The Project Gutenberg eBook of La pédagogie d'un saint
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Title: La pédagogie d'un saint
Author: Augustin Auffray
Release date: January 16, 2026 [eBook #77712]
Language: French
Original publication: Lyon: Emmanuel Vitte, 1930
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÉDAGOGIE D'UN SAINT ***
A. Auffray
La Pédagogie
d’un Saint
Du pédagogue il n’avait que l’indispensable
Du pion il n’avait absolument rien
Du père il avait absolument tout.
E. Vitte Éditeur
Lyon Paris
DU MÊME AUTEUR:
Une page de vie cachée du Paris catholique, volume in-8º
coquille, copieusement illustré 3 50
Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
Une Offensive de Charité, volume in-16 de 160 pages, 3e mille 4 50
Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe).
En pleine brousse équatoriale, volume in-8º abondamment et
richement illustré. 5e mille 12 »
(Ouvrage couronné par l’Académie Française.)
Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco,
rue de Bagneux, Paris (VIe).
Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent. Conférence
donnée à Turin en faveur de l’_Œuvre de réhabilitation des
mineures_ (épuisé).
Un éducateur des enfants du peuple: le Salésien, brochure in-16
de 28 pages 1 25
Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco,
14, rue de Bagneux, Paris (VIe).
Le Bienheureux Don Bosco, volume in-8º carré de xxiv-560 pages
avec portrait.
Deuxième édition; tirage 30.000 ex. Prix: 20 francs.
Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
* * * * *
Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco, in-8º tellière,
sous presse.
Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris.
A. AUFFRAY
La Pédagogie
d’un Saint
LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE
LYON (IIe) PARIS (VIe).
3, place Bellecour, 3 10, rue Jean-Bart, 10
1930
Cum permissione Superiorum,
Augustæ TAURMORUM,
26 aprilis 1930:
Bartholomœus FASCIE.
IMPRIMATUR:
Lugduni, 1 maii 1930,
J. GRANGER,
v. g.
Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation réservés pour
tous pays.
Copyright by Emmanuel Vitte, 1930.
DÉCLARATION
Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons que les
titres attribués dans cette biographie au Bienheureux Don Bosco ne
reposent que sur un témoignage humain. En aucune manière nous ne
prétendons prévenir, à leur sujet, les décisions infaillibles de notre
Sainte Mère l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les
fils humblement soumis.
INTRODUCTION
Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des
autels Don Bosco.
A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va
de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des
œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car,
émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a
joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et
bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et
serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de
Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet
homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine
désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à
peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de
cet apôtre moderne était captivante.
[1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte,
3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs.
Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur.
Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint
Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre
Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont
dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments
et les vouloirs du Christ.
Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement
et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a
travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la
jeunesse[2]._»
[2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum
familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita
consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16
décembre 1929.)
Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il
mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put
l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection,
l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les
cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis,
éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il
ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise
et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine
sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes
lignes.
* * * * *
A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais
insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit
mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en
l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il
doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De
professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants
seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée.
Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas
du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite,
louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système
d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter,
s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est
nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation;
mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais
nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le
surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante
tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui
fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des
matières réfractaires à l’assimilation.
C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la
chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur
salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie
il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un
frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de
l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à
celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la
confiance, à l’abandon.
Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit,
avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance.
Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le
cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment?
En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant
surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant
les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le
Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en
développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en
sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient
aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières
traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on
l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans
confiance, pas d’éducation._
Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève,
quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de
commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors,
doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde
surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et
surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources
de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la
Sainte Vierge_.
Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine,
puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le
courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne.
Voilà le terme de cette éducation.
Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors
le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs,
la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel
de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger
au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu.
Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier
souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge
Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son
âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante,
aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la
conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une
formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement
l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout.
* * * * *
Était-il si neuf ce système?
Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne
directe.
Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à
travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des
maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En
recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par
les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout
de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble,
un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie
chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses
contemporains, il a pris figure de précurseur.
En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la
page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses
brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du
loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses
unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie.
Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où
le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La
Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche
pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune
du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle
supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...»
* * * * *
Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de
l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre
apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son
estampille.
Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat,
se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin
contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils
sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces
vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs,
inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre
les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là.
Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer
l’attention des professionnels en éducation sur cette forme
d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur
ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain,
comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le
_système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de
sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au
moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre
siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et
elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la
qualité de sa méthode.
Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne
détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle
n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc
raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de
bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau,
des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir
du coin de l’œil.
Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher
d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que
l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les
voûtes de la Basilique Vaticane.
* * * * *
Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami
de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il
pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints,
apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la
Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les
soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune
Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de
son bon Maître.
Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon,
nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant,
sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à
l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son
ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des
ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes,
il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim
eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la
saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du
troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien:
«Eh bien, vous savez, j’ai deviné.
--Quoi donc?
--Le ressort secret de votre éducation.
--Ah bah! J’en doute.
--Si, si.
--Voyons un peu.
--Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.»
Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui
avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et
nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation.
De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard
septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux
avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber
de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma
pédagogie, disait-il, est fille de l’amour.
Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici!
Vous intéressera-t-elle? Je l’espère.
Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite.
Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le
demande à Dieu.
A. A.
I
Un grand éducateur
Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme
éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode.
La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son
existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante
des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné
son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la
jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement
déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec
succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille,
parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le
spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on
s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses
maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans
une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la
veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur,
porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude
distante du clergé de son temps.
A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie
d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système
d’éducation.
* * * * *
Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_,
d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A
deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la
famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons.
Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné,
Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le
second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout
imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du
foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement.
Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais
possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio
deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner
sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation
que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la
douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui
s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec
un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la
sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de
violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des
flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que
de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie
douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne
frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait
de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les
yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de
certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les
tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle
souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur
passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se
faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême
de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois
petits chrétiens la faisait arriver à ses fins.
Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude
de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa
mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il
se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de
souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il
essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir,
la formatrice de sa pensée.
* * * * *
A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son
apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui
dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui
gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups.
Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de
poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas
de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur
amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la
même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître.
Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.»
Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain
matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien
de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne
sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et,
sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher
d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta
d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait
si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?»
C’est elle qui avait deviné.
* * * * *
Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes
féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait
fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres,
sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde
lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait
mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes
personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se
muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les
honneurs d’une seconde édition.
Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de
se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il
reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il
réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le
catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles
histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet
embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que
celui de la bourgade paternelle.
Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des
environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement
de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società
dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise
conversation, et le second, une franche gaîté.
La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant,
d’adolescent, de jeune homme.
«Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère.
--Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au
sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer;
je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le
salut de leur âme.»
* * * * *
Si je puis arriver au sacerdoce!
Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part,
l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux
événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait
se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait
alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles
fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses
études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension
d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer
successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon
confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le
préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles
professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant
les éléments de chacun de ces métiers.
Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq
ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement
de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner
ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait
alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à
son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour
sa tâche de futur éducateur.
Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune
séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de
mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur
de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement
impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus
maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales.
Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de
séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les
rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient
alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des
membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance,
il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader
que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait
trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la
maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée,
et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des
passions. «Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses
Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la
soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître
intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal.»
* * * * *
Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux
Cafasso, son confesseur, au _Convitto Ecclesiastico_ de Turin. Cette
institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du
diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de
casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres
expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal:
offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans
les paroisses, etc., etc.
C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut
l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la
plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une
capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de
la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés
par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart,
apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait,
presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des
sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de
travailleurs que celle-là; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux
abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains
vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants
oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité.
Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y
découvrait un spectacle aussi navrant: des familles de huit, dix, douze
personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air
empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien
de vices! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un
beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre
maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don
Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux
de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de
tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici
l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la _Petite Maison de
la Divine Providence_, immense hôpital fondé par le Bienheureux
Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies,
filles de l’inconduite.
Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans
guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une
société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses
devoirs! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers
quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes
de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents
insouciants ou impuissants: dans un coin on se battait, dans un autre on
polissonnait; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro; des
blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos
malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau! Raccourci
douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse! Le prêtre
s’approchait des groupes, mais sans succès: à le voir venir à eux, les
uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait
imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste,
triste; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène,
il la connaissait, dans ses moindres détails: il l’avait déjà aperçue,
et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors:
maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là: au
dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand,
guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et
de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette
heure de consolation ne sonnera pas? pensait l’abbé. Et il s’en
retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter.
* * * * *
Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte
Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la
sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements
pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très
recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans,
pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait,
avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois,
cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble
imposant et sévère.
«Que fais-tu là? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu
pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et
sers la messe.
--Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent.
--Alors pourquoi es-tu entré ici? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements
comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux? File au plus vite!»
Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au
malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne
devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours
poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par
où il était entré, sortit dans la rue.
«Pourquoi battre ainsi cet enfant? dit Don Bosco au sacristain qui
rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon
d’agir.
--Mais aussi que faisait-il dans la sacristie?
--Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis.
--Votre ami, ce polisson-là!
--Parfaitement; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon
ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en
dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit
pas être loin, j’ai à lui parler.»
Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore
tremblante.
«Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de
mal. Comment t’appelles-tu?
--Barthélemy Garelli.
--De quel pays es-tu?
--D’Asti.
--Quel est ton métier?
--Maçon.
--Tu as encore ton père?
--Non: il est mort.
--Ta mère?
--Morte aussi.
--Quel est ton âge?
--Seize ans.
--Sais-tu lire? Écrire?
--Ni l’un, ni l’autre.
--Chanter? Siffler?»
L’enfant se mit à rire: c’était fini, la glace était rompue; l’amitié
naissait.
--Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion?
--Pas encore.
--T’es-tu confessé quelquefois?
--Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit.
--Dis-tu tes prières, le matin et le soir?
--Je les ai oubliées.
--Vas-tu à la messe le dimanche?
--Ça oui, presque toujours.
--Vas-tu au catéchisme?
--Je n’ose pas.
--Pourquoi?
--Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage.
Alors, vous comprenez...
--Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu?
--Bien volontiers.
--Quand veux-tu que nous commencions?
--Quand vous voudrez.
--Ce soir?
--Ce soir.
--Et pourquoi pas tout à l’heure?
--Si vous voulez.
--Hé bien, je vais dire ma messe maintenant: tu y assisteras, et, après,
nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme.»
Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait
dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première
leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer
près d’un demi-siècle! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande
chose allait naître là, à deux pas du tabernacle: il se mit à genoux et
récita, tout seul évidemment, un _Ave Maria_, un simple _Ave Maria_ pour
que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide
de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les
humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le
sentiment que son œuvre d’apôtre commençait.
«Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy?» demanda d’abord
l’abbé.
L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix! Qu’est-ce
que cela pouvait bien être?--Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce
premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère! Ainsi,
dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des
adolescents qui ignorent tout de leur baptême! Quelle misère et quelle
honte! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui
apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait
dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée,
instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de
larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle
suscite, fait mériter le Paradis.
Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus:
l’enfant partit sachant faire le signe de la croix.
«Tu reviendras, Barthélemy?
--Pour sûr!
--Alors ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai
quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser.»
Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et
deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple,
affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un
dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon,
découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre,
quelques apprentis maçons qui sommeillaient. «Que faites-vous là, mes
amis? interrogea-t-il.--Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le
plus hardi; ce prêtre ne parle pas pour nous: alors, vous
voyez...--Suivez-moi», dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada
de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela
faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et
attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils
dépassaient la centaine.
Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui
revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage
était fondé: _l’apôtre_ était lancé. Pendant près de cinq ans il
endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande
d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe; mais
enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un
hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent.
Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses
multiples ramifications: cours du soir, internats, écoles
professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie
ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier.
Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra
s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée,
celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de
Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour
laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance.
* * * * *
Cette mission, quelle était-elle?
Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul?
Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco
que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à
l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela.
Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son
peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier,
d’un d’Halluin, d’un Timon-David?
Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était
encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une
méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours,
à conquérir pleinement la jeunesse au Christ.
Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son
sens inné de l’éducation? Non: de cela il se défendit toujours. Deux ans
avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire
de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret
de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de
l’excellent supérieur, il avait répondu: «C’est grâce à la crainte de
Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce
que je veux.»--«Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu
n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre?
Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que
j’en fasse profiter mes séminaristes.» «Mon système! Mon système! allait
répétant le Bienheureux, en pliant la lettre; mais si je ne le connais
pas moi-même! Je n’ai eu qu’un mérite: aller de l’avant selon
l’inspiration du Seigneur et des circonstances.»
Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne
songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien,
en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience,
mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa
toujours de le composer.
A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière
d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et
pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de
novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel: à quoi tient
cette renommée?
A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur
tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la _méthode
préventive_ en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la
_méthode répressive_, était la seule qui pouvait, à l’heure présente,
prétendre à un vrai succès: et par succès il entendait, non pas le
spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la
transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce.
Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le
Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de
lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut
dire, dans son vivant enseignement[3].
[3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude
magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des
Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable
travail: _Del metodo educativo di Don Bosco_.
De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les
collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant: «Reste
tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon
voici ce qui t’attend.» Dans ce système, le tout de l’éducation n’est
pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur--facilement identifié
avec l’immobilité et le silence--profondément respecté, voire idolâtré.
De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le
souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don
Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement
autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à
peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il
arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada
ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est
pas encore pleinement gagnée; tout de même le nombre des éducateurs
grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques.
