans lequel trempaient les férules pour rendre le cuir
plus cinglant, l'immense classe carrelée où l'on récitait les
leçons à genoux, où pour la moindre punition on se tramait,
tendant et retirant la main, jusqu'au frère droit et rigide dans
sa rugueuse soutane noire relevée sous les bras par l'effort du
coup, frère Boute-à-cuire, comme on l'appelait, parce qu'il
s'occupait aussi de la cuisine, et le «han!» du cher frère, et la
brûlure au bout des petits doigts pleins d'encre, que la douleur
poignait d'un fourmillement de piqûres. Et comme Hortense
s'indignait de la brutalité de ces punitions, Roumestan en
racontait d'autres plus féroces; quand il fallait par exemple
balayer à coup de langue le carreau fraîchement arrosé, sa
poussière devenue boue et souillant, mettant à vif le palais
tendre des coupables.

-- Mais c'est affreux... Et vous défendez ces gens-là!... Vous
parlez pour eux à la Chambre!

-- Ah! mon enfant... ça, c'est la politique... fit Roumestan sans
se troubler.

Tout en causant, ils suivaient un dédale de ruelles obscures,
orientales, où de vieilles femmes dormaient sur la pierre de leur
porte, d'autres rues moins sombres, mais traversées dans leur
largeur par le claquement de grandes bandes de calicot imprimé,
balançant des enseignes: _Mercerie, draperie, chaussures_; ils
arrivaient ainsi à ce qu'on appelle à Aps la placette, un carré
d'asphalte en liquéfaction sous le soleil, entouré de magasins
clos à cette heure et muets, au bord desquels, dans l'ombre courte
des murs, des décrotteurs ronflaient, la tête sur leur boîte à
cirer, les membres répandus comme des noyés, épaves de la tempête
qui secouait la ville. Un monument inachevé décorait le milieu de
la placette. Hortense voulant savoir ce qu'attendait ce marbre
blanc et veuf, Roumestan sourit un peu gêné:

«Toute une histoire!» dit-il en hâtant le pas.

La municipalité d'Aps lui avait voté une statue, mais les libéraux
de _l'Avant-garde_ ayant blâmé très fort cette apothéose d'un
vivant, ses amis n'avaient osé passer outre. La statue était toute
prête, on attendait sa mort probablement pour la poser. Certes il
est glorieux de penser que vos funérailles auront un lendemain
civique, que l'on ne sera tombé que pour se relever en marbre ou
en bronze; mais ce socle vide, éblouissant sous le soleil, faisait
à Roumestan, chaque fois qu'il passait là, l'effet d'un majestueux
tombeau de famille, et il fallut la vue des Arènes pour le tirer
de ses idées funèbres. Le vieil amphithéâtre dépouillé de
l'animation bruyante du dimanche, rendu à sa solennité de ruine
inutile et grandiose, montrait à travers les grilles serrées ses
larges corridors humides et froids, où le sol s'abaissait par
endroits, où les pierres se descellaient sous le pas des siècles.

«Comme c'est triste!» disait Hortense, regrettant le tambourin de
Valmajour; mais ce n'était pas triste pour Numa. Son enfance avait
vécu là ses meilleures heures tout en joies et en désirs. Oh! les
dimanches de courses de taureaux, la flânerie autour des grilles
avec d'autres enfants pauvres comme lui, n'ayant pas les dix sous
pour prendre un billet. Dans le soleil ardent de l'après-midi, le
mirage du plaisir défendu, ils regardaient le peu que leur
laissaient voir les lourdes murailles, un coin de cirque, les
jambes chaussées de bas éclatants des toreros, les sabots furieux
de la bête, la poussière du combat s'envolant avec les cris, les
rires, les bravos, les beuglements, le grondement du monument
plein. L'envie d'entrer était trop forte. Alors les plus hardis
guettaient le moment où la sentinelle s'éloignait; et l'on se
glissait avec un petit effort entre deux barreaux.

«Moi, je passais toujours,» disait Roumestan épanoui. Toute
l'histoire de la vie se résumait bien dans ces deux mots: soit
chance ou adresse, si étroite que fût la grille, le Méridional
avait toujours passé.

«C'est égal, ajouta-t-il en soupirant, j'étais plus mince
qu'aujourd'hui.» Et son regard allait, avec une expression de
regret comique, du grillage serré des arcades au large gilet blanc
où ses quarante ans sonnés bedonnaient ferme.

Derrière l'énorme monument, la berline attendait abritée du vent
et du soleil. Il fallut réveiller Ménicle endormi sur son siège,
entre deux paniers de provisions, dans sa lourde lévite bleu de
roi.

Mais, avant de monter, Roumestan montra de loin à sa belle-soeur
une ancienne auberge, _Au Petit Saint Jean, messageries et
roulages_, dont la maçonnerie blanche, les hangars large ouverts
tenaient tout un coin de la place des Arènes, encombrée de
pataches dételées et poudreuses, de charrettes rurales basculées,
les brancards en l'air, sous leurs bâches grises:

-- Regardez ça, soeurette, dit-il avec émotion... C'est là que je
me suis embarqué pour Paris, il y a vingt et un ans... Nous
n'avions pas le chemin de fer alors. On prenait la diligence
jusqu'à Montélimar, puis le Rhône... Dieu! que j'étais content et
que votre grand Paris m'épouvantait... C'était le soir, je me
rappelle...

Il parlait vite, sans ordre, les souvenirs se pressant à mesure.

-- ... Le soir, dix heures, en novembre... Une lune si claire...
Le conducteur s'appelait Fouque, un personnage! ... Pendant qu'il
attelait, nous nous promenions de long en large avec Bompard...
Bompard, vous savez bien... Nous étions déjà grands amis. Il
était, du moins s'imaginait être élève en pharmacie, et comptait
venir me rejoindre... Nous faisions des projets, des rêves de vie
ensemble, à s'aider pour arriver plus tôt... En attendant, il
m'encourageait, me donnait des conseils, étant plus âgé... Toute
ma peur, c'était d'être ridicule... Tante Portal m'avait fait
faire pour la route un grand manteau, ce qu'on appelait un
raglan... J'en doutais un peu de mon raglan de tante Portal...
Alors Bompard me faisait marcher devant lui... Té! je vois encore
mon ombre à côté de moi... Et, gravement, avec cet air qu'il a, il
me disait: «Tu peux aller, mon bon, tu n'es pas ridicule...» Ah!
jeunesse, jeunesse...

Hortense, qui maintenant craignait de ne plus sortir de cette
ville où le grand homme trouvait sous chaque pierre un retard
éloquent, le poussait doucement vers la berline:

-- Si nous montions, Numa... Nous causerions aussi bien en
route...

V

VALMAJOUR

De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux
heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux
vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le
mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote
ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici il ne rugissait plus
comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes; mais
libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée
où quelques _mas_ perdus, une ferme isolée, toute grise dans un
bouquet vert, semblaient l'éparpillement d'un village par la
tempête, il passait en fumée sur le ciel, en embruns rapides sur
les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait
papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui
soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues,
il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux
longues feuilles bruissantes donnant l'illusion d'un ruisseau
frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à
court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur
africaine montant du sol, que dissipait bien vite la saine et
vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de
l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, au fond de
tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes
féeriques.

On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier
venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées
aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Ville-des-
Baux courbée sous un grand _couffin_ d'herbes aromatiques, la
cagoule d'un moine mendiant, besace au dos, rosaire aux cuisses,
le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien
un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en
toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et
clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière.
Eh bien, le mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux
misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de
belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les «dia!
hue!» des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de
ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des
pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par
l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes
lyriques débordant par les deux portières:

_Beau soleil de la Provence,_
_Gai compère du mistral..._

Puis, s'interrompant: «Hé! Ménicle... Ménicle!...

-- Monsieur Numa?

-- Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main
du Rhône?

-- Ça, monsieur Numa, c'est le _Jonjon_ de la reine Jeanne...

-- Ah! oui, c'est vrai... Je me rappelle... Pauvre Jonjon! Son nom
est aussi démantelé que lui.»

Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal; car il
savait à fond sa légende provençale... Cette tour ruinée et
roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille
encore que l'abbaye dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur
à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et
d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible
au flanc de la côte rocailleuse, par où les moines vers l'étang
luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes,
des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant,
que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des
couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais
descendant lever la dîme sur tous les biens de nature et les
villages environnants... Ah! le moyen âge de Provence, le beau
temps des trouvères et des cours d'amour... Maintenant les ronces
disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalaïs, avaient
laissé traîner leurs robes plates; les orfraies et les hiboux
miaulaient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce
pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles un
bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme un
frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?

Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-soeur et
la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après
quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques,
dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui
faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères
provençaux.

«Voilà Valmajour!» dit tout à coup le cocher de tante Portal, se
penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.

Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en
lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit, glissant, à
cause des touffes de lavande dont chaque tour de roue dégageait au
passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une
tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est
là que les Valmajour habitaient, de père en fils, depuis des
années et des années, sur l'emplacement du vieux château dont le
nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans
descendaient-ils des princes de Valmajour, alliés aux comtes de
Provence et à la maison des Baux? Cette supposition imprudemment
émise par Roumestan fut tout à fait du goût d'Hortense, qui
s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.

Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les
écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Valmajour était très
répandu dans la contrée; il y avait les Valmajour du haut et les
Valmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la
montagne. «Ça serait donc tous des grands seigneurs!...» Mais le
futé Provençal garda sa remarque pour lui. Et tandis qu'ils
avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la
jeune fille, que la conversation animée de Roumestan avait jetée
en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé,
apercevant là-haut une paysanne assise sur un contrefort au pied
des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des yeux pour
regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée
du hennin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.

L'illusion cessa à peine, lorsque les voyageurs descendant de
voiture se trouvèrent en face de la soeur du tambourinaire occupée
à tresser des claies en osier pour les vers à soie. Elle ne se
leva pas, quoique Ménicle lui eût crié de loin «Vé! Audiberte,
voilà des personnes pour ton frère.» Sa figure fine, régulière,
allongée et verte comme une olive à l'arbre ne marqua ni joie ni
surprise, garda l'expression concentrée qui rapprochait ses épais
sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entêté,
comme d'un lien très dur. Roumestan, un peu saisi de cette
réserve, se nomma: «Numa Roumestan... le député...

-- Oh! je vous connais bien... dit-elle gravement, et, laissant
son ouvrage en tas à côté d'elle: Entrez un moment... mon frère va
venir.»

Debout, la châtelaine perdait de son prestige. Très petite, toute
en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui
faisait tort à sa jolie tête finement relevée du petit bonnet
d'Arles et du large fichu de mousseline à plis bleuâtres. On
entra. Ce logis de paysans avait grand air, appuyé à une tour en
ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte
qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une
grande toile à carreaux tendue en portière à cause des moustiques.
La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creusé de
voussures, à la haute cheminée antique, ne recevait de lumière que
de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entrée.

Dans cette pénombre on distinguait le pétrin de bois noir, en
forme de sarcophage, sculpté d'épis et de fleurs, et surmonté de
sa _panière_ à claire-voie, à clochetons mauresques, où le pain se
tient au frais dans toutes les fermes provençales. Deux ou trois
images de piété, les saintes Marie, Marthe, et la Tarasque, le
cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accrochée à une
belle _moque_ de bois blanc sculptée par un berger, de chaque côté
de la cheminée la salière et la farinière complétaient l'ornement
de la vaste pièce avec une conque marine, pour rappeler les bêtes,
et dont la nacre étincelait sur le manteau du foyer. La table
longue s'étalait dans le sens de la salle, flanquée de bancs et
d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient, tout
noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la
portière de l'entrée.

-- Remettez-vous, monsieur, madame... vous allez faire le grand-
boire avec nous.

Le _Grand-boire_, c'est le goûter des paysans provençaux. Il se
sert en pleins champs, au lieu même du travail, sous un arbre
quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un fossé.
Mais Valmajour et son père travaillant tout près, sur leur bien,
venaient le faire à la maison. Et déjà la table les attendait,
deux ou trois petites assiettes creuses en terre jaune, des olives
confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la
coque en osier où se placent la bouteille et les verres, Roumestan
crut voir du vin.

«Vous avez donc encore de la vigne par ici?» demanda-t-il d'un air
aimable, essayant d'apprivoiser l'étrange petite sauvagesse. Mais,
à ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chèvre piquée par
un aspic, et sa voix fut tout de suite à un diapason de fureur. De
la vigne! Ah! oui, joliment!... Il leur en restait, de la
vigne!... Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus
petite, et encore il fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an.
De l'eau de la _roubine_, qui leur coûtait les yeux de la tête. Et
tout ça, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de
ces monstres de rouges et de leur république sans religion qui
avait déchaîné sur le pays toutes les abominations de l'enfer.

À mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient
plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convulsé et
grimaçant, la bouche tordue, le noeud des sourcils serré jusqu'à
faire un gros pli au milieu du front. Le plus drôle, c'est qu'elle
continuait à s'activer dans sa colère, préparait le feu, le café
de ses hommes, se levait, se baissait, ayant en main le soufflet,
la cafetière, ou des sarments tout enflammés qu'elle brandissait
comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit:
«Voilà mon frère...»

Le store rustique s'écartant laissa passer dans un flot de lumière
blanche la haute taille de Valmajour suivi d'un petit vieux à face
rase, calciné, contourné et noir comme un pied de vigne malade. Le
père ni le fils ne s'émurent plus qu'Audiberte des visiteurs
qu'ils recevaient, et sitôt la première reconnaissance, prirent
place autour du grand-boire renforcé de toutes les victuailles
tirées de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour
l'ancien s'allumaient de petites flammes égrillardes. Roumestan,
qui n'en revenait pas du peu d'impression qu'il produisait sur ces
paysans, parla tout de suite du grand succès de dimanche aux
Arènes. C'est cela qui avait dû faire plaisir au vieux père!...

«Sûrement, sûrement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec
son couteau... Mais moi aussi, de mon temps, j'en ai eu des prix
de tambourin.» Et dans son mauvais sourire se reconnaissait le
même tournement de bouche qu'avait la colère de sa fille tout à
l'heure. Très calme en ce moment, la paysanne était assise presque
a terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux, car, bien
que maîtresse au logis et maîtresse absolue, elle suivait l'usage
provençal qui ne permet pas aux femmes de prendre place à table
avec les hommes. Mais de cette position humiliée elle suivait
attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tête en attendant
parler de la fête aux Arènes. Elle n'aimait pas le tambourin,
elle. Ah! _nani_... Sa mère en était morte, du mauvais sang
qu'elle s'était fait avec la musique du papa... Tout ça, voyez-
vous, des métiers de riboteurs qui dérangeaient du travail,
coûtaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.

-- Eh bien! qu'il vienne à Paris, dit Roumestan... Je vous réponds
que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent...

Devant l'incrédulité de cette innocente, il tâcha de lui expliquer
ce que c'était que les caprices de Paris et combien il les payait
cher. Il raconta les anciens succès du père Mathurin, le joueur de
biniou, dans la _Closerie des genêts_. Et quelle différence entre
le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes
d'Esquimaux au bord de la mer Sauvage, et le tambourin de
Provence, si svelte, si élégant! C'est-à-dire que toutes les
Parisiennes en perdraient la tête, voudraient danser la
farandole... Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant
que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache
brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.

-- Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait gagner
tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.

Roumestan chercha un peu... Il ne pouvait pas dire bien
exactement... Dans les cent cinquante à deux cents francs...

-- Par mois? fit le père, enthousiasmé.

-- Hé! non, par jour...

Les trois paysans tressaillirent, puis se regardèrent. D'un autre
que de «Moussu Numa», député, membre du Conseil général, ils
auraient cru à une farce, à une _galéjade_, allons! Mais avec
celui-là, l'affaire devenait sérieuse... Deux cents francs par
jour!... _foutré_!... Le musicien était tout prêt, lui. La soeur,
plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signât un papier;
et, posément, les yeux baissés, de peur que leur éclat de lucre la
trahît, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour
était bien nécessaire à la maison, _Pécaïré_. Il menait le bien,
labourait, taillait la vigne, le père n'ayant plus la force.
Comment faire s'il partait?... Lui-même, tout seul à Paris, il se
languirait pour sûr. Et son argent, ses deux cents francs par
jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse?... Sa
voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas
la garde, qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses
tiroirs.

-- Eh bien! alors, dit Roumestan, venez à Paris avec lui.

-- Et la maison?

-- Louez-la, vendez-la... Vous en rachèterez une plus belle en
revenant.

Il s'arrêta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme pris d'un
remords de troubler le repos de ces braves gens: «Après tout, il
n'y a pas que l'argent dans la vie... Vous êtes heureux comme vous
êtes...»

Audiberte l'interrompit vivement: «Oh! heureux... L'existence est
bien pénible, allez! ce n'est plus comme dans les temps.» Elle
recommençait à geindre sur les vignes, la garance, le vermillon,
les vers à soie, toutes les richesses du pays disparues. Il
fallait trimer au soleil, travailler comme des satyres... Ils
avaient bien dans l'avenir l'héritage du cousin Puyfourcat, colon
en Algérie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algérie
d'Afrique... Et tout à coup l'astucieuse petite personne, pour
rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu trop
refroidi, dit à son frère félinement avec son intonation câline et
chantante:

-- _Qué_, Valmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire
plaisir à cette belle demoiselle?

Ah! fine mouche, elle ne s'était pas trompée. Au premier coup de
baguette, au premier trille emperlé, Roumestan fut repris et
délira. Le garçon jouait devant le mas, appuyé à la margelle d'un
vieux puits dont la ferrure en arc, enroulée d'un figuier sauvage,
encadrait merveilleusement sa taille élégante et son teint de
bistre. Les bras nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses
hardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus
noble encore qu'aux Arènes, où sa grâce s'endimanchait malgré tout
d'un vernis théâtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique,
poétisés du silence et de la solitude d'un beau paysage, éveillant
les ruines dorées de leur songe de pierre, volaient comme des
alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes, grises de lavandes
ou coupées de blé, de vigne morte, de mûriers aux larges feuilles
dont l'ombre commençait à s'allonger en devenant plus claire. Le
vent était tombé. Le soleil au déclin flambait sur la ligne
violette des Alpilles, jetait au creux des roches un vrai mirage
d'étangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout
l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre
ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du
tambourin semblaient la sonorité.

Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien
donjon, accoudée à un tronçon de colonnette abritant un grenadier
rabougri, écoutait et admirait, laissait voyager sa petite tête
romanesque toute pleine des légendes recueillies pendant le
chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses décombres,
dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de cloître
peuplés de belles au long corsage, au teint mat que la grande
chaleur ne colorait pas. Elle-même était princesse des Baux, avec
un joli nom de missel; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un
prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan.
«Adonc, la chanson finie,» comme il est dit dans les chroniques
des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tête un brin de
grenadier où pendait la fleur trop lourde de pourpre vive et le
tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment,
l'accrochait aux cordelettes de son tambour.

VI

MINISTRE!

Trois mois ont passé depuis ce voyage au mont de Cordoue.

Le parlement vient de s'ouvrir à Versailles sous un déluge de
novembre qui rejoint les bassins du parc au ciel bas, étouffé de
brume, enveloppe les deux Chambres de tristesse humide et
d'obscurité, mais ne refroidit pas les colères politiques. La
session s'annonce terrible. Des trains de députés, de sénateurs,
se croisent, se succèdent, sifflent, grondent, secouent leur fumée
menaçante, animés à leur manière des haines et des intrigues
qu'ils convoient sous des torrents de pluie; et, dans cette heure
de wagon, dominant le bruit des roues sur le fer, les discussions
continuent avec la même âpreté, la même fureur qu'à la tribune. Le
plus agité, le plus bruyant de tous, c'est Roumestan. Il a déjà
prononcé deux discours depuis la rentrée. Il parle dans les
commissions, dans les couloirs, à la gare, à la buvette, fait
trembler la toiture en vitrage des salons de photographie où se
réunissent toutes les droites. On ne voit que sa silhouette
remuante et lourde, sa grosse tête toujours en rumeur, la houle de
ses larges épaules redoutées du ministère qu'il est en train de
«tomber» selon les règles, en souple et vigoureux lutteur du Midi.
Ah! le ciel bleu, les tambourins, les cigales, tout le décor
lumineux des vacances, comme il est loin, fini, démonté! Numa n'y
songe pas une minute, pris dans le tourbillon de sa double vie
d'avocat et d'homme politique; car, à l'exemple de son vieux
maître Sagnier, en entrant à la Chambre, il n'a pas renoncé au
Palais, et tous les soirs, de six à huit heures, on se presse à la
porte de son cabinet de la rue Scribe.

Vous diriez une légation, ce cabinet de Roumestan. Le premier
secrétaire, bras droit du leader, son conseil, son ami, est un
excellent avocat d'affaires, appelé Méjean, Méridional comme tout
l'entourage de Numa, mais du Midi Cévenol, le Midi des pierres,
qui tient plus de l'Espagne que de l'Italie et garde en ses
allures, en ses paroles, la prudente réserve et le bon sens
pratique de Sancho. Trapu, robuste, déjà chauve, avec le teint
bilieux des grands travailleurs, Méjean fait à lui seul toute la
besogne du cabinet, déblaie les dossiers, prépare les discours,
cherche à mettre des faits sous les phrases sonores de son ami, de
son futur beau-frère, disent les bien informés. Les autres
secrétaires, MM. de Rochemaure et de Lappara, deux jeunes
stagiaires apparentés à la plus ancienne noblesse provinciale, ne
sont là que pour la montre, et font chez Roumestan leur noviciat
politique.

Lappara, grand beau garçon, bien jambé, teint chaud, barbe fauve,
fils du vieux marquis de Lappara, chef du parti dans le Bordelais,
montre bien le type de ce Midi créole, hâbleur, aventureux, friand
de duels et d'_escampatives._ Cinq ans de Paris, cent mille francs
«roustis» au cercle et payés avec les diamants de la mère, ont
suffi pour lui donner l'accent du boulevard, un beau ton de gratin
croustillant et doré. Tout autre est le vicomte Charlexis de
Rochemaure, compatriote de Numa, élevé chez les Pères de
l'Assomption, ayant fait son droit en province sous la
surveillance de sa mère et d'un abbé, et gardant de son éducation,
des candeurs, des timidités de lévite en contraste avec sa royale
Louis XIII, l'air à la fois d'un raffiné et d'un jocrisse.

Le grand Lappara essaye d'initier ce jeune Pourceaugnac à la vie
parisienne. Il lui apprend à s'habiller, ce qui est chic et pas
chic, à marcher la nuque on avant, la bouche abrutie, à s'asseoir
d'une pièce, les jambes allongées, pour ne pas marquer de genoux
au pantalon. Il voudrait lui faire perdre cette foi naïve aux
hommes et aux choses, ce goût du grimoire qui le classe gratte-
papier. Mais non, le vicomte aime sa besogne, et quand Roumestan
ne l'emmène pas à la Chambre ou au palais, comme aujourd'hui, il
reste assis pendant des heures à grossoyer devant la longue table
installée pour les secrétaires à côté du cabinet du patron. Le
Bordelais, lui, a roulé un pouf contre la croisée, et, dans le
jour qui tombe, le cigare aux dents, les jambes étendues, il
regarde à travers la pluie et le gâchis fumant de l'asphalte la
longue file d'équipages alignés, le fouet haut, au ras du
trottoir, pour le jeudi de Mme Roumestan.

Que de monde! Et ce n'est pas fini, il arrive encore des voitures.
Lappara, qui se vante de connaître à fond la grande livrée de
Paris, annonce à mesure, tout haut: «Duchesse de San Donnino...
Marquis de Bellegarde... Mazette! Les Mauconseil aussi... Ah çà,
qu'est-ce qu'il y a donc?» Et, se tournant vers un maigre et long
personnage qui sèche devant la cheminée ses gants de tricot, son
pantalon de couleur, trop mince pour la saison et relevé avec
précaution sur des bottines d'étoffe: «Savez-vous quelque chose,
Bompard?

-- Quelque _chase?... Certainemain_...»

Bompard, le mameluck de Roumestan, est comme un quatrième
secrétaire qui fait le dehors, va aux nouvelles, promène dans
Paris la gloire du patron. Ce métier ne l'enrichit guère, à en
juger sur sa mine; mais ce n'est pas la faute de Numa. Un repas
par jour, un demi-louis de loin en loin, on n'a jamais pu faire
accepter davantage à ce singulier parasite dont l'existence reste
un problème pour ses plus intimes. Lui demander, par exemple, s'il
sait quelque chose, douter de l'imagination de Bompard est une
bonne naïveté.

-- Oui, messieurs... Et quelque _chase_ de très grave...

-- Quoi donc?

-- On vient de tirer sur le maréchal!

Un instant de stupeur. Les jeunes gens se regardent, regardent
Bompard; puis Lappara, rallongé dans son pouf, demande
tranquillement:

-- Et vos asphaltes, mon bon? où en sont-elles?

-- Ah! _vai_, les asphaltes... J'ai une affaire bien meilleure...

Sans s'étonner autrement du peu d'effet produit par l'assassinat
du maréchal, le voilà racontant sa combinaison nouvelle. Oh! une
affaire superbe, et si simple. Il s'agissait de rafler les cent
vingt mille francs de primes que le gouvernement suisse donne
chaque année dans les tirs fédéraux. Bompard, dans sa jeunesse,
tirait supérieurement les alouettes. Il n'aurait qu'à se refaire
un peu la main, c'était cent vingt mille francs de rente assurés
jusqu'à la fin de sa vie. Et de l'argent facile à gagner, au
moins! La Suisse, à petites journées, de canton en canton, le
rifle sur _l'épole_...

Le visionnaire s'animait, décrivait, grimpait aux glaciers,
descendait des vals et des torrents, secouait les avalanches
devant les jeunes gens ébahis. De toutes les inventions de cette
cervelle frénétique, celle-là était encore la plus extraordinaire,
débitée d'un air convaincu, avec une fièvre dans le regard, un feu
intérieur qui bossuait le front, le crevassait de rides profondes.

La brusque arrivée de Méjean, revenant du palais tout essoufflé,
arrêta ces divagations.

-- Grande nouvelle!... dit-il en jetant sa serviette sur la
table... Le ministère est à bas.

-- Pas possible!

-- Roumestan prend l'Instruction publique...

-- Je le savais, dit Bompard.

-- Et, voyant leur sourire:

-- _Parfaitemain_, messieurs... j'étais là-bas... j'en viens.

-- Et vous ne le disiez pas?

-- À quoi bon?... On ne me croit jamais... C'est la faute de mon
_assent_, ajouta-t-il avec une candeur résignée dont le comique
fut perdu dans l'émoi général.

Roumestan ministre!

Ah! mes enfants, quel malin que le patron, répétait le grand
Lappara, s'esclaffant dans son fauteuil, les jambes au plafond...
A-t-il bien mené son affaire!

Rochemaure se dressa, scandalisé:

-- Ne parlons pas de malice, mon cher... Roumestan est une
conscience... Il va droit devant lui comme un boulet.

-- D'abord, mon petit, il n'y a plus de _boulets_. Il n'y a que
des obus... Ça fait ceci, l'obus.

Du bout de sa bottine, il indiquait la trajectoire.

-- Blagueur!

--Jobard!

-- Messieurs... Messieurs ...

Et Méjean, à part lui, songeait à la singularité de cette nature,
à ce compliqué Roumestan, qui, même vu de tout près, pouvait être
jugé aussi diversement.

«Un malin, une conscience.»

Ce double courant d'opinions se retrouvait dans le public. Lui,
qui le connaissait mieux, savait quel fonds de légèreté et de
paresse modifiait ce tempérament d'ambitieux à la fois meilleur et
pire que sa réputation. Mais, était-ce bien vrai, cette nouvelle
du portefeuille? Curieux de s'en assurer, Méjean jeta dans la
glace un coup d'oeil à sa tenue, et, traversant le palier, passa
chez madame Roumestan.

Dès l'antichambre, où les valets de pied attendaient, des manteaux
de fourrure au bras, se percevait un murmure de voix assourdies
par les hauts plafonds, le luxe encombrant des tentures.
D'ordinaire, Rosalie recevait dans son petit salon, meublé en
jardin d'hiver, de sièges légers, de tables coquettes, avec du
jour tamisé entre les feuilles luisantes des plantes vertes contre
les croisées. Cela suffisait à son intimité de bourgeoise
parisienne, perdue dans l'ombre de son grand homme, désintéressée
de toute ambition, et passant, en dehors du petit cercle où sa
supériorité était connue, pour une bonne personne sans importance.
Mais aujourd'hui les deux pièces de réception étaient remplies,
bruissantes; et il arrivait du monde continuellement, le ban et
l'arrière-ban des amis, les connaissances, de ces figures sur
lesquelles Rosalie n'aurait pu mettre un nom.

Très simple, dans une robe à reflets violets qui dégageait bien sa
taille svelte, l'harmonie élégante de tout son être, elle
accueillait chacun avec le sourire égal, un peu fier, l'air
refréjon dont parlait jadis tante Portal. Pas le moindre
éblouissement de sa nouvelle fortune, un peu de surprise plutôt et
d'inquiétude, mais qui ne se trahissaient en rien. Elle s'activait
de groupe en groupe, pendant que le jour tombait rapidement dans
ce premier étage parisien et que les domestiques apportant des
lampes, allumant les candélabres, le salon prenait sa physionomie
des soirs de fête avec ses riches étoffes scintillantes, ses tapis
d'Orient aux couleurs de pierreries. «Ah! monsieur Méjean...»
Rosalie se dégagea une minute, vint au-devant de lui, heureuse
d'une intimité retrouvée dans la cohue mondaine. Leurs deux
natures s'entendaient. Ce Méridional refroidi et cette Parisienne
vibrante avaient de semblables façons de juger ou de voir,
équilibraient bien les défaillances et les emportements de Numa.

«Je venais m'assurer si la nouvelle était vraie... Maintenant je
n'en doute plus...» fit-il en montrant les salons pleins. Elle lui
passa la dépêche qu'elle avait reçue de son mari. Et tout bas:
«Qu'est-ce que vous en dites?

-- C'est lourd, mais vous serez là.

-- Et vous aussi...» dit-elle en lui serrant les mains et le
quittant pour répondre à de nouveaux visiteurs. C'est qu'il en
venait toujours, et personne ne s'en allait. On attendait le
leader, on voulait tenir de sa bouche les détails de la séance,
comment d'un coup d'épaule il les avait tous bousculés. Déjà,
parmi les nouveaux venus, quelques-uns rapportaient des échos de
la Chambre, des bribes de discours. Des mouvements se faisaient
autour d'eux, un frémissement d'aise. Les femmes surtout se
montraient curieuses, passionnées; sous les grands chapeaux qui
entraient en scène cet hiver-là, leurs jolis visages avaient aux
pommettes ce léger feu rose, cette fièvre que l'on voit aux
joueuses de Monte-Carlo autour du trente-et-quarante. Étaient-ce
les modes de la Fronde, les feutres à longue plume qui les
disposaient ainsi à la politique; mais toutes ces dames y
semblaient très fortes, et dans le plus pur langage parlementaire,
agitant leurs petits manchons pour interrompre, toutes célébraient
la gloire du leader. Du reste, ce n'était qu'un cri partout: «Quel
homme! quel homme!»

Dans un coin, le vieux Béchut, professeur au Collège de France,
très laid, tout en nez, un gros nez de savant allongé sur les
livres, prenait texte du succès de Roumestan pour discuter une de
ses thèses favorites: la faiblesse du monde moderne vient de la
place qu'y prennent la femme et l'enfant. Ignorance et chiffons,
caprice et légèreté.

«Eh bien! monsieur, la force de Roumestan est là. Il n'a pas eu
d'enfant, il a su échapper à l'influence féminine... Aussi quelle
ligne droite et ferme! Pas un écart, pas une brisure.» Le grave
personnage auquel il s'adressait, conseiller référendaire à la
Cour des Comptes, regard ingénu, petit crâne rond et ras où la
pensée faisait un bruit de graine sèche dans une courge vide, se
rengorgeait magistralement, approuvait avec un air de dire: «Et
moi aussi, monsieur, je suis un homme supérieur... moi aussi,
j'échappe à l'influence dont vous parlez.»

Voyant qu'on s'approchait pour écouter, le savant haussa le ton,
cita des exemples historiques, César, Richelieu, Frédéric,
Napoléon, prouva scientifiquement que la femme, sur l'étiage des
êtres pensants, était à plusieurs échelons au-dessous de l'homme.
«En effet, si nous examinons les tissus cellulaires...»

Quelque chose de plus curieux à examiner, c'était la physionomie
des deux femmes de ces messieurs, qui les écoutaient assises l'une
à côté de l'autre et buvant une tasse de thé; car on venait de
servir ce petit lunch de cinq heures qui mêle à l'excitation des
causeries les cliquetis des cuillères fines sur des porcelaines du
Japon, la chaude vapeur du samovar et des pâtisseries sortant du
four. La plus jeune, Mme de Boë, par ses influences de famille
avait fait de l'homme à la courge, son mari, noble décavé, perdu
de dettes, un magistrat de la Cour des Comptes; et l'on frémissait
de savoir le contrôle des deniers publics dans les mains de ce
gommeux qui avait si vite dévoré la fortune de sa femme et la
sienne. Mme Béchut, ancienne belle personne gardant encore de
grands yeux spirituels, un visage aux traits fins dont la bouche
seule, par une sorte de détirement douloureux, racontait les
combats contre la vie, l'acharnement d'une ambition sans relâche
ni scrupules, s'était dévouée tout entière à pousser aux premières
places la médiocrité banale de son savant, avait forcé pour lui
les portes de l'institut, du Collège de France, par ses relations
malheureusement trop connues. Tout un poème parisien dans le
sourire que les deux femmes échangeaient par-dessus leurs tasses.
Et peut-être qu'en cherchant bien tout autour parmi ces messieurs,
on en aurait trouvé beaucoup d'autres à qui l'influence féminine
n'avait pas nui.

Tout à coup Roumestan entra. Au milieu d'un brouhaha de bienvenue,
il traversa le salon vivement, alla droit à sa femme, l'embrassa
sur les deux joues avant que Rosalie eût pu se défendre de cette
manifestation un peu gênante, mais qui était le meilleur démenti
aux assertions du physiologiste. Toutes les dames crièrent
«Bravo!» Il y eut encore un échange de poignées de main,
d'effusions, puis un silence attentif, lorsque le leader appuyé à
la cheminée commença le bulletin rapide de la journée.

Le grand coup préparé depuis une semaine, les marches et contre-
marches, la rage folle de la gauche au moment de la défaite, son
triomphe à lui, son irruption foudroyante à la tribune, jusqu'aux
intonations de sa jolie réponse au maréchal:» Ça dépend de vous,
monsieur le Président», il notait tout, précisait tout avec une
gaieté, une chaleur communicatives. Ensuite Roumestan devenait
grave, énumérait les lourdes responsabilités de son poste:
l'Université à réformer, toute une jeunesse à préparer pour la
réalisation des grandes espérances, -- le mot fut compris, salué
d'un hurrah, -- mais il s'entourerait d'hommes éclairés, ferait
appel à toutes les bonnes volontés, tous les dévouements. Et,
l'oeil ému, il les cherchait dans le cercle serré autour de lui:
«Appel à mon ami Béchut... à vous aussi, mon cher de Boë...»

L'heure était si solennelle que personne ne se demanda en quoi
l'hébétement du jeune maître des requêtes pourrait servir les
réformes de l'Université. Du reste, le nombre d'individus de cette
force-là, auxquels Roumestan avait demandé dans l'après-midi leur
collaboration aux terribles devoirs de l'instruction publique,
était vraiment incalculable. Pour les beaux-arts, il se sentait
plus à l'aise, et on ne lui refuserait pas sans doute... Un
murmure flatteur de rires, d'interjections, l'empêcha de
continuer. Il n'y avait là-dessus qu'une voix dans Paris, même
chez les plus hostiles. Numa était l'homme indiqué. Enfin on
allait avoir un jury, des théâtres lyriques, un art officiel. Mais
le ministre coupa court aux dithyrambes et fit remarquer sur un
ton familier, plaisant, que le nouveau cabinet se trouvait presque
entièrement composé de Méridionaux. Sur huit ministres, le
Bordelais, le Périgord, le Languedoc, la Provence en avaient
fourni six. Et s'excitant: «Ah! le Midi monte, le Midi monte...
Paris est à nous. Nous tenons tout. Il faut en prendre votre
parti, messieurs. Pour la seconde fois les Latins ont conquis la
Gaule!»

Il était bien, lui, un Latin de la conquête avec sa tête de
médaille aux larges méplats sur les joues, et son teint chaud, et
ses brusques allures de sans-gêne dépaysées dans ce salon si
parisien. Sur les rires et les applaudissements que soulevait son
mot final, il quitta la cheminée lestement en bon comédien qui
sait se retirer juste après l'effet, fit signe à Méjean de le
suivre et disparut par une des portes intérieures, laissant à
Rosalie le soin de l'excuser. Il dînait à Versailles, chez le
maréchal; il lui restait à peine le temps de s'apprêter, de donner
quelques signatures.

-- Venez m'habiller, dit-il au domestique en train de mettre les
trois couverts, monsieur, madame et Bompard, autour de la
corbeille fleurie, tous les jours renouvelée, que Rosalie voulait
sur la table à chaque repas. Il se sentait tout joyeux de ne pas
dîner là. Le tumulte d'enthousiasme qu'il avait laissé sur ses
talons s'entendait derrière la porte fermée, l'excitait à chercher
encore le monde, les lumières. Et puis, le Méridional n'est pas
homme d'intérieur. Ce sont les gens du Nord, les climats pénibles
qui ont inventé le «home», l'intimité du cercle de famille auquel
la Provence et l'Italie préfèrent les terrasses des glaciers, le
bruit et l'agitation de la rue.

Entre la salle à manger et le cabinet de l'avocat, il fallait
traverser le petit salon d'attente, ordinairement plein de monde à
cette heure, de gens inquiets guettant la pendule, l'oeil sur des
journaux à images avec toutes les préoccupations d'un procès. Ce
soir Méjean les avait congédiés, pensant bien que Numa ne pourrait
donner de consultation. Quelqu'un pourtant était resté, un grand
garçon, empaqueté dans des vêtements de confection, gauche comme
un sous-officier en bourgeois.

-- Hé! adieu..., monsieur Roumestan... comment ça va?... En voilà
du temps que je vous espère.

Cet accent, ce teint bistré, cet air vainqueur et jeannot, Numa se
souvenait bien d'avoir vu cela quelque part, mais où donc?

-- Vous _mé_ connaissez plus? fit l'autre... Valmajour, le
tambourinaire!

-- Ah! oui, très bien... parfaitement.

Il voulait passer. Mais Valmajour lui barrait la route, planté en
arrêt, racontant qu'il était arrivé de l'avant-veille. «Seulement,
vous savez, j'ai pas pu vénir plus tôt. Quand on débarque comme ça
toute une famille dans un pays qu'on connaît pas, c'est difficile
de _s'estaller_.

-- Toute une famille? dit Roumestan, les yeux élargis.

-- _Bé_! oui, le papa, la soeur... on a fait ce que vous disiez.»

Le prometteur eut un geste de gêne et de dépit, comme chaque fois
qu'il se trouvait en face d'une de ces cartes à payer, de ces
échéances, prises d'enthousiasme, dans un besoin de parler, de
donner, d'être agréable... Mon Dieu! Il ne demandait pas mieux que
de servir ce brave garçon... Il verrait, chercherait le moyen...
Mais il était très pressé, ce soir... Des circonstances
exceptionnelles... La faveur dont le chef de l'État... Voyant que
le paysan ne s'en allait pas: «Entrez par ici...» dit-il vivement,
et ils passèrent dans le cabinet.

Pendant qu'assis à son bureau, il lisait et signait en hâte
plusieurs lettres, Valmajour regardait la vaste pièce
somptueusement tapissée et meublée, la bibliothèque qui en faisait
le tour, surmontée de bronzes, de bustes, d'objets d'art,
souvenirs de causes glorieuses, le portrait du roi signé de
quelques lignes, et il se sentait impressionné par la solennité de
l'endroit, la raideur des sièges sculptés, cette quantité de
livres, surtout par la présence du domestique, correct, habillé de
noir, allant et venant, étalant avec précaution sur les fauteuils
des vêtements et du linge frais. Mais là-bas, dans la lumière
chaude de la lampe, la bonne face large, le profil connu de
Roumestan le rassuraient un peu. Son courrier prêt, le grand homme
passa aux mains du valet de chambre, et, la jambe tendue, pour
qu'on lui retirât pantalon et chaussures, il interrogeait le
tambourinaire, apprenait avec terreur qu'avant de venir les
Valmajour avaient tout vendu, les mûriers, les vignes, la ferme.

-- Vendu la ferme, malheureux!

-- Ah! la soeur était bien un peu effrayée... Mais le papa et moi
nous avons tenu bon... Comme _j'y_ disais: «Qu'est-ce que tu veux
qu'on risque puisque Numa est là-bas, puisque c'est lui qui nous
fait venir?»

Il fallait toute son innocence pour oser parler du ministre,
devant lui, avec ce sans-façon. Mais ce n'est pas cela qui
saisissait le plus Roumestan. Il songeait aux nombreux ennemis que
lui avaient déjà causés cette incorrigible manie de promettre.
Quel besoin, je vous demande, d'aller troubler la vie de ces
pauvres diables? Et les moindres détails de sa visite au mont de
Cordoue lui revenaient, les résistances de la paysanne, ses
phrases pour la décider. Pourquoi? Quel démon avait-il en lui? Il
était affreux, ce paysan! Quant à son talent, Numa ne s'en
souvenait guère, ne voyant que la corvée de toute cette tribu qui
lui tombait sur les bras.

D'avance, il entendait les reproches de sa femme, sentait le froid
d'un regard sévère. «Les mots signifient quelque chose.» Et, dans
sa nouvelle position, à la source de toutes les faveurs, que
d'embarras il allait se créer avec sa fatale bienveillance.

Mais cette idée qu'il était ministre, la conscience de son pouvoir
le rassurèrent presque aussitôt. Est-ce qu'à des hauteurs
pareilles ces niaiseries peuvent encore préoccuper? Souverain
maître aux Beaux-Arts, tous les théâtres sous la main, ce ne
serait rien pour lui d'être utile à ce malheureux. Remonté dans sa
propre estime, il changea de ton avec le campagnard, et pour
l'empêcher d'être familier, lui apprit solennellement, de très
haut, à quelles dignités importantes il avait été élevé depuis le
matin. Le malheur, c'est qu'en ce moment il était à demi-vêtu, en
chaussettes de soie sur le tapis, rapetissé, la bedaine
proéminente dans la flanelle blanche d'un caleçon enrubanné de
rose; et Valmajour ne semblait pas autrement ému, le mot magique
de «ministre» ne se liant pas dans son esprit avec ce gros homme
en bras de chemise. Il continuait de l'appeler «moussu Numa», lui
parlait de sa «musique», des airs nouveaux qu'il avait appris
dessus. Ah! il n'en craignait pas un des tambourinaires de Paris
maintenant!

«Attendez... vous allez voir.»

Il s'élançait pour prendre son tambourin dans l'antichambre. Mais
Roumestan le retint:

-- Puisque je vous dis que je suis pressé, _qué_ diable!

-- Va bien... va bien... Ça sera pour un autre jour... fit le
paysan de son air bonasse.

Et, voyant Méjean qui s'approchait, il crut devoir à son
admiration l'histoire du flûtet à trois trous:

-- Ce m'est vénu dé nuit, en écoutant çanter lé rossignoou. Dans
moi-même, je me pensais: Comment! Valmajour...»

C'était le même petit récit qu'il faisait là-bas, sur l'estrade
des Arènes. Devant le succès obtenu, il l'avait retenu ingénument,
et mot pour mot. Mais, cette fois, il le débitait avec une
certaine hésitation timide, une émotion augmentant de minute en
minute, à mesure qu'il voyait Roumestan se transformer devant lui
sous le large plastron de linge fin aux boutons de perles, l'habit
noir d'une coupe sévère que le valet de chambre lui passait.

À présent, moussu Numa lui semblait grandi. La tête, que la
préoccupation de ne pas chiffonner le noeud de mousseline blanche
faisait raide et solennelle, s'éclairait des reflets pâles du
grand cordon de Sainte-Anne autour du cou et de la large plaque
d'Isabelle la Catholique en soleil sur le drap mat. Et tout à coup
le paysan, saisi d'un grand respect effaré, comprenait enfin qu'il
avait en face de lui un des privilèges de la terre, cet être
mystérieux, presque chimérique, le puissant manitou vers qui les
voeux, les désirs, les suppliques, les prières ne s'élèvent que
sur du papier grand format, tellement haut, que les humbles ne le
voient jamais, tellement superbe, qu'ils ne prononcent son nom
qu'à demi-voix, avec une sorte de crainte recueillie et d'emphase
ignorante: Le Ministre!

Il en fut si troublé, le pauvre Valmajour, que c'est à peine s'il
entendit les paroles bienveillantes dont Roumestan le congédiait,
l'engageant à revenir le voir mais seulement dans une quinzaine,
quand il serait installé au ministère.

«Va bien... va bien, monsieur le ministre...»

Il gagnait la porte à reculons, ébloui par l'éclat des ordres
officiels et l'extraordinaire expression de Numa transfiguré.
Celui-ci resta très flatté de cette timidité subite qui lui
donnait une haute opinion de ce qu'il appela désormais «son air
ministre», la lippe majestueuse, le geste contenu, le grave
froncement des sourcils.

Quelques instants après, Son Excellence roulait vers la gare,
oubliant cet incident ridicule dans le mouvement berceur du coupé
aux lanternes claires qui l'emportait rapidement vers de hautes et
nouvelles destinées. Il préparait déjà les effets de son premier
discours, combinait des plans, sa fameuse circulaire aux recteurs,
pensait à ce qu'allait dire le pays, l'Europe, le lendemain, en
apprenant sa nomination, lorsque à un tournant du boulevard, dans
le rayon lumineux du gaz sur l'asphalte mouillée, la silhouette du
tambourinaire lui apparut, plantée au bord du trottoir, sa longue
caisse battant aux jambes. Assourdi, ahuri, il attendait, pour
traverser, un arrêt dans le va-et-vient des voitures, innombrables
à cette heure où tout Paris se hâte de rentrer, les petites
charrettes à bras filant entre les roues des fiacres, et les
omnibus pleins oscillant de l'impériale, pendant que sonnent les
cornets à bouquin des tramways. Dans la nuit qui venait, la buée
que l'humidité de la pluie dégageait de cette fièvre, dans cette
vapeur de foule en activité, le malheureux paraissait si perdu, si
dépaysé, aplati sous l'écrasement des hautes parois de ces maisons
à cinq étages, il ressemblait si peu au superbe Valmajour donnant
avec son tambourin le branle aux cigales sur la porte de son
_mas_, que Roumestan détourna les yeux, se sentit pris d'un
remords qui, pendant quelques minutes, jeta comme une ombre
attristée sur l'éblouissement de son triomphe.

VII

PASSAGE DU SAUMON

En attendant une installation plus complète qui ne pourrait se
faire qu'après l'arrivée de leurs meubles en route par la petite
vitesse, les Valmajour s'étaient logés dans ce fameux passage du
Saumon, où descendaient de tout temps les voyageurs d'Aps et de la
banlieue, et dont la tante Portal avait gardé un si étonnant
souvenir. Ils occupaient là sous les toits une chambre et un
cabinet, le cabinet sans jour ni air, une sorte de serre-bois dans
lequel couchaient les deux hommes, la chambre guère plus grande,
mais qui leur semblait superbe avec son acajou attaqué par les
tarets, sa carpette miteuse, frippée, sur le carreau dérougi, et
la fenêtre mansardée découpant un morceau du ciel, aussi jaune,
aussi brouillé que la longue vitrine en dos d'âne du passage. Dans
cette niche ils entretenaient le souvenir du pays par une forte
odeur d'ail et d'oignon roussi, cuisant eux-mêmes sur un petit
poêle leur nourriture exotique. Le père Valmajour, très gourmand,
aimant la compagnie, aurait bien préféré descendre à la table
d'hôte, dont le linge blanc, les huiliers et les salières de
plaqué l'enthousiasmaient, se mêler à la conversation bruyante de
MM. les représentants de commerce qu'ils entendaient rire, aux
heures des repas, jusqu'à leur cinquième étage. Mais la petite
Provençale s'y opposait formellement.

Très étonnée de ne pas trouver en arrivant la réalisation des
belles promesses de Numa, les deux cents francs par soirée qui,
depuis la visite des Parisiens, faisaient dans sa petite tête
imaginative un écroulement de piles d'écus, épouvantée du prix
exorbitant de toutes choses, elle avait été prise, dès le premier
jour, de cet affolement que le peuple de Paris appelle «la peur de
manquer». Toute seule, avec des anchois et des olives, elle s'en
serait tirée, -- comme en carême, té! pardi, -- mais ses hommes
avaient des dents de loup, bien plus longues ici qu'au pays parce
qu'il faisait moins chaud, et il lui fallait à tout instant
entr'ouvrir la _saquette_, grande poche d'indienne cousue par
elle-même, dans laquelle sonnaient les trois mille francs, produit
de la vente de leur bien. À chaque louis qu'elle changeait,
c'était un effort, un arrachement, comme si elle donnait des
pierres de son _mas_, les ceps de la dernière vigne, -- sa
rapacité paysanne et méfiante, cette crainte d'être volée qui
l'avait décidée à vendre la ferme au lieu de la mettre en
location, se doublant de l'inconnu, du noir de Paris, ce grand
Paris que de sa chambre là-haut elle entendait gronder sans le
voir et dont la rumeur, à ce coin tumultueux des halles, ne
s'arrêtait ni jour ni nuit, faisait s'entre choquer
continuellement sur un vieux plateau de laque les pièces de son
verre d'eau d'hôtel garni.

Jamais voyageur perdu dans un bois mal hanté ne se cramponna à sa
valise plus énergiquement que la Provençale ne serrait contre elle
la _saquette_, quand elle traversait la rue avec sa jupe verte, sa
coiffe arlésienne, sur lesquelles se retournaient les passants
quand elle entrait chez les marchands où sa démarche de cane, sa
façon de donner aux objets des tas de noms baroques, d'appeler les
céleris des _àpi_, les aubergines des _mérinjanes_, la faisaient
elle, Française du Midi, aussi égarée, aussi étrangère, dans la
capitale de la France, que si elle fût arrivée de Stockholm ou de
Nijnii-Nowgorod.