A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de
doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars
un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le
détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était
plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le
maître comme chez l’élève; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui
exprimait un des côtés de la méthode; ailleurs, de timides efforts
étaient tentés pour s’engager dans cette voie: nulle part la théorie
n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et
principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de
bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant
comme double base solide la raison et la foi.
Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à
l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers
toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un
pédagogue, c’est un éducateur; il n’échafaude pas des théories, il
enseigne par l’exemple; il apprend à ses disciples non la science
pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il
vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était
d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples.
Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui
demandaient quelques directives, il répondait: «Faites comme vous avez
vu faire Don Bosco.» Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir
d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème,
et concluait d’un air serein: «Vous avez compris maintenant comment il
faut faire.» Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former
ses disciples, il disait: «Je jette le toutou à l’eau, pour lui
apprendre à nager.»
* * * * *
Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des
cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé?
Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il
avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci
dessinateurs, ceux-là mathématiciens; lui était né éducateur. En lui
confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa
vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène
de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous
voudrions nous servir d’un terme moins fort: il n’y en a pas. Il lui
suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher.
Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le
cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui
répétait son grand principe:
«Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas
sa confiance, son amour!
--Mais comment les gagner? interrogeait le Cardinal.
--En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant
tous les obstacles qui les tiennent à distance.
--Et comment faire pour les approcher de nous?
--En nous approchant d’eux, Éminence; en essayant de nous plier à leurs
goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la
théorie nous passions à la pratique? Dites-moi à quel endroit de Rome
trouver une belle troupe d’enfants?
--Place des Thermes, ou place du Peuple.
--Eh bien, allons place du Peuple.»
On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple.
Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation,
l’œil à la portière.
Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en
approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense
l’Éminence derrière sa vitre.
Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté,
avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après
quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur
fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école,
leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les
plus sauvages «rappliquent». Alors Don Bosco: «Allons, mes petits,
reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler.» Et, la soutane
légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu
banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens
flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot
aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si
parfois ils prient et s’ils se confessent.
Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir; mais il ne veut
pas faire trop attendre le Cardinal qui observe; l’épreuve a été
suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure
par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur,
jusqu’à la voiture; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de
petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco.
«Vous avez vu?», dit alors l’homme de Dieu au Cardinal.
Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques
minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en
était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe
d’enfants.
Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son
esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de
vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira
sans cesse.
A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas
ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas
garde au désarroi de sa jeunesse: «Un éducateur, pensait-il déjà, doit
se mêler à toute la vie de ses élèves.»
Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer
parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage
dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il
consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita! Très
probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être
Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la
moelle de leur doctrine.
Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui
tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences
malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier
d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs
impairs, leurs fautes même; il avait commencé le premier à le faire.
Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme
d’éducateur _sut prendre le vent_, et dans un siècle aussi rebelle à
toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la
raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments
contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa
pensée pédagogique prit corps.
* * * * *
Quels fruits a produits l’application de ce _système_? Plus d’un
sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le
condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à
l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle
impuissante à former des hommes et des chrétiens.
Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a
pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces
enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit.
Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une
certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière
les idées nouvelles? Douze. Douze sur cinq cents! Et au plus beau temps
de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient
des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples,
le P. Francesia, qui parlait de «ces pauvres dévoyés se refusant
obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de
Dieu»? Il y a aussi un songe curieux, dit le «Songe de la roue», où, à
travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au
Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit
qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent;
d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme
esclave de ses propres caprices; au cœur de quelques-uns grouille un nid
de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent; ceux-ci sont
complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien,
et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession
ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques
continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice
triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au
spectacle; une plainte jaillit de ses lèvres: «Mais ils sont donc
perdus, ces malheureux! Est-ce possible? Au lendemain d’une retraite! A
quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils? Ah! si je
m’attendais à cela!»
Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux
montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la
plaine.
«Vois-tu cette multitude? dit-il.
--Oui. Qui sont-ils?
--Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des
autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci.»
L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire
Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des
jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un
Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant
plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République
Argentine, demandait au Bienheureux:
«Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint
Louis?
--C’est très vrai.
--Vous pourriez m’en citer?
--Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore.»
Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien.
L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal
cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres.
Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes
religieux, Don Bosco leur fit cette confidence: «Je vous assure que nous
aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que
Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je
ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne
reconnaisse un jour sa sainteté.» On sait que l’événement est bien près
de s’accomplir.
Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait
de dons spéciaux, il eut cet aveu: «Il y a dans ces murs une âme d’une
pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui
Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire
avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de
façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la
Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de
même quand j’ai besoin de quelque faveur.»
Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de
cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire: «Elle réussit
dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper
à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle; elle les
rend moins dangereux.»
Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre
Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un
jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison
de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions:
Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité
de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et
l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la
refusa avec cette raison: «Je connais Don Bosco, il est capable de faire
des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme
cela.»
Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole
de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée:
«Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner.» La répression
est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour
prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse,
toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en
cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout
à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que
parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail
constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie
pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que
l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de
se voir obéi par un amour reconnaissant.
II
Le système préventif en éducation
Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et préventive.--Quatre
avantages découlant de cette dernière.--Deux tableaux de la vie de
collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre des punitions: principe
général dont elles doivent s’inspirer, caractères qu’elles doivent
revêtir.--L’esprit de famille à réaliser: idéal fixé à cette éducation.
Quand, au milieu d’une conversation sur les idées pédagogiques des
éducateurs modernes, le nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco viennent
à être évoqués, il se rencontre toujours quelque esprit mieux informé
qui se charge de ramasser en un mot les théories d’éducation du grand
apôtre de la jeunesse: «Ah oui! Don Bosco, vous savez, le système
préventif», lance-t-il triomphant. Le système préventif! Et voilà! On
croit avoir tout dit de ce remarquable corps de doctrine pédagogique
élaboré au cours d’un demi-siècle d’exercices pratiques, quand on a
prononcé d’un petit air léger ces sept syllabes!
Certes, le système préventif occupe le centre des constructions
pédagogiques du saint; mais, tout de même, il faut bien le constater, il
ne forme que la partie négative de son œuvre. Sur cette base solide
s’élève tout un édifice d’idées hardies, d’apparence neuve, conformes
cependant au plus pur enseignement de l’Évangile.
En six chapitres bien nets, nous allons avoir le plaisir de les analyser
devant nos lecteurs. Mais, auparavant, au seuil de cet exposé, nous
tenons à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce fameux
_système préventif_ dont beaucoup parlent sans trop le connaître.
* * * * *
il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate le Bienheureux Don
Bosco. L’une très connue, toujours très répandue, ayant la vie
terriblement dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le délit à
peine commis, selon un tarif de punitions préétabli. «Reste tranquille,
ne trouble pas la discipline extérieure, semble dire l’éducateur dans ce
système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend.» Don Bosco note
finement que ces procédés fleurissent, et même s’imposent dans les
casernes et auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine raison.
Tout autre est le second système. Il ne part plus de la préoccupation
d’obtenir de force, par la crainte du châtiment, un ordre propice à la
tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline, et à l’œuvre
d’éducation, mais de l’idée qu’il faut à tout prix éviter l’offense à
Dieu. «A quoi bon châtier après coup un désordre, disait
mélancoliquement Don Bosco: Dieu a déjà été offensé!» Non: tout l’art,
tout le souci de l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de faire
le mal par une surveillance de toutes les minutes. Il doit le mettre
dans l’impossibilité matérielle de pécher en l’enveloppant toujours de
son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver
au milieu de ses petits. A quel titre? De supérieur? De pion? Non, mais
de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls tant que leur liberté
n’est pas suffisamment éduquée.
Cette _méthode préventive_, comme on l’a appelée, pour l’opposer à
l’autre, la _méthode répressive_ à base de punitions, s’attache, comme
on le voit, à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion ou en
la neutralisant. Elle copie les meilleurs progrès de la science moderne,
qui a plus de confiance en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime
mieux préserver que guérir.
Rien de plus opposé, on peut le constater, que ces deux méthodes. La
première est à base de crainte révérentielle, et la seconde
d’affectueuse vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour. La
première tient le supérieur à distance de l’élève, dans un isolement
splendide, d’où il ne sort que pour sévir; elle lui compose un visage
glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante et réservée,
susceptible d’inspirer la terreur; elle crée ces fameuses lignes
parallèles où maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais se
rencontrer; et surtout elle s’appuie sur un code pénal que distinguent
les caractères suivants: les châtiments prévus sont souvent d’ordre
corporel; ils écrasent l’enfant pour lui enlever le goût de la récidive;
ils s’appliquent automatiquement, brutalement, sans distinction de
personnes, selon les exigences du tarif; ils requièrent une comptabilité
remarquablement tenue où on les voit s’inscrire en regard des délits et
ne s’effacer qu’après solde complète.
Cette méthode aboutit à de curieux résultats, qu’il serait trop long et
trop cruel de relever; mais nous avons encore dans l’oreille cette
phrase d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans: «Je n’ai mis le
pied dans le bureau du supérieur qu’une seule fois, pour me faire
ramasser.» Dans ce système, la compénétration des cœurs n’est pas, on le
voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint.
Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne pense, ne rêve qu’à cela:
établir entre l’éducateur et l’élève un contact étroit, familier,
intime, d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une confiance
abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle partout enfants et supérieurs, en
récréation, à la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle; elle
descend l’autorité de son trépied et l’abaisse joliment, sans la
compromettre, au niveau de l’enfant; elle enveloppe l’élève d’une
surveillance assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne, une
surveillance qui ouvre les yeux, mais sait aussi les fermer; elle ne
proscrit ni le geste affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la
vraie paternité; elle brise impitoyablement toutes les barrières qu’un
respect mal entendu, ou des traditions jansénistes voudraient dresser
entre maîtres et élèves; en un mot, elle se fait toute à tous pour
gagner au Christ la jeunesse. «Malheur à la maison, écrivait Don Bosco
en 1884, quatre ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront
regardés que comme des supérieurs, et non plus comme des pères, des
frères, des amis! On les craint, mais on ne les aime pas.»
Nous entendons l’objection, elle est si courante: «Dans l’aventure c’est
votre prestige qui va sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation,
va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée va permettre à l’œil
infaillible de l’enfant de découvrir les petits côtés, les défauts, les
travers de ses maîtres.»
A quoi l’on pourrait répondre: Préférez-vous, adoptant l’autre système,
étouffer la spontanéité de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner
le goût de la façade soigneusement blanchie, mais abritant une
marchandise équivoque, lui laisser de ses années d’enfance et de
jeunesse, et de la maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des
souvenirs? Mais nous aimons mieux, avec un des plus éloquents défenseurs
du système répressif, répondre: «Bien que les parents vivent avec leur
marmaille et tripotent avec elle du matin au soir, ils ont un moyen de
sauver leur prestige, c’est d’être des saints: et, de fait, beaucoup
s’efforcent de devenir meilleurs.»
* * * * *
«Pas commode ce système-là, diront certains!» «Entendons-nous, répondait
Don Bosco; très commode, très apprécié et très efficace du côté des
élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du côté de l’éducateur.
Toutefois, les difficultés qu’il soulève seraient vite réduites, si le
maître s’appliquait avec zèle à sa tâche.»
Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation et cette méthode de
sacrifice dans l’âme de ses disciples, il promettait aux partisans du
système préventif quatre résultats certains: leurs élèves leur
demeureraient attachés tout au long de l’existence, en dépit des pires
écarts de la tête et du cœur; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux
qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains; la contagion du
vice, étouffée ou neutralisée par cette surveillance attentive,
s’arrêterait aux portes de la maison; et enfin, et surtout, le cœur
étant gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme qui se
laisseraient pénétrer et transformer.
Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où toutes les leçons de la
vie lui remontaient en sagesse et en expérience, vieillard presque
septuagénaire, il incarnait en deux scènes vivantes ces deux systèmes
qui partagent le monde des éducateurs. Il les saisissait tous deux au
vif au cours d’une récréation de collège.
Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu animant de son
souffle toute une jeunesse ardente. Pas de groupes isolés, pas de
conversations louches dans les coins, pas de fuites dérobées dans les
corridors ou les escaliers obscurs! Mais des cris, des chants, des
rires, à en avoir les oreilles cassées. Les supérieurs sont mêlés aux
parties engagées et apportent à cette tâche une passion peu commune.
Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse de la jeunesse ou de
l’entraînement quotidien, encouragent de leur présence ou de leur
applaudissement les succès de la partie, ou se promènent avec les élèves
qu’un juste motif écarte du jeu. Tout le monde est sur la cour; père et
fils sont mêlés dans le plus charmant des vacarmes; les regards sont
francs, les fronts épanouis, les cœurs sur les lèvres: c’est la famille
avec son charme, sa cordialité, son abandon, sa divine douceur.
Quel contraste avec le spectacle d’une cour régie par l’autre système!
Ici, à l’heure de la récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de
voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui, une espèce de
lassitude. Ils semblent tous bouder. Leur visage trahit une sorte de
défiance qui fait mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et
sautent avec la charmante étourderie de leur âge; mais la plupart se
tiennent solitaires dans les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs
pensées. On en voit d’autres assis sur les marches des escaliers,
répandus dans les corridors, dans les lieux écartés, pour échapper à la
surveillance. Plusieurs se promènent lentement, en groupes, et
discourent; mais leur conversation ne doit pas être fameuse, sinon
pourquoi ces regards inquiets et scrutateurs jetés à la dérobée,
pourquoi ces sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit
équivoques? Où sont, à cette heure, les maîtres de ces enfants? Ailleurs
pour sûr, devisant ou philosophant entre eux, ou retirés dans leurs
chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de semaine, incapable
de dominer la récréation et d’en assurer la discipline intérieure. A son
passage les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent et les
attitudes redeviennent correctes. C’est tout ce que l’on veut cette
cour-là, et certainement un des lieux de la maison où les âmes sont le
plus endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode qui, par principe,
raréfie les contacts entre l’éducateur et l’élève, entre la matière à
transformer et l’ouvrier même de cette transformation!
* * * * *
«Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens d’esprit pratique, vous
n’arriverez jamais à conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement.
Où sera la sanction alors? Comment se rédige, dans ce système, le
chapitre des punitions?»
L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni ses premiers disciples.
Voici sa réponse.
Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes pas de ceux qui laisseront
jamais la nature s’égarer sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il
faut la ramener; de gré ou de force, il faut sévir. La prudence,
l’exemple, la justice le requièrent, moins souvent peut-être qu’on le
dit, mais quelquefois tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du
principe même du système: _Prendre garde avant toutes choses de fermer
le cœur de l’enfant, de l’endurcir, de le clore à l’œuvre positive
d’éducation._
En vertu de ce principe, les châtiments en usage dans les maisons
salésiennes revêtiront les quatre caractères suivants: _on les retardera
le plus possible;--ils ne seront ni humiliants, ni irritants;--ils
s’imprégneront de raison;--ils relèveront eux aussi de ce fameux «ordre
du cœur»_, si cher à Pascal.
Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie qu’il s’était occupé pendant
un demi-siècle et plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir une
seule fois. Sans doute c’était un saint, et il n’est pas donné à tout le
monde de disposer de ce prestige et de cette science rare d’éducateur.
Ses fils essaient quand même de marcher sur ses traces en punissant le
moins possible, en retardant jusqu’aux extrêmes limites l’heure du
châtiment. Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil, d’un œil
qui, connaissant la légèreté involontaire de la jeunesse, se ferme
souvent. Tant que c’est possible, dispensez-vous de punir, disait le
Bienheureux: ils s’y essaient.
Mais parfois ils ont conscience qu’une punition s’impose; alors ils se
rappellent les prescriptions de leur maître. Jamais ou presque jamais de
châtiment public, humiliant, froissant les parties vives de l’âme,
accumulant pour des années, pour une vie entière parfois, des trésors de
rancune, arrêtant net tout travail sérieux d’éducation! Jamais de
châtiments corporels, irritants, écrasants, poussant les cœurs à la
révolte: heures indéfinies de piquet, pensums interminables, positions
douloureuses, coups, tirements d’oreille, etc., etc. Même les renvois,
rendus obligatoires par le scandale obstiné et l’indiscipline entêtée,
devront se faire joliment. Autant que possible on s’ingéniera à faire
surgir un prétexte naturel, à faire arriver un parent providentiel qui
éloigneront l’enfant dangereux. Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil
de la maison, la dernière poignée de mains du maître sera encore
affectueuse, pour que l’enfant prodigue sente qu’un cœur l’attend
toujours au foyer de la vieille maison. «Cher petit, je ne puis te
garder; tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un ami que tu
laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te jeter sur son cœur aux heures
méchantes de la vie.»
En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don Bosco, revoyant une
dernière fois les pages où il avait condensé le suc de sa doctrine,
ajouta ces quatre lignes: «Avant d’infliger la moindre punition,
supputez le degré de culpabilité de l’enfant; et si l’avertissement
suffit, n’employez point le reproche; et si le reproche suffit,
n’employez point le châtiment.» Ah! Que voilà une règle d’or! Comprendre
la faute! Expliquer le péché! Proportionner le châtiment non au délit,
sans intelligence, brutalement, appliquant la lettre d’un code rigide,
mais à la culpabilité, au degré de malice introduit dans l’acte! Plus de
tarif uniforme qui, en face du délit, relève la punition correspondante
et l’inflige sans discernement; mais un examen rapide et sage du cas
individuel, et un châtiment proportionné au mal volontaire, et ramené à
son minimum de sévérité efficace. Tel pauvre petit, à peine responsable,
récidiviste du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée à
toutes les séductions par la fragilité ou la violence de sa nature,
allez-vous le traiter, pour le même délit, comme le bon petit enfant qui
n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de vertu, et, dans le sang,
dans les nerfs, que des forces de vie et d’équilibre?
Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix, on se rappellera qu’il
est de beaucoup préférable d’employer ce genre de punitions qu’une mère
sait manier si adroitement. Un visage consterné, une parole froide ou
indifférente, des yeux qui se détournent, une main qui se retire: quatre
fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs d’enfants, à condition
toutefois qu’on ait réussi, par son dévouement, à s’en faire aimer.
Écoutez Don Bosco:
«Pour les jeunes gens est châtiment tout ce que l’on fait servir comme
tel. C’est un fait qu’un regard glacial produit plus d’effet sur eux
qu’un soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une parole de blâme
à qui s’est oublié constituent souvent une récompense et un châtiment
véritables.» Un soir que Don Bosco avait appris, par les rapports de ses
surveillants, qu’un vent de fronde tentait de souffler parmi son petit
peuple, il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils, après les
prières du soir, avant de les envoyer se reposer: «Je ne suis pas
content de vous. Ce soir je ne vous dirai rien: allez dormir!»
S’il arrive toutefois que l’enfant demeure rebelle à de tels procédés,
alors la punition proprement dite est appliquée, celle-là même que nous
avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni accablante, toute empreinte
de raison et réduite au strict minimum. On nous demande des exemples: en
voici quelques-uns pris au hasard de nos souvenirs. L’enfant se verra
privé de promenade, d’une séance théâtrale; il sera retenu à l’heure de
la récréation pour achever son devoir; on prélèvera un tant sur ses
réserves de bons points; on lui interdira à son goûter les friandises
apportées par sa famille; ses jours de vacances, en fin d’année, seront
diminués; il partira plus tard ou rentrera plus tôt que ses camarades,
etc. On voit que c’est toujours du même esprit que s’inspirent ces
terribles punitions: ne pas se fermer un cœur dont la complicité est
nécessaire à l’éducateur pour commencer, poursuivre et achever son
œuvre.
* * * * *
Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé de notre plume, que nous
voulons reprendre ici comme conclusion de ce bref exposé. La famille!
C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude attentive, de
contact intime et fréquent entre le maître et l’élève, de compénétration
des cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible, reconstituer autour
de l’âme de l’enfant l’atmosphère même de la famille. La créature
humaine ne peut s’en passer; pour dilater sa vie, il faut qu’elle la
respire. Si, par un accident bizarre ou tragique, ce milieu naturel,
voulu de Dieu, vient à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son
tempérament d’homme et de chrétien.
Eh bien, soit! dit l’éducateur salésien. Puisque la vie méchante, par
ses nécessités économiques ou par les désertions du devoir qu’elle
provoque, puisque la mort, par ses sombres coups d’aile, a privé ce
petit de ce bien sans égal, nous lui reconstituerons une autre famille.
Elle sera un peu artificielle sans doute; mais notre souci, notre art et
notre charité s’ingénieront de mille façons à rendre l’illusion assez
forte pour que l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont sa
jeune tendresse est, au moins momentanément, sevrée, et qu’il épanouisse
en fleurs et en fruits les riches puissances de sa nature.
III
De la liberté en éducation
Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de
l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté
de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière
d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à
l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la
liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans
cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien
près les menées de la grâce dans les âmes.
L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes,
celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce
n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une
ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine
philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux
uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement
incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en
saillies mauvaises; il faut la tenir constamment en lisière, la brider
sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une
discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine.
Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence,
personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la
répression aveugle.
D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les
premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il
n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir
quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit
pour le mal: dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la
laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes,
l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise,
de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les
ordres gênants de la raison!
[4] La première de ces affirmations est de _Rousseau_ dans l’_Émile_,
et la seconde de _Kant_ dans le traité de _Pédagogie_.
Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature
humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de
vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et
passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur
et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et,
après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument
d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté
trouvent chacune sa part.
Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se
souvenant que--comme dit Bossuet--sous les ruines de cette nature déchue
il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du
premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur
la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur
les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que
l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à
l’épanouir; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut
que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de
leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à
l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui.
D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un
système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente,
s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à
l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu? D’un flair mystérieux,
le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps,
devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés
humaines;--de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt,
élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au
milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer
avec leurs élèves;--d’un sens profond de l’Évangile, où toute la
pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre
sacré;--enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi
fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale
dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle
cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques
ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides,
originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé
par le Bienheureux Don Bosco.
* * * * *
Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant,
entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du
curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon
œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne.
Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux
gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les
manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose
d’officiel, de réglementé.
Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni! La
marche vers la Table Sainte bancs par bancs! C’est si beau, si ordonné,
si édifiant! Les confessions à date fixe: telle classe, tel samedi;
telle autre classe, le samedi suivant! Une belle règle uniforme, rigide
et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et
heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la
chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout,
présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient
faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule
pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la
communion, le spectacle est encore plus original, plus typique,
dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire «_Misereatur
vestri..._» et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à
l’_Ecce Agnus Dei_, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier
banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la
chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui
s’échappent des bancs du milieu; les bancs de devant, ceux de derrière,
déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains
paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas; d’ici, un
enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître; de là, un
surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et
durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent,
les autres laissent passer; les uns s’avancent dans le plus parfait
recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains.
Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel;
mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce
serait difficile. Pourquoi cela? C’est que Don Bosco a défendu de se
rendre à la Table Sainte par bancs entiers; il a même été jusqu’à bannir
de ses maisons l’expression «communion générale». De la piété, oui, et
beaucoup, mais de la piété libre; la communion fréquente et même
quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux
jours de grande fête.
Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y
retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle
est absolue: voilà la part de la discipline. Et la plupart des
surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier
eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux! Et quelle
franche liberté laissée à ces ébats! Les amateurs de balle se groupent
entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis
qu’une épuisante partie de «gendarmes-voleurs» embrigade les plus
bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de
laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant
à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré
cette incartade, Don Bosco répondit: «Va, le mal est petit, l’important
est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu...» Et un
geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible
pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme.
Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les
élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux
dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans
les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral.
Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au
professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige
des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le
crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les
meilleurs établissements; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a
la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute
empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de
l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux
lèvres par le regard rigide du maître; elle s’insère tout naturellement
dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend
les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain
quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite
embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions,
même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces
attitudes qui figent, ou paralysent les langues: tout en lui au
contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la
demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des
causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet
exercice, on s’y instruit presque en s’amusant.
Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les
ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa
solution la plus intelligente: qu’y voyez-vous? Courbés sur leur
travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement
progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs
professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant
la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques
s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens
un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de
l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent
cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée
sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité.
La plupart se rendent à ces raisons; mais si, un jour ou l’autre, par
caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut
quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui
sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est
libre: nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui
faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences
fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient
pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le
«sic volo, sic jubeo»; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre
vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie
cet imprudent qui veut s’émanciper.
L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de
temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien--Don
Bosco l’exigeait--a toujours sa porte ouverte: entrée libre comme au
bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux; s’il
arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose: figure
nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à
manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne
l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant
prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu
honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus
paternel; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme
dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés
ont leurs inconvénients: qui le nie? Mais si l’on savait comme ils
attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs
maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe?...
* * * * *
D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire
l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres
moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation.
Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître
ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions,
d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la
loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une
discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte
dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un
rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge? Il faut donc,
conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière
et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se
remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en
des jeux, des promenades, des divertissements variés; il faut les
laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans
crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur; il faut
les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer
familial, ils penseront tout haut. «Donnez donc aux enfants, disait le
Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage.»
«Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe
Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché.»
Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions
multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives,
d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches
particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des
occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les
promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son
dessein. Il poussait même plus loin: de ses meilleurs élèves il faisait
des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de
gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie
salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant
des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de
chaque élève. «La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse,
a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de
chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa
valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler.
Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la
décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les
formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient
inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent
l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations
achevées.» Ces lignes sont de 1910; en 1875, Don Bosco réalisait déjà,
dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment.
[5] _Du dressage à l’éducation_, par L. Mendousse, Paris, Alcan.
De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous
dire: «qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime
de l’hétéronomie à celui de l’autonomie», on réclame pour l’âme de
l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours
efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout
ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt
d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la
règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne
fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un
ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en
face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou
tremblement; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de
belle humeur par ceux auxquels elle est proposée.
* * * * *
C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi,
dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si
rares et d’une espèce si particulière.
Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se
passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements; elle avait une
police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un
cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et
quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les
châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au
contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment
lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit
pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la
justice; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du
volontaire déterminée; avec elle le châtiment corporel est
impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi
l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte; avec
elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce
qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux; avec
elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère
sait manier si délicatement.
Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes,
ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la
liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de
toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé
mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un
autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui,
dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de
le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi.
Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur
des riens. «Fais ceci; ne fais pas cela; ne touche à rien; tais-toi; tu
parleras quand on t’interrogera; tiens-toi droit, etc., etc.» Au
contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le
laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don
Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que
ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout
seul. On est sur la berge, on surveille l’effort: l’enfant le sait bien;
et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier
au secours: un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous
servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le
tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance,
c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la
lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu
abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation.
* * * * *
Les résultats de cette éducation, on les aperçoit: indiquons-les en deux
mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le
régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les
enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides; avec
la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les
autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double
échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies
latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves
sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On
a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne
les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit
inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe
toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie
et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents
mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être,
elle sera de force à leur résister.