Très humble d'abord, mielleuse, elle avait tout à coup, devant le
sourire d'un fournisseur ou la brutalité d'un autre à son
marchandage effréné, des accès de fureur qui sortaient en
convulsions sur sa jolie figure de vierge brune, en gestes de
possédée, en vanité bavarde et tapageuse. Et alors, l'histoire du
cousin Puyfourcat et de son héritage, les deux cents francs par
soirée, leur protecteur Roumestan dont elle parlait, disposait
comme d'une chose absolument à elle, l'appelant tantôt Numa,
tantôt le _menistre_ avec une emphase plus grotesque encore que sa
familiarité, tout roulait, se mêlait dans des flots de charabia,
de langue d'oïl francisée, jusqu'au moment où, la méfiance
reprenant le dessus, la paysanne s'arrêtait, saisie d'une crainte
superstitieuse de son bavardage, muette brusquement, les lèvres
serrées comme les cordons de la _saquette_.

Au bout de huit jours, elle était légendaire à cette entrée de la
rue Montmartre, tout en boutiques, répandant par les portes des
fournisseurs toujours ouvertes, avec des odeurs d'herbage, de
viande fraîche ou de denrées coloniales, la vie et les secrets des
maisons du quartier. Et c'est cela, les questions qu'on lui
adressait gouailleusement le matin en lui rendant la monnaie de
ses maigres achats, les allusions au début constamment retardé de
son frère, à l'héritage du Bédouin, ces blessures d'amour-propre
plus encore que la crainte de la misère, qui excitait Audiberte
contre Numa, contre ses promesses dont elle s'était d'abord
justement méfiée, en vraie fille de ce Midi où les paroles volent
plus vite qu'ailleurs, à cause de la légèreté de l'air.

-- Ah! si on lui avait fait faire un papier.

C'était devenu son idée fixe, et, tous les matins, quand Valmajour
partait pour le ministère, elle avait bien soin de tâter la
feuille timbrée dans la poche de son paletot.

Mais Roumestan avait d'autres papiers à signer que celui-là,
d'autres préoccupations en tête que le tambourin. Il s'installait
au ministère avec les tracas, la fièvre de bouleversement, les
ardeurs généreuses des prises de possession. Tout lui était
nouveau, les vastes pièces de l'hôtel administratif autant que les
vues élargies de sa haute situation. Arriver au premier rang,
«conquérir la Gaule», comme il disait, ce n'était pas là le
difficile: mais se maintenir, justifier sa chance par
d'intelligentes réformes, des tentatives de progrès!... Plein de
zèle, il s'informait, consultait, conférait, s'entourait
littéralement de lumières. Avec Béchut, l'éminent professeur, il
étudiait les vices de l'éducation universitaire, les moyens
d'extirper l'esprit voltairien des lycées; s'aidait de
l'expérience de son chargé des Beaux-Arts, M. de la Calmette,
vingt-neuf ans de bureau; de Cadaillac, le directeur de l'Opéra,
debout sur ses trois faillites, pour refondre le Conservatoire, le
Salon, l'Académie de musique, d'après de nouveaux plans.

Le malheur, c'est qu'il n'écoutait pas ces messieurs, parlait
pendant des heures, et, tout à coup, regardant sa montre, se
levait, les congédiait en hâte:

-- Coquin de sort! Et le Conseil que j'oubliais... Quelle
existence, pas une minute à soi... Entendu, cher ami... Envoyez-
moi vite votre rapport.

Les rapports s'empilaient sur le bureau de Méjean, qui, malgré son
intelligence et sa bonne volonté, n'avait pas trop de tout son
temps pour la besogne courante, et laissait dormir les grandes
réformes.

Comme tous les ministres arrivants, Roumestan avait amené son
monde, le brillant personnel de la rue Scribe: le baron de
Lappara, le vicomte de Rochemaure, qui donnaient un bouquet
aristocratique au nouveau cabinet, absolument ahuris, du reste, et
ignorants de toutes les questions. La première fois que Valmajour
se présenta rue de Grenelle, il fut reçu par Lappara, qui
s'occupait plus spécialement des Beaux-Arts, envoyant à toute
heure des estafettes, dragons, cuirassiers, porter aux demoiselles
des petits théâtres des invitations à souper sous de grandes
enveloppes ministérielles; quelquefois même l'enveloppe ne
contenait rien, n'était qu'un prétexte à montrer, au lendemain
d'un terme impayé, le rassurant cuirassier du ministère. M. le
baron fit au joueur de tambourin l'accueil bon enfant, un peu
hautain, d'un grand seigneur recevant un de ses tenanciers. Les
jambes allongées de peur des cassures à son pantalon bleu de
France, il lui parla du bout des lèvres, sans cesser de polir, de
limer ses ongles.

-- Bien difficile en ce moment... le ministre si occupé...
Bientôt, dans quelques jours... On vous préviendra, mon brave
homme.

Et comme le musicien avouait naïvement que ça pressait un peu, que
leurs ressources ne dureraient pas toujours, M. le baron, de son
air le plus sérieux, en posant sa lime au bord du bureau,
l'engagea à mettre un tourniquet à son tambourin...

-- Un tourniquet au tambourin? Pourquoi faire?

-- Parbleu, mon bon, pour l'utiliser comme boîte à _plaisirs_
pendant la morte-saison!...

À la visite suivante, Valmajour eut affaire au vicomte de
Rochemaure. Celui-ci leva d'un dossier poudreux où elle
disparaissait tout entière, sa tête frisée au petit fer, se fit
expliquer consciencieusement le mécanisme du flûtet, prit des
notes, essaya de comprendre, et déclara, pour finir, qu'il était
plus spécialement pour les cultes. Puis le malheureux paysan ne
trouva plus jamais personne, tout le cabinet étant allé rejoindre
le ministre dans les régions inaccessibles où Son Excellence
s'abritait. Pourtant il ne perdit son calme ni son courage, ouvrit
toujours devant les réponses évasives des huissiers et leurs
haussements d'épaules les mêmes yeux étonnés et clairs où luisait
tout au fond cette pointe demi-railleuse qui est l'esprit des
regards provençaux:

-- Va bien... va bien... je reviendrai.

Et il revenait. Sans ses guêtres montantes et son instrument en
sautoir, on eût pu le prendre pour un employé de la maison,
tellement son arrivée y était régulière, quoique plus difficile
chaque matin.

Rien que la vue de la haute porte cintrée lui faisait maintenant
battre le coeur. Au fond de la voûte, c'était l'ancien hôtel
Augereau, avec sa vaste cour où l'on entassait déjà du bois pour
l'hiver, ses deux perrons si laborieux à monter sous les regards
railleurs de la valetaille. Tout augmentait son émoi, les chaînes
d'argent des huissiers, les casquettes galonnées, les accessoires
infinis de ce majestueux appareil qui le séparait de son
protecteur. Mais il redoutait plus encore les scènes au logis, le
terrible froncement de sourcils d'Audiberte, et voilà pourquoi il
revenait désespérément. Enfin le concierge eut pitié de lui, lui
donna le conseil, s'il voulait voir le ministre, de l'attendre à
la gare Saint-Lazare, au moment du départ pour Versailles.

Il y alla, se mit en faction dans la grande salle du premier étage
animée, à l'heure des trains parlementaires, d'une physionomie
bien à part. Députés, sénateurs, ministres, journalistes, la
gauche, la droite, tous les partis se coudoyaient là, aussi
bariolés, aussi nombreux que les placards, bleus, verts, rouges,
couvrant les murs, et criaient, chuchotaient, se surveillaient de
groupe à groupe, l'un s'écartant pour ruminer son prochain
discours, un autre, orateur de couloirs, ébranlant les vitres des
éclats d'une voix que la Chambre ne devait jamais entendre.
Accents du Nord et du Midi, opinions et tempéraments divers,
fourmillement d'ambitions et d'intrigues, piétinante rumeur de
foule fiévreuse, la politique était bien à sa place dans cette
incertitude de l'attente, ce tumulte du voyage à heure fixe, qu'un
coup de sifflet précipitait sur des perspectives de rails, de
disques, de locomotives, sur un sol mouvant, plein d'accidents et
de surprises.

Au bout de cinq minutes, Valmajour voyait arriver, appuyé au bras
d'un secrétaire chargé de son portefeuille, Numa Roumestan, le
pardessus large ouvert, la face épanouie, tel qu'il lui était
apparu le premier jour sur l'estrade des Arènes, et, de loin, il
reconnaissait sa voix, ses bonnes paroles, ses protestations
d'amitié... «Comptez-y... fiez-vous à moi... C'est comme si vous
l'aviez...»

Le ministre était alors dans la lune de miel du pouvoir. En dehors
des hostilités politiques, souvent moins violentes dans le
parlement qu'on pourrait le croire, rivalité de beaux parleurs,
querelles d'avocats défendant des causes adverses; il ne se
connaissait pas d'ennemis, n'ayant pas eu le temps, en trois
semaines de portefeuille, de lasser les solliciteurs. On lui
faisait crédit encore. Deux ou trois à peine commençaient à
s'impatienter, à le guetter au passage. À ceux-là, il jetait très
haut, en hâtant le pas, un «bonjour, ami» qui allait au-devant des
reproches et les réfutait en même temps, tenait familièrement les
réclamations à distance, laissait les quémandeurs déçus et
flattés. Une trouvaille, ce «bonjour, ami», et d'une duplicité
tout instinctive.

À la vue du musicien qui venait à lui en se dandinant, son sourire
écarté sur ses dents blanches, Numa eut bien envie de lancer son
bonjour de défaite; mais comment traiter d'ami ce rustre en petit
chapeau de feutre, en jaquette grise d'où ses mains ressortaient
brunes comme sur des photographies de village? Il aima mieux
prendre «son air ministre» et passer raide en laissant le pauvre
diable stupéfait, anéanti, bousculé par la foule qui se pressait
derrière le grand homme. Valmajour reparut pourtant le lendemain
et les jours suivants, mais sans oser s'approcher, assis au bord
d'un banc, une de ces silhouettes résignées et tristes, comme on
en voit dans les gares, à têtes de soldats ou d'émigrants prêts
pour tous les hasards d'un destin mauvais. Roumestan ne pouvait
éviter cette muette apparition toujours en travers de son chemin.
Il avait beau feindre de l'ignorer, détourner son regard, causer
plus fort en passant; le sourire de sa victime était là et y
restait jusqu'au départ du train. Certes, il eût préféré une
réclamation brutale, une scène de cris où fussent intervenus les
sergents de ville et qui l'eût débarrassé. Il en vint, lui, le
ministre, à changer de gare, à prendre quelquefois la rive gauche
pour dérouter ce remords vivant. Il y a comme cela, dans les plus
hautes existences, de ces riens qui comptent, la gêne d'un gravier
dans une botte de sept lieus.

L'autre ne se décourageait pas.

«C'est qu'il est malade...» se disait-il, ces jours-là; et il
revenait à son poste obstinément. Au logis, la soeur l'attendit
fiévreuse, guettait sa rentrée.

«Eh! bé, tu l'as vu, le ministre?... Il l'a signé, le papier?»

Et ce qui l'exaspérait plus que l'éternel: «Non... _p'encore!_...»
c'était le flegme de son frère laissant tomber dans un coin la
caisse dont la courroie lui marquait l'épaule, un flegme
d'indolence et d'insouciance aussi fréquent chez les natures
méridionales que la vivacité. Alors l'étrange petite créature
entrait dans ses fureurs. Qu'est-ce qu'il avait donc dans les
veines?... Est-ce que ça n'allait pas finir, allons?... «Gare, si
un coup je m'en mêle!...» Lui, très calme, laissait passer le
grain, tirait de leur étui le flûtet, la baguette à bout d'ivoire,
les frottait d'un morceau de laine, par crainte de l'humide, et,
tout en astiquant, promettait de s'y prendre mieux le lendemain,
d'essayer encore au ministère, et si Roumestan n'était pas là, de
demander à voir sa dame.

-- Ah! _vaï_, sa dame... tu sais bien qu'elle n'aime pas ta
musique... Si c'était la demoiselle... celle-là, oui, par
_ézemple!_...

Et elle remuait la tête.

-- La dame ou la demoiselle, tout ça se moque bien de vous...
disait le père Valmajour blotti devant un feu de mottes que sa
fille couvrait de cendres économiquement et qui mettait entre eux
un éternel sujet de querelle.

Au fond, par jalousie de métier, le vieux n'était pas fâché de
l'insuccès de son fils. Comme toutes ces complications, ce grand
désarroi de leur vie allait à ses goûts bohêmes de ménétrier, il
s'était d'abord réjoui du voyage, de l'idée de voir Paris, «le
paradis des femmes et l'enfer des _chivaux_», ainsi que disent les
charretiers de là-bas, avec des imaginations de houris en légers
voiles, et de chevaux tordus, cabrés au milieu des flammes. En
arrivant, il avait trouvé le froid, les privations, la pluie. Par
crainte d'Audiberte, par respect pour le ministre, il s'était
contenté de grogner en grelottant dans son coin, de glisser des
mots en dessous, des clignements d'yeux; mais la défection de
Roumestan, les colères de sa fille ouvraient pour lui aussi la
voie aux récriminations. Il se vengeait de toutes les blessures
d'amour-propre dont les succès du garçon le torturaient depuis dix
ans, haussait les épaules en écoutant le flûtet.

«Musique, musique bien, va... Ça ne te servira pas à grand'chose.»

Et, tout haut, il demandait si ça ne faisait pas pitié, un homme
de son âge, l'avoir emmené si loin, dans cette _Sibérille_, pour
le laisser crever de froid et de misère; il invoquait le souvenir
de sa pauvre sainte femme, qu'il avait d'ailleurs tuée de chagrin,
«fait devenir chèvre, allons!» selon l'expression d'Audiberte,
restait des heures à geindre, la tête au foyer, rouge et grinçant,
jusqu'à ce que sa fille, fatiguée de ces lamentations, se
débarrassât de lui avec deux ou trois sous pour aller boire un
verre de doux chez le marchand de vin. Là, son désespoir
s'apaisait tout de suite. Il faisait bon, le poêle ronflait. Le
vieux pitre, réchauffé, retrouvait sa verve falote de personnage
de la comédie italienne, au grand nez, à la bouche mince, sur un
petit corps sec, tout de guingois. Il amusait la galerie de ses
gasconnades, blaguait le tambourin de son fils qui leur valait
toutes sortes d'ennuis dans l'hôtel; car Valmajour, tenu en
haleine par l'attente de son début, piochait son instrument
jusqu'au milieu de la nuit, et les voisins se plaignaient des
trilles suraigus de la petite flûte, du bourdonnement continuel
dont le tambourin faisait frémir l'escalier, comme s'il y avait eu
un tour en mouvement au cinquième étage.

«Va toujours...» disait Audiberte à son frère, quand la
propriétaire de l'hôtel réclamait. Il n'aurait plus manqué que
dans ce Paris qui menait un tintamarre à ne pas fermer l'oeil de
la nuit, on n'eût pas le droit de travailler sa musique! Et il la
travaillait. Mais on leur donna congé; et de quitter ce passage
Saumon, célèbre en Aps et leur rappelant la patrie, il leur sembla
que l'exil s'aggravait, qu'ils remontaient un peu plus dans le
Nord.

La veille de partir, Audiberte, après la course quotidienne et
infructueuse du tambourinaire, fit manger ses hommes à la hâte,
sans parler de tout le déjeuner, mais avec les yeux brillants,
l'air déterminé d'une résolution prise. Le repas fini, elle leur
laissa le soin de débarrasser la table, jeta sur ses épaules sa
longue mante couleur de rouille.

«Deux mois, deux mois bientôt que nous sommes à Paris!... dit-elle
les dents serrées. Il y en a assez... Je m'en vais lui parler,
moi, à ce menistre!...»

Elle ajusta le ruban de sa terrible petite coiffe qui, sur le haut
de ses cheveux en larges ondes, prenait des mouvements de casque
de guerre, et violemment quitta la chambre, ses talons bien cirés
retroussant à chaque pas la bure épaisse de sa robe. Le père et le
fils se regardèrent avec épouvante, sans essayer de la retenir,
sachant bien qu'ils ne feraient qu'exaspérer sa colère; et ils
passèrent l'après-midi en tête à tête, échangeant à peine trois
paroles, pendant que la pluie ruisselait en bas sur le vitrage,
l'un astiquant baguette et flûtet, l'autre cuisinant le fricot du
dîner sur un feu qu'il faisait aussi ardent que possible, pour se
chauffer tout son soûl une bonne fois, pendant la longue absence
d'Audiberte. Enfin, son pas pressé de nabote sonna dans le
corridor. Elle entra, elle rayonnait.

-- Dommage que la fenêtre ne donne pas sur la rue, dit-elle en se
débarrassant de son manteau qui n'avait pas une goutte de pluie...
Vous auriez pu voir en bas le bel équipage qui m'amène.

-- Un équipage! ... tu badines?

-- Et des domestiques, et des galons... C'est ça qui en fait un
ramage dans l'hôtel.

Alors, au milieu de leur silence admirant, elle raconta, mima son
expédition. D'abord et d'une, au lieu de demander après le
ministre, qui ne l'aurait jamais reçue, elle s'était fait donner
l'adresse, -- on a tout ce qu'on veut en parlant poliment, --
l'adresse de la soeur, cette grande demoiselle qui était venue
avec lui à Valmajour. Elle ne demeurait pas au ministère, mais
chez ses parents, dans un quartier de petites rues mal pavées,
avec des odeurs de droguerie, rappelant à Audiberte sa province.
Et c'était loin, et il fallait marcher. Enfin elle trouvait la
maison, sur une place où il y avait des arcades, comme autour de
la placette, en Aps. Ah! la brave demoiselle, qu'elle l'avait bien
reçue, sans fierté, quoique ça eût l'air très riche chez elle, des
belles dorures plein l'appartement et des rideaux de soie
rattachés comme ci comme ça de tous les côtés:

«Eh! adieu... vous êtes donc à Paris?... D'où vient?... Depuis
quand?»

Puis, lorsqu'elle avait su comme Numa las faisait aller, tout de
suite elle sonnait sa dame gouvernante, -- une dame à chapeau,
elle aussi, -- et toutes trois partaient pour le ministre. Il
fallait voir l'empressement et les révérences jusqu'à terre de
tous ces vieux bedeaux qui couraient devant elles pour leur ouvrir
les portes.

-- Alors, tu l'as vu, le menistre? demanda timidement Valmajour,
pendant qu'elle reprenait son souffle.

-- Si je l'ai vu!... Et poli, je t'en réponds!... Ah! pauvre
_bédigas_, quand je te disais qu'il fallait mettre la demoiselle
dans ton jeu... C'est elle qui a eu vitre rangé les affaires, et
sans réplique... Dans huit jours, il y aura grande fête en musique
au menistère pour te montrer aux directeurs... Et tout de suite
après, _cra-cra_, le papier et la signature.

Le plus beau, c'est que la demoiselle venait de la reconduire
jusqu'en bas, dans la voiture du ministre.

-- Et qu'elle avait bien envie de monter ici... ajouta la
Provençale en clignant de l'oeil vers son père et tordant son joli
visage d'une grimace significative. Toute la face du vieux, sa
peau craquée de figue sèche, se resserra pour dire: «Compris...
motus!...» Il ne blaguait plus le tambourin. Valmajour, lui, très
calme, ne saisissait pas l'allusion perfide de sa soeur. Il ne
songeait qu'à ses prochains débuts, et décrochant la caisse, il se
mit à repasser tous ses airs, à envoyer en adieu d'un bout à
l'autre du passage des trilles en bouquets sur des mesures
redondantes.

VIII

REGAIN DE JEUNESSE

Le ministre et sa femme achevaient de déjeuner dans leur salle à
manger du premier étage, pompeuse et trop vaste, que ne
parvenaient pas à dégeler l'épaisseur des tentures, les
calorifères chauffant tout l'hôtel, ni le fumet d'un copieux
repas. Ce matin-là, par hasard, ils étaient seuls. Sur la nappe,
parmi la desserte toujours très fournie à la table du Méridional,
il y avait sa boîte à cigares, la tasse de verveine qui est le thé
des Provençaux, et de grands casiers alignant les fiches
multicolores où étaient inscrits les sénateurs, députés, recteurs,
professeurs, académiciens, gens du monde, la clientèle ordinaire
et extraordinaire des soirées ministérielles, -- quelques cartons
plus hauts que les autres, pour les invités privilégiés, imposés à
la première série des «petits concerts». Madame Roumestan les
feuillait, s'arrêtait à certains noms, surveillée du coin de
l'oeil par Numa qui, tout en choisissant son cigare d'après
déjeuner, guettait sur cette calme physionomie une désapprobation,
un contrôle à la manière un peu hasardée dont ces premières
invitations avaient été faites.

Mais Rosalie ne demandait rien. Tous ces apprêts lui étaient bien
indifférents. Depuis leur installation au ministère, elle se
sentait encore plus loin de son mari, séparée par des obligations
incessantes, un personnel trop nombreux, une largeur d'existence
qui détruisait l'intimité. À cela venait s'ajouter le regret
toujours navré de n'avoir pas d'enfant, de ne pas entendre autour
d'elle ces petits pas infatigables, ces bons rires craquants et
sonores qui auraient enlevé à leur salle à manger ce glacial
aspect d'une table d'hôtel, où ils semblaient ne s'asseoir qu'en
passant, avec l'impersonnalité du linge, mobilier, argenterie,
tout le garni somptueux des situations publiques.

Dans le silence embarrassé de cette fin de repas arrivaient des
sons étouffés, des bouffées d'harmonie scandées par des bruits de
marteaux, les tentures, l'estrade que l'on clouait en bas pour le
concert, pendant que les musiciens répétaient leurs morceaux. La
porte s'ouvrit. Le chef de cabinet entra, des papiers à la main:

-- Encore des demandes!...

Roumestan s'emporta. Ça, non, par exemple! ce serait le pape, il
n'y avait plus une place à donner. Méjean, sans s'émouvoir, posa
devant lui un paquet de lettres, cartes, billets parfumés:

-- Il est bien difficile de refuser... vous avez promis...

-- Moi?... mais je n'ai parlé à personne...

-- Voyez... _Mon cher ministre, je viens vous rappeler votre bonne
parole... _Et celle-ci ... _Le général m'a dit que vous aviez bien
voulu lui offrir..._ et encore... _Rappelle à M. le ministre sa
promesse._

-- Je suis somnambule, allons! dit Roumestan stupéfait.

La vérité, c'est que, la fête à peine décidée, aux gens qu'il
rencontrait à la Chambre, au Sénat, il avait dit: «Vous savez, je
compte sur vous pour le 10...» Et comme il ajoutait: «tout à fait
intime...» on n'aurait eu garde d'oublier la flatteuse invitation.

Gêné de ce flagrant délit devant sa femme, il s'en prit à elle
comme toujours en pareil cas:

-- C'est ta soeur aussi, avec son tambourinaire... J'avais bien
besoin de tout ce tintouin... je ne comptais inaugurer nos
concerts que plus tard... mais cette petite fille était d'une
impatience: «Non, non... tout de suite, tout de suite...» Et tu
étais aussi pressée qu'elle... _L'azé me fiche_, si ce tambourin
ne vous a pas tourné la tête!

-- Oh! non, pas à moi, dit Rosalie gaiement... Et même j'ai bien
peur que cette musique exotique ne soit pas comprise des
Parisiens... Il faudrait nous apporter avec elle les horizons de
Provence, les costumes, les farandoles... mais avant tout... -- sa
voix se fit sérieuse -- il s'agissait de tenir un engagement pris.

-- Un engagement... Un engagement, répétait Numa, on ne pourra
bientôt plus dire un mot.

Et, se tournant vers son secrétaire qui souriait:

-- Pardi! mon cher, tous les Méridionaux ne sont pas comme vous,
refroidis et mesurés, avares de leurs paroles... Vous êtes un faux
du Midi, vous, un renégat, un _franciot_, comme on dit chez
nous... Méridional, ça!... Un homme qui n'a jamais menti... et qui
n'aime pas la verveine! ajouta-t-il avec une indignation comique.

-- Pas si _franciot_ que j'en ai l'air, monsieur le ministre,
répliqua Méjean, toujours très calme... À mon arrivée à Paris, il
y a vingt ans, je sentais terriblement mon pays... De l'aplomb, de
l'accent, des gestes... bavard et inventif comme...

-- Comme Bompard... souffla Roumestan qui n'aimait pas qu'on
raillât l'ami de son coeur, mais ne s'en faisait pas faute.

-- Oui, ma foi, presque autant que Bompard... un instinct me
poussait à ne jamais dire un mot de vrai... Un matin, la honte m'a
pris, j'ai travaillé à me corriger... L'exagération extérieure, on
en vient encore à bout, en baissant la voix, en serrant les
coudes. Mais le dedans, ce qui bouillonne, ce qui veut sortir...
Alors j'ai pris un parti héroïque. Chaque fois que je me
surprenais à côté du vrai, c'était une condamnation à ne plus
parler le reste du jour... voilà comment j'ai pu réformer ma
nature... Tout de même l'instinct est là, au fond de ma
froideur... Quelquefois il m'arrive de m'arrêter net au milieu
d'une phrase. Ce n'est pas le mot qui manque, au contraire!... je
me retiens parce que je sens que je vais mentir.

-- Terrible Midi! Pas moyen de lui échapper... fit le bon Numa
envoyant la fumée de son cigare au plafond avec une résignation
philosophique... Moi, c'est par la manie de promettre qu'il me
tient surtout, cette rage que j'ai de me précipiter à la tête des
gens, de vouloir leur bonheur malgré eux...

L'huissier de service l'interrompit en jetant du seuil, d'un air
entendu et confidentiel: «M. Béchut est arrivé...»

Le ministre eut un élan de mauvaise humeur:

-- Je déjeune... qu'on me laisse tranquille!

L'huissier s'excusa. M. Béchut prétendait que c'était Son
Excellence... Roumestan se radoucit:

-- Bien, bien, j'y vais... Qu'on attende dans mon cabinet.

-- Ah! mais non, dit Méjean... Votre cabinet est occupé... Le
Conseil supérieur, vous savez bien... C'est vous qui avez fixé
l'heure.

-- Alors, chez M. de Lappara...

-- J'y ai mis l'évêque de Tulle, observa l'huissier timidement,
monsieur le ministre m'avait dit...

C'était plein de monde partout... Des solliciteurs qu'il avait
avertis en confidence de venir à cette heure-là pour être sûrs de
ne pas le manquer; et la plupart, des personnes de marque à qui
l'on ne fait pas faire antichambre avec le fretin.

-- Prends mon petit salon... Je vais sortir... dit Rosalie en se
levant.

Et pendant que l'huissier et le secrétaire allaient installer ou
faire patienter les gens, le ministre avalait bien vite sa
verveine, se brûlait en répétant: «Je suis débordé... débordé...»

-- Qu'est-ce qu'il veut donc encore, ce triste Béchut? demanda
Rosalie, baissant la voix d'instinct, dans cette maison pleine, où
il y avait un étranger derrière chaque porte.

-- Ce qu'il veut?... Sa direction, té!... C'est le requin de
Dansaert... Il attend qu'on le lui jette par-dessus bord pour le
dévorer.

Elle se rapprocha de lui vivement:

-- M. Dansaert quitte le ministère?

-- Tu le connais?

-- Mon père m'a souvent parlé de lui... Un compatriote, un ami
d'enfance... Il le tient pour un honnête homme et un grand esprit.

Roumestan balbutia quelques raisons: «Mauvaises tendances...
voltairien...» Cela rentrait dans un plan de réformes. Et puis il
était bien vieux.

-- Et c'est par Béchut que tu le remplaces?

-- Oh! je sais que le pauvre homme n'a pas le don de plaire aux
dames...

Elle eut un beau sourire de dédain:

-- Pour ses impertinences, je m'en soucie autant que de ses
hommages... Ce que je ne lui pardonne pas, ce sont ses grimaces
cléricales, cet étalage bien pensant... Je respecte toutes les
croyances... mais s'il y a au monde une chose laide et qu'il faut
haïr, Numa, c'est le mensonge, c'est l'hypocrisie.

Malgré elle, sa voix s'élevait, chaude, éloquente; et son visage
un peu froid prenait un resplendissement d'honnêteté, de droiture,
un rose éclat d'indignation généreuse.

-- Chut! chut! fit Roumestan, montrant la porte. Sans doute, il
convenait que ce n'était pas très juste. Ce vieux Dansaert rendait
de grands services. Seulement, que faire? Il avait donné sa
parole.

-- Reprends-la, dit Rosalie... voyons, Numa... pour moi... je t'en
prie.

C'était un tendre commandement, appuyé par la pression d'une
petite main sur son épaule. Il se sentit ému. Depuis longtemps, sa
femme semblait désintéressée de sa vie, avec une muette indulgence
quand il lui confiait ses projets toujours changeants. Cette
prière le flattait.

-- Est-ce qu'on peut vous résister, ma chère?

Et le baiser qu'il lui mit au bout des doigts remonta en
frémissant jusque sous l'étroite bras... Il souffrait cependant de
cette obligation de dire en face à quelqu'un une chose
désagréable, et se leva avec effort.

-- Je suis là!... j'écoute... dit-elle, en le menaçant d'un gentil
geste.

Il passa dans le petit salon voisin, laissant la porte
entr'ouverte pour se donner du courage et qu'elle pût l'entendre.
Oh! le début fut net, énergique.

-- Je suis au désespoir, mon cher Béchut...

Ce que je voulais faire pour vous n'est pas possible...

Des réponses du savant, on ne saisissait que l'intonation
pleurarde, coupée des bruyantes aspirations de son groin de tapir.
Mais, au grand étonnement de Rosalie, Roumestan ne céda pas et
continua à défendre Dansaert avec une conviction surprenante chez
un homme à qui les arguments venaient d'être suggérés. Certes il
lui en coûtait de reprendre une parole donnée; mais tout ne
valait-il pas mieux que de commettre une injustice? C'était la
pensée de sa femme, modulée, mise en musique, avec de grands
gestes émus qui faisaient du vent dans la tenture.

-- Du reste, ajouta-t-il en changeant de ton brusquement,
j'entends bien vous dédommager de ce petit mécompte...

-- Ah! mon Dieu dit Rosalie, tout bas. Ce fut aussitôt une grêle
de promesses étonnantes, la croix de commandeur pour le 1er
janvier prochain la première place vacante au Conseil supérieur,
la... le... L'autre essayait de protester, pour la forme. Mais
Numa:

-- Laissez donc, laissez donc... C'est un acte de justice... Les
hommes tels que vous sont trop rares...

Ivre de bienveillance, balbutiant d'affectuosité, si Béchut
n'était pas parti, le ministre allait positivement lui proposer
son portefeuille. Sur la porte, il le rappela encore:

-- Je compte sur vous dimanche, mon cher maître... J'inaugure une
série de petits concerts... Entre intimes, vous savez... Le dessus
du panier...

Et revenant vers Rosalie:

-- Eh bien! qu'en dis-tu?... j'espère que je ne lui ai rien cédé.

C'était si drôle qu'elle l'accueillit d'un grand éclat de rire.
Quand il en sut la raison et tous les nouveaux engagements qu'il
venait de prendre, il parut épouvanté.

«Allons, allons... On vous sait gré tout de même.»

Elle le quitta avec le sourire des anciens jours, toute légère de
sa bonne action, heureuse aussi peut-être de sentir s'agiter en
son coeur quelque chose qu'elle croyait mort depuis longtemps.

«Ange, va!» fit Roumestan qui la regardait s'en aller, ému, les
yeux tendres; et comme Méjean rentrait l'avertir pour le conseil:

«Voyez-vous, mon ami, quand on a le bonheur de posséder une femme
pareille... le mariage, c'est le paradis sur la terre... Dépêchez-
vous vite de vous marier.»

Méjean secoua la tête, sans répondre.

«Comment! Vos affaires ne vont donc pas?

-- Je le crains bien. Madame Roumestan m'avait promis d'interroger
sa soeur, et comme elle ne me parle plus de rien...

-- Voulez-vous que je m'en charge? Je m'entends à merveille, moi,
avec ma petite belle-soeur. Je parie que je la décide...»

Il restait un peu de verveine dans la théière. Tout en se versant
une nouvelle tasse, Roumestan s'épanchait en protestations pour
son chef de cabinet. Ah! les grandeurs ne l'avaient pas changé.
Méjean était toujours son excellent, son meilleur ami. Entre
Méjean et Rosalie, il se sentait plus solide, plus complet...

«Ah! mon cher, cette femme, cette femme!... Si vous saviez ce
qu'elle a été bonne, pardonnante... Quand je pense que j'ai pu...»

Il lui en coûta positivement pour retenir la confidence qui lui
venait aux lèvres avec un gros soupir. «Si je ne l'aimais pas, je
serais bien coupable...»

Le baron de Lappara entra très vite, l'air mystérieux:

«Mademoiselle Bachellery est là.»

Aussitôt le visage de Numa se colora vivement. Un éclair sécha
dans ses yeux l'attendrissement qui montait.

-- Où est-elle?... Chez vous?

-- J'avais déjà monseigneur Lipmann... dit Lappara un peu railleur
à l'idée d'un rencontre possible. Je l'ai mise en bas... dans le
grand salon... La répétition est finie.

-- Bien... J'y vais.

-- N'oubliez pas le conseil... essaya de dire Méjean. Mais
Roumestan, sans l'entendre, s'élançait dans le petit escalier en
casse-cou qui mène des appartements particuliers du ministre au
rez-de-chaussée de réception.

Depuis l'histoire de madame d'Escarbès, il s'était toujours gardé
des liaisons sérieuses, affaires de coeur ou de vanité qui
auraient pu détruire à jamais son ménage. Ce n'était certes pas un
mari modèle; mais le contrat criblé d'accrocs tenait encore.
Rosalie, bien qu'avertie une première fois, était trop droite,
trop honnête, pour de jalouses surveillances, et toujours
inquiète, n'arrivait jamais aux preuves. À cette heure encore,
s'il eût pu se douter de la place que ce nouveau caprice allait
tenir dans son existence, il se fût dépêché de remonter l'escalier
encore plus vite qu'il ne le descendait; mais notre destin s'amuse
toujours à nous intriguer, à venir vers nous enveloppé et masqué,
doublant de mystère le charme des premières rencontres. Comment
Numa se serait-il méfié de cette fillette, que de sa voiture il
avait aperçue quelques jours auparavant, traversant la cour de
l'hôtel, sautillant pour franchir les flaques, la jupe chiffonnée
dans une main, et dressant son en-cas de l'autre avec une crânerie
toute parisienne? De grands cils recourbés au-dessus d'un nez
fripon, une chevelure blonde nouée dans le dos à l'américaine et
que l'humidité de l'air frisait au bout, une jambe pleine et fine,
d'aplomb sur de hauts talons qui tournaient, c'est tout ce qu'il
avait vu d'elle, et le soir il demandait à Lappara sans y attacher
plus d'importance:

-- Parions que ça venait chez vous, ce petit museau que j'ai
rencontré ce matin dans la cour.

-- Oui, monsieur le ministre, ça venait chez moi; mais ça venait
pour vous...

Et il nomma la petite Bachellery.

-- Comment! la débutante des Bouffes... quel âge a-t-elle donc?...
Mais c'est une enfant!...

Les journaux en parlaient beaucoup cet hiver-là de cette Alice
Bachellery que le caprice d'un maëstro à la mode était allé
chercher dans un petit théâtre de province, et que tout Paris
voulait entendre chanter la chanson du _Petit Mitron_ dont elle
détaillait le refrain avec une gaminerie canaille irrésistible:
«Chaud! chaud! les p'tits pains d'gruau!...». Une de ces divas
comme le boulevard en consomme à la demi-douzaine chaque saison,
gloires de papier, gonflées de gaz et de réclame, faisant songer
aux petits ballons roses qui n'ont qu'un jour dans le soleil et la
poussière des jardins publics. Et sait-on ce que celle-là venait
solliciter au ministère la grâce de figurer sur le programme du
premier concert. La petite Bachellery à l'Instruction publique?...
C'était si gai, si fou, que Numa voulut le lui entendre demander à
elle-même; et par lettre ministérielle sentant le buffle et les
gants de cuirassier, lui fit savoir qu'il la recevrait le
lendemain. Le lendemain, mademoiselle Bachellery ne vint pas.

-- Elle aura changé d'idée, dit Lappara... Elle st si enfant!

Le ministre se piqua, n'en parla plus de deux jours, et le
troisième l'envoya chercher.

Maintenant elle attendait dans le salon des fêtes, rouge et or, si
imposant avec ses hautes fenêtres de plain-pied sur le jardin
dépouillé, ses tentures des Gobelins et le grand Molière de marbre
assis et rêvant tout au fond. Un Pleyel, quelques pupitres pour
les répétitions tenaient à peine un coin de la vaste salle, dont
l'aspect froid de musée désert eût impressionné toute autre que la
petite Bachellery; mais elle était si enfant! Tentée par le grand
parquet luisant et ciré, ne s'amusait-elle pas à faire des
glissades d'un bout à l'autre, serrée dans ses fourrures, les bras
dans son manchon trop petit, le nez en l'air sous sa toque, avec
des allures de coryphée dansant le «ballet sur la glace» du
_Prophète_.

Roumestan la surprit à cet exercice.

-- Ah! monsieur le ministre...

Elle restait interdite, les cils battants, un peu essoufflée. Lui,
était entré, la tête haute, la démarche grave, pour relever ce que
l'entrevue pouvait avoir d'anormal, et donner une leçon à ce
trottin qui faisait poser les Excellences. Mais il fut tout de
suite désarmé. Comment voulez-vous?... Elle expliquait si bien sa
petite affaire, le désir ambitieux qui lui était venu tout à coup
de figurer à ce concert dont on parlait tant, une occasion pour
elle de se faire entendre autrement que dans l'opérette et la
gaudriole qui l'excédaient. Puis, à la réflexion, le trac l'avait
prise.

-- Oh! mais un de ces tracs... Pas vrai, maman?

Roumestan aperçut alors une grosse dame en mantelet de velours,
chapeau à plumes, qui du bout du salon s'avançait sur des
révérences en trois temps. Madame Bachellery la mère, une ancienne
dugazon de cafés-concerts, à l'accent bordelais, au petit nez de
sa fille noyé dans une large face d'écaillère, une de ces mamans
terribles qui se montrent à côté de leurs demoiselles comme
l'avenir désastreux de leur beauté. Mais Numa n'était pas en train
d'études philosophiques, tout à cette grâce de jeunesse étourdie,
sur un corps fait, et adorablement fait, cet argot de théâtre dans
un rire ingénu, -- du rire de seize ans, disaient ces dames.

-- Seize ans! ... Mais à quel âge est-elle donc entrée au théâtre?

-- Elle y est née, monsieur le ministre... Le père, aujourd'hui
retiré, était directeur des _Folies-Bordelaises_...

-- Une enfant de la balle, quoi! dit Alice avec mutinerie, en
montrant trente-deux dents étincelantes qui s'alignèrent serrées
et droites, comme à la parade.

-- Alice, Alice!... tu manques à Son Excellence...

-- Laissez donc... C'est une enfant.

Il la fit asseoir près de lui sur le canapé, d'un geste
bienveillant, presque paternel, la complimenta sur son ambition,
ses goûts de grand art, son désir d'échapper aux faciles et
désastreux succès de l'opérette; seulement il fallait du travail,
beaucoup de travail, des études sérieuses.

-- Oh! pour ça, dit la fillette brandissant un rouleau de
musique... Tous les jours deux heures avec la Vauters!...

-- La Vauters?... Parfait... Excellente méthode... Il ouvrit le
rouleau en connaisseur.

-- Et qu'est-ce que nous chantons?... Ah! ah! la valse de
_Mireille_... la chanson de Magali... Mais c'est de mon pays, ça.

En balançant la tête, les paupières allongées, il se mit à
fredonner:

_Ô Magali, ma bien-aimée,_
_Fuyons tous deux sous la ramée_
_Au fond du bois silencieux...,_

Elle continua:

_La nuit sur nous étend ses voiles,_
_Et tes beaux yeux_

Et Roumestan, à pleine voix:

_Vont faire pâlir les étoiles..._

Elle l'interrompit:

-- Attendez donc... Maman va nous accompagner.

Et les pupitres bousculés, le piano ouvert, elle installait sa
mère de force. Ah! une petite personne décidée... Le ministre
hésita une seconde, le doigt sur la page du duo. Si quelqu'un les
entendait!...

Bah! depuis trois jours on répétait tous les matins dans le grand
salon... Ils commencèrent.

Tous deux suivaient, debout, sur la même page de musique que
madame Bachellery accompagnait de mémoire. Leurs deux fronts
rapprochés se touchaient presque, leurs souffles se frôlaient avec
les caresses modulantes du rythme. Et Numa se passionnait, donnait
de l'expression, tendait les bras, aux notes hautes, pour les
mieux porter. Depuis quelques années, depuis son grand rôle
politique, il avait plus souvent parlé que solfié; sa voix s'était
alourdie comme sa personne, mais il prenait encore un grand
plaisir à chanter, surtout avec cette enfant.

Par exemple, il avait complètement oublié l'évêque de Tulle, et le
Conseil supérieur se morfondant en rond autour de la grande table
verte. Une ou deux fois la tête blafarde de l'huissier de service
était apparue dans le cliquetis de sa chaîne d'argent, pour
reculer aussitôt, effarée d'avoir vu le ministre de l'Instruction
publique et des Cultes chantant un duo avec une actrice des petits
théâtres. Ministre, Numa ne l'était plus, mais Vincent le vannier
poursuivant l'imprenable Magali dans ses transformations
coquettes. Et comme elle fuyait bien, comme elle se dérobait avec
sa malice enfantine, l'éclat perlé de son rire aux dents aiguës,
jusqu'au moment où vaincue elle s'abandonnait, sa petite tête
folle tout étourdie de la course, sur l'épaule de son ami!...

Ce fut la maman Bachellery qui rompit le charme en se retournant,
sitôt le morceau fini:

-- Quelle voix, monsieur le ministre, quelle voix!

-- Oui... j'ai chanté dans ma jeunesse... dit-il avec une certaine
fatuité.

-- Mais vous chantez encore _maguenifiquement_... Hein, Bébé,
quelle différence avec M. de Lappara?

Bébé, qui roulait son morceau, haussa légèrement les épaules comme
si une vérité aussi indiscutable ne méritait pas d'autre réponse.
Roumestan demanda, un peu inquiet:

-- Ah! M. de Lappara...?

-- Oui, il vient quelquefois manger la bouillabaisse; puis, après
dîner, Bébé et lui chantent leur duo.

À ce moment, l'huissier, n'entendant plus de musique, se décida à
rentrer, avec des précautions de dompteur dans la cage d'un fauve.

-- J'y vais... j'y vais... dit Roumestan, et s'adressant à la
fillette, de son air le plus ministre, pour bien lui faire sentir
la distance hiérarchique qui le séparait de son attaché:

-- Je vous fais mon compliment, mademoiselle. Vous avez beaucoup
de talent, beaucoup, et s'il vous plaît de chanter ici dimanche,
je vous accorde bien volontiers cette faveur.

Elle eut un cri d'enfant: «Vrai?..., oh! que c'est gentil...» et
d'un bond lui sauta au cou.

-- Alice!... Alice!... Eh bien?...

Mais elle était déjà loin, courant à travers les salons, où elle
semblait si petite dans la haute enfilade, une enfant, tout à fait
une enfant.

Il resta tout ému de cette caresse, attendit une minute avant de
remonter. Devant lui, dans le jardin rouillé, un rayon courait sur
la pelouse, tiédissait et vivifiait l'hiver. Il se sentait pénétré
jusqu'au coeur d'une douceur pareille, comme si ce corps si vif,
si souple, en l'effleurant, lui avait communiqué un peu de sa
chaleur printanière. «Ah! c'est joli, la jeunesse.» Machinalement,
il se regarda dans une glace; une préoccupation lui venait qu'il
n'avait plus depuis des années... Quels changements, _boun
Diou!..._ Très gros à cause du métier sédentaire, des voitures
dont il abusait, le teint brouillé de veilles, les tempes déjà
éclaircies et grises, il s'épouvanta encore de la largeur de ses
joues, de cette plate distance entre le nez et l'oreille. «Si je
laissais pousser ma barbe pour cacher ça...» Oui, mais elle
pousserait blanche... Et il n'avait pas quarante-cinq ans. Ah! la
politique vieillit.

Il connut là, pendant une minute, l'affreuse tristesse de la femme
qui se voit finie, incapable d'inspirer l'amour, quand elle peut
le ressentir encore. Ses paupières rougies se gonflèrent; et, dans
ce palais de puissant, cette amertume, profondément humaine, où
l'ambition n'était pour rien, avait quelque chose de plus cuisant.
Mais, avec sa mobilité d'impressions, il se consola vite, en
songeant à la gloire, à son talent, à sa haute situation. Est-ce
que cela ne valait pas la beauté, la jeunesse, pour se faire
aimer?

-- Allons donc!...

Il se trouva très bête, chassa son chagrin d'un coup d'épaule, et
monta congédier le Conseil, car il ne lui restait plus le temps de
le présider.

-- Qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui, mon cher ministre?...
vous paraissez tout rajeuni.

Plus de dix fois dans la journée, on adressa ce compliment à sa
bonne humeur très remarquée dans les couloirs de la Chambre, où il
se surprenait fredonnant: _Ô Magali, ma bien-aimée_. Assis au banc
des ministres, il écoutait, avec une attention très flatteuse pour
l'orateur, un interminable discours sur le tarif douanier,
souriait béatement, les paupières rabattues. Et les Gauches,
qu'effrayait sa réputation d'astuce, se disaient toutes
frémissantes: «Tenons-nous bien... Roumestan prépare quelque
chose.» Simplement la silhouette de la petite Bachellery que son
imagination s'amusait à évoquer dans le vide du discours
bourdonnant, à faire trotter devant le banc ministériel,
détaillant toutes ses attractions, ses cheveux coupant le front
d'une blonde effilochure, son teint d'aubépine rose, son allure
fringante de fillette déjà femme.

Pourtant, vers le soir, il eut encore un accès de tristesse en
revenant de Versailles avec quelques-uns de ses collègues du
cabinet. Dans l'étouffement d'un wagon plein de fumeurs, on
causait, sur ce ton de gaieté familière que Roumestan apportait
partout avec lui, d'un certain chapeau de velours nacarat
encadrant une pâleur créole à la tribune diplomatique où il avait
fait une heureuse diversion aux tarifs douaniers et mis tous les
nez des honorables en l'air, comme dans une classe d'écoliers
quand palpite un papillon perdu au milieu d'un thème grec. Qui
était-ce? Personne ne la connaissait.

-- Il faut demander ça au général, dit Numa gaiement en se
tournant vers le marquis d'Espaillon d'Aubord, ministre de la
Guerre, vieux roquentin acharné à l'amour... Bon... bon... Ne vous
défendez pas, elle n'a regardé que vous.

Le général fit une grimace qui lui remonta, comme avec un ressort,
sa barbiche jaune de vieux bouc jusque dans le nez.

-- Il y a beau temps que les femmes ne me regardent plus... Elles
n'ont d'yeux que pour ces b... là...

Celui qu'il désignait dans ce langage débraillé, particulièrement
cher à tous les soldats gentils-hommes, était le jeune de Lappara,
assis dans un coin du wagon, le portefeuille ministériel sur ses
genoux, et gardant un silence respectueux en cette compagnie de
gros bonnets. Roumestan se sentit mordu, sans savoir où
précisément, et riposta avec vivacité. Selon lui, il y avait bien
d'autres choses que les femmes préféraient à la jeunesse d'un
homme.

-- Elles vous disent ça.

-- J'en appelle à ces messieurs.

Tous bedonnants, avec des redingotes qui bridaient sur l'estomac,
ou desséchés et maigres, chauves ou tout blancs, édentés, la
bouche en désordre, atteints de quelque inconvénient de santé, ces
messieurs, ministres, sous-secrétaires d'État, étaient de l'avis
de Roumestan. La discussion s'anima dans le vacarme des roues, les
vociférations du train parlementaire.

-- Nos ministres se chamaillent, disaient les compartiments
voisins.

Et les journalistes essayaient de saisir quelques mots à travers
les cloisons.

-- L'homme connu, l'homme au pouvoir, tonnait Numa, voilà ce
qu'elles aiment. Se dire que celui qui est là devant elles,
roulant sa tête sur leurs genoux, est un illustre, un puissant, un
des leviers du monde, c'est ça qui les remue!

-- Hé! justement.

-- Très bien... très bien...

-- Je pense comme vous, mon cher collègue.

-- Eh bien je vous dis, moi, que lorsque j'étais à l'État-major,
simple petit lieutenant, et que je m'en allais, les dimanches de
sortie, en grande tenue, avec mes vingt-cinq ans, des aiguillettes
neuves, je ramassais en passant de ces regards de femme qui vous
enveloppent en coup de fouet de la nuque au talon, de ces regards
qu'on n'a pas pour une grosse épaulette de mon âge... Aussi,
maintenant, quand je veux sentir la chaleur, la sincérité d'un de
ces coups d'oeil, une déclaration muette en pleine rue, savez-vous
ce que je fais?... Je prends un de mes aides de camp, jeune, de la
dent, du plastron, et je me paie de sortir à son bras, s... n...
d... D...!

Roumestan se tut jusqu'à Paris. Sa mélancolie du matin le
reprenait, mais avec de la colère en plus, une indignation contre
la sottise aveugle des femmes qui peuvent se toquer pour des niais
et des bellâtres. Qu'est-ce qu'il avait de rare, ce Lappara,
voyons? Sans se mêler au débat, il caressait sa barbe blonde d'un
air fat, les vêtements précis, l'encolure très ouverte. On
l'aurait claqué. C'est cet air là qu'il devait prendre pour
chanter le duo de _Mireille_ avec cette petite Bachellery... sa
maîtresse, bien sûr... Cette idée le révoltait; mais, en même
temps, il aurait voulu savoir, se convaincre.

À peine seuls, pendant que son coupé roulait vers le ministère, il
demanda brutalement, sans regarder Lappara:

-- Il y a longtemps que vous connaissez ces femmes?

-- Quelles femmes, monsieur le ministre?

-- Mais ces dames Bachellery, allons!

Sa pensée en était pleine. Il croyait que tous y songeaient comme
lui. Lappara se mit à rire.

Oh! oui, il y avait longtemps; c'étaient des payses à lui. La
famille Bachellery, les Folies-Bordelaises, tous les bons
souvenirs de ses dix-huit ans. Son coeur de lycéen avait battu
pour la maman, à faire sauter tous les boutons de sa tunique.

«Et aujourd'hui il bat pour la fille? demanda Roumestan d'un ton
léger en essuyant la vitre du bout de son gant pour regarder la
rue mouillée de noire.

-- Oh! la fille, c'est une autre paire de manches... Avec son
petit air comme ça, c'est une demoiselle très froide, très
sérieuse... Je ne sais pas ce qu'elle vise, mais elle vise quelque
chose, que je ne dois pas être en situation de lui donner.»

Numa se sentit soulagé:

«Ah! vraiment?... Et pourtant vous y retournez?...