* * * * *
Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs,
c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux
savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette
pédagogie est vigilante; comme elle, elle s’installe au cœur même de la
place et ne le lâche jamais; comme elle, elle respecte la liberté de
l’homme, de l’enfant; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les
moyens pour la redresser, la discipliner; comme elle, elle ne punit le
péché que par ses propres conséquences; et comme elle, elle exige
l’acquiescement volontaire de la conscience; comme elle enfin, elle peut
apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle,
elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh
bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en
petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de
Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il,
tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre,
quoique un peu vulgaire: l’essayer, c’est l’adopter.
IV
De la joie en éducation
La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut
partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la
joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation
joyeuse.
Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui monte? Voilà un des
problèmes les plus débattus par nos pédagogues modernes. Les réponses
sont diverses comme les philosophies ou les doctrines qui les dictent.
Le Bienheureux Don Bosco, lui, avait pris position. S’il est un esprit
propre à comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire monter en
fleur, puis en fruits l’âge terrible qui va de douze à dix-huit ans,
c’est assurément celui qui prend le nom et s’inspire des principes du
grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. Dressé à cette école, pénétré
des maximes de ce maître, Don Bosco établit un corps de doctrine
pédagogique qui est de première valeur. Il fit plus: il l’accrut,
l’enrichit de sa propre expérience, de ses réflexions d’homme du
vingtième siècle, et de cette collaboration étroite entre la pensée de
l’Évêque de Genève et celle de son disciple moderne sortit un art
d’éducation qui s’impose.
A l’analyse, on constate, presque de prime abord, que ce système a
compris l’importance capitale de la joie en éducation. Dans la vie de
ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et très belle; il l’a
versée à haute dose dans son règlement; il en a pour ainsi dire imbibé
chacune des actions qui composent la journée du collège. Sans faire fi
de la discipline--qu’il voulait exacte, mais pas tâtillonne; respectée
de l’élève, mais pas idolâtrée du maître; familiale et jamais
draconienne--il voulut que la joie tînt un rôle de premier plan dans
l’éducation de ses fils. Il ne s’en est jamais repenti.
* * * * *
Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours
d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans
laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie
était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie
tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il
fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure
où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait
cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants
pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des
paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci:
«Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en
promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le
théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas
Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses
tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses
formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un
philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées
_in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos
meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi
je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que
l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire
ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits
heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences
les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir
avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait
que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de
tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité
de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât
profondément à l’élève.
[6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations
dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent
une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de
l’abbé Hetsch_, p. 368.
[7] A. Ravaisson.
Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et
l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à
la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la
participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes
suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute
voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs,
produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des
instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la
musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et
captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant
aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en
souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour
qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la
chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits
était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles
qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez
devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait:
«Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].»
[8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_.
Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de
répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses
lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu
ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où
la joie se sentît comme chez elle.
[9] Jules Ferry.
* * * * *
Dans quel but?
Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris
que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les
appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur
elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou
des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures
activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus
vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui
jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la
droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est
l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle
l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y
prendre garde.
Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la
tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se
prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle
les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson
de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du
moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce
nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à
la nature de l’enfant.
On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans
l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse
d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à
l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de
l’être, la moelle même du caractère.
[10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII.
Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation
salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement
à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est
rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui
n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que
cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si
juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute
cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le
nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de
chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain,
sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître,
tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère,
sauf le poison.»
[11] J. P. Richter.
Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il
importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive
l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il
serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il
emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est
bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une
idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se
présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.»
Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait
deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les
yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son
esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le
vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il
semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il
monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette
heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de
bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante,
qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de
la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai
rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des
créatures sorties de ses mains, après l’amour.
Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre
cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du
péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un
appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle
dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne
tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil
système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse
quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de
la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de
Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont
moins fâcheuses que celles de la tristesse.»
* * * * *
Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si
aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures?
D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui
s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous
apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il
sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école
du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur?
C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne
l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette
plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se
contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de
surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment.
C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé.
Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais
insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un
don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu,
senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse.
C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en
paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se
sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la
religion avec toutes les sources des grandes émotions.
C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens,
d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie
de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline,
adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets
désastreux et déprimants d’une règle inflexible.
* * * * *
A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie?
A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales?
A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les
maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le
salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur?
Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de
pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se
chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le
roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer
au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons
affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache
d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a
donnée_. Et c’est déjà quelque chose.
Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont
parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au
poète[12] sous un jour sombre, avec
Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses,
Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . .
Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs,
Sa grande cour pavée entre quatre grands murs.
[12] Victor Hugo.
Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les
plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on
montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire,
c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant
d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans
y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font
marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on
a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la
vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque
coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous
accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères.
Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que
jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond
des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de
retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants
prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués,
tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout
haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les
mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme.
Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y
dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au
voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur
existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent.
Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit.
Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à
la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le
rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie,
aux devoirs austères!
V
De l’autorité en éducation
Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la
force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de
la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de
l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop
profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir.
C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique.
Quelle place va-t-il lui faire? Sur quelle base va-t-il l’asseoir? Toute
une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons
déjà dit: selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits
anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on
oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès
lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de
quoi le fait-elle? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la
discipline? De la raison qui attend l’assentiment volontaire? De la foi
qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu? De
la conscience? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la
partie centrale des théories d’éducation! Nous ne saurions l’éviter.
Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème.
* * * * *
Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, _in hymnis et
canticis_. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme,
dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la
confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de
l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher,
saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde.
Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa
spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son
originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie; que ses énergies ne
soient pas comprimées, mais disciplinées; en somme que l’éducateur le
traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec
cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet
art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos
volontés au plan divin.
«Fort bien! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative
éveillée et de libre obéissance, diront certains! Mais vous avez l’air
d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de
l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un
simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel
appétit: on le bouscule, et voilà tout! On peut vouloir réduire le rôle
de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue
à certains moments, et fasse plier!»
Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de
l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon
radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la
pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans
le bébé tétant le sein de sa mère: et il ne se trompait pas. Commander,
il le faut; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant,
l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de
qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement
une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance
de persuasion?
* * * * *
A la force?--A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en
impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous
terre?
A la crainte?--Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend: tel pensum,
tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique.
A la raison, à la conscience?--A la raison qui veut enlever
l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire
convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition.
A la foi?--Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le
Fils de Dieu, que tu aimes; cet ordre s’inspire de son esprit; cet ordre
te vient de ses représentants.
Nous répondons: ni à la force, ni à la crainte _autant que possible_; à
la raison et à la foi, _dès qu’il se pourra_, car c’est bien là à quoi
tend tout l’effort de l’éducateur chrétien: incliner l’enfant devant
l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu.
Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, _au début de
l’entreprise_. Allez tenir le langage de la raison à de petits
bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le
péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur
discernement du bien et du mal! Allez tenir le langage de la foi à de
pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable
langue! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et
continueront d’agir à leur guise.
Alors?
Dans l’entre-deux, que faire? Entre le moment où vous accueillez
l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison
ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous
vous en tirer? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur; par
ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou
l’Évangile: au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander?
* * * * *
Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de
l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas
attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses
enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux
que quiconque. «Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un
de ses élèves: il ne m’aime pas.» _Sans affection pas de confiance, et
sans confiance pas d’éducation._ Le Bienheureux Don Bosco l’avait très
bien compris: aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par
le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa
méthode dans cette phrase: «Se faire aimer soi-même pour mieux faire
aimer Dieu.»
Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses
fils; il l’enseignait à ses disciples; mais surtout il la méritait des
uns et des autres. A l’aide de quels procédés? Sa vie et sa doctrine
nous les ont appris.
«Voulez-vous être aimé, disait-il? Aimez. Et encore ça ne suffit pas:
faites un pas de plus: il faut que non seulement vos élèves soient aimés
de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils?
Écoutez votre cœur: il vous répondra[13].»
[13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes,
que de s’intéresser à ce qui les intéresse.
Cl. FARRÈRE.
D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des
distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque
de se rencontrer! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas
d’humiliation publique!--Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de
famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours
penchée sur la faiblesse ou l’ignorance,--la miséricorde qui sait fermer
les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément,--le souci
constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses
parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies,--la
vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale
que de l’inclémence du temps,--la tendresse réelle et exprimée,--la
surveillance continue mais maternelle,--l’imagination sans cesse en
éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie
de l’enfant,--la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon
sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard
attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne,--la
confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la
confiance,--la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de
la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand
personnage,--la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à
leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies: cela,
tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot,
trop profané, et divin pourtant: l’amour!
Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A
lui-même il s’est dit: _Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse._ A
ses fils il a dit: _Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères._
* * * * *
Vous dites: Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable,
parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas
limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la
saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint.
Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire
de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent: et les
dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas
désespérés: ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect,
seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14].
[14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du
Conseil piémontais, Urbain Rattazzi.
Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de
fois: les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter
des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent
voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même
deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point
de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires
farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé,
un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse:
chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure
dernière,--cela s’est vu souvent--peut se réveiller et devenir un
brasier de repentir.
Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre? Mais non. C’est
un agrégé d’Université qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes:
«L’adolescent éprouve un tel besoin de donner et de recevoir des marques
d’affection que, dans un milieu où elles font défaut, rien ne saurait
les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable une existence
très pénible par ailleurs[15].» Vous le voyez: la pédagogie moderne va
rejoindre dans ses dernières conclusions les meilleures théories
salésiennes. Cette éducation qui ne rougit pas d’appuyer la pointe de
son levier sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever les volontés
les plus résistantes. Avec une telle méthode l’enfant est vite gagné.
C’est si bon pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte! Si nouveau
aussi, parfois, hélas! Et quelles réserves étonnantes de sensibilité
inemployée recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent! Comme on
serait fou de se priver de pareils auxiliaires!
[15] Mendousse, _L’âme de l’adolescent_, p. 73.
* * * * *
Que l’éducateur les emploie donc, non pour gargariser, sottement et
imprudemment, sa vanité avec cette touchante affection, non pour nourrir
sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, non pour s’arrêter
comme au terme même de l’éducation à cette commune tendresse, mais pour
prendre barre sur cette âme de chrétien, lui commander au nom de cette
forte autorité de l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, la
porter vers le monde surnaturel.
Alors, petit à petit, année par année, car il y faut beaucoup de temps
et plus encore de patience, l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la
grâce, trempée dans la rosée des sacrements, éclairée par la parole de
Dieu, cultivée de la main du prêtre, la plante montera, s’épanouira,
fleurira. Et le produit de cette triple collaboration de la grâce de
Dieu, de la volonté humaine et de l’affection agissante de l’éducateur
sera le jeune homme chrétien.
VI
De la piété en éducation
Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de la
confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie et la
dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute vertu.--La société,
l’école et la famille, jadis conseillères du bien, devenues souvent
aujourd’hui complices du mal.--La vertu du jeune homme, plus tentée et
moins protégée, doit donc endosser la double cuirasse de la foi et de la
piété.--Importance de la première éducation chrétienne; elle se survit à
elle-même, se retrouve aux heures difficiles et finit par sauver les
âmes.
Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que jadis un grand
romancier[16] infligeait à certaines maisons d’éducation? «De vie
religieuse aucune, qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale
pas davantage... Il a manqué à cette éducation les deux outils
nécessaires d’hygiène collective et individuelle qu’avaient entre leurs
mains les inventeurs de l’éducation cloîtrée: la Confession et la
Communion.» C’est précisément pour assurer à ses fils cette vie morale,
presque toujours absente des établissements purement laïcs, que le
Bienheureux Don Bosco fit, dans son système d’éducation, une si large
place à la vie religieuse. De fait, l’observateur, même distrait, qui
cherche à découvrir le mécanisme secret de l’éducation salésienne,
demeure toujours frappé de la piété intense qu’elle développe.
[16] Paul Bourget
Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et n’allez pas croire que
les maisons salésiennes gavent leurs enfants de prières et d’exercices
pieux[17]: vous seriez loin, très loin du compte. La piété salésienne
est tout ce qu’il y a de raisonnable et d’équilibré, mais en même temps
de solide et de vivant. Quatre traits la distinguent: _elle s’appuie sur
une forte instruction religieuse,--elle essaie de saisir l’enfant tout
entier,--elle respecte pleinement la liberté de l’âme,--et pratiquement
elle aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent avec la source
de toute force: la grâce de Dieu._
[17] Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que les a
composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que quatre minutes
au maximum? Détail piquant: le Bienheureux ne consentit jamais à les
faire dire à la chapelle, mais voulut toujours les entendre réciter,
en été sous les portiques, en hiver dans une salle close quelconque,
pour habituer ses enfants à prier partout, disait-il, pour les
dresser à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus
de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur donnait
en leur souhaitant une bonne nuit.
* * * * *
Une piété mécanique ou purement sentimentale, Don Bosco l’eut toujours
en horreur. Sur ce terrain comme sur les autres, il voulait que la
raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il savait comme le
souffle du siècle, les nécessités matérielles de l’existence, les
rechutes du péché ont tôt fait de jeter à terre des habitudes
religieuses qui ne s’appuieraient que sur des réflexes ou des
attendrissements vagues. Mettre une doctrine solide à la base de la vie,
celle-là même que Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce fut le
grand souci de cette âme d’éducateur. De la piété, oui, mais de la piété
appuyée sur un corps d’idées religieuses, seul capable--et encore!--de
la sauver de tout naufrage. Voilà pourquoi dans les maisons salésiennes
l’instruction religieuse demeure au premier plan des préoccupations des
maîtres. Pour en imprégner l’âme, ils s’ingénient de mille
façons. Instructions courtes, mais solides, vivantes, imagées,
pratiques,--catéchismes bien préparés et suivis avec attention,--brefs
sermons de cinq minutes clôturant les prières du soir et déposant au
cœur des enfants une pensée grave pour nourrir leur sommeil,--courtes
lectures terminant la messe ou précédant le salut,--allusions
religieuses ou morales s’agrafant un peu sur tout, le plus naturellement
du monde, en récréation comme en classe, sur un texte de Virgile, comme
sur une anecdote contée en cour,--rappel fréquent mais nullement
fastidieux des vérités fondamentales, par tous les moyens dont disposent
un zèle ingénieux ou une pédagogie attentive: tout est tâté, éprouvé et
employé dans le dessein d’enfoncer dans cette jeune tête une doctrine de
vie assez riche et assez forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur
fragile.
Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans ce système, l’éducateur
cherche à atteindre. Elle d’abord, elle surtout, certes; mais tout le
reste ensuite, toute l’âme, tout l’enfant,--aussi bien son cœur que son
imagination, aussi bien ses sens que sa mémoire. Cette piété
s’efforce--et presque toujours avec succès--à faire aimer la maison de
Dieu, à rendre la religion attrayante, nullement importune ni pesante.
Pour atteindre ce but, les offices seront brefs, variés, agréables,
spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles, intérêt pour
l’esprit, émotion profonde pour le cœur. Les enfants de chœur, stylés et
recueillis, déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire;
l’autel sera paré avec goût, baigné de lumières, parfumé de fleurs; les
chants s’imprégneront de foi et d’art, et tous y participeront. Rarement
l’ennui, ou la rêverie qui y achemine, viendront mordre sur ces âmes
d’enfants, car s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique
populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot, l’église redevient
pour ces petits chrétiens du XXe siècle ce qu’elle était pour nos aïeux
du XIIe ou du XIIIe: la maison qui a tellement su captiver nos cœurs, où
on a senti Dieu si présent et si doux, qu’instinctivement, à l’heure de
la tentation ou de la misère, ou du découragement, ou de la grande
douleur, l’âme y accourt comme à son refuge naturel.
Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer on ne s’est servi
d’aucun de ces procédés de contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien
plier les volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir les cœurs. Ce
fut, en effet, un des principes les plus chers de la pédagogie de Don
Bosco que le soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse
de ses enfants. Faciliter le plus possible à ses fils l’accès des
Sacrements, incliner suavement les âmes vers la prière, insinuer
habilement les graves pensées qui font mûrir les décisions
bienfaisantes, exhorter, même directement, ces petits chrétiens à
retourner leur vie, ou à la rendre meilleure en s’approchant du pardon
de Dieu ou de l’Hostie-Sainte: cela oui; mais ne rien devoir, en fait de
piété, à la contrainte. Donc pas de communions fixes, à tel jour, tout
le collège réuni, banc par banc; pas de communions dites générales, où
la timidité de quelques-uns se laisse fatalement entraîner par le flot
de communiants vers le sacrilège; pas de confessions réglementées,
classe par classe; mais la liberté, la liberté, la sainte liberté des
enfants de Dieu, cette liberté que la grâce elle-même respecte, tout en
l’assiégeant de mille façons pour la plier divinement à ses fins.
* * * * *
Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide instruction
religieuse et ce charme répandu sur la piété? A mettre l’enfant en
contact précoce et fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle:
la _confession_, la _communion_, la _dévotion à la Sainte Vierge_.
C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au long de sa vie sur la
pratique de la confession! Elle était pour lui le grand moyen éducateur.
Il revenait toujours sur ce point dans ses fameux «petits mots du soir».
Sous les portiques de sa maison il avait fait peindre en caractères
ultra-visibles des maximes de l’Écriture, qu’il voulait graver pour la
vie dans la mémoire de ses fils; trois sur quatre se rapportaient au
sacrement de Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut affirmer sans
crainte que Don Bosco fut l’homme qui confessa le plus dans son siècle.
Comme l’a si bien dit Huysmans: «Il confessait à l’église, en plein air,
dans un coin de chambre, et le souvenir nous a été conservé de cet
admirable prêtre confessant dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous
les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns à la suite des autres,
congédié. Il s’asseyait sur un petit tertre, et, à distance, formant le
cercle, les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient à lui
avouer leurs défauts ineffacés ou leurs oublis. Et l’on voit Don Bosco,
avec sa physionomie débonnaire de vieux curé de campagne, prenant celui
de ses pénitents qui a terminé l’examen par le col. Il l’enveloppait de
son bras gauche et appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son cœur;
ce n’était plus le juge, mais le père qui aidait le fils dans l’aveu si
souvent pénible des moindres fautes.»
Et avec une psychologie profonde de l’enfant, n’ignorant pas que son
attention est toute petite, il n’abusait jamais des conseils; deux
phrases, trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état d’âme,
c’était tout ce qu’emportait le pénitent, en plus du pardon. Cela
suffisait largement à le maintenir solide jusqu’à la prochaine
confession. Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à propos
des confessions générales. Son zèle s’ingéniait à les provoquer chez les
pénitents qu’il ne connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés
dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu cet aveu de tout un
passé, il demeurait tranquille sur l’âme qui le lui avait confié; il
était sûr de la tenir, de la guider, de la conquérir au bien.
Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la double force dont
dispose un chrétien dans la lutte contre le mal: l’Eucharistie et le
secours de la Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère
sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud partisan de la communion précoce
et de la communion fréquente. De nos jours on n’a plus de mérite à faire
communier tôt et souvent les petits chrétiens; Rome a parlé, cela
suffit. Mais il y a cinquante, soixante, quatre-vingts ans? Or, dès
1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait à la communion
fréquente; et elles sont de lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus
de soixante ans: «Quand un enfant sait distinguer entre le pain
ordinaire et le pain eucharistique, quand il a une instruction
suffisante, il ne faut pas s’occuper de son âge, il faut que le Roi des
cieux vienne régner dans cette âme.» L’Eucharistie, est la première
colonne de salut.
La seconde est la dévotion à la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il l’a
prêchée. Ce conseil de sa mère au matin de sa prise de soutane: «Si un
jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion à la Sainte
Vierge», il l’a suivi jusqu’à son dernier souffle. Trois jours avant de
mourir, au seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples: «Du haut de
la chaire et dans vos conversations, insistez sur la dévotion à la
Sainte Vierge et la communion fréquente.» Il sentait, qu’armée de ces
deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de ses fils, si guettée
et si attaquée qu’elle fût, triompherait des pires séductions.
Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862 le lui avait d’ailleurs
confirmé. Il avait vu, secouée par une mer déchaînée et assaillie par
des ennemis en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant
ses anciens élèves répandus par le monde. Elle n’échappait à l’ennemi et
au naufrage qu’à condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau
amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques surgies des flots
en courroux: l’une était surmontée d’une Hostie, l’autre de l’effigie de
la Vierge.
Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le chapitre final de cette
pédagogie qui, en somme, ne visait, depuis son point de départ, qu’à
faire vivre en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère, les jeunes
chrétiens confiés à l’éducateur, pour que, demain, dans la terrible
mêlée des passions, ils pussent tenir ferme, observer la loi divine et
sauver leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi claire que
forte, aussi ancienne que moderne!
* * * * *
Ce dernier adjectif tombé de notre plume est un de ceux qui qualifient
le mieux cette façon d’éduquer l’enfance, _in hymnis et canticis_.
Jamais plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir la persévérance
des mœurs de la jeunesse sur une solide piété. Le monde, depuis soixante
ans, évolue terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner le
jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à l’éveil tempétueux des
passions, pour apaiser ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin
fumeux[18], comme parle Bossuet, l’Église pouvait compter sur trois
alliées: la société, l’école et la famille. Les pensées de foi qu’elle
versait d’autorité dans le cœur du jeune homme, les habitudes de piété
auxquelles elle pliait doucement sa volonté, ne trouvaient que rarement
de l’opposition dans ces trois milieux. Que dis-je? Cette triple
institution collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère--la société
un peu, l’école beaucoup, la famille passionnément--renforçait l’action
bienfaisante du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés. Huit fois
sur dix--et nous sommes indulgents--société, école et famille sont
complices du mal, tout au moins en le laissant opérer à son aise. A
certains jours même, c’est à se demander comment des vertus de jeunes
gens peuvent y résister: dans les carrefours, les pires tentations
affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la police; à l’école, une
doctrine justifiant tout, légitimant tout; au sein de la famille,
l’autorité du chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant devant
le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie pas à lui jeter les rênes
sur le cou. Cependant, comme si la défection de ces trois alliées de la
veille ne suffisait pas pour désemparer une pauvre volonté humaine,
fragile et inexperte, des courants de mal d’une extrême puissance se
déchaînent à travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper et
entraîner la jeunesse contemporaine. Quelle formidable organisation les
forces mauvaises ont dressée, au cœur de la société, pour capter de
toutes façons, par toutes ses facultés et tous ses sens, l’âme de
l’adolescent! Alors? Qui sauvera ce malheureux de la fournaise? Jadis,
en plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse; de nos
jours ils sont quatre à conspirer, positivement ou négativement, contre
elle. D’où lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si tentée, si
guettée, si assaillie? Qui l’aidera efficacement à traverser la crise?
Qui l’aidera aussi, à quelques années de là, à se tenir droite et solide
dans la vie? Seule, une piété forte, bien entendue, appuyée sur une foi
éclairée et vivante, se tenant en contact permanent avec toutes les
sources d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié de Dieu et
fréquentant avec amour, quoique sans tapage ni ostentation, la prière et
les Sacrements. Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur, une
piété quelconque pouvait suffire. De nos jours il en faut une autre, pas
commune, comme l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco avait
admirablement saisi, quand il demandait à ses fils de comprendre leur
époque, de sentir la gravité des périls qui guettent la jeunesse, et de
l’armer, pour ces luttes, d’une double cuirasse de foi et de piété.
[18] Panégyrique de saint Bernard, premier point.
* * * * *
A-t-elle toujours suffi, cette armure? Quoique criblée de coups,
a-t-elle toujours protégé de la défaite les poitrines qui l’avaient
endossée? Hélas, non! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer loyalement
qu’en certaines circonstances, portée par certains jeunes hommes, elle
s’est montrée insuffisante. La vie est méchante, les hommes aussi, et
ces courants auxquels, quelques phrases plus haut nous faisions
allusion, sont d’une violence à engloutir les meilleurs nageurs. Dès
lors, nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des maisons de Don
Bosco n’ait pas persévéré sur le chemin que lui avaient montré ses bons
maîtres.
Mais nous sommes tranquilles quand même sur l’issue fatale de leurs
écarts: ils nous reviendront. Nous aussi nous sommes des _semeurs de
remords_. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge des pures tendresses l’on a
aimé Jésus-Christ et sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une heure
sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau, en désir au moins, au
tribunal de la Pénitence, à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce
tôt, sera-ce tard? Sera-ce à la minute de la mort, ou au lendemain d’une
grande faute? Sera-ce tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin d’un
deuil cruel? Sera-ce au soir d’une catastrophe, ou à la veille d’une
grave décision? Nul ne le sait: c’est le secret de Dieu. Mais encore une
fois, nous sommes tranquilles: nous les aurons.
Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou l’autre à la maison
paternelle, où les attendent leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci
sont légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux et ses
fils ont, grâce à cette éducation de piété, peuplé la terre de jeunes
hommes chrétiens. Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante se
faisait rare; de nos jours, Dieu merci, on en respire le parfum un peu
partout, aussi bien à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine que
sur le chantier, aussi bien sur les places publiques que dans l’intimité
des foyers. Le jeune homme chrétien! Voilà bien le produit authentique
de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie et l’âme d’un faible
chrétien! Type séduisant de beauté morale, antipathique à personne, et
d’où s’échappe une vertu salutaire à tous! Secoué comme quiconque par
les enchantements de la vie et les tentations vivantes embusquées à tous
les carrefours, comme aussi par les convoitises de la volonté et les
doutes de l’esprit, mais passant au travers de ce monde d’ennemis
conjurés, parce que la force de Dieu est en lui.
Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile. Pour qu’un tel miracle
de force et de tendresse, de dévouement et de pureté s’épanouisse, à
l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut bien que l’éducation
qui l’a lentement mûri soit de bonne qualité.
VII
Péché originel et éducation
Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système
d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement
viciée par lui: conséquences illogiques de ce système en
éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature
foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en
éducation.--Persistance actuelle de cette double théorie.--Originalité
et sagesse de la méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès, ne
voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, ni le témoin
passif de son jeu, mais le collaborateur indispensable de sa jeune
activité un peu folle.
A deux heures diverses de l’histoire, à deux siècles de distance, sous
la plume de deux grands écrivains, le problème de l’éducation a reçu
deux solutions radicalement opposées, qui toutes deux cependant
prétendaient s’inspirer d’une enquête approfondie des origines de
l’humanité, tant il est vrai que l’affirmation ou la négation du péché
originel est à la base de tout système d’éducation! Le système salésien
se rattache, lui aussi, à ce mystère intime de notre être; mais, à la
différence de ces écoles extrémistes, il a l’avantage de se tenir à
l’écart de tout excès de doctrine et d’application, de respecter l’ordre
réel des choses et de prendre cette voie de milieu qui, d’après l’adage
antique, est le propre même de la vertu. Pour nous en convaincre,
relisons Pascal et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine qui
les a suggérés; puis, comme dans l’un et l’autre, à côté de vues
nouvelles, nous trouverons un corps d’enseignements que notre foi de
chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si la conciliation de ces
théories opposées ne saurait se faire, ne s’est pas faite au siècle qui
suivit, non pas sous la plume, mais dans la vie et les œuvres de
quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe, puisque c’était un saint,
mieux qu’un théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un des plus
nobles que le monde ait connus.