-- Mais oui... c'est si amusant, cet intérieur des Bachellery...
Le père, l'ancien directeur, fait des couplets comiques pour les
cafés-concerts. La maman les chante et les mime en fricassant des
cèpes à l'huile et de la bouillabaisse comme Roubion lui-même n'en
a pas. Cris, désordre, musiquette, ripaille, les Folies-
Bordelaises en famille. La petite Bachellery mène le branle,
tourbillonne, soupe, roulade, mais ne perd pas la tête un instant.

-- Eh! mon gaillard, vous comptez bien qu'elle la perdra un jour
ou l'autre, et à votre profit encore.» Devenu subitement très
grave, le ministre ajouta: «Mauvais milieu pour vous, jeune homme.

Il faut être plus sérieux que cela, que diable!... La folie
bordelaise ne peut pas durer toute la vie.»

Il lui prit la main:

«Vous ne songez donc pas à vous marier, voyons?

-- Ma foi, non, monsieur le ministre... je suis très bien comme je
suis... à moins d'une aubaine étonnante...

-- On vous la trouvera, l'aubaine... Avec votre nom, vos
relations...» Et tout à coup, s'emballant: «Que diriez-vous de
mademoiselle Le Quesnoy?»

Le Bordelais, malgré son audace, pâlit de joie, de saisissement.

«Oh! monsieur le ministre, je n'aurais jamais osé...

-- Pourquoi pas?... mais si, mais si... vous savez combien je vous
aime, mon cher enfant... je serais heureux de vous voir dans ma
famille... je me sentirais plus complet, plus...»

Il s'arrêta net au milieu de sa phrase, qu'il reconnaissait pour
l'avoir déjà dite à Méjean le matin.

«Ah! tant pis!... c'est fait.»

Il eut son coup d'épaule et se rencoigna dans la voiture. «Après
tout, Hortense est libre, elle choisira... J'aurai toujours tiré
ce garçon d'un mauvais milieu.» En conscience, Roumestan était sûr
que ce sentiment seul l'avait fait agir.

IX

UNE SOIRÉE AU MINISTÈRE

Le faubourg Saint-Germain avait, ce soir-là, une physionomie
inaccoutumée. Des petites rues, paisibles d'ordinaire et couchées
de bonne heure, s'éveillaient au roulement saccadé des omnibus
déroutés de leur itinéraire; d'autres, au contraire, faites au
bruit de flot, à la rumeur ininterrompue des grandes artères
parisiennes, s'ouvraient comme le lit d'un fleuve détourné,
silencieuses, vides, agrandies, surveillées à leur entrée par la
haute silhouette d'un garde de Paris à cheval ou l'ombre morne --
en travers de l'asphalte -- d'un cordon sergents de ville, le
capuchon baissé, les mains en manchon dans le caban, faisant signe
aux voitures: «On ne passe pas.»

-- Est-ce qu'il y a le feu? demandait une tête effarée se penchant
à la portière.

-- Non, monsieur, c'est la soirée de l'Instruction publique.

Et l'homme reprenait sa faction, tandis que le cocher s'éloignait
en jurant d'être obligé de faire un long circuit sur cette rive
gauche où les rues percées au hasard ont encore un peu de la
confusion du vieux Paris.

À distance, en effet, l'illumination du ministère sur ses deux
façades, les feux allumés pour le froid au milieu de la chaussée,
la lueur lentement circulante des files de lanternes concentrées
sur un même point, enveloppaient le quartier d'un halo d'incendie
avivé par la limpidité bleue, la glaciale sécheresse de l'air.
Mais, en approchant, on se rassurait vite devant la belle
ordonnance de la fête, la nappe de lumière égale et blanche
remontant jusqu'en haut des maisons voisines, dont les
inscriptions en lettres d'or «MAIRIE DU VIIe ARRONDISSEMENT...
MINISTÈRE DES POSTES ET TÉLÉGRAPHES» se lisaient comme en plein
jour, et se vaporisaient en feux de Bengale, en féerique éclairage
de scène dans quelques grands arbres dépouillés et immobiles.

Parmi les passants qui s'attardaient malgré le froid et formaient
à la porte de l'hôtel une baie curieuse, s'agitait une petite
ombre falote à démarche de cane, serrée de la tête aux pieds dans
une longue mante paysanne, qui ne laissait voir d'elle que deux
yeux aigus. Elle allait, venait, courbée en deux, claquant des
dents, mais ne sentant pas la gelée, dans une excitation de fièvre
et d'ivresse. Tantôt elle se précipitait vers les voitures en
station le long de la rue de Grenelle, qu'on voyait avancer
imperceptiblement avec un bruit luxueux de gourmettes, des
ébrouements de bêtes impatientes, des blancheurs nuancées aux
portières derrière la buée des vitres. Tantôt elle revenait vers
la porte où le privilège d'un coupe-file faisait entrer librement
quelque carrosse de haut fonctionnaire. Elle écartait les gens:
«Pardon... laissez-moi un peu que je regarde.» Sous le feu des
ifs, sous la toile rayée des marquises, les marche-pieds ouverts
avec fracas laissaient se développer sur les tapis des flots de
satin cassant, des légèretés de tulle et de fleurs. La petite
ombre se penchait avidement, se retirant à peine assez vite pour
ne pas être écrasée par d'autres voitures qui entraient.

Audiberte avait voulu se rendre compte par elle-même, voir un peu
comment tout cela se passerait. Avec quel orgueil elle regardait
cette foule, ces lumières, les soldats à pied et à cheval, tout ce
coin de Paris sens dessus dessous pour le tambourin de Valmajour.
Car c'est en son honneur que la fête se donnait et elle se
persuadait que ces beaux messieurs, ces belles dames n'avaient que
le nom de Valmajour sur les lèvres. De la porte de la rue de
Grenelle, elle courait à la rue Bellechasse, par où sortaient les
voitures, s'approchait d'un groupe de gardes de Paris, de cochers
en grandes houppelandes, autour d'un brasero flambant au milieu de
la chaussée, s'étonnait d'entendre ces gens-là parler du froid,
bien vif cet hiver, des pommes de terre qui gelaient dans les
caves, des choses absolument indifférentes à la fête et à son
frère. Surtout elle s'irritait de la lenteur de cette file
indéfiniment déroulée; elle aurait voulu voir entrer la dernière
voiture, se dire «Ça y est... On commence... Cette fois, c'est
pour tout de bon.» Mais la nuit s'avançait, le froid devenait plus
pénétrant, ses pieds gelaient à la faire pleurer de souffrance, --
c'est un peu fort de pleurer quand on a le coeur si content! Enfin
elle se décida à rentrer chez elle, non sans avoir ramassé, d'un
dernier regard, toutes ces splendeurs, qu'elle emporta, par les
rues désertes, la nuit glaciale, dans sa pauvre tête sauvage où la
fièvre d'ambition battait aux tempes, toute congestionnée de
rêves, d'espérances, les yeux à jamais éblouis et comme aveuglés
de cette illumination à la gloire des Valmajour.

Qu'aurait-elle dit, si elle était entrée, si elle avait vu tous
ces salons blanc et or se succédant sous leurs portes en arcades,
agrandis par les glaces où tombait le feu des lustres, des
appliques, l'éblouissement des diamants, des aiguillettes, des
ordres de toutes sortes, en palmes, en aigrettes, en brochettes,
grands comme des soleils d'artifice ou menus comme des breloques,
ou retenus au cou par ces larges rubans rouges qui font penser à
de sanglantes décollations!

Il y avait là, pêle-mêle avec les grands noms du Faubourg, des
ministres, généraux, ambassadeurs, membres de l'Institut et du
Conseil supérieur de l'Université. Jamais, aux arènes d'Aps, même
au grand concours des tambourinaires à Marseille, Valmajour
n'avait eu un auditoire pareil. Son nom, à vrai dire, ne tenait
pas beaucoup de place dans cette fête dont il était l'occasion. Le
programme, enjolivé de merveilleux encadrements à la plume de
Dalys, annonçait bien: «Airs variés sur le tambourin», avec le nom
de Valmajour mêlé à celui de plusieurs illustrations lyriques;
mais on ne regardait pas le programme. Seuls, des gens de
l'intimité, de ces gens qui sont au courant de tout, disaient au
ministre, debout à l'entrée du premier salon:

-- Vous avez donc un tambourinaire?

Et lui, distraitement:

-- Oui, c'est une fantaisie de ces dames.

Le pauvre Valmajour ne le préoccupait guère. Il y avait un autre
début, plus sérieux pour lui, ce soir-là. Qu'allait-on dire?
Aurait-elle du succès? L'intérêt qu'il portait à cette enfant ne
l'avait-il pas illusionné sur son talent de chanteuse? Et très
pris, quoiqu'il ne voulût pas encore se l'avouer, mordu jusqu'aux
os d'une passion d'homme de quarante ans, il sentait cette
angoisse du père, du mari, de l'amant, du tapissier de la
débutante, une de ces anxiétés douloureuses, comme on en voit
rôder derrière la toile des portants, les soirs de première
représentation. Cela ne l'empêchait pas d'être aimable, empressé,
d'accueillir son monde à deux mains, -- et que de monde, _boun
Diou!_ -- d'avoir des mines, des sourires, des hennissements, des
piaffements, des renversements de corps, des courbettes, une
effusion un peu uniforme, mais avec des nuances, cependant.

Quittant tout à coup, repoussant presque le cher invité auquel il
était en train de promettre tout bas une foule de faveurs
inappréciables, le ministre s'élançait au-devant d'une dame haute
en couleur, à démarche autoritaire: «Ah! madame la maréchale!»
prenait sous son bras un bras auguste étranglé dans un gant à
vingt boutons, et conduisait la noble visiteuse de salon en salon,
entre une double haie d'habits noirs respectueusement inclinés,
jusqu'à la salle de concert, dont les honneurs étaient faits par
madame Roumestan et sa soeur. En revenant, il distribuait encore
des poignées de main, de cordiales paroles: «Comptez-y... C'est
fait...», ou lançait très vite son «bonjour, ami»; ou bien encore,
pour réchauffer la réception, mettre un courant de sympathie dans
toute cette solennité mondaine, il présentait les gens entre eux,
les jetait, sans les avertir, dans les bras les uns des autres:
«Comment vous ne vous connaissez pas?... M. le prince d'Anhalt...
M. Bos, sénateur...» et ne s'apercevait pas que, leurs noms à
peine prononcés, les deux hommes, après un brusque et profond coup
de tête, «Monsieur, Monsieur», n'attendaient que son départ pour
se tourner le dos d'un air féroce.

Comme la plupart des combattants politiques, une fois vainqueur,
au pouvoir, le bon Numa s'était détendu. Sans cesser d'appartenir
à l'ordre moral, le Vendéen du Midi avait perdu son beau feu pour
la Cause, laissait les grandes espérances dormir, commençait à
trouver que les choses n'allaient point trop mal. Pourquoi ces
haines farouches entre honnêtes gens? Il souhaitait l'apaisement,
l'indulgence générale, et comptait sur la musique pour opérer une
fusion entre les partis, ses «petits concerts» de quinzaine
devenant un terrain neutre de jouissance artistique et de
courtoisie où les plus opposés pourraient se rencontrer,
s'apprécier à l'écart des passions et des tourmentes politiques.
De là un singulier mélange dans les invitations et aussi le
malaise, la gêne des invités, les colloques à voix basse vivement
interrompus, ce va-et-vient silencieux d'habits noirs, la fausse
attention des regards levés au plafond, considérant les cannelures
dorées des panneaux, ces ornementations du Directoire, moitié
Louis XVI et Empire, avec des têtes de cuivre en appliques sur le
marbre à lignes droites des cheminées. On avait chaud et froid
tout ensemble, à croire que la terrible gelée du dehors tamisée
par les murs épais et la ouate des tentures se fût changée en
froid moral. Par moments, la galopade effrénée de Rochemaure ou de
Lappara en commissaires, chargés d'installer les dames, rompait
cette monotonie ambulante de gens debout qui s'ennuient; ou encore
le passage à sensation de la belle madame Hubler coiffée en
plumes, son profil sec de poupée incassable, son sourire en coin,
retroussé jusqu'au sourcil comme à une vitrine de coiffeur. Mais
le froid reprenait bien vite.

«C'est le diable à dégourdir ces salons de l'Instruction
publique... L'ombre de Frayssinous revient certainement la nuit.»

Cette réflexion à haute voix partait d'un groupe de jeunes
musiciens empressés autour du directeur de l'Opéra, Cadaillac,
philosophiquement assis sur une banquette en velours, le dos au
socle de Molière. Très gros, à moitié sourd, avec sa moustache en
brosse toute blanche, on ne retrouvait guère le souple et fringant
impresario des fêtes du Nabab dans cette majestueuse idole au
masque bouffi et impénétrable, dont l'oeil seul racontait le
Parisien blagueur, sa science féroce de la vie, son esprit en
bâton d'épine ferré au bout, durci au feu de la rampe. Mais,
satisfait, repu, craignant sur toute chose d'être délogé de sa
direction à fin de bail, il rentrait ses ongles, parlait peu,
surtout ici, se contentait de souligner ses observations sur la
comédie officielle et mondaine du rire silencieux de Bas-de-Cuir.

«Boissaric, mon enfant, demandait-il tout bas à un jeune et
intrigant Toulousain qui venait de faire jouer un ballet à l'Opéra
après seulement dix ans de carton, ce que personne ne voulait
croire, -- Boissaric, toi qui sais tout, dis-moi le nom de ce
solennel personnage à moustaches qui cause familièrement avec tout
le monde et marche derrière son nez d'un air recueilli comme s'il
allait à l'enterrement de cet accessoire... Il doit être du
bâtiment, car il m'a parlé théâtre avec une certaine autorité.

-- Je ne pense pas, patron... Plutôt un diplomate. Je l'entendais
dire tout à l'heure au ministre de Belgique qu'ils avaient été
longtemps collègues.

-- Vous vous trompez, Boissaric... Ce doit être un général
étranger. Il pérorait, il n'y a qu'un instant, dans un groupe de
grosses épaulettes et disait très haut: «Il faut n'avoir jamais eu
un grand commandement militaire...»

-- Étrange!

Lappara, consulté au passage, se mit à rire:

-- Mais c'est Bompard.

-- Quès aco Bompard?

-- L'ami du ministre... Comment ne le connaissez-vous pas?

-- Du Midi?

-- Té! parbleu...

Bompard, en effet, qui, sanglé d'un superbe habit neuf à parements
de velours, les gants dans l'entre-bâillure du gilet, essayait
d'animer la soirée de son ami par une conversation variée et
soutenue. Inconnu dans le monde officiel, où il se produisait pour
la première fois, on peut dire qu'il faisait sensation en
promenant d'un groupe à l'autre ses facultés inventives, ses
visions fulgurantes, récits d'amours royales, aventures et
combats, triomphes aux tirs fédéraux, qui donnaient à tous les
visages autour de lui la même expression d'étonnement, de gêne et
d'inquiétude. Il y avait là certes un élément de gaieté, mais
compris seulement de quelques intimes, impuissant à distraire
l'ennui qui pénétrait jusque dans la salle du concert, une pièce
immense et très pittoresque avec ses deux étages de galeries et
son plafond en vitrage qu'on pouvait croire à ciel ouvert.

Une décoration verte de palmiers, de bananiers à longues feuilles
immobiles sous les lustres faisait un fond de fraîcheur aux
toilettes des femmes alignées et serrées sur d'innombrables rangs
de chaises. C'était une boule de nuques penchées et ondulantes,
d'épaules et de bras sortis des corsages comme du chiffonnage
d'une fleur entr'ouverte, de coiffures piquées d'étoiles, les
diamants mêlés à l'éclair bleu des cheveux noirs, à l'or filé des
crépelures blondes; et des profils perdus, de santé pleine, en
lignes arrondies de la taille au chignon, ou de fine maigreur,
élancés de la ceinture serrée d'une petite boucle brillante au cou
long, noué d'un velours. Les éventails, l'aile dépliée, nuancée,
pailletée, voltigeaient, papillonnaient sur tout cela, mêlaient
des parfums de white rose ou d'opoponax à la faible exhalaison des
lilas blancs et des violettes naturelles.

Le malaise des visages se compliquait ici de la perspective de
deux heures d'immobilité devant cette estrade où s'étalaient en
demi-cercle les choristes en habit noir, en toilettes de
mousseline blanche, impassibles comme sous l'appareil
photographique, et cet orchestre dissimulé dans les buissons de
verdure et de roses que dépassaient les manches des contrebasses
pareils à des instruments de torture. Oh! le supplice de la cangue
à musique, elles le connaissaient toutes, il comptait parmi les
fatigues de leur hiver et les cruelles corvées mondaines. C'est
pourquoi, en cherchant bien, on n'aurait trouvé dans l'immense
salle qu'un seul visage satisfait, souriant, celui de madame
Roumestan, et non pas ce sourire de danseuse des maîtresses de
maison si facilement changé en expression de haineuse fatigue
quand il ne se sent plus regardé, mais un visage de femme
heureuse, de femme aimée, en train de recommencer la vie. Ô
tendresse inépuisable d'un coeur honnête qui n'a battu qu'une
fois! Voilà qu'elle se reprenait à croire en son Numa, si bon, si
tendre, depuis quelque temps. C'était comme un retour, l'étreinte
de deux coeurs réunis après une longue absence. Sans chercher d'où
pouvait venir ce regain de tendresse, elle le revoyait aimant et
jeune comme un soir devant le panneau des chasses, et elle était
toujours la Diane désirable, souple et fine dans sa robe de
brocart blanc, ses cheveux châtains en bandeaux sur le front pur
sans une pensée mauvaise, où ses trente ans en paraissaient vingt-
cinq.

Hortense était bien jolie aussi, tout en bleu; un tulle bleu qui
entourait d'une nuée sa longue taille un peu penchée en avant,
ombrait son visage d'une douceur brune. Mais le début de son
musicien la préoccupait. Elle se demandait comment ce public
raffiné goûterait cette musique locale, s'il n'aurait pas fallu,
comme disait Rosalie, encadrer le tambourin d'un horizon gris
d'oliviers et de collines en dentelles; et, silencieuse, tout
émue, elle comptait sur le programme les morceaux avant Valmajour,
dans un demi-bruit d'éventails, de conversations à voix basse,
auquel se mêlait l'accord successif des instruments.

Un battement d'archet aux pupitres, un froissement de papier sur
l'estrade où les choristes se sont levés, leur partie à la main,
un long regard des victimes, comme une envie de fuir, du côté de
la haute porte obstruée d'habits noirs et le choeur de Gluck
envoie ses premières notes vers le vitrage là-haut, où la nuit
d'hiver superpose ses nappes bleues:

Ah! dans ce bois funeste et sombre...

C'est commencé...

Le goût de la musique s'est beaucoup répandu en France depuis
quelques années. À Paris surtout, les concerts du dimanche et de
la semaine sainte, une foule de sociétés particulières ont
surexcité le sentiment public, vulgarisé les oeuvres classiques
des grands maîtres, fait une mode de l'érudition musicale. Mais,
au fond, Paris est trop vivant, trop cérébral, pour bien aimer la
musique, cette grande absorbeuse qui vous tient immobile, sans
voix et sans pensée, dans un réseau flottant d'harmonie, vous
berce, vous hypnotise comme la mer; et les folies qu'il fait pour
elle sont celles d'un gommeux pour une fille à la mode, une
passion de chic, de galerie, banale et vide jusqu'à l'ennui.

L'ennui!

C'était bien la note dominante dans ce concert de l'Instruction
publique. Sous l'admiration de commande, les physionomies
extasiées qui font partie de la mondanité des femmes les plus
sincères, il remontait peu à peu, figeait le sourire et l'éclair
des yeux, affaissait ces jolies poses languissantes d'oiseaux
branchés ou buvant goutte à goutte. Une après l'autre, sur les
longues files de chaises enchaînées, elles se débattaient, avec
des «bravos... divins... délicieux...» pour se ranimer elles-
mêmes, et succombaient à la torpeur envahissante qui se dégageait
comme une brume de cette marée sonore, reculant dans un lointain
d'indifférence tous les artistes qui défilaient tour à tour.

On avait là pourtant les plus fameux, les plus illustres de Paris,
interprétant la musique classique avec toute la science qu'elle
exige et qui ne s'acquiert, hélas! qu'au prix des années. Voilà
trente ans que la Vauters la chante, cette belle romance de
Beethoven, _l'Apaisement_, et jamais avec plus de passion que ce
soir; mais il manque des cordes à l'instrument, on entend l'archet
racler sur le bois, et de la grande chanteuse de jadis, de la
beauté célèbre, il ne reste que des attitudes savantes, une
méthode irréprochable, et cette longue main blanche qui à la
dernière strophe écrase une larme au coin de l'oeil élargi de
kohl, une larme traduisant le sanglot que la voix ne peut plus
donner.

Quel autre que Mayol, le beau Mayol, a jamais soupiré la sérénade
de Don Juan avec cette délicatesse aérienne, cette passion qui
semble d'une libellule amoureuse! Malheureusement on ne l'entend
plus; il a beau se dresser sur la pointe des pieds, le cou tendu,
filer le son jusqu'au bout en l'accompagnant d'un geste délié de
fileuse qui pince sa laine entre deux doigts, rien ne sort, rien.
Paris, qui a la reconnaissance de ses plaisirs passés, applaudit
quand même; mais ces voix usées, ces figures flétries et trop
connues, médailles dont la circulation constante a mangé
l'effigie, ne dissiperont pas le brouillard qui plane sur la fête
du ministère, malgré les efforts que fait Roumestan pour la
ranimer, les bravos d'enthousiasme qu'il jette à haute voix du
milieu des habits noirs, les «chut!» dont il terrifie à deux
salons de distance les gens qui essayent de causer et qui
circulent alors, muets comme des spectres sous le splendide
éclairage, changent de place avec précaution pour se distraire, le
dos rond, les bras en balancier, ou tombent anéantis sur des
sièges bas, le claque ballant entre les jambes, hébétés, la figure
vide.

À un moment, l'entrée en scène d'Alice Bachellery réveille et
remue tout le monde. Aux deux portes de la salle il se fait une
poussée curieuse pour apercevoir la petite diva en jupe courte sur
l'estrade, la bouche entr'ouverte, ses longs cils battant comme de
la surprise de voir toute cette foule. «_Chaud! chaud! les p'tits
pains d'gruau!_» fredonnent les jeunes gens des clubs avec le
geste canaille de sa fin de couplet. De vieux messieurs de
l'Université s'approchent tout frétillants, tendant la tête du
côté de leur bonne oreille pour ne pas perdre une intention de la
gaudriole à la mode. Et c'est un désappointement, quand le petit
mitron de sa voix aigrelette et courte entonne un grand air
_d'Alceste_ seriné par la Vauters qui l'encourage de la coulisse.
Les figures s'allongent, les habits noirs désertent, recommencent
à errer, d'autant plus librement que le ministre ne les surveille
plus, parti au fond du dernier salon au bras de M. de Boë, tout
étourdi d'un tel honneur.

Éternel enfantin de l'Amour! Ayez donc vingt ans de Palais, quinze
ans de tribune, soyez assez maître de vous pour garder au milieu
des séances les plus secouées et des interruptions sauvages l'idée
fixe et le sang-froid du goéland qui pêche en pleine tempête et si
une fois la passion s'en mêle, vous vous trouverez faible parmi
les faibles, tremblant et lâche au point de vous accrocher
désespérément au bras d'un imbécile plutôt que d'entendre la
moindre critique de votre idole.

-- Pardon, je vous quitte... voici l'entr'acte... et le ministre
se précipite, rendant à son obscurité le jeune maître des requêtes
qui désormais n'en sortira plus. On se pousse vers le buffet; et
les mines soulagées de tous ces malheureux à qui l'on a rendu le
mouvement et la parole, peuvent faire croire à Numa que sa
protégée vient d'avoir un très grand succès. On le presse, on le
félicite «divin... délicieux...» mais personne ne lui parle
positivement de ce qui l'intéresse, et il saisit enfin Cadaillac
qui passe près de lui, marchant de côté, refoulant le flot humain
de son énorme épaule en levier.

-- Eh bien!... Comment l'avez-vous trouvée?

-- Qui donc?

-- La petite... fait Numa d'un ton qu'il essaie de rendre
indifférent. L'autre, bonne lame, comprend, et, sans broncher:

-- Une révélation...

L'amoureux rougit comme à vingt ans, chez Malmus, quand
_l'ancienne_ à tous lui faisait du pied sous la table.

-- Alors, vous croyez qu'à l'Opéra?...

-- Sans doute... Mais il faut un bon montreur, dit Cadaillac avec
son rire muet; et, pendant que le ministre court féliciter
mademoiselle Alice, le bon montreur continue dans la direction du
buffet qu'on aperçoit encadré par une large glace sans tain au
fond d'une salle aux boiseries brun et or. Malgré la sévérité des
tentures, l'air rogue et majestueux des maîtres d'hôtel, choisis
certainement parmi les ratés universitaires, la mauvaise humeur et
l'ennui se dissipent ici, devant l'immense comptoir chargé de
cristaux fins, de fruits, de sandwichs en pyramides, font place --
l'humanité reprenant ses droits -- à des attitudes convoitantes et
voraces. Au moindre espace libre entre deux corsages, entre deux
têtes penchées vers le morceau de saumon ou l'aile de volaille de
leur petite assiette, un bras s'avance quêtant un verre, une
fourchette, un petit pain, frôlant la poudre de riz des épaules,
d'une manche noire ou d'un brillant et rude uniforme. On cause, on
s'anime, les yeux étincellent, les rires sonnent sous l'influence
des vins mousseux. Mille propos se croisent, propos interrompus,
réponses à des demandes déjà oubliées. Dans un coin, des petits
cris indignés: «Quelle horreur!... C'est affreux!...» autour du
savant Béchut, l'ennemi des femmes, continuant à invectiver le
sexe faible. Une querelle de musiciens:

-- Ah! mon cher, prenez garde... vous niez la quinte augmentée.

-- C'est vrai qu'elle n'a que seize ans?

-- Seize ans de fût et quelques années de bouteille.

-- Mayol!... Allons donc, Mayol!... fini, vidé.

Et dire que l'Opéra donne tous les soirs deux mille francs à ça!

-- Oui, mais il prend mille francs de billets pour chauffer sa
salle, et Cadaillac lui rattrape le reste à l'écarté.

-- Bordeaux... chocolat... champagne...

-- ... à venir s'expliquer dans le sein de la Commission.

-- ... en remontant un peu la ruche avec des coques de satin
blanc.

Ailleurs, mademoiselle Le Quesnoy, très entourée, recommande son
tambourinaire à un correspondant étranger, tête impudente et plate
de _choumacre_, le supplie de ne pas partir avant la fin, gronde
Méjean qui ne la soutient pas, le traite de faux Méridional, de
franciot, de renégat. Dans le groupe à côté, une discussion
politique. Une bouche haineuse s'avance, l'écume aux dents,
mâchant les mots comme des balles, pour les empoisonner:

«Tout ce que la démagogie la plus subversive...

-- Marat conservateur!» dit une voix, mais le propos se perd dans
cette confuse rumeur de conversations mêlées de chocs d'assiettes,
de verres, que le timbre cuivré de Roumestan domine tout à coup:
«Mesdames, vite, mesdames... Vous allez manquer la sonate en
_fa_!»

Silence de mort. La longue procession des traînes déployées
recommence à travers les salons, se froisse entre les chaises
alignées. Les femmes ont la figure désespérée de captives qu'on
réintègre après une promenade d'une heure dans le préau.

Et les concerts, les symphonies se succèdent, à force de notes. Le
beau Mayol recommence à filer le son insaisissable, la Vauters à
tâter les cordes détendues de sa voix. Soudain, un sursaut de vie,
de curiosité, comme tout à l'heure à l'entrée de la petite
Bachellery. C'est le tambourin de Valmajour, l'apparition du
superbe paysan, son feutre mou sur l'oreille, la ceinture rouge
aux reins, la veste contadine à l'épaule. Une idée d'Audiberte, un
instinct de son goût de femme, de l'habiller ainsi pour plus
d'effet au milieu des habits noirs. À la bonne heure, tout ceci
est neuf, imprévu, ce long tambour qui se balance au bras du
musicien, la petite flûte sur laquelle ses doigts s'escriment, et
les jolis airs à double sonnerie dont le mouvement, enlevant et
vif, moire d'un frisson de réveil le satin des belles épaules. Le
public blasé s'amuse de ces aubades toutes fraîches, embaumées de
romarin, de ces refrains de vieille France.

«Bravo!... Bravo!... Encore!...»

Et quand il attaque la _Marche de Turenne_ sur un rythme large et
vainqueur que l'orchestre accompagne en sourdine, enflant,
soutenant l'instrument un peu grêle, c'est du délire. Il faut
qu'il revienne deux fois, dix fois, réclamé en première ligne par
Numa dont ce succès a réchauffé le zèle et qui maintenant prend à
son compte «la fantaisie de ces dames». Il raconte comment il a
découvert ce génie, explique la merveille de la flûte à trois
trous, donne des détails sur le vieux castel des Valmajour.

«Il s'appelle vraiment Valmajour?

-- Certainement... des princes des Baux... c'est le dernier.»

Et la légende court, se répand, s'enjolive, un vrai roman de
George Sand.

«J'ai les _parchemeïns_ chez moi!» affirme Bompard d'un ton qui ne
souffre pas de réplique. Mais, au milieu de cet enthousiasme
mondain, plus ou moins factice, un pauvre petit coeur s'émeut, une
jeune tête se grise éperdument, prend au sérieux les bravos, les
légendes. Sans dire un mot, sans même applaudir, les yeux fixes,
perdus, sa longue taille souple suivant d'un balancement de rêve
les mesures de la marche héroïque, Hortense se retrouve là-bas, en
Provence, sur la plate-forme haute dominant la campagne
ensoleillée, pendant que son musicien lui sonne l'aubade comme à
une dame des cours d'amour et met la fleur de grenade à son
tambourin avec une grâce sauvage. Ce souvenir la remue
délicieusement, et tout bas, appuyant la tête sur l'épaule de sa
soeur: «Oh! que je suis bien...» murmure-t-elle d'un accent
profond et vrai que Rosalie ne remarque pas tout de suite, mais
qui plus tard se précisera, la hantera comme l'annonce balbutiée
d'un malheur.

-- Eh! bé! mon brave Valmajour, quand je vous le disais... Quel
succès!... hein? criait Roumestan dans le petit salon où l'on
avait servi un souper debout pour les artistes. Ce succès, les
autres étoiles du concert le trouvaient bien un peu exagéré. La
Vauters, assise, prête à partir, attendant sa voiture, voilait son
dépit d'un grand capuchon de dentelle aux pénétrants parfums,
tandis que le beau Mayol debout devant le buffet, avec une mimique
de dos énervée et lasse, déchiquetait une mauviette férocement
s'imaginant tenir le tambourinaire sous sa lame. La petite
Bachellery n'avait pas de ces colères. Elle jouait à l'enfant au
milieu d'un groupe de jeunes gommeux, riant, papillonnant, mordant
à pleines dents blanches, comme un écolier tourmenté d'une faim de
croissance, dans un petit pain au jambon. Elle essayait le flûtet
de Valmajour.

-- Voyez donc, m'sieu le ministre!

Puis, apercevant Cadaillac derrière Son Excellence, elle lui
tendit avec une pirouette son front de petite fille à baiser.

-- B'jou, m'n'oncle...

C'était une parenté de fantaisie, une adoption de coulisse.

-- La fausse étourdie! grogna le bon montreur sous sa moustache
blanche, mais pas trop haut, car elle allait probablement devenir
sa pensionnaire et une pensionnaire influente.

Valmajour, l'air fat, très entouré de femmes, de journalistes, se
tenait debout devant la cheminée. Le correspondant étranger
l'interrogeait brutalement, non plus de ce ton patelin dont il
scrutait les ministres dans les audiences particulières; mais sans
se troubler, le paysan lui répondait par le récit stéréotypé sur
ses lèvres: «Ce m'est vénu de nuit, en écoutant çanter le
rossignoou...» Il fut interrompu par mademoiselle Le Quesnoy, qui
lui tendait un verre et une assiette remplis à son intention.

«Bonjour, monsieur... Et moi aussi, je vous apporte le _grand-
boire_.» Elle avait coupé son effet. Il lui répondit d'un léger
mouvement de tête, en lui montrant la cheminée: «Va bien... va
bien... posez ça là-dessus», et continua son histoire.» Ce que
l'oiso du bon Dieu fait avec un trou...» Sans se décourager,
Hortense attendit la fin, puis lui parla de son père, de sa
soeur...

-- Elle va être bien contente?...

-- Oui, ça n'a pas trop mal marché.

Le sourire fat, il effilait sa moustache en promenant autour de
lui un regard inquiet. On lui avait dit que le directeur de
l'Opéra voulait lui faire des propositions. Il le guettait de
loin, ayant déjà des jalousies d'acteur, s'étonnait qu'on pût
s'occuper si longtemps de cette petite chanteuse de rien du tout;
et, plein de sa pensée, il ne prenait pas la peine de répondre à
la belle jeune fille arrêtée devant lui, son éventail aux mains,
dans cette jolie attitude demi-audacieuse que donne l'habitude du
monde. Mais elle l'aimait mieux ainsi, dédaigneux et froid pour
tout ce qui n'était pas son art. Elle l'admirait recevant de haut
les compliments dont le bombardait Cadaillac avec sa rondeur
brusque:

«Mais si... mais si... je vous le dis comme je le pense...
Beaucoup de talent... très original, très neuf... Je ne veux pas
qu'un autre théâtre que l'Opéra en ait l'étrenne... je vais
chercher une occasion de vous produire. À partir d'aujourd'hui,
considérez-vous comme de la maison.

Valmajour pensait au papier timbré qu'il avait dans la poche de sa
veste; mais l'autre, comme s'il devinait cette préoccupation, lui
tendait sa main souple. «Voilà qui nous engage tous deux, mon
cher...» Et montrant Mayol, la Vauters, heureusement occupés
d'autre chose, car ils auraient trop ri: «Demandez à vos camarades
ce que vaut la parole de Cadaillac.»

Il tourna les talons là-dessus, et revint dans le bal. Maintenant
c'était un bal qui s'agitait dans les salles moins pleines, mais
plus animées; et l'admirable orchestre se vengeait de trois heures
de musique classique par des suites de valses du plus pur
viennois. Les hauts personnages, les gens graves partis, la place
restait à la jeunesse, autour du salon; et la figure des écharpes
terminée, elle venait vers sa soeur, lui disait tout bas: «Nous
voilà bien... Numa qui m'a promise à ses trois secrétaires!

-- Lequel prends-tu?»

Sa réponse fut arrêtée net par un roulement de tambourin.

«La farandole!... La farandole!...»

Une surprise du ministre à ses invités. La farandole pour finir le
cotillon, le Midi à outrance, et _zou!..._ Mais comment cela se
danse-t-il?... Les mains s'attirent et se joignent, les salons se
mêlent, cette fois. Bompard indique gravement «comme ceci,
mesdemoiselles» en battant un entrechat et, Hortense en tête, la
farandole se déroule à travers la longue enfilade des salons,
suivie de Valmajour jouant avec une gravité superbe, fier de son
succès et des regards que lui vaut sa mâle et robuste tournure
dans un costume original.

-- Est-il beau, dit Roumestan, est-il beau!... Un pâtre grec!

De salle en salle, la danse rustique, plus nombreuse et plus
entraînée, poursuit et chasse l'ombre de Frayssinous. Sur les
grandes tapisseries d'après Boucher et Lancret, les personnages
s'agitent réveillés par des airs du vieux temps; et les culs-nus
d'amours, qui se roulent aux frises, prennent aux yeux des
danseurs un mouvement de course effrénée et folle comme la leur.

Là-bas, tout au fond, Cadaillac qui s'accote au buffet, une
assiette et un verre dans les mains, écoute, mange et boit,
pénétré de cette chaleur de plaisir jusqu'au fond de son
scepticisme:

«Rappelle-toi ceci, petit, dit-il à Boissaric... Il faut toujours
rester jusqu'à la fin des bals... Les femmes sont plus jolies dans
cette pâleur moite, qui n'est pas encore de la fatigue, pas plus
que ce petit filet blanc aux fenêtres n'est encore le jour... Il y
a dans l'air un peu de musique, de la poussière qui sent bon, une
demi-ivresse qui affine les sensations et qu'il faut savourer en
mangeant un chaud-froid de volaille arrosé de vin frappé... Tiens!
regarde-moi ça...»

Derrière la glace sans tain, la farandole défilait, les bras
étendus, un cordon alterné de noir et de clair, assoupli par
l'affaissement des toilettes et des coiffures, le froissement de
deux heures de danse.

«Est-ce joli, hein?... Et le gaillard de la fin, quel galbe!...»

Il ajouta froidement, en posant son verre: «Du reste, il ne fera
pas le sou!...»

X

NORD ET MIDI

Entre le président Le Quesnoy et son gendre, il n'y avait jamais
eu grande sympathie. Le temps, les rapports fréquents, les liens
de parenté n'étaient pas parvenus à diminuer l'écart de ces deux
natures, à vaincre le froid intimidant qu'éprouvait le Méridional
devant ce grand silencieux à tête hautaine et pâle dont le regard
bleu-gris, le regard de Rosalie moins la tendresse et
l'indulgence, s'abaissait sur sa verve pour la geler. Numa,
flottant et mobile, toujours débordé par sa parole, à la fois
ardent et compliqué, se révoltait contre la logique, la droiture,
la rigidité de son beau-père; et tout en lui enviant ses qualités,
les mettait sur le compte de la froideur de l'homme du Nord, de
l'extrême Nord que lui représentait le président.

-- Après, il y a l'ours blanc... Puis, plus rien, le pôle et la
mort.

Il le flattait cependant, cherchait à le séduire avec des
chatteries adroites, ses amorces à prendre le Gaulois; mais le
Gaulois, plus subtil que lui-même, ne se laissait pas envelopper.
Et lorsqu'on causait politique, le dimanche, dans la salle à
manger de la place Royale; lorsque Numa, attendri par la bonne
chère, essayait de faire croire au vieux Le Quesnoy qu'en réalité
ils étaient bien près de s'entendre voulant tous deux la même
chose -- la liberté; il fallait voir le coup de tête révolté dont
le président lui secouait toutes ses mailles.

-- Ah! mais non, pas la même!

En quatre arguments précis et durs, il rétablissait les distances,
démasquait les mots, montrait qu'il ne se laissait pas prendre à
leur tartuferie. L'avocat s'en tirait en plaisantant, très vexé au
fond, surtout à cause de sa femme qui, sans se mêler jamais de
politique, écoutait et regardait. Alors en revenant, le soir, dans
leur voiture, il s'efforçait de lui prouver que son père manquait
de bon sens. Ah! si ça n'avait pas été pour elle, il l'aurait
joliment rembarré. Rosalie, pour ne pas l'irriter, évitait de
prendre parti:

-- Oui, c'est malheureux... vous ne vous entendez pas... Mais tout
bas elle donnait raison au président.

Avec l'arrivée de Roumestan au ministère, le froid entre les deux
hommes s'était accentué. M. Le Quesnoy refusait de se montrer aux
réceptions de la rue de Grenelle, et s'en expliqua très nettement
avec sa fille:

-- Dis-le bien à ton mari... qu'il continue à venir chez moi et le
plus souvent possible, j'en serai très heureux; mais on ne me
verra jamais au ministère. Je sais ce que ces gens-là nous
préparent je ne veux pas avoir l'apparence d'un complice.

Du reste, la situation était sauvegardée aux yeux du monde par ce
deuil de coeur qui murait les Le Quesnoy chez eux depuis si
longtemps. Le ministre de l'Instruction publique eût été
probablement très gêné de sentir dans ses salons ce vigoureux
contradicteur devant lequel il restait un petit garçon; il affecta
cependant de paraître blessé de cette décision, s'en fit une
attitude, chose toujours très précieuse à un comédien, et un
prétexte pour ne plus venir que fort inexactement aux dîners du
dimanche, invoquant une de ces mille excuses, commissions,
réunions, banquets obligatoires, qui donnent aux maris de la
politique une si vaste liberté.

Rosalie, au contraire, ne manquait pas un dimanche, arrivait de
bonne heure l'après-midi, heureuse de retremper dans l'intérieur
de ses parents ce goût de la famille que l'existence officielle ne
lui laissait guère le loisir de satisfaire. Madame Le Quesnoy
encore à vêpres, Hortense à l'église, avec sa mère, ou menée par
des amis à quelque matinée musicale, elle était sûre de trouver
son père dans sa bibliothèque, une longue pièce tapissée de livres
du haut au bas, enfermé avec ces amis muets, ces confidents
intellectuels, les seuls dont sa douleur n'eût jamais pris
ombrage. Le président ne s'installait pas à lire, inspectait les
rayons, s'arrêtait à une belle reliure, et, debout, sans s'en
douter, lisait pendant une heure, ne s'apercevant ni du temps ni
de la fatigue. Il avait un pâle sourire en voyant entrer sa fille
aînée. Quelques mots échangés, car ils n'étaient bavards ni l'un
ni l'autre, elle passait, elle aussi, la revue de ses auteurs
aimés, choisissait, feuilletait près de lui sous le jour un peu
assombri d'une grande cour du Marais où tombaient en lourdes
notes, dans la tranquillité du dimanche aux quartiers commerçants,
les sonneries des vêpres voisines. Parfois il lui donnait un livre
entr'ouvert:

-- Lis ça... en soulignant avec l'ongle; et, quand elle avait lu:

-- C'est beau, n'est-ce pas?...

Pas de plus grand plaisir pour cette jeune femme, à qui la vie
offrait ce qu'elle peut donner de brillant et de luxueux, que
cette heure auprès de ce père âgé et triste, envers lequel son
adoration filiale se doublait d'attaches intimes tout
intellectuelles.

Elle lui devait sa rectitude de pensée, ce sentiment de justice
qui la faisait si vaillante, aussi son goût artistique, l'amour de
la peinture et des beaux vers; car chez Le Quesnoy le tripotage
continu du code n'avait pas ossifié l'homme. Sa mère, Rosalie
l'aimait, la vénérait, non sans un peu de révolte contre une
nature trop simple, trop molle, annihilée dans sa propre maison et
que la douleur, qui élève certaines âmes, avait courbée à terre
aux plus vulgaires préoccupations féminines, la piété pratiquante,
le ménage en petits détails. Plus jeune que son mari, elle
paraissait l'aînée, avec sa conversation bonne femme, qui,
vieillie et attristée comme elle, cherchait des coins chauds de
souvenir, des rappels de son enfance dans un domaine ensoleillé du
Midi. Mais l'église la possédait surtout, et, depuis la mort de
son fils, elle allait endormir son chagrin dans la fraîcheur
silencieuse, le demi-jour, le demi-bruit des hautes nefs, comme
dans une paix de cloître défendue du grouillement de la vie par
les lourdes portes rembourrées, avec cet égoïsme dévot et lâche
des désespoirs accoudés aux prie-Dieu, déliés des soucis et des
devoirs.

Rosalie, déjà jeune fille au moment de leur malheur, avait été
frappée de la façon différente dont ses parents le subissaient:
elle, renonçant à tout, abîmée dans une religion larmoyante, lui,
demandant des forces à la tâche accomplie; et sa tendre préférence
pour son père lui était venue d'un choix de sa raison. Le mariage,
la vie commune avec les exagérations, les mensonges, les démences
de son Méridional, lui faisaient trouver encore plus doux l'abri
de la bibliothèque silencieuse qui la changeait du garni
grandiose, officiel et froid, des ministères.

Au milieu de la calme causerie, on entendait un bruit de porte, un
frou-frou de soie, Hortense qui rentrait.

-- Ah! je savais te trouver là...

Elle n'aimait pas à lire, celle-là. Même les romans l'ennuyaient,
jamais assez romanesques pour son exaltation. Au bout de cinq
minutes qu'elle était à piétiner, son chapeau sur la tête:

-- Ça sent le renfermé, toutes ces paperasses... tu ne trouves
pas, Rosalie?... Allons, viens un peu avec moi... Père t'a assez
eue. Maintenant, c'est mon tour.

Et elle l'entraînait dans sa chambre, leur chambre, car Rosalie y
avait aussi vécu jusqu'à l'âge de vingt ans.

Elle voyait là, dans une heure charmante de causeries, tous les
objets qui avaient fait partie d'elle-même, son lit aux rideaux de
cretonne, son pupitre, l'étagère, la bibliothèque où il restait un
peu de son enfance aux titres des volumes, à la puérilité de mille
riens conservés avec amour. Elle retrouvait ses pensées dans tous
les coins de cette chambre de jeune fille, plus coquette et ornée
que de son temps un tapis par terre, une veilleuse en corolle au
plafond, et de petites tables fragiles, à coudre, à écrire, que
l'on rencontrait à chaque pas. Plus d'élégance et moins d'ordre,
deux ou trois ouvrages commencés, au dos des chaises, le pupitre
resté ouvert avec un envolement de papier à devise. Quand on
entrait, il y avait toujours une petite minute de déroute.

-- C'est le vent, disait Hortense en éclatant de rire, il sait que
je l'adore, il sera venu voir si j'y étais.

-- On aura laissé la fenêtre ouverte, répondait Rosalie
tranquillement... Comment peux-tu vivre là-dedans?... Je suis
incapable de penser, moi, quand rien n'est en place.

Elle se levait pour remettre droit un cadre accroché au mur, qui
gênait son oeil aussi juste que son esprit.

-- Eh bien! moi, tout le contraire, ça me monte... Il me semble
que je suis en voyage.

Cette différence de natures se retrouvait sur le visage des deux
soeurs. Rosalie, régulière, une grande pureté de lignes, des yeux
calmes et de couleur changeante comme un flot dont la source est
profonde; l'autre, des traits en désordre, d'expression
spirituelle sur un teint mat de créole. Le nord et le midi du père
et de la mère, deux tempéraments très divers qui s'étaient unis
sans se fondre, perpétuant chacun sa race. Et cela malgré la vie
commune, l'éducation pareille dans un grand pensionnat où Hortense
reprenait, sous les mêmes maîtres, à quelques années de distance,
la tradition scolaire qui avait fait de sa soeur une femme
sérieuse, attentive, tout à la minute présente, s'absorbant dans
ses moindres actes, et la laissait, elle, tourmentée, chimérique,
l'esprit inquiet, toujours en rumeur. Quelquefois, la voyant si
agitée, Rosalie s'écriait:

-- Je suis bien heureuse, moi... Je n'ai pas d'imagination.

-- Moi, je n'ai que ça! disait Hortense; et elle lui rappelait
que, au cours de M. Baudouy chargé de leur apprendre le style et
le développement de la pensée, ce qu'il appelait pompeusement «sa
classe d'imagination», Rosalie n'avait aucun succès, exprimant
toutes choses en quelques mots concis, tandis que, avec gros comme
ça d'idée, elle noircissait des volumes.

«C'est le seul prix que j'aie jamais eu, le prix d'imagination.»

Elles étaient, malgré tout, tendrement unies, d'une de ces
affections de grande à petite soeur, où il entre du filial et du
maternel. Rosalie l'emmenait partout avec elle, au bal, chez ses
amies, dans ces courses de magasins qui affinent le goût des
Parisiennes. Même après leur sortie du pensionnat, elle restait sa
petite mère. Et maintenant elle s'occupait de la marier, de lui
trouver le compagnon tranquille et sûr, indispensable à cette tête
folle, le bras solide dont il fallait équilibrer ses élans. Méjean
était tout indiqué; mais Hortense, qui d'abord n'avait pas dit
non, montrait subitement une antipathie évidente. Elles s'en
expliquèrent au lendemain de cette soirée ministérielle où Rosalie
avait surpris l'émotion, le trouble de sa soeur.

-- Oh! il est bon, je l'aime bien, disait Hortense... C'est un ami
loyal comme on voudrait en sentir auprès de soi toute sa vie...
Mais ce n'est pas le mari qu'il me faut.

-- Pourquoi?

-- Tu vas rire... Il ne parle pas assez à mon imagination,
voilà!... Le mariage avec lui, ça me fait l'effet d'une maison
bourgeoise et rectangulaire au bout d'une allée droite comme un
_i_. Et tu sais que j'aime autre chose, l'imprévue, les
surprises...

-- Qui alors? M. de Lappara?...

-- Merci! pour qu'il me préfère son tailleur.

-- M. de Rochemaure?

-- Le paperassier modèle... moi qui ai le papier en horreur.

Et l'inquiétude de Rosalie la pressant, voulant savoir,
l'interrogeant de tout près: «Ce que je voudrais, dit la jeune
fille, pendant que montait une flamme légère, comme d'un feu de
paille, à la pâleur de son teint, ce que je voudrais...» puis, la
voix changée, avec une expression comique:

-- Je voudrais épouser Bompard; oui, Bompard, voilà le mari de mes
rêves... Au moins, il a de l'imagination, celui-là, des ressources
contre la monotonie.

Elle se leva, arpenta la chambre, de cette démarche un peu penchée
qui la faisait paraître encore plus grande que sa taille. On ne
connaissait pas Bompard. Quelle fierté, quelle dignité
d'existence, et logique avec sa folie. «Numa voulait lui donner
une place près de lui, il n'a pas voulu. Il a préféré vivre de sa
chimère. Et l'on accuse le Midi d'être pratique, industrieux... En
voilà un qui fait mentir la légende... tiens! en ce moment, -- il
me racontait cela, au bal, l'autre soir, -- il fait éclore des
oeufs d'autruche... Une couveuse artificielle... Il est sûr de
gagner des millions... Il est bien plus heureux que s'il les
avait... Mais c'est une féerie perpétuelle que cet homme-là! Qu'on
me donne Bompard, je ne veux que Bompard.

-- Allons, je ne saurai rien encore aujourd'hui...» pensait la
grande soeur qui devinait quelque chose de profond sous ces
badinages.

Un dimanche, Rosalie trouva en arrivant madame Le Quesnoy qui
l'attendait dans l'antichambre et lui dit d'un ton mystère:

-- Il y a quelqu'un au salon... une dame du Midi.

-- Tante Portal?

-- Tu vas voir...

Ce n'était pas Mme Portal, mais une pimpante Provençale dont la
révérence rustique s'acheva dans un éclat de rire.

-- Hortense!

La jupe au ras des souliers plats, le corsage élargi par les plis
de tulle du grand fichu, le visage encadré des ondes tombantes de
la chevelure que retenait la petite coiffe ornée d'un velours
ciselé, brodé de papillons de jais, Hortense ressemblait bien aux
«chato» qu'on voit le dimanche coqueter sur la Lice d'Arles ou
cheminer deux par deux, les cils baissés, entre les colonnettes du
cloître de Saint-Trophyme dont la dentelure va bien à ces
carnations sarrasines, de l'ivoire d'église où tremble la clarté
d'un cierge en plein jour.

-- Crois-tu qu'elle est jolie! disait la mère, ravie devant cette
personnification vivante du pays de sa jeunesse. Rosalie, au
contraire, tressaillit d'une tristesse inconsciente comme si ce
costume lui emportait sa soeur au loin, bien loin.

-- En voilà une fantaisie!... Ça te va bien, mais je t'aime encore
mieux en Parisienne... Et qui t'a si bien habillée?

-- Audiberte Valmajour. Elle sort d'ici.

-- Comme elle vient souvent, dit Rosalie en passant dans leur
chambre pour ôter son chapeau, quelle amitié!... Je vais être
jalouse.

Hortense se défendait, un peu gênée. Ça faisait plaisir à leur
mère, cette coiffe du Midi dans la maison.

-- N'est-ce pas vrai, mère? cria-t-elle d'une pièce à l'autre.
Puis cette pauvre fille était si dépaysée dans Paris et si
intéressante avec ce dévouement aveugle au génie de son frère.

-- Oh! du génie... dit la grande soeur en secouant la tête.

-- Dame! tu as vu, l'autre soir chez vous, quel effet... partout
c'est la même chose.

Et comme Rosalie répondait qu'il fallait comprendre à leur vraie
valeur ces succès mondains faits d'obligeance, de chic, du caprice
d'une soirée:

-- Enfin, il est à l'Opéra.

La bande de velours s'agitait sur la petite coiffe en révolte,
comme si elle eût recouvert vraiment une de ces têtes exaltées
dont elle accompagne là-bas le fier profil. D'ailleurs, ces
Valmajour n'étaient pas des paysans comme d'autres, mais les
derniers représentants d'une famille déchue!...

Rosalie, debout devant la haute psyché, se retourna en riant:

-- Comment tu crois à cette légende?

-- Mais certes! Ils viennent directement des princes des Baux...
les parchemins sont là comme les armes à leur porte rustique. Le
jour où ils voudront...

Rosalie frémit. Derrière le paysan joueur de flûtet, il y avait le
prince. Avec un prix d'imagination, cela pouvait devenir
dangereux.

-- Rien de tout cela n'est vrai, et elle ne riait plus cette fois,
-- il existe dans la banlieue d'Aps dix familles de ce nom soi-
disant princier. Ceux qui t'ont dit autre chose ont menti par
vanité, par...

-- Mais c'est Numa, c'est ton mari... L'autre soir, au ministère,
il donnait toutes sortes de détails.

-- Oh! avec lui, tu sais... Il faut mettre au point, comme il dit.

Hortense n'écoutait plus. Elle était rentrée dans le salon, et
assise au piano elle entonnait d'une voix éclatante:

_Mount' as passa la matinado_
_Mourbieù, Marioun..._

C'était, sur un air grave comme du plain-chant, une ancienne
chanson populaire de Provence que Numa avait apprise à sa belle-
soeur et qu'il s'amusait à lui entendre chanter avec son accent
parisien qui, glissant sur les articulations méridionales, faisait
penser à de l'italien prononcé par une Anglaise.

_-- Où as-tu passé ta matinée, morbleu, Marion?_
_-- À la fontaine chercher de l'eau, mon Dieu, mon ami._
_-- Quel est celui qui te parlait, morbleu, Marion?_
_-- C'est une de mes camarades, mon Dieu, mon ami._

_-- Les femmes ne portent pas les brayes, morbleu, Marion._
_-- C'était sa robe entortillée, mon Dieu, mon ami._
_-- Les femmes ne portent pas l'épée, morbleu, Marion._
_-- C'est sa quenouille qui pendait, mon Dieu, mon ami._

_-- Les femmes ne portent pas moustache, morbleu, Marion._
_-- C'étaient des mûres qu'elle mangeait, mon Dieu, mon ami._
_-- Le mois de mai ne porte pas de mûres, morbleu, Marion._
_-- C'était une branche de l'automne, mon Dieu, mon ami._

_-- Va m'en chercher une assiettée, morbleu, Marion._
_-- Les petits oiseaux les ont toutes mangées, mon Dieu, mon
ami._
_-- Marion!... je te couperai la tête, morbleu, Marion..._
_-- Et puis que ferez-vous du reste, mon Dieu, mon ami?_

_-- Je le jetterai par la fenêtre, morbleu, Marion,_
_Les chiens, les chats en feront fête..._

Elle s'interrompit pour lancer avec le geste et l'intonation de
Numa, quand il se montait: «Ça, voyez-vous, mes _infants_... C'est
_bo_ comme du Shakspeare!...

-- Oui, un tableau de moeurs, fit Rosalie en s'approchant... Le
mari grossier, brutal, la femme féline et menteuse... un vrai
ménage du Midi.

-- Oh! ma fille... dit Mme Le Quesnoy sur un ton de doux reproche,
le ton des anciennes querelles passées en habitude. Le tabouret de
piano tourna brusquement sur sa vis et mit en face de Rosalie le
bonnet de la Provençale indignée.

-- C'est trop fort... qu'est-ce qu'il t'a fait, le Midi?... Moi,
je l'adore. Je ne le connaissais pas, mais ce voyage que vous
m'avez fait faire m'a révélé ma vraie patrie... J'ai beau avoir
été baptisée à Saint-Paul; je suis de là-bas, moi... Une enfant de
la placette... Tu sais, maman, un de ces jours nous planterons là
ces froids Septentrionaux et nous irons demeurer toutes deux dans
notre beau Midi où l'on chante, où l'on danse, le Midi du vent, du
soleil, du mirage, de tout ce qui poétise et élargit la vie...
_C'est là que je voudrais vi-i-vre_... Ses deux mains agiles
retombèrent sur le piano, dispersant la fin de son rêve dans un
brouhaha de notes retentissantes.

«Et pas un mot du tambourin, pensait Rosalie, c'est grave!»

Plus grave encore qu'elle ne l'imaginait.

Du jour où Audiberte avait vu la demoiselle accrocher une fleur au
tambourin de son frère, à cette minute même s'était levée dans son
esprit ambitieux une vision splendide d'avenir, qui n'avait pas
été étrangère à leur transplantement. L'accueil que lui fit
Hortense lorsqu'elle vint se plaindre à elle, son empressement à
courir vers Numa, l'affermissaient dans son espoir encore vague.
Et depuis, lentement, sans s'en ouvrir à ses hommes autrement que
par des demi-mots, avec sa duplicité de paysanne presque
italienne, en se glissant, en rampant, elle préparait les voies.
De la cuisine de la place Royale où elle commençait par attendre
timidement dans un coin, au bord d'une chaise, elle se faufilait
au salon, s'installait, toujours nette et bien coiffée, à une
place de parente pauvre. Hortense en raffolait, la montrait à ses
amies comme un joli bibelot rapporté de cette Provence dont elle
parlait avec passion. Et l'autre, se faisant plus simple que
nature, exagérait ses effarements de sauvage, ses colères à poings
fermés contre le ciel boueux de Paris, s'exclamait d'un
«_Boudiou_» très gentil dont elle soignait l'effet comme une
ingénue de théâtre. Le président lui-même en souriait, de ce
_boudiou_. Et faire sourire le président!...

Mais c'est chez la jeune fille, seule avec elle, qu'elle mettait
en jeu toutes ses câlineries. Tout à coup elle s'agenouillait à
ses pieds, lui prenait les mains, s'extasiait sur les moindres
grâces de sa toilette, la façon de nouer un ruban, de se coiffer,
laissant échapper de ces lourds compliments en plein visage qui
font plaisir quand même, tellement ils paraissent naïfs et
spontanés. Oh! quand la demoiselle était descendue de voiture
devant le _mas_, elle avait cru voir la reine des anges en
personne, qu'elle n'en pouvait plus parler de saisissement. Et son
frère, pécaïré, en entendant le carrosse qui ramenait la
Parisienne crier sur les pierres de la descente, il disait que
c'était comme si ces pierres lui tombaient une à une sur le coeur.

Elle en jouait de ce frère, et de ses fiertés, de ses
inquiétudes... Des inquiétudes, pourquoi? je vous demande un
peu... Depuis la soirée du _menistre_, on parlait de lui sur tous
les journaux, on mettait son portrait partout. Et des invitations
dans le faubourg de _Saint-Germeïn_, qu'il n'y pouvait pas
suffire. Des duchesses, des comtesses qui lui écrivaient sur des
billets à odeur, avec des couronnes à leur papier comme sur les
voitures qu'elles envoyaient pour le prendre... Eh bien non, il
n'était pas content, le _povre_!

Tout cela, chuchoté près d'Hortense, lui communiquait un peu de la
fièvre et du magnétique vouloir de la paysanne. Alors, sans
regarder, elle demandait si Valmajour n'aurait pas, peut-être, une
promise qui l'attendait là-bas, au pays.

-- Lui, une promise!... _Avaï_, vous le connaissez pas... Il s'en
croit trop pour vouloir d'une paysanne. Les plus riches se sont
mises après lui, celle des Combette, une autre encore, et des
galantes, vous savez bien!... Il les a pas seulement regardées...
Qui sait ce qu'il roule dans sa tête!... Oh! ces artistes...

Et ce mot, nouveau pour elle, prenait sur ses lèvres ignorantes
une indéfinissable expression, comme du latin de la messe ou
quelque formule cabalistique ramassée dans le Grand-Albert.
L'héritage du cousin Puyfourcat revenait très souvent aussi dans
cet adroit bavardage.

Il est peu de familles du Midi, artisanes ou bourgeoises, qui
n'aient leur cousin Puyfourcat, le chercheur d'aventures parti dès
sa jeunesse et qui n'a plus écrit, qu'ou aime à se figurer
richissime. C'est le billet de loterie à longue échéance,
l'échappée chimérique sur un lointain de fortune et d'espoir,
auquel on finit par croire fermement. Audiberte y croyait à
l'héritage du cousin, et elle en parlait à la jeune fille, moins
pour l'éblouir que pour diminuer les distances sociales qui les
séparaient. À la mort du Puyfourcat, le frère rachèterait
Valmajour, ferait reconstruire le château et valoir ses titres de
noblesse, puisqu'ils disaient tous que les papiers existaient.

À la fin de ces causeries, prolongées quelquefois jusqu'au
crépuscule, Hortense restait longtemps silencieuse, le front
appuyé à la vitre, à regarder monter dans un rose couchant d'hiver
les hautes tours du château reconstruit, la plate-forme toute
ruisselante de lumières et d'aubades en l'honneur de la
châtelaine.

-- _Boudiou_, qu'il est tard!... s'écriait la paysanne la voyant
au point où elle voulait... Et le dîner de mes hommes qui n'est
pas prêt! Je me sauve.

Souvent Valmajour venait l'attendre en bas; mais elle ne le
laissait jamais monter. Elle le sentait si gauche et si grossier,
indifférent d'ailleurs à toute idée de séduction. Elle n'avait pas
encore besoin de lui.

Quelqu'un qui la gênait bien aussi, mais difficile à éviter,
c'était Rosalie, auprès de qui les chatteries, les fausses
naïvetés ne prenaient pas. En sa présence, Audiberte, ses
terribles sourcils noirs plissés au front, ne disait plus un mot;
et dans ce mutisme montait, avec une haine de race, une colère de
faible, sournoise et vindicative, contre l'obstacle le plus
sérieux à ses projets. Son vrai grief était celui-là; mais elle en
avouait d'autres à la petite soeur. Rosalie n'aimait pas le
tambourin, puis «elle ne faisait pas sa religion... Et une femme
qui ne fait pas sa religion, voyez-vous...» Audiberte la faisait,
elle, et furieusement; elle ne manquait pas un office et
communiait aux jours convenus. Cela ne l'entravait en rien, rouée,
menteuse, hypocrite, violente jusqu'au crime, ne puisant dans les
textes que des préceptes de vengeance et de haine. Seulement elle
restait honnête, au sens féminin du mot. Avec ses vingt-huit ans,
sa jolie figure, elle gardait, dans les milieux bas où ils
roulaient maintenant, la chasteté sévère de son épais fichu de
paysanne, serré sur un coeur qui n'avait jamais battu que
d'ambition fraternelle.

-- Hortense m'inquiète... Regarde-la.

Rosalie, à qui sa mère faisait cette confidence dans un coin de
salon au ministère, crut que madame Le Quesnoy partageait ses
défiances. Mais l'observation de la mère s'adressait à l'état
d'Hortense, qui ne parvenait pas à guérir un gros vilain rhume.
Rosalie regarda sa soeur. Toujours son teint éblouissant, sa
vivacité, sa gaieté. Elle toussait un peu, mais quoi! comme toutes
les Parisiennes après la saison des bals. Le beau temps allait la
remettre bien vite.

«En as-tu parlé à Jarras?»

Jarras était un ami de Roumestan, un ancien du café Malmus. Il
assurait que ce n'était rien, conseillait les eaux d'Arvillard.

-- Eh bien il faut y aller... dit vivement Rosalie, enchantée de
ce prétexte d'éloigner Hortense.

-- Oui, mais ton père qui va rester seul...

-- J'irai le voir tous les jours...

Alors la pauvre mère avouait, en sanglotant, l'épouvante que lui
causait ce voyage avec sa fille. Pendant toute une année, il lui
avait fallu courir ainsi les villes d'eaux pour l'enfant qu'ils
avaient déjà perdu. Est-ce qu'elle allait recommencer le même
pèlerinage, avec le même but affreux en perspective? L'autre
aussi, ça l'avait pris à vingt ans, en pleine santé, en pleine
force...

-- Oh! maman, maman... veux-tu te taire...

Et Rosalie la grondait doucement, Hortense n'était pas malade,
voyons; le médecin le disait bien. Ce voyage serait une simple
distraction. Arvillard, les Alpes dauphinoises, un pays
merveilleux. Elle aurait bien voulu accompagner Hortense à sa
place. Malheureusement, elle ne pouvait pas. Des raisons
sérieuses...

-- Oui, je comprends... ton mari, le ministère...

-- Oh! non, ce n'est pas cela.

Et contre sa mère, dans cette intimité de coeur où elles se
trouvaient rarement ensemble: «Écoute, mais pour toi seule, car
personne ne le sait, pas même Numa», elle avoua l'espoir encore
bien fragile d'un grand bonheur dont elle avait désespéré, qui la
rendait folle de joie et de crainte, l'espoir tout nouveau d'un
enfant qui allait peut-être venir.

XI

UNE VILLE D'EAUX

Arvillard-les-Bains, 2 août 76.

C'est bien curieux, va, l'endroit d'où je t'écris. Imagine une
salle carrée, très haute, dallée, stuquée, sonore, où le jour de
deux grandes fenêtres est voilé de rideaux bleus jusqu'aux
derniers carreaux, obscurci encore par une sorte de buée
flottante, à goût de soufre, qui colle aux habits, ternit les
bijoux d'or; là-dedans, des gens assis contre les murs sur des
bancs, des chaises, des tabourets, autour de petites tables, des
gens qui regardent leur montre à toute minute, se lèvent, sortent
pour céder la place à d'autres, laissant voir chaque fois par la
porte entr'ouverte la foule des baigneurs, circulant dans le clair
vestibule, et le tablier blanc flottant des femmes de service qui
se hâlent. Pas de bruit, malgré tout ce mouvement, un continuel
murmure de conversations à voix basse, de journaux déployés, de
mauvaises plumes oxydées grinçant sur le papier, un recueillement
d'église, baigné, rafraîchi par le grand jet d'eau minérale
installé au milieu de la salle et dont l'élan se brise contre un
disque métallique, s'émiette, s'éparpille en jaillissements, se
pulvérise au-dessus de larges vasques superposées et ruisselantes.
C'est la salle d'inhalation.

Je te dirai, ma chérie, que tout le monde n'inhale pas de la même
façon. Ainsi le vieux monsieur que j'ai en face de moi en ce
moment suit à la lettre les prescriptions du médecin, je les
reconnais toutes. Les pieds sur un tabouret, la poitrine en avant,
effaçons les coudes, et la bouche toujours ouverte pour faciliter
l'aspiration. Pauvre cher homme! comme il aspire, avec quelle
confiance, quels petits yeux ronds, dévots et crédules qui
semblent dire à la source:

«Ô source d'Arvillard, guéris-moi bien, vois comme je t'aspire,
comme j'ai foi en toi...»

Puis nous avons le sceptique qui inhale sans inhaler, le dos
tourné, en haussant les épaules et considérant le plafond. Puis
les découragés, les vrais malades qui sentent l'inutilité et le
néant de tout ça; une pauvre dame, ma voisine, que je vois après
chaque quinte porter vivement son doigt à la bouche, regarder si
le gant ne s'est pas piqué au bout d'un point rouge. Et l'on
trouve quand même le moyen d'être gai.

Des dames du même hôtel rapprochent leurs chaises, se groupent,
brodent, potinent tout bas, commentent le _Journal des Baigneurs_
et la liste des étrangers. Les jeunes personnes arborent des
romans anglais à couverture rouge, des prêtres lisent leur
bréviaire, -- il y a beaucoup de prêtres à Arvillard, surtout des
missionnaires, avec de grandes barbes, des figures jaunes, des
voix éteintes d'avoir longtemps prêché la parole de Dieu; -- quant
à moi, tu sais que les romans ne sont pas mon affaire, surtout ces
romans de maintenant où tout se passe comme dans la vie. Alors je
fais ma correspondance à deux ou trois victimes désignées, Marie
Tournier, Aurélie Dansaert, et toi, ma grande soeur que j'adore.
Attendez-vous à de vrais journaux. Pense donc! deux heures
d'inhalation en quatre fois, tous les jours! Personne ici n'inhale
autant que moi, c'est-à-dire que je suis un vrai phénomène. On me
regarde beaucoup à cause de cela et j'en ai quelque fierté.

Pas d'autre traitement, du reste, à part le verre d'eau minérale
que je vais boire à la source matin et soir et qui doit triompher
du voile obstiné que ce vilain rhume m'a laissé sur la voix. C'est
la spécialité des eaux d'Arvillard; aussi les chanteuses et les
chanteurs se donnent-ils rendez-vous ici. Le beau Mayol vient de
nous quitter avec des cordes vocales toutes neuves. Mademoiselle
Bachellery, tu sais, la petite diva de votre fête, se trouve si
bien du traitement qu'après avoir fini les trois semaines
réglementaires, elle en recommence trois autres, ce dont le
_Journal des Baigneurs_ la loue beaucoup. Nous avons l'honneur
d'habiter le même hôtel que cette jeune et illustre personne,
affublée d'une tendre mère de Bordeaux qui à table d'hôte réclame
des «appétits» dans la salade et parle du chapeau de cent
_qrrante_ francs que portait sa demoiselle au dernier Longchamp.
Un couple délicieux et très admiré parmi nous. On se pâme aux
gentillesses de Bébé, -- comme dit sa mère, -- à ses rires, à ses
roulades, à ses envolements de jupe courte. On se presse devant la
cour sablée de l'hôtel pour lui voir faire sa partie de crocket
avec les petites filles et les petits garçons, -- elle ne joue
qu'avec les tout petits, -- courir, sauter, envoyer sa boule en
vrai gamin: «Je vas vous roquer, monsieur Paul.»

Tout le monde dit: «Elle est si enfant!» Moi, je crois que ces
faux enfantillages font partie d'un rôle, comme ses jupes à larges
noeuds et son catogan de postillon. Puis elle a une façon si
extraordinaire d'embrasser cette grosse Bordelaise, de se pendre à
son cou, de se faire bercer, gironner devant tout le monde! Tu
sais si je suis caressante, eh bien! vrai, ça me gêne pour
embrasser maman.

Une famille bien curieuse aussi, mais moins gaie, c'est le prince
et la princesse d'Anhalt, mademoiselle leur fille, gouvernante,
femmes de chambre et suite, qui occupent tout le premier de
l'hôtel dont ils sont les personnages. Je rencontre souvent la
princesse dans l'escalier, montant marche à marche au bras de son
mari, un beau gaillard, éblouissant de santé sous sou chapeau
gansé de bleu. Elle ne va à l'établissement qu'en chaise à
porteurs; et, c'est navrant, cette tête creusée et pale derrière
la petite vitre, le père et l'enfant qui marchent à côté, l'enfant
bien chétive, avec tous les traits de sa mère et peut-être aussi
tout son mal. Elle s'ennuie, cette petite de huit ans, à qui il
est défendu de jouer avec les autres enfants, et qui regarde
tristement, du balcon, les parties de crocket et les cavalcades de
l'hôtel. On la trouve de sang trop bleu pour ces ébats roturiers,
ils aiment mieux la garder dans l'atmosphère lugubre de cette mère
expirante, près de ce père qui promène sa malade avec une tête
rogue et excédée, ou l'abandonner aux domestiques. Mais, mon Dieu,
c'est donc une peste, un mal qui se gagne, la noblesse! Ces gens-
là mangent à part dans un petit salon, inhalent à part, -- car il
y a des salles pour famille, -- et te figures-tu la tristesse de
ce tête-à-tête, cette femme et cette enfant dans un grand caveau
silencieux.

L'autre soir, nous étions très nombreux au grand salon du rez-de-
chaussée où l'on se réunit pour jouer à des petits jeux, chanter,
danser même quelquefois. La maman Bachellery venait d'accompagner
à Bébé une cavatine d'opéra, -- nous voulons entrer à l'Opéra,
nous sommes même venues à Arvillard nous «récurer la voix pour
ça», selon l'élégante expression de la mère. Tout à coup la porte
s'ouvre, et la princesse paraît, avec ce grand air qu'elle a,
expirante, élégante, serrée dans un manteau de dentelle qui
dissimule le rétrécissement terrible et significatif des épaules.
L'enfant et le mari suivaient.

-- Continuez, je vous en prie... toussote la pauvre femme.

Et voilà cette bête de petite chanteuse qui va choisir dans tout
son répertoire la romance la plus navrée, la plus sentimentale,
_Vorrei morir_, quelque chose comme nos _Feuilles mortes_ en
italien, une malade qui fixe sa date mortuaire en automne, pour se
faire l'illusion que toute la nature va expirer avec elle,
enveloppée du premier brouillard comme d'un suaire.

_Vorrei morir ne la stagion dell' anno._

L'air est gracieux, d'une tristesse qui prolonge la caresse des
mots italiens et au milieu de ce grand salon, où pénétraient par
les fenêtres ouvertes les odeurs, les vols légers, le
rafraîchissement d'une belle nuit d'été, ce désir de vivre encore
jusqu'à l'automne, cette trêve, ce sursis demandé au mal prenaient
quelque chose de poignant. Sans rien dire, la princesse s'est
levée, est sortie brusquement. Dans le noir du jardin, j'ai
entendu un sanglot, un long sanglot, puis une voix d'homme qui
grondait, et de ces plaintes pleurées d'un enfant qui voit du
chagrin à sa mère.

C'est la tristesse des villes d'eaux, ces misères de santé qu'on y
rencontre, ces toux entêtées, mal assourdies par les cloisons
d'hôtel, ces précautions de mouchoirs sur les bouches pour éviter
l'air, ces causeries, ces confidences dont on devine le sens aux
gestes douloureux montrant toujours la poitrine ou l'épaule vers
la clavicule, et les démarches somnolentes, les pas traînants,
l'idée fixe du mal. Maman, qui connaît toutes les stations pour
les maladies de poitrine, pauvre mère, dit qu'aux Eaux-Bonnes ou
au Mont-Dore c'est bien autre chose qu'ici. On n'envoie à
Arvillard que les convalescents comme moi ou les cas désespérés
pour lesquels rien ne fait plus rien. Nous n'avons heureusement à
notre hôtel des _Alpes Dauphinoises_ que trois malades de ce
genre, la princesse, puis deux jeunes Lyonnais, le frère et la
soeur, orphelins, très riches, dit-on, et qui semblent au pire; la
soeur surtout, avec ce teint blafard, resté sous l'eau, des
Lyonnaises, entortillée de peignoirs et de châles tricotés, sans
un bijou, un ruban, nul souci de coquetterie. Elle sent le pauvre,
cette riche; elle est perdue, le sait, se désespère et
s'abandonne. Il y a au contraire dans la taille voûtée du jeune
homme, étroitement pincée d'une jaquette à la mode, une terrible
volonté de vivre, une incroyable résistance au mal.

«Ma soeur n'a pas de ressort... moi, j'en ai!» disait-il à table
d'hôte, l'autre jour, d'une voix toute rongée qu'on n'entend pas
plus que l'_ut_ de la Vauters, quand elle chante. Et le fait est
qu'il a furieusement du ressort. C'est le boute-en-train de
l'hôtel, l'organisateur des jeux, des parties, des excursions; il
monte à cheval, en traîneau, des espèces de petits traîneaux
chargés de branches sur lesquels les montagnards du pays vous font
dégringoler les pentes les plus raides, valse, fait des armes,
secoué de quintes affreuses qui ne l'interrompent pas un instant.
Nous possédons encore une illustration médicale, le docteur
Bouchereau, tu te rappelles, celui que maman était allée consulter
pour notre pauvre André. Je ne sais s'il nous a reconnues, mais il
ne nous salue jamais. Un vieux loup...

... Je viens d'aller boire mon demi-verre à la source. Cette
source précieuse est à dix minutes du pays, en montant du côté des
hauts-fourneaux, dans une gorge où roule et gronde un torrent,
tout mousseux d'écume, descendu du glacier qui ferme la
perspective, luisant et clair entre les Alpes bleues, et qui
semble, dans cette blancheur des eaux battues, fondre et délayer
sans cesse sa base invisible et neigeuse. De grandes roches
noires, suintant goutte à goutte parmi les fougères et les
lichens, des plantations de sapins, de verdure sombre, un sol où
des fragments de mica étincellent dans la poussière de charbon,
voilà l'endroit. Mais ce que je ne puis te rendre, c'est le
formidable bruit, le torrent jaillissant dans les pierres, le
marteau à vapeur d'une scierie qu'il active, et, dans l'étroite
gorge, sur une route unique, toujours encombrée, des tombereaux de
houille, des bestiaux en file, des cavalcades d'excursionnistes,
des buveurs qui vont ou reviennent; j'oubliais l'apparition, au
seuil des maisons misérables, de quelque horrible crétin mâle ou
femelle étalant un goitre hideux, une grosse figure hébétée, la
bouche ouverte et grognante. Le crétinisme est une des productions
du pays Il semble que la nature soit trop forte ici pour l'homme,
que le minerai de fer, de cuivre, de soufre l'étreigne, le torde,
l'étouffe, que cette eau des cimes le glace, comme ces pauvres
arbres qu'on voit pousser tout rabougris entre deux roches. Encore
une de ces impressions d'arrivée dont la tristesse et l'horreur
s'effacent au bout de quelques jours.

Maintenant, au lieu de les fuir, j'ai mes goitreux d'élection, un
surtout, un affreux petit monstre, assis au bord de la route dans
un fauteuil d'enfant de trois ans, et il en a seize, juste l'âge
de mademoiselle Bachellery. Quand j'approche, il dodeline sa
lourde tête de pierre d'où sort un cri rauque, écrasé, sans
conscience et sans air, et sitôt sa pièce blanche reçue, la lève
triomphalement vers une charbonnière qui le guette d'un coin de
fenêtre. C'est une fortune enviée de bien des mères, ce disgracié
qui rapporte plus à lui tout seul que ses trois frères travaillant
aux fourneaux de La Debout. Le père ne fait rien; malade de la
poitrine, il passe l'hiver à son foyer de pauvre, et, l'été,
s'installe avec d'autres malheureux sur un banc, dans la buée
tiède que fait en arrivant la source bouillonnante. La nymphe de
l'endroit, tablier blanc, les mains ruisselantes, remplit à la
mesure voulue les verres qu'on lui tend, pendant que dans la cour
à côté, séparée de la route par un mur bas, des têtes dont on ne
voit pas les corps se renversent en arrière, contorsionnées
d'efforts, grimaçant au soleil, la bouche toute grande. Une
illustration de _l'Enfer_ du Dante: les damnés du gargarisme.

Quelquefois, en sortant de là, nous faisons le grand tour pour
revenir à l'établissement, et nous descendons par le pays. Maman,
que le bruit de l'hôtel fatigue, qui a peur surtout que je ne
danse trop au salon, avait rêvé de louer une petite maison
bourgeoise dans Arvillard, où les occasions ne manquent pas. Il y
a des écriteaux à chaque porte, à chaque étage, se balançant dans
les glycines entre des rideaux clairs et tentateurs. À se demander
vraiment ce que les habitants deviennent pendant la saison.
Campent-ils en troupeaux sur les montagnes environnantes, ou bien
vont-ils vivre à l'hôtel à cinquante francs par jour? Cela
m'étonnerait, car il me semble terriblement rapace cet aimant
qu'ils ont dans l'oeil quand ils regardent le baigneur, -- quelque
chose qui luit et qui accroche. Et ce luisant-là, l'éclair brusque
sur le front de mon petit goitreux, le reflet de sa pièce blanche,
je le retrouve partout. Dans les lunettes du petit médecin
frétillant qui m'ausculte tous les matins, dans l'oeil des bonnes
dames doucereuses vous invitant à visiter leurs maisons, leurs
petits jardins bien commodes, remplis de trous pleins d'eau et de
cuisines au rez-de-chaussée pour des appartements au troisième
étage, dans l'oeil des voituriers en blouses courtes, chapeaux
cirés à grands rubans, qui vous font signe du haut de leurs
corricolos de louage, dans le regard du petit ânier debout devant
l'écurie large ouverte où remuent de longues oreilles, même dans
celui des ânes, oui, dans ce grand regard d'entêtement et de
douceur, cette dureté de métal que donne l'amour de l'argent, je
l'ai vue, elle existe.

Du reste, elles sont affreuses, leurs maisons, encaissées,
tristes, sans horizon, riches en inconvénients de toute sorte
qu'il n'est pas permis d'ignorer, puisqu'on vous les signale dans
la maison voisine. Nous nous en tiendrons décidément à notre
caravansérail des _Alpes Dauphinoises_, qui chauffe au soleil sur
la hauteur ses innombrables persiennes vertes dans la brique
rouge, au milieu d'un parc anglais encore en bas âge, taillis,
labyrinthe, allées sablées dont il partage la jouissance avec les
cinq ou six autres hôtels cossus du pays, _La Chevrette, La Laita,
Le Bréda, La Planta_. Tous ces hôtels à noms savoyards se font une
concurrence féroce, s'épient, se surveillent par-dessus les
massifs, et c'est à qui mènera le plus de train avec ses cloches,
ses pianos, le fouet de ses postillons, les fusées de ses feux
d'artifice, à qui ouvrira le plus largement ses fenêtres pour que
l'animation, les rires, les chants, les danses fassent dire aux
voyageurs de vis-à-vis:

-- Comme ils s'amusent là-bas! Comme il doit y avoir du monde!

Mais c'est dans le _Journal des Baigneurs_ que se livre entre les
auberges rivales la bataille la plus chaude, autour de ces listes
d'arrivants que la petite feuille donne très exactement deux fois
par semaine.

Quelle rage envieuse à la Laita, de la Planta, quand on voit par
exemple: _Prince et princesse d'Anhalt et leur suite... Alpes
Dauphinoises_. Tout pâlit devant cette ligne écrasante. Comment
répondre? Et l'on cherche, on s'ingénie; si vous avez un _de_, un
titre quelconque, on le prodigue, on l'étale. Voici trois fois que
la Chevrette nous sert le même inspecteur des forêts sous des
espèces différentes, inspecteur, marquis, chevalier des Saints-
Maurice et Lazare. Mais les _Alpes Dauphinoises_ ont encore le
pompon, sans que nous y soyons pour rien, dame! Tu sais comme est
maman, toujours modeste, effarouchée; elle a bien défendu à Fanny
de dire qui nous étions, parce que la position de notre père,
celle de ton mari auraient attiré autour de nous trop de curiosité
et de poussière mondaine. Le journal a dit simplement: _Mesdames
Le Quesnoy (de Paris) ... Alpes Dauphinoises_, et comme les
Parisiens sont rares, notre incognito n'a pas été révélé.

Nous avons une installation très simple, assez commode, deux
chambres au second, toute la vallée devant nous, un cirque de
montagnes noires de sapins au pied, et qui se nuancent,
s'éclaircissent en montant avec des traînées de neige éternelle,
des pentes arides en regard de petites cultures qui font comme des
carrés de vert, de jaune, de rose, au milieu desquels les meules
de foin ne paraissent pas plus grosses que des ruches d'abeilles.
Mais ce bel horizon ne nous tient guère chez nous.

Le soir, on a le salon, le jour, on erre dans le parc pour le
traitement qui, joint à cette existence si remplie et si vide,
vous prend et vous absorbe. L'heure amusante, c'est après
déjeuner, quand on se groupe par petites tables pour le café, sous
les grands tilleuls, à l'entrée du jardin. C'est l'heure des
arrivées et des départs; autour de la voiture qui emporte les
baigneurs, on échange des adieux, des poignées de main, les gens
de l'hôtel se pressent, éclairés du luisant, du fameux luisant
savoyard. On embrasse des personnes qu'on connaît à peine, les
mouchoirs s'agitent, les grelots tintent, puis la lourde voiture
chargée et vacillante disparaît par les routes étroites, à mi-
côte, emportant ces noms, ces visages qui ont fait un moment
partie de la vie commune, ces inconnus d'hier, demain oubliés.

D'autres arrivent, s'installent dans leurs habitudes. J'imagine
que ce doit être la monotonie des paquebots, avec un
renouvellement de figures à chaque escale. Tout ce mouvement
m'amuse, mais notre chère maman reste bien triste, bien absorbée,
malgré le sourire qu'elle essaie quand je la regarde. Je devine
que chaque détail de notre vie lui apporte un souvenir navrant,
une évocation d'images lugubres. Elle en a tant vu de ces
caravansérails de malades, pendant l'année où elle a suivi son
agonisant de station en station, dans la plaine ou sur la
montagne, sous les pins au bord de la mer, avec un espoir toujours
trompé et l'éternelle résignation qu'elle était obligée de mettre
à son martyre.

Vraiment, Jarras pouvait bien lui éviter ce rappel de douleurs;
car je ne suis pas malade, je ne tousse presque plus, et, en
dehors de mon vilain enrouement qui me donne une voix à crier des
pois verts, je ne me suis jamais si bien portée. Un appétit
d'enfer, figure-toi, de ces faims terribles qui ne peuvent
attendre. Hier, après un déjeuner à trente plats, au menu plus
compliqué que l'alphabet chinois, je vois une femme éplucher des
framboises devant sa porte. Tout de suite une fringale me prend.
Deux bols, ma chère, deux bols de ces grosses framboises si
fraîches, «le fruit du pays», comme dit notre garçon de table. Et
voilà mon estomac!

C'est égal, ma chérie, comme c'est heureux que ni toi ni moi
n'ayons pris le mal de ce pauvre frère que je n'ai guère connu et
dont je retrouve ici sur d'autres visages les traits tirés,
l'expression découragée qu'il a sur son portrait dans la chambre
de nos parents! Et quel original que ce médecin qui l'a soigné
jadis, ce fameux Bouchereau! L'autre jour, maman a voulu me
présenter à lui, et, pour obtenir une consultation, nous avons
rôdé dans le parc autour de ce grand vieux, à la physionomie
brutale et dure; mais il était très entouré par les médecins
d'Arvillard, l'écoutant avec des humilités d'écolier. Alors nous
l'avons attendu à la sortie de l'inhalation. Peine perdue. Notre
homme s'est mis à marcher d'un pas, comme s'il voulait nous
échapper. Avec maman, tu sais, on ne va guère vite, et nous
l'avons encore manqué cette fois. Enfin hier matin Fanny est allée
demander de notre part à sa gouvernante, s'il pouvait nous
recevoir. Il a fait répondre qu'il était aux eaux pour se soigner
et non pour donner des consultations. En voilà un rustre! C'est
vrai que je n'ai jamais vu une pâleur pareille, de la cire. Père
est un monsieur très coloré à côté de lui. Il ne vit que de lait,
ne descend jamais à la salle à manger, encore moins au salon.
Notre petit docteur frétillant, celui que j'appelle M. _C'est ce
qui faut_, prétend qu'il a une maladie de coeur très dangereuse,
et que ce sont les eaux d'Arvillard qui depuis trois ans le font
durer.

«C'est ce qui faut! C'est ce qui faut!»

On n'entend que cela dans le bredouillement de ce drôle de petit
homme, vaniteux, bavard, qui tourbillonne le matin dans notre
chambre. «Docteur, je ne dors pas... Je crois que le traitement
m'agite. -- C'est ce qui faut! -- Docteur, j'ai toujours
sommeil... je crois que ce sont les eaux. -- C'est ce qui faut» Ce
qu'il faut surtout, c'est que sa tournée soit vite faite, pour
qu'il puisse être avant dix heures à son cabinet de consultation,
dans cette petite boîte à mouches où le monde s'entasse jusque
dans l'escalier, jusque sur le trottoir, en bas des marches. Aussi
il ne flâne guère, vous bâcle une ordonnance sans s'arrêter de
sauter, de cabrioler, comme un baigneur qui «fait sa réaction».

Oh! la réaction. C'est ça encore une affaire. Moi qui ne prends ni
bains ni douches, je ne fais pas de réaction mais je reste
quelquefois un quart d'heure sous les tilleuls du parc à regarder
le va-et-vient de tous ces gens marchant à grands pas réguliers,
l'air absorbé, se croisant sans se dire un mot. Mon vieux monsieur
de la salle d'inhalation, celui qui fait de l'oeil à la source,
apporte à cet exercice la même conscience ponctuelle. À l'entrée
de l'allée il s'arrête, ferme son ombrelle blanche, rabaisse son
collet d'habit, regarde sa montre, et en route, la jambe raide,
les coudes au corps, une deux! une deux! jusqu'à une grande barre
de lumière blonde que le manque d'un arbre jette en clairière dans
l'allée. Il ne va pas plus loin, lève les bras trois fois comme
s'il tendait des haltères, puis revient de la même allure, brandit
de nouveaux haltères, et comme cela quinze tours de suite.
J'imagine que la section des agités à Charenton doit avoir un peu
de la physionomie de mon allée vers onze heures.

6 août.

C'est donc vrai, Numa vient nous voir. Oh! que je suis contente,
que je suis contente Ta lettre est arrivée par le courrier d'une
heure, dont la distribution se fait dans le bureau de l'hôtel.
Minute solennelle, décisive pour la couleur de la journée. Le
bureau plein, on se range en demi-cercle autour de la grosse
madame Laugeron, très imposante dans son peignoir de flanelle
bleue, pendant que de sa voix autoritaire, un peu maniérée,
d'ancienne dame de compagnie, elle annonce les adresses
multicolores du courrier. Chacun s'avance à l'appel, et je dois te
dire qu'on met un certain amour-propre à avoir un fort courrier. À
quoi n'en met-on pas du reste de l'amour-propre dans ce perpétuel
frottement de vanités et de sottises? Quand je pense que j'en
arrive à être fière de mes deux heures d'inhalation! «M. le prince
d'Anhalt... M. Vasseur... Mademoiselle Le Quesnoy...» Déception.
Ce n'est que mon journal de modes. «Mademoiselle Le Quesnoy...» Je
regarde s'il n'y a plus rien pour moi et je me sauve avec ta chère
lettre, jusqu'au fond du jardin, sur un banc enfermé de grands
noisetiers.

Ça, c'est mon banc, le coin où je m'isole pour rêver, faire mes
romans car, chose étonnante, pour bien inventer, développer selon
les règles de M. Baudouy, il ne me faut pas de larges horizons.
Quand c'est trop grand, je me perds, je m'éparpille, va te
promener. Le seul ennui de mon banc, c'est le voisinage d'une
balançoire, où cette petite Bachellery passe la moitié de ses
journées à se faire lancer dans l'espace par le jeune homme au
ressort. Je pense qu'il en a du ressort pour la pousser ainsi
pendant des heures. Et ce sont des cris de bébé, des roulades
envolées «Plus haut! encore!...» Dieu! que cette fille m'agace, je
voudrais que la balançoire l'envoyât dans la nue et qu'elle n'en
redescendît jamais.

On est si bien, si loin, sur mon banc, quand elle n'est pas là.
J'y ai savouré ta lettre, dont le post-scriptum m'a fait pousser
un cri de joie.

Oh! que béni soit Chambéry et son lycée neuf, et cette première
pierre à poser, qui amène dans nos régions le ministre de
l'Instruction publique. Il sera très bien ici pour préparer son
discours, soit en se promenant dans l'allée de la réaction, --
allons, bon, un calembour maintenant, -- ou sous mes noisetiers
quand mademoiselle Bachellery ne les effarouche pas. Mon cher
Numa! Je m'entends si bien avec lui, si vivant, si gai. Comme nous
allons causer ensemble de notre Rosalie et du sérieux motif qui
l'empêche de voyager en ce moment... Ah! mon Dieu, c'est un
secret... Et maman qui m'a tant fait jurer... c'est elle qui est
contente aussi de recevoir le cher Numa. Du coup, elle en perd
toute timidité, toute modestie, et vous avait une majesté en
entrant dans le bureau de l'hôtel pour retenir l'appartement de
son gendre le ministre! Non, la tête de notre hôtesse oyant cette
nouvelle.

-- Comment! mesdames, vous êtes... vous étiez?...

-- Nous le fûmes..., nous le sommes...

Sa large face est devenue lilas, ponceau, une palette de peintre
impressionniste. Et M. Laugeron, et tout le service. Depuis notre
arrivée, nous réclamions en vain un bougeoir supplémentaire; tout
à l'heure, il y en avait cinq sur la cheminée. Numa sera bien
servi, je t'en réponds, et installé. On lui donne le premier étage
du prince d'Anhalt, qui va se trouver libre dans trois jours. Il
paraît que les eaux d'Arvillard sont funestes à la princesse; et
le petit docteur lui-même est d'avis qu'elle parte au plus vite.
C'est ce qui faut, car s'il arrivait un malheur, les _Alpes
Dauphinoises_ ne s'en relèveraient pas.

C'est pitié, la hâte qui se fait autour du départ de ces
malheureux, comme on les presse, comme on les pousse, à l'aide de
cette hostilité magnétique que dégagent les endroits où l'on est
importun. Pauvre princesse d'Anhalt dont l'arrivée fut si fêtée
ici. Pour un peu, on la reconduirait à l'extrémité du département
entre deux gendarmes... L'hospitalité des villes d'eaux!...

À propos, et Bompard? tu ne me dis pas s'il sera du voyage.
Dangereux Bompard! s'il vient, je suis capable de m'envoler avec
lui sur quelque glacier. Quels développements nous trouverions à
nous deux, vers les cimes! Je ris, je suis si heureuse... Et
j'inhale, et j'inhale, un peu gênée par le voisinage du terrible
Bouchereau qui vient d'entrer et de s'asseoir à deux places de
moi.

Qu'il a donc l'air dur, cet homme-là. Les mains sur la pomme de sa
canne, son menton posé dessus, il parie tout haut, le regard
droit, sans s'adresser à personne. Est-ce que je dois prendre pour
moi ce qu'il dit de l'imprudence des baigneuses, de leurs robes de
batiste claire, de la sottise des sorties après le dîner dans un
pays où les soirées sont d'une fraîcheur mortelle?

Méchant homme! On croirait qu'il sait que je quête ce soir à
l'église d'Arvillard pour l'oeuvre de la Propagation. Le père
Olivieri doit raconter en chair ses missions dans le Thibet, sa
captivité, son martyre; mademoiselle Bachellery, chanter _l'Ave
Maria_ de Gounod. Et je me fais une fête du retour par toutes les
petites rues noires avec des lanternes, comme une vraie retraite
aux flambeaux.

Si c'est une consultation que M. Bouchereau me donne là, je n'en
veux pas, il est trop tard. D'abord, monsieur, j'ai carte blanche
de mon petit docteur, qui est bien plus aimable que vous et m'a
même permis un petit tour de valse au salon pour finir.

Oh! rien qu'un, par exemple. Du reste, quand je danse un peu trop,
tout le monde est après moi. On ne sait pas comme je suis robuste
avec ma taille de grand fuseau, et qu'une Parisienne n'est jamais
malade de trop danser. «Prenez garde... Ne vous fatiguez pas...»
L'une m'apporte mon châle; celui-là ferme les croisées dans mon
dos, de peur que je m'enrhume. Mais le plus empressé encore, c'est
le jeune homme au ressort, parce qu'il trouve que j'en ai
diantrement plus que sa soeur. Ce n'est pas difficile, pauvre
fille. Entre nous, je crois que ce jeune monsieur, désespéré des
froideurs d'Alice Bachellery, s'est rabattu sur moi et me fait la
cour... Mais, hélas! il perd ses peines, mon coeur est pris, tout
à Bompard... Eh bien! non, ce n'est pas Bompard, et tu t'en
doutes, ce n'est pas Bompard le personnage de mon roman. C'est...,
c'est... Ah! tant pis, mon heure est passée. Je te le dirai un
autre jour, mademoiselle refréjon.

XII

UNE VILLE D'EAUX

(Suite)

Le matin où le _Journal des Baigneurs_ annonça que Son Excellence
M. le ministre de l'Instruction publique, Bompard attaché, et leur
suite, étaient descendus aux _Alpes Dauphinoises_, le désarroi fut
grand dans les hôtels d'alentour.

Justement _La Laita_ gardait depuis deux jours un évêque
catholique de Genève pour le produire au bon moment, ainsi qu'un
conseiller général de l'Isère, un lieutenant-juge à Tahiti, un
architecte de Boston, une fournée enfin. _La Chevrette_ attendait
aussi un «député du Rhône et famille». Mais le député, le
lieutenant-juge, tout disparut emporté, perdu dans le sillon de
flamme glorieuse qui suivait partout Numa Roumestan. On ne
parlait, on ne s'occupait que de lui. Tous les prétextes servaient
pour s'introduire aux _Alpes Dauphinoises_, passer devant le petit
salon du rez-de-chaussée sur le jardin, où le ministre mangeait
entre ses dames et son attaché, le voir faire la partie de boule,
chère aux Méridionaux, avec le père Olivieri des Missions, saint
homme terriblement velu, qui à force de vivre chez les sauvages
avait pris de leurs façons d'être, poussait des cris formidables
en pointant et pour tirer brandissait les boules au-dessus de sa
tête en tomahawk.

La belle figure du ministre, la rondeur de ses manières lui
gagnèrent les coeurs et surtout sa sympathie pour les humbles. Le
lendemain de son arrivée, les deux garçons qui servaient le
premier étage annoncèrent à l'office que le ministre les emmenait
à Paris pour son service personnel. Comme c'étaient de bons
serviteurs, madame Laugeron fit la grimace, mais n'en laissa rien
voir à l'Excellence, dont le séjour valait tant d'honneur à son
hôtel. Le préfet, le recteur arrivaient de Grenoble, en tenue,
présenter leurs hommages à Roumestan. L'Abbé de la Grande-
Chartreuse, -- il avait plaidé pour eux contre les Prémontrés et
leur élixir, -- lui envoyait en grande pompe une caisse de liqueur
extrafine. Enfin le préfet de Chambéry venait prendre ses ordres
pour la cérémonie de la première pierre à poser au lycée neuf,
l'occasion d'un discours manifeste et d'une révolution dans les
moeurs de l'Université. Mais le ministre demandait un peu de
répit; les travaux de la session l'avaient fatigué, il voulait
reprendre haleine, s'apaiser au milieu des siens, préparer à
loisir ce discours de Chambéry, d'une portée si considérable. Et
M. le préfet comprenait bien cela, demandant seulement d'être
prévenu quarante-huit heures à l'avance, pour donner l'éclat
nécessaire à la cérémonie. La pierre avait attendu deux mois, elle
attendrait bien encore le bon vouloir de l'illustre orateur.

En réalité, ce qui retenait Roumestan à Arvillard, ce n'était ni
le besoin de repos, ni le loisir nécessaire à cet improvisateur
merveilleux sur qui le temps et la réflexion faisaient l'effet de
l'humidité sur le phosphore, mais la présence d'Alice Bachellery.
Après cinq mois d'un flirtage passionné, Numa n'était pas plus
avancé auprès de sa «petite» que le jour de leur premier rendez-
vous. Il fréquentait la maison, savourait la bouillabaisse savante
de madame Bachellery, les chansonnettes de l'ancien directeur des
Folies-Bordelaises, reconnaissait ces menues faveurs par une foule
de cadeaux, bouquets, envois de loges ministérielles, billets aux
séances de l'Institut, de la Chambre, même les palmes d'officier
d'Académie pour le chansonnier, tout cela sans avancer ses
affaires. Ce n'était pourtant pas un de ces novices qui vont à la
pêche à toute heure, sans avoir d'avance tâté l'eau et solidement
appâté. Seulement il avait affaire à la plus subtile dorade, qui
s'amusait de ses précautions, mordillait l'amorce, lui donnait
parfois l'illusion de la prise, et s'échappait tout à coup d'une
détente, lui laissant la bouche sèche de désir, le coeur fouetté
des commotions de sa souple échine ondulée et tentante.

Rien de plus énervant que ce jeu. Il ne tenait qu'à Numa de le
faire cesser, en donnant à la petite ce qu'elle demandait, sa
nomination de première chanteuse à l'Opéra, un traité de cinq ans,
de gros appointements, des feux, la vedette, le tout stipulé sur
papier timbré, et non par la simple poignée de main, le «topez là»
de Cadaillac. Elle n'y croyait pas plus qu'aux «J'en réponds...
c'est comme si vous l'aviez...» dont Roumestan depuis cinq mois
essayait de la leurrer.

Celui-ci se trouvait entre deux exigences. «Oui, disait Cadaillac,
si vous renouvelez mon bail.» Or le Cadaillac était brûlé, fini;
sa présence à la tête du premier théâtre de musique, un scandale,
une tare, un héritage véreux de l'administration impériale. La
presse réclamerait sûrement contre le joueur, trois fois failli,
qui ne pouvait porter sa croix d'officier, et le cynique montreur,
dilapidant sans vergogne les deniers publics. Fatiguée à la fin de
ne pouvoir se laisser prendre, Alice cassa la ligne et se sauva,
traînant l'hameçon.

Un jour, le ministre arrivant chez les Bachellery trouva la maison
vide et le père qui, pour le consoler, lui chantait son dernier
refrain:

_Donne-moi d'quoi q't'as, t'auras d'quoi qu'j'ai._

Il s'efforça de patienter un mois, puis retourna voir le fécond
chansonnier qui voulut bien lui chanter sa nouvelle:

_Quand le saucisson va, tout va..._

et le prévenir que ces dames, se trouvant admirablement aux eaux,
avaient l'intention de doubler leur séjour. C'est alors que
Roumestan s'avisa qu'on l'attendait pour cette première pierre du
lycée de Chambéry, une promesse faite en l'air et qui y serait
probablement restée, si Chambéry n'eut été voisin d'Arvillard où,
par un hasard providentiel, Jarras, le médecin et l'ami du
ministre, venait d'envoyer mademoiselle Le Quesnoy.

Ils se rencontrèrent, dès l'arrivée, dans le jardin de l'hôtel.
Elle, très surprise de le voir, comme si le matin même elle
n'avait lu l'annonce pompeuse du _Journal des Baigneurs_, comme si
depuis huit jours toute la vallée par les mille voix de ses
forêts, de ses fontaines, ses innombrables échos, n'annonçait la
venue de l'Excellence:

-- Vous, ici?