* * * * *
Ce mystère du péché originel, mystère intime de notre être, mystère de
misères et de grandeurs mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre
de son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus que lui écrasé de
ses dédains la raison humaine, nul plus que Pascal ne l’a montrée, non
pas courte par quelque endroit, comme disait Bossuet, mais courte par
tous les bouts; nul aussi n’a chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur
de ce «roseau le plus faible de la nature, mais qui pense». Et il
conclut: «Quelle chimère est-ce donc que l’homme! Quel monstre! Quel
prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du
vrai, cloaque d’incertitudes et d’erreurs, gloire et rebut de
l’univers!... Qui démêlera cet embrouillement?» Et sa pensée inquiète va
mendier la réponse aux philosophies: vaine démarche! Aucun système ne
résout l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer grâce au dogme de
la chute: sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes
incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois admis tout s’éclaire d’un
jour limpide. «Si l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait, dans
son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si
l’homme n’avait été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la
vérité, ni de la béatitude.» Misère et grandeur peuvent ainsi se
concilier. «Ce sont, dit-il dans une image grandiose, misères d’un grand
seigneur, misères d’un roi dépossédé.»
Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été gâtée dans le détail par
le jansénisme dont Pascal ne secoua jamais le joug? Cette raison qu’il
eût suffi de montrer incertaine dans ses démarches, faculté amoindrie
par la faute originelle, il la présente comme frappée d’impuissance
absolue; cette volonté, dont il devait souligner les défaillances
quotidiennes, il nous la donne comme radicalement incapable de se
déterminer au bien; cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam,
puissamment inclinée au mal, brisée dans son harmonieux équilibre, il
nous la dépeint comme foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire
triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement victorieuse.
Et comme les idées sont des forces tendant incessament à s’épanouir en
actes dans les divers champs de l’activité humaine, cette théorie devint
une règle de vie, et cette règle de vie enfanta un système d’éducation.
Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus admirable pour le temps!
Illogique, car s’il est vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne
peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, dès que la grâce
intervient, comme elle est toujours nécessairement efficace, la nature
humaine se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, pratiquement la
vie morale du chrétien devrait consister dans un simple «laisser faire».
Mais ces Messieurs de Port-Royal[19] ne prirent pas garde à
l’inconséquence de leur système, et ils s’attachèrent fortement à jouer
à la grâce efficace, et à contraindre la nature à se régler suivant le
bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les spécialistes de tous
les temps ont admiré. Le voici en quelques lignes:
[19] Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques «solitaires»
jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne Abbaye de
Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de Chevreuse, les fameuses
«Petites Écoles» où la pédagogie janséniste tenta ses premières
applications.
D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, où il perd son innocence,
et aux collèges trop peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de
Mirabeau: «Les hommes sont comme les pommes, toutes les fois qu’ils sont
en groupe ils se pourrissent.» Le chiffre des élèves des _Petites
Écoles_ ne dépassera donc jamais cinquante, et pour que l’enseignement
puisse s’adapter à la nature de chacun, et que la surveillance,
absolument nécessaire, soit facile à assurer, la maison se subdivisera
en chambres, et chaque chambre ne comprendra pas plus de six élèves
placés sous la direction d’un maître spécial. Les maîtres se
rappelleront qu’ils doivent se montrer plus «précepteurs que
professeurs». Dans ce but ils écarteront soigneusement tout ce qui
serait de nature à faire connaître le mal et donner l’éveil aux
passions. Ils auront soin aussi de tenir l’élève constamment occupé pour
écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune imagination; et enfin ils
accompliront leur tâche sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront
jamais de coups, ni de verges... Tandis qu’ailleurs les élèves
apportaient dans leurs relations une familiarité brutale, ils étaient
habitués là à se prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un mot,
ces éducateurs s’efforçaient de reproduire l’image de la maison
paternelle. Pour apprécier cet ensemble de règles si justes ne suffit-il
pas d’écrire: quoi de plus salésien!
Mais il y a le revers du tableau, les articles inspirés par la pensée
janséniste. Ainsi, les fêtes et les jeux bruyants n’étaient pas de mise
dans la maison; on les remplaçait--hélas!--par des travaux et par des
pratiques religieuses sévères et prolongées; de la sorte on pensait
éviter les saillies de la nature viciée. Puis, comme unique excitant au
travail, on avait le devoir; le seul désir de mériter l’approbation du
maître devait les encourager au bien. Défense absolue de faire appel à
l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, sentiments naturels, donc
corrompus dans leur fond. «Quand il y avait quelque bien dans ces
enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait toujours de n’en
point parler et d’étouffer cela dans le secret.» Le résultat, on le
prévoit. Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence fait
presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté disait en parlant de
ces élèves: «Les enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon
d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance.» Ils tombaient aussi
dans autre chose, témoin cet enfant qui déroba, pour la vendre deux
liards, la calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus tard des
couverts en argent. Sa victime, il est vrai, se consolait en disant:
«Que voulez-vous, il n’était pas prédestiné!» Avec sa profondeur
habituelle de style, Pascal aurait pu dire de cet essai pédagogique:
«Qui veut faire l’ange finit par faire la bête!» Pour avoir trop
comprimé la nature, elle a réagi avec violence.
* * * * *
A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans scrupule, de toute
contrainte, en vertu de principes jugés certains, elle devait se
déchaîner de la façon la plus atroce. Voici comment la chose advint.
La même question que Pascal s’était posée devant le mystère de
contradiction de notre nature, de bien et de mal panachés que tout homme
porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer cet être de
contrastes? Une loi terrible plus impérieuse que celle de la pesanteur
l’attire en bas, ses facultés penchent vers le mal, son corps en nourrit
l’incessant désir; et cependant ce même homme se sent soulevé vers les
hauteurs, tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. Par moment il
paraît éprouver la nostalgie de la fange et l’instant d’après vous le
trouvez en flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel sphinx donnera
le mot de l’énigme? Ah! ce fut vite fait. Pascal avait répondu avec sa
foi, ses traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture; mais
l’autre, le vagabond élevé sur les grands chemins, répondit avec sa
seule sensibilité et son expérience des grandes routes. «L’homme est
bon, mais les hommes sont mauvais.» Voilà! C’est tout. Mais encore
comment cela est-il arrivé? «Voici: moi aussi j’ai été bon, raisonne
Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile: c’était l’époque où je
vagabondais de Suisse en Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en
France! Les heureux jours! Mes mouvements de haine et de malice, depuis
quand les ai-je éprouvés? Depuis que je suis entré dans la société des
hommes. Si tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. L’humanité
tout entière a dû subir la même transformation. L’homme est né bon, il
s’est rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état de nature que
l’humanité devait rester: revenons-y. L’homme naturel, voilà ce qui
était bon; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation doit tâcher de
retrouver.» Pour cela, il faut d’abord isoler l’enfant de la société, le
retirer même de sa famille dont le contact pourrait lui être fâcheux, et
le confier à un précepteur chargé, non pas de l’instruire, mais de
veiller jalousement sur son ignorance. Pour l’indispensable à acquérir,
laisser faire la nature: elle est bonne; de soi, instinctivement, rien
qu’à suivre sa pente, elle trouvera son bien; plus tard l’expérience des
choses et l’observation, c’est-à-dire encore la nature, compléteront ce
rudimentaire bagage d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement
et la solitude! Point de maillots dans le tout bas âge, point de
lisières au seuil de l’adolescence! Veiller seulement à ce que le dehors
n’ait pas prise sur lui: cet unique souci suffira à préserver son esprit
de l’erreur, son cœur du vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait
fort bien: «L’art de respecter dans l’enfant la nature, de le laisser se
développer à l’aise, en se contentant de le défendre contre la
pernicieuse influence des conventions sociales.» (_Jules Lemaître_)
Éducation purement négative, comme on le voit. Plus tard seulement, vers
l’âge de douze ans, le maître songera--non pas à enseigner, cela
jamais--mais à mettre l’enfant dans de certaines conditions où il sera
capable de s’instruire, bien disposé à s’instruire, excité à
s’instruire. Dans ce dessein il ne se servira pas de livres--absolument
inutiles dans cette éducation--mais des choses qu’il rapprochera
soigneusement de l’enfant, de façon à éveiller sa curiosité ou aiguiser
son besoin. Ainsi, par exemple, Émile--vous savez que c’est son
nom--reçoit de temps en temps des billets d’invitation pour un goûter...
il cherche quelqu’un qui les lui lise; on se dérobe; alors l’enfant se
décide à apprendre à lire;--ou encore--dans une promenade on feint de
s’égarer: épouvante du mioche qui essaie de s’orienter: on lui glisse
alors en douceur l’astronomie. Comme c’est simple! Dernier exemple,
moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, car l’élève ne
serait pas capable de supporter de si hautes pensées, par un clair matin
d’été, on emmène Émile sur le sommet d’une haute colline au-dessous de
laquelle passe un fleuve imposant; et là, devant ce paysage magnifique,
on lui fait une belle démonstration d’un Dieu personnel, créateur de ces
merveilles, de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Et ainsi du
reste.
Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par son excellent maître,
réfléchissant et observant, jamais contraint, sevré de tout livre, avec
le moindre effort possible, renseigné toujours par les choses mêmes, par
l’expérience, ce jouvenceau atteindra l’âge d’homme. Son intelligence,
en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est nécessaire de savoir
d’astronomie, de physique, de chimie, de géographie; l’apprentissage
d’un métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, aura mis à sa
disposition son gagne-pain pour les heures de misère, et son cœur sera
paré de toutes les vertus. Ah! le chef-d’œuvre! Ce chef-d’œuvre nous
l’avons tenu avant la lettre même. Car l’enfant ainsi élevé, en toute
liberté, en dehors de la famille et du collège, en marge de la société,
à son caprice, en pleine nature, sans trop de livres, ne recevant de
leçons que des choses, autodidacte, se formant par ses propres sottises,
ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a fait que raconter son éducation.
Or, chacun sait quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité
est éclose de ce système[20].
[20] Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la lecture de J.
Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu donner à nos lecteurs un
résumé de ces deux grandes écoles pédagogiques.
* * * * *
Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, elle s’obstine à
vivre--comme l’autre aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres.
C’est Michelet d’abord qui écrit dans son livre d’erreur intitulé: _Nos
Fils_: «Besoin est d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi pour
laquelle on combat, le fond de notre vie politique et religieuse. Notre
marche sera indécise si cette idée vacille.» Et ce fond, cette idée la
voici: «Plus de péché originel. L’enfant naît innocent et non marqué
d’avance par la faute d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A sa
place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. Donc deux
principes en face: le principe chrétien et le principe de 89. Quelle
conciliation entre eux? Aucune. Jamais le pair et l’impair ne se
concilieront, jamais le juste avec l’injuste, jamais 89 avec l’hérédité
du crime. La conséquence est donc que du berceau partiront pour la vie
deux routes absolument contraires. L’éducation sera autre et tout
opposée selon qu’elle part du vieux ou du nouveau principe.» Et c’est
Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui répond: «Belle ou laide,
la nature n’est pas bonne... Allons plus loin, la nature est immorale,
foncièrement immorale, j’oserai dire immorale à ce point que toute
morale n’est, en un sens, et surtout à son origine, dans son premier
principe, qu’une réaction contre les leçons ou les conseils que nous
donne la nature.» Ce sont les pures théories de Jean-Jacques Rousseau
que l’on essaya jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de
Cempuis; ce sont les idées de ces Messieurs de Port-Royal, qui, dans
certains collèges, continuent à inspirer l’éducation des petits
chrétiens. Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle!
* * * * *
Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, orthodoxe, de la chute
originelle, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une
pédagogie qui respecte l’ordre réel des choses, et passe victorieusement
entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté?
Quelqu’un l’a tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée
a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison,
l’autorité et la liberté s’équilibrent dans une constante harmonie.
D’instinct et parce qu’il savait que la nature a des pentes terribles,
il prit--oh! sans le savoir!--à ces austères Messieurs toutes les
disciplines qu’impliquait cette triste constatation. Il leur emprunta la
haute idée qu’ils se formaient de l’éducateur, la place de choix qu’ils
donnaient à l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, leur
surveillance de toutes les minutes, et ce souci moral toujours à l’affût
de l’occasion mauvaise pour l’écarter; mais, en opposition avec eux, il
voulut voir l’enfant se divertir; il le laissa crier, chanter,
s’exprimer de toutes manières; il donna du jeu à sa liberté naissante,
encourageant son initiative qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à
obtenir l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas non plus
de faire appel aux moyens humains: affection, intérêt, émulation, quitte
à les vider avec le temps de leur contenu un peu trop naturel.
D’autre part, se souvenant--c’est Bossuet qui parle--que sous les ruines
de cette nature déchue il y a encore quelque chose de la beauté et de la
grandeur du premier plan, il n’eut pas peur d’imiter, sans le savoir
encore, le philosophe genevois, d’user abondamment de l’enseignement
intuitif, d’introduire dans la mesure du possible le plaisir en
éducation, de ne pas demander qu’aux livres, mais aussi aux promenades,
aux leçons de choses, aux observations sur le monde, les connaissances
nécessaires à la vie, de respecter la personnalité de l’enfant et d’en
provoquer l’éveil spontané. Mais, en opposition avec lui, il se refusa
de croire à la bonté native de l’homme, à son désir permanent du vrai et
du bien; il ne consentit pas à faire du maître un vulgaire surveillant,
au rôle tout négatif, mais il le regarda toujours comme un agent très
actif de réforme morale, car s’il accordait à l’âme de l’adolescent de
bons instincts que l’éducation peut laisser se développer, il y
découvrait aussi de méchantes inclinations qu’elle a pour mission de
réprimer, par des armes de lumière et d’amour, certes, mais sans
faiblesse toutefois.