Lui, son air ministre, imposant et gourmé:

-- Je viens voir ma belle-soeur.

Il s'étonna, du reste, de trouver encore mademoiselle Bachellery à
Arvillard. Il la croyait partie depuis longtemps.

-- Dame! il faut bien que je me soigne, puisque Cadaillac prétend
que j'ai la voix si malade.

Là-dessus un petit salut parisien du bout des cils, et elle
s'éloigna sur une roulade claire, un joli gazouillis de fauvette,
qu'on entend encore longtemps après qu'on ne voit plus l'oiseau.
Seulement, dès ce jour, elle changea d'allure. Ce ne fut plus
l'enfant précoce, toujours à gambader par l'hôtel, à roquer
M. Paul, à jouer à la balançoire, aux jeux innocents, qui ne se
plaisait qu'avec les petits, désarmait les mamans les plus
sévères, les ecclésiastiques les plus moroses par l'ingénuité de
son rire et son exactitude aux offices. On vit paraître Alice
Bachellery, la diva des Bouffes, le joli mitron déluré et viveur,
s'entourant de jeunes freluquets, improvisant des fêtes, des
parties, des soupers que la mère, toujours présente, ne défendait
qu'à demi des interprétations mauvaises.

Chaque matin, un panier au blanc tendelet bordé d'un baldaquin de
franges se rangeait au perron une heure avant que ces dames
descendissent en robe claire, pendant que piaffait autour d'elles
une joyeuse cavalcade, tout ce qu'il y avait de libre, de garçon
aux _Alpes Dauphinoises_ et dans les hôtels voisins, le
lieutenant-juge, l'architecte américain, et surtout le jeune homme
au ressort, que la diva ne semblait plus désespérer de ses
innocents enfantillages. La voiture bourrée de manteaux pour le
retour, un gros panier de provisions sur le siège, on traversait
le pays au grand trot, en route pour la Chartreuse de Saint-Hugon,
trois heures dans la montagne sur des lacets à pic, au ras des
cimes noires de sapins dégringolant vers des précipices, vers des
torrents tout blancs d'écume; ou bien dans la direction de
Bramefarine, où l'on déjeune d'un fromage de montagne arrosé d'un
petit clairet très raide qui fait danser les Alpes, le mont Blanc,
tout le merveilleux horizon de glaces, de crêtes bleues que l'on
découvre de là-haut, avec de petits lacs, fragments clairs au pied
des roches comme des morceaux de ciel cassé. On descendait, _à la
ramasse_, dans des traîneaux de feuillage, sans dossier, où il
faut se cramponner aux branches, lancé à corps perdu sur les
pentes, tiré par un montagnard qui va droit devant lui sur le
velours des pâturages, le lit caillouteux des torrents secs,
franchissant de la même vitesse les quartiers de roche ou le grand
écart d'un ruisseau, vous laissant en bas à la fin, ébloui, moulu,
suffoqué, tout le corps en branle et les yeux tourbillonnants avec
la sensation de survivre au plus horrible tremblement de terre.

Et la journée n'était complète que lorsque toute la cavalcade se
trempait en route d'un de ces orages de montagne, criblé d'éclairs
et de grêle, qui effrayait les chevaux, dramatisait le paysage,
préparait un retour à sensation, la petite Bachellery, sur le
siège, en paletot d'homme, sa toque ornée d'une plume de
gelinotte, tenant les guides, fouettant ferme pour se réchauffer
et racontant, une fois descendue, le danger de l'excursion avec
l'entrain, la voix mordante, les yeux brillants, la vive réaction
de sa jeunesse contre la froide averse et un petit frisson de
peur.

Si du moins elle avait éprouvé alors le besoin d'un bon sommeil,
un de ces sommeils de pierre que procurent les courses en
montagne. Non, c'était jusqu'au matin dans la chambre de ces
femmes un train de rires, de chansons, de flacons débouchés, des
consommations qu'on montait à ces heures indues, des tables qu'on
roulait pour le baccara, et sur la tête du ministre, dont
l'appartement se trouvait juste au-dessous.

Plusieurs fois il s'en plaignit à madame Laugeron, très partagée
entre son désir d'être agréable à l'Excellence et la crainte de
mécontenter des clientes d'un tel rapport. Et puis, a-t-on le
droit d'être bien exigeant dans ces hôtels de bains toujours
secoués par des départs, des arrivées en pleine nuit, les malles
qu'on traîne, les grosses bottes, les bâtons ferrés des
ascensionnistes, en train de s'équiper dès avant le jour, et les
quintes de toux des malades, ces horribles toux déchirantes,
ininterrompues, qui tiennent du râle, du sanglot, du chant d'un
coq enroué.

Ces nuits blanches, lourdes nuits de juillet que Roumestan passait
en insomnies fiévreuses à tourner et retourner dans son lit des
pensées importunes, pendant que sonnait clair là-haut le rire
coupé de traits et d'appoggiatures de sa voisine, il aurait pu les
employer à son discours de Chambéry; mais il était trop agité,
trop furieux, se retenant de monter à l'étage au-dessus pour
chasser au bout de ses bottes le jeune homme au ressort,
l'Américain et cet infâme lieutenant-juge, déshonneur de la
magistrature française aux colonies, pour saisir par le cou, son
cou de tourterelle gonflé de roulades, cette méchante petite
scélérate en lui disant une bonne fois:

«Aurez-vous bientôt fini de me faire souffrir comme ça?»

Pour s'apaiser, chasser ces visions, d'autres plus vives, plus
douloureuses encore, il rallumait sa bougie, appelait Bompard
couché dans la pièce à côté, le confident, l'écho, toujours à
l'ordre, et l'on causait de la petite. C'est pour cela qu'il
l'avait amené, arraché non sans peine à l'installation de sa
couveuse artificielle. Bompard s'en consolait en entretenant de
son affaire le père Olivieri qui connaissait à fond l'élevage des
autruches, ayant habité longtemps Cap-town. Et les récits du
religieux, ses voyages, son martyre, les différentes façons dont
il avait été torturé en des pays divers, ce corps robuste de
boucanier, brûlé, scié, roué, carte d'échantillon des raffineries
de la cruauté humaine, tout cela avec le frais éventail rêvé des
plumes soyeuses et chatoyantes, intéressait autrement l'imaginatif
Bompard que l'histoire de la petite Bachellery; mais il était si
bien dressé à son métier de suiveur que, même à cette heure-là,
Numa le trouvait prêt à s'attendrir, à s'indigner avec lui,
donnant à sa noble tête, sous les pointes d'un foulard de nuit,
des expressions de colère, d'ironie, de douleur, selon qu'il
s'agissait des faux cils de l'artificieuse petite, de ses seize
ans qui en valaient bien vingt-quatre, ou de l'immoralité de cette
mère prenant sa part de scandaleuses orgies. Enfin quand
Roumestan, ayant bien déclamé, gesticulé, montré à nu la faiblesse
de son coeur amoureux, éteignait sa bougie: «Essayons de dormir...
Allons...» Bompard profitait de l'obscurité pour lui dire avant
d'aller se coucher:

-- Moi, à ta place, je sais bien ce que je ferais...

-- Quoi?

-- Je renouvellerais le traité de Cadaillac.

-- Jamais!

Et violemment il s'enfonçait dans ses couvertures pour se garantir
contre le tapage du dessus.

Une après-midi, à l'heure de la musique, l'heure coquette et
bavarde de la vie de bains, pendant que tous les baigneurs,
pressés devant l'établissement comme sur le tillac d'un navire,
allaient et venaient, tournaient en rond ou prenaient place sur
les chaises serrées en trois rangs, le ministre, pour éviter
mademoiselle Bachellery qu'il voyait arriver en éblouissante
toilette bleue et rouge, escortée de son état-major, s'était jeté
dans une allée déserte, et seul assis à l'angle d'un banc, pénétré
dans ses préoccupations par la mélancolie de l'heure et de cette
musique lointaine, remuait machinalement du bout de son parasol
les éclaboussures de feu dont le couchant jonchait l'allée, quand
une ombre lente passant sur son soleil lui fit lever les yeux.
C'était Bouchereau, le médecin célèbre, très pâle, bouffi,
traînant les pieds. Ils se connaissaient comme à une certaine
hauteur de vie tous les Parisiens se connaissent. Par hasard,
Bouchereau qui n'était pas sorti depuis plusieurs jours se sentait
d'humeur sociable. Il s'assit, on causa.

-- Vous êtes donc malade, docteur?

-- Très malade, dit l'autre avec ses façons de sanglier... Un mal
héréditaire... une hypertrophie du coeur. Ma mère en est morte,
mes soeurs aussi... seulement, moi, je durerai moins qu'elles, à
cause de mon affreux métier; j'en ai pour un an, deux ans tout au
plus.

À ce grand savant, à ce diagnostiqueur infaillible parlant de sa
mort avec cette assurance tranquille, il n'y avait rien à répondre
que d'inutiles banalités. Roumestan le comprit, et, silencieux, il
songeait que c'était là des tristesses autrement sérieuses que les
siennes. Bouchereau continua, sans le regarder, avec cet oeil
vague, cette suite implacable d'idées que donne au professeur
l'habitude de la chaire et du cours:

«Nous autres médecins, parce que nous avons l'air comme ça, on
croit que nous ne sentons rien, que nous ne soignons dans le
malade que la maladie, jamais l'être humain et souffrant. Grande
erreur!... J'ai vu mon maître Dupuytren, qui passait pourtant pour
un dur à cuire, pleurer à chaudes larmes devant un pauvre petit
diphtéritique qui disait doucement que ça l'ennuyait de mourir...
Et ces appels déchirants des angoisses maternelles, ces mains
passionnées qui vous pétrissent le bras: «Mon enfant! Sauvez mon
enfant!» Et les pères qui se raidissent pour vous dire d'une voix
bien mâle, avec de grosses larmes le long des joues: «Vous nous le
tirerez de là, n'est-ce pas, docteur?...» On a beau s'aguerrir,
ces désespoirs vous poignent le coeur; et c'est ça qui est bon,
quand on a le coeur déjà atteint!... Quarante ans de pratique, à
devenir chaque jour plus vibrant, plus sensible... Ce sont mes
malades qui m'ont tué. Je meurs de la souffrance des autres.

-- Mais je croyais que vous ne consultiez plus, docteur, fit le
ministre qui s'émouvait.

-- Oh! non, plus jamais, pour personne. Je verrais un homme tomber
là devant moi, que je ne me pencherais même pas... Vous comprenez,
c'est révoltant à la fin, ce mal que j'ai nourri de tous les maux.
Je veux vivre, moi... Il n'y a que la vie.»

Il s'animait dans sa pâleur; et sa narine, pincée d'un signe
morbide, buvait l'air léger imprégné d'arômes tièdes, de fanfares
vibrantes, de cris d'oiseaux. Il reprit avec un soupir navré:

-- Je ne pratique plus, mais je reste toujours médecin, je
conserve ce don fatal du diagnostic, cette horrible seconde vue du
symptôme latent, de la souffrance qu'on veut taire, qui dans le
passant à peine regardé, dans l'être qui marche, parle, agit en
pleine force, me montre le moribond de demain, le cadavre
inerte... Et cela aussi clairement que je vois s'avancer la
syncope où je resterai, le dernier évanouissement dont rien ne me
fera revenir.

-- C'est effrayant, murmura Numa qui se sentait pâlir, et poltron
devant la maladie et la mort comme tous les méridionaux, ces
enragés de vie, se détournait du savant redoutable, n'osait plus
le regarder en face, de peur de lui laisser lire sur sa figure
rubiconde l'avertissement d'une fin prochaine.

-- Ah! ce terrible diagnostic qu'ils m'envient tous, comme il
m'attriste, comme il me gâte le peu de vie qui me reste... Tenez,
je connais ici une pauvre femme dont le fils est mort, il y a dix,
douze ans, d'une phtisie laryngée. Je l'avais vu deux fois, et
seul entre tous, je signalai la gravité du mal. Aujourd'hui je
retrouve cette mère avec sa jeune fille; et je peux dire que la
présence de ces malheureuses me perd mon séjour aux eaux, me cause
plus de mal que mon traitement ne me fera de bien. Elles me
poursuivent, elles veulent me consulter, et moi, je m'y refuse
absolument... Pas besoin d'ausculter cette enfant pour la
condamner. Il me suffit de l'avoir vue l'autre jour se jeter
voracement sur un bol de framboises, d'avoir regardé à
l'inhalation sa main posée sur ses genoux, une main maigre où les
ongles bombent, s'enlèvent au-dessus des doigts comme prêts à se
détacher. Elle a la phtisie de son frère, elle mourra avant un
an... Mais que d'autres le leur apprennent. J'en ai assez donné de
ces coups de couteau qui se retournaient contre moi. Je ne veux
plus.

Roumestan s'était levé, très effrayé:

-- Savez-vous le nom de ces dames, docteur?

-- Non. Elles m'ont envoyé leur carte, je n'ai pas même voulu la
voir. Je sais seulement qu'elles sont à notre hôtel.

Et tout à coup, regardant à l'extrémité de l'allée:

«Ah! mon Dieu, les voilà!... Je me sauve.»

Là-bas, sur le rond-point où la musique envoyait son accord final,
c'était un mouvement d'ombrelles, de toilettes gaies s'agitant
entre les branches aux premiers coups de cloche des dîners sonnant
alentour. D'un groupe animé, causant, les dames Le Quesnoy se
détachaient, Hortense grande et svelte dans la lumière, une
toilette de mousseline et de valenciennes, un chapeau garni de
roses, à la main un bouquet de ces mêmes roses acheté dans le
parc.

-- Avec qui causiez-vous donc, Numa? On dirait M. Bouchereau.

Elle était devant lui, éblouissante, dans un si bon jour
d'heureuse jeunesse, que la mère elle-même commençait à perdre ses
terreurs, laissant se refléter sur son vieux visage un peu de
cette gaieté entraînante.

«Oui, c'était Bouchereau qui me racontait ses misères... Il est
bien bas, le pauvre!...»

Et Numa, la regardant, se rassurait:

«Cet homme est fou. Ce n'est pas possible, c'est sa mort qu'il
promène et diagnostique partout.»

À ce moment, Bompard apparut, marchant très vite, brandissant un
journal.

-- Quoi donc? demanda le ministre.

-- Grande nouvelle! Le tambourinaire a débuté...

On entendit Hortense murmurer «Enfin!» et Numa qui rayonnait:

-- Succès, n'est-ce pas?

-- Tu penses!... je n'ai pas lu l'article... Mais trois colonnes
en tête du _Messager_!...

-- Encore un que j'ai inventé, dit le ministre qui s'était rassis,
les mains à l'entournure du gilet, voyons, lis-nous ça.

Madame Le Quesnoy observant que la cloche du dîner avait sonné,
Hortense répliqua vivement que ce n'était que le premier coup; et
la joue sur une main, dans une jolie pose d'attente soucieuse,
elle écouta.

«Est-ce à M. le ministre des Beaux-Arts, est-ce au directeur de
l'Opéra que le public parisien doit la grotesque mystification
dont il a été victime hier soir?...»

Ils tressaillirent tous, excepté Bompard qui, dans son élan de
beau diseur, bercé par le ronron de sa phrase, sans compromettre
ce qu'il lisait, les regardait l'un après l'autre, très surpris de
leur étonnement.

-- Mais va donc, dit Numa, va donc!

«En tout cas, c'est M. Roumestan que nous en rendons responsable.
C'est lui qui nous a apporté de sa province ce bizarre et sauvage
galoubet, ce mirliton des chèvres...»

Il y a des gens bien méchants... interrompit la jeune fille qui
pâlissait sous ses roses. Le liseur continua, les yeux arrondis
des énormités qu'il voyait venir:

«... des chèvres, à qui notre Académie de musique a dû de
ressembler pour un soir à un retour de foire de Saint-Cloud. Et
vraiment il en fallait un fameux galoubet, pour croire que
Paris...»

Le ministre lui arracha violemment le journal:

-- Tu ne vas pas nous lire cette ineptie jusqu'au bout, je
suppose... C'est bien assez de nous l'avoir apportée.

Il parcourut l'article, d'un de ces prompts regards d'homme
public, habitué aux invectives de la presse. «...Ministre de
province..., joli batteur d'entrechats... le Roumestan de
Valmajour... sifflé le ministère et crevé son tambourin...» Il en
eut assez, cacha la méchante feuille dans la profondeur de ses
poches, puis se leva en soufflant la colère qui lui gonflait le
visage, et prenant le bras de madame Le Quesnoy:

«Allons dîner, maman... Ça m'apprendra à ne plus m'emballer pour
un tas de non-valeurs.»

Ils allaient de front tous les quatre, Hortense les yeux à terre,
consternée.

«Il s'agit d'un artiste de grand talent, dit-elle en essayant
d'affermir son timbre un peu voilé, il ne faut pas le rendre
responsable de l'injustice du public, de l'ironie des journaux.»

Roumestan s'arrêta:

«Du talent... du talent... _bé_, oui... Je ne dis pas..., mais
trop exotique...»

Et levant son ombrelle:

«Prenons garde au Midi, petite soeur, prenons garde au Midi...
N'en abusons pas... Paris se fatiguerait...»

Il se remit en route à pas comptés, paisible et froid comme un
habitant de Copenhague, et le silence ne fut troublé que par ce
craquement du gravier sous les pas, qui semble en certaines
circonstances l'écrasement, l'émiettement d'une colère ou d'un
rêve. Quand on fut devant l'hôtel dont l'immense salle envoyait
par ces dix fenêtres le tapage affamé des cuillers au fond des
assiettes, Hortense s'arrêta, et, relevant la tête:

«Alors, ce pauvre garçon... vous allez l'abandonner?

-- Que faire?... Il n'y a pas à lutter... Puisque Paris n'en veut
pas.»

Elle eut un regard d'indignation presque méprisante:

«Oh! c'est affreux, ce que vous dites... Eh bien, moi, je suis
plus fière que vous, et fidèle à mes enthousiasmes.»

Elle franchit en deux sauts le perron de l'hôtel.

-- Hortense, le second coup est sonné.

-- Oui, oui, je sais... Je descends.

Elle monta dans sa chambre, s'enferma, la clef en dedans, pour ne
pas être dérangée. Son pupitre ouvert, un de ces coquets bibelots
à l'aide desquels la Parisienne personnifie même une chambre
d'auberge, elle en tira une des photographies qu'elle s'était fait
faire avec le ruban et le fichu d'Arles, écrivit une ligne au bas,
et signa. Pendant qu'elle mettait l'adresse, l'heure sonna au
clocher d'Arvillard dans la sombreur violette du vallon, comme
pour solenniser ce qu'elle osait faire.

«Six heures.»

Une vapeur montait du torrent, en blancheurs errantes et
floconnantes. L'amphithéâtre de forêts, de montagnes, l'aigrette
d'argent du glacier dans le soir rose, elle notait les moindres
détails de cette minute silencieuse et reposée, comme on marque
sur le calendrier une date entre toutes, comme on souligne dans un
livre le passage qui nous a le plus ému, et songeant tout haut:

«C'est ma vie, toute ma vie que j'engage en ce moment.»

Elle en prenait à témoin la solennité du soir, la majesté de la
nature, le recueillement grandiose de tout autour d'elle.

Sa vie entière qu'elle engageait! Pauvre petite, si elle avait su
combien c'était peu de chose.

À quelques jours de là, mesdames Le Quesnoy quittaient l'hôtel, le
traitement d'Hortense étant fini. La mère, quoique rassurée par la
bonne mine de son enfant et ce que lui disait le petit docteur du
miracle opéré par la nymphe des eaux, avait hâte d'en finir avec
cette existence dont les moindres détails réveillaient son ancien
martyre.

«Et vous, Numa?»

Oh! lui, il comptait rester encore une semaine ou deux, continuer
un bout de traitement et profiter du calme où le laisserait leur
départ pour écrire ce fameux discours. Cela ferait un fier tapage
dont elles auraient des nouvelles à Paris. Dame! Le Quesnoy ne
serait pas content.

Et tout à coup Hortense, prête à partir, si heureuse pourtant de
rentrer chez elle, de revoir les chers absents que le lointain lui
rendait plus chers encore, car elle avait de l'imagination jusque
dans le coeur, Hortense se sentait une tristesse de quitter ce
beau pays, tout ce monde de l'hôtel, des amis de trois semaines
auxquels elle ne se savait pas tellement attachée. Ah! natures
aimantes, comme vous vous donnez, comme tout vous prend, et quelle
douleur ensuite pour briser ces fils invisibles et sensibles. On
avait été si bon pour elle, si attentionné et à la dernière heure,
il se pressait autour de la voiture tant de mains tendues, de
visages attendris. Des jeunes filles l'embrassaient:

«Ça ne sera plus gai sans vous.»

On promettait de s'écrire, on échangeait des souvenirs, des
coffrets odorants, des coupe-papier en nacre avec cette
inscription: _Arvillard 1876_ dans un reflet bleu des lacs. Et
pendant que M. Laugeron lui glissait dans son sac une fiole de
chartreuse surfine, elle voyait là-haut, derrière la vitre de sa
chambre, la montagnarde qui la servait tamponner ses yeux d'un
gros mouchoir lie de vin, elle entendait une voix éraillée
murmurer à son oreille: «Du ressort, mademoiselle...toujours du
ressort...» Son ami le poitrinaire qui, grimpé sur l'essieu,
tendait vers elle un regard d'adieu, deux yeux creusés, rongés,
fiévreux, mais étincelants d'énergie, de volonté, et un peu
d'émotion aussi. Oh! les bonnes gens, les bonnes gens...

Hortense ne parlait pas de peur de pleurer.

«Adieu, adieu tous!»

Le ministre, qui accompagnait ces dames jusqu'à la station
lointaine, prenait place en face d'elles. Le fouet claque, les
grelots s'ébranlent. Tout à coup Hortense crie: «Mon ombrelle!»
Elle l'avait là, il n'y a qu'un instant. Vingt personnes
s'élancent. «L'ombrelle... l'ombrelle...» Dans la chambre, non,
dans le salon. Les portes battent, l'hôtel est fouillé de haut en
bas:

«Ne cherchez pas... Je sais où elle est.»

Toujours vive, la jeune fille saute hors de la voiture et court
dans le jardin vers le berceau de noisetiers où le matin encore
elle ajoutait quelques chapitres au roman en cours dans sa petite
tête bouillonnante. L'ombrelle était là, jetée en travers sur le
banc, quelque chose d'elle-même resté à cette place favorite et
qui lui ressemblait. Quelles heures délicieuses passées dans ce
coin de claire verdure, que de confidences envolées avec les
abeilles et les papillons! Sans doute elle n'y reviendrait jamais
et cette pensée lui serrait le coeur, la retenait. Jusqu'au
grincement long de la balançoire qu'à cette heure elle trouvait
charmant.

-- Zut! tu m'embêtes...

C'était la voix de mademoiselle Bachellery qui, furieuse de se
voir délaisser pour ce départ, et se croyant seule avec sa mère,
lui parlait dans son langage habituel. Hortense songeait aux
câlineries filiales qui l'avaient tant de fois énervée, et riait
toute seule en revenant vers la voiture, quand au détour d'une
allée elle se trouva face à face avec Bouchereau. Elle s'écartait,
mais il la retint par le bras.

-- Vous nous quittez donc, mon enfant?

-- Mais oui, monsieur...

Elle ne savait trop que répondre, interdite de la rencontre et de
ce qu'il lui parlait pour la première fois. Alors il lui prenait
les deux mains dans les siennes, la tenait ainsi devant lui, les
bras écartés, la considérait profondément de ses yeux aigus sous
leurs sourcils blancs en broussailles. Puis ses lèvres, son
étreinte, tout trembla, un flot de sang empourprant sa pâleur:

-- Allons, adieu..., bon voyage!

Et sans d'autres paroles, il l'attira, la serra contre sa poitrine
avec une tendresse de grand-père et se sauva, les deux mains
appuyées sur son coeur qui éclatait.

XIII

LE DISCOURS DE CHAMBERY

_Non, non, je me fais hironde... e... elle_
_Et je m'envo...o...le à tire d'ai...ai...le..._

De sa voix aigrelette qui, ce matin, s'était levée toute limpide
et de belle humeur, la petite Bachellery, serrée dans un caban de
fantaisie à capuchon de soie bleue pour aller avec une petite
toque entortillée d'un grand voile de gaze, chantait devant sa
glace en achevant de boutonner ses gants. Sanglée pour
l'excursion, sa joyeuse petite personne avait une bonne odeur de
toilette fraîche et de costume neuf, strictement ordonné, en
contraste avec les gâchis de la chambre d'hôtel, où les restes
d'un souper traînaient sur la table au milieu des jetons, des
cartes, des bougies, tout près du lit découvert et d'une grande
baignoire pleine de cet éblouissant petit-lait d'Arvillard
souverain pour calmer les nerfs et satiner la peau des baigneuses.

En bas, l'attendaient le panier attelé, secouant ses grelots, et
toute une jeune escorte caracolant devant le perron.

Comme la toilette finissait, on frappa à la porte.

-- Entrez!...

Roumestan s'avança, très ému, lui tendit une large enveloppe:

-- Voici, mademoiselle... Oh! lisez... lisez...

C'était son engagement à l'Opéra pour cinq ans, avec les
appointements voulus, la vedette, tout. Quand elle l'eut déchiffré
article par article, froidement, posément, jusqu'à la signature à
gros doigts de Cadaillac, alors, mais seulement alors, elle fit un
pas vers le ministre, et, relevant son voile déjà serré pour la
poussière du voyage, tout contre lui, son bec rose en l'air:

-- Vous êtes bon... je vous aime...

Il n'en fallait pas plus pour faire oublier à l'homme public tous
les ennuis que cet engagement allait lui causer. Il se contint
pourtant, demeura droit, froid, sourcilleux comme un roc.

-- Maintenant, j'ai tenu ma parole, je me retire... je ne veux pas
déranger votre partie...

-- Ma partie?... Ah! oui, c'est vrai... Nous allons à Château-
Bayard.

Et lui passant ses deux bras au cou, câlinement:

-- Vous allez venir avec nous... Oh! si... oh! Si...

Elle lui frôlait la figure avec ses grands cils en pinceaux, et
même lui mordillait son menton de statue, pas bien fort, du bout
des quenottes.

-- Avec ces jeunes gens?... mais c'est impossible... Vous n'y
songez pas?...

-- Ces jeunes gens?... Je m'en moque pas mal de ces jeunes gens...
Je les lâche... Maman va les prévenir... Oh! ils y sont
habitués... tu entends, maman?

-- J'y vas, dit madame Bachellery qu'on apercevait dans la chambre
à côté, le pied sur une chaise, s'efforçant de chausser ses bas
rouges de bottines de coutil trop étroites. Elle fit au ministre
sa belle révérence des Folies-Bordelaises et descendit bien vite
expédier ces messieurs.

-- Garde un cheval pour Bompard... Il viendra avec nous, lui cria
la petite; et Numa, touché de cette attention, savoura la joie
délicieuse d'écouter, avec cette jolie fille entre ses bras,
s'éloigner au pas, l'oreille basse, toute la fringante jeunesse
dont les caracolades lui avaient tant de fois piétiné le coeur. Un
baiser longuement appuyé sur un sourire qui promettait tout, puis
elle se dégagea:

-- Allez vite vous habiller... Il me tarde d'être en route...

Quelle rumeur curieuse dans l'hôtel, quel mouvement derrière les
persiennes quand on sut que le ministre était de la partie de
Château-Bayard, qu'on vit son large gilet blanc, le panama ombrant
sa face romaine, s'étaler dans le panier en face de la chanteuse.
Après tout, comme disait le père Olivieri très aguerri par ses
voyages, quel mal y avait-il à cela, est-ce que la mère ne les
accompagnait pas, et le Château-Bayard, monument historique,
rentrait-il oui ou non dans les attributions ministérielles? Ne
soyons donc pas si intolérants, mon Dieu, surtout avec des hommes
qui donnent leur vie à la défense des bonnes doctrines et de notre
sainte religion.

-- Bompard ne vient pas, qu'est-ce qu'il fait donc? murmurait
Roumestan, impatienté d'attendre là, devant l'hôtel, sous tous ces
regards plongeants qui le fusillaient malgré le baldaquin de la
voiture. À une croisée du premier étage, quelque chose
d'extraordinaire apparut, de blanc, de rond, d'exotique, qui cria
avec l'accent de l'ancien chef des Tcherkesses:

-- Partez devant... Je _rejoueïndrai_.

Comme s'ils n'attendaient que ce signal, les deux mulets, le
garrot bas, mais le pied solide, détalèrent en secouant leurs
sonnettes voyageuses, franchirent le parc en trois sauts,
traversèrent l'établissement de bains.

-- Gare! gare!

Les baigneurs effarés, les chaises à porteurs se rangent vivement,
les filles de service, leurs grandes poches de tablier pleines de
monnaie et de tickets de couleur, apparaissent à l'entrée des
galeries les masseurs, tout nus comme des Bédouins sous leurs
couvertures de laine, se montrent à mi-corps sur l'escalier des
étuves, les salles d'inhalation soulèvent leurs rideaux bleus, on
veut voir passer le ministre et la chanteuse; mais ils sont déjà
loin, lancés à fond de train dans le lacis descendant des petites
rues noires d'Arvillard, sur les cailloux pointus, serrés, veinés
de soufre et de feu, où la voiture rebondit avec des étincelles,
secouant les maisons basses toutes lépreuses, faisant apparaître
aux fenêtres garnies d'écriteaux, au seuil des boutiques de bâtons
ferrés, de parasols, de passe-montagnes, de pierres calcaires,
minerais, cristaux et autres attrape-baigneurs, des têtes qui
s'inclinent, des fronts qui se découvrent à la vue du ministre.
Les goitreux eux-mêmes le reconnaissent, saluent de leurs rires
inconscients et rauques le grand maître de l'Université de France,
tandis que ces dames, très fières, se tiennent droites et dignes
en face de lui, sentant bien l'honneur qui leur est fait. Elles ne
se mettent à l'aise qu'une fois hors du pays sur la belle route de
Pontcharra, où les mulets soufflent au bas de la tour de Treuil
que Bompard a fixée comme rendez-vous.

Les minutes se passent, pas de Bompard. On le sait bon cavalier,
il s'en est vanté si souvent. On s'étonne, on s'irrite, Numa
surtout, impatient d'être loin sur cette route blanche, unie, qui
paraît sans fin, d'avancer dans cette journée qui s'ouvre comme
une veine, pleine d'espérances et d'aventures. Enfin, d'un
tourbillon de poussière où halète une voix effrayée: «ho!... la...
ho!... la...» jaillit la tête de Bompard, coiffée d'un de ces
casques en liège couverts de toile blanche, à vague tournure de
scaphandres, en usage dans l'armée indo-anglaise, et que le
Méridional a emporté dans le but d'agrandir, de dramatiser son
voyage, laissant croire au chapelier qu'il partait pour Bombay ou
pour Calcutta.

«Arrive donc, lambin.»

Bompard hocha la tête d'un air tragique. Évidemment il s'était
passé des choses au départ, et le Tcherkesse avait dû donner aux
gens de l'hôtel une triste idée de son équilibre car de larges
plaques de poussière souillaient ses manches et son dos.

«Mauvais cheval, dit-il en saluant ces dames, pendant que le
panier s'ébranlait, mauvais cheval, mais je l'ai mis au pas.»

Si bien au pas que maintenant l'étrange bête ne voulait plus
avancer, piétinant et tournant sur place comme un chat malade,
malgré les efforts de son cavalier. La voiture était déjà loin.

«Viens-tu, Bompard?...

-- Partez devant... Je rejoindrai...» cria-t-il encore de son plus
beau creux marseillais; puis il eut un geste désespéré et on le
vit détaler du côté d'Arvillard dans une volée de sabots furieux.
Tout le monde pensa: «Il aura oublié quelque chose», et on ne
s'occupa plus de lui.

La route contournait les hauteurs, large route de France, espacée
de noyers, ayant à gauche des forêts de châtaigniers et de pins,
en terrasses; à droite des pentes immenses, déroulant à perte de
vue, jusqu'au fond où les villages apparaissaient resserrés dans
les creux, des champs de vigne, de blé, de maïs, des mûriers, des
amandiers, et d'éblouissants tapis de genêts dont la graine
éclatant à la chaleur faisait un pétillement continu, comme si le
sol même grésillait tout en feu. On aurait pu le croire à la
lourdeur du temps, à cet embrasement de l'atmosphère qui ne
paraissait pas venir du soleil, presque invisible, reculé derrière
une gaze, mais de vapeurs terrestres et brûlantes faisant trouver
délicieusement fraîche la vue du Glayzin et sa cime coiffée de
neiges qu'on aurait pu, semblait-il, toucher du bout des
ombrelles.

Roumestan ne se souvenait pas de paysage comparable à celui-là,
non, pas même dans sa chère Provence: il n'imaginait pas de
bonheur plus complet que le sien. Ni soucis, ni remords. Sa femme
fidèle et croyante, l'espoir de l'enfant, la prédiction de
Bouchereau sur Hortense, l'effet désastreux qu'allait produire
l'apparition du décret Cadaillac à l'Officiel, rien n'existait
plus pour lui.

Tout son destin tenait dans cette belle fille dont les yeux
reflétaient ses yeux, ses genoux emboîtés dans les siens, et qui
sous le voile azur, rosé par sa chair blonde, chantait en lui
pressant les mains:

_Maintenant je me sens aimée,_
_Fuyons tous deux sous la ramée..._

Pendant qu'ils s'emportaient dans le vent de la course, la route
dévidée rapidement élargissait son paysage à mesure, laissant voir
une plaine immense en demi-cercle, des lacs, des villages, puis
des montagnes nuancées à leur degré d'éloignement, la Savoie qui
commençait.

«Que c'est beau! que c'est grand!» disait la chanteuse; lui,
répondait tout bas: «Que je vous aime!»

À la dernière halte, Bompard rejoignit encore une fois, à pied,
très piteux, menant son cheval par la bride. «Cette bête est
étonnante...» fit-il sans plus, et ces dames s'informant s'il
était tombé «Non... C'est mon ancienne blessure qui s'est
rouverte.» Blessé où, quand? Il n'en avait jamais parlé; mais,
avec Bompard, il fallait s'attendre à des surprises. On le fit
monter dans la voiture, son très pacifique cheval docilement
attelé derrière, et l'on se dirigea vers le Château-Bayard, dont
les deux tours poivrières, piètrement restaurées, se distinguaient
sur un plateau.

Une servante vint au-devant d'eux, montagnarde finaude, aux ordres
d'un vieux prêtre, ancien desservant des paroisses voisines, qui
habite Château-Bayard, à la charge d'en laisser l'entrée libre aux
touristes. Quand une visite est signalée, le prêtre, très digne,
monte dans sa chambre, à moins qu'il ne s'agisse de personnages;
mais le ministre en partie fine se gardait bien de donner ses
titres, et ce fut comme à de simples visiteurs que la domestique
montra, avec les phrases apprises et le ton psalmodique de ces
gens-là, ce qui reste de l'ancien manoir du chevalier sans peur et
sans reproche, pendant que le cocher installait le déjeuner sous
une tonnelle du petit jardin.

«Ici l'ancienne chapelle où le bon chevalier matin et soir... Je
prie mesdames et messieurs de considérer l'épaisseur des
murailles.»

On ne considérait rien du tout. Il faisait noir, on butait contre
des gravats qu'éclairait à demi le jour d'une meurtrière glissant
sur un grenier à foin établi dans les poutres du plafond. Numa, le
bras de sa petite sous le sien, se moquait un peu du chevalier
Bayard et de «sa respectable mère, la dame Hélène des Allemans».
Cette odeur de vieilles choses les ennuyait et même un moment,
pour tâter l'écho des voûtes de la cuisine, madame Bachellery
ayant entonné la dernière chanson de son époux, mais là, tout à
fait gaillarde: _J'tiens ça d'papa..., j'tiens ça d'maman_...,
personne ne se scandalisa, au contraire.

Mais dehors, le déjeuner servi sur une massive table de pierre, et
quand la première faim fut apaisée, la calme splendeur de
l'horizon autour d'eux, la vallée du Graisivaudan, les Bauges, les
sévères contreforts de la Grande-Chartreuse, et le contraste, dans
cette nature aux grandes lignes, du petit verger en terrasse où
vivait ce vieux solitaire, tout à Dieu, à ses tulipiers, à ses
abeilles, les pénétra peu à peu de quelque chose de grave, de doux
qui ressemblait à du recueillement. Au dessert, le ministre
entr'ouvrant le guide pour retremper sa mémoire, parla de Bayard,
«de sa pauvre dame de mère qui tendrement plorait», le jour où
l'enfant partant pour Chambéry, page chez le duc de Savoie,
faisait caracoler son petit roussin devant la porte du Nord, à
cette place même où l'ombre de la grosse tour s'allongeait
majestueuse et frêle, comme le fantôme du vieux castel évanoui.

Et Numa, se montant, leur lisait les belles paroles de madame
Hélène à son fils, au moment du départ: «Pierre, mon amy, je vous
recommande que devant toutes choses aimiez, craigniez et serviez
Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible.» Debout
sur la terrasse, avec un geste large qui allait jusqu'à Chambéry:
«Voilà ce qu'il faut dire aux enfants, voilà ce que tous les
parents, ce que tous les maîtres...»

Il s'arrêta, se frappa le front:

«Mon discours!... C'est mon discours... Je le tiens... Superbe! Le
Château-Bayard, une légende locale... Quinze jours que je le
cherche... Et le voilà!

-- C'est providentiel, cria madame Bachellery pleine d'admiration,
trouvant tout de même la fin du déjeuner un peu grave... Quel
homme! Quel homme!»

La petite paraissait aussi très montée; mais l'impressionnable
Roumestan n'y prenait pas garde. L'orateur bouillonnait sous son
front, dans sa poitrine, et tout à son idée:

«Le beau, disait-il en cherchant autour de lui, le beau serait de
dater la chose de Château-Bayard...

-- Si c'est que monsieur l'avocat voudrait un petit coin pour
écrire...

-- Oh! seulement quelques notes à jeter... Vous permettez,
mesdames... Le temps qu'on vous serve le café... Je reviens...
C'est pour pouvoir mettre ma date sans mentir.»

La servante l'installa dans une petite pièce du rez-de-chaussée
très ancienne, dont la voûte arrondie en dôme garde des fragments
de dorure et qu'on prétend avoir été l'oratoire de Bayard, de même
que la vaste salle voisine avec un grand lit de paysan à baldaquin
et rideaux de perse est présentée comme sa chambre à coucher.

Il faisait bon écrire entre ces épaisses murailles que la lourdeur
du temps ne pénétrait pas, derrière cette porte-fenêtre
entrebâillée jetant en travers de la page la lumière, les parfums
du petit verger. Au début, la plume de l'orateur n'était pas assez
prompte pour l'enthousiasme de l'idée; il envoyait ses phrases, à
la grosse, la tête en bas, des phrases d'avocat du Midi connues
mais éloquentes, grises avec une chaleur cachée et des
pétillements d'étincelles çà et là comme dans la coulée.
Subitement il s'arrêta, le crâne vide de mots ou chargé de la
fatigue de la route et des vapeurs du déjeuner. Alors il se
promena de l'oratoire à la chambre, parlant haut, s'excitant,
écoutant son pas dans la sonorité, comme celui d'un revenant
illustre, et se rassit encore sans pouvoir tracer une ligne...
Tout tournait autour de lui, les murs blanchis à la chaux, ce
rayon de lumière hypnotisante. Il entendit un bruit d'assiettes et
de rires dans le jardin, loin, très loin, et finit par s'endormir
profondément, le nez sur son ébauche.

... Un violent coup de tonnerre le mit debout. Depuis combien de
temps était-il là? Un peu confus, il sortit dans le jardin désert,
immobile. L'odeur des tulipiers s'écrasait dans l'air. Sous la
tonnelle vide, des guêpes volaient lourdement autour de la
poissure des verres de champagne et du sucre resté dans les tasses
que la montagnarde desservait sans bruit, prise d'une peur
nerveuse de bête à l'approche de l'orage, et se signant à chaque
éclair. Elle apprit à Numa que la demoiselle se trouvant avec un
grand mal de tête après déjeuner, elle l'avait menée dormir un peu
dans la chambre de Bayard, en fermant «ben doucement» la porte
pour ne pas déranger le monsieur qui travaillait. Les deux autres,
la grosse dame et le chapeau blanc, étaient descendus dans la
vallée, et pour sûr ils auraient de l'eau, car il allait en faire
un... «Voyez!...»

Dans la direction qu'elle indiquait, sur la crête déchiquetée des
Bauges, les cimes calcaires de la Grande-Chartreuse enveloppée
d'éclairs comme un mystérieux Sinaï, le ciel s'obscurcissait d'une
énorme tache d'encre qui grandissait à vue d'oeil et sous laquelle
toute la vallée, le remous des arbres verts, l'or des blés, les
routes indiquées par de légères traînes de poussière blanche
soulevée, la nappe argentée de l'Isère, prenaient une
extraordinaire valeur lumineuse, un jour de réflecteur oblique et
blanc, à mesure que se projetait la sombre et grondante menace. Au
lointain, Roumestan aperçut le casque en toile de Bompard,
étincelant comme une lentille de phare.

Il rentra, mais ne put se remettre au travail. Pour le coup, le
sommeil ne paralysait pas sa plume; il se sentait, au contraire,
étrangement excité par la présence d'Alice Bachellery dans la
chambre voisine. Au fait, y était-elle encore? Il entr'ouvrit la
porte et n'osa plus la refermer, de peur de déranger le joli
sommeil de la chanteuse jetée, toute défaite, sur le lit, dans un
fouillis troublant de cheveux froissés, d'étoffes ouvertes, de
blanches formes entrevues.

-- Allons, voyons, Numa... La chambre de Bayard, qué diable!

Il se prit positivement par le collet, comme un malfaiteur, se
ramena, s'assit de force à sa table, la tête entre ses mains,
bouchant ses yeux et ses oreilles, pour mieux s'absorber dans la
dernière phrase qu'il répétait tout bas:

-- «Et, messieurs, ces recommandations suprêmes de la mère de
Bayard, venues jusqu'à nous dans la tant douce langue du moyen
âge, nous voudrions que l'Université de France...»

L'orage l'énervait, si lourd, engourdissant comme l'ombre de
certains arbres des tropiques. Sa tête flottait, grisée d'une
odeur exquise exhalée par les fleurs amères des tulipiers ou cette
brassée de cheveux blonds éparse sur le lit à côté. Malheureux
ministre! Il avait beau s'accrocher à son discours, invoquer le
chevalier sans peur et sans reproche, l'instruction publique, les
cultes, le recteur de Chambéry, rien n'y fit. Il dut rentrer dans
la chambre de Bayard, et, cette fois, si près de la dormeuse,
qu'il entendait son souffle léger, frôlait de sa main l'étoffe à
ramages des rideaux tombés encadrant ce sommeil provocateur, cette
chair nacrée aux ombres et aux dessous roses d'une sanguine
polissonne de Fragonard.

Même là, au bord de sa tentation, le ministre luttait encore, et
le murmure machinal de ses lèvres marmottait les recommandations
suprêmes que l'Université de France... quand un roulement brusque
qui rapprochait ses saccades réveilla la chanteuse en sursaut.

-- Oh! que j'ai en peur... tiens! c'est vous?

Elle le reconnaissait en souriant, de ses yeux clairs d'enfant qui
s'éveille, sans aucune gêne de son désordre; et ils restaient
saisis, immobiles, croisant la flamme silencieuse de leur désir.
Mais la chambre se trouva subitement plongée dans une nuit noire
par le retour des hautes persiennes que le vent fermait l'une
après l'autre. On entendit battre des portes, une clef tomber, des
tourbillons de feuilles et de fleurs rouler sur le sable jusqu'au
seuil où soufflait la bourrasque plaintivement.

-- Quel orage! lui dit-elle tout bas en prenant sa main brûlante
et l'attirant presque sous les rideaux...

«Et, messieurs, ces recommandations suprêmes de la mère de Bayard,
venues à nous dans la tant douce langue du moyen âge...»

C'était à Chambéry, en vue du vieux château des ducs de Savoie et
de ce merveilleux amphithéâtre de vertes collines et de montagnes
neigeuses auquel Chateaubriand songeait devant le Taygète, que le
grand maître de l'Université parlait cette fois, entouré d'habits
brodés, de palmes, d'hermines, d'épaulettes à gros grains,
dominant une foule immense soulevée par la puissance de sa verve,
le geste de sa main robuste tenant encore la petite truelle à
manche d'ivoire qui venait de cimenter la première pierre du
lycée...

«Nous voudrions que l'Université de France les adressât à chacun
de ses enfants: Pierre, mon amy, je vous recommande devant toutes
choses...»

Et tandis qu'il citait ces touchantes paroles, une émotion faisait
trembler sa main, sa voix, ses larges joues, au souvenir de la
grande chambre odorante où, dans l'agitation d'un orage mémorable,
avait été composé le discours de Chambéry.

XIV

LES VICTIMES

Un matin. Dix heures. L'antichambre du ministre de l'instruction
publique, long couloir, mal éclairé, à tentures sombres et lambris
de chêne, s'encombre d'une foule de solliciteurs, assis ou
piétinants, plus nombreux de minute en minute, chaque nouveau venu
donnant sa carte au solennel huissier à chaîne qui la prend,
l'inspecte, et religieusement la pose, sans un mot, à côté de lui,
sur le buvard de la petite table où il écrit dans le jour blême de
la croisée toute ruisselante d'une fine pluie d'octobre.

Un des derniers arrivants a pourtant l'honneur d'émouvoir cette
auguste impassibilité. C'est un gros homme hâlé, brûlé, goudronné,
avec deux petites ancres d'argent en boucles d'oreilles, et une
voix de phoque enroué comme il en râle, dans la claire vapeur
matinale des ports provençaux.

-- Dites-y que c'est Cabantous le pilote... Il sait ce que
c'est... Il m'attend.

-- Vous n'êtes pas le seul, répond l'huissier, qui sourit
discrètement de sa plaisanterie.

Cabantous n'en sent pas la finesse; mais il rit de confiance, la
bouche fendue jusqu'aux ancres, et tanguant des épaules, à travers
la foule qui s'écarte de son parapluie trempé, il va prendre place
sur une banquette à côté d'un autre patient presque aussi tanné
que lui.

-- _Té! vé_... C'est Cabantous... Hé! adieu...

Le pilote s'excuse, il ne remet pas la personne.

-- Valmajour, savez bien..., on s'est connu là-bas, aux arènes.

-- C'est tron de Dieu! vrai... _Bé_, mon homme, tu peux dire que
Paris t'a changé...

Le tambourinaire est maintenant un monsieur aux cheveux noirs très
longs, rejetés derrière l'oreille, à l'artiste, ce qui avec son
teint bistré, sa moustache bleuâtre qu'il effile continuellement,
le fait ressembler à un Tzigane de la Foire aux pains d'épice. Là-
dessus, une crête toujours levée de coq de village, une vanité de
beau garçon et de musicien où se trahit et déborde l'exagération
de son midi d'apparence tranquille et peu bavarde. L'insuccès de
l'Opéra ne l'a pas refroidi. Comme tous les acteurs en pareil cas,
il l'attribue à la cabale; et pour sa soeur et lui, ce mot prend
des proportions barbares, extraordinaires, une orthographe de
sanscrit, la _kkabbale_, un animal mystérieux qui tient du serpent
à sonnettes et du cheval de l'Apocalypse. Et il raconte à
Cabantous qu'il débute dans quelques jours à un grand café-concert
du Boulevard, «un _eskating_, allons!» où il doit figurer dans des
tableaux vivants, à deux cents francs par soir.

-- Deux cents francs par soir.

Le pilote roule des yeux...

-- Et en plus, ma _biographille_ qu'on criera dans les rues et mon
portrait de sa grandeur nature sur tous les murs de Paris, _avé_
le costume de troubadour de l'ancien temps que je mettrai le soir
pour faire ma musique.

C'est cela surtout qui le flatte, le costume. Quel dommage qu'il
n'ait pas pu mettre sa casquette à créneaux et ses souliers à la
poulaine, pour venir montrer au ministre l'engagement superbe, sur
du bon papier cette fois, que l'on a signé sans lui. Cabantous
regarde la feuille timbrée, noircie sur ses deux faces, et
soupire:

-- Tu es bien heureux... Moi, voilà plus d'un an que j'espère
après ma médaille... Numa m'avait dit d'y envoyer mes papiers, j'y
ai envoyé mes papiers... Puis j'ai plus entendu parler de la
médaille, ni des papiers, ni de rien du tout... J'ai écrit à la
marine, ils _mé_ connaissent pas, à la marine... J'ai écrit au
ministre, le ministre m'a pas répondu... Et le plus foutant, c'est
qu'à présent, sans mes papiers, quand j'ai une discussion avec les
capitaines marins pour le pilotage, les prud'hommes ils veulent
pas écouter mes raisons. Alors, voyant ça, j'ai mis la barque à la
_calanque_, et je me suis pensé: allons voir Numa.

Il en pleurerait presque, le malheureux pilote.

Valmajour le console, le rassure, promet de parler au ministre
pour lui, ceci d'un ton assuré, le doigt à la moustache, comme un
homme à qui l'on n'a rien à refuser. Du reste, cette attitude
hautaine ne lui est pas particulière. Tous ces gens qui attendent
une audience, vieux prêtres aux façons béates, en mantelet de
visite, professeurs méthodiques et autoritaires, peintres gommeux,
coiffés à la russe, épais sculpteurs aux doigts en spatule, ont ce
même maintien triomphant. Amis particuliers du ministre, sûrs de
leur affaire, tous en arrivant ont dit à l'huissier:

-- Il m'attend.

Tous ont la conviction que si Roumestan les savait là! C'est ce
qui donne à cette antichambre de l'instruction publique une
physionomie très spéciale, sans rien de ces pâleurs de fièvres, de
ces tremblantes anxiétés qu'on trouve dans les salles d'attente
ministérielles.

-- Avec qui est-il donc? demande tout haut Valmajour s'approchant
de la petite table.

-- Le directeur de l'Opéra.

-- Cadaillac... va bien, je sais... C'est pour mon affaire...

Après l'insuccès du tambourinaire à son théâtre, Cadaillac s'est
refusé à le faire entendre de nouveau. Valmajour voulait plaider;
mais le ministre, qui craint les avocats et les petits journaux, a
fait prier le musicien de retirer son assignation, lui
garantissant une forte indemnité. C'est cette indemnité qu'on
discute sans doute en ce moment, et non sans quelque animation,
car le coup de clairon de Numa franchit à tout instant la double
porte du cabinet qui s'ouvre enfin brutalement.

-- Ce n'est pas ma protégée, c'est la vôtre.