Éducation idéale que celle-là, car elle répond bien à l’idée chrétienne
que nous nous en faisons. Elle ne doit pas, en effet, consister à
étouffer la personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à libérer ses
énergies, mais à les discipliner. Pour elle, le maître n’est pas un
tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le
collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se passer de
lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle offre le plus tôt possible à
l’âme du petit chrétien n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant
du jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule de la vallée
de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, assez vague et banal de Rousseau,
dont le temple est l’univers--le premier, acteur unique de nos
destinées, le second, témoin indulgent de nos actions,--mais le Dieu qui
marche avec nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté et
l’humanité «_Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris Domini Jesu
Christi_», dont les attraits sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et
la nourriture quotidienne, dont la demeure est douce et captivante comme
la maison de nos premiers ans: seul capable de verser au fond du cœur du
disciple et du maître la somme effrayante d’amour qu’exige cette commune
entreprise.
Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait les multiplier sans
limites, mieux vaut conclure--et nous croyons le pouvoir faire
légitimement--que cette pédagogie de l’amour est bien fille de notre
raison et de notre foi, que Don Bosco qui l’a fondée eut bien le génie
de l’éducation, et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à
travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits.
VIII
Nil novi sub sole
Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup,
expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la
jeunesse.
Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y
trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie
française: _L’Enfant et la Vie_.
Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre.
Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien
inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus
fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant
lui. Telle n’est pas notre pensée.
Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux
systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le
préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut
le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les
appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique.
Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée
est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui
hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent
toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement
d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une
force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être
harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles.
Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation.
* * * * *
Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se
complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au
dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le
roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore.
Isaïe.
* * * * *
On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les
disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les
voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi
les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est
à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains
sur eux, il les bénissait.
Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit
Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous
de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient
sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa
volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de
ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui
attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de
la mer.
Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur
donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est
point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le
loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit
et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et
qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je
connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me
connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis.
J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut
aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une
seule bergerie et un seul pasteur.
Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous
refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et
humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug
est doux et mon fardeau léger.
Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des
messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de
Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le
reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se
rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant,
ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que
nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus,
s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de
quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des
âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg.
Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la
terre!
Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront
miséricorde.
Les Évangiles.
* * * * *
Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit
accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte
l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si
Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon
sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté?
Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en
gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de
gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de
gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous.
La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas
envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle
ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas
rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se
réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère
tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin...
Saint Paul.
* * * * *
Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau
accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui
lui est confié.
Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à
être le maître_.
Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les
maximes anciennes et nouvelles.
Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la
miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un
traitement pareil.
Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères.
Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès,
_de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_.
Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se
souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté.
Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se
fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec
_prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de
chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_.
En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se
rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je
fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en
un jour.»
Saint Benoit.
* * * * *
«Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de
l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut
tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et
incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant
ils deviennent toujours pires.
--Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils
sont adultes, que deviennent-ils?
--Hébétés ou brutes.
--Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si
elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes?
--Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour
qu’ils fassent des progrès: résultat nul.
--Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je
suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le
comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que
vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel
arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues
et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites
pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les
tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune
liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein,
caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme
des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à
repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction.
Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune
bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon
traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et
l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que
leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons
croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et
comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne
peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de
travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner
ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous?
Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez
à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes
mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de
battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour
donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le
frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus
délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de
même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous
devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté,
par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au
niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible
avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe
de le faire._»
Saint Anselme.
* * * * *
Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et
bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins
de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur
tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne
les âmes_...
Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les
anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_.
Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge,
puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me
suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu
par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point
courroucer.
Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un
peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer,
il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières
semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles
aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et
aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des
bonnes amitiés de filles bien nées et sages.
Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous
avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et
_paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la
passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine
que la raison seule.
Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes
doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour
le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre
propre cœur.
Saint François de Sales.
* * * * *
_Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils
sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou
qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus
à cette première simplicité.
Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu.
Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien
plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la
crainte.
Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de
bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes.
Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne
les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent
une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient
incapables_.
Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible.
Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la
crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile,
il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les
autres remèdes.
Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les
choses que vous exigez de lui.
Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et
impérieux qui fait trembler les enfants.
_Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne
craignent point de vous laisser voir leurs défauts.
Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le
plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude,
tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon
supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux?
Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la
sous l’apparence de la liberté et du plaisir.
Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière
sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur
état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les
réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas
à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en
hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement
à leur inspirer l’amour._
Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se
réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content
d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction
ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage.
S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides.
La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les
maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les
organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_.
Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté
et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est
perdu...
Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était
horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal:
c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un
tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit
par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne
commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en
bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que
vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon,
et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui
disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher
longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla
remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon
impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant
tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et
cause de maux!
Fénelon.
* * * * *
Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur
l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans
les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans.
Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait
uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de
l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière
infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les
pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se
voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans
cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient
les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne
savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète
indifférence.
... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre
allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui
étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient
à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils
apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de
dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans
aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement
parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en
rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des
générations nouvelles et les guidèrent vers le bien.
Newman.
* * * * *
Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez
pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère:
_fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir
qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les
froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur
prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale
affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on
trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours.
Voilà pourquoi il faut être mère.
Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la
mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés
dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut
gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur.
Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et
une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en
disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le
travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et
dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux,
converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux,
en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours.
On fait comme cela quand on aime.
Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de
ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment.
Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il?
Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent
même avec nous._
Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de
l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à
autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la
bienveillance, de la charité affectueuse.
Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre,
pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils
pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce
n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et
quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la
sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et
cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois
la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection.
C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants
que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le
voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois,
et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle.
C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une
de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le
faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la
pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion
fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour
ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de
sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de
Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des
retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession,
le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut
punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il
faut gagner les âmes.
J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être
inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du
monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et
la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever
n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le
supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline
militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de
même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique
très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une
maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier.
C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question
d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale,
c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile,
je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle
coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes;
on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre
matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On
peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur
soi-même, ni sur les autres.
Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des
enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus
simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une
exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce
sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire
d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs
ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin.
Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le
reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la
volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier.
Mgr Dupanloup.
IX
Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco
_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon,
ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco
de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus
tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni
d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux
races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins
merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui,
vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de
pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de
Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les
sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers!
Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul
qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au
Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut
échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux
compte des amis même parmi les plus grands pécheurs...
* * * * *
Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio
qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien
de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le
jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une
main malhabile, il avait écrit:
1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que
mon confesseur me le permettra;
2º Je veux sanctifier les jours de fête;
3º Mes amis seront Jésus et Marie;
4º Plutôt la mort que le péché.
Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois
de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un
voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé
l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà.
«Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul?
--Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi.
--Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école!
--Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien...
--Quel maître?
--Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour
Lui.»
Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin
de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser.
«Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir
caniculaire d’août, un de ses compagnons:
--Une partie de quoi?
--De nage.
--Non, merci: je ne sais pas nager.
--On t’apprendra.
--Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile.
--Penses-tu? Tout le monde y va bien.
--En ce cas je vais demander la permission à ma mère.
--Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait.
--Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.»
On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre
service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il
frisa même l’héroïsme.
En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une
faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on
accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître:
Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école!
Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une
semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui
accorda la loi de sursis.
L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé.
Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il
appela Dominique.
«Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent?
--Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été
sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que...
D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement
accusé.»
Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien.
Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon
premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir
très cher, et il y progressait.
Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le
pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du
Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta.
* * * * *
Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des
vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus
joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait
être son disciple préféré.
L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père.
«Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre.
--Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous
parler de moi.»
Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie.
«Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet
entretien.
--Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe.
--A quoi pourra-t-elle servir?
--A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu.
--Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père.
--Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes
études!
--Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore
dans l’avenir.
--Mais que feras-tu à la fin de tes études?
--Si Dieu le veut, je serai prêtre.
--Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier.
Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la
réciter demain.»
Dix minutes après, l’enfant était déjà là.
«Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.»
Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco
comprit le signe de Dieu.
«Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma
réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma
petite bande.»
Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville,
Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la
muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible,
qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas:
cætera tolle._
«Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit.
--Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le
reste je n’en ai cure.»
--J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas
commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne
sera une de celles que vous voudrez gagner.»
* * * * *
Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter
qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu.
De cette maison de son maître il aima tout.
Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent.
Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse
autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer
leur premier sourire.
Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait
voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui:
alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au
Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si
gentil que bien peu lui résistaient.
Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était
contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier
en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne
ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût
capté le moindre de ses regards.
Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la
classe, et pour le bon motif.
Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui
avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis
de la citadelle, à coups de pierres.
Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas.
Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir
promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne
pour séparer les adversaires.
Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance
convenue... Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva
au-dessus de sa tête son petit crucifix:
«Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de
votre côté à haute voix: «Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à
ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une
vengeance publique.»
Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria:
«Vas-y; lance sur ma tête la première, pierre!
--Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis
même prêt à te défendre si l’on t’attaque.»
Et la même scène se reproduisit avec le second.
«Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer
quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes
pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit
de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez
perdre en commettant un gros péché!...»
Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires
s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les
conduisit à l’église où ils se confessèrent...
Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé!
«Ne lancez pas des boules de neige en étude; vous savez que Don Bosco
l’a défendu», disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de
leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement.
«Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi?», lui clama insolemment un
de ceux-ci.
Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco,
l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de
poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la
Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette
pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur
la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans.
En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait
la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les
cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son
corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline: le médecin de
son âme s’y opposa formellement: «Acceptez tout simplement, lui dit-il,
d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque
côté qu’elle vous tombe: c’est Dieu qui l’envoie.» Et Dominique, nous
venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie
commune.
Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement.
Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le
suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée; tous
l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre.
* * * * *
Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce
don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite,
l’avait observé très vite chez Dominique.
«Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas
un ne vaut Dominique.
--Et qu’en savez-vous, mère?
--Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après
les offices; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet,
tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une
visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son
petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un
ange du Paradis.»
C’était vrai.
Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard
qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas
des lumières étranges.
En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus
particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique
Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco.
«Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire!
--Où veux-tu me conduire?
--Venez vite, venez vite!...»
Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites
rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un
homme agonisait.
«C’est ici», dit Dominique, en frappant à la porte... et il s’en
retourna à l’Oratoire.
Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme,
voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le
réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce «bon larron»
s’endormait dans la paix du Christ...
Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme
de mourant; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le
regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus
il ne chercha à savoir!...
Une autre fois--c’était en 1857--Don Bosco se préparait à partir pour
Rome.
«Vous allez bientôt aller à Rome, mon père? demanda l’enfant.
--Mais oui.
--Oh! que je voudrais vous y suivre!
--Pourquoi?
--Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs
qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de
l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le
catholicisme.
--Comment le sais-tu?
--Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi.
Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris
par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte
de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des
voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est
l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements
pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche
enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres
disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette
torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi
qui doit éclairer l’Angleterre.»
A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette
vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini:
«L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler
encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre.»
* * * * *
Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout: il arriva donc que le
corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette
destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation
sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une
certitude déconcertante.
Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière
finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. «Récitons un
_Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ pour celui d’entre nous qui mourra le
premier», murmurait l’officiant. «... Pour Savio qui, de nous tous,
mourra certainement le premier», rectifia-t-il gentiment.
Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui
interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc
de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour
auprès de son maître: «Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur
le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien
peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! Si vous allez à
Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et
parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir! En
Paradis!»
Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de
complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage,
le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court.
A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son
lit, et monsieur le curé qui priait.
«Papa, dit-il, nous y sommes!
--Je suis là, mon petit, que veux-tu?
--Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les
litanies de la bonne mort.»
Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna.
Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les
invocations suprêmes.
Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible
transfigura les traits de son fils.
«Oh! comme c’est beau ce que je vois!» s’écria-t-il dans une extase.
Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses
exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur
surnaturelle.
A l’automne de cette même année 1857, six mois après la mort du petit
Savio, la maison de Don Bosco vit entrer un «numéro» qui, de prime
abord, ne fit pas scandale, mais tout de même frappa par la singulière
liberté de son allure et son tempérament dominateur. Le Bienheureux
avait fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un soir
d’octobre, pendant qu’il attendait son train sur le quai de la gare de
_Carmagnola_ à vingt-cinq kilomètres de Turin.
Cette forte tête jouait bruyamment dans le brouillard de la nuit avec
une bande de bons apôtres de son espèce, et la rencontre de cette
soutane et de ce terrible gamin fut plutôt curieuse.
«Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre partie? demanda insolemment
ce galopin à Don Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son jeu en
pleine gare, n’avait fait qu’un bond au milieu d’elle.
--Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi?
--Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef de cette bande.
--Parfait! Et, en temps ordinaire, que fais-tu? Quel métier exerces-tu?»
Don Bosco pouvait adresser cette question, car l’enfant qui avait treize
ans en paraissait bien davantage.
«Mon métier? Fainéant.
--Mes compliments! Et, plus tard, que comptes-tu faire?
--Quelque chose, mais quoi, voilà!
--Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes?
--Non certes: plus d’un de mes compagnons a déjà fini en prison; un
jour, ce sera mon tour. Mais que puis-je faire autre? Papa est mort,
maman est pauvre: qui voudrait s’occuper de moi?
--Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec un accent
particulièrement affectueux, accepte cette médaille--la médaille de
Marie-Auxiliatrice dont le Bienheureux inondait le Piémont,--porte-la à
ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes nouvelles au prêtre qui te
l’a remise. Je ne t’en dis pas davantage: mon train arrive.»
Deux jours après, Don Bosco recevait le mot suivant:
Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est orphelin de père.
La mère, occupée à gagner le pain de chaque jour pour eux deux, ne
peut le suivre: alors c’est la rue qui l’éduque. Intelligence
remarquable, mais dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait
mettre plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois
d’achever avec succès sa troisième année primaire.
Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu près intacte.
Mais on ne peut arriver à mater ce terrible caractère. En classe comme
au catéchisme, c’est le désordre qui entre avec lui. Quand il n’est
pas là, tout est calme; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre.
Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent digne de sympathie.
Je le recommande à votre charité.
Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis par Don Bosco dans son
établissement, y faisait son entrée.
* * * * *
L’acclimatation de cette plante sauvage fut rude. Le milieu était si
différent! Et puis, ce règlement, cette discipline paternelle, mais
réelle, ces exercices de piété, tout cela donnait sur les nerfs à cet
enfant de la nature, élevé sur les grands chemins. Agacement d’un côté,
et honte de l’autre, car, instinctivement, il se sentait comme en marge
de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, et il ne voyait
pas le moyen d’emboîter le pas à cette petite troupe. Une chose surtout
le chiffonnait: l’assiduité de ses camarades aux sacrements. Il les
enviait, eût brûlé de les imiter, mais quelque chose l’en empêchait, que
le regard aigu de Don Bosco eut vite fait de découvrir.
«Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel? lui décocha-t-il un jour à
brûle-pourpoint.
--Je ne saurais vous le dire; ou plutôt je ne sais par où commencer.
--Un mot pour me mettre sur la voie.
--Eh bien voilà: je n’ai pas la conscience tranquille.
--Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, ou des péchés mal
confessés. Alors, viens te purifier le cœur demain. Soulagé de ce poids,
tout ira bien après.
--Oui, mais comment faire? Comment me rappeler tout ça?
--La belle affaire! Tu diras simplement à ton confesseur que tu as
quelque chose de pas bien net sur la conscience depuis telle époque. Il
te posera des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui et non. Tu
verras comme c’est facile.»
L’enfant suivit le conseil, et cette confession marqua le changement
complet de sa vie.
* * * * *
Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au moins dans l’intention
formelle de cette petite tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux
yeux de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe immédiat de telle
habitude nouvelle sur telle autre.
Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent; pour un rien il
sautait à la tête de son partenaire. Désormais on le vit doux, composé,
souriant. Si par moments l’ancienne nature s’échappait en saillies de
colère, un mot de ses maîtres, un simple signe le ramenaient à ses bons
propos, et il allait jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon un
peu... secoué.
Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant tout à soi, disposant
tout en vue du triomphe de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus
serviable des camarades, prêt à toute espèce de service. Sa gentillesse
s’offrait, dans un sourire, aussi bien à écrire des lettres pour ses
compagnons, qu’à leur répéter une explication de classe; aussi bien à
balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser les habits et vider
les cuvettes de ses amis; aussi bien à enseigner le catéchisme et le
solfège, qu’à amuser les «nouveaux» attristés; aussi bien à céder ses
échasses ou sa balle à qui brûlait de les avoir, qu’à passer ses gants
au camarade couvert d’engelures.
Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il suffisait qu’il entrât
dans une partie pour y allumer la vie et triompher sans effort.
Aujourd’hui, on le retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche,
toute son ardeur tombait brusquement, et c’était le plus recueilli des
élèves qui entrait en étude.
Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un plus franc paresseux et un
plus grand «chahuteur» que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte
d’une minute de temps. Il en vint un jour à demander à Don Bosco la
permission de faire vœu de ne pas perdre une seconde de travail.
Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient des nausées;
il ne pouvait tenir en place dans son banc et louchait sans cesse du
côté de la sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les passait au
pied du Tabernacle, plongé dans une oraison que nul n’arrivait à
troubler. Il communiait chaque matin; il purifiait son cœur chaque
semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait même à vouloir se
confesser tous les quatre ou cinq jours. Son directeur l’arrêta sur
cette pente du scrupule.
Hier, au village natal, il volait à la moindre occasion de mal, exposant
son âme sans la moindre hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de
sa vertu, tremblait si fortement en face du danger, qu’il renonça
courageusement à passer ses vacances à la maison paternelle. Il avait
trop peur de retrouver les compagnons, les occasions, les périls mortels
de jadis.
Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, et ses propos, par
moments, frisaient l’inconvenance. Aujourd’hui la moindre conversation
légère jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de ses compagnons
tenait, dans un coin de la cour, des discours indignes, l’ancien chef de
bande de Carmagnola se réveilla: se plantant deux doigts en bouche, il
tira, comme jadis, de son gosier un sifflement aussi étourdissant que
prolongé, qui, jetant le trouble dans les propos et les consciences,
arrêta net le scandale.
Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté de son âme. Pensait-il
seulement qu’il en avait une? Aujourd’hui il l’entourait de soins
diligents pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. Les
conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui avait demandé les moyens de se
défendre du vice, il les pratiquait d’abord lui-même: fuite des mauvais
camarades, fuite de l’oisiveté, traitement rigoureux du corps et de ses
exigences, prière abondante surtout à la Très Sainte Vierge,
fréquentation des sacrements.
* * * * *
L’étonnante transformation de cette nature d’enfant ne s’accomplit pas,
répétons-le, en un tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel se
retrouva ce qu’il était la veille: mais il avait vu ce qu’il devait
être, et il savait à quelles sources puiser l’énergie nécessaire à ce
redressement. Cette lumière et cette force allaient lui suffire pour
combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les mouvements mauvais de
l’ancien chef de bande, et finalement les réduire.
A maintes reprises--qui donc en douterait?--la nature tenta de reprendre
ses droits. Plus d’une fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu
ses triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée à rugir,
impuissante, au fond de ce cœur dompté.
Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, son unique témoin, car
il témoigne tout à la fois et des progrès réalisés par l’enfant, et des
surprises que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes mal
endormies, et de la promptitude avec laquelle, maintenant, son âme
généreuse réagissait.
Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner à travers Turin par
le petit Michel, revenait paisiblement à son logis, au quartier du
Valdocco, quand, au milieu de la place la plus grouillante de la ville,
place du Château-Royal, il vit soudain Magon le planter là pour foncer
sur un grand garçon qui venait de blasphémer. A entendre l’insulte au
nom divin, le sang du petit n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à
la robustesse du gaillard, il lui avait administré une paire de gifles
retentissantes, accompagnées de cette explication: «Est-ce ainsi qu’on
traite le nom du Seigneur?» Remis de son émoi et honteux de l’affront,
l’espèce de voyou réagit avec violence et tomba à bras raccourcis sur
Michel. Il était notoirement plus robuste, et, malgré la défense
courageuse de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si Don Bosco
ne s’était entremis de force entre les deux belligérants, et n’avait par
ses manières conciliantes ramené un certain calme dans ces deux cœurs
diversement passionnés. Et le père et l’enfant reprirent leur chemin
pour gagner leur logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant
tout honteux de son geste impétueux, de sa brutale intervention. Il
l’avoua à Don Bosco, qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en
pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent plus que les poings
solides.
Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face de l’occasion, le
père de son âme, ce sauveur de sa jeunesse, comme il les enfouissait
jalousement au fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait à
celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout! «Que de fois, écrivait Don
Bosco, je l’ai senti me presser affectueusement la main, tandis que, les
larmes aux yeux, il me confiait: «Je ne sais comment vous exprimer ma
gratitude pour le soin que vous prenez de moi. J’essaierai de vous payer
en priant le bon Dieu de bénir vos fatigues.»
Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, quand il voyait
ses fils gravir avec cet élan les pentes les plus rudes de la vie
chrétienne, quand il assistait, comme un certain soir d’octobre, en
colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène émouvante, qu’il a
racontée lui-même. Tout son petit monde était déjà monté au dortoir,
situé au grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, dans le calme
de la nuit, finissait son bréviaire, quand, sous sa fenêtre, un sanglot
troubla le silence. Avec mille précautions il s’approcha de la croisée
et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, face au logis, pleurant à
chaudes larmes en fixant l’astre des nuits, qui montait lentement au
ciel bleuté.
«Qu’as-tu, Michel? Tu te sens mal?»
Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été surpris dans son
effusion.
«Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu as.
--Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que je songe que, depuis
des siècles et des siècles, cet astre éclaire avec docilité, aux heures
voulues de Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, j’ai tant de
fois désobéi aux ordres de mon Créateur, et l’ai offensé de mille
façons!»
Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du petit pénitent.
Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, on ne les commente pas.
La pensée, longuement, demeure sous son charme ineffable, et, en
rapprochant cette scène et ses deux personnages de l’autre scène, la
rencontre en gare de Carmagnola, deux ans plus tôt, on songe: «Quel
chemin parcouru! Et quelle éducation que celle qui arrive, en si peu de
temps, à transformer si profondément des cœurs déjà adonnés au mal!»
* * * * *
Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir aux jardins
célestes. Elle végéta encore trois mois sur terre, mais, par un soir de
janvier, elle se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de l’an,
Michel avait eu le pressentiment très net de sa fin prochaine. Don
Bosco, au petit mot du soir, avait engagé ses fils à bien commencer
l’année, cette année, disait-il, que nul d’entre nous n’est sûr de
pouvoir achever. En disant ces mots, le Bienheureux caressait la tête du
petit Michel, qui se tenait à ses côtés. «J’ai compris, dit l’enfant:
l’avis est pour moi; il faut que je me prépare au grand voyage.» On
sourit du propos; mais le petit Magon commença à songer sérieusement à
son départ, sans perdre pour cela une once de sa joie coutumière.
Il ne se trompait pas.
Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un mal d’intestins qui,
depuis sa petite enfance, l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne
serait rien, mais vingt-quatre heures plus tard une phtisie galopante se
déclarait. Le soir même, tout espoir était perdu.
Alors on put assister à la plus enviable des morts, celle du chrétien
repentant, dont l’âme, purifiée par la pénitence, semble avoir recouvré
une seconde innocence, et s’élance comme d’instinct au royaume de la
pureté.
A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco priait. L’enfant l’avait
voulu tout près de lui pour la lutte dernière.
Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit Magon fut la chose du
monde la plus douce, la plus souriante, la plus émouvante...
«Michel, ta mère repose à côté: veux-tu que je la réveille pour assister
à tes derniers moments? interrogea Don Bosco.
--Oh non! Épargnez-lui cette douleur. Demain, quand elle me verra étendu
sur ma couche, vous lui demanderez pardon pour moi des peines que je lui
ai causées; vous lui direz que je suis mort repenti et que je l’attends
au Paradis.
--Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons?
--De faire toujours de bonnes confessions.
--A cet instant quelle est la pensée qui te console le plus?
--Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour honorer la Sainte Vierge.
--Veux-tu te charger d’une commission pour Elle?
--Mais certes!
--Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec infiniment de respect
de notre part à tous, et dis-lui qu’elle protège si bien les enfants de
cette maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son âme.
--Comptez sur moi, mon père, votre commission sera faite.»
Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir un instant. Comme son
pouls s’affollait, annonçant la fin toute proche, on commença à réciter
le _Proficiscere_.
Au milieu de la prière liturgique, que son âme suivait attentivement, le
petit Michel parut sortir de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco:
«Dans quelques instants je serai aux pieds de la Sainte Vierge et je lui
ferai votre commission... Dites à mes camarades que je les attends tous
au Paradis...»
Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite trois fois...
Puis il murmura: «Jésus, Marie, Joseph, je remets mon âme entre vos
mains.»
Puis il sourit, très doucement...
Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola s’envola au sein de Celui
qui a dit: «_Il y aura plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que
pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle._»
C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures du soir.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction 7
CHAPITRE PREMIER
Un grand Éducateur 17
Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme
éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa
méthode.
CHAPITRE II
Le système préventif en éducation 47
Exposé des deux méthodes d’éducation: répressive et
préventive.--Quatre avantages découlant de cette dernière.--Deux
tableaux de la vie de collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre
des punitions: principe général dont elles doivent s’inspirer;
caractères qu’elles doivent revêtir.--L’esprit de famille à
réaliser: idéal fixé à cette éducation.
CHAPITRE III
De la liberté en éducation 61
Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de
l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de
l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière
d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe,
à l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour
éduquer la liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle
du maître dans cette culture de la liberté.--Résultats de ce
système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les
âmes.
CHAPITRE IV
De la joie en éducation 73
La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut
partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources
de la joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette
éducation joyeuse.
CHAPITRE V
De l’autorité en éducation 93
Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom
de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la
raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de
la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par
ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir.
CHAPITRE VI
De la piété en éducation 105
Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de
la confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie
et la dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute
vertu.--La société, l’école et la famille, jadis conseillères du
bien, devenues souvent complices du mal.--La vertu du jeune homme,
plus tentée et moins protégée, doit donc endosser la double
cuirasse de la foi et de la piété.--Importance de la première
éducation chrétienne: elle survit à elle-même, se retrouve aux
heures difficiles et finit par sauver les âmes.
CHAPITRE VII
Péché originel et éducation 119
Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système
d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement
viciée par lui; conséquences illogiques de ce système en
éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature
foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en
éducation.--Persistance actuelle de cette double
théorie.--Originalité et sagesse de la méthode du saint, qui,
passant entre ces deux excès, ne voulait être, pour l’enfant, ni le
tyran de sa volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le
collaborateur indispensable de sa jeune activité un peu folle.
CHAPITRE VIII
Nil novi sub sole 135
Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup,
expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la
jeunesse.
CHAPITRE IX
Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco 155
_Dominique Savio_, ou l’innocence conservée.
_Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée.
LYON.--IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE.--7.106
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remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
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Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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to date contact information can be found at the Foundation’s website
and official page at www.gutenberg.org/contact
Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread
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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
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visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
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Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
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