Le gros Cadaillac sort sur ce mot, traverse l'antichambre à pas
furieux, se croisant avec l'huissier qui s'avance entre deux haies
de recommandations:

-- Vous n'avez qu'à donner mon nom.

-- Qu'il sache seulement que je suis là.

-- Dites-y que c'est Cabantous.

L'autre n'écoute personne, marche, très grave, quelques cartes de
visite à la main, et, derrière lui, la porte qu'il laisse
entr'ouverte montre le cabinet ministériel, plein du jour de ses
trois fenêtres sur le jardin, tout un panneau couvert par le
manteau doublé d'hermine de M. de Fontanes peint en pied.

Avec un peu d'étonnement sur sa figure cadavérique, l'huissier
revient et appelle:

-- Monsieur Valmajour.

Le musicien n'est pas étonné, lui, de passer ainsi avant tous les
autres.

Depuis le matin il a son portrait affiché sur les murs de Paris.
C'est un personnage à présent, et le ministre ne le ferait plus
languir dans les courants d'air d'une gare. Fat, souriant, le
voilà planté au milieu du somptueux cabinet où des secrétaires
sont en train de mettre à bas cartons et tiroirs dans une
recherche effarée. Roumestan, furieux, tonne, gronde, les mains
dans ses poches:

«Mais enfin, ces papiers, qué diable!... On les a donc perdus, les
papiers de ce pilote... Vraiment, messieurs, il y a ici un
désordre...»

Il aperçoit Valmajour. «Ah! c'est vous...» et il saute dessus d'un
bond, pendant que par les portes latérales des dos de secrétaires
se sauvent épouvantés, emportant des piles de cartons.

«Ah çà, est-ce que vous n'allez pas finir de me persécuter avec
votre musique de chien?... Vous n'avez pas assez d'un four?
Combien vous en faut-il?... Maintenant vous voilà, me dit-on, sur
les murs en costume mi-parti... Et qu'est-ce que c'est que cette
blague qu'on vient de m'apporter?... Ça votre biographie!... Un
tissu d'inepties et de mensonges... Vous savez bien que vous
n'êtes pas plus prince que moi, que ces parchemins dont on parle
n'ont jamais existé que dans votre imagination.»

D'un geste discuteur et brutal il tenait le malheureux par le
milieu de sa jaquette, à poignée pleine, et le secouait tout en
parlant. D'abord ce skating n'avait pas le sou. Des puffistes. On
ne le paierait pas, il en serait pour la honte de ce sale
coloriage sur son nom, celui de son protecteur. Les journaux
allaient recommencer leurs plaisanteries, Roumestan et Valmajour,
le galoubet du ministère... Et se montant au souvenir de ces
injures, ses larges joues remuées d'une colère de famille, un
accès de la tante Portal, plus effrayant dans le milieu solennel
et administratif où les personnalités doivent disparaître devant
les situations, il lui criait de toutes ses forces:

«Mais allez-vous-en donc, misérable, allez-vous-en!... On ne veut
plus de vous, on en a assez de votre galoubet.»

Valmajour, hébété, se laissait faire, bégayant «Va bien... va
bien...» implorant la figure apitoyée de Méjean, le seul que la
colère du maître n'eût pas mis en fuite, et le grand portrait de
Fontanes qui semblait scandalisé de violences pareilles,
accentuant son air ministre à mesure que Roumestan le perdait
davantage. Enfin, lâché par le poignet robuste qui l'étreignait,
le musicien put gagner la porte, s'enfuir éperdu, lui et ses
billets de skating.

«Cabantous pilote!... dit Numa lisant le nom que lui présentait
l'huissier impassible... Encore un Valmajour!... Ah! mais non...
J'en ai assez d'être leur dupe... Fini pour aujourd'hui... Je n'y
suis plus...»

Il continuait à arpenter son cabinet, dissipant ce qui lui restait
de cette grande colère dont Valmajour avait injustement porté tout
le choc. Ce Cadaillac, quelle impudence! Venir lui reprocher la
petite, chez lui, en plein ministère, devant Méjean, devant
Rochemaure!

«Ah! décidément je suis trop faible... La nomination de cet homme
à l'Opéra est une lourde faute.»

Son chef de cabinet partageait cet avis, mais il se serait bien
gardé de le dire; car Numa n'était plus le bon enfant d'autrefois,
qui riait le premier de ses emballements, acceptait les railleries
et les remontrances. Devenu le chef effectif du cabinet, grâce au
discours de Chambéry et à quelques autres prouesses oratoires,
l'ivresse des hauteurs, cette atmosphère de roi où les plus fortes
têtes chavirent, l'avait changé, rendu nerveux, volontaire,
irritable.

Une porte sous tenture s'ouvrit, madame Roumestan parut, prête à
sortir, élégamment coiffée, un ample manteau dissimulant sa
taille. Et de cet air de sérénité qui, depuis cinq mois, éclairait
son joli, visage: «Est-ce que tu as conseil aujourd'hui?...
Bonjour, monsieur Méjean.

-- Mais oui... Conseil... séance... Tout!

-- Moi qui voulais te demander de venir jusque chez maman... J'y
déjeune... Hortense aurait été si contente.

-- Tu vois, ce n'est pas possible.»

Il regarda sa montre:

-- Je dois être à Versailles à midi.

-- Alors je t'attends, je te conduirai à la gare.

Il hésita une seconde, rien qu'une seconde.

-- Bien... Je signe ceci, et nous partons.

Pendant qu'il écrivait, Rosalie donnait tout bas à Méjean des
nouvelles de sa soeur. Le retour de l'hiver l'impressionnait, on
lui défendait de sortir. Pourquoi n'allait-il pas la voir? Elle
avait besoin de tous ses amis. Méjean eut un geste de tristesse
découragée: «Oh! moi...

-- Mais si... mais si... Tout n'est pas dit pour vous. Ce n'est
qu'un caprice; je suis sûre qu'il ne tiendra pas.»

Elle voyait les choses en beau et voulait tout son monde heureux
comme elle. Oh! si heureuse et d'un bonheur si complet qu'elle
mettait une discrète superstition à n'en jamais convenir.
Roumestan, lui, contait partout son aventure, aux indifférents
comme aux intimes, avec une fierté comique: «Nous l'appellerons
l'enfant du ministère!» et il riait aux larmes de son mot.

Vraiment, pour qui connaissait son existence au dehors, le ménage
en ville impudemment installé avec réceptions et table ouverte, ce
mari si empressé, si tendre, qui parlait les larmes aux yeux de sa
paternité future, paraissait indéfinissable, paisible dans son
mensonge, sincère dans ses effusions, déroutant les jugements de
qui ne savait pas les dangereuses complications des natures
méridionales.

-- Je te conduis, décidément... dit-il à sa femme, en montant en
voiture.

-- Mais si l'on t'attend...?

-- Ah! tant pis... on m'attendra... Nous serons plus longtemps
ensemble.

Il prit le bras de Rosalie sous le sien, et se serrant contre elle
comme un enfant:

-- _Té_, vois-tu, il n'y a que là que je suis bien... Ta douceur
m'apaise, ton sang-froid me réconforte... Ce Cadaillac m'a mis
dans un état... Un homme sans conscience, sans moralité...

-- Tu ne le connaissais donc pas?

-- Il mène ce théâtre, c'est une honte!...

-- C'est vrai que l'engagement de cette demoiselle Bachellery...
Pourquoi l'as-tu laissé faire? Une fille qui a tout faux, sa
jeunesse, sa voix, jusqu'à ses cils.

Numa se sentait rougir. C'était lui maintenant qui les attachait,
du bout de ses gros doigts, les cils de la petite. La maman lui
avait appris.

-- À qui appartient-elle donc cette rien du tout?... Le _Messager_
parlait l'autre jour de hautes influences, de protection
mystérieuse...

-- Je ne sais pas... À Cadaillac sans doute.

Il se détournait pour cacher son embarras, et se rejeta tout à
coup en arrière, épouvanté.

-- Quoi donc? demanda Rosalie, regardant aussi par la portière.

L'affiche du skating, immense, de tons criards, qui ressortaient
sous le ciel pluvieux et grisâtre, répétait à chaque angle de rue,
à chaque place libre sur un mur nu ou des planches de clôture, un
troubadour gigantesque, entouré de tableaux vivants en bordure, en
tache jaune, verte, bleue, avec l'ocre d'un tambourin jeté en
travers. La longue palissade, qui ferme les constructions de
l'Hôtel de Ville devant lesquelles leur voiture passait à
l'instant, était couverte de cette réclame grossière, éclatante,
qui stupéfiait même la badauderie parisienne.

-- Mon bourreau! fit Roumestan avec une désolation comique.

Et Rosalie doucement grondeuse:

-- Non... ta victime... Et si c'était la seule! Mais une autre a
pris feu à ton enthousiasme...

-- Qui donc ça?

-- Hortense.

Elle lui raconta alors ce dont elle était enfin certaine, malgré
les mystères de la jeune fille, son amour pour ce paysan, ce
qu'elle avait cru d'abord une fantaisie et qui l'inquiétait
maintenant comme une aberration morale de sa soeur.

Le ministre s'indignait.

-- Est-ce que c'est possible?... Ce rustre, ce Jeannot!...

-- Elle le voit avec son imagination, et surtout à travers tes
légendes, tes inventions qu'elle n'a pas su mettre au point. Voilà
pourquoi cette réclame, ce grotesque coloriage qui t'irrite me
remplit de joie au contraire. Je pense que son héros va lui
paraître si ridicule qu'elle n'osera plus l'aimer. Sans cela, je
ne sais de que nous deviendrions. Vois-tu le désespoir de mon
père... te vois-tu, toi, beau-frère de Valmajour... Ah! Numa,
Numa... pauvre faiseur de dupes involontaire...

Il ne se défendait pas, s'irritant contre lui-même, contre son
«sacré midi» qu'il ne savait pas dompter.

-- Tiens, tu devrais rester toujours comme te voilà, tout contre
moi, mon cher conseil, ma sainte protection. Il n'y a que toi de
bonne, d'indulgente, et qui me comprenne et qui m'aime.

Il tenait sa petite main gantée sous ses lèvres, et parlait avec
tant de conviction que des larmes, de vraies larmes lui
rougissaient les paupières. Puis, réchauffé, détendu par cette
effusion, il se sentit mieux et lorsque, arrivés place Royale il
eut aidé sa femme à descendre avec mille précautions tendres, ce
fut d'un ton joyeux, libre de tout remords, qu'il jeta à son
cocher: «rue de Londres... vite!»

Rosalie, lente dans sa démarche, entendit vaguement cette adresse
et cela lui fit de la peine. Non qu'elle eût le moindre soupçon
mais il venait de lui dire qu'il allait gare Saint-Lazare.
Pourquoi ses actes ne répondaient-ils jamais à ses paroles?...

Une autre inquiétude l'attendait dans la chambre de sa soeur, où
elle sentit en entrant l'arrêt d'une discussion entre Hortense et
Audiberte, qui gardait sa figure de tempête, le ruban frémissant
sur ses cheveux de furie. La présence de Rosalie la retenait,
c'était visible aux lèvres, aux sourcils serrés méchamment;
pourtant la jeune femme, s'informant de ses nouvelles, elle fut
bien forcée de lui répondre, et parla alors fiévreusement de
l'_eskating_, des belles conditions qu'on leur faisait, puis,
s'étonnant de son calme, demanda presque insolente:

-- Est-ce que Madame ne viendra pas entendre mon frère?... C'est
quelque chose qui en vaut la peine, au moins, rien que pour le
voir dans ses habillements!

Décrit par elle, en son dictionnaire paysan, des crevés de la
toque à la pointe courbe des souliers, ce costume ridicule mit au
supplice la pauvre Hortense qui n'osait plus lever les yeux sur sa
soeur. Rosalie s'excusa; l'état de sa santé ne lui permettait pas
le théâtre. En outre, il y avait à Paris certains endroits de
plaisir où toutes les femmes ne pouvaient aller. La paysanne
l'arrêta aux premiers mots.

«Pardon... Moi, j'y vais bien et je pense que j'en vaux une
autre... je n'ai jamais fait le mal, moi; j'ai toujours rempli mes
devoirs de _réligion_.»

Elle élevait la voix, sans rien de sa timidité ancienne, comme si
elle eût acquis des droits dans la maison. Mais Rosalie était bien
trop bonne, trop au-dessus de cette pauvre ignorante, pour
l'humilier surtout en songeant aux responsabilités de Numa. Alors,
avec tout l'esprit de son coeur, toute sa délicatesse, de ces mots
de vérité qui guérissent en brûlant un peu, elle essaya de lui
faire comprendre que son frère n'avait pas réussi, qu'il ne
réussirait jamais dans ce Paris implacable, et que plutôt que de
s'acharner à une lutte humiliante, descendue dans les bas-fonds
artistiques, ils feraient bien mieux de retourner au pays, de
racheter leur maison, toutes choses dont on leur fournirait les
moyens, et d'oublier dans leur vie laborieuse, en pleine nature,
les déboires de cette malheureuse expédition.

La paysanne la laissa aller jusqu'au bout, sans une fois
l'interrompre, dardant seulement sur Hortense l'ironie de ses yeux
mauvais comme pour l'exciter à la réplique. Enfin, voyant que la
jeune fille ne voulait rien dire encore, elle déclara froidement
qu'ils ne s'en iraient pas, que son frère avait à Paris des
engagements de toute sorte... de toute sorte... auxquels il lui
était impossible de manquer. Là-dessus elle jeta sur son bras la
lourde mante humide, restée au dos d'une chaise, fit une révérence
hypocrite à Rosalie: «Bien le bonjour, madame... Et merci, au
moins.» Et s'éloigna suivie d'Hortense.

Dans l'antichambre, baissant la voix à cause du service:

-- Dimanche soir, _qué_?... Dix heures et demie, sans faute.

Et, pressante, autoritaire:

-- Vous lui devez bien ça, voyons, à ce pauvre ami... Pour lui
donner du coeur... D'abord qu'est-ce que vous risquez? C'est moi
que je viens vous prendre... C'est moi que je vous ramène.

La voyant hésiter encore, elle ajouta, presque haut, sur un
diapason de menace:

-- Ah çà, est-ce que vous êtes sa promise, oui ou non?

-- Je viendrai... Je viendrai... dit la jeune fille épouvantée.

Quand elle rentra, Rosalie, qui la voyait distraite et triste, lui
demanda:

-- À quoi songes-tu, ma chérie?... C'est toujours ton roman qui
continue?... Il doit être bien avancé depuis le temps! ajouta-t-
elle gaiement en lui prenant la taille.

-- Oh! oui, très avancé...

Avec une sourde intonation de mélancolie, Hortense reprit, après
un silence:

-- Mais c'est ma fin que je ne vois pas.

***

Elle ne l'aimait plus; peut-être même ne l'avait-elle jamais aimé.
Transformé par l'absence et ce «doux éclat» que le malheur donnait
à l'Abencerage, il lui était apparu de loin comme l'homme de sa
destinée. Elle avait trouvé fier d'engager son existence à celui
que tout abandonnait, le succès et les protections. Mais au
retour, quelle clarté impitoyable, quelle terreur de voir combien
elle s'était trompée.

La première visite d'Audiberte la choqua d'abord par des façons
nouvelles, trop libres, trop familières, et les regards complices
avec lesquels elle l'avertissait tout bas: «Il va venir me
prendre... Chut!... dites rien!» Cela lui parut bien prompt, bien
hardi, surtout la pensée d'introduire ce jeune homme chez ses
parents. Mais la paysanne voulait précipiter les choses. Et tout
de suite Hortense comprit son erreur, à l'aspect de ce cabotin
rejetant ses cheveux en arrière, d'un mouvement inspiré, cassant
et déplaçant le sombrero provençal sur sa tête à caractère,
toujours beau, mais avec une préoccupation visible de le paraître.

Au lieu de s'humilier un peu, de se faire pardonner l'élan
généreux qu'on avait eu vers lui, il gardait l'air vainqueur et
fat de la conquête, et, sans parler, -- car il n'aurait trop su
quoi dire --, il traita la fine Parisienne comme il eût traité
_celle_ des Combettes en pareil cas, la prit par la taille d'un
geste de soldat troubadour et voulut l'attirer à lui. Elle se
dégagea avec une détente répulsive de tous ses nerfs, le laissant
effaré et niais, pendant qu'Audiberte intervenait vite et grondait
son frère très fort. Qu'est-ce que c'était que ces manières? C'est
à Paris qu'il les avait apprises, au faubourg de _Saint-Germeïn_
sans doute, auprès de ses duchesses?

-- Attends au moins qu'elle soit ta femme, allons!

Et à Hortense:

-- Il vous aime tant... Il se calcine le sang, pécaïré!

Dès lors, quand Valmajour vint chercher sa soeur, il crut devoir
prendre l'allure sombre et fatale d'une vignette de scène
musicale, _la mer m'attend, le cavalier Hadjoute_. La jeune fille
aurait pu en être touchée; mais le pauvre garçon paraissait
décidément trop nul. Il ne savait que lisser le poil de son feutre
en racontant ses succès au noble faubourg ou des rivalités
d'acteur. Il lui parla un jour, pendant une heure, de la
grossièreté du beau Mayol qui s'était abstenu de le féliciter
après un concert, et il répétait tout le temps:

-- C'est ça, votre Mayol!... Bé! il n'est pas poli, votre Mayol.

Et toujours les attitudes surveillantes d'Audiberte, sa sévérité
de gendarme de la morale, en face de ces deux amoureux à froid.
Ah! si elle avait pu deviner, dans l'âme d'Hortense, la terreur,
le dégoût de son effroyable méprise!

-- Hou! la caponne... la caponne... lui disait-elle quelquefois en
essayant de rire avec de la colère plein les yeux, car elle
trouvait que l'affaire traînait trop et croyait que la jeune fille
hésitait à affronter les reproches, les répugnances de ses
parents. Comme si cela eût compté pour cette libre et fière nature
avec un amour vrai au coeur mais comment dire: «Je l'aime...» et
s'armer, se monter, combattre quand on n'aime pas?

Pourtant elle avait promis, et chaque jour on la harcelait de
nouvelles exigences; ainsi cette «première» du Skating où la
paysanne voulait l'emmener à toute force, comptant sur le succès,
l'entraînement des bravos pour tout enlever. Et, après une longue
résistance, la pauvre petite avait fini par consentir à cette
sortie du soir en cachette de sa mère avec des mensonges, des
complicités humiliantes; elle avait cédé par peur, par faiblesse,
peut-être aussi dans l'espoir de ressaisir là-bas sa vision
première, le mirage évanoui, de rallumer la flamme si
désespérément éteinte.

XV

LE SKATING

Où était-ce?... Où allait-elle?... Le fiacre avait roulé
longtemps, longtemps, Audiberte assise à son côté, lui tendant les
mains, la rassurant, parlant avec une chaleur de fièvre... Elle ne
regardait rien, n'entendait rien; et le grincement de cette petite
voix criarde dans le train des roues n'avait pas de sens pour
elle, pas plus que ces rues, ces boulevards, ces façades ne lui
apparaissaient dans leur aspect connu, mais décolorés par sa vive
émotion intérieure, comme si elle les voyait d'une voiture de
deuil ou de noces...

Enfin une secousse, et l'on s'arrêtait devant un large trottoir
inondé d'une lumière blanche, découpant en noires ombres
fourmillantes la foule attroupée. Un guichet pour les billets à
l'entrée d'un large corridor, une porte battante en velours rouge,
et tout de suite la salle, une salle immense, qui lui rappelait,
avec sa nef et ses pourtours, le stuc de ses hautes murailles, une
église anglicane où elle était allée une fois pour un mariage.
Seulement ici les murs étaient couverts d'affiches, d'annonces
bariolées, les chapeaux lièges, les chemises sur mesure à 4 fr.
50, les réclames des magasins de confection, alternant avec les
portraits du tambourinaire dont on entendait crier la biographie
de cette voix de soupape des marchands de programmes, au milieu
d'un tapage assourdissant où le murmure de la foule circulaire, le
ronflement des toupies sur le drap des billards anglais, les
appels de consommations, des bouffées d'harmonie coupées de
fusillades patriotiques venues du fond de la salle, étaient
dominés par un perpétuel bruit de patins à roulettes allant et
venant sur un large espace asphalté, entouré de balustrades, dans
une houle de gibus et de chapeaux Directoire.

Anxieuse, éperdue, tour à tour pâlissant ou rougissant sous son
voile, Hortense marchait derrière la Provençale, la suivait
difficilement à travers un dédale de petites tables rondes
installées en bordure avec des femmes assises deux par deux et qui
buvaient, les coudes sur la table, une cigarette aux lèvres, les
genoux remontés, d'un air d'ennui. De distance en distance, contre
le mur, un comptoir chargé, et derrière, une fille debout, les
yeux cerclés de kohl, la bouche sanglante, des éclairs d'acier
dans une tignasse noire ou rousse, éméchée sur le front. Et ce
blanc, ce noir de chair peinte, ce sourire vermillonné, se
retrouvaient sur toutes, comme une livrée qu'elles portaient
d'apparitions nocturnes et blafardes.

Sinistre aussi la promenade lente de ces hommes qui se pressaient,
insolents et brutaux, entre les tables, envoyant à droite et à
gauche la fumée de leurs gros cigares, l'insulte de leur
marchandage, s'approchant pour voir l'étalage de plus près. Et ce
qui donnait le mieux l'impression d'un marché, c'était ce public
cosmopolite et baragouinant, public d'hôtel, débarqué de la
veille, venu là dans un négligé de voyage, les bonnets écossais,
les jaquettes rayées, les twines encore imprégnés des brumes de la
Manche, et les fourrures moscovites pressées de se dégeler, et les
longues barbes noires, les airs rogues des bords de la Sprée
masquant des rictus de faunes et des fringales de Tartares, et des
fez ottomans sur des redingotes sans collet, des nègres en tenue,
luisants comme la soie de leurs chapeaux, des petits Japonais à
l'Européenne, ratatinés et corrects, en gravures de tailleurs
tombées dans le feu.

-- _Bou Diou!_ qu'il est laid... disait tout à coup Audiberte
devant un Chinois très grave, sa longue natte dans le dos de sa
robe bleue; ou bien elle s'arrêtait, et, poussant le coude de sa
compagne:

«_Vé, vé!_ la mariée...» elle lui montrait, allongée sur deux
chaises, dont l'une soutenait ses bottines blanches de satin à
talons d'argent, une femme toute en blanc, le corsage ouvert, la
traîne déroulée, et les fleurs d'oranger piquant dans ses cheveux
la dentelle d'une courte mantille. Puis, subitement scandalisée à
des mots qui l'édifiaient sur cet oranger de hasard, la Provençale
ajoutait mystérieusement «_Une poison_, vous savez bien!» Vite,
pour arracher Hortense au mauvais exemple, elle l'entraînait dans
l'enceinte du milieu, où tout au fond, tenant la place du choeur
dans une église, le théâtre se dressait sous d'intermittentes
flammes électriques tombant de deux hublots globuleux, là-haut,
dans les frises, les deux yeux à jaillissures lumineuses d'un Père
Éternel sur les images de sainteté.

Ici l'on se reposait du scandale tumultueux des promenoirs. Dans
les stalles, des familles de petits bourgeois, de fournisseurs du
quartier. Peu de femmes. On aurait pu se croire dans une salle de
spectacle quelconque, sans l'horrible vacarme ambiant que
surmontait toujours avec un roulement régulier d'obsession le
patinage sur l'asphalte, couvrant même les cuivres, même les
tambours de l'orchestre, rendant seulement possible la mimique des
tableaux vivants.

Le rideau se baissait à ce moment sur une scène patriotique, le
lion de Belfort, énorme, en carton-pâte, entouré de soldats dans
des poses triomphantes sur des remparts croulés, les képis au bout
des fusils, suivant la mesure d'une inentamable _Marseillaise_. Ce
train, ce délire excitaient la Provençale; les yeux lui sortaient
de la tête, et tout en installant Hortense:

«Nous sommes bien, _qué_? Mais _rélévez_ donc votre voile...
tremblez donc pas... vous tremblez... Il y a pas de risque _avé_
moi.»

La jeune fille ne répondait rien, poursuivie de cette lente
promenade outrageante, où elle s'était confondue, au milieu de
tous ces masques blafards. Et voilà qu'en face d'elle, elle les
retrouvait, ces horribles masques à lèvres saignantes, dans la
grimace de deux clowns se disloquant en maillot, une cloche dans
chaque main, carillonnant un air de _Martha_ parmi leurs gambades;
vraie musique de gnome, informe et bègue, bien à sa place dans le
babélisme harmonique du skating. Puis la toile tombait de nouveau,
et la paysanne dix fois levée et, rassise, s'agitant, ajustant sa
coiffe, s'exclamait tout à coup en suivant le programme ... «Le
mont de Cordoue... les cigales... Farandole... ça commence... vé,
vé!...»

Le rideau remontant encore une fois, laissait voir sur la toile de
fond une colline lilas, où des maçonneries blanches de
construction bizarre, moitié château, moitié mosquée, montaient en
minarets, en terrasses, se découpaient en ogives, créneaux et
moucharabiehs, avec des aloès, des palmiers de zinc au pied des
tours immobiles sous l'indigo d'un ciel très cru. Dans la banlieue
parisienne, parmi les villas du commerce enrichi, on voit de ces
architectures bouffonnes. Malgré tout, malgré les tons criards des
pentes fleuries de thym et des plantes exotiques égarées là pour
le mont de Cordoue, Hortense éprouvait une émotion gênée devant ce
paysage d'où se levaient ses plus riants souvenirs; et cette
casbah d'Osmanli sur ce mont de porphyre rose, ce château
reconstruit lui semblait la réalisation de son rêve, mais
grotesque et chargée, comme quand le rêve est près de tomber dans
l'oppression du cauchemar. Au signal de l'orchestre et d'un jet
électrique, de longues libellules, figurées par des filles
déshabillées dans la soie collante de leur maillot vert-émeraude,
s'élancèrent agitant de longues ailes membranées et des crécelles
grinçantes.

-- Ça, des cigales!... pas plus!... dit la Provençale indignée.

Mais déjà elles s'étaient rangées en demi-cercle, en croissant
d'aigue-marine, secouant toujours leurs crécelles très distinctes
maintenant, car le tapage du skating s'apaisait, et le
bourdonnement circulaire s'était une minute arrêté dans un
fouillis de têtes serrées, penchées, regardant sous des coiffures
de toute sorte. La tristesse qui navrait Hortense s'accrut encore,
quand elle écouta venir, lointain d'abord, s'enflant à mesure, le
sourd ronflement du tambourin.

Elle aurait voulu fuir, ne pas voir ce qui allait entrer. Le
flûtet égrenait à son tour ses notes menues; et, secouant sous la
cadence de ses pas la poussière du tapis couleur de terrain, la
farandole se déroulait avec des fantaisies de costume, jupons
voyants et courts, bas rouges à coins d'or, vestes pailletées,
coiffures sequins, de madras, aux formes italiennes, bretonnes ou
cauchoises, d'un beau mépris parisien pour la vérité locale.
Derrière, venait à pas comptés, repoussant du genou un tambourin
couvert de papier d'or, le grand troubadour des affiches, en
collant mi-parti, une jambe jaune chaussée de bleue, une jambe
bleue chaussée de jaune, et la veste de satin à bouffettes, la
toque en velours crénelé ombrageant une face restée brune en dépit
du fard et dont on ne voyait bien qu'une moustache raidie de
pommade hongroise.

-- Oh! fit Audiberte, extasiée.

La farandole rangée des deux côtés de la scène devant les cigales
aux grandes ailes, le troubadour, seul au milieu, salua, assuré et
vainqueur, sous le regard du Père Éternel qui poudrait sa veste
d'un givre lumineux. L'aubade commença, rustique et grêle,
dépassant à peine la rampe, y brûlant un court essor, se débattant
un moment aux oriflammes du plafond, aux piliers de l'immense
vaisseau, pour retomber enfin dans un silence d'ennui. Le public
regardait sans comprendre. Valmajour recommença un autre morceau,
accueilli dès les premières mesures par des rires, des murmures,
des apostrophes. Audiberte prit la main d'Hortense:

-- C'est la cabale..., attention!

La cabale ici se résuma par quelques «Chut!... plus haut!...» des
plaisanteries comme celle-ci, que criait une voix enrouée de fille
à la mimique compliquée de Valmajour:

-- As-tu fini, lapin savant?

Puis le skating reprit son train de roulettes, de billards
anglais, son piétinant trafic couvrant flûtet et tambourin que le
musicien s'entêtait à manoeuvrer jusqu'à la fin de l'aubade. Après
quoi, il salua, s'avança vers la rampe, toujours suivi par la
lueur occulte qui ne le quittait pas. On vit ses lèvres remuer,
esquisser quelques mots:

«Ce m'est vénu... un trou... trois trous... L'oiso du bon Dieu...»

Son geste désespéré, compris par l'orchestre, fut le signal d'un
ballet où les cigales s'enlacèrent aux houris cauchoises pour des
poses plastiques, des danses ondulantes et lascives, sous des feux
de Bengale arc-en-ciel allant jusqu'aux souliers pointus du
troubadour qui continuait sa mimique de tambourin devant le
château de ses aïeux dans une gloire d'apothéose...

Et c'était cela le roman d'Hortense! Voilà ce que Paris en avait
fait.

***

...Le timbre clair du vieux cartel, accroché dans sa chambre,
ayant sonné une heure, elle se leva de la causeuse où elle était
tombée anéantie en rentrant, regarda tout autour son doux nid de
vierge, aux rassurantes tiédeurs d'un feu mourant, d'une veilleuse
assoupie.

«Qu'est-ce que je fais donc là? Pourquoi ne suis-je pas couchée?»

Elle ne se souvenait plus, gardant seulement une courbature
meurtrie de tout son être, et, dans sa tête, une rumeur qui lui
battait le front. Elle fit deux pas, s'aperçut qu'elle avait
encore son chapeau, son manteau, et tout lui revint. Le départ de
là-bas après le rideau tombé, leur retour par le hideux marché
plus allumé vers la fin, des bookmakers ivres se battant devant un
comptoir, des voix cyniques chuchotant un chiffre sur son passage,
puis la scène d'Audiberte à la sortie, voulant qu'elle vînt
féliciter son frère, sa colère dans le fiacre, les injures que
cette créature lui jetait pour s'humilier ensuite, lui baiser les
mains en excuse; tout cela confondu et dansant dans sa mémoire
avec des cabrioles de clowns, des discordances de cloches, de
cymbales, de crécelles, des montées de flammes multicolores autour
du troubadour ridicule à qui elle avait donné son coeur. Une
horreur physique la soulevait à cette idée.

«Non, non, jamais... j'aimerais mieux mourir!»

Tout à coup elle aperçut dans la glace en face d'elle un spectre
aux joues creuses, aux épaules étroites ramenées en avant d'un
geste frileux. Cela lui ressemblait un peu, mais bien plus à cette
princesse d'Anhalt dont sa curiosité apitoyée détaillait, à
Arvillard, les tristes symptômes et qui venait de mourir à
l'entrée de l'hiver.

«Tiens!... tiens!...»

Elle se pencha, s'approcha encore, se rappela l'inexplicable bonté
qu'ils avaient tous là-bas pour elle, l'épouvante de sa mère,
l'attendrissement du vieux Bouchereau à son départ, et comprit...
Enfin elle le tenait, son dénoûment... Il venait tout seul... Il y
avait assez longtemps qu elle le cherchait.

XVI

AUX PRODUITS DU MIDI

«MADEMOISELLE est très malade... Madame ne veut voir personne.»

La dixième fois depuis dix jours qu'Audiberte recevait la même
réponse. Immobile devant cette lourde porte cintrée à heurtoir,
comme on n en trouve plus guère que sous les arcades de la place
Royale, et qui renfermée semblait lui interdire à tout jamais le
vieux logis des Le Quesnoy:

«Va bien..., dit-elle. Je ne reviens plus... C'est eux qui
m'appelleront maintenant.»

Et elle partit tout agitée dans l'animation de ce quartier de
commerce dont les camions chargés de ballots, de futailles, de
barres de fer bruyantes et flexibles, se croisaient avec des
brouettes roulant sous les porches, au fond des cours où l'on
clouait des caisses d'emballage. Mais la paysanne ne s'apercevait
pas de ce vacarme infernal, de cette trépidation laborieuse
ébranlant jusqu'au dernier étage des maisons hautes; il se faisait
dans sa méchante tête un choc autrement retentissant de pensées
brutales, des heurts terribles de sa volonté contrariée. Et elle
allait, ne sentant pas la fatigue, franchissait à pied, pour
économiser l'omnibus, le long parcours du Marais à la rue de
l'Abbaye-Montmartre.

Tout récemment, après une fougueuse pérégrination à travers des
logis de toutes sortes, hôtels, appartements meublés, dont on les
expulsait chaque fois à cause du tambourin, ils étaient venus
s'échouer là, dans une maison neuve qu'occupait à des prix
d'essuyeurs de plâtre une tourbe interlope de filles, de bohèmes,
d'agents d'affaires, de ces familles d'aventuriers comme on en
voit dans les ports de mer, traînant leur désoeuvrement sur des
balcons d'hôtel entre l'arrivée et le départ, guettant le flot
dont ils attendent toujours quelque chose. Ici c'est la fortune
qu'on épie. Le loyer était bien cher pour eux, maintenant surtout
que le skating était en faillite, il fallait réclamer sur papier
timbré les quelques représentations de Valmajour. Mais, dans cette
baraque fraîche peinte, la porte ouverte à toute heure pour les
différents métiers inavouables des locataires, avec les querelles,
les engueulades, le tambourin ne dérangeait personne. C'était le
tambourinaire qui se dérangeait. Les réclames, les affiches, le
collant mi-parti et ses belles moustaches avaient fait des ravages
parmi les dames du skating moins bégueules que cette pimbêche de
là-bas. Il connaissait des acteurs des Batignolles, des chanteurs
de café-concert, tout un joli monde qui se rencontrait dans un
bouge du boulevard Rochechouart appelé le «Paillasson».

Ce Paillasson, où le temps se passait, dans une flâne crapuleuse,
à tripoter des cartes, boire des bocks, ressasser des potins de
petits théâtres et de basse galanterie, était l'ennemi,
l'épouvante d'Audiberte, l'occasion de colères sauvages sous
lesquelles les deux hommes courbaient le dos comme sous un orage
des tropiques, quittes à maudire ensemble leur despote en jupon
vert, parlant d'elle du ton mystérieux et haineux d'écoliers ou de
domestiques: «Qu'est-ce qu'elle a dit?... Combien elle t'a
donné?...» et s'entendant pour filer derrière ses talons.
Audiberte le savait, les surveillait, s'activait dehors,
impatiente de rentrer, et ce jour-là surtout, étant partie dès le
matin. Elle s'arrêta une seconde en montant, et n'entendant
tambourin ni flûtet:

«Ah! le gueusard... il est encore à son Paillasson...»

Mais, dès l'entrée, le père accourut au-devant d'elle et arrêta
l'explosion...

«Crie pas!... Il y a de monde pour toi... Un monsieur du
_menistère_.»

Le monsieur l'attendait au salon; car ainsi qu'il arrive dans ces
habitations de pacotille faites à la mécanique, dont tous les
étages se reproduisent exactement, ils avaient un salon, gaufré,
crémeux, pareil à une pâtisserie d'oeufs battus, un salon qui
rendait la paysanne très fière. Et Méjean considérait, plein de
compassion, le mobilier provençal éperdu dans cette salle
d'attente de dentiste, sous la lumière crue de deux croisées sans
rideau, la _coque_ et la _moque_, le pétrin, la panière, fourbus
par des déménagements et des voyages, secouant leur poussière
rustique sur les dorures et les peintures à la colle. Le profil
altier d'Audiberte, très pur, en ruban des dimanches, dépaysé lui
aussi à ce cinquième parisien, acheva de l'apitoyer sur ces
victimes de Roumestan; et il entama doucement l'explication de sa
visite. Le ministre, voulant éviter aux Valmajour de nouveaux
mécomptes dont il se sentait jusqu'à un certain point responsable,
leur envoyait cinq mille francs pour les dédommager du dérangement
et les rapatrier... Il tira des billets de son portefeuille, les
posa sur le vieux noyer du pétrin.

-- Alors, il nous faudra partir? demanda la paysanne, songeuse,
sans bouger.

-- M. le ministre désire que ce soit le plus tôt possible... Il a
hâte de vous savoir chez vous, heureux comme auparavant.

Valmajour l'ancien risqua un coup d'oeil vers les billets:

«Moi, ça me paraît raisonnable... _Dé qué n'en disés?_»

Elle n'en disait rien, attendait la suite, ce que Méjean préparait
en tournant et retournant son portefeuille: «À ces cinq mille
francs, nous en joindrons cinq mille que voici pour ravoir... pour
ravoir...» L'émotion l'étranglait. Cruelle commission que Rosalie
lui avait donnée là. Ah! il en coûte souvent de passer pour un
homme paisible et fort; on exige de vous bien plus que des autres.
Il ajouta très vite «le portrait de mademoiselle Le Quesnoy.

-- Enfin!... nous y voilà... Le portrait... Je savais bien,
pardi!» Elle ponctuait chaque mot d'un saut de chèvre. «Comme ça,
vous croyez qu'on nous aura fait venir de l'autre bout de la
France, qu'on nous aura tout promis à nous qui ne demandions rien,
et puis qu'on nous mettra dehors comme des chiens qui auraient
fait leurs malpropretés partout... Reprenez votre argent,
monsieur... Pour sûr que nous ne partirons pas, vous pouvez-y
dire, et qu'on ne le leur rendra pas, le portrait... C'est un
papier, ça... Je le garde dans ma saquette... Il ne me quitte
jamais et je le montrerai dans Paris, avec ce qu'il y a d'écrit
dessus, pour que le monde sache que tous ces Roumestan c'est
qu'une famille de menteurs... de menteurs...»

Elle écumait.

-- Mademoiselle Le Quesnoy est bien malade, dit Méjean très grave.

-- Avaï!...

-- Elle va quitter Paris et probablement n'y rentrera pas...
vivante.

Audiberte ne répondit rien, mais le rire muet de ses yeux,
l'implacable dénégation de son front antique, bas et têtu, sous la
petite coiffe en pointe, indiquaient assez la fermeté de son
refus. Une tentation passait alors à Méjean de se jeter sur elle,
d'arracher la saquette d'indienne de sa ceinture et de se sauver
avec. Il se contint pourtant, essaya quelques prières inutiles,
puis frémissant de rage lui aussi: «Vous vous en repentirez», dit-
il, et il sortit, au grand regret du père Valmajour.

«Avise-toi, pichote... tu nous feras arriver quelque malheur.

-- Pas plus!... C'est à eux que nous en ferons des peines... Je
vais consulter Guilloche.»

_Guilloche, contentieux._

Derrière cette carte jaunie, piquée sur la porte en face de la
leur, il y avait un de ces terribles agents d'affaires dont tout
le matériel d'installation consiste en une énorme serviette en
cuir, contenant des dossiers d'histoires véreuses, du papier blanc
pour les dénonciations et les lettres de chantage, des croûtes de
pâté, une fausse barbe et même quelquefois un marteau pour
assommer les laitières, comme on l'a vu dans un procès récent. Ce
type, très fréquent à Paris, ne mériterait pas une ligne de
portrait si ledit Guilloche, un nom qui valait un signalement sur
cette face couturée de mille petites rides symétriques, n'eût
ajouté à sa profession un détail tout neuf et caractéristique.
Guilloche avait l'entreprise des pensums de lycéens. Un pauvre
diable de clerc s'en allait ramasser les punitions à la sortie des
classes et veillait bien avant dans la nuit à copier des chants de
l'Énéide ou les trois voix de  . Quand le contentieux
manquait, Guilloche, qui était bachelier, s'attelait lui-même à ce
travail original dont il tirait des bénéfices.

Mis au courant de l'affaire, il la déclara excellente. On
assignerait le ministre, on ferait marcher les journaux; le
portrait à lui seul valait une mine d'or. Seulement, c'était du
temps, des courses, des avances qu'il exigeait en espèces
sonnantes, l'héritage Puyfourcat lui paraissant un pur mirage, et
qui désolaient la rapacité de la paysanne déjà cruellement mise à
l'épreuve, d'autant que Valmajour, très demandé dans les salons,
le premier hiver, ne mettait plus les pieds au faubourg de _Saint-
Germeïn_...

«Tant pis!... Je travaillerai... je ferai des ménages, zou!»

L'énergique petite coiffe d'Arles s'agitait dans la grande bâtisse
neuve, montait, descendait l'escalier, colportant d'étage en étage
son histoire _avé_ le ministre, s'exaltait, piaillait, bondissait,
et tout à coup mystérieuse «_Pouis_ il y a le portrait...» Le
regard furtif et louche comme ces marchandes de photographies dans
les passages, à qui les vieux libertins demandent des _maillots_,
elle montrait la chose.

«Une jolie fille, au moins!... Et vous avez lu ce qu'il y a
d'écrit en bas...»

La scène se passait dans des ménages interlopes, chez des
rouleuses du skating ou du Paillasson qu'elle appelait
pompeusement «Madame Malvina... Madame Héloïse...», très
impressionnée par leurs robes de velours, leurs chemises bordées
d'engrêlures à rubans, l'outillage de leur commerce, sans
s'inquiéter autrement de ce que c'était que ce commerce. Et le
portrait de la chère créature, si distinguée, si délicate, passait
par ces souillures curieuses et critiquantes; on la détaillait, on
lisait en riant le naïf aveu, jusqu'au moment où la Provençale,
reprenant son bien, serrait dessus la coulisse du sac aux écus,
d'un geste furieux d'étranglement:

«Je crois qu'avec ça nous les tenons.»

Zou! elle partait chez l'huissier; l'huissier pour l'affaire du
skating, l'huissier pour Cadaillac, l'huissier pour Roumestan.
Comme si cela ne suffisait pas à son humeur batailleuse, elle
avait encore des histoires avec les concierges, l'éternelle
question du tambourin qui cette fois se résolvait par l'exil de
Valmajour dans un de ces sous-sols de marchand de vins où des
fanfares de trompes de chasse alternent avec des leçons de savate
et de boxe. Désormais ce fut dans cette cave, à la clarté d'un bec
de gaz payé à l'heure, en regardant les espadrilles, les gants de
daim, les cors de cuivre pendus à la muraille, que le
tambourinaire passa ses heures d'exercice, blême et seul comme un
captif, à envoyer au ras du trottoir les variations du flûtet
pareilles aux stridentes notes plaintives d'un grillon de
boulanger.

Un jour, Audiberte fut invitée à passer chez le commissaire de
police du quartier. Elle y courut bien vite, persuadée qu'il
s'agissait du cousin Puyfourcat, entra souriante, la coiffe haute,
et sortit au bout d'un quart d'heure, bouleversée de cette
épouvante bien paysanne du gendarme, qui dès les premiers mots lui
avait fait rendre le portrait et signer un reçu de dix mille
francs par lequel elle renonçait à tout procès. Par exemple, elle
refusait obstinément de partir, s'entêtait à croire au génie de
son frère, gardant toujours au fond de ses yeux l'éblouissement de
ce long défilé de carrosses, un soir d'hiver, dans la cour du
ministère illuminé.

En rentrant, elle signifia à ses hommes plus craintifs qu'elle-
même, qu'ils n'eussent plus à parler de l'affaire; mais ne toucha
mot de l'argent reçu. Guilloche qui le soupçonnait, cet argent,
employa tous les moyens pour en prendre sa part, et n'ayant obtenu
qu'une indemnité minime, garda terriblement rancune aux Valmajour.

-- Eh bien dit-il un matin à Audiberte pendant qu'elle brossait
sur le palier les plus beaux habits du musicien encore couché. Eh
bien, vous voilà contente... Il est mort enfin.

-- Qui donc?

-- Mais Puyfourcat, le cousin... C'est sur le journal...

Elle eut un cri, courut dans la maison, appelant, pleurant
presque:

-- Mon père!... Mon frère!... Vite... l'héritage!

Tous émus, haletant autour de l'infernal Guilloche, il déplia
_l'Officiel_, leur lut très lentement ceci: «_En date du 1er
octobre 1876, le tribunal de Mostaganem a, sur la requête de
l'administration des domaines, ordonné la publication et affichage
des successions ci-après... Popelino (Louis) journalier_... Ce
n'est pas ça... _Puyfourcat (Dosithée)..._»

-- C'est bien lui... dit Audiberte.

L'ancien crut devoir s'éponger les yeux:

«Pécaïré! Pauvre Dosithée...»

-- _Puyfourcat, décédé à Mostaganem le 14 janvier 1874, né à
Valmajour, commune d'Aps_...

La paysanne impatientée demanda:

-- Combien?

-- Trois francs trente-cinq _cintimes_!... cria Guilloche d'une
voix de camelot; et leur laissant le journal pour qu'ils pussent
vérifier leur déception, il se sauva avec un éclat de rire qui
gagna d'étage en étage jusque dans la rue, égaya tout ce grand
village de Montmartre où la légende des Valmajour circulait.

Trois francs trente-cinq, l'héritage des Puyfourcat! Audiberte
affecta d'en rire plus fort que les autres; mais l'effroyable
désir de vengeance qui couvait en elle contre les Roumestan,
responsables à ses yeux de tous leurs maux, ne fit que
s'accroître, cherchant une issue, un moyen, la première arme à sa
portée.

La physionomie du papa était singulière dans ce désastre. Pendant
que sa fille se rongeait de fatigue et de rage, que le captif
s'étiolait dans son caveau, lui, fleuri, insouciant, n'ayant plus
même son ancienne jalousie de métier, paraissait s'être arrangé
dehors une tranquille existence à part des siens. Il décampait
sitôt la dernière bouchée du déjeuner; et quelquefois, le matin,
en brossant ses effets, il tombait de ses poches une figue sèche,
un berlingot, des canissons, dont le vieux expliquait tant bien
que mal la provenance.

Il avait rencontré une payse dans la rue, quelqu'un de là-bas qui
viendrait les voir.

Audiberte remuait la tête:

«_Avai_! si je te suivais...»

La vérité c'est qu'en flânant à travers Paris, il avait découvert
dans le quartier Saint-Denis un grand magasin de comestibles où il
était entré, amorcé par l'écriteau et par les tentations d'une
devanture exotique, aux fruits colorés, aux papiers argentés et
gaufrés, éclatant dans le brouillard d'une rue populeuse.
L'endroit, dont il était devenu le commensal et l'ami, bien connu
des Méridionaux passés Parisiens, s'intitulait:

_Aux produits du Midi._

Et jamais étiquette plus véridique. Là tout était produit du Midi,
depuis les patrons, M. et madame Mèfre, deux produits du Midi
Gras, avec le nez busqué de Roumestan, les yeux flamboyants,
l'accent, les locutions, l'accueil démonstratif de la Provence,
jusqu'à leurs garçons de boutique, familiers, tutoyeurs, ne se
gênant pas pour crier vers le comptoir en grasseyant: «Dis donc,
Mèfre... Où tu as mis le saucisson?» Jusqu'aux petits Mèfre,
geignards et malpropres, menacés à chaque instant d'être éventrés,
scalpés, mis en bouillie, trempant tout de même leurs doigts dans
tous les barils ouverts; jusqu'aux acheteurs gesticulant,
bavardant pendant des heures, pour l'acquisition d'une _barquette_
de deux sous, ou s'installant en rond sur des chaises a discuter
les qualités du saucisson à l'ail et du saucisson au poivre, les
_pas moins, au moins, allons différemment_, tout le vocabulaire de
la tante Portal échangé bruyamment, tandis qu'un «cher frère» en
robe noire reteinte, ami de la maison, marchandait du poisson
salé, et que les mouches, une quantité de mouches, attirées par
tout le sucre de ces fruits, de ces bonbons, de ces pâtisseries
presque orientales, bourdonnaient même au milieu de l'hiver
conservées dans cette chaleur cuite. Et lorsqu'un Parisien
fourvoyé s'impatientait du lambinage du service, de l'indifférence
distraite de ces boutiquiers continuant à faire la causette d'une
banque à l'autre, tout en pesant et ficelant de travers, il
fallait voir comme on vous le rembarrait dans l'accent du cru:

«_Té! vé_, si vous êtes pressé, la porte elle est ouverte, et le
tramway il passe devant, vous savez bien.»

Dans ce milieu de compatriotes, le père Valmajour fut reçu à bras
ouverts. M. et madame Mèfre se rappelaient l'avoir vu dans les
temps en foire de Beaucaire, à un concours de tambourins. Entre
vieilles gens du Midi, cette foire de Beaucaire, aujourd'hui
tombée, n'existant que de nom, est restée comme un lien de
fraternité maçonnique. Dans nos provinces méridionales, elle était
la féerie de l'année, la distraction de toutes ces existences
racornies; on s'y préparait longtemps à l'avance, et longtemps
après on en causait. On la promettait en récompense à la femme,
aux enfants, leur rapportant toujours, si on ne pouvait les
emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'on trouvait au fond
de la malle. La foire de Beaucaire, c'était encore, sous un
prétexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre,
exubérante, imprévue, d'un campement bohémien. On couchait çà et
là chez l'habitant, dans les magasins, sur les comptoirs, en
pleine rue, sous la toile tendue des charrettes, à la chaude
lumière des étoiles de juillet.

Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires
traitées en dînant, sur la porte, en bras de chemises, les
baraques en file le long du _Pré_, au bord du Rhône, qui lui-même
n'était qu'un mouvant champ de foire, balançant ses bateaux de
toutes formes, ses _lahuts_ aux voiles latines, venus d'Arles, de
Marseille, de Barcelone, des îles Baléares, chargés de vins,
d'anchois, de liège, d'oranges, parés d'oriflammes, de banderoles
qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans l'eau rapide. Et
ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de
Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d'Arméniens en
bonnets fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs
éventails, leurs larges pantalons de toile grise, se pressant aux
restaurants en plein vent, aux étalages de jouets d'enfants, de
cannes, ombrelles, orfèvrerie, pastilles du sérail, casquettes. Et
ce qu'on appelait «le beau dimanche», c'est-à-dire le premier
dimanche de l'installation, les ripailles sur les quais, sur les
bateaux, dans les trattorias célèbres, à la _Vignasse_, au _Grand
Jardin_, au _Café Thibaut_; ceux qui ont vu cela une fois en ont
gardé la nostalgie jusqu'à la fin de leur existence.

Chez les Mèfre, on se sentait à l'aise, un peu comme en foire de
Beaucaire; et de fait, la boutique ressemblait bien dans son
pittoresque désordre à un capharnaüm improvisé et forain de
produits du Midi. Ici, remplis et fléchissants, les sacs de
farinette en poudre d'or, les pois chiches gros et durs comme des
chevrotines, les châtaignes blanquettes, toutes ridées et
poussiéreuses, ressemblant à de petites faces de vieilles
bûcheronnes, les jarres d'olives vertes, noires, confites, à la
picholine, les estagnons d'huile rousse à goût de fruit, les
barils de confitures d'Apt faites de cosses de melons, de cédrats,
de figues, de coings, tout le détritus d'un marché tombé dans la
mélasse. Là-haut, sur des rayons, parmi les salaisons, les
conserves aux mille flacons, aux mille boîtes de fer-blanc, les
friandises spéciales à chaque ville, les coques et les barquettes
de Nîmes, le nougat de Montélimar, les canissons et les biscottes
d'Aix, enveloppes dorées, étiquetées, paraphées.

Puis les primeurs, un déballage de verger méridional sans ombre,
où les fruits dans des verdures grêles ont des facticités de
pierreries, les fermes jujubes d'un beau vernis d'acajou neuf à
côté des pâles azeroles, des figues de toutes variétés, des limons
doux, des poivrons verts ou écarlates, des melons ballonnés, des
gros oignons à pulpes de fleurs, les raisins muscats aux grains
allongés et transparents où tremble la chair comme le vin dans une
outre, les régimes de bananes zébrées de noir et de jaune, des
écroulements d'oranges, de grenades aux tons mordorés, boulets de
cuivre rouge à la mèche d'étoupe serrée dans une petite couronne
en cimier. Enfin, partout aux murs, aux plafonds, des deux côtés
de la porte, dans un enchevêtrement de palmes brûlées, des
chapelets d'aulx et d'oignons, les caroubes sèches, les andouilles
ficelées, des grappes de maïs, un ruissellement de couleurs
chaudes, tout l'été, tout le soleil méridional, en boîtes, en
sacs, en jarres, rayonnant jusque sur le trottoir à travers la
buée des vitres.

Le vieux allait là-dedans, la narine allumée, frétillant, très
excité. Lui qui, chez ses enfants, rechignait au moindre ouvrage
et pour un bouton remis à son gilet s'essuyait le front pendant
des heures, se vantant d'avoir fait «un travail de César», était
toujours prêt ici à donner un coup de main, à mettre l'habit bas
pour clouer, déballer les caisses, picorant de-ci de-là un
berlingot, une olive, égayant le travail par ses singeries et ses
histoires; et même, une fois la semaine, le jour de la brandade,
il veillait très tard au magasin pour aider à faire les envois.

Ce plat méridional entre tous, la brandade de morue, ne se trouve
guère qu'aux _Produits du Midi_; mais la vraie, blanche, pilée
fin, crémeuse, une pointe _d'aïet_, telle qu'on la fabrique à
Nîmes, d'où les Mèfre la font venir. Elle arrive le jeudi soir à
sept heures par le «Rapide» et se distribue le vendredi matin dans
Paris à tous les bons clients inscrits au grand livre de la
maison. C'est sur ce journal de commerce aux pages froissées,
sentant les épices et taché d'huile, qu'est écrite l'histoire de
la conquête de Paris par les méridionaux, que s'alignent en file
les hautes fortunes, situations politiques, industrielles, noms
célèbres d'avocats, députés, ministres, et entre tous, celui de
Numa Roumestan, le Vendéen du Midi, pilier de l'autel et du trône.

Pour cette ligne où Roumestan est inscrit, les Mèfre jetteraient
au feu le livre entier. C'est lui qui représente le mieux leurs
idées en religion, en politique, en tout. Comme dit madame Mèfre,
encore plus passionnée que son mari:

«Cet homme-là, voyez-vous, on damnerait son âme pour lui.»

L'on aime à se rappeler le temps où Numa, déjà sur la route de la
gloire, ne dédaignait pas de venir faire lui-même sa provision. Et
qu'il s'y entendait à choisir une pastèque à la tâte, un saucisson
bien suant sous le couteau! Puis, tant de bonté, cette belle
figure imposante, toujours un compliment pour madame, une bonne
parole au «cher frère», une caresse aux petits Mèfre qui
l'accompagnaient jusqu'à la voiture, portant les paquets. Depuis
son élévation au ministère, depuis que ces scélérats de rouges lui
donnaient tellement d'occupation dans les deux Chambres, on ne le
voyait plus, pécaïré! mais il restait le fidèle abonné des
_produits_; et c'était lui toujours le premier pourvu.

Un jeudi soir, vers les dix heures, tous les pots de brandade
parés, ficelés, en bel ordre sur la banque, la famille Mèfre, les
garçons, le vieux Valmajour, tous les produits du Midi au grand
complet, suant, soufflant, se reposaient de cet air étalé des gens
qui ont bien rempli une rude tâche et «faisaient trempette» avec
des langues de chat, des biscottes dans du vin cuit, du sirop
d'orgeat, «quelque chose de doux, allons!» car pour le fort, les
méridionaux ne l'aiment guère. Chez le peuple comme dans les
campagnes, l'ivresse d'alcool est presque inconnue. La race
instinctivement en a la peur et l'horreur. Elle se sent ivre de
naissance, ivre sans boire.

Et c'est bien vrai que le vent et le soleil lui distillent un
terrible alcool de nature, dont tous ceux qui sont nés là-bas
subissent plus ou moins les effets. Les uns ont seulement ce petit
coup de trop, qui délie la langue et les gestes, fait voir la vie
en bleu et des sympathies partout, allume les yeux, élargit les
rues, aplanit les obstacles, double l'audace et cale les timides;
d'autres, plus frappés, comme la petite Valmajour, la tante
Portal, arrivent tout de suite au délire bégayant, trépidant et
aveugle. Il faut avoir vu nos fêtes votives de Provence, ces
paysans debout sur les tables, hurlant, tapant de leurs gros
souliers jaunes, appelant «Garçon, _dé gazeuse_!» tout un village
ivre à rouler pour quelques bouteilles de limonade. Et ces subites
prostrations des intoxiqués, ces effondrements de tout l'être
succédant aux colères, aux enthousiasmes avec la brusquerie d'un
coup de soleil ou d'ombre sur un ciel de mars, quel est le
méridional qui ne les a ressentis?

Sans avoir le midi délirant de sa fille, le père Valmajour était
né avec une fière pointe; et ce soir-là, sa trempette à l'orgeat
le transportait d'une gaieté folle qui lui faisait grimacer, au
milieu de la boutique, le verre en main, la bouche empoissée,
toutes ses farces de vieux pitre payant l'écot sans monnaie. Les
Mèfre, leurs garçons se tordaient sur les sacs de farinette.

«Oh! de ce Valmajour, pas moins!»

Subitement la verve du vieux tomba, son geste de pantin fut coupé
en deux par l'apparition devant lui d'une coiffe provençale, toute
frémissante.

-- Qu'est-ce que vous faites là, mon père?

Madame Mèfre leva les bras vers les andouilles du plafond:

-- Comment! c'est votre demoiselle?... vous nous l'aviez pas
dit... Hé! qu'elle est petitette!... mais bien bravette, pas
moins... Remettez-vous donc, mademoiselle.

Par une habitude de mensonge autant que pour se garder plus libre,
l'ancien n'avait pas parlé de ses enfants, se donnait pour un
vieux garçon vivant de ses rentes; mais entre gens du Midi, on
n'en est pas à une invention près. Toute une ribambelle de petits
Valmajour se serait poussée à la suite d'Audiberte, l'accueil eût
été le même démonstratif et chaleureux. On s'empressait, on lui
faisait place:

-- Différemment, vous allez faire trempette, vous aussi.

La Provençale restait interdite. Elle venait du dehors, du froid,
du noir de la nuit, une nuit de décembre, où la vie fiévreuse de
Paris se continuant malgré l'heure, s'affolait dans l'épais
brouillard déchiré en tous sens par des ombres rapides, les
lanternes de couleur des omnibus, la trompe rauque des tramways;
elle arrivait du Nord, elle arrivait de l'hiver, et tout à coup,
sans transition, elle se trouvait en pleine Provence italienne,
dans ce magasin Mèfre resplendissant aux approches de Noël de
richesses gourmandes et ensoleillées, au milieu d'accents et de
parfums connus. C'était la patrie brusquement retrouvée, le retour
au pays après un an d'exil, d'épreuves, de luttes lointaines chez
les Barbares. Une tiédeur l'envahissait, détendait ses nerfs, à
mesure qu'elle émiettait sa banquette dans un doigt de Carthagène,
répondant à tout ce brave monde à l'aise et familier avec elle
comme si on la connaissait depuis vingt ans. Elle se sentait
rentrée dans sa vie, dans ses habitudes; et des larmes lui en
montaient aux yeux, ces yeux durs veinés de feu qui ne pleuraient
jamais.

Le nom de Roumestan prononcé à son côté sécha tout à coup cette
émotion. C'était madame Mèfre qui inspectait les adresses de ses
envois et recommandait bien de ne pas se tromper, de ne pas porter
la brandade de Numa, rue de Grenelle, mais rue de Londres.

-- Paraît que rue de Grenelle, la brandade n'est pas en odeur de
_saïnteté_, remarqua l'un des produits.

-- Je crois bien, dit M. Mèfre... Une dame du Nord, tout ce qu'il
y a de plus Nord... Cuisine au beurre, allons!... tandis que rue
de Londres, c'est le joli Midi, gaieté, chansons, et tout à
l'huile... Je comprends que Numa s'y trouve mieux.

On en parlait légèrement de ce second ménage du ministre dans un
petit pied-à-terre très commode, tout près de la gare, où il
pouvait se reposer des fatigues de la Chambre, libre des
réceptions et des grands tralalas. Bien sûr que l'exaltée madame
Mèfre aurait poussé de beaux cris si pareille chose se fût passée
dans son ménage; seulement, pour Numa, cela n'était que
sympathique et naturel.

Il aimait le tendron; mais est-ce que tous nos rois ne couraient
pas, et Charles X, et Henri IV, le vert-galant? Ça tenait à son
nez Bourbon, té, pardi!...

Et à cette légèreté, à ce ton de gouaillerie dont le Midi traite
toutes les affaires amoureuses, se mêlait une haine de race,
l'antipathie contre la femme du Nord, l'étrangère et la cuisine au
beurre. On s'excitait, on détaillait des _anédotes_, les charmes
de la petite Alice et ses succès au Grand-Opéra.

-- J'ai connu la maman Bachellery en temps de foire de Beaucaire,
disait le vieux Valmajour... Elle chantait la romance au _Café
Thibaut_.

Audiberte écoutait sans respirer, ne perdant pas un mot,
incrustant dans sa tête nom, adresse; et ses petits yeux
brillaient d'une ivresse diabolique où le vin de Carthagène
n'était pour rien.

XVII

LA LAYETTE

Au coup léger frappé à la porte de sa chambre, madame Roumestan
tressaillit, comme prise en faute, et repoussant le tiroir
délicatement contourné de sa commode Louis XV, devant lequel elle
se penchait presque agenouillée, elle demanda:

-- Qui est là?... Qu'est-ce que vous voulez, Polly?...

-- Une lettre pour madame... c'est très pressé... répondit l'Anglaise.

Rosalie prit la lettre et referma la porte vivement. Une écriture
inconnue, grossière, sur du papier de pauvre, avec le «personnel
et urgent» des demandes de secours. Jamais une femme de chambre
parisienne ne l'aurait dérangée pour si peu. Elle jeta cela sur la
commode, remettant la lecture à plus tard, et revint vite à son
tiroir qui contenait les merveilles de l'ancienne layette. Depuis
huit ans, depuis le drame, elle ne l'avait pas ouvert, craignant
d'y retrouver ses larmes ni même depuis sa grossesse, par une
superstition bien maternelle, de peur de se porter malheur encore
une fois, avec cette caresse précoce donnée a l'enfant qui va
naître, à travers son petit trousseau.

Elle avait, cette vaillante femme, toutes les nervosités de la
femme, tous ses tremblements, ses resserrements frileux de mimosa;
le monde, qui juge sans comprendre, la trouvait froide, comme les
ignorants s'imaginent que les fleurs ne vivent pas. Mais
maintenant, son espoir ayant six mois, il fallait bien tirer tous
ces petits objets de leurs plis de deuil et d'enfermement, les
visiter, les transformer peut-être; car la mode change même pour
les nouveau-nés, on ne les enrubanne pas toujours de la même
manière. C'est pour ce travail tout intime que Rosalie s'était
soigneusement enfermée et dans le grand ministère affairé,
paperassant, le bourdonnement des rapports, le fiévreux va-et-
vient des bureaux aux divisions, il n'y avait certainement rien
d'aussi sérieux, d'aussi émouvant que cette femme à genoux devant
un tiroir ouvert, le coeur battant et les mains tremblantes.

Elle leva les dentelles un peu jaunies qui préservaient avec des
parfums tout ce blanc d'innocentes toilettes, les béguins, les
brassières, par rang d'âge et de taille, la robe pour le baptême,
la guimpe à petits plis, des bas de poupée. Elle se revit là-bas à
Orsay, doucement alanguie, travaillant des heures entières à
l'ombre du grand catalpa dont les calices blancs tombaient dans la
corbeille à ouvrage parmi ses pelotons et ses fins ciseaux de
brodeuse, toute sa pensée concentrée dans un point de couture qui
lui mesurait les rêves et les heures. Que d'illusions alors, que
de croyances! Quel joyeux ramage dans les feuilles, sur sa tête;
en elle, quelle éveillée de sensations tendres et nouvelles! En un
jour la vie lui avait repris tout, brusquement. Et son désespoir
lui rentrait au coeur, la trahison du mari, la perte de l'enfant,
à mesure qu'elle développait sa layette.

La vue de la première petite parure, toute prête à passer, celle
que l'on prépare sur le berceau au moment de la naissance, les
manches l'une dans l'autre, les bras écartés, les bonnets gonflés
dans leur rondeur, la faisait éclater en larmes. Il lui semblait
que son enfant avait vécu, qu'elle l'avait embrassé et connu. Un
garçon. Oh! bien certainement, un garçon, et fort, et joli, et
dans sa chair de lait déjà les yeux sérieux et profond du grand-
père. Il aurait huit ans aujourd'hui, de longs cheveux bouclés
tombant sur un grand col; à cet âge-là, ils appartiennent encore à
la mère qui les promène, les pare, les fait travailler! Ah!
cruelle, cruelle vie...

Mais peu à peu, en tirant et maniant les menus objets noués de
faveurs microscopiques, leurs broderies à fleurs, leurs dentelles
neigeuses, elle s'apaisait. Eh bien, non, la vie n'est pas si
méchante; et tant qu'elle dure, il faut garder du courage.

Elle avait perdu tout le sien à ce tournant funeste, s'imaginant
que c'était fini pour elle de croire d'aimer, d'être épouse et
mère, qu'il ne lui restait qu'à regarder le lumineux passé s'en
aller loin comme un rivage qu'on regrette. Puis, après des années
mornes, sous la neige froide de son coeur le renouveau avait germé
lentement, et voici qu'il refleurissait dans ce tout petit qui
allait naître, qu'elle sentait déjà vigoureux aux terribles petits
coups de pied qu'il lui envoyait la nuit. Et son Numa si changé,
si bon, guéri de ses brutales violences! Il y avait bien encore en
lui des faiblesses qu'elle n'aimait pas, de ces détours italiens
dont il ne pouvait se défendre mais «ça, c'est la politique...»
comme il disait. D'ailleurs, elle n'en était plus aux illusions
des premiers jours; elle savait que pour vivre heureux il faut se
contenter de l'à peu près de toutes choses, se tailler des
bonheurs pleins dans les demi-bonheurs que l'existence nous
donne...

On frappa de nouveau à la porte. M. Méjean, qui voulait parler à
Madame.

-- Bien... j'y vais...

Elle le rejoignit dans le petit salon qu'il arpentait de long en
large, très ému.

-- J'ai une confession à vous faire, dit-il sur le ton de
familiarité un peu brusque qu'autorisait une amitié déjà ancienne,
dont il n'avait pas tenu à eux de faire un lien fraternel... Voilà
quelques jours que j'ai terminé cette misérable affaire...

Je ne vous le disais pas pour garder ceci plus longtemps...

Il lui tendit le portrait d'Hortense.

-- Enfin!... Oh! qu'elle va être heureuse, pauvre chérie...

Elle s'attendrit devant la jolie figure de sa soeur étincelant de
santé et de jeunesse sous son déguisement provençal, lut au bas du
portrait l'écriture très fine et très ferme: _Je crois en vous et
je vous aime_, -- HORTENSE LE QUESNOY. Puis, songeant que le
pauvre amoureux l'avait lue aussi et qu'il s'était chargé là d'une
triste commission, elle lui serra la main affectueusement:

-- Merci...

-- Ne me remerciez pas, madame... Oui, c'était dur... Mais, depuis
huit jours, je vis avec ça... _Je croîs en vous et je vous
aime_... Par moment, je me figurais que c'était pour moi...

Et tout bas, timidement:

-- Comment va-t-elle?

-- Oh! pas bien... Maman l'emmène dans le Midi... Maintenant, elle
veut tout ce qu'on veut... Il y a comme un ressort brisé en elle.

-- Changée?...

Rosalie eut un geste: «Ah!...»

-- Au revoir, madame..., fit Méjean très vite, s'éloignant à
grands pas. À la porte, il se retourna, et, carrant ses solides
épaules sous la tenture à demi-soulevée:

-- C'est une vraie chance que je n'aie pas d'imagination... Je
serais trop malheureux...

Rosalie rentra dans sa chambre, bien attristée. Elle avait beau
s'en défendre, invoquer la jeunesse de sa soeur, les paroles
encourageantes de Jarras persistant à ne voir là qu'une crise à
franchir, des idées noires lui venaient qui n'allaient plus avec
le blanc de fête de sa lavette. Elle se hâta de trier, ranger,
enfermer les petites affaires dispersées, et comme elle se
relevait, aperçut la lettre restée sur la commode, la prit, la lut
machinalement, s'attendant à la banale requête qu'elle recevait
tous les jours de tant de mains différentes, et qui serait bien
arrivée dans une de ces minutes superstitieuses où la charité
semble un porte-bonheur. C'est pourquoi elle ne comprit pas tout
d'abord, fut obligée de relire ces lignes écrites en pensum par la
plume bègue d'un écolier, le jeune homme de Guilloche:

«Si vous aimez la brandade de morue, on en mange d'excellente ce
soir chez Mlle Bachellery, rue de Londres. C'est votre mari qui
régale. Sonnez trois coups et entrez droit.»

De ces phrases bêtes, de ce fond boueux et perfide, la vérité se
leva, lui apparut, aidée par des coïncidences, des souvenirs; ce
nom de Bachellery, tant de fois prononcé depuis un an, des
articles énigmatiques sur son engagement, cette adresse qu'elle
lui avait entendu donner à lui-même, le long séjour à Arvillard.
En une seconde le doute se figea pour elle en certitude.
D'ailleurs, est-ce que le passé ne lui éclairait pas ce présent de
toute son horreur réelle? Mensonge et grimace, il n'était, ne
pouvait être que cela. Pourquoi cet éternel faiseur de dupes
l'eût-il épargnée? C'est elle qui avait été folle de se laisser
prendre à sa voix trompeuse, à ses banales tendresses; et des
détails lui revenaient qui, dans la même seconde, la faisaient
rougir et pâlir.

Cette fois ce n'était plus le désespoir à grosses larmes pures des
premières déceptions; une colère s y mêlait contre elle-même si
faible, si lâche d'avoir pu pardonner, contre lui qui l'avait
trompée au mépris des promesses, des serments de la faute passée.
Elle aurait voulu le convaincre, là, tout de suite; mais il était
à Versailles, à la Chambre. L'idée lui vint d'appeler Méjean, puis
il lui répugna d'obliger cet honnête homme à mentir. Et réduite à
étouffer toute une violence de sentiments contraires, pour ne pas
crier, se livrer à la terrible crise de nerfs qu'elle sentait
l'envahir, elle marchait çà et là sur le tapis, les mains -- par
une pose familière -- à la taille lâchée de son peignoir. Tout à
coup elle s'arrêta, tressaillit d'une peur folle.

Son enfant!

Il souffrait, lui aussi, et se rappelait à sa mère de toute la
force d'une vie qui se débat. Ah! mon Dieu, s'il allait mourir,
celui-là, comme l'autre...au même âge de la grossesse, dans des
circonstances pareilles... Le destin, que l'on dit aveugle, a
parfois de ces combinaisons féroces. Et elle se raisonnait en mots
entrecoupés, en tendres exclamations «cher petit... pauvre
petit...,» essayait de voir les choses froidement, pour se
conduire avec dignité et surtout ne pas compromettre ce seul bien
qui lui restait. Elle prit même un ouvrage, cette broderie de
Pénélope que garde toujours en train l'activité de la Parisienne;
car il fallait attendre le retour de Numa, s'expliquer avec lui ou
plutôt saisir dans son attitude la conviction de la faute, avant
l'éclat irrémédiable d'une séparation.

Oh! ces laines brillantes, ce canevas régulier et incolore, que de
confidences ils reçoivent; que de regrets, de joies, de désirs,
forment l'envers compliqué, noué, plein de fils rompus, de ces
ouvrages féminins aux fleurs paisiblement entrelacées.

Numa Roumestan, en arrivant de la Chambre, trouva sa femme tirant
l'aiguille sous l'étroite clarté d'une seule lampe allumée; et ce
tableau tranquille, ce beau profil adouci de cheveux châtains,
dans l'ombre luxueuse des teintures ouatées, où les paravents de
laque, les vieux cuivres, les ivoires, les faïences, accrochaient
les lueurs promeneuses et tièdes d'un feu de bois, le saisit par
le contraste du brouhaha de l'Assemblée, des plafonds lumineux
enveloppés d'une poussière trouble flottant au-dessus des débats
comme le nuage de poudre dégagé d'un champ de manoeuvre.

«Bonjour, maman... Il fait bon chez toi...»

La séance avait été chaude. Toujours cet affreux budget, la gauche
pendue pendant cinq heures aux basques de ce pauvre général
d'Espaillon qui ne savait pas coudre deux idées de suite, quand il
ne disait pas s... n... d... D... Enfin, le cabinet s'en tirait
encore cette fois; mais c'est après les vacances du jour de l'an,
quand on en serait aux Beaux-Arts, qu'il faudrait voir ça.

«Ils comptent beaucoup sur l'affaire Cadaillac pour me basculer...
C'est Rougeot qui parlera... Pas commode, ce Rougeot... Il a de
l'estomac! ...

Puis avec son coup d'épaule:

«Rougeot contre Roumestan... Le Nord contre le Midi... tant mieux.
Ça va m'amuser... On se bûchera.»

Il parlait seul, tout au feu des affaires, sans s'apercevoir du
mutisme de Rosalie. Il se rapprocha d'elle, tout près, assis sur
un pouf, lui faisant lâcher son ouvrage, essayant de lui baiser la
main.

«C'est donc bien pressé ce que tu brodes là?... C'est pour mes
étrennes?... Moi, j'ai déjà acheté les tiennes... Devine.»

Elle se dégagea doucement, le fixa à le gêner, sans répondre. Il
avait ses traits fatigués des jours de grande séance, cette
détente lasse du visage, trahissant au coin des yeux et de la
bouche une nature à la fois molle et violente, toutes les passions
et rien pour leur résister. Les figures du Midi sont comme ses
paysages, il ne faut les regarder qu'au soleil.

-- Tu dînes avec moi? demanda Rosalie.

-- Mais non... On m'attend chez Durand... Un dîner ennuyeux... Té!
je suis déjà en retard, ajouta-t-il en se levant... Heureusement
qu'on ne s'habille pas.

Le regard de sa femme le suivait. «Dîne avec moi, je t'en prie.»
Et sa voix harmonieuse se durcissait en insistant, se faisait
menaçante, implacable. Mais Roumestan n'était pas observateur...
Et puis, les affaires, n'est-ce pas? Ah! Ces existences d'homme
public ne se mènent pas comme on voudrait.

«Adieu, alors...» dit-elle gravement, achevant en elle cet adieu.
«... puisque c'est notre destinée».

Elle écouta rouler le coupé sous la voûte; ensuite, son ouvrage
soigneusement plié, elle sonna.

«Tout de suite une voiture... un fiacre... Et vous, Polly, mon
manteau, mon chapeau... je sors.»

Vite prête, elle inspecta du regard la chambre qu'elle quittait,
où elle ne regrettait, ne laissait rien d'elle, vraie chambre de
maison garnie, sous la pompe de son froid brocart jaune.

«Descendez ce grand carton dans la voiture.»

La layette, tout ce qu'elle emportait du bien commun.

À la portière du fiacre, l'Anglaise, très intriguée, demanda si
madame ne dînerait pas. Non, elle dînait chez son père, elle y
coucherait aussi, probablement.

En route, un doute lui vint encore, plutôt un scrupule. Si rien de
tout cela n'était vrai... Si cette Bachellery n'habitait pas rue
de Londres... Elle donna l'adresse, sans grand espoir; mais il lui
fallait une certitude.

On l'arrêta devant un petit hôtel à deux étages, surmonté d'une
terrasse en jardin d'hiver, l'ancien pied-à-terre d'un levantin du
Caire qui venait de mourir dans la ruine. L'aspect d'une petite
maison, volets clos, rideaux tombés, une forte odeur de cuisine
montant des sous-sols éclairés et bruyants. Rien qu'à la façon
dont la porte obéit aux trois coups de timbre, tourna d'elle-même
sur ses gonds, Rosalie fut renseignée. Une tapisserie persane,
relevée par des torsades au milieu de l'antichambre, laissait voir
l'escalier, son tapis mousseux, ses torchères, dont le gaz brûlait
à toute montée. Elle entendit rire, fit deux pas et vit ceci
qu'elle n'oublia plus jamais:

Au palier du premier étage, Numa se penchait sur la rampe, rouge,
allumé, en bras de chemise, tenant par la taille cette fille, très
excitée aussi, les cheveux dans le dos sur les fanfreluches d'un
déshabillé de foulard rose. Et il criait de son accent débridé:

«Bompard, monte la brandade!...»

C'est là qu'il fallait le voir, le ministre de l'Instruction
Publique et des Cultes, le grand marchand de morale religieuse, le
défenseur des saines doctrines, là qu'il se montrait sans masque
et sans grimaces, tout son Midi dehors, à l'aise et débraillé
comme en foire de Beaucaire.

«Bompard, monte la brandade!...» répéta la drôlesse, exagérant
exprès l'intonation marseillaise. Bompard, c'était sans doute ce
marmiton improvisé, surgissant de l'office, la serviette en
sautoir, les bras arrondis autour d'un grand plat, et que fit
retourner le battant sonore de la porte.

XVIII

LE PREMIER DE L'AN

«Messieurs de l'administration centrale!...

«Messieurs de la direction des Beaux-Arts!...

«Messieurs de l'Académie de médecine!...

À mesure que l'huissier, en grande tenue, culotte courte, épée à
côté, annonçait de sa voix morne dans la solennité des pièces de
réception, des files d'habits noirs traversaient l'immense salon
rouge et or et venaient se ranger en demi-cercle devant le
ministre adossé à la cheminée, ayant près de lui son sous-
secrétaire d'État, M. de la Calmette, son chef de cabinet, ses
attachés fringants, et quelques directeurs du ministère, Dansaert,
Béchut. À chaque corps constitué présenté par son président ou son
doyen, l'Excellence adressait des compliments pour les
décorations, les palmes académiques accordées à quelques-uns de
ses membres; ensuite le corps constitué faisait demi-tour, cédait
la place, ceux-là se retirant, d'autres aux portes du salon; car
il était tard, une heure passée, et chacun songeait au déjeuner de
famille qui l'attendait.

Dans la salle des concerts, transformée en vestiaire, des groupes
s'impatientaient à regarder leurs montres, boutonner leurs gants,
rajuster leurs cravates blanches sous des faces tirées, des
bâillements d'ennui, de mauvaise humeur et de faim. Roumestan, lui
aussi, sentait la fatigue de ce grand jour. Il avait perdu sa
belle chaleur de l'année dernière à pareille époque, sa foi dans
l'avenir et les réformes, laissait aller ses speech mollement,
pénétré de froid jusqu'aux moelles malgré les calorifères,
l'énorme bûcher flambant; et cette petite neige floconnante, qui
tourbillonnait aux vitres, lui tombait sur le coeur légère et
glacée comme sur la pelouse du jardin.

«Messieurs de la Comédie-Française!...»

Rasés de près, solennels, saluant ainsi qu'au grand siècle, ils se
campaient en nobles attitudes autour de leur doyen qui, d'une voix
caverneuse, présentait la Compagnie, parlait des efforts, des
voeux de la Compagnie, la Compagnie sans épithète, sans
qualificatif, comme on dit _Dieu_, comme on dit la _Bible_, comme
s'il n'existait d'autre Compagnie au monde que celle-là; et il
fallait que le pauvre Roumestan fût bien affaissé, pour que même
cette Compagnie, dont il semblait faire partie avec son menton
bleu, ses bajoues, ses poses d'une distinction convenue, ne
réveillât son éloquence à grandes phrases théâtrales.

C'est que depuis huit jours, depuis le départ de Rosalie, il était
comme un joueur qui a perdu son fétiche. Il avait peur, se sentait
subitement inférieur à sa fortune et tout près d'en être écrasé.
Les médiocres que la chance a favorisés ont de ces transes et de
ces vertiges, accrus pour lui de l'effroyable scandale qui allait
éclater, de ce procès en séparation que la jeune femme voulait
absolument, malgré les lettres, les démarches, ses plates prières
et ses serments. Pour la forme, on disait au ministère que madame
Roumestan était allée vivre près de son père à cause du prochain
départ de madame Le Quesnoy et d'Hortense; mais personne ne s'y
trompait, et sur tous ces visages défilant devant lui, à de
certains sourires appuyés, à des poignées de mains trop vibrantes,
le malheureux voyait son aventure reflétée en pitié, en curiosité,
en ironie. Il n'y avait pas jusqu'aux infimes employés, venus à la
réception en jaquette et redingote, qui ne fussent au courant; il
circulait dans les bureaux des couplets où Chambéry rimait avec
Bachellery et que plus d'un expéditionnaire, mécontent de sa
gratification, fredonnait intérieurement en faisant une humble
révérence au chef suprême.

Deux heures. Et les corps constitués se présentaient toujours, et
la neige s'amoncelait, pendant que l'homme à la chaîne
introduisait pêle-mêle, sans ordre hiérarchique:

«Messieurs de l'École de Droit!...

«Messieurs du Conservatoire de Musique!...

«Messieurs les directeurs des théâtres subventionnés!...»

Cadaillac venait en tête, à l'ancienneté de ses trois faillites;
et Roumestan avait bien plus envie de tomber à coups de poing sur
ce montreur cynique dont la nomination lui causait de si graves
embarras, que d'écouter sa belle allocution démentie par la blague
féroce du regard et de lui répondre un compliment forcé dont la
moitié restait dans l'empois de sa cravate:

«Très touché, messieurs... _mn mn mn_...progrès de l'art... _mn mn
mn_ ferons mieux encore...»

Et le monteur, en s'en allant:

«Il a du plomb dans l'aile, notre pauvre Numa...»

Ceux-là partis, le ministre et ses assesseurs faisaient honneur à
la collation habituelle; mais ce déjeuner, si gai l'année
précédente et plein d'effusion, se ressentait de la tristesse du
patron et de la mauvaise humeur des familiers qui lui en voulaient
tous un peu de leur situation compromise. Ce scandaleux procès,
tombant juste au milieu du débat Cadaillac, allait rendre
Roumestan impossible au cabinet; le matin même, à la réception de
l'Élysée, le maréchal en avait dit deux mots dans sa brutale et
laconique éloquence de vieux troupier:

«Une sale affaire, mon cher ministre, une sale affaire...» Sans
connaître précisément cette auguste parole, chuchotée à l'oreille
dans une embrasure, ces messieurs voyaient venir leur disgrâce
derrière celle de leur chef.

«Ô femmes! femmes!» grognait le savant Béchut dans son assiette.
M. de la Calmette et ses trente ans de bureau se mélancolisaient
en songeant à la retraite comme Tircis; et tout bas le grand
Lappar s'amusait à consterner Rochemaure: «Vicomte, il faut nous
pourvoir... Nous serons ratiboisés avant huit jours.»

Sur un toast du ministre à l'année nouvelle et à ses chers
collaborateurs, porté d'une voix émue où roulaient des larmes, on
se sépara. Méjean, resté le dernier, fit deux ou trois tours de
long en large avec son ami, sans qu'ils eussent le courage de se
dire un mot; puis il partit. Malgré tout son désir de garder près
de lui ce jour-là cette nature droite qui l'intimidait comme un
reproche de conscience, mais le soutenait, le rassurait, Numa ne
pouvait empêcher Méjean de courir à ses visites, distributions de
voeux et de cadeaux, pas plus qu'il ne pouvait interdire à son
huissier d'aller se déharnacher dans sa famille de son épée et de
sa culotte courte.

Quelle solitude, ce ministère! Un dimanche d'usine, la vapeur
éteinte et muette. Et, dans toutes les pièces, en bas, en haut,
dans son cabinet où il essayait vainement d'écrire, dans sa
chambre qu'il se prenait à remplir de sanglots, partout cette
petite neige de janvier tourbillonnait aux larges fenêtres,
voilait l'horizon, accentuait un silence de steppe.

Ô détresse des grandeurs!...

Une pendule sonna quatre heures, une autre lui répondit, d'autres
encore dans le désert du vaste palais où il semblait qu'il n'y eût
plus que l'heure de vivante. L'idée de rester là jusqu'au soir, en
tête à tête avec son chagrin, l'épouvantait. Il aurait voulu se
dégeler à un peu d'amitié, de tendresse. Tant de calorifères, de
bouches de chaleur, de moitiés d'arbres en combustion ne faisaient
pas un foyer. Un moment il songea à la rue de Londres... Mais il
avait juré à son avoué, car les avoués marchaient déjà, de se
tenir tranquille jusqu'au procès. Tout à coup un nom lui traversa
l'esprit: «Et Bompard? Pourquoi n'était-il pas venu?» D'ordinaire,
aux matins de fête, on le voyait arriver le premier, les bras
chargés de bouquets, de sacs de bonbons pour Rosalie, Hortense,
madame Le Quesnoy, aux lèvres un sourire expressif de grand-papa,
de bonhomme Étrennes. Roumestan faisait, bien entendu, les frais
de ces surprises; mais l'ami Bompard avait assez d'imagination
pour l'oublier, et Rosalie, malgré son antipathie, ne pouvait
s'empêcher de s'attendrir, en songeant aux privations que devait
s'imposer le pauvre diable pour être si généreux.

«Si j'allais le chercher, nous dînerions ensemble.»

Il en était réduit là. Il sonna, se défit de l'habit noir, de ses
plaques, de ses ordres, et sortit à pied par la rue Bellechasse.

Les quais, les ponts étaient tout blancs; mais le Carrousel
franchi, ni le sol ni l'air ne gardaient trace de la neige. Elle
disparaissait sous l'encombrement roulant de la chaussée, dans le
fourmillement de la foule pressée sur les trottoirs, aux
devantures, autour des bureaux d'omnibus. Ce tumulte d'un soir de
fête, les cris des cochers, les appels des camelots, dans la
confusion lumineuse des vitrines, les feux lilas des Jablochkoff
noyant le jaune clignotement du gaz et les derniers reflets du
jour pâle, berçaient le chagrin de Roumestan, le fondaient à
l'agitation de la rue, pendant qu'il se dirigeait vers le
boulevard Poissonnière où l'ancien Tcherkesse, très sédentaire
comme tous les gens d'imagination, demeurait depuis vingt ans,
depuis son arrivée à Paris.

Personne ne connaissait l'intérieur de Bompard, dont il parlait
pourtant beaucoup ainsi que de son jardin, de son mobilier
artistique pour lequel il courait toutes les ventes de l'hôtel
Drouot. «Venez donc un de ces matins manger une côtelette!...»
C'était sa formule d'invitation, il la prodiguait, mais quiconque
la prenait au sérieux ne trouvait jamais personne, se heurtait à
des consignes de portier, des sonnettes bourrées de papier ou
privées de leur cordon. Pendant toute une année, Lappara et
Rochemaure s'acharnèrent inutilement à pénétrer chez Bompard, à
dérouter les prodigieuses inventions du Provençal défendant le
mystère de son logis, jusqu'à desceller un jour les briques de
l'entrée, pour pouvoir dire aux invités, en travers de la
barricade:

«Désolé, mes bons... Une fuite de gaz... Tout a sauté cette nuit.»

Après avoir monté des étages innombrables, erré dans de vastes
couloirs, buté sur des marches invisibles, dérangé des sabbats de
chambres de bonnes, Roumestan, essoufflé de cette ascension à
laquelle ses illustres jambes d'homme arrivé n'étaient plus
faites, se cogna dans un grand bassin d'ablutions pendu à la
muraille.

-- Qui vive? grasseya un accent connu.

La porte tourna lentement, alourdie par le poids d'un porte-
manteau où pendait toute la garde-robe d'hiver et d'été du
locataire; car la chambre était petite et Bompard n'en perdait pas
un millimètre, réduit à installer son cabinet de toilette dans le
corridor. Son ami le trouva couché sur un petit lit de fer, le
front orné d'une coiffure écarlate, une sorte de capulet dantesque
qui se hérissa d'étonnement à la vue de l'illustre visiteur.

«Pas possible!

-- Est-ce que tu es malade? demande Roumestan.

-- Malade! ... Jamais.

-- Alors qu'est-ce que tu fais là?

-- Tu vois, je me résume...» Il ajouta pour expliquer sa pensée:
«J'ai tant de projets en tête, tant d'inventions. Par moment, je
me disperse, je m'égare... Ce n'est pas qu'au lit que je me
retrouve un peu.»

Roumestan cherchait une chaise; mais il n'y en avait qu'une,
servant de table de nuit, chargée de livres, de journaux, avec un
bougeoir branlant dessus. Il s'assit au pied du lit.

-- Pourquoi ne t'a-t-on plus vu?

-- Mais tu badines... Après ce qui est arrivé, je ne pouvais plus
me retrouver avec ta femme. Juge un peu! J'étais là devant elle,
ma brandade à la main... Il m'a fallu un fier sang-froid pour ne
pas tout lâcher.

-- Rosalie n'est plus au ministère... fit Numa consterné.

-- Ça ne s'est donc pas arrangé?... tu m'étonnes.

Il ne lui semblait pas possible que madame Numa, une personne de
tant de bons sens... Car enfin qu'est-ce que c'était que tout ça?
«Une foutaise, allons!»

L'autre l'interrompit:

-- Tu ne la connais pas... C'est une femme implacable... tout le
portrait de son père... Race du Nord, mon cher... Ce n'est pas
comme nous autres dont les plus grandes colères s'évaporent en
gestes, en menaces, et plus rien, la main tournée... Eux gardent
tout, c'est terrible.

Il ne disait pas qu'elle avait déjà pardonné une fois. Puis, pour
échapper à ces tristes préoccupations:

-- Habille-toi... je t'emmène dîner...

Pendant que Bompard procédait à sa toilette sur le palier, le
ministre inspectait la mansarde éclairée d'une petite fenêtre en
tabatière où glissait la neige fondante. Il était pris de pitié en
face de ce dénuement, ces lambris humides, au papier blanchi, ce
petit poêle piqué de rouille, sans feu malgré la saison, et se
demandait, habitué au somptueux confort de son palais, comment on
pouvait vivre là.

-- As-tu vu le _jardeïn?_ cria joyeusement Bompard de sa cuvette.

Le jardin, c'était le sommet défeuillé de trois platanes qu'on ne
pouvait apercevoir qu'en grimpant sur l'unique chaise du logis.

-- Et mon petit musée?

Il appelait ainsi quelques débris étiquetés sur une planche: une
brique, un brûle-gueule en bois dur, une lame rouillée, un oeuf
d'autruche. Mais la brique venait de l'Alhambra, le couteau avait
servi les vendettas d'un fameux bandit corse, le brûle-gueule
portait en inscription: _pipe de forçat marocain_; enfin, l'oeuf
durci représentait l'avortement d'un beau rêve, tout ce qui
restait -- avec quelques lattes et morceaux de fonte entassés dans
un coin -- de la Couveuse-Bompard et de l'élevage artificiel. Oh!
maintenant il avait mieux que cela, mon bon. Une idée
merveilleuse, à millions, qu'il ne pouvait pas dire encore.

«Qu'est-ce que tu regardes?... Ça? ... c'est mon brevet de
majoral... Bé, oui, majoral de l'_Aïoli_.»

Cette société de l'_Aïoli_ avait pour but de faire manger à l'ail
une fois par mois tous les Méridionaux résidant à Paris, histoire
de ne pas perdre le fumet ni l'accent de la patrie. L'organisation
en était formidable: président d'honneur, présidents, vice-
présidents, majoraux, questeurs, censeurs, trésoriers, tous
brevetés sur papier rose à bandes d'argent avec la fleur d'ail en
pompon. Ce précieux document s'étalait sur la muraille, à côté
d'annonces de toutes couleurs, ventes de maisons, affiches de
chemins de fer, que Bompard tenait à avoir sous les yeux «pour se
monter le coco», disait-il ingénument. On y lisait: _Château à
vendre, cent cinquante hectares, prés, chasse, rivière, étang
poissonneux... jolie petite propriété en Touraine, vignes,
luzernes, moulin sur la Cize...Voyage circulaire en Suisse, en
Italie, au lac Majeur, aux îles Borromées_... Cela l'exaltait
comme s'il eût eu de beaux paysages accrochés au mur. Il croyait y
être, il y était.

-- Mâtin!... dit Roumestan avec une nuance d'envie pour ce
misérable chimérique, si heureux parmi ses loques, tu as une fière
imagination... Es-tu prêt, allons?... Descendons... Il fait un
froid noir chez toi...

Quelques tours aux lumières au milieu de la joyeuse cohue du
boulevard, et les deux amis s'installèrent dans la chaleur
capiteuse et rayonnante d'un cabinet de grand restaurant, les
huîtres ouvertes, le Château-Yquem soigneusement débouché.

--À ta santé, mon camarade... Je te la souhaite bonne et heureuse.

-- Té! c'est vrai, dit Bompard, nous ne nous sommes pas encore
embrassés.

Ils s'étreignirent par-dessus la table, les yeux humides; et, si
tanné que fût le cuir du Tcherkesse, Roumestan se sentit tout
ragaillardi. Depuis le matin, il avait envie d'embrasser
quelqu'un. Puis, tant d'années qu'ils se connaissaient, trente ans
de leur vie devant eux, sur cette nappe; et dans la vapeur des
plats fins, dans les paillettes des vins de luxe, ils évoquaient
les jours de jeunesse, des souvenirs fraternels, des courses, des
parties, revoyaient leurs figures de gamins, coupaient leurs
effusions de mots patois qui les rapprochaient encore.

-- _T'en souvènés, digo?_... tu t'en souviens, dis?

Dans un salon à côté, on entendait un égrènement de rires clairs,
de petits cris.

-- Au diable les femelles, dit Roumestan, il n'y a que l'amitié.

Et ils trinquèrent encore une fois. Mais la conversation prenait
tout de même un nouveau tour.

-- Et la petite?... demanda Bompard clignant de l'oeil ... Comment
va-t-elle?

-- Oh! je ne l'ai pas revue, tu comprends.

-- Sans doute... sans doute... fit l'autre subitement très grave,
avec une tête de circonstance.

Maintenant, derrière les tentures, un piano jouait des fragments
de valses, des quadrilles à la mode, des mesures d'opérettes,
alternativement folles ou langoureuses. Ils se taisaient pour
écouter, grappillant des raisins flétris; et Numa, dont toutes les
sensations semblaient sur pivot et à deux faces, se mettait à
penser à sa femme, à son enfant, au bonheur perdu, s'épanchait
tout haut, les coudes sur la table.

-- Onze ans d'intimité, de confiance, de tendresse... Tout cela
flambé, disparu en une minute... Est-ce que c'est possible?... Ah!
Rosalie, Rosalie...

Personne ne saurait jamais ce qu'elle avait été pour lui; et lui-
même ne le comprenait bien que depuis son départ. L'esprit si
droit, le coeur si honnête. Et des épaules, et des bras. Pas une
poupée de son comme la petite. Quelque chose de plein, d'ambré, de
délicat.

«Puis, vois-tu, mon camarade, il n'y a pas à dire, quand on est
jeune, il faut des surprises, des aventures... Les rendez-vous à
la hâte, aiguisés de la peur d'être pincé, les escaliers descendus
quatre à quatre, ses frusques sur le bras, tout cela fait partie
de l'amour. Mais, à notre âge, ce qu'on désire par-dessus tout,
c'est la paix, ce que les philosophes appellent la sécurité dans
le plaisir. Il n'y a que le mariage qui donne ça.»

Il se leva d'un sursaut, jeta sa serviette: «Filons, té!

-- Nous allons? demanda Bompard, impassible.

-- Passer sous sa fenêtre, comme il y a douze ans... Voilà où il
en est, mon cher, le grand maître de l'Université...»

Sous les arcades de la place Royale, dont le jardin couvert de
neige formait un blanc carré entre les grilles, les deux amis se
promenèrent longtemps, cherchant dans la déchiqueture des toits
Louis XIII, des cheminées, des balcons, les hautes fenêtres de
l'hôtel Le Quesnoy.

-- Dire qu'elle est là, soupirait Roumestan, si près, et que je ne
puis la voir!...

Bompard grelottait, les pieds dans la boue, ne comprenait pas bien
cette excursion sentimentale. Pour en finir, il usa d'artifice,
et, le sachant douillet, craintif du moindre malaise:

-- Tu vas t'enrhumer, Numa, insinua-t-il traîtreusement.

Le Méridional eut peur et ils remontèrent en voiture.

***

Elle était là, dans le salon où il l'avait vue pour la première
fois et dont les meubles restaient les mêmes aux mêmes places,
arrivés à cet âge où les mobiliers, comme les tempéraments, ne se
renouvellent plus. À peine quelques plis fanés dans les tentures
fauves, une buée sur le reflet des glaces alourdi comme celui des
étangs déserts que rien ne trouble. Les visages des vieux parents
penchés sous les flambeaux de jeu à deux branches, en compagnie de
ne trouble. Les visages des vieux parents penchés sous les
flambeaux de jeu à deux branches, en compagnie de leurs
partenaires habituels, avaient aussi quelque chose de plus
affaissé. Madame Le Quesnoy, les traits gonflés et tombants, comme
défibrés, le président accentuant encore sa pâleur et la révolte
fière qu'il gardait dans le bleu amer de ses yeux. Assise près
d'un grand fauteuil dont les coussins se creusaient d'une
empreinte légère, Rosalie, sa soeur couchée, continuait tout bas
la lecture qu'elle lui faisait tout à l'heure à voix haute, dans
le silence du whist coupé de demi-mots, d'interjections de
joueurs.

C'était un livre de sa jeunesse, un de ces poètes de nature que
son père lui avait appris à aimer; et du blanc des strophes elle
voyait monter tout son passé de jeune fille, la fraîche et
pénétrante impression des premières lectures.

_La belle aurait pu sans souci_
_Manger ses fraises loin d'ici,_
_Au bord d'une claire fontaine,_
_Avec un joyeux moissonneur_
_Qui l'aurait prise sur son coeur._
_Elle aurait eu bien moins de peine._

Le livre lui glissa des mains sur les genoux, les derniers vers
retentissant en chanson triste au plus profond de son être, lui
rappelant son malheur un instant oublié. C'est la cruauté des
poètes; ils vous bercent, vous apaisent, puis d'un mot avivent la
plaie qu'ils étaient en train de guérir.

Elle se revoyait à cette place, douze ans auparavant, quand Numa
lui faisait sa cour à gros bouquets, et que, parée de ses vingt
ans, du désir d'être belle pour lui, elle le regardait venir par
cette fenêtre, comme on guette sa destinée. Il restait dans tous
les coins des échos de sa voix chaude et tendre, si prompte à
mentir. En cherchant bien parmi cette musique étalée au piano, on
aurait retrouvé les duos qu'ils chantaient ensemble; et tout ce
qui l'entourait lui semblait complice du désastre de sa vie
manquée. Elle songeait à ce qu'elle aurait pu être, cette vie, à
côté d'un honnête homme, d'un loyal compagnon, non pas brillante,
ambitieuse, mais l'existence simple et cachée où l'on eût porté à
deux vaillamment les chagrins, les deuils jusqu'à la mort...

Elle aurait eu bien moins de peine...

Elle s'absorbait si fort dans son rêve que, le whist terminé, les
habitués étaient partis sans qu'elle l'eût presque remarqué,
répondant machinalement au salut amical et apitoyé de chacun, ne
s'apercevant pas que le président, au lieu de reconduire ses amis
comme il en avait l'habitude chaque soir quel que fût le temps et
la saison, se promenait à grands pas dans le salon, s'arrêtait
enfin devant elle à la questionner d'une voix qui la faisait tout
à coup tressaillir.

-- Eh bien, mon enfant, où en es-tu? Qu'as-tu décidé?

-- Mais toujours la même chose, mon père.

Il s'assit auprès d'elle, lui prit la main, essaya d'être
persuasif:

«J'ai vu ton mari... Il consent à tout... tu vivras ici près de
moi, tout le temps que ta mère et ta soeur resteront absentes;
après même, si ton ressentiment dure encore... Mais, je te le
répète, ce procès est impossible. Je veux espérer que tu ne le
feras pas.»

Rosalie secoua la tête.

«Vous ne connaissez pas cet homme, mon père... Il emploiera son
astuce à m'envelopper, à me reprendre, à faire de moi sa dupe, une
dupe volontaire, acceptant une existence avilie, sans dignité...
Votre fille n'est pas de ces femmes-là... Je veux une rupture
complète, irréparable, hautement annoncée au monde...»

De la table où elle rangeait les cartes et les jetons, sans se
retourner, madame Le Quesnoy intervint doucement:

«Pardonne, mon enfant, pardonne.

-- Oui, c'est facile à dire quand on a un mari loyal et droit
comme le tien, quand on ne connaît pas cet étouffement du mensonge
et de la trahison en trame autour de soi... C'est un hypocrite, je
vous dis. Il a sa morale de Chambéry et celle de la rue de
Londres... Les mots et les actes toujours en désaccord... Deux
paroles, deux visages... Toute la félinerie et la séduction de sa
race... L'homme du Midi enfin!»

Et s'oubliant dans l'éclat de sa colère:

«D'ailleurs, j'avais déjà pardonné une fois... Oui, deux ans après
mon mariage... Je ne vous en ai pas parlé, je n'en ai parlé à
personne... J'ai été très malheureuse... Alors nous ne sommes
restés ensemble qu'aux prix d'un serment... Mais il ne vit que de
parjures... Maintenant, c'est fini, bien fini.»

Le président n'insista plus, se leva lentement et vint à sa femme.
Il y eut un chuchotement comme un débat, surprenant, entre cet
homme autoritaire et l'humble créature annihilée: «Il faut lui
dire... Si... si... Je veux que vous lui disiez...» Sans ajouter
une parole, M. Le Quesnoy sortit, et son pas de tous les soirs,
sonore, régulier, monta des arcades désertes dans la solennité du
grand salon.

«Viens là...» fit la mère à sa fille d'un geste tendre... Plus
près, encore plus près... Elle n'oserait jamais tout haut... Et
même, si rapprochées, coeur contre coeur, elle hésitait encore:
«Écoute, c'est lui qui le veut... Il veut que je te dise que ta
destinée est celle de toutes les femmes, et que ta mère n'y a pas
échappé.»

Rosalie s'épouvantait de cette confidence qu'elle devinait aux
premiers mots, tandis qu'une chère vieille voix brisée de larmes
articulait à peine une triste, bien triste histoire de tous points
semblable à la sienne, l'adultère du mari dès les premiers temps
du ménage, comme si la devise de ces pauvres êtres accouplés étant
«trompe-moi ou je te trompe», l'homme s'empressait de commencer
pour garder son rang supérieur.

-- Oh! assez, assez, maman, tu me fais mal...

Son père qu'elle admirait tant, qu'elle plaçait au-dessus de tout
autre, le magistrat intègre et ferme!... Mais qu'était-ce donc que
les hommes? Au nord, au midi, tous pareils, traîtres et
parjures... Elle qui n'avait pas pleuré pour la trahison du mari,
sentit un flot de larmes chaudes à cette humiliation du père... Et
l'on comptait là-dessus pour la fléchir!... Non, cent fois non,
elle ne pardonnerait pas. Ah! c'était cela, le mariage. Eh bien,
honte et mépris sur le mariage! Qu'importaient la peur du scandale
et les convenances du monde, puisque c'était à qui les braverait
le mieux.

Sa mère l'avait prise, la serrait contre son coeur, essayant
d'apaiser la révolte de cette jeune conscience blessée dans ses
croyances, dans ses plus chères superstitions, et doucement elle
la caressait, comme on berce:

«Si, tu pardonneras... Tu feras comme j'ai fait... C'est notre
lot, vois-tu... Ah! dans le premier moment, moi aussi, j'ai eu un
grand chagrin, une belle envie de sauter par la fenêtre... Mais
j'ai pensé à mon enfant, à mon pauvre petit André qui naissait à
la vie, qui depuis a grandi, qui est mort en aimant, en respectant
tous les siens... Toi de même tu pardonneras pour que ton enfant
ait l'heureuse tranquillité que vous a faite mon courage, pour
qu'il ne soit pas un de ces demi-orphelins que les parents se
partagent, qu'ils élèvent dans la haine et le mépris l'un de
l'autre... Tu songeras aussi que ton père et ta mère ont déjà bien
souffert et que d'autres désespoirs les menacent...

Elle s'arrêta, oppressée. Puis avec un accent solennel:

-- Ma fille, tous les chagrins s'apaisent, toutes les blessures
peuvent guérir... Il n'y a qu'un malheur irréparable, c'est la
mort de ce qu'on aime...

Dans l'épuisement ému qui suivit ces derniers mots, Rosalie voyait
grandir la figure de sa mère, de tout ce que perdait le père à ses
yeux. Elle s'en voulait de l'avoir méconnue si longtemps sous
cette apparente faiblesse faite de coups douloureux, d'abdication
sublime et résignée. Aussi ce fut pour elle, rien que pour elle
qu'en termes doux, presque de pardon, elle renonça à son procès de
vengeance. «Seulement n'exige pas que je retourne avec lui...
J'aurais trop honte... J'accompagnerai ma soeur dans le Midi...
Après, plus tard, nous verrons.»

Le président rentrait. Il vit l'élan de la vieille mère jetant ses
bras au cou de son enfant et comprit que leur cause était gagnée.

«Merci, ma fille...» murmura-t-il, très touché. Puis, après avoir
hésité un peu, il s'approcha de Rosalie pour le bonsoir habituel.
Mais le front si tendrement offert d'ordinaire se déroba, le
baiser glissa dans les cheveux.

-- Bonne nuit, mon père.

Il ne dit rien, s'en alla courbant la tête, avec un frisson
convulsif de ses hautes épaules. Lui qui dans sa vie avait tant
accusé, tant condamné il trouvait un juge à son tour, le premier
magistrat de France!

XIX

HORTENSE LE QUESNOY

Par un de ces brusques coups de scènes, si fréquents dans la
comédie parlementaire, cette séance du 8 janvier, où la fortune de
Roumestan semblait devoir s'effondrer, lui valut un éclatant
triomphe. Quand il monta à la tribune pour répondre à la verte
satire de Rougeot sur la gestion de l'Opéra, le gâchis des Beaux-
Arts, l'inanité des réformes trompettées par les gagistes du
ministère sacristain, Numa venait d'apprendre que sa femme était
partie, renonçant à tout procès, et cette bonne nouvelle, connue
de lui seul, donna à sa réplique une assurance rayonnante. Il s'y
montra hautain, familier, solennel, fit allusion aux calomnies
chuchotées, au scandale attendu:

-- Il n'y aura pas de scandale, messieurs!...

Et le ton dont il dit cela désappointa vivement, dans les tribunes
bondées de toilettes, toutes les jolies curieuses, avides
d'émotions fortes, venues là pour voir dévorer le dompteur.
L'interpellation Rougeot fut réduite en miettes, le Midi séduisit
le Nord, la Gaule fut encore une fois conquise, et lorsque
Roumestan redescendit, moulu, trempé, sans voix, il eut l'orgueil
de voir son parti tout à l'heure si froid, presque hostile, ses
collègues du cabinet qui l'accusaient de les compromettre,
l'entourer d'acclamations, de flatteries enthousiastes. Et dans
l'ivresse du succès lui revenait toujours, comme une délivrance
suprême, le désistement de sa femme.

Il se sentait allégé, dispos, expansif, si bien qu'en rentrant à
Paris l'idée lui vint de passer rue de Londres. Oh seulement en
ami, pour rassurer cette pauvre enfant aussi inquiète que lui des
suites de l'interpellation et qui supportait leur mutuel exil avec
tant de courage, lui envoyait de sa naïve écriture séchée de
poudre de riz de bonnes petites lettres où elle lui racontait sa
vie jour par jour, l'exhortait à la patience, à la prudence:

«Non, non, ne viens pas, pauvre cher... Écris-moi, pense à moi...
Je serai forte.»

Justement l'Opéra ne jouait pas ce soir-là, et pendant le court
trajet de la gare à la rue de Londres, tout en serrant dans sa
main la petite clef qui l'avait plus d'une fois tenté depuis
quinze jours, Numa pensait:

-- Comme elle va être heureuse!

La porte ouverte, refermée sans bruit, il se trouva tout à coup
dans l'obscurité; on n'avait pas allumé le gaz. Cette négligence
donnait à la petite maison un aspect de deuil, de veuvage, qui le
flatta. Le tapis de l'escalier amortissant sa montée rapide, il
arriva, sans que rien l'eût annoncé, dans le salon tendu d'étoffes
japonaises aux nuances délicieusement fausses pour l'or factice
des cheveux de la petite.

-- Qui est là? demanda du divan une jolie voix irritée.

-- Moi, pardi!...

Il y eut un cri, un bond, et, dans l'indécision du crépuscule,
l'éclair blanc de ses jupes rabattues, la chanteuse se dressa,
épouvantée, tandis que le beau Lappara, immobile, écroulé, sans
même la force de rajuster son désordre, fixait les fleurs du tapis
pour ne pas regarder le patron. Rien à nier. Le divan haletait
encore.

-- Canailles! râla Roumestan, étranglé d'une de ces fureurs où la
bête rugit dans l'homme avec l'envie de déchirer, de mordre, bien
plus que de frapper.

Il se retrouva dehors sans savoir, emporté par la crainte de sa
propre violence. À la même place, à la même heure, quelques jours
avant, sa femme avait reçu comme lui ce coup de la trahison, la
blessure outrageante et basse, autrement cruelle, autrement
imméritée que la sienne mais il n'y pensa pas un instant, tout à
l'indignation de l'injure personnelle. Non, jamais vilenie
semblable ne s'était vue sous le soleil. Ce Lappara qu'il aimait
comme un fils, cette drôlesse pour laquelle il avait compromis
jusqu'à sa fortune politique!

-- Canailles!... canailles! répétait-il tout haut dans la rue
déserte, sous une pénétrante petite pluie qui le calma bien mieux
que les plus beaux raisonnements.

«Té mais je suis trempé...»

Il courut à la station de voitures de la rue d'Amsterdam, et, dans
l'encombrement que font à ce quartier les arrivages perpétuels de
la gare, se heurta au plastron raide et sanglé du général marquis
d'Espaillon.

-- Bravo, mon cher collègue... je n'étais pas à la séance, mais on
m'a dit que vous aviez chargé comme un b... à fond et dans le tas!

Sous son parapluie qu'il tenait droit comme une latte, il avait,
le vieux, un diable d'oeil allumé et la barbiche en croc d'un soir
de bonne fortune.

-- N... d... D..., ajouta-t-il en se penchant vers l'oreille de
Numa d'un ton de confidence gaillarde, vous pouvez vous vanter de
connaître les femmes, vous.

Et comme l'autre le regardait, croyant à une ironie.

-- Eh! oui, vous savez bien, notre discussion sur l'amour... C'est
vous qui aviez raison... Il n'y a pas que les godelureaux pour
plaire aux belles... J'en ai une en ce moment... Jamais gobé comme
ça... F... n... d... D... Pas même à vingt-cinq ans, en sortant de
l'École...

Roumestan qui écoutait, la main sur la portière de son fiacre,
crut sourire au vieux passionné et n'ébaucha qu'une horrible
grimace. Ses théories sur les femmes se trouvaient si
singulièrement bouleversées... La gloire, le génie, allons donc!
ce n'est pas là qu'elles vous regardent... Il se sentait fourbu,
dégoûté, une envie de pleurer, puis de dormir pour ne plus penser,
pour ne plus voir surtout le rire hébété de cette coquine, droite
devant lui, dépoitraillée, toute sa chair hérissée et frissonnante
du baiser interrompu. Mais, dans l'agitation de nos journées, les
heures se tiennent et se bousculent comme les vagues. Au lieu du
bon repos qu'il comptait trouver en rentrant, un nouveau coup
l'attendait au ministère, une dépêche que Méjean avait ouverte en
son absence et qu'il lui tendit très ému.

_Hortense meurt. Elle veut te voir. Viens vite._

_VEUVE PORTAL._

Tout son effroyable égoïsme lui sortit dans un cri désolé:

«C'est un dévouement que je vais perdre là!...»

Ensuite il pensa à sa femme présente à cette agonie et qui
laissait signer tante Portal. Sa rancune ne fléchissait pas, ne
fléchirait probablement jamais; si elle avait voulu pourtant,
comme il eût recommencé l'existence à côté d'elle, revenu des
imprudentes folies, familial, honnête, presque austère. Et ne
songeant plus au mal qu'il avait fait, il lui reprochait sa dureté
comme une injustice.

Il passa la nuit à corriger les épreuves de son discours,
s'interrompant pour écrire des brouillons de lettres furieuses ou
ironiques, grondantes et sifflantes, à cette scélérate d'Alice
Bachellery. Méjean veillait aussi au secrétariat, rongé de
chagrin, cherchant l'oubli dans un travail acharné; et Numa, tenté
par ce voisinage, éprouvait un réel supplice de ne pouvoir lui
confier sa déception. Mais il eût fallu avouer qu'il était
retourné là-bas et le ridicule de son rôle.

Il n'y tint pas cependant; et au matin, comme son chef de cabinet
l'accompagnait à la gare, il lui laissa entre autres instructions
le soin de donner son congé à Lappara. «Oh! il s'y attend bien,
allez... Je l'ai pris en flagrant délit de la plus noire
ingratitude... Quand je pense comme j'avais été bon, jusqu'à
vouloir en faire...» Il s'arrêta court. N'allait-il pas raconter à
l'amoureux qu'il avait promis deux fois la main d'Hortense. Sans
plus s'expliquer, il déclara ne pas vouloir retrouver au ministère
un personnage aussi tristement immoral. Du reste, la duplicité du
monde l'écoeurait. Ingratitude, égoïsme. C'était à tout ficher là,
les honneurs, les affaires, à quitter Paris pour s'en aller
gardien de phare, sur un rocher sauvage, en pleine mer.

-- Vous avez mal dormi, mon cher patron... fit Méjean de son air
paisible.

-- Non, non... c'est comme je vous le dis... Paris me donne la
nausée...

Debout sur le perron du départ, il se retournait avec un geste de
dégoût vers la grande ville où la province déverse toutes ses
ambitions, ses convoitises, son trop-plein bouillonnant et
malpropre, et qu elle accuse ensuite de perversité et d'infection.
Il s'interrompit, pris d'un rire amer:

-- Croyez-vous qu'il s'acharne après moi, celui là!...

À l'angle de la rue de Lyon, sur une grande muraille grise percée
d'odieuses lucarnes, un piteux troubadour délavé par toutes les
humidités de l'hiver et les ordures d'une maison de pauvres,
montrait à la hauteur d'un second étage une hideuse bouillie de
bleu, de jaune, de vert, ou le geste du tambourinaire se dessinait
encore, prétentieux et vainqueur. Les affiches se succèdent vite
dans la réclame parisienne, l'une couvrant l'autre. Mais quand
elles ont ces dimensions énormes, toujours quelque bout dépasse;
et depuis quinze jours, aux quatre coins de Paris, le ministre
trouvait en face de tous ses regards un bras, une jambe, un bout
de toque ou de soulier à la poulaine qui le poursuivait, le
menaçait, comme dans cette légende provençale où la victime hachée
et dispersée crie encore sus au meurtrier de tous ses lambeaux
épars. Ici elle se dressait en entier; et le sinistre coloriage,
entrevu dans le matin frileux, condamné à subir sur place toutes
les souillures, avant de s'émietter, de s'effiloquer à un dernier
coup de vent, résumait bien la destinée du malheureux troubadour,
roulant pour jamais les bas-fonds de ce Paris qu'il ne pouvait
plus quitter, menant la farandole toujours recrue des déclassés,
des dépatriés et des fous, de ces affamés de gloire qu'attendent
l'hôpital, la fosse commune ou la table de dissection.

Roumestan monta en wagon, transi jusqu'aux os par cette apparition
et le froid de sa nuit blanche, grelottant à voir aux portières
les tristes perspectives du faubourg, ces ponts de fer en travers
des rues ruisselantes, ces hautes maisons, casernes de la misère,
aux fenêtres innombrables garnies de loques, ces figures du matin,
hâves, mornes, sordides, ces dos courbés, ces bras serrant les
poitrines pour cacher ou pour réchauffer, ces auberges à toutes
enseignes, cette forêt de cheminées d'usines crachant leurs fumées
rabattues puis les premiers vergers de la banlieue noirs de
terreau, le torchis des masures basses, les villas fermées au
milieu de leurs jardinets rétrécis par l'hiver, aux arbustes secs
comme le bois dégarni des kiosques et des treillages, plus loin
des routes défoncées de flaques où défilaient des bâches inondées,
un horizon couleur de rouille, des vols de corbeaux sur les champs
déserts.

Il ferma les yeux devant ce navrant hiver du nord que le sifflet
du chemin de fer traversait de longs appels de détresse; mais,
sous ses paupières closes, ses pensées ne furent pas plus riantes.
Si près de cette drôlesse, dont le lien tout en se dénouant lui
serrait encore le coeur, il songeait à ce qu'il avait fait pour
elle, à ce que l'entretien d'une étoile lui coûtait depuis six
mois. Tout est faux dans cette vie de théâtre, surtout le succès
qui ne vaut que ce qu'on l'achète. Frais de claque, billets au
contrôle, dîners, réceptions, cadeaux aux reporters, la publicité
sous toutes ses formes, et ces magnifiques bouquets devant
lesquels l'artiste rougit, s'émeut en chargeant ses bras, sa
poitrine nue, le satin de sa robe; et les ovations pendant les
tournées, les conduites à l'hôtel, les sérénades au balcon, ces
continuels excitants à la morne indifférence du public, tout cela
se paie et fort cher.

Pendant six mois, il avait tenu caisse ouverte, ne marchandant
jamais ses triomphes à la petite. Il assistait aux conférences
avec le chef de claque, les réclamiers des journaux, la marchande
de fleurs dont la chanteuse et sa mère rafistolaient trois fois
les bouquets sans le lui dire, en renouvelant les rubans; car il y
avait chez ces juives de Bordeaux une crasseuse rapacité, un amour
de l'expédient, qui les faisait rester à la maison des journées
entières couvertes de guenilles, en camisoles sur des jupes à
volants, aux pieds des vieux souliers de bal, et c'est ainsi que
Numa les trouvait le plus souvent, en train de jouer aux cartes et
de s'injurier comme dans une voiture de saltimbanques. Depuis
longtemps on ne se gênait plus avec lui. Il savait tous les trucs,
toutes les grimaces de la diva, sa grossièreté native de femme du
Midi maniérée et malpropre, et qu'elle avait dix ans de plus que
son âge des coulisses, et que pour fixer son éternel sourire en
arc d'amour elle s'endormait chaque soir les lèvres retroussées
aux coins et garnies de coralline...

Là-dessus il finit par s'endormir, lui aussi, mais pas la bouche
en arc, je vous jure, les traits tirés au contraire de dégoût, de
fatigue, tout le corps secoué aux heurts, aux ballottements, aux
sursauts métalliques d'un train rapide lancé à toute vapeur.

_Valeince!... Valeince!..._

Il rouvrit les yeux, comme un enfant que sa mère appelle. Déjà le
Midi commençait, le ciel se creusait d'abîmes bleus entre les
nuées que chassait le vent. Un rayon chauffait la vitre et de
maigres oliviers blanchissaient parmi des pins. Ce fut un
apaisement dans tout l'être sensitif du Méridional, un changement
de pôle pour ses idées. Il regrettait d'avoir été si dur envers
Lappara. Briser ainsi l'avenir de ce pauvre garçon, désoler toute
une famille, et pourquoi? «Une foutaise, allons!» comme disait
Bompard. Il n'y avait qu'une façon de réparer cela, d'enlever à
cette sortie du ministère son apparence de disgrâce: la croix. Et
le ministre se mit à rire à l'idée du nom de Lappara à
l'_Officiel_ avec cette mention: _services exceptionnels._ C'en
était bien un, après tout, que d'avoir délivré son chef de cette
liaison dégradante.

Orange!... Montélimar et son nougat!... Les voix vibraient,
soulignées de gestes vifs. Les garçons de buffet, marchands de
journaux, gardes-barrières se précipitaient, les yeux hors de la
tête. C'était bien un autre peuple que trente lieues plus haut; et
le Rhône, le large Rhône, vagué comme une mer, étincelait sous le
soleil dorant les remparts crénelés d'Avignon dont les cloches, en
branle depuis Rabelais, saluaient de leurs carillons clairs le
grand homme de la Provence. Numa s'attablait au buffet devant un
petit pain blanc, une croustade, une bouteille de ce vin de la
Nerte mûri entre les pierres, capable de donner l'accent des
garrigues même à un Parisien.

Mais où l'air natal le ragaillardit le mieux, ce fut lorsque ayant
quitté la grande ligne, à Tarascon, il prit place dans le petit
chemin de fer patriarcal à une seule voie, qui pénètre en pleine
Provence entre les branches de mûriers et d'oliviers, les panaches
de roseaux sauvages frôlant les portières. On chantait dans tous
les wagons, on s'arrêtait à chaque instant pour laisser passer un
troupeau, embarquer un retardataire, prendre un paquet
qu'apportait en courant un garçon de mas. Et c'était des saluts,
des causettes des gens du train avec les fermières en coiffes
d'Arles, au pas de leur porte ou savonnant sur la pierre du puits.
Aux stations, des cris, des bousculades, tout un village accouru
pour faire la conduite à un conscrit ou à une fille qui va à la
ville en condition.

-- Té! vé, sans adieu, mignote... sois bien bravette au moins!

On pleure, on s'embrasse, sans prendre garde à l'ermite mendiant
en cagoule qui marmonne son «pater» appuyé à la barrière, et
furieux de ne rien recevoir, s'éloigne en remontant sa besace:

-- Encore un «pater» de fichu!

Le propos est entendu, et les larmes séchées, tout le monde rit,
le frocard plus fort que les autres.

Blotti dans son coupé pour échapper aux ovations, Roumestan se
délectait à toute cette belle humeur, à la vue de ces faces
brunes, busquées, allumées de passion et d'ironie, de ces grands
garçons aux airs farauds, de ces _chato_ ambrées comme les grains
allongés du muscat et qui deviendraient en vieillissant ces mères-
grands, noires et desséchées par le soleil, secouant de la
poussière de tombe à chacun de leurs gestes ratatinés. Et _zou_!
Et allons! Et tous les en avant du monde! Il retrouvait là son
peuple, sa Provence mobile et nerveuse, race de grillons bruns,
toujours sur la porte et toujours chantant!

Lui-même en était bien le prototype, déjà guéri de son grand
désespoir du matin, de ses dégoûts, de son amour, balayés au
premier souille du mistral qui grondait fort dans la vallée du
Rhône, soulevant le train, l'empêchant d'avancer, chassant tout,
les arbres courbés dans une attitude de fuite, les Alpilles
reculées, le soleil secoué de brusques éclipses, tandis qu'au loin
la ville d'Aps, sous un rayon de lumière fouettée, groupait ses
monuments au pied de l'antique tour des Antonins, comme un
troupeau de boeufs se serre en pleine Camargue autour du plus
vieux taureau, pour faire tête au vent.

Et c'est au son de cette grandiose fanfare du mistral que Numa fit
son entrée en gare. Par un sentiment de délicatesse conforme au
sien, la famille avait tenu son arrivée secrète, pour éviter les
orphéons, bannières, députations solennelles. Seule, la tante
Portal l'attendait, pompeusement installée dans le fauteuil du
chef de gare, une chaufferette sous ses pieds. Dès qu'elle aperçut
son neveu, le visage rose de la grosse dame, épanoui dans son
repos, prit une expression désolée, se gonfla sous ses coques
blanches; et les bras tendus elle éclata en sanglots et en
lamentations:

-- _Aïe de nous_, quel malheur!... Une si jolie petite,
péchère!... Et si bravette!... si doucette qu'on se serait levé le
pain de la bouche pour elle...

-- Mon Dieu! C'est donc fini?... pensa Roumestan, revenu à la
réalité de son voyage.

La tante interrompit tout à coup son vocero pour dire froidement,
d'un ton dur, au domestique qui oubliait le chauffe-pieds:
«Ménicle, la banquette!» Puis elle reprit sur un diapason de
douleur frénétique le détail des vertus de demoiselle Le Quesnoy,
demandant à grands cris au ciel et à ses anges pourquoi ils ne
l'avaient pas prise à la place de cette enfant, secouant de ses
explosions gémissantes le bras de Numa sur lequel elle s'appuyait
pour gagner son vieux carrosse à petits pas de procession.

Sous les arbres dépouillés de l'avenue Berchère, dans un
tourbillon de branches et d'écorces sèches que jetait le mistral
en dure litière à l'illustre voyageur, les chevaux avançaient
lentement; et Ménicle, au tournant où les portefaix avaient
l'habitude de dételer, fut obligé de faire claquer son fouet
plusieurs fois, tellement ses bêtes semblaient surprises de cette
indifférence pour le grand homme. Roumestan, lui, ne songeait qu'à
l'horrible nouvelle qu'il venait d'apprendre; et tenant les deux
mains poupines de la tante qui continuait a s'éponger les yeux, il
demandait doucement:

-- Quand est-ce arrivé?

-- Quoi donc?

-- Quand est-elle morte, la pauvre petite?

Tante Portal bondit sur ses coussins empilés:

«Morte!... Bou Diou!... Qui t'a dit qu'elle était morte?...»

Tout de suite elle ajouta avec un grand soupir: «Seulement,
péchère, elle n'en a pas pour longtemps.»

Oh! non, pas pour bien longtemps. Maintenant elle ne se levait
plus, ne quittait plus les oreillers de dentelle où sa petite tête
amaigrie devenait de jour en jour méconnaissable, plaquée aux
joues d'un fard brûlant, les yeux, les narines, cernés de bleu.
Ses mains d'ivoire allongées sur la batiste des draps, près d'elle
un petit peigne, un miroir pour lisser de temps en temps ses beaux
cheveux bruns, elle restait des heures sans parler à cause de
l'enrouement douloureux de sa voix, le regard perdu vers les cimes
d'arbres, le ciel éblouissant du vieux jardin de la maison Portal.

Ce soir-là, son immobilité rêveuse durait depuis si longtemps,
sous les flammes du couchant qui empourprait la chambre, que sa
soeur s'inquiéta:

-- Est-ce que tu dors?

Hortense secoua la tête, comme pour chasser quelque chose:

-- Non, je ne dormais pas; et pourtant je rêvais... Je rêvais que
j'allais mourir. J'étais juste à la lisière de ce monde, penchée
vers l'autre, oh penchée à tomber... Je te voyais encore, et des
morceaux de ma chambre; mais j'étais déjà de l'autre côté, et ce
qui me frappait, c'était le silence de la vie, auprès de la grande
rumeur que faisaient les morts, un bruit de ruche, d'ailes
battantes, un grésillement de fourmilière, ce grondement que la
mer laisse au fond des gros coquillages. Comme si la mort était
peuplée, encombrée autrement que la vie... Et cela si intense,
qu'il me semblait que mes oreilles entendaient pour la première
fois, que je me découvrais un sens nouveau.

Elle parlait lentement de sa voix rauque et sifflante. Après un
silence, elle reprit avec tout ce que pouvait contenir d'entrain
l'instrument brisé, désolé:

-- Toujours ma tête qui voyage... Premier prix d'imagination,
Hortense Le Quesnoy, de Paris!

On entendit un sanglot, étouffé dans un bruit de porte.

-- Tu vois, dit Rosalie... c'est maman qui s'en va... tu lui fais
de la peine...

-- Exprès... tous les jours un peu... pour qu'elle en ait moins à
la fois, répondit tout bas la jeune fille. Par les grands
corridors du vieux logis provincial, le mistral galopait,
gémissait sous les portes, les secouait de coups furieux. Hortense
souriait:

-- Entends-tu?... Oh! j'aime ça... Il semble qu'on est loin...
dans des pays!... Pauvre chérie, ajouta-t-elle en prenant la main
de sa soeur et la portant d'un geste épuisé jusqu'à sa bouche,
quel mauvais tour je t'ai joué sans le vouloir... voilà ton petit
qui sera du Midi par ma faute... tu ne me le pardonnerais jamais,
_Franciote_.»

Dans la clameur du vent, un sifflet de locomotive vint jusqu'à
elle, la fit tressaillir.

«Ah! le train de sept heures...»

Comme tous les malades, tous les captifs, elle connaissait les
moindres bruits d'alentour, les mêlait à son existence immobile,
ainsi que l'horizon en face d'elle, les bois de pins, la vieille
tour romaine déchiquetée sur la côte. À partir de ce moment, elle
fut anxieuse, agitée, guettant la porte à laquelle une bonne parut
enfin...

«C'est bien...» dit Hortense vivement, souriant à la grande soeur
«Une minute, veux-tu?... je t'appellerai.»

Rosalie crut à une visite du prêtre apportant son latin de
paroisse et ses consolations terrifiantes. Elle descendit au
jardin, un enclos du Midi, sans fleurs, aux allées de buis, abrité
de hauts cyprès résistants. Depuis qu'elle était garde-malade,
c'est là qu'elle venait respirer, cacher ses larmes, détendre
toutes les concentrations nerveuses de sa douleur. Oh! qu'elle
comprenait bien maintenant la parole de sa mère.

«Il n'y a qu'un malheur irréparable, c'est la perte de ce qu on
aime.»

Ses autres chagrins, son bonheur de femme détruit, tout
disparaissait. Elle ne songeait qu'à cette chose horrible,
inévitable, plus proche de jour en jour... Était-ce l'heure, ce
soleil rouge et fuyant qui laissait le jardin dans l'ombre et
s'attardait aux vitres de la maison, ce vent lamentable soufflant
de haut, qu'on entendait sans le sortir? En ce moment elle
subissait une tristesse, une angoisse inexprimables. Hortense, son
Hortense!... plus qu'une soeur pour elle, presque une fille, ses
premières joies de maternité précoce... Les sanglots
l'étouffaient, sans larmes. Elle aurait voulu crier, appeler au
secours, mais qui? Le ciel, où regardent les désespérés, était si
haut, si loin, si froid, comme poli par l'ouragan. Un vol
d'oiseaux voyageurs s'y hâtait, dont on n'entendait pas les cris
ni les ailes au grincement de voiles. Comment une voix de terre
parviendrait-elle à ces profondeurs muettes, indifférentes?

Elle essaya pourtant, et la face tournée vers la lumière qui
montait, s'échappait au faite du vieux toit, elle pria celui qui
s'est plu à se cacher, à s'abriter de nos douleurs et de nos
plaintes, celui que les uns adorent de confiance, le front contre
terre, que d'autres cherchent éperdus, les bras épars, que
d'autres enfin menacent de leur poing en révolte, qu'ils nient
pour lui pardonner ses cruautés. Et ce blasphème, cette négation,
c'est encore de la prière...

On l'appelait de la maison. Elle accourut, toute frissonnante,
arrivée à cette peur anxieuse où le moindre bruit retentit
jusqu'au fond de l'être. D'un sourire, la malade l'attira près de
son lit, n'ayant plus de force ni de voix comme si elle venait de
parler longtemps.

«J'ai une grâce à te demander, ma chérie... Tu sais, cette grâce
dernière qu'on accorde au condamné à mort... Pardonne à ton mari.
Il a été bien méchant, indigne avec toi, mais sois indulgente,
retourne auprès de lui. Fais cela pour moi, ma grande soeur, pour
nos parents que ta séparation désole et qui vont avoir besoin
qu'on se serre contre eux, qu on les entoure de tendresse. Numa
est si vivant, il n'y a que lui pour les remonter un peu... C'est
fini, n'est-ce pas, tu pardonnes...»

Rosalie répondit: «Je te le promets...» Que valait ce sacrifice de
son orgueil, au prix du malheur irréparable?... Debout près du
lit, elle ferma les yeux une seconde, buvant ses larmes. Une main
qui tremblait se posa sur la sienne. Il était là, devant elle,
ému, piteux, tourmenté d'une effusion qu'il n'osait pas.

«Embrassez-vous!...» dit Hortense.

Rosalie approcha son front où Numa posait timidement les lèvres.

«Non, non... pas ça... à pleins bras, comme quand on s'aime...»

Il saisit sa femme, l'étreignit d'un long sanglot, pendant que
tombait la nuit dans la grande chambre, par pitié pour celle qui
les avait jetés sur le coeur l'un de l'autre. Ce fut sa dernière
manifestation de vie. Elle resta dès lors absorbée, distraite,
indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle, sans répondre
à ces désolations du départ, où il n'y a pas de réponse, gardant
sur son jeune visage cette expression de sourde et hautaine
rancune de ceux qui meurent trop tôt pour leur ardeur de vivre et
à qui les désillusions n'avaient pas dit leur dernier mot.

XX

UN BAPTÊME

Le grand jour, en Aps, c'est le lundi, le jour du marché.

Bien avant l'aube, les routes qui conduisent à la ville, ces
grands chemins déserts d'Arles et d'Avignon où la poussière a
l'aspect tranquille d'une tombée de neige, s'agitent au lent
grincement des charrettes, aux caquets des poules dans leurs
claires-voies, aux abois des chiens galopants, à ce ruissellement
d'averse que fait le passage d'un troupeau, avec la longue
roulière du berger qui se dresse portée par une houle bondissante.
Et les cris des bouviers haletant après leurs bêtes, le son mat
des coups de trique sur les flancs rugueux, des silhouettes
équestres armées de tridents à taureaux, tout cela s'engouffre à
tâtons sous les portails dont les créneaux festonnent le ciel
constellé, se répand sur le _Cours_ qui cerne la ville endormie
reprenant à cette heure son caractère de vieille cité romaine et
sarrasine, aux toits irréguliers, aux pointus moucharabiehs au-
dessus d'escaliers ébréchés et branlants. Ce grouillement confus
de gens et de bêtes somnolentes s'installe sans bruit entre les
troncs argentés des gros platanes, déborde sur la chaussée, jusque
dans les cours des maisons, remue des odeurs chaudes de litières,
des arômes d'herbes et de fruits mûrs. Puis au réveil, la ville se
trouve prise de partout par un marché immense, animé, bruyant,
comme si toute la Provence campagnarde, hommes et bestiaux, fruits
et semailles, s'était levée, rapprochée dans une inondation
nocturne.

C'est alors un merveilleux coup d'oeil de richesse rustique,
variant selon la saison. À des places désignées par un usage
immémorial, les oranges, les grenades, les coings dorés, les
sorbes, les melons verts et jaunes s'empilent aux éventaires, en
tas, en meules, par milliers; les pêches, figues, raisins
s'écrasent dans leurs paniers d'expédition, à côté des légumes en
sacs. Les moutons, les petits cabris, les porcs soyeux et roses
ont des airs ennuyés au bord des palissades de leurs parcs. Les
boeufs accouplés sous le joug marchent devant l'acheteur; les
taureaux, les naseaux fumants, tirent sur l'anneau de fer qui les
tient au mur. Et plus loin, des chevaux en quantité, des petits
chevaux de Camargue, arabes abâtardis, bondissent, mêlent leurs
crinières brunes, blanches ou rousses, arrivent à leur nom «Té!
Lucifer... Té! l'Estérel...» manger l'avoine dans la main des
gardiens, vrais gauchos des pampas bottés jusqu'à mi-jambes. Puis
les volailles deux par deux, les pattes liées et rouges, poules,
pintades, gisant aux pieds de leurs marchandes alignées, avec des
battements d'ailes à terre. Puis la poissonnerie, les anguilles
toutes vives sur le fenouil, les truites de la Sorgue et de la
Durance mêlant des écailles luisantes, des agonies couleur d'arc-
en-ciel. Enfin, tout au bout, dans une sèche forêt d'hiver, les
pelles de bois, fourches, râteaux, d'un blanc écorcé et neuf, se
dressant entre les charrues et les herses.

De l'autre côté du _Cours_, contre le rempart, les voitures
dételées alignent sur deux rangs leurs cerceaux, leurs bâches,
leurs hautes ridelles, leurs roues poudreuses; et dans l'espace
libre, la foule s'agite, circule avec peine, se bêle, discute et
marchande en divers accents, l'accent provençal, raffiné, maniéré,
qui veut des tours de tête et d'épaule, une mimique hardie; celui
du Languedoc plus dur, plus lourd, d'articulation presque
espagnole. De temps en temps ce remous de chapeaux de feutre, de
coiffes arlésiennes ou contadines, cette pénible circulation de
tout un peuple d'acheteurs et de vendeurs s'écarte devant les
appels d'une charrette retardataire, avançant au pas, à grand
effort.

La ville bourgeoise paraît peu, pleine de dédain pour cet
envahissement campagnard qui fait pourtant son originalité et sa
fortune. Du matin au soir les paysans parcourent les rues,
s'arrêtent aux boutiques, chez les bourreliers, les cordonniers,
les horlogers, contemplent les jacquemarts de la maison de ville,
les vitrines des magasins, éblouis par les dorures et les glaces
des cafés comme les bouviers de Théocrite devant le palais des
Ptolémées. Les uns sortent des pharmacies, chargés de paquets, de
grandes bouteilles; d'autres, toute une noce, entrent chez le
bijoutier pour choisir, après un rusé marchandage, les boucles à
longs pendants, la chaîne de cou de l'accordée. Et ces jupes
rudes, ces visages halés et sauvages, cet affairement avide font
songer à quelque ville de Vendée prise par les chouans, au temps
des grandes guerres.

Ce matin-là, le troisième lundi de février, l'animation était vive
et la foule compacte comme aux plus beaux jours de l'été, dont un
ciel sans nuage, doré d'un chaud soleil, pouvait donner
l'illusion. On parlait, on gesticulait par groupes; mais il
s'agissait moins d'achat ou de vente que d'un événement qui
suspendait le trafic, tournait tous les regards, toutes les têtes,
et l'oeil vaste des ruminants, et l'oreille inquiète des petits
chevaux camarguais vers l'église de Sainte-Perpétue. C'est que le
bruit venait de se répandre sur le marché, où il causait l'émoi
d'une hausse extraordinaire, que l'on baptisait aujourd'hui même
le garçon de Numa, ce petit Roumestan dont la naissance, trois
semaines auparavant, avait été accueillie par des transports de
joie en Aps et dans tout le Midi provençal.

Malheureusement, le baptême, retardé à cause du grand deuil de la
famille, devait, pour les mêmes motifs de convenance, garder un
caractère d'incognito; et sans quelques vieilles sorcières du pays
des Baux qui installent chaque lundi sur les degrés de Sainte-
Perpétue un petit marché d'herbes aromatiques, de simples séchés
et parfumés cueillis dans les Alpilles, la cérémonie aurait
probablement passé inaperçue. En voyant le carrosse de tante
Portal s'arrêter devant l'église, les vieilles revendeuses
donnèrent l'éveil aux marchandes d'_aïets_ qui se promènent un peu
partout, d'un bout à l'autre du Cours, les bras chargés de leurs
chapelets luisants. Les marchandes d'_aïets_ avertirent la
poissonnerie, et bientôt la petite rue qui mène à l'église déversa
sur la place toute la rumeur, toute l'agitation du marché. On se
pressait autour de Ménicle, droit à son siège, en grand deuil, le
crêpe au bras et au chapeau, et répondant aux interrogations par
un jeu muet et indifférent des épaules. Malgré tout, on
s'obstinait à attendre, et sous les bandes de calicot en travers
de la rue marchande, on s'empilait, on s'étouffait, les plus
hardis montés sur des bornes, tous les yeux fixés à la grand'porte
qui s'ouvrit enfin.

Ce fut un «Ah!» de feu d'artifice, triomphant, modulé, puis arrêté
net par la vue d'un grand vieux, vêtu de noir, bien navré, bien
lugubre pour un parrain, donnant le bras à madame Portal très
fière d'avoir servi de commère au premier président, leurs deux
noms accolés sur le registre paroissial, mais assombrie par son
deuil récent et les tristes impressions qu'elle venait de
retrouver dans cette église. Il y eut une déception de la foule à
l'aspect de ce couple sévère que suivait, tout en noir aussi et
ganté, le grand homme d'Aps transi par le désert et le froid de ce
baptême entre quatre cierges, sans autre musique que les
vagissements du petit à qui le latin du sacrement et l'eau
lustrale sur son tendre petit cervelet d'oiseau déplumé avaient
causé la plus désagréable impression. Mais l'apparition d'une
plantureuse nourrice, large, lourde, enrubannée comme un prix des
comices agricoles, et l'étincelant petit paquet de dentelles et de
broderies blanches qu'elle portait en sautoir, dissipèrent cette
tristesse des spectateurs, soulevèrent un nouveau cri de fusée
montante, une allégresse éparpillée en mille exclamations
enthousiastes.

-- _Lou vaqui_... le voilà... vé! vé!

Surpris, ébloui, clignant sous le soleil, Roumestan s'arrêta une
minute sur le haut perron, à regarder ces faces moricaudes, ce
moutonnement serré d'un troupeau noir d'où montait vers lui une
tendresse folle; et quoique fait aux ovations, il eut là une des
émotions les plus vives de son existence d'homme public, une
ivresse orgueilleuse qu'ennoblissait un sentiment de paternité
tout neuf et déjà très vibrant. Il allait parler, puis songea que
ce n était pas l'endroit sur ce parvis.

-- Montez, nourrice..., dit-il à la paisible Bourguignonne dont
les yeux de vache laitière s'ouvraient éperdument, et pendant
qu'elle s'engouffrait avec son fardeau léger dans le carrosse, il
recommanda à Ménicle de rentrer vite, par la traverse. Mais une
clameur immense lui répondit:

-- Non, non... le grand tour... le grand tour.

C'était le marché à faire dans toute sa longueur.

-- Va pour le grand tour! dit Roumestan après avoir consulté du
regard son beau-père à qui il eût voulu éviter ce joyeux train; et
la voiture s'ébranlant, aux craquements lourds de son antique
carcasse, s'engagea dans la rue, sur le Cours, au milieu des
vivats de la foule qui se montait à ses propres cris, arrivait à
un délire d'enthousiasme, entravait à tout moment les chevaux et
les roues. Les glaces baissées, on allait au pas, parmi ces
acclamations, ces chapeaux levés, ces mouchoirs qui s'agitaient,
et ces odeurs, ces haleines chaudes du marché dégagées au passage.
Les femmes avançaient leurs têtes ardentes, bronzées, jusque dans
la voiture, et rien que pour avoir vu le béguin du petit
s'exclamaient:

-- _Diou! lou bèu drôle!..._ Dieu! le bel enfant!

-- Il semble son père, _qué_!...

-- Déjà son nez Bourbon et ses bonnes manières...

-- Fais-la voir, ma mie, fais-la voir ta belle face d'homme.

-- Il est joli comme un oeuf...

-- On le boirait dans un verre d'eau...

-- Té! mon trésor...

-- Mon perdreau...

-- Mon agnelet...

-- Mon pintadon...

-- Ma perle fine...

Et elles l'enveloppaient, le léchaient de la flamme brune de leurs
yeux. Lui, l'enfant d'un mois, n'était pas effrayé du tout.
Réveillé par ce vacarme, appuyé sur le coussin aux noeuds roses,
il regardait de ses yeux de chat, la pupille dilatée et fixe, avec
deux gouttes de lait au coin des lèvres, et restait calme,
visiblement heureux de ces apparitions de têtes aux portières, de
ces clameurs grandissantes où se mêlaient bientôt les bêlements,
mugissements, piaillements des bêtes prises d'une nerveuse
imitation, formidable tutti de cous tendus, de bouches ouvertes,
de gueules bées à la gloire de Roumestan et de sa progéniture.
Alors même, et tandis que tous dans la voiture tenaient à deux
mains leurs oreilles fracassées, le petit homme demeurait
impassible, et son sang-froid déridait jusqu'au vieux président
qui disait: «Si celui-là n'est pas né pour le forum!...»

Ils espéraient en être quittes en sortant du marché, mais la foule
les suivit, s'accroissant à mesure des tisserands du Chemin-Neuf,
des ourdisseuses par bandes, des portefaix de l'avenue Berchère.
Les marchands accouraient au pas des boutiques, le balcon du
cercle des Blancs se chargeait de monde, et bientôt les orphéons à
bannières débouchaient de toutes les rues, entonnant des choeurs,
des fanfares, comme à une arrivée de Numa, avec quelque chose de
plus gai, d'improvisé, en dehors du festival habituel.

Dans la plus belle chambre de la maison Portal, dont les boiseries
blanches, les soies flammées dataient d'un siècle, Rosalie,
étendue sur une chaise longue, laissant aller son regard du
berceau vide à la rue déserte et ensoleillée, s'impatientait à
attendre le retour de son enfant. Sur ses traits fins, exsangues,
creusés de fatigue et de larmes, où se montrait pourtant comme un
apaisement heureux, on pouvait lire l'histoire de son existence
pendant ces derniers mois, inquiétudes, déchirements, sa rupture
avec Numa, la mort de son Hortense, et à la fin la naissance de
l'enfant qui emportait tout. Quand ce grand bonheur lui était
venu, elle n'y comptait plus, brisée par tant de coups, se croyant
incapable de donner la vie. Aux derniers jours elle s'imaginait
même ne plus sentir les soubresauts impatients du petit être
emprisonné; et le berceau, la layette toute prête, elle les
cachait par une crainte superstitieuse, avertissant seulement
l'Anglaise qui la servait: «Si l'on vous demande des vêtements
d'enfant, vous saurez où les prendre.»

S'abandonner sur un lit de torture, les yeux clos, les dents
serrées, pendant de longues heures coupées toutes les cinq minutes
d'un cri déchirant et qui force, subir son destin de victime dont
toutes les joies doivent être chèrement payées, ce n'est rien
quand l'espoir est au bout; mais avec l'attente d'une désillusion
suprême, dernière douleur où les plaintes presque animales de la
femme se mêleront aux sanglots de la maternité déçue, quel
épouvantable martyre! À demi tuée, sanglante, du fond de son
anéantissement elle répétait: «Il est mort... il est mort...»
lorsqu'elle entendit cet essai de voix, cette respiration criée,
cet appel à la lumière, de l'enfant qui naît. Elle y répondit, oh!
de quelle tendresse débordante:

«Mon petit!...»

Il vivait. On le lui apporta. C'était à elle ce petit être au
souffle court, ébloui, éperdu, presque aveugle; cette chose en
chair la rattachait à l'existence, et rien que de l'appuyer contre
elle, toute la fièvre de son corps se noyait dans une sensation de
fraîcheur réconfortante. Plus de deuil, plus de misère! Son
enfant, son garçon, ce désir, ce regret qu'elle avait dix ans
enduré, qui lui brûlait les yeux de larmes, dès qu'elle regardait
les enfants des autres, ce petit qu'elle avait embrassé d'avance
sur tant de mignonnes joues roses! Il était là et lui causait un
ravissement nouveau, une surprise, chaque fois que de son lit elle
se penchait vers le berceau, écartait les mousselines sur le
sommeil à peine entendu, les poses frileuses et recroquevillées du
nouveau-né. Elle le voulait toujours près d'elle. Quand il
sortait, elle s'inquiétait, comptait les minutes, mais jamais avec
tant d'angoisse que ce matin du baptême.

«Quelle heure est-il?... demandait-elle à chaque instant... Comme
ils tardent!... Dieu! que c'est long...»

Madame Le Quesnoy, restée près de sa fille, la rassurait, elle-
même un peu tourmentée, car ce petit-fils, le premier, l'unique,
tenait bien fort au coeur des grands-parents, éclairait leur deuil
d'une espérance.

Une rumeur lointaine qui se rapprochait en grondant redoubla
l'inquiétude des deux femmes.

On va voir, on écoute. Des chants, des détonations, des clameurs,
des cloches en branle. Et tout à coup l'Anglaise qui regardait
dehors:

-- Madame, c'est le baptême!

C'était le baptême, ce tumulte d'émeute, ces hurlements de
cannibales autour du poteau de guerre.

-- Oh! ce Midi... ce Midi!... répétait la jeune mère épouvantée.
Elle tremblait qu'on lui étouffât son petit dans la bagarre.

Mais non. Le voici, bien vivant, superbe, remuant ses petits bras
courts, les yeux tout grands, dans la longue robe de baptême dont
Rosalie a brodé les festons, cousu les dentelles elle-même, la
robe de l'autre; et ce sont ses deux garçons en un, le mort et le
vivant, qu'elle possède à cette heure.

-- Il n'a pas fait un cri, ni tété une fois de toute la route
affirme tante Portal qui raconte à sa manière imagée le triomphant
tour de ville, pendant que les portes battent dans le vieil hôtel
redevenu la maison aux ovations, que les domestiques courent sous
le porche où l'on sert de la «gazeuse» aux musiciens. Des fanfares
éclatent, les vitres tremblent. Les vieux Le Quesnoy sont
descendus dans le jardin loin de cette joie qui les navre; et
comme Roumestan va parler au balcon, tante Portal, l'Anglaise
Polly passent vite dans le salon, pour l'entendre.

-- Si Madame voulait ben tenir le petit! demande la Nounou
curieuse comme une sauvage, et Rosalie est tout heureuse de rester
seule, son enfant sur les genoux. De sa fenêtre elle voit
étinceler les bannières dans le vent, la foule serrée, tendue à la
parole de son grand homme. Des mots du discours lui arrivent par
échappées; mais elle entend surtout le timbre de cette voix
prenante, émouvante, et un frisson douloureux lui passe au
souvenir de tout le mal qui lui est venu de cette éloquence habile
à mentir et à duper.

À présent, c'est fini; elle se sent à l'abri des déceptions et des
blessures. Elle a un enfant. Cela résume tout son bonheur, tout
son rêve. Et se faisant un bouclier de la chère petite créature
qu'elle serre en travers de sa poitrine, elle l'interroge tout
bas, de tout près, comme si elle cherchait une réponse ou une
ressemblance dans l'ébauche de cette petite figure informe, ces
minces linéaments qui semblent creusés par une caresse dans de la
cire et marquent déjà une bouche sensuelle, violente, un nez
courbé pour l'aventure, un menton douillet et carré.

«Est-ce que tu seras un menteur, toi aussi? Est-ce que tu passeras
ta vie à trahir les autres et toi-même, à briser les coeurs naïfs
qui n'auront fait d'autre mal que de te croire et de t'aimer?...
Est-ce que tu auras l'inconstance légère et cruelle, prenant la
vie en virtuose, en chanteur de cavatines? Est-ce que tu feras le
trafic des mots, sans t'inquiéter de leur valeur, de leur accord
avec ta pensée, pourvu qu'ils brillent et qu'ils sonnent?»

Et la bouche en baiser sur cette petite oreille qu'entourent des
cheveux follets:

«Est-ce que tu seras un Roumestan, dis?»

Sur le balcon, l'orateur s'exaltait, arrivait aux grandes
effusions dont on n'entendait que les départs accentués à la
méridionale, «Mon âme... Mon sang... Morale... Religion...
Patrie...» soulignés par les hurrahs de cet auditoire fait à son
image, qu'il résumait, dans ses qualités et dans ses vices, un
Midi effervescent, mobile, tumultueux comme une mer aux flots
multiples dont chacun le reflétait.

Il y eut un dernier vivat, puis on entendit la foule s'écouler
lentement. Roumestan entra dans la chambre en s'épongeant le
front, et grisé de son triomphe, chaud de cette inépuisable
tendresse de tout un peuple, s'approcha de sa femme, l'embrassa
avec une effusion sincère. Il se sentait bon pour elle, tendre
comme au premier jour, sans remords comme sans rancune.

-- Bé?... Crois-tu qu'on le fête, monsieur ton fils!

À genoux devant le canapé, le grand homme d'Aps jouait avec son
enfant, cherchait ces petits doigts qui s'accrochent à tout, ces
petits pieds battant le vide. Rosalie le regardait, un pli au
front, essayant de définir cette nature contradictoire,
insaisissable. Puis vivement, comme si elle avait trouvé:

-- Numa, quel est ce proverbe de chez vous que tante Portal disait
l'autre jour?... _Joie de rue_... Quoi donc?...

-- Ah! oui... _Gau de carriero_, _doulo d'oustau_... Joie de rue,
douleur de maison.

-- C'est cela, dit-elle avec une expression profonde.

Et laissant tomber les mots un à un comme des pierres dans un
abîme, elle répéta lentement, en y mettant la plainte de sa vie,
ce proverbe où toute une race s'est peinte et formulée:

-- Joie de rue, douleur de maison...

FIN



     [1] Oh! ce Numa, tout de même!
     [2] Je vais donner de l'avoine au cheval.





End of the Project Gutenberg EBook of Numa Roumestan, by Alphonse Daudet

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

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effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
[email protected].  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     [email protected]

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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*** END: FULL LICENSE ***